Mon premier jet en trois étapes

La toute première fois que j’ai tenté d’écrire un roman — j’avais neuf ans —, j’ai ouvert un cahier et j’y suis allée à la main, uniquement armée d’un stylo. Ça n’a pas duré longtemps (quelques pages). Quand je m’y suis remise, en classe de sixième (française), j’ai essayé d’écrire directement sur l’ordinateur. Nous n’en possédions pas, mais mon père avait droit à un portable dans le cadre de son travail, et je pouvais l’utiliser pendant les périodes où il le rapportait à la maison. (Mes textes étaient enregistrés sur une disquette.)

Cette nouvelle technique m’a permis d’aller beaucoup plus loin dans mes projets. J’ai découvert, non seulement que taper sur un clavier était plus rapide et moins fatigant que d’écrire manuellement, mais aussi que la possibilité de supprimer, de modifier, de tester différentes versions pour les comparer me convenait beaucoup mieux. J’ai toujours été perfectionniste, et écrire à la main me mettait devant l’alternative frustrante de raturer mon texte jusqu’à le rendre illisible, ou de devoir le laisser dans une forme instatisfaisante.

Pour autant, durant toute mon adolescence, j’ai continué à alterner entre les cahiers et l’ordinateur. En effet, nous n’avons eu notre premier ordinateur à nous que quand j’avais presque 15 ans, et encore là, il fallait le partager avec les trois autres membres de ma famille (et écrire dans le salon, au vu de tous). Le papier me donnait la liberté d’écrire où et quand je le souhaitais, sans dépendre de personne. J’y gribouillais aussi mes idées mal dégrossies, mes listes de noms, et mes premières versions pleines de fautes quand j’ai commencé à écrire en anglais. Mon premier brouillon, c’était pour sortir l’histoire, l’enchaînement des actions; puis, en réécrivant à l’ordinateur, j’en profitais pour corriger ma grammaire et mon vocabulaire.

J’ai repris ce fonctionnement en deux temps lorsque j’étais en Pologne (en 2008), et que j’ai sérieusement essayé d’écrire (de la fiction) en anglais pour la dernière fois. Ci-dessus, mon cahier de l’époque.

À part ça, j’avais désormais mon propre ordinateur, et j’ai vite pris l’habitude d’écrire en français directement sur ma machine. Ça va forcément plus vite que d’écrire deux fois plus ou moins la même chose, non? C’est du moins ce que je croyais jusqu’en 2016, quand j’ai repris l’écriture après une pause de plusieurs années. J’étais rouillée, et je connaissais assez bien le milieu pour me rendre compte à quel point j’écrivais lentement. Il y a des gens qui abattent mille mots par heure ou plus, et moi, j’étais là, les yeux dans le blanc de ma page, un mot après l’autre, entrecoupés de longues réflexions — non, finalement, toute cette phrase est nulle, je l’efface…

Et il y avait un côté décourageant dans cette lenteur, un côté stressant dans cet écran immobile et trop lumineux qui me renvoyait dans la face, sans jamais ciller, la preuve de mon incapacité. Puis Chloé Duval m’a parlé de Rachel Aaron. Et la façon de faire de cette auteure américaine, même si j’ai dû l’adapter un peu, a changé la donne. Oui, elle m’a vraiment débloquée. Et c’est de ça que je veux vous parler aujourd’hui.

En gros, pour les personnes qui ne lisent pas l’anglais (sinon, je vous invite à cliquer le lien ci-dessus et à lire tout l’article), Aaron évoque trois approches de l’écriture qui ont boosté sa productivité. Le temps — c’est ce qui est le moins pertinent pour moi (j’ai peu de marge de manœuvre en la matière) — revient à tester différentes plages horaires (moment de la journée, longueur des sessions, lieu de travail) pour déterminer celles où vous êtes le plus efficace. Par exemple : matin, après-midi ou soir? à partir de combien de temps adoptez-vous votre rythme de croisière? jusqu’à combien d’heures d’affilée êtes-vous capable de maintenir le rythme? écrivez-vous mieux chez vous, dans un café, ailleurs? Une fois que vous saurez tout ça, essayez au maximum de prévoir vos heures d’écriture en fonction des critères qui vous sont favorables.

Ensuite, il y a l’enthousiasme. On écrit plus facilement (et plus vite) ce qu’on aime… et, comme le monde est bien fait, cette passion est aussi ce qui rendra vos écrits authentiques et accrochera votre lectorat. Donc, au lieu de penser en termes de ce que vous « devriez » écrire, fiez-vous à votre enthousiasme. Si une scène prévue ne vous enthousiasme pas, elle est peut-être nécessaire, mais pas en l’état! Cherchez l’angle, l’élément qui la rendra passionnante à vos yeux, et elle s’écrira toute seule.

Enfin, le facteur le plus important est sans doute la connaissance. C’est-à-dire savoir à l’avance ce que vous allez écrire. Pour moi, cela n’était pas évident, car je me considère plutôt comme une écrivaine jardinière (pantser). Si j’ai un plan trop précis, écrire une histoire que je connais déjà m’ennuie. J’ai besoin de découvrir et d’être surprise par ce qui arrive comme si j’étais une simple lectrice de ma propre histoire. Et pourtant, c’est ce conseil qui a véritablement révolutionné ma pratique d’écriture.

À la base, Rachel Aaron suggère simplement de noter au brouillon, schématiquement, l’enchaînement des différents éléments d’une scène — notamment les actions, ou les arguments échangés dans un dialogue. Peut-être cela vous suffira-t-il aussi. Pour moi, cela n’était pas assez. Si je suis perfectionniste quant à la forme, si j’écris toujours de façon linéaire (du début du roman à la fin), ce n’est pas juste par rigidité psychologique ou par obsession stylistique. C’est parce qu’il ne faut parfois qu’un mot de travers pour déclencher une série de catastrophes…

Pour moi, les évènements interviennent dans une fiction selon une séquence strictement logique. J’ai besoin d’avoir une idée très précise de ce qui s’est passé avant pour en déduire ce qui se passera après. Et cette précision ne passe que par les mots que j’utilise. Je m’interdis, par exemple, de faire réagir un personnage avec colère, si ce qu’a dit son interlocuteur ne justifie pas, à mon sens, cette colère. Il peut s’agir d’un mot, bien ou mal employé, qui provoquera indignation, rancœur ou, au contraire, empathie… Ce n’est pas la même chose!

Il faut donc que chaque mot soit juste, et à sa place. Si un mot est flottant, incertain, s’il peut être sujet à réécriture, alors toute l’histoire qui suit et qui y est suspendue est sujette à devenir caduque. C’est terrible. C’est insoutenable. Or, trouver tous les mots justes et les mettre à leur place tout en improvisant à partir de zéro devant son écran d’ordinateur, voilà qui est une gageure… L’idée de Rachel Aaron, en somme, est de décomposer les différents défis compris dans l’acte d’écrire, notamment les éléments objectifs d’une part, et le choix des mots et des expressions de l’autre.

Ma façon concrète de m’y prendre, actuellement, tient en trois étapes. La première étape est dans ma tête. J’ai une espèce de plan vague et changeant pour mon roman, mais, même si je n’en ai pas, la question de départ est : qu’est-ce qui vient maintenant? Quelle est la scène qui s’impose? (À noter que, dans ma tête, je ne procède pas toujours linéairement. C’est juste au moment de l’étape finale, soit la formalisation des scènes à l’ordinateur, que je respecte scrupuleusement l’ordre chronologique.) Et là, je visualise, je tâtonne, je teste, je recule, je change jusqu’à ce que ça me plaise. Il y a des bouts que je « rédige » dans ma tête, mais les descriptions restent souvent visuelles, et les premières versions de mes dialogues sont généralement en anglais.

