Master of Paradise : réalisme historique vs racisme

Il y a un peu plus de deux ans, j’ai eu l’occasion de lire une romance qui m’a fascinée, passionnée et dérangée tout en même temps : Master of Paradise, de Virginia Henley. J’adorerais avoir l’avis d’autres lectrices (voire lecteurs?) à son sujet; en attendant, voici le mien.

J’ai récupéré ce livre par hasard, probablement parce qu’il était proposé gratuitement ou à un prix très bas par l’auteure. Et, anecdote ironique, le début ne m’a pas plu du tout, au point que j’ai failli ne pas continuer. Ça commence par une scène de sexe rêvée, il me semble, avant d’enchaîner sur une scène où le héros, torse nu, effectue quelque activité manuelle. Il est le fils bâtard d’un noble anglais et possède toutes les qualités viriles imaginables, contrastant ainsi avec son demi-frère légitime, pleutre, faible et incapable. À ce stade, j’avais levé les yeux au ciel à chaque paragraphe, et j’étais persuadée d’avoir affaire à une mauvaise romance autoéditée, dans le style old skool le plus cliché et ridicule.

Sauf qu’ensuite… le héros, Nicholas Peacock, part pour l’Amérique, et l’histoire change complètement de direction. À partir de là, j’étais captivée, et j’ai trouvé au contraire que le roman se démarquait clairement des romances que je suis habituée à lire — tout en en respectant objectivement les codes. Ce n’est pas tant l’intrigue qui est en soi unique, que la sensation générale, l’ambiance, la texture, l’épaisseur que l’auteure parvient à donner à son récit, bien au-delà du motif romantique (qui n’est, à mon sens, pas le plus intéressant). J’ai rarement lu une romance historique que je ressentais à ce point historique… pour le meilleur et pour le pire.

Pour vous donner les grandes lignes de l’histoire, Nicholas débarque dans le sud des États-Unis avec pour seule fortune deux objets de valeur. À partir de cela, et parce qu’il a un sens des affaires extraordinaire, il va acquérir un terrain, des esclaves, et fonder une plantation fructueuse à partir de rien. Il tombe amoureux de la fille de son voisin — un autre planteur — alors qu’elle n’a que 14 ans (oui!), et l’épouse lorsqu’elle atteint ses 17 ans. Et là, la guerre civile arrive… Donc, vous avez bien compris, le héros comme l’héroïne sont des propriétaires d’esclaves et, une fois la guerre déclarée, ils se retrouvent du côté de la Confédération, évidemment.

Le malaise est clair et, en même temps, je n’ai pas pu m’empêcher d’être séduite par la façon dont l’auteure a traité ce sujet délicat, sans l’esquiver ni (trop?) le maquiller. D’un côté, Nicholas, qui vient d’Angleterre, où l’esclavagisme a déjà été aboli, ne soutient pas cette pratique en tant qu’idéologie. Il cherche à traiter ses esclaves humainement, comme il le ferait avec des employés — même s’il reconnaît la différence de statut juridique et s’y adapte aussi. De même, il n’est pas favorable à la guerre. En fait, il est pragmatique avant tout, un homme d’affaires jusqu’au bout des ongles. On peut identifier là la figure valorisée du self-made man, commune à la majorité des romances. Mais, selon ma lecture, on peut aussi y voir une forme de réalisme. Pour « parfait » que Nicholas puisse apparaître à maints égards, il n’est ni un ange ni un sauveur; tout au long du livre, il suit son intérêt égoïste plutôt qu’un principe supérieur de justice, et c’est dans ce défaut, dans cette limite qu’il devient humain… et figure historique. S’il transcende parfois l’esprit de son époque, la facilité avec laquelle il accepte le statu quo de l’esclavage le montre soumis à une mentalité qui n’est plus la nôtre (du moins, officiellement…).

C’est encore plus flagrant chez l’héroïne, qui a toujours vécu avec la réalité de l’esclavage. Elle aussi se montre plutôt bienveillante avec ses esclaves, mais pas une fois, elle ne remet en question le système. Elle ne remet pas plus en question le cadre très patriarcal dans lequel elle évolue. Et cela n’en fait pas pour autant une héroïne faible, soumise ou antipathique; cela nous offre plutôt un voyage dans une tout autre vision du monde. C’est le point fort de ce livre, et la raison pour laquelle je n’ai pas réussi à être dégoûtée ou indignée par les protagonistes. Certes, on éprouve une forme de dépaysement, de recul, voire de désaccord profond, mais tout cela ne fait que contribuer à l’impression d’une reconstitution fidèle. Et pour la lectrice de classiques que je suis, rejeter ce roman sur la base des valeurs de ses personnages reviendrait à rejeter des auteures comme Jane Austen (dans Sense and Sensibility, le colonel Brandon dit explicitement que la mort est préférable à la vie pour une femme déchue, ie qui a couché hors mariage), Charlotte Brontë (dans Jane Eyre, il est fortement suggéré que Bertha Mason est folle en raison de ses origines créoles) ou Lucy Maud Montgomery (Anne soutient les Conservateurs, et il y a plusieurs stéréotypes négatifs sur les « French », dont on n’a d’ailleurs même pas besoin de préciser que ce sont des servants, car c’est leur classe sociale, nécessairement).

Bien sûr, je ne prétends pas que Master of Paradise est historique au sens scientifique. C’est un roman centré sur deux colons et planteurs blancs, et de là découle forcément une vision partielle et biaisée de la réalité (tout comme les classiques des siècles précédents, écrits majoritairement par des hommes blancs d’une certaine classe sociale, ne nous donnent pas une perception exhaustive ni neutre de leurs époques respectives). Mais, à la rigueur, en tant que fiction, cela est clairement affiché et assumé — au contraire de nombreuses études d’histoire qui se croient objectives, alors que toute perspective comprend aussi un point de vue.

De plus, malgré le choix de ses héros, ce n’est pas non plus un roman qui tente de nous vendre une vision idyllique d’un esclavage soft, ou de dissimuler cette problématique. En dehors de la famille de l’héroïne, presque tous les personnages secondaires sont des esclaves. Celleux-ci ne sont pas des figurant-e-s, et illes dépassent même le simple rôle instrumental auprès de leurs maîtres. Quoique l’intrigue principale se déroule parmi les planteurs, les esclaves sont extrêmement présent-e-s, partout, tout le temps, avec leur réalité, leurs pratiques, leurs problèmes, leurs dilemmes, et la cruauté parfois sans borne dont illes sont les victimes. Virginia Henley ne nous laisse pas détourner le regard de ce fait social; ce n’est pas juste le résultat — la richesse des planteurs — qui est mis en valeur, mais aussi l’exploitation et l’inhumanité qui le fondent et le rendent possible. Finalement, si j’ai ressenti une forme de malaise à ma lecture, ce n’est pas uniquement parce que j’ai une conscience et une connaissance préalable de ce pan de l’histoire, mais parce que cette contradiction est présente dans le texte même, parce que l’auteure nous met face à ce malaise et ne nous permet pas de nous y dérober.

