Le coût émotionnel de la promotion

Dans mon dernier article de ma série Antipromotion, je vous conseillais d’arrêter de promouvoir vos livres, et cela dans une optique purement financière et comptable. En effet, la promotion représente une perte de temps et d’argent, l’essentiel de la promotion dont vous êtes capable étant très inefficace lorsqu’il s’agit de vendre des livres. Si vous souhaitez vendre plus, votre temps serait bien mieux employé à écrire et à publier davantage, ou à la rigueur à améliorer le produit que vous proposez à la vente.

Cela étant dit, nous ne sommes pas des machines, et je reconnais sans peine que tout travail n’est pas équivalent. Une heure de quelque chose ne peut pas toujours être remplacée par une heure de n’importe quoi d’autre (et je déteste les soi-disant conseils d’écriture qui le prétendent!). Quand bien même la promotion constitue du travail, passer une heure sur les réseaux sociaux n’exige pas le même effort qu’une heure à démêler un point d’intrigue complexe ou à formuler une réflexion très pointue. À vrai dire, je suis moi-même adepte de la méthode lente et, même si j’aimerais comme tout le monde que mes romans s’écrivent plus vite, je me suis récemment aperçue que le temps que l’on passe à aligner des mots n’était que la partie émergée d’un immense iceberg intellectuel… Même si j’avais plus de temps libre, je ne crois pas que je pourrais écrire plus de 10K mots par semaine — ou bien je le pourrais, mais ils ne vaudraient pas grand-chose.

En somme, loin de moi l’intention de vous pousser à être à tout prix plus productifs/-ves. Loin de moi aussi l’intention de vous culpabiliser parce que vous allez chercher des échanges et du réconfort sur les réseaux sociaux, via la tenue d’un blogue ou une présence en salon. Tant que vous ne tombez pas dans le piège de la promotion. Si vous avez du temps que vous ne comptez pas utiliser pour écrire (et c’est parfaitement légitime, même pour un-e écrivain-e), alors presque tout vaut mieux que de le gâcher à faire votre autopromo : passez-le avec vos ami-e-s, votre famille, trouvez-vous un autre hobby, dormez plus, mangez mieux, méditez… ou ne faites rien si cela vous chante. Ne rien faire, c’est très sous-estimé. Pourtant, je vous promets que cela vous rendra beaucoup plus heureux/-se que la « promo ».

Le problème de la promotion, c’est que ce n’est pas seulement inefficace et inutile, mais carrément nuisible, nocif — pour votre santé, et pour la société. Dans mes précédents articles, je me suis beaucoup attardée sur le rapport quasi nul entre la promotion et les ventes (ou l’argent gagné), parce que cela reflète ma propre approche du sujet. Cependant, je sais en réalité que beaucoup d’auteur-e-s ne promeuvent pas par pur appât du gain — ni même par pure volonté d’élargir numériquement leur lectorat. Mais alors, pourquoi? Je dirais par besoin de reconnaissance, par désir d’être pris-e au sérieux, d’apparaître professionnel-le.* Avoir un site Web officiel à son nom d’auteur-e. Avoir une page business sur Facebook. Voir parler de soi en tant qu’écrivain-e sur des blogues. Voilà qui donne l’impression d’exister, qui flatte, qui fait plaisir…

Et il n’y a pas de quoi se vexer ou se défendre. C’est un besoin humain et naturel, dont les auteur-e-s (et les microéditeurs/-trices) n’ont pas à avoir honte. Il faudrait au contraire l’accepter, pour arriver à vivre avec au mieux, sans le laisser nous dominer. Le danger, c’est plutôt lorsqu’on se refuse à analyser nos motivations réelles, et qu’on s’obstine à suivre des schémas erronés dans des buts fallacieux… Que vous fassiez votre autopromo pour vendre plus ou pour vous sentir plus légitime, vous allez vous planter. Puisque la promotion ne fonctionne pas et qu’elle ne mène la plupart du temps à rien du tout, la seule chose que vous aurez créée et obtenue par là, c’est votre propre échec — ou plutôt, la sensation de votre échec. Si vous criez et que personne ne vous entend, n’est-ce pas pire que si vous n’aviez rien dit du tout? Si vous n’avez aucune attente, vous ne pouvez pas être déçu-e. Or, la promotion, par définition, est l’expression d’une attente, d’un espoir — elle le matérialise et l’amplifie.

Pour moi, la promotion est comme une drogue : si elle peut vous donner un sentiment éphémère de succès, de bien-être ou de fierté (par exemple, au moment où vous mettrez votre tout nouveau site Web en ligne et l’annoncerez à toutes vos connaissances), le crash vous attend inévitablement au tournant (lorsque personne ne vous répondra, ou rien que des mots vides et faciles qui ne seront suivis d’aucun achat concret, et que le faible nombre de visites chutera dès la seconde semaine). La promotion se nourrit de votre insécurité, de vos doutes, de votre anxiété, mais, au lieu d’y apporter une quelconque solution ou même un baume, elle va à l’inverse les creuser, les accroître, remuer le couteau à l’intérieur et saupoudrer le tout de sel… Et, comme tout-e bon-ne junkie, au lieu d’avoir le courage de rompre la dépendance, vous allez probablement vous trouver des excuses et augmenter la dose : c’est parce que vous n’avez pas fait assez de promotion, qu’elle n’était pas bien faite, pas bien ciblée, qu’elle n’utilisait pas les bons moyens… (Notez au passage la tonalité culpabilisante et destructrice du raisonnement : c’est la promotion que vous excusez, et non pas vous-mêmes.) La prochaine fois, vous en ferez encore plus, vous essaierez ce nouveau site dont tout le monde parle, etc. Croyez-moi, c’est un cercle vicieux dont vous ne sortirez pas vainqueur-e… ni forcément indemne.

