Contre le syndrome de l’imposteur

Il y a plusieurs mois, je décrivais avec enthousiasme ma découverte d’un état d’esprit où je me sentais enfin sincère, authentique dans mon écriture (lire Quand on n’aime pas ce qu’on écrit… / Trouver sa « voix »). J’ai terminé le texte sur lequel je travaillais à l’époque, puis, toute fière, je l’ai fait lire à trois personnes différentes. Aucune n’a aimé. J’étais atterrée.

Pas tant à l’idée d’avoir pu pondre un mauvais texte — je ne me crois pas si bonne! — qu’à celle de ne l’avoir pas du tout anticipé, au contraire. J’avais cru à ce texte. J’avais cru très fort qu’il était bon. J’avais eu du plaisir à l’écrire. Et, par-dessus tout, j’avais été convaincue que ce que j’avais plaisir à écrire, d’autres ne pouvaient qu’avoir plaisir à le lire… En somme, ce n’était pas mon échec en tant que tel qui me perturbait, mais l’effondrement de mes certitudes, de mes repères. Pendant des mois, j’ai oscillé entre deux perspectives également douloureuses et également insatisfaisantes :

1) Mon ressenti est valable, et on ne peut pas plaire à tout le monde.

Après tout, même les chefs-d’œuvre de grand-e-s écrivain-e-s auront toujours leurs détracteur-ices. Ce que j’écris est peut-être trop unique, trop singulier pour plaire et parler à un grand nombre de personnes. Et penser cela ne se limite pas à se prendre pour un génie incompris; il se trouve que, dans la vraie vie, la plupart des gens me trouvent réellement étrange, anormale, et me fuient. Si mon œuvre me ressemble, est-il étonnant qu’elle connaisse le même sort?

Sauf que les faits ne collent pas. Ce n’est pas une, ni deux de mes lectrices qui n’ont pas aimé, mais les trois! Et ce sont des lectrices que j’ai choisies et que je respecte : ni trop difficiles, ni en dehors de mon lectorat-cible, et pas non plus formatées au point de n’aimer qu’un seul type d’histoires. En d’autres termes, leurs arguments n’étaient pas de la pisse de chat, du genre « le héros est plus petit que l’héroïne, ça casse le fantasme » (véridique : mon héroïne fait 5’9" et mon héros, 5’8"). Non, j’ai bien compris qu’elles n’avaient simplement pas « accroché » — une possibilité d’autant plus sérieuse que c’est le reproche le plus fréquent que je fais moi-même aux livres autoédités.

De plus, cela aurait certainement sauvé mon orgueil de pouvoir me draper dans ma dignité offensée, de m’enfermer dans ma tour d’ivoire; sauf que c’est le contraire de ce que l’art représente pour moi et de ce que j’attends de la vie. À savoir : témoigner, partager, toucher un public. Si c’est pour faire doublon avec l’incompréhension et la solitude auxquelles je me heurte déjà au quotidien, à quoi bon me donner tout ce mal? Pour moi, écrire de la fiction est précisément une façon de communiquer tout ce que je ne parviens pas à exprimer autrement. Qu’il y ait réception et bonne réception est crucial; c’est ce qui donne son sens au processus entier.

2) Mon ressenti n’est pas valable, et les autres savent mieux que moi ce qui est bon.

Il est impératif de se rappeler que les lecteur-ices n’ont accès qu’au résultat, et ne critiquent donc jamais nos intentions réelles. Nos intentions peuvent être excellentes, mais c’est tout l’art de réussir à les rendre intelligibles à d’autres! Aussi, il est difficile pour un-e auteur-e d’être objectif/-ve quant au résultat, car, à l’inverse, nous ne pouvons faire abstraction de l’intention qui le sous-tend. Ainsi, je ris souvent de certaines de mes phrases que je trouve très fines, parce qu’elles contiennent des références subtiles à des anecdotes connues de moi seule — mais il est évident qu’aucun-e lecteur-ice ne pourra y trouver la même richesse d’interprétation.

Tout cela, je l’accepte. Mais de là à songer que mon jugement ne vaut rien! Que même une conviction intime et profonde peut être à ce point à côté de la plaque! Cela non plus ne sied pas à ma vision de l’art. Car, si les autres savent mieux que moi ce qu’il aurait fallu écrire, alors ce sont elleux, les vrai-e-s artistes, et pas moi. Si je ne suis qu’une exécutante au service des attentes du lectorat, si je n’ai pour m’orienter que les opinions de la foule, alors je n’appelle plus ça de la littérature, mais de la rédaction commerciale. Et cela ne m’intéresse pas (pas pour tout l’or du monde).

J’étais donc prisonnière de ce dilemme, lorsque quelqu’un a reparlé du syndrome de l’imposteur, et qu’une illumination m’a saisie.

Depuis que j’ai entendu parler du syndrome de l’imposteur, je m’en méfie. Et depuis que tout le monde semble s’y reconnaître, cette idée a perdu tout intérêt à mes yeux. Quelle peut être la pertinence d’un concept aussi englobant? Toutefois, ce n’est que récemment que j’ai compris ce qui me hérissait : cela instaure une distance entre notre ressenti (de n’être pas légitime, de n’avoir pas les compétences, de risquer d’être démasqué-e) et une réalité supposée. Le syndrome de l’imposteur ne dit rien d’autre que : rien de ce que vous ressentez n’est valable; vous devez vous tromper.

Et le remède préconisé contre ce fameux syndrome consiste à refouler notre instinct, nos sentiments, à les dévaloriser (drôle de façon de se revaloriser, soi-disant), et à s’auto-persuader d’autre chose. Je trouve ça absolument atroce et délétère, et ne peux imaginer rien de bon à la clé, qu’un combat perpétuel contre soi-même, et une existence tributaire des applaudissements d’autrui et des accomplissements « objectifs » (par exemple, avoir publié un livre à compte d’éditeur et/ou qui s’est vendu à X exemplaires vs avoir publié un livre dont on est personnellement, réellement heureux/-se en dépit de toute raison).

Pourtant, j’ai vécu la dépression; je sais parfaitement que tous nos ressentis ne sont pas valables, et qu’il faut parfois se contenter de les écraser, de les surmonter. En fait, le syndrome de l’imposteur, je l’ai connu, par rapport à la vie même : l’impression d’être un gâchis de matière et de gaspiller l’oxygène des autres, avec le syndrome du Christ en sus — ma mort sauvera l’humanité. Oui, mais. Je ne me suis jamais reposée sur l’opinion des autres, sur des raisons « objectives », et surtout pas sur un article du Web qui prétendait m’expliquer ma maladie, pour décider que j’avais le droit de vivre.

Du reste, si ç’avait été le cas, j’aurais sûrement fini par faire une TS comme tou-te-s les autres. Mais je ne l’ai pas fait, parce que j’avais passé un marché avec moi-même. Je ne sais pas à quoi ressemble la dépression chez les autres; chez moi, ça se déclarait par épisodes. Pendant plusieurs jours, jusqu’à quelques semaines, une sorte d’interrupteur faisait passer toutes mes pensées du jour à la nuit. C’était comme un démon qui aurait pris possession de mon esprit, un virus qui aurait corrompu mes données. Ma raison fonctionnait à l’envers, tous mes raisonnements conduisaient inexorablement à la mort (c’est pourquoi je n’ai qu’une considération limitée pour la raison humaine, et que je n’y identifie pas l’intégralité de mon être — je sais qu’elle peut se retourner contre moi et ordonner ma propre destruction).

Si bien qu’il m’est souvent arrivé de me demander : comment savoir qui je suis véritablement? Comment puis-je être sûre que la vraie « moi » est celle qui veut vivre, plutôt que celle qui veut mourir? Après tout, les deux logent dans mon cerveau, les deux logent dans mon corps. La vérité, c’est que je ne le sais toujours pas, pas d’une façon irréfutable. Tout ce que je sais, c’est qu’en moyenne, je veux plus souvent vivre que je ne veux mourir. Et, surtout, que je suis heureuse quand je veux vivre, alors que souhaiter mourir est toujours à la fois résultat et cause d’une grande souffrance. Et moi, je ne suis qu’humaine, je suis programmée à chercher la lumière, à chercher le bonheur…

En réalité, ce sont nos raisonnements qui nous trompent. Ceux qui nous disent : tu n’es pas compétente, donc tu ne mérites pas d’être écrivaine. Mais nos ressentis… non, jamais, je ne crois pas, pourvu qu’on sache les écouter et les comprendre. Ainsi le ressenti qu’est la souffrance est-il une vérité plus haute que le raisonnement qui nous mène à la mort; et si l’on était bon-ne avec soi-même, et compréhensif/-ve, on saurait écarter la pensée parasite, autodestructrice, mais sans se flageller pour le ressenti légitime — et, au contraire, l’on saurait se consoler, s’aimer dans la douleur. On saurait se dire : tu n’es pas compétente, mais ton désir d’apprendre t’honore, et il sera récompensé. Sois patiente, bientôt la lumière.

Je n’aime pas le syndrome de l’imposteur, parce qu’il jette le bébé avec l’eau du bain. Il est normal de souffrir; pourquoi les gens ne veulent-ils pas souffrir? Il n’est pas normal de vouloir se tuer à chaque fois que l’on souffre — c’est là qu’est la vraie maladie. Or, à notre époque, on supporte de moins en moins de souffrir, on a de plus en plus de mal à trouver en soi-même une façon de vivre la souffrance; aussi l’on préfère chercher le moyen d’éliminer la souffrance, perçue comme la racine du mal. Si vous doutez de votre art et que cela vous mène aux conclusions les plus fantasques (je ne suis pas légitime!), cessez de douter, et cela vous guérira. Cessez de penser, cessez de ressentir, au fond; c’est plus commode.