Cela tranche radicalement avec la plupart des romances historiques qui, bien qu’elles fassent l’objet de recherches méticuleuses à de nombreux sujets, prennent souvent pas mal de libertés avec l’histoire, notamment au niveau des mœurs, afin de paraître acceptables à notre sensibilité moderne (et même postmoderne…). Récemment, dans une critique sur le site Smart Bitches, Trashy Books, Wedded Bliss by Celeste Bradley, la chroniqueuse a avoué ouvertement qu’elle ne lit de l’historique qu’en tant qu’on lui présente une Régence fantasmée (la Régence étant la période du roman en question, et aussi la plus populaire en romance historique), et que tout élément susceptible de briser l’illusion n’est pas bienvenu. C’est un peu l’inverse de ce que j’ai défendu plus haut, et c’est, selon moi, problématique pour au moins une raison.

Il n’y a pas de monde parfait, même imaginaire, même fantasmé. Dans le cas de Wedded Bliss, c’est la mention d’une plantation à la Barbade qui a évoqué à la lectrice l’horreur et l’abomination; or, pourvu qu’on y songe deux secondes (ou qu’on en soit conscient-e), absolument tout, tout le temps et partout parle indirectement de l’horreur du reste du monde. La « Régence fantasmée » de la romance historique nous bassine avec des ducs, des héritiers, des domaines et des fortunes à gérer ou à refaire, et si l’on ne voit pas l’injustice fondamentale et destructrice d’un système qui allie aristocratie héréditaire et capitalisme industriel, c’est juste parce qu’on ne veut pas la voir. C’est pourquoi d’ailleurs il est si difficile d’écrire une utopie, parce que tout est potentiellement contestable dès qu’on le regarde sous un angle qui n’est ni naïf ni tronqué.

À ma connaissance, toutes les romances mainstream acceptent le statu quo du capitalisme, alors que c’est loin d’être une idéologie inoffensive et pacifique. En ce qui me concerne, si on en est à faire le procès des héros sur la base des valeurs qu’ils possèdent ou de la façon dont ils ont acquis leur richesse (pour rappel, l’empire états-unien s’est construit sur l’esclavagisme, et toute la suite n’est que conséquence de ce crime fondateur), personne, absolument personne n’est innocent. Je me demande aussi en quoi obscurcir ou effacer ce qui est déplaisant sert la moindre cause, à part justement celle de l’ignorance et de l’aveuglement.* Si la dure réalité vous empêche de rêver ou d’avoir du plaisir, je crois que vous avez choisi la mauvaise planète… C’est peut-être aussi le signe qu’il est temps de changer les choses, plutôt que de chercher une évasion toujours plus artificielle.

Maintenant, je m’interroge tout de même si ma lecture de Master of Paradise n’est pas hautement subjective, et si d’autres n’y verraient pas, malgré tout, une forme de « restauration » positive de la culture des planteurs du Sud. Je tiens à nouveau à souligner que ce roman n’est pas réaliste ou fidèle au sens statistique ou sociologique, mais vis-à-vis d’un certain imaginaire qui régnait en cette époque et en ce lieu. Les personnages sont des archétypes. En cela, il ne diffère pas fondamentalement de la majorité des romances…

Enfin, je précise aussi que la question que je soulève n’est pas du tout de savoir s’il est moral d’écrire des protagonistes à la moralité douteuse. Bien sûr que tout est possible et permis! Mais la romance est un genre particulier en ce qu’il cherche à susciter l’adhésion et la sympathie de la lectrice pour ses héros — et même une sorte d’amour fictif, typiquement, pour le héros hétérosexuel. En fait, on pourrait dire que c’est le succès de cette démarche qui détermine, en grande partie, le succès du livre. Cela ne veut pas dire non plus qu’on est censé-e applaudir chaque action des personnages (lesquels peuvent se tromper et mal se comporter, tout comme nous-mêmes et les personnes que nous aimons dans la vraie vie). Mais il faut, à tout le moins, qu’on les comprenne et qu’on parvienne à leur pardonner au cours du récit… En d’autres termes, qu’on les juge malgré tout dignes d’aimer et d’être aimés.


* À sa décharge, la chroniqueuse de Wedded Bliss ne critique pas l’existence de la plantation, autant que l’absence de tout commentaire l’accompagnant. Ce qui la dérange semble être la mention explicite de quelque chose de mauvais sans que le « mauvais » de la chose ne soit rendu explicite. Il est évident, du reste, qu’on ne peut pas taire tout ce qui est déplaisant ou négatif, sous peine de se retrouver sans la moindre histoire possible…


Pêle-mêle du dimanche

Je suis très fière de vous annoncer la publication, ce dernier lundi, d’un article que ma sœur et moi avons mis près de deux mois à écrire : Reassessing the ‘Digital Commons’. Part I — Sustainability and Funding. J’ai appris énormément sur les communs à cette ocassion, sans pour autant abandonner les idées que j’ai déjà défendues dans ce blogue même (voir Les droits culturels, une nouvelle façon d’envisager la création). Et si vous ne lisez pas l’anglais, je compte développer dans de prochains billets quelques aspects qui m’ont marquée lors de mes recherches sur la question.

Sinon, je pars en vacances — encore! Je sais; on ne peut décidément pas travailler tranquille… C’est le prix à payer lorsqu’on a de la famille qui vit à l’autre bout de la planète! Cela dit, je compte maintenir le rythme de publication d’un nouvel article par semaine, et je vous rappelle que les « pêle mêle » de ce genre ne comptent pas.

Côté lecture, je traverse une sorte de panne depuis plus d’un an, en partie due à la reprise de l’écriture. Je trouve difficile de beaucoup lire lorsque j’écris, car mes projets ont tendance à monopoliser mon cerveau, même durant mon « temps libre ». Je vais cependant tenter de profiter de cette coupure relative pour me replonger dans les livres des autres. En particulier, j’ai décidé cette année d’acheter au moins un livre autoédité par mois. On commence donc avec Le Déni du Maître-Sève, le premier tome d’une trilogie fantasy de Stéphane Arnier, donc j’ai récemment découvert le blogue — qui soulève plein de questions intéressantes, si vous êtes auteur-e et que vous aimez réfléchir à votre art!