Si vous avez de la chance, peut-être que vous ne vous débrouillez pas trop mal : vos ventes sont satisfaisantes et les gens ne vous ignorent pas complètement. Tant mieux pour vous; cela ne signifie pas pour autant que la promotion vous a fait du bien. La promotion, ce n’est pas juste le temps qu’on y passe objectivement : c’est aussi la charge mentale, la façon dont ce souci — le souci de visibilité, de reconnaissance, de ventes, de succès qui s’incarne dans la promotion — s’invite dans notre esprit et le squatte, même en dehors des heures de bureau; la façon dont il façonne et dirige nos pensées. Je parlais plus tôt d’iceberg intellectuel pour évoquer l’écriture d’un roman; or, tout cet espace mental que l’on perd à se préoccuper de nos chiffres, de notre réputation, de ce que les autres pensent de nous et de nos livres, c’est autant de place en moins que l’on fait à la créativité, à l’imagination et à la « pensée libre » qui sont essentielles à notre écriture. On s’assèche de l’intérieur, on s’épuise, ou éteint peu à peu la flamme de laquelle, pourtant, tout est parti. L’angoisse, l’inquiétude, l’autodénigrement, l’insomnie nous rongent; et de là découlent un tas de maladies mentales comme physiques. À ce rythme, même un succès en bout de ligne n’effacera pas tout que vous aurez infligé à votre corps et à votre esprit entretemps.

Vous trouvez peut-être que je dramatise. J’aimerais le croire aussi. Mais la réalité d’aujourd’hui, c’est que même des gens qui s’estimaient solides, stables mentalement et émotionnellement, qui avaient « tout pour être heureux », ont été victimes de burnout (d’où on peut facilement glisser dans la dépression). Ce qui ne tue pas ne rend pas plus fort. J’ai fait de la dépression pendant 8 ans; c’est la pente savonneuse : une fois que t’es dedans, c’est ultra-difficile de remonter. Ne vous mettez pas hors circuit pour des années parce que vous essayez de faire une vente de plus aujourd’hui… Ça n’en vaut pas la peine. Si vous vous sentez fragile, protégez-vous — l’inverse de la promotion, qui vous expose, qui met dans des mains peu scrupuleuses les bâtons qui serviront à vous battre. Vous n’avez pas besoin de carapace — une triste façon de vivre sa vie, au demeurant — si vous vivez caché-e.

Durant ce dernier mois de novembre, j’ai terminé un manuscrit que je compte bientôt publier sous pseudonyme. Après avoir dit tant de mal de la promotion, je considère cohérent de tester personnellement ce que je prêche. C’est pourquoi j’ai décidé de ne pas le promouvoir… Je le mettrai simplement en vente et le laisserai suivre son destin. Je vous tiendrai au courant sur ce blogue des résultats de l’expérience. La seule chose que j’ai décidé de faire, c’est de constituer une petite liste de courriels pour informer les personnes intéressées de la parution de mes livres. Si vous souhaitez en faire partie, vous pouvez me le faire savoir en commentaire ici même, et je prendrai votre adresse (j’enverrai un courriel de confirmation).


* Certain-e-s affirmeront que ce besoin de donner une image pro n’est qu’un moyen (vers le succès) et non un but en soi. C’est une opinion que je ne partage pas, à partir du moment où des tas d’auteur-e-s à l’image très amateur ont beaucoup de succès, tandis qu’énormément d’auteur-e-s très « pro » n’en ont presque pas. Jusqu’à ce que vous me montriez des chiffres fiables à l’effet du contraire, je soutiens qu’il n’y a aucune corrélation, et encore moins de causalité entre la réputation sérieuse d’un-e auteur-e et son succès.


Coffee Boy : comment la romance (re)définit la norme de ce qui est considéré « romantique »

À la base, je pensais écrire à ce sujet sans m’appuyer sur aucune lecture en particulier (d’où la très longue introduction sans rapport avec le Coffee Boy du titre), mais j’avoue que j’aime rattacher mes raisonnements aux livres qui les ont suscitées ou y ont contribué. C’est une façon pour moi de souligner la valeur intellectuelle et réflexive de presque tout ce qui se publie, surtout en romance, genre trop souvent réduit à son rôle « divertissant » ou d’évasion (escapist). En fait, je suis persuadée que l’apport critique d’une œuvre est d’abord dans la tête de cellui qui la lit; qu’on peut tout aussi bien se plonger dans le chef d’œuvre le plus profond et subtil et n’en rien retirer, que dévorer le premier roman venu, bourré de clichés et mal écrit, et y trouver le sens de la vie.

Et, en plus, ça me fait plaisir d’avoir une opportunité de plus de parler de Coffee Boy, que j’ai vraiment aimé.

Beaucoup de gens qui ne lisent pas de romance — ou peut-être des lectrices qui se sont jusqu’à présent cantonnées à un seul style bien particulier — croient à tort que la romance est l’incarnation littéraire de ce que la culture mainstream considère comme romantique, des petits cœurs aux roses rouges, en passant par les cadeaux coûteux et les dîners aux chandelles. Or, c’est (presque) le contraire. J’ajouterai que la romance n’est pas non plus l’équivalent narratif des films dits « romantiques » (que des lectrices de romance peuvent apprécier par ailleurs, comme elles apprécient du reste un tas d’autres choses n’ayant aucun rapport avec la romance, tels que ski, couture ou café).

La romance est sa propre sous-culture et, malgré le succès commercial qu’elle rencontre depuis ses débuts, elle s’est longtemps développée en relative autarcie, loin de la culture pop qui l’a toujours dénigrée. Hollywood, par exemple, n’aime pas la romance; c’est pourquoi les studios n’ont jamais cru bon d’adapter les pelletées de bestsellers produits par le genre depuis des décennies. En gros, s’il y a un film romantique qui sort, vous pouvez être à peu près sûr-e que ce n’est pas une romance selon les codes du genre. Et, même si ça y ressemble drôlement, disons que le marketing, avec l’aide complice de l’auteur-e, aura fait son boulot pour tracer une ligne claire, quoique arbitraire, entre son produit et « la romance » (oui, je pense à Outlander, à tous les films adaptés des romans de Nicholas Sparks, à Twilight, etc.).