Par rapport au plan, c’est le moment où je dois définir tous les détails concrets. Par exemple, si mes protagonistes sont censés se disputer, c’est à ce stade que je détermine le sujet précis de leur dispute, l’élément déclencheur, les circonstances. La dernière chose que je veux, c’est de devoir réfléchir à cela devant mon ordinateur, alors que l’heure tourne et que la page blanche me nargue — c’est presque une garantie de se rabattre inconsciemment sur la première idée qui vient, qui risque fort d’être un cliché, un stéréotype et, en tout cas, n’a aucune raison d’être la meilleure. Cette première étape, purement mentale, peut se faire en parallèle de toute activité non intellectuelle, comme marcher, être coincé-e dans les transports en commun, faire le ménage ou la vaisselle.

En général, une page de format lettre ou A4 me fournit matière pour environ 3000 mots.

Dès que je tiens les éléments concrets de ma scène, ma deuxième étape est de les noter sur une feuille. Pourquoi passer par le papier, alors que la scène est dans ma tête? Parce qu’il y a beaucoup de choses dans ma tête, et que le seul fait de reconstituer toute une scène (voire deux, trois ou quatre; je prends parfois beaucoup d’avance) de mémoire est un effort en soi. Or, le mot d’ordre est : décomposer. Lors du brouillon sur papier, je fais cet effort d’extraction, mais sans me mettre aucune pression quant à la forme. La syntaxe est déglinguée, c’est plein de répétitions; si je ne trouve pas un mot, je mets une approximation ou le terme en anglais, j’abrège, et d’une manière générale, je n’inclus que ce que je suis susceptible d’oublier.

Le but est de fixer un squelette que je remplumerai au moment de l’étape finale. Il m’arrive aussi de ne pas me souvenir de tout lorsque je rédige à la main, mais je ne m’en soucie pas. Si je me rappelle quelque chose plus tard, j’ajoute une astérisque et je le note plus loin. Parfois, ça ne me revient qu’une fois devant l’ordinateur, ou bien je pars finalement dans une toute autre direction, et c’est là aussi l’intérêt d’une étape supplémentaire : plus j’ai d’occasions de repasser sur ma scène, plus j’ai de chances de la rendre exacte. Enfin, avoir un brouillon au papier est aussi une solution logistique au fait que je ne peux pas travailler sur l’ordinateur lorsque mon fils (4 ans) est dans les parages. Ça me permet de mettre à profit des petites fenêtres de temps libre qui seraient autrement perdues.

Quant à la dernière étape, elle est la plus évidente : sur la base de mon brouillon, je tape à l’ordinateur une version lisible et complète de ma scène. On en est alors à la troisième itération de la même chose; vous vous demandez peut-être si je n’en suis pas lassée. Eh bien, non! C’est là le pouvoir magique de l’enthousiasme. Je ne l’ai pas raconté ici, mais il y a deux semaines encore, après un accès de panique — mon roman publié vaut-il quelque chose? les gens qui m’en ont dit du bien ne l’ont-ils fait que pour me faire plaisir, ou parce qu’ils ont des goûts de chiotte? —, j’ai voulu en relire un bout, et je me suis à nouveau couchée après minuit parce que je n’arrivais pas à m’arrêter.

J’aime tellement ce que j’écris, je trouve ça tellement excellent, que me le raconter encore et encore est un plaisir dont je ne me lasse pas. (Oui, je sais, c’est très bizarre. Je ne prétends pas l’expliquer.) À titre de comparaison, quand je retombe par hasard sur mon roman med-fan de 2016 (jamais publié), j’ai honte, je me dis : Oh la la, cette tournure est tellement maladroite… et là, ce passage, ça ne veut carrément rien dire… Donc, non, je n’aime pas tout ce que j’écris, loin de là. (Sinon, je n’en serais pas à la cinquième réécriture d’un roman commencé il y a un an…) Mais, une fois que j’ai trouvé le truc qui me plaît, j’ai l’impression que ça me plaît à vie. Je m’y vautre, je m’y complais…

Bien sûr, j’ai conscience qu’il y a des écrivain-e-s dont la méthode est à l’opposé de la mienne, et peut-être trouverez-vous mon processus aussi hérétique que me paraît le vôtre (écrire les scènes dans le désordre, par exemple, ou tout réécrire après avoir mis le point final). C’est ça qui est amusant! J’espère en tout cas avoir satisfait votre curiosité et, qui sait, vous avoir inspiré de quoi expérimenter à votre tour.


Chroniques de l’indésphère : Cyberpunk Reality

Après une longue interruption, je reprends mes critiques d’œuvres autoéditées. Étant donné que j’avais promis d’en acheter et d’en chroniquer une par mois, je suis très en retard… Mais je vais essayer de me rattraper doucement.

Cyberpunk Reality est un type de livre encore différent de ce que j’ai pu présenter jusqu’ici, puisque ce n’est pas de la fiction. C’est un genre d’essai, basé à l’origine sur une série d’articles de blogue, mais réellement retravaillé et complété de manière à constituer un ouvrage (contrairement à certains livres qui se contentent de copier-coller ou presque; j’en ai déjà vu). Son auteur, Saint Épondyle, gravite dans des cercles que je « fréquente » sur le Web, et ça m’a pris soudain au printemps, une petite crise de SF et j’ai voulu découvrir ce livre.

Je l’ai commandé en papier. C’est une toute petite chose mignonne d’environ 90 pages. La présentation est soignée, correcte et adaptée au format livre, c’est bien corrigé. Le seul bémol, c’est la qualité de l’impression. En fait, en y regardant de plus près, je me demande si ce n’est pas une erreur du fichier PDF, qui n’est peut-être pas réglé sur le bon noir (ou noir et blanc), parce que ces minuscules picots blancs ressemblent comme deux gouttes d’eau à un problème que j’avais eu avec ma première publication imprimée et sur lequel je me rappelle m’être arraché les cheveux (la solution était très simple en soi, mais très difficile à trouver).

De quoi parle ce livre? De cyberpunk, vous l’aurez deviné. Mais pourquoi « reality »? Eh bien, parce qu’au fil de chapitres, qui abordent chacun un aspect spécifique du cyberpunk (un contexte urbain dystopique, l’intégration de la technologie à la vie humaine, la critique du pouvoir politico-économique, etc.), l’auteur ne se contente pas de décrire le genre ou de l’analyser. Son objet est davantage d’exposer les parallèles entre des œuvres fictives, aussi bien littéraires que cinématographiques, et la réalité qui s’est avérée, que nous vivons actuellement.

Comme souvent en anticipation, les auteur-e-s ont du mal à prédire les modalités que prendront les évolutions technologiques, voire sacrifient la banalité du progrès à des soucis esthétiques. Toutefois, certaines logiques sociétales à l’œuvre depuis les années 1970 n’ont fait que s’accentuer, et ceux qui ont su les percevoir ont parfois frappé très juste dans leur vision du futur. Saint Épondyle vous démontrera ainsi que vous êtes (probablement) un cyborg — cela n’a juste pas l’air aussi spectaculaire que dans les films…

Il n’y a pas dix mille choses à dire sur ce livre sans vous le spoiler, d’autant que je l’ai trouvé très bien. Je n’ai pas fait de grandes découvertes avec cette lecture, je n’ai pas eu d’épiphanie, mais j’ai adhéré du début à la fin. Voilà un livre qui exprime assez précisément ce que je pense, tout en restant très accessible, très facile à lire. Par sa brièveté, il s’apparente davantage à une première approche, à un défrichage ou une vulgarisation. Cela dit, c’est déjà tout un art de réussir à condenser de manière claire et compréhensible des sujets aussi foisonnants et chargés.

À conseiller, donc, aux personnes qui voudraient en apprendre davantage sur le cyberpunk (dont j’étais) et commencer à explorer sa pertinence en regard de la réalité, notre réalité. À mon avis, Cyberpunk Reality relève haut la main le modeste pari qu’il s’est fixé, et pour une première publication, je le trouve très prometteur, plein d’un potentiel dont on aura plaisir à suivre le développement.

Vous pouvez également retrouver les écrits de Saint Épondyle sur son blogue, Cosmo Orbüs.