Et vous, que lisez-vous en ce début d’année?


Le bonheur de n’être pas précoce

J’ai appris à lire et à écrire à 4 ans et, à 5, je suis entrée à l’école primaire — avec un an d’avance, donc. Dès lors, je me suis habituée à être la plus jeune d’une supposée classe d’âge, et à savoir faire des choses en avance sur la plupart des autres enfants. De plus, j’ai une sœur d’un an et demi plus âgée, ce qui signifie que nous avons souvent fait et même commencé des activités en même temps. Parfois, nous étions séparées par groupes d’âge, mais, d’autres fois, sur la base du niveau ou de l’ancienneté, nous étions ensemble (ma sœur avait alors un peu plus de facilités et c’était bien normal; mais, par exemple, nous avons passé nos « galops » 1 à 4 en même temps en équitation).

En d’autres termes, j’ai grandi avec cette idée que j’étais — au moins un peu — précoce. Certes, je ne me prenais pas pour Mozart… Mais, à 9 ans, j’écrivais, illustrais et éditais mon propre journal de A à Z (en copiant ma sœur, bien sûr; on commence toujours en copiant), et il y a du monde qui publie des romans à 20 ans, alors pourquoi pas moi?

Aujourd’hui, j’ai 30 ans et je n’ai toujours rien publié. Je n’ai pas écrit grand-chose non plus — j’ai terminé mon tout premier roman le 31 décembre 2016, soit il y a à peine un an. Et je ne vais pas vous mentir : voir les années passer les unes après les autres, sans parvenir à me rapprocher de mon but, n’a pas été facile. Je me suis beaucoup autoflagellée, j’ai parfois désespéré; et, globalement, je me sentais misérablement à la traîne de toutes ces personnes qui, apparemment sans problème, publiaient un an après que l’envie d’écrire leur était soudain tombée dessus, à l’improviste… Pourquoi moi, qui l’avais toujours voulu, n’y arrivais-je donc pas? J’avais l’impression de trahir mon propre rêve.

Puis j’ai eu 30 ans et, comme par magie, un tas de choses se sont mises en place dans ma tête. Notamment, j’ai cessé de considérer mon incapacité à écrire comme une malédiction. Au contraire, je la vois aujourd’hui comme une bénédiction. Je regarde derrière moi le chemin que j’ai parcouru, et je ne le changerais pour rien au monde. Je ne regrette rien, et surtout pas d’avoir posé ma plume (pendant parfois plus d’un an!). À la rigueur, si je pouvais remonter le temps et confier un secret à celle que j’étais il y a 10 ou 15 ans, je lui dirais : Ne crains pas d’attendre. Ne te culpabilise jamais de prendre ton temps, de prendre des détours ou des pauses. Le seul temps gaspillé, c’est celui qu’on n’assume pas d’avoir pris.

Même si j’étais précoce académiquement, je suis en réalité ce qu’on appelle en anglais une « late-bloomer ». Parce qu’il y a l’école, mais il y a aussi — avant tout? — la vie. Et, si j’étais douée en classe, mes aptitudes sociales ont au contraire longtemps laissé à désirer (une petite voix me dit que je suis encore et serai probablement toujours en dessous de la moyenne à cet égard)… Je suis entrée à l’université sans avoir jamais bu d’alcool ni embrassé qui que ce soit, par exemple. Cela faisait aussi des années que je n’avais pas eu d’ami-e-s dans mon quotidien. Je vivais dans ma bulle, à défaut de réussir à interagir de façon satisfaisante avec les autres et le reste du monde (au lycée, j’ai aussi eu des problèmes avec des profs — enfin, surtout une prof —, et le monde libéralo-capitaliste qui nous entourait me répugnait).

Du coup, l’entrée à l’université… Je vous raconterai ça en détail une autre fois, mais on peut dire que j’avais des années d’amitiés, de partys et d’interactions sociales à rattraper! L’écriture avait toujours été mon refuge de la réalité; or, soudain, la réalité devenait encore plus cool que tous les livres du monde… Pour la première fois, je devais choisir entre vivre et écrire (parce que les journées n’ont que 24 heures et que j’essayais quand même d’étudier un minimum à côté!). J’ai choisi de vivre. J’ai choisi la réalité. J’ai choisi les vrais gens. Et je le referais. Pour moi, les humains, c’est sacré. On ne transige pas avec les humains.

Le poète romantique Adam Mickiewicz a écrit : « Trudniej dzień dobrze przeżyć niż napisać księgę. » Ce qui signifie : il est plus difficile de bien vivre une journée que d’écrire tout un livre. À 20 ans, alors que je n’avais encore écrit aucun livre, cela n’était pas forcément si évident pour moi… Néanmoins, déjà, j’entrevoyais que c’était vrai, j’étais d’accord avec ça. Les livres, c’est bien beau, mais à quoi bon lire ou écrire des beaux livres, si on n’est pas capable de mener une belle vie à côté? Pour moi, les livres ne sont pas un but en soi. Ils aident seulement à bien vivre. Alors, si la vie n’est plus l’objectif ultime, les livres n’ont eux non plus aucun intérêt.

Cela dit, le phénomène est dialectique. C’est-à-dire que la vie nourrit à son tour la littérature. À 17 ans, je n’ai pas tout de suite perçu qu’en choisissant de vivre, je sacrifiais l’écriture. Je n’ai pas eu conscience de faire un choix. J’ai sauté à pieds joints dans les opportunités qui m’étaient offertes, parce que c’est ce que les livres eux-mêmes m’avaient appris à vouloir… Mais les livres racontent beaucoup de choses, y compris des mensonges. C’est par moi-même que j’ai fini par comprendre que, si je me laissais entraîner là où la vie me menait, je ne trouverais jamais le temps d’écrire. Et vice versa : que si je prenais le temps d’écrire, j’allais rater des tas d’aventures et d’expériences… Comme le choix était cornélien, je ne l’ai jamais totalement assumé. Cependant, si la vie a eu tendance à l’emporter, ce n’est pas tant parce que mon désir d’écrire a diminué — mais parce que j’ai réalisé que c’est la vie qui donne sa matière à l’écriture.