Personnellement, je me considère comme quelqu’un de « pas du tout romantique », du moins selon l’acception moderne courante de ce qu’est le romantisme (par contre, si on parle du Romantisme comme mouvement artistique du XVIIIe et XIXe, c’est évidemment autre chose…). J’en ai sérieusement rien à f*utre de ce bazar; ça ne m’intéresse pas, et ça m’émeut encore moins. Et c’est une des raisons pour lesquelles j’aime la romance : parce que j’y retrouve, la plupart du temps, ce côté anti-romantique. Le scénario typique de romance, ce n’est pas du tout cette histoire d’amour parfaite et idéalisée où tous les clichés sentimentaux sont respectés, du premier regard au mariage en blanc, avec premier rencard, premier baiser et rapport sexuel bien dans l’ordre. Au contraire! La romance, dans la majorité des cas, c’est : prends toutes ces normes et mets-les sur la tête, ou bien passe-les au blender jusqu’à ce qu’elles soient méconnaissables, emmêlées, entortillées, interchangées, toutes croches.

La romance, c’est le triomphe du chaos sur l’ordre. C’est quand tu tombes amoureux/-se de la mauvaise personne, au mauvais endroit, au mauvais moment. C’est : ce n’était pas censé arriver — ça ne peut pas arriver — ça ne doit pas arriver! (Spoiler : mais ça va arriver quand même…) Si je devais trouver une émotion pour représenter la romance — à part l’amour, bien sûr — ce serait : WTF?! C’est ce qui passe par l’esprit de tous les protagonistes de romance à un moment ou à un autre, je crois… Et il me semble qu’envisager les choses sous cet angle éclaire énormément certains éléments qui continuent de confondre celleux qui les observent depuis l’extérieur, comme le sexe plus ou moins forcé* ou bien la figure ambiguë du héros qui est aussi le méchant de l’histoire. Beaucoup de non-lecteurs de romance vont s’exclamer : « Hé! mais ce n’est pas très romantique! » ou « Ce n’est pas ainsi qu’une relation doit se passer ! » Ce faisant, ignorant que c’est précisément là le but et l’intention.**

Ces considérations nous amènent au sujet de l’article, qui est le pouvoir de la romance de (re)définir ce qui est romantique. Je pense que, dans une certaine mesure, et par le simple fait d’être née sous la plume de femmes (une communauté jouissant de sa propre culture, distincte de la culture dominante essentiellement masculine), la romance a toujours été en décalage plus ou moins net avec les normes dominantes. Cependant, la romance n’est pas pour autant féministe, au sens où elle n’est pas porteuse d’un projet politique spécifique et conscient. À cet égard, la romance n’est qu’un genre littéraire, et rien de plus. Par conséquent, il est évident que, parallèlement, la romance véhicule et renforce aussi un certain nombre de normes culturelles et sociales issues de la culture dominante (mais pas davantage non plus que n’importe quel autre genre littéraire pris dans sa globalité). Mais voilà : il ne tient qu’à nous, auteur-e-s (et lecteurs/-trices, car il s’agit ultimement d’un dialogue), de prendre conscience des normes que l’on valide et de celles qu’on conteste à travers nos écrits (et nos lectures), et d’adopter dès à présent une attitude intentionnelle (?) dans le but de mettre l’énorme pouvoir de la romance au service de nos idées, et non l’inverse.

Cela ne signifie pas que l’on va contraindre des œuvres de fiction à des visées didactiques, mais simplement que l’on reconnaît le processus construit de nos idées et même de nos ressentis, et qu’au lieu d’accepter telles quelles les normes dominantes quant à ce qui est « attirant », « désirable », « sexy », « glamour » (ce que, du reste, la romance n’a jamais totalement fait), nous allons avoir l’infini plaisir de jouer avec, de les retourner, de les déguiser, de les questionner — ce qui, pour l’esprit créatif, s’apparente au paradis, amirite? J’ai toujours considéré comme un code de la romance le fait que les protagonistes soient attachants et « au-dessus de la moyenne », le fait qu’on aime s’identifier à eux ou s’imaginer être avec eux. Or, en même temps, cela se heurtait dans ma tête au propos soi-disant universel de la romance, à savoir que personne n’est laissé sur le carreau. Aujourd’hui, je comprends que je prenais le problème à l’envers!

Et si, au lieu de penser : mon héros doit être séduisant et charmant, qu’est-ce que cela signifie?, on prenait les choses dans l’autre sens? Mon héros est tel qu’il est — maintenant, comment rendre cela séduisant et charmant? Sans y prêter attention, c’est déjà un exercice mental que je faisais parfois, parce que j’ai toujours aimé l’expérimentation et que j’adore prendre le contrepied des clichés. Mon héroïne couche avec tout ce qui bouge… comment en faire une héroïne de romance crédible et attachante? Mon héros est en surpoids… qu’est-ce qui va le rendre irrésistible aux yeux de l’héroïne? etc. Et j’en profite pour plugger l’initiative We Need More Safe Sex Books, lancée entre autres par des (ex-)auteures de ma maison d’édition, et que j’ai redécouverte récemment. Si j’ai bien compris, c’est également une partie de leur propos : au lieu de partir de ce qui est généralement considéré comme sensuel et glamour (l’absence de préservatif, apparemment — ma réaction : ??!?) et de le copier-coller dans nos livres, on va plutôt partir des règles du safe sex et faire un véritable travail créatif en trouvant des façons de rendre ça sexy, chaud, érotique et tout ce que vous voulez!

Et Coffee Boy, dans tout ça? Eh bien, c’est une romance écrite par un mec (Austin Chant) qui raconte l’histoire de deux mecs, Kieran et Seth. L’un est trans, frais sorti de l’université, et a du mal à « passer »; l’autre est bi, plus âgé et du genre très méticuleux, limite coincé. « Originale » n’est pas du tout le premier mot qui me viendrait à l’esprit pour qualifier cette novella — et d’abord, l’originalité est surfaite (était-ce un des gars de Kings of Leon qui disait : « mieux vaut être bon qu’original »?). Au contraire, l’histoire est on ne peut plus banale, ordinaire : les héros se rencontrent au bureau et apprennent peu à peu à se connaître à coup d’heures sup’, de commandes de café et de débats au sujet des qualités (ou de l’absence d’icelles) de leur manager. En revanche, on peut dire que ça fait bouger à peu près toutes les cases et les limites qu’on a l’habitude de retrouver dans la romance mainstream, en commençant par le genre de l’auteur et du public auquel ce texte (en partie, presumably) se destine.