Vivre de sa plume : bilan 3e trimestre

Le 22 janvier 2018, j’ai publié les premiers épisodes de mon premier roman (l’intégrale était uniquement disponible sur mon propre site Web dans un premier temps; je l’ai ajoutée le 15 février sur toutes les plateformes). Chaque trimestre, je fais le point sur les ventes, pour les comparer à mon objectif personnel de vivre un jour de ma plume. Vous pouvez lire mes bilans précédents ici et ici.

1) Ventes au 30 septembre

Le total de mes revenus issus du roman atteint 1387,18 €. Là-dessus, la vente de l’intégrale seule représente 1138,91 €. (Les chiffres sont en euros parce que mon distributeur est en France et me paie en euros.)

Le premier épisode (à découvrir gratuitement) a désormais été téléchargé 1987 fois, dont 761 fois sur l’iBookstore et 689 fois sur Amazon. J’ai vendu 201 exemplaires de l’intégrale, dont 142 sur Amazon, 24 chez Apple et, pour la première fois, un sur mon propre site (merci Jess!! :-)). En termes de proportions, les ventes Amazon ont davantage ralenti dans ce dernier trimestre que celles de l’iBookstore.

L’épisode 2 enregistre un total de 121 ventes, dont 68 via Amazon et 34 via l’iBookstore. À compter de l’année 2019, j’ai décidé de retirer les épisodes individuels 3 à 11 de la vente. Ils seront remplacés par trois compilations de trois épisodes chacune.

2) Analyse et réflexion

Déjà, vous me permettez : 200 ventes pour mon roman? Youhou!!! Ça ne représente rien en soi, on n’arrive pas encore à l’équivalent du salaire horaire minimum, mais c’est rond et ça claque quand même pas mal… Enfin, 200, quoi! Merci.

À part ça, comment se fait-il que plus de téléchargements du premier épisode chez Apple correspondent à moins de ventes finales, par rapport à Amazon? Est-ce qu’on peut émettre l’hypothèse selon laquelle le taux de conversion est plus fort chez Amazon (plus de 20 %) que chez ses concurrents (à peine plus de 3 % chez Apple)? C’est-à-dire que les acheteurs/-ses Amazon seraient plus susceptibles de passer à l’achat après avoir été appâté-e-s, ou avoir manifesté de l’intérêt. Si c’est le cas, c’est un point de plus pour la multinationale de Jeff Bezos…

À titre de comparaison, le troisième revendeur chez qui le premier épisode compte le plus de téléchargements est Leclerc, avec 102 — au niveau des ventes de l’intégrale, on est à 4 (3,9 %). Chez Bookeen, avec 90 téléchargements pour 6 ventes, on obtient un taux de 6,6 %. Cultura, 60 pour 2, on retombe dans les 3 %. Google Play est l’autre plaisante exception : avec des chiffres de 37 et 6, on culmine à 16 % (en même temps, l’échantillon est faible, donc à prendre avec des pincettes).

Bref, il semblerait qu’Amazon jouisse de deux arguments de poids pour des auteur-e-s comme moi : non seulement il occupe une grosse part du marché des livres numériques, mais les personnes qui utilisent le site achètent pour vrai. Ce ne sont pas des freeriders ou freeloaders, uniquement à l’affût de l’ebook gratuit ou de la bonne promo. (Je n’ai encore fait aucune baisse de prix depuis la mise en vente de mon roman.)

Au stade où nous en sommes, ce n’est plus seulement Amazon lui-même qui crée son propre succès, mais les gens qui le choisissent. Et la question, c’est : quel contrepoids propose-t-on? Quel soutien sonnant et trébuchant offre-t-on aux écrivain-e-s pour les convaincre qu’Amazon (et surtout l’exclusivité Amazon, via KDP Select) n’est ni la seule ni la meilleure solution?

Je me suis engagée cette année à acheter environ un livre autoédité par mois (ce qui n’est sans doute pas assez, mais je lis peu ces temps-ci), et la moitié d’entre eux n’est d’ores et déjà disponible que sur Amazon. La bataille est-elle déjà perdue? (Pourtant, je m’obstine, trimestre après trimestre.) Les dés sont-ils pipés, parce qu’on ne peut pas espérer gagner sur le terrain financier avec des bons sentiments? (Ça s’appelle aussi « la limite de la gauche réfo ».)

3) Promotion

De mon côté, la nouveauté de ce dernier trimestre, c’est que j’ai décidé de promouvoir mon livre… en tout cas, d’utiliser des outils que j’associe à la promotion. Ainsi, je me suis créé une page Facebook et un compte Wattpad (vous pouvez même me suivre sur Instagram, que j’utilise pour l’instant surtout comme retoucheur de photos pour Facebook — tout ce que je publie sur Insta est aussi partagé sur ma page). Pourquoi ce changement de cap?

En réalité, j’essaie de rester fidèle à ma ligne « antipromotionnelle », dans le sens où je ne considère pas cette présence en ligne comme autant de moyens de vendre mon livre. L’instant où je me laisserai aller à espérer que mes abonné-e-s passent à la caisse, je sais que je me prendrai un mur violent dans la face… Ces pages et comptes ont un tout autre but : communiquer sur mon activité. Je le fais déjà ici, mais d’une manière toujours assez abstraite, théorique, voire anonyme. Forcément, c’est plus confortable. On ne se mouille pas. On n’offre pas son travail au regard et donc à la critique de ses interlocuteur-ices.

Au fond, je me suis rendu compte qu’une partie de mes positions contre la promotion n’avaient rien de rationnel, et relevaient au contraire de mes propres appréhensions et travers. Ne pas se livrer, ne pas donner de sa personne, ne rien laisser dépasser qui me mettrait en péril, ou que quelqu’un pourrait utiliser contre moi. J’ai toujours vécu d’une façon assez autarcique (dans le genre I Am Rock, de Simon & Garfunkel, vous voyez?), sans forcément m’en rendre compte, parce que j’ai aussi une tendance contradictoire à l’oversharing

Or, que vaut la vie si on ne prend pas de risque, si on ne se rend jamais vulnérable? Ça fait quelque temps que je constate mon incapacité à réunir une communauté autour de moi, et je croyais m’y être résignée. Comme on se connaît mal, hein? Moi, me résigner à quoi que ce soit? Laissez-moi rire! Surtout, j’ai soudain compris que, si j’avais du mal à m’entourer, à créer des liens, cela venait sans doute d’abord de moi et de ma difficulté à donner aux autres — à donner vraiment, sans peur de ce qu’illes penseront, sans ce besoin panique de réciprocité sans laquelle j’ai l’impression de valoir moins que rien…

Pour résumer, l’autopromotion comme thérapie? Apprendre à parler de soi, apprendre à parler aux autres, non parce qu’il le faut ou parce que j’en verrai les retombées en argent ou en célébrité, mais parce qu’à quoi bon écrire si on n’arrive pas à être humaine? Je me suis longtemps raccrochée à ce rêve d’écrire et de publier pour échapper à la vie réelle, mais la vérité, c’est que les livres n’ont aucun sens pour moi s’ils ne parlent pas de la vie, s’ils ne m’aident pas à retourner à la vie… J’ai besoin de cette dialectique.

À quoi bon Proust, à quoi bon savoir ce que faisaient et pensaient des humains si on ne vivait plus avec eux?

— Albert Cohen, Belle du Seigneur


Contre le syndrome de l’imposteur

Il y a plusieurs mois, je décrivais avec enthousiasme ma découverte d’un état d’esprit où je me sentais enfin sincère, authentique dans mon écriture (lire Quand on n’aime pas ce qu’on écrit… / Trouver sa « voix »). J’ai terminé le texte sur lequel je travaillais à l’époque, puis, toute fière, je l’ai fait lire à trois personnes différentes. Aucune n’a aimé. J’étais atterrée.