Certes, on peut tout inventer, fantasmer un truc sans queue ni tête et le mettre par écrit. On peut aussi considérer que le fond n’a que peu d’importance au regard de la forme, du style. Je ne prétends pas que cela ne donnera rien d’intéressant… Seulement, moi, ce n’est pas ce qui m’intéresse. Ce n’est pas que je cherche à écrire. J’écris pour aller chercher la connexion humaine avec la lectrice, pour donner au lecteur quelque chose de vrai et de vécu. (Je parle ici des sentiments et des réactions humains, car, pour le reste, j’écris volontiers dans les genres de l’imaginaire.) Je ne veux pas me contenter de clichés et de lieux communs; je veux témoigner de ce qui s’est passé réellement, de ce que j’ai ressenti et qui n’était pas toujours comme dans les livres, justement…

La première raison pour laquelle je ne regrette pas d’avoir mis autant de temps à publier, donc, c’est que toute cette expérience de vie me sert aujourd’hui dans mes écrits. J’ai toujours eu un intérêt pour les motifs romantiques, mais je me demande à présent quel genre d’histoire d’amour je pouvais bien espérer écrire à 18 ans, alors que je n’avais rien connu… La seule réponse qui me vient à l’esprit, c’est : un ramassis mal digéré, sans originalité, de tout ce que j’avais pu lire dans les bouquins des autres! William Maxwell a écrit, au sujet de J. D. Salinger :

Eventually he got to Poland and for a brief while went out with a man at four o’clock in the morning and bought and sold pigs. Though he hated it, there is no experience, agreeable or otherwise, that isn’t valuable to a writer of fiction.

(Finalement, il se retrouva en Pologne et, pendant quelque temps, se leva à 4 heures du matin pour acheter et vendre des cochons. Bien qu’il détestât cela, il n’y aucune expérience, agréable ou non, qui n’ait pas de valeur pour un-e écrivain-e de fiction.)

C’est une citation que j’aime beaucoup. À chaque fois que je me retrouve dans une situation difficile ou désagréable, il y a toujours pour moi un côté positif : l’idée que je pourrai me servir un jour de cette expérience dans un de mes textes… (y compris sous un enrobage complètement fictif, car ce que j’écris est très loin d’être autobiographique.) Et c’est pourquoi je ne peux regretter d’avoir profité de ma vingtaine pour vivre à fond, pour tester, essayer, changer, voyager, étudier, apprendre… C’est ce qui me donne la patience aujourd’hui de passer ma journée dans mon bureau à rédiger mes histoires — l’impression d’être allée au bout de ce que j’avais à vivre. C’est aussi ce qui me donne le recul nécessaire pour écrire des personnages qui ne sont ni des clichés, ni des copies de moi-mêmes; pour décrire des sensations variées face à des situations tout aussi diverses; pour présenter les choses sous un angle qui n’est pas toujours le favori de la fiction, mais qui est celui que j’avais, moi, quand j’en suis passée par là…

Enfin, je m’intéresse depuis quelques années à peine aux problèmes de représentation, notamment des minorités, en fiction. Si j’avais écrit et publié un roman il y a ne serait-ce que 5 ans, vous pouvez être sûr-e que mon casting y aurait été très largement, si ce n’est entièrement « Blanc cis hétéro » (et peut-être même principalement masculin…). Et, si j’avais osé faire apparaître un peu de diversité, je ne peux pas garantir la forme que ça aurait pris… Écrire des minorités, particulièrement quand on n’en fait pas soi-même partie, est un apprentissage — ou un désapprentissage, par rapport aux mauvaises habitudes que l’on a prises en lisant les « classiques ». On ne peut pas se contenter d’une sorte de quota, de visibilité objective : « Hé! mon histoire a un PP trans/neuroatypique/non-Blanc! » L’intention est peut-être bonne, mais la réalisation, elle, ne l’est pas forcément.

Je repense à des trucs que je croyais, ou des préjugés que j’avais quand j’étais plus jeune, et je suis soulagée de n’avoir rien publié, à cette époque, qui aurait fait étalage de mon ignorance. Dans un sens, on n’a jamais fini d’apprendre, et ce que je publierai cette année portera sans doute les imperfections de mon état d’esprit actuel. Le but n’est pas d’être parfait-e, ou « correct-e », ou je ne sais quoi d’autre. Je crois qu’on sent, tout simplement, ce moment où on arrête de se donner un genre, de raconter des craques (y compris à soi-même) ou de répéter celles des autres, pour être enfin honnête. Si on se trompe, c’était de bonne foi.


Vivre de sa plume : introduction

Je ne vis plus à Montréal depuis 2 ans et demi. J’y retourne régulièrement, mais je ne passe pas forcément par le centre-ville. Quand il m’arrive d’y passer, je suis toujours ébahie d’y voir de nouvelles enseignes qui ont remplacé les anciennes, et des locaux vides « À louer » à la place de magasins qui faisaient autrefois partie de mon quotidien. Le turnover est très important sur Saint-Laurent, particulièrement pour les restaurants — deux ans d’existence en moyenne, paraît-il. Bref, la vie est dure pour les commerces; la plupart de ceux qui tentent l’aventure échouent.

Et, à côté de ça, comme dans un monde parallèle, les auteur-e-s de fiction osent parler de « loterie » pour justifier leur propre précarité, et répètent à l’envi à quel point le milieu littéraire est dur et impitoyable. Cela ne fait que confirmer à mes yeux que l’immense majorité des auteur-e-s sont issu-e-s d’une classe sociale privilégiée, dans laquelle la « normalité » est d’avoir un bon boulot, dont on peut vivre confortablement et depuis lequel on peut contempler l’avenir avec une relative tranquillité. Un boulot qu’on peut obtenir du seul fait d’avoir franchi les bonnes étapes.

Or, vouloir vivre de l’écriture, c’est comme ouvrir un restaurant : certes, il y a tout l’art derrière, sans lequel il n’existerait rien; mais rendre l’affaire financièrement viable, c’est fondamentalement un travail de commerçant. Je me permets ici de partager avec vous quelques extraits des Propos d’Alain qui m’ont beaucoup fait réfléchir, alors que j’étais aux prises avec mon entreprise, ma maison d’édition :

Chacun a ce qu’il veut

La jeunesse se trompe là-dessus parce qu’elle ne sait bien que désirer et attendre la manne. Or il ne tombe point de manne; et toutes les choses désirées sont comme la montagne, qui attend, que l’on ne peut manquer. Mais aussi il faut grimper. (…)
Je reviens à dire que tous ceux qui veulent s’enrichir y arrivent. Cela scandalise tous ceux qui ont rêvé d’avoir de l’argent, et qui n’en ont point. Ils ont regardé la montagne; mais elle les attendait.