Je mentionne ça, parce qu’encore récemment, le journalisme anglophone*** nous a gratifié d’une perle se proposant de résumer toutes les romances de la saison (pas moins!). En effet, à en croire son complaisant auteur, tout ça ne serait que déclinaisons de trois ou quatre concepts répétés à l’infini, seuls les accessoires changeant. Et l’article culmine dans cette phrase délicieuse :

Why shouldn’t women dream?

Je vous laisse savourer…

C’est toujours étonnant lorsque quelqu’un qui prétend critiquer (explicitement ou implicitement, comme ici) la romance pour son manque de diversité prend à ce point à cœur d’ignorer tout le pan de la production qui, typiquement, représente et/ou s’adresse à des minorités — le M/M, pour ne citer que lui, et qui n’est pourtant plus si confidentiel… À croire que leur but véritable n’est en rien de valoriser la variété et le réalisme en littérature (auquel cas, de telles romances existent, et leurs auteur-e-s et fans seraient plus que ravi-e-s de les voir citées dans le New York Times!), mais juste de s’assurer que la romance reste bien cloisonnée dans l’image simpliste qu’illes en ont. Seulement, oups! je crois qu’elle s’est déjà échappée…


* Oui, je tiens à mon « plus ou moins ». Le consentement est une vaste zone grise, mais ceci est le sujet d’un autre (futur) article.

** Je choisis délibérément de présenter ces exemples dans leur portée subversive, mais je suis consciente que la problématique est plus large et complexe. Ce n’est simplement pas ici le sujet.

*** Pas que le francophone ferait mieux, hein…


Pêle-mêle du dimanche

La nouvelle de la semaine, c’est qu’on ne peut pas voyager à l’international, en avion, depuis le Canada, en tant que citoyen-ne canadien-ne, si son passeport expire moins de 3 mois après la date du voyage. Voilà. Je l’ai appris à mes dépens et à mes grands frais jeudi soir, quand on m’a interdit d’embarquer à l’aéroport… Je trouve ça assez absurde, arbitraire et exagéré, quand on a un billet de retour bien à l’intérieur de la période de validité (théorique) du passeport. Peut-être que j’aurais dû, après tout, apporter ma carte d’identité française (puisque je me rendais en France), preuve que je ne risquais pas de me retrouver illégalement en France (advenant que j’y sois bloquée et que mon passeport expire entretemps), si c’était là leur préoccupation…

Je me souviens aussi être allée au Japon en 2009 (depuis Londres) avec un passeport qui expirait au milieu de mon séjour — j’ai donc dû rentrer avec un passeport différent. Comme quoi, cette règle est soit très récente, soit spécifique à certains pays particulièrement parano… Bref, j’ai payé des sommes exorbitantes pour changer mon billet, l’incident est clos; j’ai juste hâte d’atteindre ma destination et d’être enfin en vacances.

Sur une note plus agréable, j’ai récemment dévoré une petite romance queer que je vous recommande à mon tour : Coffee Boy, d’Austin Chant. C’est un roman court, contemporain, sans prétention, mais ça se lit tout seul et ça remplit parfaitement l’objectif proposé.

“I guess I forgot that people can keep that to themselves. Sometimes even if something’s obvious it doesn’t mean you want to talk about it. Or have it brought up at work. Every day.”
To his credit, Seth looks less offended and more concerned. “I—hadn’t thought about it like that. I’m sorry if I—”
“It’s not you. It’s my situation.” He wishes he didn’t sound so mean, but he can’t help it. “I’m just trying to tell you where I’m coming from, because—” Kieran bites his lip. Why is he saying this to his most supportive employer ever? Why can’t he just shut up? “I get that I kind of overstepped and it was shitty of me, but that’s why I did. I didn’t want to be the only one who was out. I’m sorry for making you come out to me. I’m sorry.”

— Austin Chant, Coffee Boy

J’ai également acquis un certain nombre de titres en prévision de mes vacances (et de longs trajets en avion et en train) :

Viviane Faure, je la connais assez bien, puisque j’ai édité 3 de ses nouvelles chez Laska. Madeline est une nouvelle auteure qui vit dans le coin, et que j’ai rencontré une fois (j’aimerais bien me constituer un petit « réseau » d’auteur-e-s locaux/-ales, mais j’avoue que j’ai un peu de mal à donner suite; ça risque de prendre forme très graduellement). Aude Réco, c’est quelqu’un que je suis via son blogue et les réseaux sociaux; bien que dans des styles différents, je trouve qu’elle et moi avons des démarches un peu similaires, alors j’ai eu envie de m’intéresser plus à son travail d’auteure. Enfin, Peter Darling, c’est parce que j’ai beaucoup aimé Coffee Boy, et que le pitch avait l’air vraiment prometteur (réécriture de Peter Pan sous les traits d’un garçon trans qui, étant devenu adulte en tant que Wendy Darling, décide de retourner dans le Neverland…).