Pas tant à l’idée d’avoir pu pondre un mauvais texte — je ne me crois pas si bonne! — qu’à celle de ne l’avoir pas du tout anticipé, au contraire. J’avais cru à ce texte. J’avais cru très fort qu’il était bon. J’avais eu du plaisir à l’écrire. Et, par-dessus tout, j’avais été convaincue que ce que j’avais plaisir à écrire, d’autres ne pouvaient qu’avoir plaisir à le lire… En somme, ce n’était pas mon échec en tant que tel qui me perturbait, mais l’effondrement de mes certitudes, de mes repères. Pendant des mois, j’ai oscillé entre deux perspectives également douloureuses et également insatisfaisantes :

1) Mon ressenti est valable, et on ne peut pas plaire à tout le monde.

Après tout, même les chefs-d’œuvre de grand-e-s écrivain-e-s auront toujours leurs détracteur-ices. Ce que j’écris est peut-être trop unique, trop singulier pour plaire et parler à un grand nombre de personnes. Et penser cela ne se limite pas à se prendre pour un génie incompris; il se trouve que, dans la vraie vie, la plupart des gens me trouvent réellement étrange, anormale, et me fuient. Si mon œuvre me ressemble, est-il étonnant qu’elle connaisse le même sort?

Sauf que les faits ne collent pas. Ce n’est pas une, ni deux de mes lectrices qui n’ont pas aimé, mais les trois! Et ce sont des lectrices que j’ai choisies et que je respecte : ni trop difficiles, ni en dehors de mon lectorat-cible, et pas non plus formatées au point de n’aimer qu’un seul type d’histoires. En d’autres termes, leurs arguments n’étaient pas de la pisse de chat, du genre « le héros est plus petit que l’héroïne, ça casse le fantasme » (véridique : mon héroïne fait 5’9" et mon héros, 5’8"). Non, j’ai bien compris qu’elles n’avaient simplement pas « accroché » — une possibilité d’autant plus sérieuse que c’est le reproche le plus fréquent que je fais moi-même aux livres autoédités.

De plus, cela aurait certainement sauvé mon orgueil de pouvoir me draper dans ma dignité offensée, de m’enfermer dans ma tour d’ivoire; sauf que c’est le contraire de ce que l’art représente pour moi et de ce que j’attends de la vie. À savoir : témoigner, partager, toucher un public. Si c’est pour faire doublon avec l’incompréhension et la solitude auxquelles je me heurte déjà au quotidien, à quoi bon me donner tout ce mal? Pour moi, écrire de la fiction est précisément une façon de communiquer tout ce que je ne parviens pas à exprimer autrement. Qu’il y ait réception et bonne réception est crucial; c’est ce qui donne son sens au processus entier.

2) Mon ressenti n’est pas valable, et les autres savent mieux que moi ce qui est bon.

Il est impératif de se rappeler que les lecteur-ices n’ont accès qu’au résultat, et ne critiquent donc jamais nos intentions réelles. Nos intentions peuvent être excellentes, mais c’est tout l’art de réussir à les rendre intelligibles à d’autres! Aussi, il est difficile pour un-e auteur-e d’être objectif/-ve quant au résultat, car, à l’inverse, nous ne pouvons faire abstraction de l’intention qui le sous-tend. Ainsi, je ris souvent de certaines de mes phrases que je trouve très fines, parce qu’elles contiennent des références subtiles à des anecdotes connues de moi seule — mais il est évident qu’aucun-e lecteur-ice ne pourra y trouver la même richesse d’interprétation.

Tout cela, je l’accepte. Mais de là à songer que mon jugement ne vaut rien! Que même une conviction intime et profonde peut être à ce point à côté de la plaque! Cela non plus ne sied pas à ma vision de l’art. Car, si les autres savent mieux que moi ce qu’il aurait fallu écrire, alors ce sont elleux, les vrai-e-s artistes, et pas moi. Si je ne suis qu’une exécutante au service des attentes du lectorat, si je n’ai pour m’orienter que les opinions de la foule, alors je n’appelle plus ça de la littérature, mais de la rédaction commerciale. Et cela ne m’intéresse pas (pas pour tout l’or du monde).

J’étais donc prisonnière de ce dilemme, lorsque quelqu’un a reparlé du syndrome de l’imposteur, et qu’une illumination m’a saisie.

Depuis que j’ai entendu parler du syndrome de l’imposteur, je m’en méfie. Et depuis que tout le monde semble s’y reconnaître, cette idée a perdu tout intérêt à mes yeux. Quelle peut être la pertinence d’un concept aussi englobant? Toutefois, ce n’est que récemment que j’ai compris ce qui me hérissait : cela instaure une distance entre notre ressenti (de n’être pas légitime, de n’avoir pas les compétences, de risquer d’être démasqué-e) et une réalité supposée. Le syndrome de l’imposteur ne dit rien d’autre que : rien de ce que vous ressentez n’est valable; vous devez vous tromper.

Et le remède préconisé contre ce fameux syndrome consiste à refouler notre instinct, nos sentiments, à les dévaloriser (drôle de façon de se revaloriser, soi-disant), et à s’auto-persuader d’autre chose. Je trouve ça absolument atroce et délétère, et ne peux imaginer rien de bon à la clé, qu’un combat perpétuel contre soi-même, et une existence tributaire des applaudissements d’autrui et des accomplissements « objectifs » (par exemple, avoir publié un livre à compte d’éditeur et/ou qui s’est vendu à X exemplaires vs avoir publié un livre dont on est personnellement, réellement heureux/-se en dépit de toute raison).

Pourtant, j’ai vécu la dépression; je sais parfaitement que tous nos ressentis ne sont pas valables, et qu’il faut parfois se contenter de les écraser, de les surmonter. En fait, le syndrome de l’imposteur, je l’ai connu, par rapport à la vie même : l’impression d’être un gâchis de matière et de gaspiller l’oxygène des autres, avec le syndrome du Christ en sus — ma mort sauvera l’humanité. Oui, mais. Je ne me suis jamais reposée sur l’opinion des autres, sur des raisons « objectives », et surtout pas sur un article du Web qui prétendait m’expliquer ma maladie, pour décider que j’avais le droit de vivre.

Du reste, si ç’avait été le cas, j’aurais sûrement fini par faire une TS comme tou-te-s les autres. Mais je ne l’ai pas fait, parce que j’avais passé un marché avec moi-même. Je ne sais pas à quoi ressemble la dépression chez les autres; chez moi, ça se déclarait par épisodes. Pendant plusieurs jours, jusqu’à quelques semaines, une sorte d’interrupteur faisait passer toutes mes pensées du jour à la nuit. C’était comme un démon qui aurait pris possession de mon esprit, un virus qui aurait corrompu mes données. Ma raison fonctionnait à l’envers, tous mes raisonnements conduisaient inexorablement à la mort (c’est pourquoi je n’ai qu’une considération limitée pour la raison humaine, et que je n’y identifie pas l’intégralité de mon être — je sais qu’elle peut se retourner contre moi et ordonner ma propre destruction).

Si bien qu’il m’est souvent arrivé de me demander : comment savoir qui je suis véritablement? Comment puis-je être sûre que la vraie « moi » est celle qui veut vivre, plutôt que celle qui veut mourir? Après tout, les deux logent dans mon cerveau, les deux logent dans mon corps. La vérité, c’est que je ne le sais toujours pas, pas d’une façon irréfutable. Tout ce que je sais, c’est qu’en moyenne, je veux plus souvent vivre que je ne veux mourir. Et, surtout, que je suis heureuse quand je veux vivre, alors que souhaiter mourir est toujours à la fois résultat et cause d’une grande souffrance. Et moi, je ne suis qu’humaine, je suis programmée à chercher la lumière, à chercher le bonheur…

En réalité, ce sont nos raisonnements qui nous trompent. Ceux qui nous disent : tu n’es pas compétente, donc tu ne mérites pas d’être écrivaine. Mais nos ressentis… non, jamais, je ne crois pas, pourvu qu’on sache les écouter et les comprendre. Ainsi le ressenti qu’est la souffrance est-il une vérité plus haute que le raisonnement qui nous mène à la mort; et si l’on était bon-ne avec soi-même, et compréhensif/-ve, on saurait écarter la pensée parasite, autodestructrice, mais sans se flageller pour le ressenti légitime — et, au contraire, l’on saurait se consoler, s’aimer dans la douleur. On saurait se dire : tu n’es pas compétente, mais ton désir d’apprendre t’honore, et il sera récompensé. Sois patiente, bientôt la lumière.