De la destinée

Beaucoup de gens se plaignent de n’avoir pas ceci ou cela; mais la cause en est toujours qu’ils ne l’ont point vraiment désiré. (…)
Je vois des gens, qui, avec assez de moyens, ne sont arrivés qu’à une maigre et petite place. Mais que voulaient-ils? Leur franc-parler? Ils l’ont. Ne point flatter? Ils n’ont point flatté et ne flattent point. Pouvoir par le jugement, par le conseil, par le refus? Ils peuvent. Il n’a point d’argent? Mais n’a-t-il pas toujours méprisé l’argent? L’argent va à ceux qui l’honorent. Trouvez-moi seulement un homme qui ait voulu s’enrichir et qui ne l’ait point pu. Je dis qui ait voulu. Espérer ce n’est pas vouloir. Le poète espère cent mille francs; il ne
sait de qui ni comment; il ne fait pas le moindre petit mouvement vers ces cent mille francs; aussi ne les a-t-il point. Mais il veut faire de beaux vers. Aussi les fait-il. Beaux selon sa nature, comme le crocodile fait ses écailles et l’oiseau ses plumes. On peut appeler aussi destinée cette puissance intérieure qui finit par trouver passage; mais il n’y a de commun que le nom entre cette vie si bien armée et composée, et cette tuile de hasard qui tua Pyrrhus.*

Comprendre cela a été pour moi une révélation. Depuis longtemps, je suis fascinée par le phénomène du succès. Pas dans le sens où ce qui a du succès m’intéresse, mais dans le sens où je m’essaie à décrypter les raisons, à la fois évidentes et sous-jacentes, du succès. Ayant constaté que ce que j’aimais et considérais « de qualité » était presque toujours un classique ou un bestseller, j’avais échafaudé une théorie selon laquelle, statistiquement, la qualité et le succès ont tendance à aller de pair. Mon expérience d’éditrice, ajoutée à ces propos d’Alain, m’a déssillée. Je me suis rendu compte à posteriori qu’en dépit de toutes mes réserves envers le système économique et idéologique en place, j’avais été victime malgré moi de « l’illusion libérale » — entendez : la fameuse harmonisation naturelle des intérêts bien compris.

En réalité, le succès et la qualité n’entretiennent aucun rapport logique entre eux. Cela ne signifie pas qu’ils ne se rencontrent jamais… juste qu’ils ne se rencontrent qu’arbitrairement, de façon inattendue et inexpliquée. On peut souhaiter faire de beaux vers et gagner de l’argent avec, mais, concrètement, ces deux buts ne se superposant en rien, on est bien forcé-e de choisir quelle direction donner à ses efforts. Seront-ce les beaux vers, ou bien l’argent? On ne peut pas gravir les deux montagnes à la fois. Parce que j’ai voulu l’ignorer, que j’ai tenté de ne pas choisir, de ne rien sacrifier, de trouver un compromis entre la qualité et le succès, je n’ai eu pour ma peine aucun des deux… Une qualité passable au mieux**, et un vague, étroit succès d’estime, peut-être. Rien dont on puisse être fière, dont on puisse réellement se réjouir.

Je pense qu’une des grandes sources d’insatisfaction des auteur-e-s, c’est de ne pas vraiment savoir ce qu’illes veulent, et de confondre vouloir et rêver. On peut rêver de gloire; mais, si on la veut, alors il faut s’en donner les moyens. Ce qui veut dire, certes, agir concrètement vers ce but, mais aussi savoir au préalable quelles actions poser! Vous pouvez être prêt-e et déterminé-e à gravir votre montagne — mais il faut aussi, d’abord, se donner la peine de découvrir le terrain et amorcer la montée là où le chemin est humainement praticable. Car, si vous abordez la montagne par le côté où elle est bordée d’un précipice, vous aurez beau savoir clairement ce que vous voulez et avoir toute la volonté du monde, vous n’irez pas très loin.

Quand on veut ouvrir un restaurant, on doit étudier le marché, se renseigner sur ce que cela implique, apprendre le coût de chaque chose, estimer les gains possibles… Il faut enfin avoir des projections financières qui tiennent la route. La base de mon raisonnement, c’est que si ça ne fonctionne même pas sur le papier (que les gains prévus sont inférieurs aux dépenses, par exemple), alors il n’y a presque aucune chance que ça fonctionne dans la réalité. Or, on voit tout les jours des auteur-e-s débutant-e-s qui se lancent, sans avoir aucune idée de rien, dans des projets qui ne peuvent pas leur permettre d’en vivre. C’est écrit — noir sur blanc dans le contrat —, c’est couru d’avance. Alors, illes le font sans doute pour autre chose, soit… (Peut-être pour les beaux vers?) Mais, dans ce cas, il faut l’assumer jusqu’au bout, et ne pas prétendre qu’on souhaite gagner de l’argent.

Et je ne dis pas cela juste pour vous clouer le bec, mais aussi, et surtout, pour vous libérer. Dès l’instant où vous admettez que vous ne faites pas cela pour l’argent, vous pouvez arrêter de faire semblant de gravir la montagne du succès, et vous occuper de monter celle des beaux vers, de la qualité, du partage — enfin, de ce que vous voudrez… de la raison qui vous a fait prendre la plume en premier lieu. Vous pourrez vous émanciper de toutes les obligations qu’on fait peser sur vous, et qui n’ont pourtant aucun lien avec votre montagne personnelle : la promotion, les échéances, votre image professionnelle… Les éditeurs/-trices chercheront évidemment à vous manipuler pour que vous fassiez le plus possible d’efforts gratuits pour eux; mais, maintenant que vous avez compris que votre montagne n’est pas la leur, vous pouvez les remettre à leur place et continuer votre bonhomme de chemin. Après tout, s’illes veulent que vous vous comportiez en « professionnel-le », qu’illes vous donnent des conditions de travail et des revenus qui vous permettraient réellement de passer pro, ie d’en vivre.

Mais, me direz-vous, si la qualité et le succès n’ont aucun rapport, s’il faut choisir sa montagne, cela signifie-t-il donc que, pour vivre de sa plume, il faille renoncer aux exigences de l’art et se faire pur marchand, pur mercenaire? Oui, sans doute, mais, encore une fois, uniquement si gagner de l’argent est bel est bien votre but premier, votre priorité. Si c’est le cas, vous n’éprouverez aucun regret, aucun sentiment de sacrifice, puisque vous ne ferez que suivre votre désir le plus fort — votre nature, même, selon Alain. Toutefois, il y a une troisième voie… une façon, selon moi, de mitiger le dilemme, et qui n’est pas non plus un compromis tiède. C’est ce que j’entends vous présenter dans cette nouvelle série d’articles, sous l’intitulé « Vivre de sa plume ».