Cette vision du monde est si prégnante qu’on s’y laisse piéger, malgré tout notre esprit critique. J’ai repensé à mon texte raté, et me suis rendu compte avec stupéfaction de la chose suivante : ce n’est pas vrai que je le crois excellent, dépourvu de fautes, et que je n’ai jamais douté. Ce n’est pas vrai. Pourquoi me suis-je raconté ce récit, pourquoi m’y suis-je accrochée? Mais parce que nous respirons la religion de l’anti-critique, parce que le doute est traité comme une boîte de Pandore, parce qu’il est interdit de se juger. Parce que la raison a plus de prestige que le cœur, et qu’on attribue toujours le défaut de la première à une faiblesse du second.

(Même dans les courants d’inspiration féministe où l’on prétend réhabiliter le ressenti, cette réhabilitation est souvent sélective, limitée aux ressentis qui viennent confirmer la théorie toute-puissante. Si votre ressenti est contraire à la grille d’analyse accréditée, vous êtes certainement aliéné-e, contaminé-e par le système d’oppression en vigueur.)

J’avais pourtant eu du plaisir à écrire ce texte. En gros. Cela n’était pas un mensonge. Cependant, ici et là, des doutes et des questions affleuraient. C’est un peu trop « tell » et pas assez « show », non? Est-ce que j’écris trop de dialogues inutiles? Comment concilier les défauts concrets de mes héros avec la nécessité de les rendre suffisamment attachants, attirants? Mais je me reprochais d’être perfectionniste — le mieux est l’ennemi du bien. Je me reprochais de chercher des prétextes pour ne pas écrire, de trop analyser, de trop réfléchir (péché mortel dans notre civilisation de la jouissance!). De ne pas avoir confiance en moi. D’être faible, alors qu’il faudrait agir.*

Voilà bien le système qui modèle nos comportements en dépit de nous-mêmes. J’ai beau haïr l’idéologie productiviste, je sais bien que les velléitaires — celleux qui pensent à écrire plutôt qu’illes n’écrivent — sont universellement conspué-e-s, moqué-e-s, et que seul-e-s celleux réussisant à produire un manuscrit fini ont droit aux lauriers des vainqueurs. C’est pourquoi, lorsqu’un doute frémit à la surface de notre conscience, menaçant d’arrêter net notre bel élan d’écriture, il est plus facile de le faire taire que de lui prêter une oreille attentive. Or, tout doute mériterait une oreille attentive, d’être pris au sérieux, d’être cajolé même, car qu’est-il sinon la manifestation de notre cœur, de notre singularité d’artiste?

Écouter ses doutes, laisser parler notre critique intérieur, envisager qu’on fait de la merde, qu’on n’est pas à la hauteur, ce n’est pas manquer de confiance en soi — au contraire, c’est se faire suprêmement confiance. Au fond, nous n’avons pas besoin de bêta-lecteur-ices. Nous savons déjà tout. Nous sentons déjà tout, même quand nous ne savons pas l’expliquer. Allons, laborieux/-ses accoucheurs/-ses de prose… courage! Voici un secret : le bonheur n’est pas d’être doué-e ou compétent-e, ni d’avoir du succès, ni de « mériter » quoi que ce soit; c’est de trouver ses propres solutions à ses propres problèmes.


* En fait, l’on aurait tort de réduire l’action à l’alignement de mots et, plus généralement, à l’agitation des corps; et quand je parle d’action comme valeur masculine, je crois qu’il y a plus d’action dans une réflexion bien menée que dans n’importe quels mouvements vains.


Pourquoi j’adore le mythe du péché originel

Le péché originel est la risée des mécréants, qui y voient le symbole de la nature à la fois absurde et oppressive du judéo-christianisme. Qu’est-ce que ça veut dire, que de pécher avant de naître? Comment est-ce possible? Et cette histoire n’établit-elle pas Ève, donc la femme, comme l’auteure du premier péché, celle dont tous nos malheurs découlent?

Peut-être est-il nécessaire de définir au préalable ce qu’on entend par péché. Mot banni de la langue laïque, il nous inspire un mélange confus de frayeur médiévale, de culpabilisation, de confession, d’autoflagellation… une sorte de carcan moral horrible qui pèserait sur tout notre être. Or, quoique toute notion de péché ait été éradiquée de notre vocabulaire, il me semble qu’on n’a jamais autant parlé de culpabilisation. La culpabilité est le mal du siècle. Tout le monde se sent coupable en quasi-permanence, et notre seule défense, dirait-on, est de blâmer, d’accuser (donc de culpabiliser à notre tour) ceux qui nous culpabilisent. Cercle vicieux éternel, jeu à somme nulle, vision étroitement binaire qui nous désigne innocent ou coupable, victime ou bourreau — voilà bien l’Enfer véritable des athées que Dieu leur a promis…

Le péché, au contraire, n’a rien à voir avec la culpabilité. Mieux : il nous en libère. Le péché, par sa définition même, réfute ce manichéisme stupide des bons et des méchants. Admettons certes qu’on soit coupable de pécher — mais tous nous le sommes à égalité, car tous nous naissons pécheurs, condition à laquelle seule la mort peut nous soustraire. Si nous sommes tous coupables, tous condamnés d’avance à pécher, alors, en un sens, personne n’est réellement coupable… du moins, la charge en est grandement amoindrie, et on ne peut s’en servir pour accuser quiconque — ce serait comme l’accuser d’être humain.

Qu’est-ce qu’être humain? C’est être pécheur, et c’est être mortel; deux choses qui n’en sont en réalité qu’une. Voilà l’humanité mieux cernée et mieux comprise que la science ne le pourra jamais. J’aimerais que ce soit une idée facile à appréhender — elle l’est pour moi, tant elle est lumineuse —, mais il n’y a qu’à songer aux contes fantastiques auxquels nous soumettons notre imagination pour s’apercevoir que toute notre conscience actuelle se révolte contre elle. Nous croyons, d’une part, aux bons et aux méchants, je l’ai dit; pis, nous croyons à une incarnation possible du Mal… Toutes les franchises de SFFF en sont pleines, de ces êtres qu’on peut éliminer en toute bonne conscience, puisqu’ils ne savent que faire le mal (une contradiction dans les termes).

Nous croyons aussi à l’humanité immortelle, et j’inclus là-dedans les créatures surnaturelles auxquelles nous prêtons le trait proprement humain de pécher. Vous me répondrez que c’est de la fiction, que nous savons bien que cela n’existe pas; certes, pas de la façon dont c’est présenté dans les livres, dans les films. Mais pourquoi cette fascination, cette facilité à s’abandonner à des impossibilités aussi grotesques, aussi inconcevables? Je me fous des détails, qui n’ont que peu d’importance. Qu’un vampire brille au soleil, je peux l’imaginer, mais qu’il soit immortel, non. Jamais. La conscience naît de la mortalité. Pas de conscience sans mortalité, et pas de péché sans conscience.

(C’est pourquoi Dieu n’est pas une conscience. C’est pourquoi la question de son existence est sans intérêt, car faussée dans sa formulation même; le concept de Dieu se dérobe à l’opposition entre l’être et le néant.)

On a beau ne pas croire aux vampires immortels, ne pas croire au Grand Méchant, quelque part, si l’on frissonne, si l’on aime, c’est que l’on croit à la possibilité théorique d’une conscience immortelle, d’une conscience vouée au Bien ou vouée au Mal — et en cela nous sommes bien plus fous que tous les délires judéo-chrétiens. Surtout, nous nous destinons à ne pas comprendre l’humain et à ne pas savoir l’aimer (y compris en nous-mêmes).

Si je vous dis que pécher, c’est être imparfait (au point de vue moral); c’est peut-être plus clair, mais peut-être aussi trompeur. L’imperfection est à la mode, on s’en gargarise pour survivre dans ce monde de culpabilité incessante et brutale. Or, je ne vois pas comment on peut saisir ce qu’est réellement l’imperfection, au-delà d’une sorte d’excuse ou de baume qu’on applique sur les plaies qu’on s’est soi-même ouvertes, si l’on continue par ailleurs de penser en termes de bons, de méchants et du fantasme d’une conscience sans limites. L’imperfection, c’est la limite, la finitude, le point de contact où s’inscrit la distinction entre deux choses : être et non-être (l’existence), vie et mort (la mortalité), bien et mal (la conscience).

Tout ce qui est fini porte en lui, dans le contour même où il existe, la forme inverse de son contraire, ce qui n’est pas lui : l’autre fini, mais aussi l’autre infini, l’autre néant — et l’humain n’échappe pas à la règle. Voilà donc la difficulté où l’on se trouve, pourquoi étant imparfait l’on rêve de perfection, pourquoi étant soi l’on rêve d’être autre, parce que nos propres limites nous parlent de cet ailleurs autant qu’elles nous contiennent. Il y a l’individu sujet, l’individu objet, et puis il y a Dieu — ou l’espèce, si vous préférez, le principe, quelque chose qui transcende la finitude et l’irréductible altérité de chaque être.