Je n’aime pas le syndrome de l’imposteur, parce qu’il jette le bébé avec l’eau du bain. Il est normal de souffrir; pourquoi les gens ne veulent-ils pas souffrir? Il n’est pas normal de vouloir se tuer à chaque fois que l’on souffre — c’est là qu’est la vraie maladie. Or, à notre époque, on supporte de moins en moins de souffrir, on a de plus en plus de mal à trouver en soi-même une façon de vivre la souffrance; aussi l’on préfère chercher le moyen d’éliminer la souffrance, perçue comme la racine du mal. Si vous doutez de votre art et que cela vous mène aux conclusions les plus fantasques (je ne suis pas légitime!), cessez de douter, et cela vous guérira. Cessez de penser, cessez de ressentir, au fond; c’est plus commode.

Cette vision du monde est si prégnante qu’on s’y laisse piéger, malgré tout notre esprit critique. J’ai repensé à mon texte raté, et me suis rendu compte avec stupéfaction de la chose suivante : ce n’est pas vrai que je le crois excellent, dépourvu de fautes, et que je n’ai jamais douté. Ce n’est pas vrai. Pourquoi me suis-je raconté ce récit, pourquoi m’y suis-je accrochée? Mais parce que nous respirons la religion de l’anti-critique, parce que le doute est traité comme une boîte de Pandore, parce qu’il est interdit de se juger. Parce que la raison a plus de prestige que le cœur, et qu’on attribue toujours le défaut de la première à une faiblesse du second.

(Même dans les courants d’inspiration féministe où l’on prétend réhabiliter le ressenti, cette réhabilitation est souvent sélective, limitée aux ressentis qui viennent confirmer la théorie toute-puissante. Si votre ressenti est contraire à la grille d’analyse accréditée, vous êtes certainement aliéné-e, contaminé-e par le système d’oppression en vigueur.)

J’avais pourtant eu du plaisir à écrire ce texte. En gros. Cela n’était pas un mensonge. Cependant, ici et là, des doutes et des questions affleuraient. C’est un peu trop « tell » et pas assez « show », non? Est-ce que j’écris trop de dialogues inutiles? Comment concilier les défauts concrets de mes héros avec la nécessité de les rendre suffisamment attachants, attirants? Mais je me reprochais d’être perfectionniste — le mieux est l’ennemi du bien. Je me reprochais de chercher des prétextes pour ne pas écrire, de trop analyser, de trop réfléchir (péché mortel dans notre civilisation de la jouissance!). De ne pas avoir confiance en moi. D’être faible, alors qu’il faudrait agir.*

Voilà bien le système qui modèle nos comportements en dépit de nous-mêmes. J’ai beau haïr l’idéologie productiviste, je sais bien que les velléitaires — celleux qui pensent à écrire plutôt qu’illes n’écrivent — sont universellement conspué-e-s, moqué-e-s, et que seul-e-s celleux réussisant à produire un manuscrit fini ont droit aux lauriers des vainqueurs. C’est pourquoi, lorsqu’un doute frémit à la surface de notre conscience, menaçant d’arrêter net notre bel élan d’écriture, il est plus facile de le faire taire que de lui prêter une oreille attentive. Or, tout doute mériterait une oreille attentive, d’être pris au sérieux, d’être cajolé même, car qu’est-il sinon la manifestation de notre cœur, de notre singularité d’artiste?

Écouter ses doutes, laisser parler notre critique intérieur, envisager qu’on fait de la merde, qu’on n’est pas à la hauteur, ce n’est pas manquer de confiance en soi — au contraire, c’est se faire suprêmement confiance. Au fond, nous n’avons pas besoin de bêta-lecteur-ices. Nous savons déjà tout. Nous sentons déjà tout, même quand nous ne savons pas l’expliquer. Allons, laborieux/-ses accoucheurs/-ses de prose… courage! Voici un secret : le bonheur n’est pas d’être doué-e ou compétent-e, ni d’avoir du succès, ni de « mériter » quoi que ce soit; c’est de trouver ses propres solutions à ses propres problèmes.


* En fait, l’on aurait tort de réduire l’action à l’alignement de mots et, plus généralement, à l’agitation des corps; et quand je parle d’action comme valeur masculine, je crois qu’il y a plus d’action dans une réflexion bien menée que dans n’importe quels mouvements vains.


Pourquoi j’adore le mythe du péché originel

Le péché originel est la risée des mécréants, qui y voient le symbole de la nature à la fois absurde et oppressive du judéo-christianisme. Qu’est-ce que ça veut dire, que de pécher avant de naître? Comment est-ce possible? Et cette histoire n’établit-elle pas Ève, donc la femme, comme l’auteure du premier péché, celle dont tous nos malheurs découlent?

Peut-être est-il nécessaire de définir au préalable ce qu’on entend par péché. Mot banni de la langue laïque, il nous inspire un mélange confus de frayeur médiévale, de culpabilisation, de confession, d’autoflagellation… une sorte de carcan moral horrible qui pèserait sur tout notre être. Or, quoique toute notion de péché ait été éradiquée de notre vocabulaire, il me semble qu’on n’a jamais autant parlé de culpabilisation. La culpabilité est le mal du siècle. Tout le monde se sent coupable en quasi-permanence, et notre seule défense, dirait-on, est de blâmer, d’accuser (donc de culpabiliser à notre tour) ceux qui nous culpabilisent. Cercle vicieux éternel, jeu à somme nulle, vision étroitement binaire qui nous désigne innocent ou coupable, victime ou bourreau — voilà bien l’Enfer véritable des athées que Dieu leur a promis…

Le péché, au contraire, n’a rien à voir avec la culpabilité. Mieux : il nous en libère. Le péché, par sa définition même, réfute ce manichéisme stupide des bons et des méchants. Admettons certes qu’on soit coupable de pécher — mais tous nous le sommes à égalité, car tous nous naissons pécheurs, condition à laquelle seule la mort peut nous soustraire. Si nous sommes tous coupables, tous condamnés d’avance à pécher, alors, en un sens, personne n’est réellement coupable… du moins, la charge en est grandement amoindrie, et on ne peut s’en servir pour accuser quiconque — ce serait comme l’accuser d’être humain.

Qu’est-ce qu’être humain? C’est être pécheur, et c’est être mortel; deux choses qui n’en sont en réalité qu’une. Voilà l’humanité mieux cernée et mieux comprise que la science ne le pourra jamais. J’aimerais que ce soit une idée facile à appréhender — elle l’est pour moi, tant elle est lumineuse —, mais il n’y a qu’à songer aux contes fantastiques auxquels nous soumettons notre imagination pour s’apercevoir que toute notre conscience actuelle se révolte contre elle. Nous croyons, d’une part, aux bons et aux méchants, je l’ai dit; pis, nous croyons à une incarnation possible du Mal… Toutes les franchises de SFFF en sont pleines, de ces êtres qu’on peut éliminer en toute bonne conscience, puisqu’ils ne savent que faire le mal (une contradiction dans les termes).

Nous croyons aussi à l’humanité immortelle, et j’inclus là-dedans les créatures surnaturelles auxquelles nous prêtons le trait proprement humain de pécher. Vous me répondrez que c’est de la fiction, que nous savons bien que cela n’existe pas; certes, pas de la façon dont c’est présenté dans les livres, dans les films. Mais pourquoi cette fascination, cette facilité à s’abandonner à des impossibilités aussi grotesques, aussi inconcevables? Je me fous des détails, qui n’ont que peu d’importance. Qu’un vampire brille au soleil, je peux l’imaginer, mais qu’il soit immortel, non. Jamais. La conscience naît de la mortalité. Pas de conscience sans mortalité, et pas de péché sans conscience.