Comme je l’ai reconnu plus haut, qualité et succès peuvent se rencontrer. Alors, dans les faits, il se pourrait qu’en gravissant la montagne de la qualité, vous vous aperceviez que le sommet que vous visiez fait aussi partie de la chaîne du succès… Et, bien qu’on ne puisse pas agir directement en vue de ce résultat, on peut, en revanche, aménager sa possibilité. Par exemple, si vous avez besoin de faire 1000 ventes papier pour gagner de l’argent, vous n’avez malheureusement aucun moyen de garantir ces 1000 ventes… Par contre, si vous avez signé pour un tirage à 500 exemplaires, vous savez déjà qu’il est presque impossible pour vous d’y parvenir. Ne vous mettez pas dans des situations où vous partez perdant-e. Vous devez non seulement permettre le chevauchement, la coïncidence, mais travailler à la favoriser, voire à l’inviter. Nous verrons comment dans un prochain article.

À suivre…


* Vous pouvez lire les deux propos en entier à cette adresse : http://classiques.uqac.ca/classiques/Alain/propos_sur_le_bonheur/alain_propos_bonheur.pdf

** C’est un jugement qui est à comprendre vis-à-vis de mes propres standards, et non du niveau de ce que font les autres maisons d’édition. À cet égard, je crois me situer dans une moyenne honorable.


2018, communauté, activisme et sociofinancement

En 2018, si Dieu le veut, je pourrai enfin faire de l’écriture mon activité principale. Et, si j’y passais tout mon temps disponible, j’ai calculé que je pourrais écrire et publier 4 romans par an (du moins, en théorie…). Sauf qu’à 30 ans, je commence finalement à me connaître, et je sais pertinemment que je ne supporterai pas de me tenir à un régime réduit à de la productivité pure… Le problème, c’est que je n’arrive pas à avoir des œillères, à faire abstraction, à compartimenter mon esprit — ou alors, pas pour longtemps. Je ne peux pas prétendre défendre des valeurs de justice et d’humanité à l’intérieur de mes romans et, à côté, en parallèle, embrasser sans réserve l’inhumanité et l’injustice qui caractérisent le mode de fonctionnement dominant de la société, que ce soit à travers les « industries culturelles » ou les « réseaux sociaux », ou encore la « propriété intellectuelle »…

En réalité, je l’ai fait — pendant 5 ans avec ma maison d’édition. Un témoignage de ma bonne foi, j’espère; une preuve formelle que je ne rejette pas cela par simple posture gauchiste, par tradition ou préjugé, mais bien parce que j’ai essayé avec tout l’enthousiasme que j’avais et que l’atterrissage a été rude. Comme d’habitude, les personnes sont les seuls aspects à sauver dans ce naufrage, et c’est d’autant plus horripilant de songer qu’on est tou-te-s pris-es là-dedans, obéissant malgré nous à des logiques qui pourrissent le monde.

En d’autres termes, on n’écrit et on ne publie pas dans une bulle, ni dans l’éther. À quoi bon écrire des livres qui dégoulinent d’amour du prochain, de solidarité et de bons sentiments, si on s’en sert ensuite pour participer à — et, de là, légitimer, encourager — la concurrence sauvage du marché capitaliste? À quoi bon écrire des textes qui exaltent la liberté et la diversité, s’ils vont ensuite enrichir des corporations multinationales, renforçant leur mainmise sur nos vies et la standardisation universelle des goûts et des couleurs? Je n’ai pas de réponse, et encore moins de modèle à proposer. Nous sommes tou-te-s en partie prisonniers/-ères du système, et moi pas moins qu’un-e autre. Mais ça me travaille, c’est le moins qu’on puisse dire… Je suis aussi incapable de m’empêcher d’écrire, que d’accepter de publier dans le statu quo qu’on nous offre sans au moins chercher à changer les choses.

J’ai donc résolu de consacrer environ un jour de travail par semaine non à écrire ou à publier, mais à militer et à œuvrer dans la communauté. Par « la communauté », j’entends celle des personnes qui, comme moi, s’intéressent à la littérature et à son devenir, aux conditions dans lesquelles on peut écrire en 2018, à ce que signifie écrire en 2018. Parmi mes projets les mieux garantis, je me suis lancé le défi d’une sorte de Projet Bradbury version non-fiction : écrire et publier un billet de blogue par semaine pendant un an. Ces billets seront à l’image de ce que j’ai publié cette année, soit un ensemble éclectique de réflexions, retours d’expérience, opinions, « conseils » (ou plutôt témoignages) d’écriture, récits autobiographiques, etc.

J’ai également le projet de me lancer dans quelque chose de complètement nouveau : les ateliers en ligne. Cela me semble le prétexte idéal pour me forcer à synthétiser et à mettre en forme mes compétences de manière à pouvoir réellement et aisément les transmettre. J’ai prévu à priori une série de 8 ateliers distincts, répartis sur 12 mois :

  1. Préparation d’un roman (aussi valable pour les jardiniers/pantsers!)
  2. Écriture d’un roman
  3. Révisions à partir d’un premier jet
  4. Marketing et création d’une couverture
  5. Correction
  6. Création d’un livre numérique avec Sigil
  7. Mise en vente
  8. Création d’une offre papier

Mon but est qu’en suivant tous ces ateliers, vous puissiez partir complètement de zéro et réussir à publier un roman à la fin de l’année. Mais il est également possible de n’en suivre qu’un ou certains, selon votre intérêt et ce que vous percevez comme votre ou vos points faibles. Comme mon but premier est de disséminer des connaissances (qui ne sont ni ma création ni mon apanage), les ressources textuelles seront publiées sous licence libre. J’ai envisagé d’offrir les ateliers gratuitement ou à prix libre, mais, en fin de compte, je pense opter pour un tarif symbolique (15 € / 20 $, moitié prix pour tout atelier suivant), afin que l’inscription ait valeur d’engagement pour les participant-e-s.

Dès que j’aurai une première publication à mon nom (de plume), je compte aussi devenir membre de l’UNEQ et de l’AAM, au sein desquelles j’entends, d’une part, promouvoir l’autoédition et, d’autre part, diffuser une critique du droit d’auteur-e dans la perspective des Communs. Si je peux et que je m’en sens capable, ce sont également des sujets sur lesquels j’aimerais donner des présentations, des ateliers, etc., notamment en milieu anticapitaliste et libertaire.