La vie, c’est comme un match de foot

Juin 2004. Je passe mon bac en France, et je n’ai aucune idée de ce que je vais faire après.
J’étais dans la « meilleure terminale » du « meilleur lycée » de ma ville. Comprendre : la terminale S spé maths, dans un lycée avec des prépas scientifiques. On nous avait pas mal bourré le crâne; apparemment, en France, si t’es bonne en sciences, tu dois aller en prépa. Mes camarades voulaient devenir ingénieurs, ou faire HEC — pour avoir un boulot bien payé. C’est là que je me suis rendu compte que ces « bons élèves » étaient aussi, en majorité, des privilégiés. Qui ne concevaient pas la vie sans argent ni le confort qui va avec, qui s’imaginaient sans la moindre hésitation dans le genre de carrière que, sans doute, leurs parents avaient eue avant eux.
Moi aussi, à une certaine époque, j’ai eu cette tentation. Plutôt celle de la carrière brillante que du salaire, en fait. Prépa scientifique, puis tu tentes Normale Sup’. Mais, ensuite, il y a eu ma première… (Je vous en reparlerai peut-être à l’occasion.) Mes ambitions se sont écroulées. Et peut-être que ça m’arrangeait un peu, au fond. Je déteste faire ce qu’on me dit. Je ne crois pas que j’aurais survécu en prépa. D’une manière ou d’une autre, tôt ou tard, ça aurait pété.
Et donc, là, j’ai 17 ans. Mon but dans la vie, et je le répète à qui veut bien l’entendre, c’est de « faire ce qui me chante et qu’on me paie pour le faire ». Voilà. Mon rêve du moment, c’est par exemple d’aller à Londres et d’y vivre la vie de bohème. Mais, concrètement, qu’est-ce que j’y ferais? Où irais-je? Et avec quel argent? J’ai besoin d’un plan. Je songe à passer un an au pair. Ce n’est pas vraiment un projet d’avenir, mais ça me donnera le temps de réfléchir à la suite, et puis ce sera l’occasion de voyager, de changer d’air. En réalité, mon but immédiat, le plus pressant, c’est de me tirer de cette ville, où j’étouffe. Partir. N’importe où, mais partir.
J’obtiens mon bac avec mention bien — grosse déception, moi qui ai maintenu une moyenne au-dessus de 16 toute l’année. Je suis passée tout près, tout près, mais le français, l’histoire-géo et les SVT m’ont tuée. Je trouve un site Web où je peux déposer ma candidature de jeune fille au pair, mais, rien qu’en le faisant, je prévois que ça va être coton. Je ne suis même pas majeure et je n’ai aucune expérience avec les enfants.
Juin de cette année-là, c’est aussi « l’Euro 2004 » : le championnat d’Europe de football. Chez nous, on suit ça, et j’adore. En fait, c’est bien la seule chose à la TV qui vaille la peine d’être regardée, le sport. À quelques exceptions près, comme ces vieux films que je regarde avec ma mère — j’ai découvert récemment The Chase, d’Arthur Penn (1966), The Deer Hunter, de Michael Cimino (1978), et Yellow Submarine (1968), et mon top 3 est formé : ce seront mes « films préférés » pour les années à venir. En gros, tout ce qui passe à la TV a tendance à être de la m***e, sauf ça et le sport. Je ne suis même pas sportive dans la réalité, pas du tout. Mais regarder, c’est autre chose; c’est chouette, très chouette.
Il y en a qui trouvent ça beauf, paraît-il. Moi, ça me passionne, de la même façon exactement que ces romans dans lesquels je me plonge, qui me transcendent, qui me font me sentir plus grande que moi-même. Je vis par procuration les exploits des sportifs, l’enjeu de la victoire ou de la défaite. Alors, c’est vrai que tout cela, c’est artificiel, c’est fabriqué, ça suit des règles arbitraires. Mais n’est-ce pas toujours le cas, dans la vie? On suit tou-te-s des règles arbitraires. On invente des significations, on donne de l’importance à des choses qui, dans l’absolu, n’en ont pas. Il faut gagner de l’argent, avoir un bon boulot. Says who? À l’échelle de l’univers, cela n’a aucune importance. Ta vie n’a aucune importance.
L’autre truc que j’aime, dans le sport, c’est les étrangers et leurs noms pas français. Ce même été, je suivrai assidûment le Tour de France, et ça me donnera envie d’apprendre l’espagnol juste pour pouvoir prononcer correctement les noms des coureurs — c’est toujours plein d’Espagnols, le Tour de France; ils sont très forts en cyclisme.
J’aime aussi soutenir les underdogs; l’intrigue est plus intéressante, plus mouvementée que si tu suis quelqu’un qui part déjà du sommet. Dans l’Euro 2004, l’underdog que j’ai envie de soutenir, c’est l’équipe tchèque. On ne les avait pas vus venir et, pourtant, ils sont là, encore dans le coup alors que les Français sont éliminés depuis longtemps. Les commentateurs disent leurs noms, et je me demande si leur prononciation est correcte. Après tout, moi, vous me mettez un nom tchèque sous le nez, je ne saurais pas quoi en faire. Ils ont des petits signes rigolos sur certaines de leurs lettres, pas comme des accents, enfin comme des circonflexes à l’envers; ça doit avoir un sens, mais lequel? Ce mystère me turlupine.
C’est la demi-finale; les Tchèques jouent contre les Grecs (qui iront gagner l’Euro contre le Portugal). Et ils peinent. La défaite se profile. Je stresse. Je vais un instant dans la cuisine pour chercher ou rapporter quelque chose, et là, j’ai une épiphanie. Carrément. Une épiphanie dans la cuisine. Je m’agrippe à une chaise et je me retiens de crier, mais ça me foudroie. Le sens de la vie. J’ai tout compris. La vie, c’est comme un match de foot. Des fois, tu gagnes; des fois, tu perds. C’est le jeu; on ne peut gagner qu’à condition que d’autres perdent. C’est pourquoi l’important n’est pas là. L’important, c’est de jouer, c’est de donner son maximum, c’est de tout faire pour gagner, jusqu’au bout, même alors qu’on sait que la défaite est possible, voire probable.
J’adore ma métaphore, je la file, je la file à fond. La vie est comme un match de foot parce qu’elle n’a pas plus de sens qu’un match de foot. On est tou-te-s à courir après un ballon, avec nos petits buts à la con. N’empêche qu’on adore ça, qu’on y croit, que ça nous fait vibrer — c’est ça qu’on appelle la vie. Et moi, j’ai honte de n’y avoir pas cru. Je reste assise sur mon cul à regarder le sport à la TV, à attendre que le sort me tombe dessus. Au lieu de me bouger, de me démener pour l’avoir, cette place au pair — quitte à échouer quand même, au bout du compte. J’ai honte que les Tchèques aient eu le cœur d’aller jusqu’en demi-finale, et moi, j’ai même pas eu le cœur de vouloir l’acquérir, cette fameuse expérience en garde d’enfants qu’il me manque…
En fin de compte, c’est pour ça que j’aime le sport (et les romans). Ça m’inspire. Ça me donne le courage et la motivation de me dépasser, de surmonter les obstacles, de persévérer. Je ne suis pas sportive, mais je veux être comme eux, à ma manière.