(C’est pourquoi Dieu n’est pas une conscience. C’est pourquoi la question de son existence est sans intérêt, car faussée dans sa formulation même; le concept de Dieu se dérobe à l’opposition entre l’être et le néant.)

On a beau ne pas croire aux vampires immortels, ne pas croire au Grand Méchant, quelque part, si l’on frissonne, si l’on aime, c’est que l’on croit à la possibilité théorique d’une conscience immortelle, d’une conscience vouée au Bien ou vouée au Mal — et en cela nous sommes bien plus fous que tous les délires judéo-chrétiens. Surtout, nous nous destinons à ne pas comprendre l’humain et à ne pas savoir l’aimer (y compris en nous-mêmes).

Si je vous dis que pécher, c’est être imparfait (au point de vue moral); c’est peut-être plus clair, mais peut-être aussi trompeur. L’imperfection est à la mode, on s’en gargarise pour survivre dans ce monde de culpabilité incessante et brutale. Or, je ne vois pas comment on peut saisir ce qu’est réellement l’imperfection, au-delà d’une sorte d’excuse ou de baume qu’on applique sur les plaies qu’on s’est soi-même ouvertes, si l’on continue par ailleurs de penser en termes de bons, de méchants et du fantasme d’une conscience sans limites. L’imperfection, c’est la limite, la finitude, le point de contact où s’inscrit la distinction entre deux choses : être et non-être (l’existence), vie et mort (la mortalité), bien et mal (la conscience).

Tout ce qui est fini porte en lui, dans le contour même où il existe, la forme inverse de son contraire, ce qui n’est pas lui : l’autre fini, mais aussi l’autre infini, l’autre néant — et l’humain n’échappe pas à la règle. Voilà donc la difficulté où l’on se trouve, pourquoi étant imparfait l’on rêve de perfection, pourquoi étant soi l’on rêve d’être autre, parce que nos propres limites nous parlent de cet ailleurs autant qu’elles nous contiennent. Il y a l’individu sujet, l’individu objet, et puis il y a Dieu — ou l’espèce, si vous préférez, le principe, quelque chose qui transcende la finitude et l’irréductible altérité de chaque être.

Dans le jardin d’Eden, Adam et Ève vivent dans l’inconscience, qui est la seule vraie innocence. Il y a un arbre dont les fruits sont interdits — par qui, par quoi? Probablement une pulsion instinctuelle de l’espèce (c’est-à-dire Dieu) — quoi d’autre, dans un scénario où ni Adam ni Ève ne peuvent distinguer par eux-mêmes le bien du mal, et donc la valeur ou le sens de la moindre action? C’est alors que le serpent révèle à Ève que manger le fruit défendu lui donnera la connaissance du bien et du mal, et en fera l’égale de Dieu. On connaît la suite…

Le péché originel. Parce que les gens s’obstinent à voir dans le péché (et dans l’imperfection, et dans la mortalité, et dans l’humain) quelque chose de mauvais, on a brodé toute une interprétation d’Ève comme mauvaise, faible, susceptible à la tentation et tentatrice à son tour. Pour ma part, je ne vois rien de tout cela dans la Genèse. J’y vois Ève mère de l’humanité, et ce à plus d’un titre : pas seulement littéral, en ce qu’elle est celle qui donnera naissance aux premiers Hommes nés d’une femme, mais parce qu’Adam et Ève dans le jardin d’Eden n’étaient pas complètement humains, parce qu’être humain, c’est être pécheur, c’est être mortel. Ève, première humaine, qui a conquis pour nous cette humanité contre l’instinct de l’espèce (Dieu), qui, en péchant, a commis le premier acte libre.

Car pécher, c’est encore être libre. C’est vouloir, c’est choisir, c’est avoir une raison — c’est prendre le risque de se tromper, de mal faire et, surtout, en assumer la pleine responsabilité. Au final, le geste d’Ève n’est jamais expliqué, et peut-être n’est-il pas explicable. Comment expliquer que, de créatures ou d’êtres sans conscience, nous sommes devenus humains, nous avons accédé à la conscience? (Mystère de l’être.)

La promesse du serpent, certes; mais il demeure qu’Ève l’a voulu. Elle a voulu cette connaissance, elle a voulu se sentir comme Dieu, elle a voulu s’affranchir du joug de Dieu et être libre. Pour moi, c’est Ève qui a le beau rôle ici; Adam n’est qu’un suiveur. Aussi le désir de liberté est-il consubstantiel à l’humanité; de même que la connaissance du bien et du mal, qu’on appelle aussi la conscience, qu’on appelle aussi la raison. Et tout cela, c’est grâce à Ève.

Mais cette liberté a un prix : c’est la mortalité. Le fruit défendu est souvent lu comme une métaphore de l’acte sexuel. Pourauoi? Parce que c’est la mortalité qui fonde la nécessité de se reproduire; aussi, ce n’est pas que la sexualité est un péché, mais plutôt que la sexualité s’explique par notre condition de pécheurs (ie de mortels).

Le péché originel, donc, n’est pas une malédiction, mais bien un don. Le don d’humanité. Et le plus extraordinaire, c’est que ce don, selon la Genèse, nous ne le devons pas à Dieu, mais bien à Ève. Et vous n’avez pas besoin d’y croire pour déceler ce que cela a de significatif : c’est que l’humanité ne résulte pas d’une cause ou d’une essence extérieure, mais de sa propre volonté d’être. Autrement dit, est humain qui se revendique comme tel. L’humanité n’est pas « programmée » en nous; au contraire, c’est en s’arrachant, en désobéissant au programme qu’elle advient, c’est dans la pratique de sa propre signification qu’elle se réalise. (En fait, ce mythe est complètement libertaire…)

Après qu’Adam et Ève sont chassés du jardin d’Eden, Dieu place la Terre sous leurs pieds pour arrêter leur chute. La Terre comme rédemption, comme voie vers le Paradis ou l’Enfer. Personnellement, je ne crois pas à l’au-delà, mais au néant salvateur, au nirvana. Si on devait se farcir une autre vie après celle-ci, ça ressemblerait davantage à un échec, à une punition, comme l’est la réincarnation chez les Hindous. J’en ai touché un mot plus tôt, et ce n’était pas une blague : pour moi, le Paradis et l’Enfer, c’est la vie même, c’est ici et maintenant.

D’ailleurs, quand on parle du Paradis, n’est-il pas question de félicité, de joie, de gloire, de richesse — bref, des émotions, des attentes et des appétits humains, dirais-je même bassement humains? J’ai longtemps eu du mal à comprendre cette contradiction; mais ce n’est en est plus une, si l’on admet que le Paradis n’est pas « là-haut », quand nous serons morts, mais dès aujourd’hui, dans notre cœur vivant qui bat.

(…) who in the Bible besides Jesus knew—knew—that we’re carrying the Kingdom of Heaven around with us, inside, where we’re all too goddam stupid and sentimental and unimaginative to look?

— J. D. Salinger, Franny and Zooey

Le fait est que la raison, la liberté même nous laisserait dans une sorte de vertige (la chute), si ne s’y rattachaient pas les autres émotions humaines : joie et peine, bonheur et tristesse, fierté et honte, sérénité et angoisse, gratitude et colère. Consolation pour avoir perdu l’innocence du jardin d’Eden, boussole dans la nuit froide de la volonté pure, sursaut de l’espèce (Dieu) pour garantir sa survie — car l’humanité, livrée à sa seule raison, serait bien capable de s’autodétruire… Selon ma lecture, donc, si la Genèse reconnaît la liberté comme émanant de l’individu en propre, elle identifie en revanche les sentiments comme provenant du « divin », c’est-à-dire comme biologiques. (Voilà pourquoi on peut soigner les émotions avec de la chimie, parce qu’elles relèvent de la chair, de l’animal, aussi évolué fût-il.)