Enfin, j’ai quelques projets plus collectifs dont je ne saurais promettre la réalisation, mais qui risquent de m’occuper un peu… Déjà, un lieu de rencontres sur la Toile entre artistes indépendant-e-s, qui reste encore à définir davantage (mais on a parlé de « vitrine », de « réseau », d’« annuaire », de « forum »…). Et, dans un genre encore plus ambitieux, une coop de distribution et de revente de livres numériques avec d’autres éditeurs/-trices indépendant-e-s (incluant les auteur-e-s autoédité-e-s).

J’ai du pain sur la planche et, honnêtement, on verra ce que ça va donner! C’est important pour moi qu’aucune de ces activités ne soit menée dans une démarche commerciale. Pour autant, cela signifie forcément que je ne pourrai écrire et vendre que 2 à 3 romans maximum dans l’année, pour une bête question technique de temps. Cela limite donc mes sources de revenus; et c’est pourquoi j’ai décidé de me lancer dans le sociofinancement! En réalité, je n’en espère pas grand-chose, et pour cause : je suis depuis longtemps très sceptique de ce mode de financement (j’écrirai peut-être un jour un billet pour expliquer pourquoi). Cependant, le concept de Liberapay ne comprend pas certains défauts, pour moi rédhibitoires, d’autres plateformes : c’est une OBNL qui ne prend aucune commission supplémentaire sur les dons, et il n’y a aucun système de récompense. (C’est aussi un projet libre, ce qui ne gâche rien…)

Sans plus attendre, voici le lien vers mon compte : https://liberapay.com/Jeanne. Si vous voulez m’encourager à réaliser tous ces projets, valider mon choix de ne pas me consacrer uniquement à des activités mercantiles, m’aider à ne pas dépendre entièrement du succès (fort hypothétique) de mes livres… vous pouvez désormais le faire à raison de quelques (centièmes d’)euros ou dollars par semaine. Ça peut paraître contradictoire de vouloir se faire payer pour des activités qui se veulent « non commerciales », mais voyez-le ainsi : ce n’est pas que je sois en soi anti-commerce; seulement, je ne veux pas avoir à vendre ces « services » comme des marchandises, à prospecter des clients ni à exclure des personnes qui, faute de moyens, ne pourraient pas payer. Malheureusement, en attendant qu’on abolisse l’argent et le travail, je dois bien justifier l’occupation de mes heures de travail… Alors, la question, finalement, est simplement : voulez-vous me donner les moyens de mener ces projets à bien? (Ou non… Vous avez le droit de trouver tout ça complètement nase et inutile!)

Dans tous les cas, ne vous inquiétez pas, je compte bien m’amuser… Et même si je devais me rabattre sur l’écriture à temps plein, je n’aurais pas de quoi me plaindre, j’imagine. Alors, quoi que l’année 2018 ait en réserve pour moi, je vous en souhaite une très belle et bonne!


Ce qui rend Twitter intéressant est aussi ce qui le rend difficile

Je m’étais promis de ne plus me lancer dans des débats sur Twitter, parce qu’ils sont rarement constructifs. Puis un article m’est passé sous le nez, et là, une phrase qui m’a fait bondir… Je n’ai pas su résister. Sauf que, cette fois, la discussion s’est soldée par une conséquence aussi objective qu’immédiate : une des personnes impliquées dans l’échange, avec qui nous nous suivions mutuellement depuis des années, m’a bloquée.

Je peux la comprendre. J’ai déjà bloqué des « types de contenu » sur Facebook, parce que je les trouvais trop polémiques et négatifs, qu’ils remuaient en moi des énervements vains et que je ne souhaite pas remplir ma tête avec les récriminations des autres. Je pense que c’est ce qu’a dû ressentir la personne qui m’a bloquée, et je ne lui en veux donc pas. Il faut prendre soin de soi et de sa santé mentale avant tout. Néanmoins, cela a suscité en moi une réflexion sur la communication sur les réseaux sociaux, sur ce à quoi ils nous ouvrent et, en même temps, ce à quoi ils nous exposent.

Ce que j’aime sur Twitter, c’est son ouverture extrême. Le fait de pouvoir taper la discute, voire débattre avec n’importe qui, des gens du monde entier, des personnes qu’on ne connaît pas à priori. Pour la curieuse et l’amoureuse des humain-e-s que je suis, c’est absolument génial. Fascinant. Merveilleux. Pourtant, ce même fait peut aussi être un inconvénient. Car cette rencontre de milieux différents, de cultures différentes, de personnes aux normes de comportement différentes, aux attentes et aux espoirs différents ne se fait pas sans heurts. La liberté totale de communication serait-elle un frein, un obstacle à la communication?

Notez que je ne parle pas ici des opinions. Bien sûr, certains clashs sont inévitables entre personnes aux idées trop éloignées. Mais je ne pense pas être idéologiquement si éloignée de la personne qui m’a bloquée; au contraire. En revanche, nous avons des personnalités très différentes et, surtout, nous ne communiquons pas de la même manière. Par exemple, j’ai employé l’expression « f*ck you » et, au lieu de se concentrer sur le fond et le sens de ce que j’exprimais, elle a aussi jugé bon de commenter sur la forme… J’imagine sans mal que ce gros mot ait pu la choquer, lui paraître trop fort, la mettre mal à l’aise. Je sais que certaines personnes trouvent toute vulgarité inutile et gratuite. Pour moi, au contraire, c’est un élément normal du discours. C’est quelque chose qui se dit dans ma famille, même entre personnes qui se respectent et s’aiment (quand on très énervé-e… mais on se reconnaît du même coup le droit à l’être et à l’exprimer). Bref, c’est une question de culture.

Chaque semaine, je fais bénévolement de l’aide aux devoirs auprès d’enfants défavorisés (économiquement autant qu’académiquement). C’est toujours une sorte de défi pour moi de me comporter avec elleux, parce qu’illes sont tellement différent-e-s de ce que j’étais à leur âge (élève modèle et hyper timide). Autrement dit : nous n’avons pas les mêmes codes culturels. L’autre soir, alors que je prends mon sac à main avant de partir, une des filles avec lesquelles je travaille me lance :

« T’as de l’argent? »

Et, sans attendre ma réponse, elle ouvre d’autorité mon sac (que je porte sur moi) et en tire mon portefeuille. L’ouvre.