Dès le lendemain, je rédige et pose des annonces où j’offre mes services de garde d’enfants. C’est la première fois que je fais ça, que je cherche un travail. Pendant l’année, j’ai donné des cours de maths à une fille de 13 ans, mais ce n’est pas moi qui l’avais trouvée; on m’avait donné cette opportunité. Je finis par me faire embaucher à 2 € de l’heure (!), pour garder un bébé de 3 mois d’un couple mixte et modeste qui vit dans le centre-ville, à l’orée du quartier gitan, au dernier étage d’un vieil immeuble, pittoresque dans sa misère. Leurs journées de travail sont longues; parfois, je passe 12 heures d’affilée avec ce bébé, jusqu’à la nuit tombée. Il dort beaucoup, alors, moi, j’allume la TV, parce que c’est les Jeux Olympiques à présent. Je regarde tout, même les programmes du matin, des sports dont j’ignorais tout, comme le canoë-kayak, où les centre-Européens (Tchèques, Slovaques, Polonais) sont assez présents.
C’est déjà le mois d’août et, même si j’ai finalement trouvé ce travail, j’ai fait face à l’idée que je n’aurais pas de place au pair à la rentrée. Le problème, c’est que ce n’est pas une candidature où ils t’envoient une réponse, positive ou négative, pour que tu puisses passer à autre chose, le cas échéant. Non, ils se contentent de te mettre dans leur liste pour les familles, et tu n’as des nouvelles que si quelqu’un te choisit. Et la perspective de me retrouver le bec dans l’eau en septembre, forcée de rester chez mes parents, n’est pas envisageable. Avec réticence, j’accepte la possibilité de m’inscrire à l’université.
À la base, je ne voulais pas. Déjà, trop peur que ça ne soit qu’une continuation de l’école — et l’école, j’ai déjà donné, merci; si je dois y retourner dans cent ans, ce sera encore trop tôt! L’Éducation Nationale m’a laissé un goût amer dans la bouche, très amer. J’en veux encore plus aux adultes qui m’ont malmenée qu’aux élèves qui m’ont rejetée, parce qu’eux au moins ont l’excuse d’être jeunes et cons — et je l’ai été moi-même; d’une certaine façon je les comprends, je ne leur jette pas la pierre. L’autre raison, c’est que je n’ai aucune idée de quoi y étudier, à l’université, et puis pour aller où, pour devenir quoi? Je trouve ça stupide, d’étudier sans but, d’étudier pour étudier, juste parce que tout le monde fait ça, parce qu’on ne sait pas quoi faire d’autre. Enfin, « tout le monde » — nous, les privilégiés, les éduqués, les classes moyennes, plutôt. Et ça m’agace encore plus. Cette reproduction sociale dont on a à peine conscience, cette norme pour nous alors qu’elle ne l’est pas pour d’autres…
Je ne veux pas profiter de mes privilèges*, je ne veux pas rentrer dans le moule, je ne veux pas faire plaisir à personne, surtout pas! Mais, au final, je suis faible, je n’ai que 17 ans, lâchez-moi… Je sais que, si je choisis l’université, mes parents me soutiendront, financièrement et moralement; ça résout quand même pas mal de mes problèmes, bien que je répugne à rester dépendante (au pair, j’aurais subvenu à tous mes besoins). Au moins, il me reste le choix de mes études; c’est là que passera ma rébellion, c’est là que je chercherai du sens. Hors de question de faire des études bien sages, bien sérieuses, bien comme il faut et comme tout le monde, comme ce qu’on attend de moi.
Alors, je choisis le tchèque. À cause de l’équipe tchèque de football, comme une sorte d’hommage. Il est là, mon sens. Ce n’est pas le sens d’un avenir professionnel, mais c’est un sens beaucoup plus grand, plus profond, plus important pour moi : c’est le sens de la vie. Le tchèque, pour ne jamais oublier que, dans la vie, on perd ou on gagne, mais l’important, c’est d’y mettre tout son cœur.
Sauf que je suis une froussarde. Je l’annonce comment, à mes parents? Je le justifie comment? Heureusement, mes parents sont assez ouverts — tant que je fais des études supérieures! —, et c’est ma sœur qui suggèrera les langues vivantes. Après tout, j’ai cartonné au bac là-dedans, et même si je n’ai jamais tellement aimé mes cours d’anglais ou d’allemand, j’ai eu une épiphanie (une autre! je les collectionne) lors d’un cours de grec ancien au sujet de la grammaire. Je sais qu’en tchèque, comme en grec ancien, ils ont des déclinaisons, et même 7 cas! (J’ai rencontré deux filles tchèques et des Russes l’été précédent; j’utilise ça aussi pour prétexter un intérêt nouveau pour les langues slaves.) Moi, nerd, j’en salive d’avance; à moi toute cette grammaire! Ça pourrait somme toute s’avérer très cool. J’ajoute l’argument que la République tchèque vient d’entrer dans l’Union Européenne, on ne sait jamais, possibilité d’emplois, tout ça, et ça passe comme une lettre à la poste.
Finalement, plus j’y pense, et plus l’idée me plaît. Étudier les langues, ça veut dire qu’il faudra aussi pratiquer, construire une expérience de terrain — en d’autres termes, voyager. Et on me donnera sûrement de l’argent pour ça; ça fait partie de mon apprentissage, après tout. Enfin, le tchèque ne s’étudie pas partout, loin de là; ça m’oblige à aller à Paris et c’est parfait, car c’est loin, très loin de la ville d’où je viens.
Les Jeux Olympiques sont finis, j’éteins la TV. Je garde toujours le bébé. Je me penche sur la bibliothèque de ses parents. Leurs étagères sont pleins de Zola; allez, pourquoi pas, j’avais bien aimé Germinal en seconde. Je trouve aussi Premier Amour, de Tourgueniev; ça me rappelle un numéro de Je Bouquine lu il y a très longtemps, au primaire. Ils mettaient en BD le début d’un classique, genre La Reine des Neiges, Le Mystère de la chambre jaune… Ça faisait souvent un peu peur, c’étaient des trucs d’adultes, mystérieux, fantastiques, secrets. Je m’enfile L’Œuvre, Une page d’amour, La Faute de l’abbé Mouret; L’Assommoir, non, je cale, ouf! Peut-être que ça commence à faire un peu trop de Zola… L’Œuvre était bien, même si ça vient remuer mes propres pensées suicidaires; les autres, je qualifierais pas ça de chefs-d’œuvre. Les bourgeois d’Une page d’amour surtout étaient chiants.
Je reçois les papiers d’inscription pour le tchèque. Ma sœur, qui compte préparer l’ENS en parallèle de son DEUG, se moque de moi quand elle voit que ma première année ne comporte que 10 heures de cours hebdomadaires. « Ajoute au moins une autre langue! — Bon, OK… Le slovaque, peut-être? J’ai pas envie de faire le double de travail non plus, en choisissant quelque chose de complètement différent. » Cependant, la Slovaquie, c’est encore plus petit que la République tchèque. Bizarrement, un sursaut d’utilitarisme me prend — ou alors, c’est un vieux fantasme enfoui lié à l’évocation de Varsovie —, et je finis par opter pour le polonais.
Voilà donc comment je me suis retrouvée à étudier le tchèque et le polonais à l’université.