Ainsi donc est l’Homme, au confluent de la conscience et de l’animal, du désir de liberté et du besoin de bien-être, à la fois légataire et origine de lui-même, toujours suite et toujours commencement. Et qu’en est-il du désir d’être l’égale de Dieu? Le souhait d’Ève a-t-il été exaucé? Peut-être virtuellement : la conscience, malgré ses limites, n’est pas fermée sur elle-même; et tout seul que l’on soit dans sa tête, on pressent, dans l’altérité même du monde, quelque chose comme une identité, une égalité avec nos frères humains, nos sœurs humaines, une idée d’humanité, de Bien, de justice, un infini qu’aucun individu réel pourtant n’incarne. Il y a moi, il y a toi, et puis il y a Dieu — cette humanité qui nous lie, qui fait de nous des égaux.

Une dernière chose : qu’est-ce que cela implique quant au sens de la vie, quant à ce que nous devons faire? Je crois que nous avons le devoir sacré de vivre, et de bien vivre; et que ce devoir, contrepartie du péché originel et à l’instar de lui, ne nous vient ni d’avant ni d’après la vie, ni de l’extérieur ni de l’intérieur de nous-mêmes, mais qu’il est notre vie, notre existence même, et qu’il vient avec elle. Dans les deux autres cas on se trompe, et les deux interprétations (Dieu comme Créateur et Dieu comme créature) ne sont que pile et face du même paradigme erroné de la domination : l’Homme-esclave ou l’Homme-roi, qui aucune ne permet de penser l’Homme tel qu’il est, dans le miracle et l’humilité réels de sa venue au monde.

Dans la première version, le devoir (ou la morale) s’impose à l’Homme comme un principe supérieur, qui le précède et le domine, et auquel il devrait se soumettre. C’est le postulat classique des religions, mais aussi de toute idéologie essentialiste qui prétend attribuer une valeur en soi à la nature de l’Homme; bref, de toute théorie qui voudrait situer « comment les choses doivent être » en dehors de nous-mêmes. Or, nous l’avons vu, l’idée du Bien ne naît que de la conscience… Les enfants comprennent tout; ils savent toujours poser les questions pertinentes. Mon fils me demande : « Les mouches, c’est gentil ou méchant? La porte est-elle gentille ou méchante? Et le vent, il est gentil ou il est méchant? »

Dire qu’il existe une idée du Bien en dehors de notre conscience humaine, c’est dire que la mouche, la porte ou le vent peut être gentil ou méchant. Dire que Dieu est bon, c’est lui attribuer une conscience, alors que ne peut posséder une conscience que ce qui est mortel. La pensée occidentale n’a jamais su quoi faire du rapport entre la conscience et le corps; pourtant, tout est dans la Genèse. Le corps, la matière peut exister sans conscience (ainsi le monde qui nous entoure, ou Adam et Ève dans le jardin d’Eden), mais la conscience ne peut exister que dans le corps mortel. Mieux encore : la conscience ne trouve à s’exercer que sur Terre, dans le monde, au sein de la matière. Conscients hors du monde, nous étions condamnés à la chute éternelle…

Mais pour exactement la même raison, la morale ne saurait être réduite à une pure invention de la raison humaine, à un « monde dans le monde ». Car cela revient encore une fois à scinder l’Homme en deux, à séparer sa conscience de son incarnation physique; comme si nous pouvions toucher à l’être qui précède la pensée, comme si nous pouvions revenir en deçà de la conscience. On fantasme sur le chaos, la matière pure que nous serions sans la raison, sans la faculté de juger, cette unité primordiale du cosmos à laquelle la conscience nous a douloureusement arrachés; mais cette matière pure n’existe pas, n’a jamais existé — du moins, elle n’a jamais porté le nom d’Homme…

Les deux visions, en réalité, prônent l’abandon de la conscience individuelle face à la toute-puissance, peu importe qu’on associe cette dernière à une volonté divine, à l’Ordre, au Bien, ou au contraire à la nature, au chaos, au hasard. Or, si nous pouvons un instant sortir de la logique de la domination-soumission, de l’avant-après, de la cause à effet, une autre possibilité se dévoile à nous : le sens de la vie, c’est la vie même! Et il n’y a pas plus de sens en dehors de la vie, qu’il n’y a de vie possible en dehors du sens. Le destin humain n’est ni d’obéir à des règles (sinon, pourquoi notre raison, pourquoi notre liberté?), ni d’édicter des règles du haut de notre raison (sinon, pourquoi cette chair mortelle qui nous fait sentir à chaque instant le poids de la nécessité?)

Le destin humain, je me répète, c’est le Paradis ou l’Enfer… Ce bonheur ou ce malheur tout matériel, tout physique, et qui pourtant n’est pas l’inconscience du jardin d’Eden, cette impossibilité du Mal qui est impossibilité du Bien, cette vie de mouche, cette vie de porte, cette vie de vent. Le Paradis, c’est le bonheur que la conscience se donne, c’est la nécessité que la liberté conquiert.


Søren

J’ai rencontré Søren à Varsovie, en 2006. Un Allemand avec un prénom danois, le prénom de Kierkegaard. Officiellement, sur ses papiers, il s’appelle « Sören », mais je vois qu’il a adopté l’orthographe danoise comme nom de scène, alors je l’écrirai ainsi, moi aussi. (Note : en allemand, le S initial se prononcerait comme un z français, mais ce n’est pas le cas en danois.)

C’était mon premier voyage à Varsovie, celui qui a bousculé pas mal d’idées que je me faisais de moi-même. J’y allais tous frais payés, du billet d’avion Air France au logement dans une résidence étudiante, avec une bourse en sus pour mes dépenses sur place. La raison? Une école d’été pour apprendre le polonais. Le matin, nous avions des cours de langue; l’après-midi, des conférences sur la culture polonaise. Enfin, la fin de semaine, ils organisaient des visites de lieux historiques et culturels.

Lui, je l’ai repéré rapidement : un gars solitaire à l’allure de nerd, les cheveux trop longs, trimballant sa guitare sur le dos comme le baluchon d’un ménestrel errant. Timide ou introverti, l’air dans les nuages, mais pas souffrant pour un sou, pas demandeur — comme s’il se ravissait d’un poème silencieux connu de lui seul. Je me reconnais un peu en lui, il m’attire, mais, en même temps, je suis comme lui : je vais peu vers les autres, je ne sais pas briser la glace.

Non, ce n’est pas tout à fait vrai. Si j’ai choisi d’étudier les langues, c’était pour qu’on me paie des voyages, mais aussi parce que c’est une belle perche pour aborder quelqu’un. D’où est-ce que tu viens? Quelle langue parles-tu? Est-ce qu’on a une langue en commun? Je suis terrifiée à l’idée d’approcher quelqu’un à qui j’ai le sentiment de n’avoir rien à dire; mais les langues étrangères, c’est le prétexte idéal pour parler à des tas d’inconnu-e-s. Et c’est là mon paradoxe : j’adore parler aux inconnu-e-s, même si je ne sais pas comment, même si souvent ça foire, même si je me tape la honte. Il faut aller au bout de soi, au bout de l’expérience, il faut tout vivre, tout ce qu’il y a à vivre.

C’est en partie pourquoi je ne me suis pas liée davantage à Søren, ce premier été où je l’ai rencontré. Il parlait à mon côté artiste, intello et sauvage; mais cet été-là, ce premier été, il y avait trop à vivre avec trop de monde. C’est l’été où j’ai appris à boire, à vraiment boire — c’est ce que donne une foule d’étudiants étrangers dans la même résidence… On sortait presque tous les soirs, et le lendemain j’allais en cours à moitié sonnée, gueule de bois et quatre pauvres heures de sommeil dans le corps. C’est à Varsovie que j’ai acheté mes premières bières (je veux dire au supermarché — je buvais avant exclusivement dans les bars ou si on m’en offrait). Encore aujourd’hui, si je goûte à une blonde ordinaire et que je ferme les yeux, je pense à Varsovie…

J’ai un souvenir de Søren à la maison de Chopin; c’est peut-être là que nous nous sommes vraiment parlé pour la première fois. Suffisamment, en tout cas, pour nous échanger nos adresses courriel au terme du séjour. Pendant l’année suivante, la troisième que je passais à Paris, nous avons correspondu. C’est à travers cet échange, loin des Russes, des Italiens, des bouteilles de vodka et des boîtes de nuit, que nous nous sommes réellement rapprochés.