Dans le jardin d’Eden, Adam et Ève vivent dans l’inconscience, qui est la seule vraie innocence. Il y a un arbre dont les fruits sont interdits — par qui, par quoi? Probablement une pulsion instinctuelle de l’espèce (c’est-à-dire Dieu) — quoi d’autre, dans un scénario où ni Adam ni Ève ne peuvent distinguer par eux-mêmes le bien du mal, et donc la valeur ou le sens de la moindre action? C’est alors que le serpent révèle à Ève que manger le fruit défendu lui donnera la connaissance du bien et du mal, et en fera l’égale de Dieu. On connaît la suite…

Le péché originel. Parce que les gens s’obstinent à voir dans le péché (et dans l’imperfection, et dans la mortalité, et dans l’humain) quelque chose de mauvais, on a brodé toute une interprétation d’Ève comme mauvaise, faible, susceptible à la tentation et tentatrice à son tour. Pour ma part, je ne vois rien de tout cela dans la Genèse. J’y vois Ève mère de l’humanité, et ce à plus d’un titre : pas seulement littéral, en ce qu’elle est celle qui donnera naissance aux premiers Hommes nés d’une femme, mais parce qu’Adam et Ève dans le jardin d’Eden n’étaient pas complètement humains, parce qu’être humain, c’est être pécheur, c’est être mortel. Ève, première humaine, qui a conquis pour nous cette humanité contre l’instinct de l’espèce (Dieu), qui, en péchant, a commis le premier acte libre.

Car pécher, c’est encore être libre. C’est vouloir, c’est choisir, c’est avoir une raison — c’est prendre le risque de se tromper, de mal faire et, surtout, en assumer la pleine responsabilité. Au final, le geste d’Ève n’est jamais expliqué, et peut-être n’est-il pas explicable. Comment expliquer que, de créatures ou d’êtres sans conscience, nous sommes devenus humains, nous avons accédé à la conscience? (Mystère de l’être.)

La promesse du serpent, certes; mais il demeure qu’Ève l’a voulu. Elle a voulu cette connaissance, elle a voulu se sentir comme Dieu, elle a voulu s’affranchir du joug de Dieu et être libre. Pour moi, c’est Ève qui a le beau rôle ici; Adam n’est qu’un suiveur. Aussi le désir de liberté est-il consubstantiel à l’humanité; de même que la connaissance du bien et du mal, qu’on appelle aussi la conscience, qu’on appelle aussi la raison. Et tout cela, c’est grâce à Ève.

Mais cette liberté a un prix : c’est la mortalité. Le fruit défendu est souvent lu comme une métaphore de l’acte sexuel. Pourauoi? Parce que c’est la mortalité qui fonde la nécessité de se reproduire; aussi, ce n’est pas que la sexualité est un péché, mais plutôt que la sexualité s’explique par notre condition de pécheurs (ie de mortels).

Le péché originel, donc, n’est pas une malédiction, mais bien un don. Le don d’humanité. Et le plus extraordinaire, c’est que ce don, selon la Genèse, nous ne le devons pas à Dieu, mais bien à Ève. Et vous n’avez pas besoin d’y croire pour déceler ce que cela a de significatif : c’est que l’humanité ne résulte pas d’une cause ou d’une essence extérieure, mais de sa propre volonté d’être. Autrement dit, est humain qui se revendique comme tel. L’humanité n’est pas « programmée » en nous; au contraire, c’est en s’arrachant, en désobéissant au programme qu’elle advient, c’est dans la pratique de sa propre signification qu’elle se réalise. (En fait, ce mythe est complètement libertaire…)

Après qu’Adam et Ève sont chassés du jardin d’Eden, Dieu place la Terre sous leurs pieds pour arrêter leur chute. La Terre comme rédemption, comme voie vers le Paradis ou l’Enfer. Personnellement, je ne crois pas à l’au-delà, mais au néant salvateur, au nirvana. Si on devait se farcir une autre vie après celle-ci, ça ressemblerait davantage à un échec, à une punition, comme l’est la réincarnation chez les Hindous. J’en ai touché un mot plus tôt, et ce n’était pas une blague : pour moi, le Paradis et l’Enfer, c’est la vie même, c’est ici et maintenant.

D’ailleurs, quand on parle du Paradis, n’est-il pas question de félicité, de joie, de gloire, de richesse — bref, des émotions, des attentes et des appétits humains, dirais-je même bassement humains? J’ai longtemps eu du mal à comprendre cette contradiction; mais ce n’est en est plus une, si l’on admet que le Paradis n’est pas « là-haut », quand nous serons morts, mais dès aujourd’hui, dans notre cœur vivant qui bat.

(…) who in the Bible besides Jesus knew—knew—that we’re carrying the Kingdom of Heaven around with us, inside, where we’re all too goddam stupid and sentimental and unimaginative to look?

— J. D. Salinger, Franny and Zooey

Le fait est que la raison, la liberté même nous laisserait dans une sorte de vertige (la chute), si ne s’y rattachaient pas les autres émotions humaines : joie et peine, bonheur et tristesse, fierté et honte, sérénité et angoisse, gratitude et colère. Consolation pour avoir perdu l’innocence du jardin d’Eden, boussole dans la nuit froide de la volonté pure, sursaut de l’espèce (Dieu) pour garantir sa survie — car l’humanité, livrée à sa seule raison, serait bien capable de s’autodétruire… Selon ma lecture, donc, si la Genèse reconnaît la liberté comme émanant de l’individu en propre, elle identifie en revanche les sentiments comme provenant du « divin », c’est-à-dire comme biologiques. (Voilà pourquoi on peut soigner les émotions avec de la chimie, parce qu’elles relèvent de la chair, de l’animal, aussi évolué fût-il.)

Ainsi donc est l’Homme, au confluent de la conscience et de l’animal, du désir de liberté et du besoin de bien-être, à la fois légataire et origine de lui-même, toujours suite et toujours commencement. Et qu’en est-il du désir d’être l’égale de Dieu? Le souhait d’Ève a-t-il été exaucé? Peut-être virtuellement : la conscience, malgré ses limites, n’est pas fermée sur elle-même; et tout seul que l’on soit dans sa tête, on pressent, dans l’altérité même du monde, quelque chose comme une identité, une égalité avec nos frères humains, nos sœurs humaines, une idée d’humanité, de Bien, de justice, un infini qu’aucun individu réel pourtant n’incarne. Il y a moi, il y a toi, et puis il y a Dieu — cette humanité qui nous lie, qui fait de nous des égaux.

Une dernière chose : qu’est-ce que cela implique quant au sens de la vie, quant à ce que nous devons faire? Je crois que nous avons le devoir sacré de vivre, et de bien vivre; et que ce devoir, contrepartie du péché originel et à l’instar de lui, ne nous vient ni d’avant ni d’après la vie, ni de l’extérieur ni de l’intérieur de nous-mêmes, mais qu’il est notre vie, notre existence même, et qu’il vient avec elle. Dans les deux autres cas on se trompe, et les deux interprétations (Dieu comme Créateur et Dieu comme créature) ne sont que pile et face du même paradigme erroné de la domination : l’Homme-esclave ou l’Homme-roi, qui aucune ne permet de penser l’Homme tel qu’il est, dans le miracle et l’humilité réels de sa venue au monde.

Dans la première version, le devoir (ou la morale) s’impose à l’Homme comme un principe supérieur, qui le précède et le domine, et auquel il devrait se soumettre. C’est le postulat classique des religions, mais aussi de toute idéologie essentialiste qui prétend attribuer une valeur en soi à la nature de l’Homme; bref, de toute théorie qui voudrait situer « comment les choses doivent être » en dehors de nous-mêmes. Or, nous l’avons vu, l’idée du Bien ne naît que de la conscience… Les enfants comprennent tout; ils savent toujours poser les questions pertinentes. Mon fils me demande : « Les mouches, c’est gentil ou méchant? La porte est-elle gentille ou méchante? Et le vent, il est gentil ou il est méchant? »

Dire qu’il existe une idée du Bien en dehors de notre conscience humaine, c’est dire que la mouche, la porte ou le vent peut être gentil ou méchant. Dire que Dieu est bon, c’est lui attribuer une conscience, alors que ne peut posséder une conscience que ce qui est mortel. La pensée occidentale n’a jamais su quoi faire du rapport entre la conscience et le corps; pourtant, tout est dans la Genèse. Le corps, la matière peut exister sans conscience (ainsi le monde qui nous entoure, ou Adam et Ève dans le jardin d’Eden), mais la conscience ne peut exister que dans le corps mortel. Mieux encore : la conscience ne trouve à s’exercer que sur Terre, dans le monde, au sein de la matière. Conscients hors du monde, nous étions condamnés à la chute éternelle…

Mais pour exactement la même raison, la morale ne saurait être réduite à une pure invention de la raison humaine, à un « monde dans le monde ». Car cela revient encore une fois à scinder l’Homme en deux, à séparer sa conscience de son incarnation physique; comme si nous pouvions toucher à l’être qui précède la pensée, comme si nous pouvions revenir en deçà de la conscience. On fantasme sur le chaos, la matière pure que nous serions sans la raison, sans la faculté de juger, cette unité primordiale du cosmos à laquelle la conscience nous a douloureusement arrachés; mais cette matière pure n’existe pas, n’a jamais existé — du moins, elle n’a jamais porté le nom d’Homme…

Les deux visions, en réalité, prônent l’abandon de la conscience individuelle face à la toute-puissance, peu importe qu’on associe cette dernière à une volonté divine, à l’Ordre, au Bien, ou au contraire à la nature, au chaos, au hasard. Or, si nous pouvons un instant sortir de la logique de la domination-soumission, de l’avant-après, de la cause à effet, une autre possibilité se dévoile à nous : le sens de la vie, c’est la vie même! Et il n’y a pas plus de sens en dehors de la vie, qu’il n’y a de vie possible en dehors du sens. Le destin humain n’est ni d’obéir à des règles (sinon, pourquoi notre raison, pourquoi notre liberté?), ni d’édicter des règles du haut de notre raison (sinon, pourquoi cette chair mortelle qui nous fait sentir à chaque instant le poids de la nécessité?)