* Je suis issue d’une famille un peu spéciale : très éduquée — ma mère a une maîtrise et mon père, un doctorat —, mais pas très aisée. Quand j’étais petite, on était carrément pauvres — je suis née le jour de l’examen doctoral de mon père, et on a dû vivre tous les quatre pendant des années sur un « salaire » de post-doc puis d’ATER…


Girls Don’t Fly, de Kristen Chandler

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Réédition du 31/10/2014

Le Young Adult est un genre que je prétends aimer, mais que je lis en réalité assez rarement. Girls Don’t Fly est l’un des trois livres YA que j’ai gagné lors d’un concours sur un blogue, les deux autres étant Virtuosity et Tris and Izzie. Le premier, quoique plaisant, m’avait confortée dans ma distance vis-à-vis des romans « jeunesse » au sens large, puisque je ne m’étais pas vraiment identifiée à l’héroïne, ou plutôt, je m’étais sentie soulagée d’avoir dépassé cette période-là de ma vie… Je n’ai pas encore lu le second, mais je sais déjà que les retours de lecteurs sont mitigés à son égard.

Et enfin, Girls Don’t Fly, donc. Une sorte de jeu de mots sur « boys don’t cry », j’imagine, mais qui n’est pas des plus parlants… ni, par conséquent, des plus attirants. À priori, c’était le titre qui me tentait le moins des trois; une nouvelle preuve de l’importance des titres. Et de la couverture, aussi. Elle n’est pas vilaine, même assez mignonne, mais… après avoir lu le roman, je trouve qu’elle ne véhicule pas vraiment l’ambiance qu’on découvre entre les pages.

L’histoire commence lorsque l’héroïne, Myra, se fait larguer par son copain de longue date, Erik, surnommé Prince Charming en raison de son apparente perfection : il est non seulement le beau gosse, mais le gosse de riches du lycée. Myra, par contraste, est la deuxième de six enfants d’une famille low class et notoirement athée dans le coin de Salt Lake City, Utah.

Vers la même période, un étudiant postgradué vient dans leur cours de bio les informer d’une opportunité unique : deux élèves de la région pourront partir aux Galápagos pour un voyage scientifique. Les lauréats seront choisis sur la base d’une proposition de recherche qu’ils doivent rédiger, mais aussi à condition qu’ils puissent s’acquitter d’une partie des frais, soit mille dollars. Une formalité pour Erik… un défi pour Myra, surtout quand elle démissionne de son job après un clash avec son ex.

Girls Don’t Fly est un roman YA dans le plus pur sens du terme. Plus que le côté romance (comment survivre après une rupture? y a-t-il quelqu’un qui pourrait être encore plus digne d’amour que son ex?), c’est l’évolution de Myra qui est au cœur de l’histoire. D’abord une fille qui essaie toujours de faire plaisir à tout le monde, elle laisse peu à peu sa personnalité prendre le dessus et apprend à cerner, puis à poursuivre ses propres rêves. C’est une évolution vraiment chouette à lire, et Myra est une héroïne dans la tête de laquelle j’ai trouvé facile de m’imaginer, même alors que nous n’avons pratiquement aucun point commun.

De plus, je dois dire que j’ai trouvé ce livre vraiment pas mal écrit. Mes dernières incursions en YA m’avaient vraiment donné l’impression que les auteurs écrivaient, soit exprès, soit naturellement, « à la hauteur de leur lectorat ». Pas seulement au niveau du style, souvent assez basique, mais aussi du traitement : de façon plus ou moins réaliste, plus ou moins subtile. Eh bien, ce n’est pas le cas avec ce roman. C’est fin, bien vu, évocateur, et en même temps crédible. Suffisamment, du moins. Si je me suis fait quelquefois la remarque : « Est-ce qu’une ado de dix-sept ans sans inclination poétique percevrait spontanément la scène à travers ces détails-là? », ce n’est pas non plus une impression qui a dominé ma lecture, du tout. Ce n’était jamais prétentieux, et le langage lui-même restait d’ailleurs simple et accessible.

Je m’arrête ici sur le livre lui-même. J’aimerais juste profiter de cette chronique pour exposer ma réflexion que, vraiment, les programmes de français, même au secondaire, feraient mieux de se concentrer sur ce genre de bouquins « jeunesse » (en favorisant la production nationale, pourquoi pas; on sait que je ne suis pas très partiale vis-à-vis des traductions) que sur le patrimoine de la littérature française…

Beaucoup de gens qui, comme moi, aiment lire et écrire, ont suivi une filière littéraire au lycée. Ce n’est pas mon cas, pas seulement parce que les matières scientifiques me réussissaient, mais aussi parce que j’ai toujours eu du mal à dire que j’aimais le français. Ah, ces fichus classiques! Ils m’ont vraiment gâché le plaisir. Pourtant, je n’étais pas mauvaise élève… J’ai même toujours été l’une des meilleures, y compris en français. Et je n’étais pas non plus d’une autre culture, d’une culture populaire. Mes parents m’ont au contraire transmis une culture plutôt officielle, plutôt snob, le respect des classiques et l’envie de les aimer.