« Wouah, t’as plein de cartes! »

Je n’ai toujours pas le temps de répliquer qu’elle en prend une, me rend le portefeuille et s’échappe à l’autre bout de la pièce — avec ma carte d’assurance maladie. Je sais qu’elle plaisante, qu’elle n’a même pas dix ans, qu’on est entourées d’autre monde. Mais, un instant, je me sens démunie, mal à l’aise. On ne s’est vues que deux fois en tout et pour tout; on ne se connaît pas si bien, et puis je suis une adulte! Son comportement ne trouve aucun écho dans ma propre carte mentale des comportements « normaux ». Ce n’est pas quelque chose que je songerais jamais à faire, moi-même. Ce n’est pas quelque chose qui a du sens pour moi. Ce n’est pas quelque chose qui « se fait ». Et comme elle m’a incluse de force dans son petit jeu, sans me prévenir ni me demander mon avis, je le ressens un peu comme une violation…

Pourtant, je sais que ce n’était pas son intention. Pour elle, au contraire, je suppose que c’est normal. Que c’est acceptable. Les enfants cherchent parfois à nous provoquer, à tester les limites, mais ce n’est pas cela. Pour elle, c’est peut-être plutôt une façon de communiquer avec moi, de faire du lien, de m’intégrer à sa réalité, à son monde. OK.

Je me rends compte, donc, de la difficulté d’improviser la communication avec n’importe qui. Nous ne sommes pas des êtres éthérés, capables d’échanger directement la pureté de nos idées et de nos intentions. Nous sommes chacun-e dans un cadre, et prétendre négliger ce cadre, c’est se vouer à l’échec. Nous n’attribuons pas les mêmes significations aux mêmes comportements, nous n’avons pas les mêmes sensibilités, et nous n’arrivons pas non plus dans la conversation avec les mêmes intentions et les mêmes attentes. Je ne sais pas si c’est possible, je ne sais pas si cela parlera à quiconque, mais j’aimerais développer une sorte de code ou de charte qui pourrait nous aider dans la voie de la communication non-violente. En effet, si « f*ck you » peut être considéré comme violent, le fait de bloquer quelqu’un sans explication ni avertissement a aussi un côté violent…

L’idée de fond serait ainsi de trouver des façons non ambiguës d’exprimer ses sentiments. Sous cet angle, « f*ck you » n’est pas approprié, car cela peut être compris par certain-e-s comme une agression, bien que cela ait également le sens d’une riposte. Le fait de bloquer quelqu’un est aussi ambigu, parce que cela peut être ressenti comme une exclusion et un rejet, alors que c’est parfois uniquement une façon pour une personne de se protéger (et cela peut d’ailleurs être temporaire). Même la réaction à mon f*ck you, « ce n’était pas nécessaire », a eu le malheur de jeter de l’huile sur le feu, parce que je l’ai ressentie comme une volonté de m’imposer une soi-disant vérité — alors que, plus probablement, c’était une façon maladroite d’exprimer : « cela ne m’a pas plu, cela m’a mise mal à l’aise ». Mais voilà, si une personne ne mentionne pas du tout ses sentiments, cela enlève du même coup à l’interlocuteur/-trice toute obligation de les prendre en compte et de les respecter.

L’autre jour seulement, je lisais cet article chez Loïc Dossèbre : Émerveillement & Négativité, où il accuse en somme le contenu de Twitter d’être trop négatif et destructeur. Une preuve que le problème est général, ou du moins répandu, et non limité à ma personne (dans le cas où je serais tentée de m’autoflageller). Une preuve aussi qu’il ne suffit pas d’identifier le problème pour réussir à y remédier… puisqu’hier soir encore, je songeais à cette problématique et faisais vœu de faire de mon fil Twitter un havre de paix et de bienveillance — tout ça pour faire une rechute ce matin; c’est plutôt ironique.

Alors, qu’est-ce que ça prendrait pour transformer réellement Twitter en quelque chose de plus beau et de plus constructif? Pour faire de nos différences une source de richesses, plutôt que de conflits? Pour être véritablement inclusifs/-ives et divers-es, plutôt que de s’enfermer dans des communautés de gens qui pensent et agissent tous pareil? Parce que c’est là le paradoxe inhérent à la technologie : jamais il n’a été aussi facile de se connecter au monde entier, mais jamais non plus, il n’a été aussi facile d’ignorer et de bloquer toutes les personnes qui nous mettent mal à l’aise, qui nous sortent de notre zone de confort… Voici donc quelques recommandations, que je compte évidemment être la première à appliquer — et si vous voulez me suivre, j’en serais ravie! N’hésitez pas non plus à commenter ou à compléter…

  1. Avant toute communication, se donner à soi-même un objectif clair. Cela nous évite de nous éparpiller en hors-sujets, et nous permet aussi d’adapter la stratégie à notre but. Par exemple, si ce dernier est de convaincre quelqu’un, mieux vaut adopter une attitude didactique qu’accusatrice…
  2. Annoncer que l’on se lance dans une polémique ou un débat, afin de laisser aux personnes concernées la liberté de s’en retirer ou de ne pas y participer.
  3. On a tout à fait le droit de ne pas être d’humeur à débattre. Mais on ne peut pas s’attendre à ce que l’autre le sache, le devine ou le présume. Aussi, le signaler explicitement, afin de donner à l’interlocuteur/-trice une chance de respecter nos sentiments et de prouver sa bonne foi, et d’éviter d’en venir à des solutions radicales comme le bloquage.
  4. Si quelque chose nous déplaît ou nous dérange, le nommer et nommer nos sentiments, plutôt que de les exprimer sous couvert d’affirmations objectives ou de manière passive agressive, voire clairement agressive.
  5. Les sentiments de l’interlocuteur/-trice ne se discutent pas (surtout s’ils ne sont pas l’objet de la discussion), ce qui signifie : ne pas s’abriter derrière ses « bonnes intentions »! Par exemple, pas de « je refuse d’accepter que tu sois vexé-e, parce que ce n’était pas mon intention ».
  6. Identifier explicitement ce qu’on aimerait, ce qu’on attend de l’autre. Bien sûr, cela doit être faisable et réaliste, et aussi constructif — pas d’humiliation, ni de question de victoire ou de soumission.
  7. Si l’interlocuteur/-trice exprime une insatisfaction, sans qu’il soit clair ce qu’on peut faire pour y remédier, le lui demander, d’une façon qui mette en avant notre volonté de trouver une solution (dans les limites du raisonnable).
  8. Et, surtout, ne pas oublier qu’il n’y a jamais un seul tort et une seule raison, que le bien et le mal sont une question de perspective, et que le seul objectif absolu est d’être heureux/-se, et que les autres puissent l’être aussi!