Le destin humain, je me répète, c’est le Paradis ou l’Enfer… Ce bonheur ou ce malheur tout matériel, tout physique, et qui pourtant n’est pas l’inconscience du jardin d’Eden, cette impossibilité du Mal qui est impossibilité du Bien, cette vie de mouche, cette vie de porte, cette vie de vent. Le Paradis, c’est le bonheur que la conscience se donne, c’est la nécessité que la liberté conquiert.


Søren

J’ai rencontré Søren à Varsovie, en 2006. Un Allemand avec un prénom danois, le prénom de Kierkegaard. Officiellement, sur ses papiers, il s’appelle « Sören », mais je vois qu’il a adopté l’orthographe danoise comme nom de scène, alors je l’écrirai ainsi, moi aussi. (Note : en allemand, le S initial se prononcerait comme un z français, mais ce n’est pas le cas en danois.)

C’était mon premier voyage à Varsovie, celui qui a bousculé pas mal d’idées que je me faisais de moi-même. J’y allais tous frais payés, du billet d’avion Air France au logement dans une résidence étudiante, avec une bourse en sus pour mes dépenses sur place. La raison? Une école d’été pour apprendre le polonais. Le matin, nous avions des cours de langue; l’après-midi, des conférences sur la culture polonaise. Enfin, la fin de semaine, ils organisaient des visites de lieux historiques et culturels.

Lui, je l’ai repéré rapidement : un gars solitaire à l’allure de nerd, les cheveux trop longs, trimballant sa guitare sur le dos comme le baluchon d’un ménestrel errant. Timide ou introverti, l’air dans les nuages, mais pas souffrant pour un sou, pas demandeur — comme s’il se ravissait d’un poème silencieux connu de lui seul. Je me reconnais un peu en lui, il m’attire, mais, en même temps, je suis comme lui : je vais peu vers les autres, je ne sais pas briser la glace.

Non, ce n’est pas tout à fait vrai. Si j’ai choisi d’étudier les langues, c’était pour qu’on me paie des voyages, mais aussi parce que c’est une belle perche pour aborder quelqu’un. D’où est-ce que tu viens? Quelle langue parles-tu? Est-ce qu’on a une langue en commun? Je suis terrifiée à l’idée d’approcher quelqu’un à qui j’ai le sentiment de n’avoir rien à dire; mais les langues étrangères, c’est le prétexte idéal pour parler à des tas d’inconnu-e-s. Et c’est là mon paradoxe : j’adore parler aux inconnu-e-s, même si je ne sais pas comment, même si souvent ça foire, même si je me tape la honte. Il faut aller au bout de soi, au bout de l’expérience, il faut tout vivre, tout ce qu’il y a à vivre.

C’est en partie pourquoi je ne me suis pas liée davantage à Søren, ce premier été où je l’ai rencontré. Il parlait à mon côté artiste, intello et sauvage; mais cet été-là, ce premier été, il y avait trop à vivre avec trop de monde. C’est l’été où j’ai appris à boire, à vraiment boire — c’est ce que donne une foule d’étudiants étrangers dans la même résidence… On sortait presque tous les soirs, et le lendemain j’allais en cours à moitié sonnée, gueule de bois et quatre pauvres heures de sommeil dans le corps. C’est à Varsovie que j’ai acheté mes premières bières (je veux dire au supermarché — je buvais avant exclusivement dans les bars ou si on m’en offrait). Encore aujourd’hui, si je goûte à une blonde ordinaire et que je ferme les yeux, je pense à Varsovie…

J’ai un souvenir de Søren à la maison de Chopin; c’est peut-être là que nous nous sommes vraiment parlé pour la première fois. Suffisamment, en tout cas, pour nous échanger nos adresses courriel au terme du séjour. Pendant l’année suivante, la troisième que je passais à Paris, nous avons correspondu. C’est à travers cet échange, loin des Russes, des Italiens, des bouteilles de vodka et des boîtes de nuit, que nous nous sommes réellement rapprochés.

Pas que je ne sortais pas à Paris… Cette troisième année, objectivement, est peut-être celle où je suis le plus sortie, où ma vie sociale a été la plus riche (notamment grâce à Nicolas — je mets un lien, parce que ça me fait délirer de le trouver aujourd’hui sur Youtube —, qui avait aussi été à Varsovie, et avec qui nous nous sommes rejoints dans une envie commune de continuer la fête…). Mais c’est aussi l’année où je suis restée célibataire, alors que j’avais enchaîné trois copains l’année précédente; c’est l’année où j’ai perdu un certain nombre d’illusions sur moi-même et sur l’amour, et où j’ai cherché du réconfort, comme d’habitude, dans la littérature.

Globalement, j’ai été beaucoup plus sujette à la dépression, une sorte d’ombre est revenue planer sur ma vie, et Søren m’écrivait des choses comme ça (keep in mind qu’il est allemand) :

Last week I had the idea that one fine day, books containing our biographies will mention these Emails (we should write letters!) like: « In her youth author Jeanne Corvellec had a years enduring correspondence with the pianist Sören Gundermann ». You know like Satie and Monet (I’m not sure, they ever had!). You see, I never doubted that you are an artist.

Il vivait et étudiait (la musique) à Potsdam, tout près de Berlin. Et moi, j’avais depuis longtemps le fantasme d’aller à Berlin. Sur l’invitation conjointe d’un autre Berlinois connu à Varsovie, Philipp (un Allemand d’origine polonaise, comme il y en a énormément), je suis allée 5 jours à Berlin-Potsdam à la fin juin 2007. La mère de Philipp habitait de l’autre côté du lac, et l’autobus pour se rendre au centre-ville de Berlin passait par la forêt. Parce qu’il y a un lac et une forêt à l’intérieur de Berlin! Moi qui venais de Paris, avec ses immeubles tout serrés, tassés entre ses « murs », Paris, cette ville condensée que tu peux traverser à pied du nord au sud en deux heures, j’hallucinais…

Mais c’est bien l’Allemagne, me disais-je. Je connaissais un peu l’Allemagne pour avoir passé, lorsque j’étais adolescente, deux étés à Aachen (aka Aix-la-Chapelle), en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, une ville entièrement bombardée et détruite pendant la guerre. Pas une belle ville, donc; le principal souvenir que j’en garde est celui de l’usine Lindt en face de laquelle on habitait, qui exhalait ses odeurs de chocolat à toute heure du jour. Dès que tu sors un peu de la zone urbaine, en revanche, c’est beau, c’est vert, c’est champêtre, un petit paradis bucolique. Je comprends que le Romantisme soit né ici… (Comme j’ai compris, en allant en Angleterre, comment le gothique avait pu naître là.)

L’Allemagne, pour moi, c’est le pays romantique par excellence. La nature est superbe, tout y invite au lyrisme. (Attention : en France aussi, la nature est magnifique, mais elle a un autre caractère, le caractère français, je crois… Peut-être que je projette, mais, pour moi, la France est plus un pays de contrastes — c’est sans doute pour ça qu’on a l’ego, comme les Américains, parce qu’on a déjà tout chez nous et qu’on n’a besoin de personne!) Et il faut le dire : Berlin, c’est la classe ultime.

Paris, c’est grouillant, c’est sale, étouffant… même la rue de Varenne, qui est nickel, où j’allais tous les mois déposer le journal à « M. le Premier Ministre » (comme s’il s’occupait personnellement du dépôt légal…), c’est étroit, courbe, moyenâgeux. Même le Louvre, où j’aime aller dans la cour carrée, pour m’imaginer un instant que la modernité n’existe pas, baisser les yeux sur les pavés et essayer d’entendre les sabots des chevaux, même le Louvre dans sa splendeur a cet air fouilli, avec ses bouts de diverses époques rattachés les uns aux autres, et écrasé de tous côtés par la ville.

Berlin, non, c’est beaucoup plus vaste, plus monumental, et en même temps ce petit côté underground, avant-gardiste, cool.* Le dernier soir, à Potsdam, nous sommes allé dans une sorte de lavomatic avec des tables et des jeux de société et nous avons joué à Mensch ärgere Dich nicht, un jeu de petits chevaux. Nous avons aussi fait du tourisme, évidemment, mangé des bratwurst, des döner kebab et aperçu un castor dans le parc Sanssouci (« Der Biber segelt! »). Mais ce qui m’a le plus frappée de ce voyage, c’est l’immense gentillesse de mes hôtes, la simplicité avec laquelle Søren surtout s’est occupé de moi, qui débarquais sans avoir rien prévu.