Mais que voulez-vous que je vous dise? À quatorze, quinze ans, quand on n’a presque rien vécu, on n’a pas la maturité requise pour comprendre des classiques écrits par et pour des adultes… En tout cas, moi, je ne l’avais pas. Je l’ai eue plus tard; à partir de dix-sept, dix-huit ans. Mais j’avais déjà passé mon bac de français alors! J’ai redécouvert des bouquins qui m’avaient laissée de marbre au collège et au lycée, que j’avais même refusé de lire en entier en protestation (d’autant que ce n’est pas nécessaire pour répondre aux questions, passer les examens et avoir des bonnes notes). Et je continue à mûrir et à comprendre.

Cela dit, je sais pertinemment que l’une des raisons pour lesquelles, encore aujourd’hui, je préfère lire en anglais qu’en français… est justement qu’à une époque formative de ma vie, on m’a dégoûtée de la littérature française. Alors, oui, j’aime les classiques… surtout anglais et américains. Jane Austen, les sœurs Brontë, George Orwell, J. D. Salinger, Harper Lee, Jack Kerouac, Tennessee Williams, John Steinbeck (je liste des auteurs, mais je n’ai lu qu’un titre de certains d’entre eux)…

Bref, je pense que la relation des jeunes avec les cours de français serait radicalement changée si on leur faisait lire, en leur disant que c’est tout aussi important et tout aussi valide, des livres comme Girls Don’t Fly, avec des personnages qui leur ressemblent ou qui ressemblent à leurs amis, qui ont des problèmes qui leur sont familiers, et qui les surmontent avec des moyens qui sont à leur portée. Des livres, aussi, ne nous voilons pas la face, relativement faciles à lire, ce qui ne signifie de toute façon pas forcément mal écrits.

Et les classiques de la litérature dans tout ça? Eh bien, faites confiance aux jeunes pour les découvrir par eux-mêmes s’ils le souhaitent… ou pour décider de poursuivre des études de lettres s’ils veulent les étudier. Je ne pense pas que ce soit sous-estimer les élèves que de leur proposer des lectures plus à leur niveau, au contraire. Je pense que c’est les prendre pour des personnes, par opposition à des machines à avaler et à recracher de la « connaissance », qui est l’approche prédominante actuellement dans l’Éducation nationale (ou l’était il y a dix ans, lorsque j’ai passé mon bac). Voilà, c’est tout.


Pêle-mêle du dimanche

Je ne lis plus beaucoup depuis quelque temps, en partie parce que j’ai pris la résolution d’utiliser le maximum de mon temps libre pour écrire — y compris le temps libre que je passais auparavant à lire, donc. J’ai quand même réussi à terminer L’Œil du lapin en début de semaine. Il s’agit du récit autobiographique où Cavanna se penche à nouveau sur son enfance et son adolescence dans les années 20 et 30; mais, cette fois (par contraste avec Les Ritals), il accorde plus de pages et d’importance au portrait de sa mère, française originaire de la Nièvre. C’est toujours aussi bon; à la rigueur, ce sont les passages où il retranscrit les histoires de son père qui m’ont le moins touchée (c’est un peu drôle, mais c’est surtout n’importe quoi, très farfelu; pas mon genre).

Mes idées « anarchistes », jamais j’en parle à la maison, pour ne pas faire de peine, justement. Mais j’ai raison. C’est la raison qu’ils m’ont eux-mêmes mise dans la cervelle qui me démontre que j’ai raison, aussi vrai, aussi clair que le théorème de Pythagore. Pas de ma faute si eux ont la trouille d’aller jusqu’au bout de leur raison.

— François Cavanna, L’Œil du lapin

Sinon, vu que ça fait un moment que je n’ai pas fait de « pêle-mêle », j’ai accumulé pas mal de liens vers des articles dignes d’intérêt depuis la dernière fois…

D’abord, deux chroniques de romances sur Smart Bitches, Trashy Books où un détail problématique a gâché toute l’expérience de lecture des lectrices : Guest Review: The Perils of Pleasure by Julie Anne Long et Wedded Bliss by Celeste Bradley. Personnellement, je n’ai pas encore déterminé si je suis de l’avis des deux chroniqueuses, à savoir si une transgression de nos valeurs et de notre moralité actuelle peut invalider tout un roman (du moins un roman qui se veut historique), mais c’est assurément une problématique qui me travaille, depuis que j’avais lu (et aimé) une romance dont le héros était propriétaire d’esclaves (dans le cadre du sud des États-Unis pré-guerre civile). Quelle est la place de la moralité dans la littérature, et en particulier dans la romance? C’est un sujet que j’aimerais aborder un jour dans une série d’articles; je pense qu’il y aurait énormément de choses à dire à ce sujet.

Sur le même blogue, j’ai aussi beaucoup apprécié un billet qui dénonce certains des clichés persistants dont sont victimes les héroïnes universitaires, et notamment les scientifiques : Guest Rant: Academic Heroines in Romance.

Ensuite, vous aurez peut-être envie de découvrir les réactions plus que mitigées de personnes autistes devant la nouvelle série TV de Netflix, Atypical : #ActuallyAtypical: a Media Roundup of #ActuallyAutistic Thoughts on the Netflix Series Atypical. Enfin, Disability Erasure And The Apocalyptic Narrative évoque les travers capacitistes de la majorité des intrigues dans le genre post-apocalyptique de la SF. Ce n’est pas ce que j’écris actuellement, mais ça tombe quand même à point nommé pour me faire réfléchir sur le plan très capacitiste monté par mes personnages au moment où j’en suis (je m’en étais rendu compte, mais ça m’encourage à traiter le problème sérieusement et à le corriger, au minimum par des mentions explicites de cette limite).

Je vous laisse avec une photo que j’ai prise lors de nos petites vacances dans un parc national près d’ici :