Pas que je ne sortais pas à Paris… Cette troisième année, objectivement, est peut-être celle où je suis le plus sortie, où ma vie sociale a été la plus riche (notamment grâce à Nicolas — je mets un lien, parce que ça me fait délirer de le trouver aujourd’hui sur Youtube —, qui avait aussi été à Varsovie, et avec qui nous nous sommes rejoints dans une envie commune de continuer la fête…). Mais c’est aussi l’année où je suis restée célibataire, alors que j’avais enchaîné trois copains l’année précédente; c’est l’année où j’ai perdu un certain nombre d’illusions sur moi-même et sur l’amour, et où j’ai cherché du réconfort, comme d’habitude, dans la littérature.

Globalement, j’ai été beaucoup plus sujette à la dépression, une sorte d’ombre est revenue planer sur ma vie, et Søren m’écrivait des choses comme ça (keep in mind qu’il est allemand) :

Last week I had the idea that one fine day, books containing our biographies will mention these Emails (we should write letters!) like: « In her youth author Jeanne Corvellec had a years enduring correspondence with the pianist Sören Gundermann ». You know like Satie and Monet (I’m not sure, they ever had!). You see, I never doubted that you are an artist.

Il vivait et étudiait (la musique) à Potsdam, tout près de Berlin. Et moi, j’avais depuis longtemps le fantasme d’aller à Berlin. Sur l’invitation conjointe d’un autre Berlinois connu à Varsovie, Philipp (un Allemand d’origine polonaise, comme il y en a énormément), je suis allée 5 jours à Berlin-Potsdam à la fin juin 2007. La mère de Philipp habitait de l’autre côté du lac, et l’autobus pour se rendre au centre-ville de Berlin passait par la forêt. Parce qu’il y a un lac et une forêt à l’intérieur de Berlin! Moi qui venais de Paris, avec ses immeubles tout serrés, tassés entre ses « murs », Paris, cette ville condensée que tu peux traverser à pied du nord au sud en deux heures, j’hallucinais…

Mais c’est bien l’Allemagne, me disais-je. Je connaissais un peu l’Allemagne pour avoir passé, lorsque j’étais adolescente, deux étés à Aachen (aka Aix-la-Chapelle), en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, une ville entièrement bombardée et détruite pendant la guerre. Pas une belle ville, donc; le principal souvenir que j’en garde est celui de l’usine Lindt en face de laquelle on habitait, qui exhalait ses odeurs de chocolat à toute heure du jour. Dès que tu sors un peu de la zone urbaine, en revanche, c’est beau, c’est vert, c’est champêtre, un petit paradis bucolique. Je comprends que le Romantisme soit né ici… (Comme j’ai compris, en allant en Angleterre, comment le gothique avait pu naître là.)

L’Allemagne, pour moi, c’est le pays romantique par excellence. La nature est superbe, tout y invite au lyrisme. (Attention : en France aussi, la nature est magnifique, mais elle a un autre caractère, le caractère français, je crois… Peut-être que je projette, mais, pour moi, la France est plus un pays de contrastes — c’est sans doute pour ça qu’on a l’ego, comme les Américains, parce qu’on a déjà tout chez nous et qu’on n’a besoin de personne!) Et il faut le dire : Berlin, c’est la classe ultime.

Paris, c’est grouillant, c’est sale, étouffant… même la rue de Varenne, qui est nickel, où j’allais tous les mois déposer le journal à « M. le Premier Ministre » (comme s’il s’occupait personnellement du dépôt légal…), c’est étroit, courbe, moyenâgeux. Même le Louvre, où j’aime aller dans la cour carrée, pour m’imaginer un instant que la modernité n’existe pas, baisser les yeux sur les pavés et essayer d’entendre les sabots des chevaux, même le Louvre dans sa splendeur a cet air fouilli, avec ses bouts de diverses époques rattachés les uns aux autres, et écrasé de tous côtés par la ville.

Berlin, non, c’est beaucoup plus vaste, plus monumental, et en même temps ce petit côté underground, avant-gardiste, cool.* Le dernier soir, à Potsdam, nous sommes allé dans une sorte de lavomatic avec des tables et des jeux de société et nous avons joué à Mensch ärgere Dich nicht, un jeu de petits chevaux. Nous avons aussi fait du tourisme, évidemment, mangé des bratwurst, des döner kebab et aperçu un castor dans le parc Sanssouci (« Der Biber segelt! »). Mais ce qui m’a le plus frappée de ce voyage, c’est l’immense gentillesse de mes hôtes, la simplicité avec laquelle Søren surtout s’est occupé de moi, qui débarquais sans avoir rien prévu.

Le premier jour, quand il est venu me chercher chez la mère de Philipp, on s’est assis à table. Il a pris une cuillère qui traînait et il s’est mis à improviser un rythme — à faire de la musique. Il y avait une vieille guitare désaccordée posée dans un coin; il l’a prise et a essayé d’en jouer. Il était comme ça, Søren. Toujours la musique. Où qu’il aille, il pensait à la musique, et il fallait qu’il joue quelque chose. Et le plus étonnant, c’est qu’il n’a commencé à apprendre qu’à dix-huit ans. Il l’a voulu et il l’a fait, voilà. Comme quoi…

En vrai, Søren est pianiste. L’avantage de la guitare, c’est juste que ça se transporte. Une fois, je l’ai accompagné dans un magasin où il a déniché des partitions de Czerny. Et quand je suis allée chez lui, il me semble qu’il s’est excusé, avant de s’empresser de ramasser toutes les partitions qui jonchaient littéralement le sol…

C’est sûr que je suis tombée un peu amoureuse de lui cet été-là, mais d’un amour platonique, puisqu’il avait une copine. Je ne l’ai jamais rencontrée; je crois qu’elle vivait à Frankfurt an der Oder, d’où il était lui-même originaire (probablement la raison de son intérêt pour le polonais). La dernière fois que j’ai eu de ses nouvelles, il m’a écrit qu’ils avaient une petite fille. (C’est à moi de lui réécrire… Il faut que je dépoussière mon polonais…)

J’ai eu deux autres vrais amis hommes avec qui il n’y a jamais eu la moindre ambiguïté, ni de leur part ni de la mienne. Je dirais volontiers qu’il en allait de même avec Søren. Sauf qu’il y avait la musique, sauf qu’il était musicien. Et ne me dites pas : « Ah! vous, les filles, c’est ça : vous craquez pour les musiciens… » Ce n’est pas ce que j’essaie de dire. Il n’y avait pas d’amour sexuel entre nous; seulement, je l’admirais énormément. Alors, forcément, ça ajoute quelque chose. Et peu importe au fond qu’il s’agisse de musique ou autre, c’est toujours beau de voir quelqu’un de passionné, qui suit sa route avec autant de zèle et d’émerveillement.

Je trouvais qu’il était parfait, et cela me rendait heureuse, parce que ça signifiait qu’il y avait bel et bien des hommes parfaits dans le monde, et qu’un jour, je rencontrerais le mien.**

Varsovie, été 2007. Ah! qu’on était jeunes… J’avais le visage tout rond.


* Ce qui ne signifie pas que je trouve Berlin « mieux » que Paris. Vous savez que j’aime les trucs craignos, un peu dégueu… Vivre à Paris est difficile, mais j’y ai tant de souvenirs en même temps; je pourrais vous faire toute la carte, tous les arrondissements juste en vous parlant de ma vie. Au contraire, je connais trop peu Berlin; ce n’est que l’impression fugace d’une touriste que je vous livre.

** Je sais, je sais, personne n’est parfait… Ce n’est pas ce que je veux dire. Pour moi, quelqu’un de « parfait », c’est juste une personne qu’on est prêt-e à aimer telle qu’elle est, pour le meilleur et pour le pire.