Le premier jour, quand il est venu me chercher chez la mère de Philipp, on s’est assis à table. Il a pris une cuillère qui traînait et il s’est mis à improviser un rythme — à faire de la musique. Il y avait une vieille guitare désaccordée posée dans un coin; il l’a prise et a essayé d’en jouer. Il était comme ça, Søren. Toujours la musique. Où qu’il aille, il pensait à la musique, et il fallait qu’il joue quelque chose. Et le plus étonnant, c’est qu’il n’a commencé à apprendre qu’à dix-huit ans. Il l’a voulu et il l’a fait, voilà. Comme quoi…

En vrai, Søren est pianiste. L’avantage de la guitare, c’est juste que ça se transporte. Une fois, je l’ai accompagné dans un magasin où il a déniché des partitions de Czerny. Et quand je suis allée chez lui, il me semble qu’il s’est excusé, avant de s’empresser de ramasser toutes les partitions qui jonchaient littéralement le sol…

C’est sûr que je suis tombée un peu amoureuse de lui cet été-là, mais d’un amour platonique, puisqu’il avait une copine. Je ne l’ai jamais rencontrée; je crois qu’elle vivait à Frankfurt an der Oder, d’où il était lui-même originaire (probablement la raison de son intérêt pour le polonais). La dernière fois que j’ai eu de ses nouvelles, il m’a écrit qu’ils avaient une petite fille. (C’est à moi de lui réécrire… Il faut que je dépoussière mon polonais…)

J’ai eu deux autres vrais amis hommes avec qui il n’y a jamais eu la moindre ambiguïté, ni de leur part ni de la mienne. Je dirais volontiers qu’il en allait de même avec Søren. Sauf qu’il y avait la musique, sauf qu’il était musicien. Et ne me dites pas : « Ah! vous, les filles, c’est ça : vous craquez pour les musiciens… » Ce n’est pas ce que j’essaie de dire. Il n’y avait pas d’amour sexuel entre nous; seulement, je l’admirais énormément. Alors, forcément, ça ajoute quelque chose. Et peu importe au fond qu’il s’agisse de musique ou autre, c’est toujours beau de voir quelqu’un de passionné, qui suit sa route avec autant de zèle et d’émerveillement.

Je trouvais qu’il était parfait, et cela me rendait heureuse, parce que ça signifiait qu’il y avait bel et bien des hommes parfaits dans le monde, et qu’un jour, je rencontrerais le mien.**

Varsovie, été 2007. Ah! qu’on était jeunes… J’avais le visage tout rond.


* Ce qui ne signifie pas que je trouve Berlin « mieux » que Paris. Vous savez que j’aime les trucs craignos, un peu dégueu… Vivre à Paris est difficile, mais j’y ai tant de souvenirs en même temps; je pourrais vous faire toute la carte, tous les arrondissements juste en vous parlant de ma vie. Au contraire, je connais trop peu Berlin; ce n’est que l’impression fugace d’une touriste que je vous livre.

** Je sais, je sais, personne n’est parfait… Ce n’est pas ce que je veux dire. Pour moi, quelqu’un de « parfait », c’est juste une personne qu’on est prêt-e à aimer telle qu’elle est, pour le meilleur et pour le pire.


Chroniques de l’indésphère : Marisa, Sinnerman, Les Oiseaux

Sur Page 42, le site de Neil Jomunsi, ce sont souvent les mêmes qui reviennent commenter. On finit par retenir quelques pseudos. Halv, j’avais souvenir de l’y avoir déjà croisé quand (une recherche rapide me suggère que ça pourrait remonter à 2015! ça me paraît extrêmement loin…) il a eu le malheur de révéler le fond de sa pensée : celle d’un libéral, d’un mec de droite. Moi, si vous me lisez depuis quelque temps, vous savez que je suis très anti-libérale et que je me considère très à gauche. D’où clash, forcément, réaction épidermique de dégoût. J’ai pris sur moi pour ne rien répondre (polémique fatalement vaine, et puis sur un blogue qui n’est pas le mien), mais, à partir de ce jour, Halv était fiché, catalogué, blacklisté dans ma tête, enfermé dans une petite boîte avec un cadenas par-dessus et balancé aux oubliettes.

En 2017, je suis retournée sur Twitter, et je ne peux pas ne pas suivre Neil (même si, lui aussi, Dieu sait qu’il m’a exaspérée et qu’on n’a pas toujours été d’accord!). À la grâce des retweets, Halv se pointe dans mon feed — la petite boîte que j’avais jetée à la mer qui, avec la marée, revient s’échouer sur la grève. Avec un soupir, je prends la boîte et, en la retournant, je découvre qu’il écrit de la fiction sous le nom de Blaise Jourdan. Mais non… je la repose, parce que la vie est trop courte pour lire des mecs de droite.

Les mois passent, la petite boîte reste là avec son cadenas, et moi, stoïquement, je l’ignore ou feins de l’ignorer. Je remâche mon grief — je suis quand même bonne à ça. Parfois, il m’aide en sortant des trucs qui m’agacent. Mais, d’autres fois, il nous sort Alain et là, je suis sans défense. À part mon père (qui en est fan et qui m’a refilé son bouquin) et ma sœur, je ne connais personne qui ait lu Alain, sans même parler de le citer en conversation! Décidément, la philo, c’est mon point faible, c’est mon talon d’Achille…

Parallèlement, il y a le fait que, depuis que je suis exposée à la « gauche Twitter », et notamment dans le sillage de #MeToo, je me sens de moins en moins en phase avec le courant dit de « justice sociale », qui m’avait intéressée au début. En particulier, j’ai du mal à réconcilier ce que je lis ici et là avec ma pratique d’écriture de romance… Or, des deux, ce n’est pas la justice sociale qui me rend heureuse, qui me donne de l’espoir. C’est l’autre. C’est la possibilité de vivre ensemble en tant qu’égaux, sans renoncer à nos différences ni à nos désaccords, mais en nous pardonnant sans condition l’un-e à l’autre, non seulement le passé mais l’avenir, jour après jour. (C’est cela que la romance représente pour moi, et pourquoi je l’aime autant.)

Voilà le contexte. Un jour, je découvre via Halv qu’Alain était antisémite. Et là, la vérité tombe : je préfère lire Alain, un antisémite, plutôt que les âneries politiquement correctes des gens qui sont supposément de mon bord… En fin de compte, je ne sais pas qui j’essayais de duper; j’ai toujours eu une pensée hyper-hétérodoxe, et j’ai tenté en vain de le cacher par pur désir conformiste, par désir d’appartenance.

(Tiens, je réalise en écrivant cela que c’est sans doute la raison pour laquelle je l’aime un peu trop, Halv, pour laquelle je m’accroche un peu à lui. C’est à propos de moi, et non à propos de lui, évidemment. C’est toujours la même histoire, comme celle de mon équipe tchèque de foot : il y a des gens qui te donnent des choses qu’ils n’ont pas conscience de te donner, qu’ils n’ont même pas fait exprès de te donner; mais moi j’en fais des talismans. Je garde la petite boîte précieusement, j’allume une bougie à côté et puis je prie devant. Plus rien de mal ne peut m’arriver.)

J’ouvre le cadenas. J’ouvre la boîte, et ce que j’y trouve est beau. Si c’est comme ça… Alors, d’accord. Et pour ne pas faire les choses à moitié, je lis l’interview de Blaise Jourdan chez Valéry Bonneau, où il conseille de lire sa nouvelle Marisa en premier. Comme je suis obéissante, je l’ai fait.

Marisa est le nom de la femme dont le narrateur est amoureux, avec qui il se met en couple. Elle a une sorte de manie, de pulsion de prouver que tout ce qui nous entoure est factice, que la réalité n’existe pas, que le monde n’est qu’un décor peuplé de figurants (un peu à la The Truman Show; du moins, c’est ma référence culturelle en la matière). Elle y croit sans y croire, elle se traite de folle sans pouvoir s’empêcher de douter, de vérifier… jusqu’au jour où ils trouvent la fameuse preuve, et que le monde commence effectivement à se déliter autour du narrateur.

Cette nouvelle m’a beaucoup plu. L’idée de base est simple (et familière, non? qui ne l’a jamais pensé, ressenti?), mais très bien rendue. J’aime le choix des éléments qui nous révèlent peu à peu cette autre vérité, mais aussi leur agencement qui mène au climax puis au dénouement. Il y a un détail notamment qui m’a conquise : lorsque le narrateur redécouvre des photos de lui; l’instant où ça bascule, où la réalité se dédouble. Je me rends compte que j’adore ça, que ce soit chez Witold Gombrowicz, Philip K. Dick ou Albert Cohen, trois auteurs qui, chacun à leur manière, ont l’art de superposer en une phrase le sens et le non-sens, le symbole et l’absurde, la banalité et la folie. Ce n’est peut-être pas fort à ce point dans Marisa, mais il y a quelque chose de cela; un aspect à creuser, je pense.

En somme, c’était une nouvelle presque parfaite, si ce n’est… trop, justement. J’ai eu l’impression d’une sorte de retenue, comme une peur de mal faire, un style qui se regarde un peu lui-même et qui, de ce fait, sonne parfois comme l’imitation d’un beau style, plutôt qu’un beau style à part entière. Il y a également des motifs qui m’ont paru sous-exploités, laissés à l’état d’intentions : une sorte de philosophie de l’action qui sous-tend l’intrigue, la suggestion (?) que c’est dans et par l’art que le monde existe vraiment… On voit vaguement cela passer, mais ça ne s’imprime pas en nous. Il aurait peut-être fallu un format plus long pour développer correctement autant d’idées.

Enthousiaste, j’ai enchaîné avec Sinnerman. J’ai choisi ce texte au hasard, puisque j’ai l’intention de tous les lire; c’est le titre qui m’a intriguée, une référence à une chanson de Nina Simone que je ne connaissais pas. Cette nouvelle est très courte, du genre intense et percutant, et j’ai à nouveau eu le coup de cœur. C’est complètement différent de Marisa (et des Oiseaux), mais tout aussi réussi. C’est à peine fantastique, ou alors dans le sens littéraire traditionnel. Rose est possédée par la musique — au sens propre ou figuré?

Et puis j’ai lu les Oiseaux. (Après ça, je me suis arrêtée en réalisant que j’avais déjà largement matière à remplir un long article.) Les Oiseaux est une nouvelle à l’image de sa couverture : blanc/noir… Ça commence comme de la littérature blanche, avec un narrateur issu de la droite identitaire, qui voit son idéologie mise à mal par l’expérience d’une relation romantique avec Lise, qui est noire. Et puis, soudain, on bascule dans la SF, dans le noir, avec ce trou noir qui avale peu à peu la surface du monde…

Encore une fois, c’est bien vu, bien écrit — de toute façon, à ce stade, je constate qu’il faut le DM, ce type, pour qu’il consente à ne pas bien écrire; tu lis même ses tweets, ses commentaires sur les blogues, c’est toujours beau immaculé… La différence, c’est que dans Les Oiseaux, il nous livre franco ses convictions philosphiques; c’est presque un peu didactique, je trouve. C’est aussi parfaitement transparent quand on le suit sur Twitter, où il professe les mêmes idées. Or, le raisonnement qui m’avait paru se tenir sur Twitter, à mon avis, ne ressort pas à son avantage du test de la fiction. C’est pourquoi j’aime autant la littérature, et pourquoi je l’ai choisie en fin de compte au détriment de la philo : la réalité, l’existence n’y est pas subordonnée à l’idée, à la « vérité ». Même ici, alors que l’auteur tente d’imposer son idée, ça ne prend pas, la supercherie se révèle.

Lise n’est pas un personnage réel, elle n’est qu’un concept. Cela passe presque inaperçu, parce que les hommes ont l’habitude de représenter les femmes ainsi — même dans Marisa, il y a un peu de ça, mais on évite l’écueil tout juste, on le frôle, c’est bien manœuvré. La femme comme perfection pure qui transforme l’homme. Lise est parfaite : elle aurait pu être une victime; pourtant, elle réussit à n’être qu’elle-même, c’est merveilleux. Comme quoi, tout est possible, il n’y a aucun déterminisme, chacun-e est un individu libre de faire le bien, le mal, et tout le reste au milieu. Ce n’est pas que je ne suis pas d’accord (peut-être Blaise Jourdan m’a-t-il fait redécouvrir ce que signifie être libre, alors, tu vois, on ne remerciera jamais assez quelqu’un pour ça). Mais c’est simpliste — comme Lise elle-même est simpliste.

Moi, je pense à la lutte de Jacob avec l’ange. Je suis fascinée par cette histoire, j’y réfléchis depuis longtemps, et je crois que sa signification est là, que son paradoxe apparent permet précisément de lever celui qui oppose la liberté individuelle à l’évènement qui nous façonne. Ce qui me gêne dans Lise, c’est qu’elle ne boîte pas, d’aucune façon. Or, tout le monde boîte, à fortiori si l’on a vu Dieu et qu’on s’est battu avec. Et être soi-même, c’est bien cela, la lutte suprême… Personne ne ressort indemne de s’être vu soi-même (Dieu étant notre image), réellement vu.

Pour résumer : Les Oiseaux, bien, mais. Il y aurait eu matière à être plus fin. Le format de la nouvelle toutefois n’y encourage pas — voilà pourquoi je n’aime pas tant les nouvelles. À quand ton roman, Blaise Jourdan? 😉 (En attendant, j’ai encore ses autres nouvelles à lire.)


La messe

Belle du Seigneur, mais c’est quoi, ce roman. C’est un roman fou, c’est un roman trop. Trop intense. Moi qui supporte mal les émotions fortes… Fou-rire la nuit; je riais tellement que mes joues étaient pleines de larmes. J’ai dû m’arrêter de lire, pour ne pas réveiller tout le monde et parce que c’était trop. Comme si la page suivante pouvait m’achever. L’après-midi dans le métro, je me tapais la tête contre ma liseuse; les gens devaient penser que j’étais folle. Albert Cohen, master of cringe.

J’étais attachée, à une sorte de port, peut-être juste une bouée, et me voici détachée… partie dans un voyage… wouaaah, doucement! C’est trop d’adrénaline. Trop. Ça me rappelle quand je passais mon bac — adrénaline du début à la fin des épreuves. Ça me rappelle Varsovie.

Une église orthodoxe dans le quartier Praga, de l’autre côté de la Vistule.

2008. Je me lève parfois à 5 heures, pour partir de chez nous à 6 heures. C’est l’aurore, la rosée, tout est calme, c’est le meilleur moment. Tout m’émerveille. Déjà, l’adrénaline qui afflue. Bonheur fou, miraculeux d’être en vie! Un gramme de bonheur en plus et je crois que je mourrais. Paf! mon pauvre petit cœur exploserait. Est-ce qu’on peut faire une overdose d’adrénaline? 6 heures du matin et j’ai déjà le tournis.

Je prends le métro puis le tram jusqu’à l’ancien ghetto juif. C’est là que je travaille, parfois dès 7 heures. Je marche dans la rue Anielewicza (Mordechaj Anielewicz, meneur de l’insurrection du ghetto de Varsovie), puis je tourne sur Zamenhofa (Ludwik Zamenhof, inventeur de l’espéranto). Je passe devant le parc qui entoure le musée de l’Histoire des Juifs polonais, où se dresse le monument aux héros du ghetto. Ça me rend grave; je me recueille. Ce trajet rituel, cinq jours par semaine, c’est comme un pèlerinage. Tous ces morts… Toute cette horreur… et moi vivante! Ça me file un drôle de vertige.

Le bureau se trouve à l’étage du numéro deux de la rue Miła. De l’autre côté, un genre de square, un plus petit monument au centre. Des inscriptions en hébreu. (L’une de mes toutes premières impressions de la Pologne, c’est ce « bienvenue » à l’aéroport Chopin. Quatre langues : polonais, anglais, français — avec une faute —, hébreu.) Une fois j’y ai vu une couronne, des rubans bleus et blancs avec des étoiles de David. Pour se rendre à l’étage, il y a un ascenseur en verre construit sur la façade. L’été, ça fait serre. On monte, dernière vue sur le square.

Il y a un cimetière juif à Varsovie. C’est un lieu du passé, un lieu qu’on visite. Si tu es un homme, tu dois mettre un petit chapeau en papier; ils les donnent à l’entrée.* Les pierres tombales surgissent pêle-mêle d’entre les hautes herbes, serrées, désordonnées, comme des dents de travers. Un mer de dents. Les pierres sont rugueuses, rongées par le temps. Toutes ces herbes, ça fait sauvage, abandonné. On s’y sent bien, j’aime m’y promener.

Parfois je travaille le dimanche. Le soir, en sortant du travail, je vais à la messe. Comment ça a commencé, c’est flou dans ma mémoire. Ça ressemble à un rêve. Tant pis; je vais le raconter comme si c’était la réalité. Ce sera vrai ou ce sera faux.

La messe, au départ, c’est une idée de mon amie tchèque Hana, qui est venue me visiter à Varsovie en novembre. Elle avait envie de voir une messe polonaise. Moi, n’y connaissant rien, j’ai demandé à Karolina, que je savais croyante. J’ai rencontré Karolina à Paris; son chum (aujourd’hui son mari) est français. C’est elle qui m’a conseillé les dominicains, « ils chantent beaucoup », et le dimanche soir, il y a une messe spéciale pour les étudiants.

Une vue de Nowe Miasto, la Nouvelle Ville. C’est là que se trouve l’église Saint-Hyacinthe, mais ce n’est pas celle qu’on aperçoit dans la photo (c’est l’église paulinienne du Saint-Esprit, qui est presque en face).

Nous sommes allées à l’église Saint-Hyacinthe (Kościół św. Jacka), au 8/10 Freta. C’est une grande église de style gothique, toute blanche à l’extérieur et à l’intérieur. Moi qui n’ai été élevée dans aucune religion, je ne suis jamais allée à la messe. Je n’ai même jamais vu de messe en vrai, à part ces quelques secondes volées au Sacré-Cœur (à Montmartre), une fois. Je découvre que la messe, c’est tous les jours, plusieurs fois par jour. Le dimanche, il y en a presque toute la journée, certaines avec des thématiques.

L’église est remplie. Remplie à craquer, même. Quand j’arrive en retard, il n’y a souvent plus de place sur les bancs, alors, comme beaucoup d’autres, je reste debout, près du mur du fond. C’est vrai que c’est plein de chansons, et j’avoue que c’est ce qui me plaît le plus. Hana est repartie, et moi je suis retournée à la messe. Il y a un écran où ils rétroprojettent les paroles des cantiques; comme ça tu peux suivre, et comprendre. Des histoires d’agneaux et de grâce et de consolation, franchement j’ai oublié, j’invente un peu. J’ai aussi oublié le contenu des sermons — des choses normales, sensées, presque banales.

Je n’y connais rien, alors je regarde ce que les autres font et j’essaie de les imiter. Amen. Les mains jointes. Maintenant, à genoux. Se recueillir. Prier, peut-être? Ça fait un peu mal aux genoux, ça doit être fait exprès… C’est bien, ça, d’avoir un peu mal… Ça nous rappelle qu’on est vivant, pécheur, mortel. Car Dieu, dans sa bonté, nous a donné la Terre.

L’eucharistie, par contre, je n’y vais jamais. Une superstition m’en empêche. Je ne suis pas baptisée. Les gens autour de moi se lèvent les uns après les autres, font la file entre les rangées de bancs. Ça prend du temps parce qu’il y a beaucoup de monde. C’est une chose que de se fondre dans la foule et de faire comme les autres, c’en est une autre de me retrouver tête à tête avec la personne qui donne l’hostie; je ne saurais pas faire semblant. Dieu m’accueille chez lui, mais il ne faut pas pousser le bouchon. Je parle de Dieu comme d’un individu, mais je n’y crois pas; je sais ce que « Dieu » signifie pour moi, je me comprends.

Avant, comme beaucoup d’athées, je pensais que la foi, la spiritualité, il n’y a pas de mal à ça et même du sens; c’est la religion organisée qui est le vrai fléau. Aujourd’hui, dans cette église, au milieu de tous ces gens qui chantent et c’est tellement beau, mon opinion bascule. Je réalise tout à coup que c’est l’inverse. C’est croire aux Saintes Écritures qui est stupide… Comment peut-on y croire? Moi, je n’y crois pas. Mais la religion comme institution sociale, soudain, je la comprends, et même je l’aime. Tous ces gens qui se sont réunis ici, rassemblés, pour être les uns avec les autres et avec Dieu, ce n’est pas bête; au contraire, c’est grand, c’est beau. Ici, je peux croire à la communauté. Ici, je peux croire à l’humanité.

Le 11 novembre, les Polonais célèbrent l’indépendance de la Pologne.

Et puis il y a ce vestige, ce bout de mur en pierre, comme une excroissance verruqueuse dans le mur blanc et lisse. Caché derrière un pillier, je ne l’ai pas vu tout de suite. À présent je suis assez près pour lire la plaque qui l’accompagne. J’agrandis les yeux, je suis bouche bée. Cette ruine… cette relique! C’est tout ce qui reste de l’église d’origine, bombardée par les Allemands en 1944. Je pleure souvent à la messe, mais là, c’est trop. Torrent de larmes.

Tout le centre de Varsovie est comme ça : détruite pendant la guerre, elle a élevé ses blessures au rang de monuments. Ce refus forcené d’oublier… De l’intégralité du Palais Saxon, il ne reste que trois pauvres arches, qui trônent désormais en solitaire entre le parc et une immense place vide. On y a placé la tombe du soldat inconnu. La première fois que j’ai visité Varsovie, en 2006, nous sommes arrivés en pleine célébration militaire — démarche ridicule, musique, baïonnettes, sabre au côté pour le supérieur, et puis le fameux chapeau carré, hommage aux Cosaques.

Mais au-delà des monuments, c’est l’absence. L’Histoire est là, partout, comme un fantôme, dans tout ce qui n’est plus. Varsovie est laide, car moderne (même s’ils ont recréé la Vieille Ville, Stare Miasto, à l’identique, étrange contrefaçon dont on ne saurait déterminer si elle tient davantage du défi ou du déni). Reconstruite. Ce qui a disparu.

Quand je sors de la messe, c’est la nuit. Je regarde autour de moi, les rues, les façades, les trams et autobus jaune et rouge de la ZTM, et les gens. Tout me rend heureuse; je suis toute gonflée de joie, prête à éclater. Je l’aime, cette ville laide, cette ville tragique**, qui joue son mélodrame où d’autres jouent leur beauté, leur puissance; je l’aime passionnément. Et mon cœur qui galope, mon cœur qui galope à nouveau.


* Sauf si tu as déjà un chapeau, évidemment; tant que tu en portes un.

** En vrai, je l’aime principalement pour d’autres raisons, comme le fait de m’y être pris bien plus de cuites qu’il n’est raisonnable, mais ce sont là des histoires pour d’autres jours.


Écrire un héros de romance (après #MeToo) 2/2

Ceci est la suite de la première partie.

3) La cohérence

Dans le point 1), j’ai évoqué des stéréotypes et des généralités. Mais tout protagoniste de roman révèle au fil du texte ses nuances. Le défi est alors de garder l’ensemble cohérent.

Tout homme est constitué de divers niveaux de masculinité, il se trouve à la fois dans et hors de la norme. Concevoir son héros comme un tel mélange aide à le rendre crédible, à éviter les caricatures. Pour autant, toutes les combinaisons ne fonctionnent pas, et chaque trait doit répondre aux autres, au contexte et à la façon dont le héros le vit. Ainsi, je bute toujours dans mes lectures sur le héros hyper-masculin qui livre ses sentiments sans aucune retenue, soit beaucoup trop vite, soit avec bien trop de détails. Je n’arrive pas à l’imaginer. Vous me pardonnerez cette autre généralité : dans mon expérience, la seule chose qu’un homme protège plus jalousement que ses couilles, ce sont ses sentiments.

À ce propos, si les normes masculines sont aussi pérennes, si elles résistent aussi bien à la critique, c’est qu’elles forment une sorte d’échafaudage géant, de tour de Djenga. Si tu en enlèves un bout, tu cours le risque que tout s’effondre. Et, les hommes n’ayant aucune certitude quant à ce qui les attend de l’autre côté, maintenir le statu quo devient une tactique de survie — plus que la défense délibérée de leurs privilèges (à quoi les SJW voudraient réduire toute tendance conservatrice…). Aussi, il me semble que si les hommes partagent leurs sentiments de façon aussi parcimonieuse, c’est peut-être juste pour ne pas trop pleurer.

Si vous écrivez un héros qui offre son cœur à tout propos pour être piétiné, vous devez avoir l’honnêteté de le faire pleurer autant que pleure une femme. Moi, j’aime bien faire pleurer mes héros; je trouve que ça crée un bel effet dramatique… justement parce que c’est exceptionnel. Vous trouverez peut-être ma vision désespérément traditionaliste, mais je ne crois pas que je pourrais être avec un homme qui pleure plus que moi (pas devant moi, en tout cas). Dites-moi ce que vous en pensez dans les commentaires, mais, pour moi qui fus très pleureuse et qui ne le suis plus (grâce à Dieu), une certaine capacité à contrôler les manifestations de ses émotions est une bonne chose, une preuve d’intelligence et de maturité émotionnelles, pour les hommes comme pour les femmes.

Cela inclut évidemment les manifestations de colère — on retombe sur la question de la cohérence. Pour moi, un héros qui ne sait pas maîtriser l’expression de sa colère n’est pas viril, mais bien un homme immature, mal dégrossi, pas encore sorti de l’enfance; et cela devrait impacter négativement tous les autres aspects de sa vie. Je déplore que, sous le prétexte pourtant non-neutre de lutter contre les stéréotypes, le discours postmoderne ait renoncé à toute réflexion sur les valeurs; à savoir que, s’il est important que pleurer devienne acceptable pour un garçon ou un homme, cela devrait être dans l’optique de se débarrasser des catégories mêmes de ce qui est « acceptable » et « inacceptable », et non parce que tout se vaut.

Non qu’il y ait une vérité unique ou absolue (en réalité l’autre face de la même médaille : c’est rendu inacceptable de nier que tout se vaut), mais il faut rendre aux individus la possibilité de penser, de décider, d’orienter leur vie enfin selon ce qu’ils jugent désirable. La liberté d’être tout et n’importe quoi est une fausse liberté, peu propice au bonheur. La démolition des autorités traditionnelles n’a pas su s’accompagner d’une véritable réappropriation du pouvoir et de l’autorité par les invididus; au lieu de quoi, on a laissé les formes les plus insidieuses, les plus invisibles (le marché, l’État), acquérir des forces prodigieuses, qui nous façonnent jour après jour, et contre lesquelles nous sommes bien impuissant-e-s à lutter. Je m’arrête ici; je sens que je vous perds…

Discutons plutôt de cette expression : « alpha in the sheets, beta in the streets ». Je crois que c’est représentatif d’un certain état d’esprit parmi les auteures libérales de romance, qui aimeraient voir la masculinité comme un menu à la carte, où l’on serait libre de continuer à valoriser arbitrairement les traits traditionnels qui nous plaisent, tout en remisant ceux qui nous mettent mal à l’aise. Ah! j’ai beau vouloir changer de sujet, on retrouve sans cesse les contours de la même idéologie : tout est ou devrait être possible, et la vie et l’humanité même ne sont que des immenses marchés dans lesquels chacun-e peut piocher et consommer à loisir (mais, sous la profusion d’étiquettes, c’est toujours le même vide qu’on brasse, et cet hypermarché de l’existence n’a pas d’issue de secours).

Toutefois, ce nouveau héros sur mesure est-il davantage qu’un concept? Plutôt que le réel, n’évoque-t-il pas un escort payé pour des services et qualités bien précis, ou encore une future intelligence artificielle au script tout à la fois aguichant et « sécurisé »? Peut-être aussi n’est-ce là que le dernier avatar d’un paradoxe natif au genre, celui du héros simultanément hyper-masculin et « nurturing », voire du débauché réformé (reformed rake). Nous désirons en même temps le summum et l’opposé de la virilité. Et si la romance illustre cette contradiction avec transparence, n’est-ce pas le dilemme qui s’impose à toute femme hétérosexuelle? (Auquel cas, le fait même de rechercher ou de préférer des hommes moins virils constituerait une stratégie de mitigation, un calcul, un compromis, si tant est que le désir continue à viser spécifiquement les individus masculins.)

Personnellement, malgré toutes les promesses de ce type de héros symbolique, j’avoue avoir un faible pour les héros réalistes… Et « réaliste » ne signifie pas (forcément) « ordinaire ». En effet, j’aimerais tout de suite réfuter le préjugé commun selon lequel tout ce qui s’oppose au fantasme est banal ou médiocre. Je revendique sans réserve le fait que les héros de romance soient au-dessus de la moyenne, voire exceptionnels. Les hommes n’ont pas besoin de complaisance, d’indulgence, mais qu’on les tire vers le haut.

Je ne crois pas au mâle alpha pur, pas plus qu’au bêta pur (ou à l’oméga, selon qu’on adopte une vision binaire ou pas). En revanche, je crois qu’une personnalité alpha le reste, qu’on soit au lit ou dans la rue, et de même pour une personnalité bêta. Et c’est ainsi, à mon avis, qu’on peut construire des personnages à la fois cohérents et nuancés : en admettant qu’aucune qualité ni aucun défaut n’est absolu, que tout ce qui est positif a aussi un versant négatif, et vice versa. Nous avons tou-te-s les qualités de nos défauts, et les défauts de nos qualités. Un héros très viril devrait exhiber les limites inhérentes à la virilité, et un héros moins viril, le potentiel complémentaire qui naît avec cette alternative. Et encore, ce n’est considérer les choses que sous un angle unique; bien sûr, la personnalité des hommes ne se développe pas uniquement en rapport à la virilité, ni même à la masculinité (même si, dans notre monde binaire, on peut interpréter à peu près tout sous l’ange du genre, à tort ou à raison).

À titre d’exemple, et puisque c’est une réflexion qui m’est venue en travaillant sur une série contemporaine (encore en plein chantier à ce jour…) : j’ai un héros qui, au départ, est assez riche, avec une bonne carrière… quelque chose de fréquent en romance, et généralement dépeint sous une lumière seulement positive. Or, c’est ignorer la réalité des personnes qui optent pour ce genre de vie. Cela implique une relation particulière à l’argent, un amour des belles ou bonnes choses et du confort, un manque de tolérance pour l’incertitude et l’insécurité financière, ainsi que peu de présence et d’implication domestiques si la carrière est prenante (et elle l’est souvent, si le salaire est à l’avenant). Vivre avec ce genre d’homme, c’est loin d’être de la tarte! À toi toutes les tâches ménagères pendant qu’il va claquer son pognon à Vegas; youpi! (Non, mais, sérieux, j’en ai trop rencontré, des types comme ça; je suis blasée.)

Autre exemple : j’ai décidé que la série tournerait autour de la vie d’un gym, à la fois parce que c’est ce que je connais et parce que c’est une façon commode de justifier que la majorité des mecs soient bien foutus (ce qui n’empêche pas la diversité physique). Mais, là aussi, le physique avantageux ne vient pas gratuitement. Et je ne parle pas ici du fait qu’il faut souffrir pour être beau (de toute façon, j’ai l’impression que les hommes aiment ça, souffrir… il n’y a qu’à songer à leur rituel sado-macho, ou peut-être maso-macho, de passage de ceintures… si vous êtes curieux/se, je veux en faire la scène d’ouverture de mon tome 1 — ça va saigner, et pas qu’au figuré…).

Bref, non. Je veux parler du culte du corps et de la vanité qui sont indissociables du fait d’avoir, justement, un beau corps — et d’avoir travaillé dur pour ça. Les héros de romance sont souvent présentés comme arrogants par rapport à leur pouvoir de séduction, mais plus rarement comme préoccupés de leur apparence, aimant se regarder dans le miroir, admirant leurs muscles ou s’échangeant sans cesse les nouveaux régimes à la mode — peut-être parce que ça gâcherait l’image 100 % virile qu’il faut absolument préserver? Or, je vous jure que c’est ça, la culture des gyms… Et tu ne peux pas avoir ce corps sans aller au gym — un autre mensonge qu’on veut nous faire gober, celui de l’homme qui, naturellement, sans aucun effort particulier, serait… hum, buff, cut? Comment dit-on en français?

4) La transformation

C’est le dernier aspect à considérer lorsqu’on écrit tout personnage dans une œuvre narrative : son évolution. L’histoire que vous racontez doit agir sur le héros, le changer, l’amener d’un point A à un point B. C’est peut-être la raison purement technique pour laquelle les héros « connards » ou, du moins, peu recommandables sont légion; ce sont eux qui permettent la transformation la plus dramatique. D’une simple éducation morale, on bascule dans le thème de la rédemption — un des concepts les plus puissants du christianisme…

C’était aussi l’explication de l’auteure Chani Brooks quand je l’ai rencontrée et que nous avons discuté de dark romance. Or, selon elle, les gens ne peuvent pas changer à ce point… et j’avoue que je tends à lui donner raison. Nous sommes donc face à un dilemme. D’un côté, la romance est souvent résumée à un enjeu : la transformation du héros, qui devient à la fin digne de l’amour de l’héroïne en consentant à entrer dans son monde, à adopter ses valeurs de connexion émotionnelle, d’attachement, de soin de l’autre. Les féministes y voient non seulement la validation et la célébration des vertus féminines, mais aussi l’affirmation non anodine que oui, les hommes peuvent changer, et qu’il est donc pertinent de l’exiger d’eux, plutôt que de se résigner à des lieux communs comme « boys will be boys ».

D’un autre côté, comprise à un niveau plus littéral, cette version ne crée-t-elle pas l’illusion dangereuse qu’on peut réussir à faire ce qu’on souhaite de n’importe qui? Pire, ne met-elle pas implicitement cette responsabilité sur les épaules de l’héroïne — donc de la femme — en nourrissant son syndrome du sauveur? Ne sous-entend-elle pas également que l’héroïne, elle, n’a pas à être sauvée, car elle possèderait d’emblée, naturellement, le don d’aimer les autres; en somme, que sa tâche à elle n’est pas de changer ou de grandir, mais d’incarner la femme unique et exceptionnelle pour qui le héros trouvera la force et la motivation de changer, alors qu’il ne l’a pas pu pour toutes les autres (n’oublions pas qu’il est, en majorité écrasante, un homme d’expérience…)?

Dans la romance que j’écris actuellement, le héros fera peut-être grincer des dents certaines féministes, et le politiquement correct demanderait probablement que je « règle » ses écarts de conduite, que je lui fasse renier à la fin ses propos et actions du début. Cependant, pour les raisons ci-dessus, que j’estime tout aussi féministes, ce n’est pas l’angle que j’ai choisi.* C’est mon héroïne que j’ai voulu travailler, c’est elle dont je veux montrer le chemin, les failles, les erreurs. Pour une fois, est-ce qu’on peut avoir un héros dans le rôle « passif » de la femme? Est-ce qu’on peut avoir un héros qui n’est pas émotionnellement handicapé, un héros qui a le droit d’être aimé tel qu’il est, avec tous ses défauts?

Enfin, sans doute faut-il faire la part des choses. Je crois qu’on peut, dans une certaine mesure, changer son comportement, sa vision du monde, voire ses principes. Mais ceux-ci seront toujours influencés par quelque chose d’irréductible en nous, un tempérament, des inclinations, des pulsions. Il s’agit simplement de respecter la cohérence à travers la transformation. Ainsi, l’un des principaux clichés en romance est de présenter un héros attaché à sa famille, ses amis, et distant uniquement avec les femmes. On peut donc déduire d’une qualité qu’il possède qu’il est capable d’acquérir ou de retrouver celle qu’il a perdue, ou qu’il avait jusque-là évitée.

Je pense aussi que si Pride and Prejudice a toujours autant de succès, c’est parce que ni Lizzie ni Darcy ne sont parfaits, et qu’ils doivent tous les deux faire l’effort de changer, de ravaler leur orgueil et leurs préjugés (d’où le titre, littéralement…) pour se rencontrer au milieu — une vision finalement très égalitaire, qui ne s’appuie sur aucun stéréotype genré, pas plus l’homme pervers à réformer que la femme irréprochable qui sait se faire mériter (d’autant plus réaliste ici que Lizzie n’a que vingt-et-un ans).

Je trouve aussi que Jane Austen amène très finement la façon dont Lizzie accumule de l’expérience avec les hommes, à travers ses relations avec Mr. Collins et Mr. Wickham. Paradoxalement, malgré le contexte rigidement codifié, Lizzie fait preuve de beaucoup plus d’agence que nombre d’héroïnes modernes — dont les relations passées, s’il y en a, n’ont pour but que de les mettre en position de victime : l’homme qui n’a pas su m’aimer, qui n’a pas su me respecter, qui n’a pas su me donner un orgasme, etc. C’est ce qui nous donne le cliché du méchant ex (evil ex, dont existe aussi la version féminine, pour justifier tous les blocages psychologiques du héros), dont le destin est de se faire casser la gueule par le héros — souvent une simple ficelle qui permet, outre de mettre un peu d’action, d’établir la supériorité d’un héros moralement ambigu, voire de trouver un exutoire légitime à sa violence.

Le fait est que, dès qu’on envisage la dimension dynamique du couple, la définition du héros ne peut pas se dissocier de celle de l’héroïne; et c’est pourquoi, encore une fois, ce que sont les hommes est notre affaire, car cela engage la façon dont ils nous traitent et nous considèrent, et dont nous acceptons — ou pas — d’être traitées et considérées. De plus, il me semble faux d’affirmer que les genres seraient hermétiques l’un à l’autre, c’est-à-dire qu’un homme, en sa qualité masculine, ne peut jamais pour une femme que représenter l’autre. Les modèles masculins ont aussi leur importance dans la construction de l’identité féminine, et je peux témoigner qu’en tant qu’écrivaine, je n’aborde jamais les personnages masculins dans une pure extériorité, mais bien de la même façon que les personnages féminins, dans une démarche d’identification et d’authenticité.


* Le héros évolue, mais sur un plan qui n’a pas de rapport avec l’intrigue amoureuse. Du reste, son évolution relève davantage de la dégradation, car je ne pense pas que quiconque puisse s’améliorer en se retrouvant dans la position où je l’ai mis…