Un bilan? Un renouveau? Une pause? Je ne sais pas… une mise à jour

Un jour après avoir publié mon dernier billet, quelques semaines après avoir repris la résolution de publier un billet de blogue par mois, j’ai soudain été frappée par la nécessité d’arrêter de bloguer. Du moins, comme je le fais à présent. Je pourrais continuer, mais cela n’aurait pour moi plus de sens. Soudain, ce blogue n’a plus de sens.

Bien sûr qu’il en a eu. Ces billets, j’avais envie et même besoin de les écrire, pour la plupart. Mais je réalise que, comme tout ce sur quoi je travaille depuis plus d’un an, il s’agit d’une production essentiellement nombriliste, qui correspond à un besoin personnel, de mettre ces choses-là par écrit, et certainement pas à un besoin du monde de lire tout ce que je raconte. D’ailleurs, j’ai toujours affirmé que rendre ce blogue (et mon site d’auteure) aussi peu attractif que possible était une manière de me cacher. Un design minimaliste, pas d’images, des murs de mots…

La dernière personne qui a commenté a dit que mon article était « tarabiscoté ». Et je pense que c’est vrai. En fait, il y a deux semaines, j’ai relu certains de mes anciens articles avant de les partager, et je me suis trouvée presque illisible. La plupart de mes articles, et surtout les plus intéressants, sont à mon avis pénibles à lire. Ce sont des choses que j’ai écrites pour moi et non pour les autres. J’ai fait semblant que c’était pour les autres, j’ai mis des liens ici et là — allez voir à vos risques et périls —, mais rien au fond n’est rédigé d’une façon engageante, et encore moins pédagogique. Encore une fois, je suis la personne froide et hostile qui s’étonne que les gens n’aillent pas vers elle.

Ça me chagrine, parce que je pense honnêtement qu’il y a pas mal de bonnes idées dans tout ce fatras (même s’il y a aussi pas mal de déchets et de trucs dépassés, parce que la pensée évolue; c’est l’autre problème du blogue), mais ce n’est pas du prêt-à-l’emploi, loin s’en faut. Que peuvent faire les gens de ce que je raconte? Même pour moi, ce n’est pas clair.

J’ai peut-être lu trop d’articles sur le marketing… En même temps, je ne dis pas qu’il faut « dumb down » le contenu, ni même le rendre superficiellement attractif par des artifices ridicules et hypocrites. Seulement, nous sommes sur le Web en 2018, et je me pose la question de ce que j’essaie d’accomplir. Pas juste ici, d’ailleurs, mais dans la vie. Si je m’ennuyais, passe encore, mais ce blogue me prend beaucoup de temps, matériel et mental, et ce n’est plus vraiment le fait qu’il ne soit pas rentable qui me gêne, comme en juin, mais le fait qu’il soit inutile.

Voilà : j’ai l’impression de posséder la matière pour écrire quelque chose de bon, et de m’obstiner pourtant à écrire des trucs très médiocres, des trucs que j’ai de moins en moins envie que les gens lisent. (Et malgré tout vous êtes une centaine d’abonné-e-s à ce blogue, je ne vous comprends pas.)

Bien sûr tout cela s’inscrit aussi dans la révision de ma présence sur le Web; je vois que si j’assume le fait d’avoir une image un minimum professionnelle et, oserai-je le dire, sympathique, cela s’accorde de moins en moins avec l’idée de continuer à déverser mes logorrhées obscures dans des lieux repoussants (ou vice versa). Il est possible que je sois juste en train d’envisager d’optimiser ma production pour la rendre plus commercialisable; le problème est que nous vivons dans une drôle d’époque, où nous commercialisons les relations et les sentiments humains. (Un livre comme The Art of Asking, d’Amanda Palmer, représente pour moi la quintessence de ce phénomène).

Ça me dégoûte et en même temps ça m’attire, parce que refuser le mode de socialisation actuel, c’est renoncer à la socialisation, et puis une partie de moi est amorale et veut juste jouer le jeu. Est-ce qu’il y a un jeu bon, est-ce qu’il y a un jeu mauvais? Depuis quel sommet, depuis quel précipice juge-t-on ce qui advient? Finalement, pourquoi est-ce que je trouve ça dégoûtant? Les relations et les sentiments humains, si ce n’est pas le marché qui les gère, c’est un autre principe social; la survie du groupe, peut-être… J’avais commencé à écrire un billet là-dessus, sur le nihilisme de notre époque qui vient de ce que nous avons abandonné la reproduction du social comme fin du social. Notre propre mort comme seul horizon; après nous le néant.

C’est une idée intéressante, mais je n’arrive pas à écrire quelque chose de bien. Or, si j’avais cela comme but : écrire quelque chose de bien sur ce sujet, voilà qui aurait du sens. Il faudrait que je détermine le public, le format, la voie de publication, et il n’est pas sûr que ce blogue serait le plus approprié.

En somme, ce blogue est coincé dans un entre-deux qui ne correspond plus à rien (mais mon site d’auteure est dans le même cas, je vais le refaire entièrement, je crois). Trop visible, trop formel pour que j’ose y publier ou y laisser n’importe quoi — des brouillons, des sales trucs mal dégrossis; mais aussi trop peu accessible, trop hostile pour mettre efficacement en valeur quelque chose qui vaudrait réellement la peine d’être lu (et compris, et partagé, etc.). J’y mets à la fois trop et trop peu de travail; trop pour que j’échappe à la question de ce que ce blogue apporte, objectivement, au monde, mais trop peu pour relever le moindre pari, pour avoir réellement du fond. J’ai des ambitions, des prétentions mêmes, mais derrière, dans les faits, je torche. C’est un peu mon problème éternel.

Tous les gens qui parlent d’échéances pour se forcer à faire le boulot, non, je ne vous suis pas. J’aime mieux prendre mon temps que bâcler et regretter (ou voir simplement sombrer dans l’oubli un résultat sans intérêt); et ce n’est pas par paresse, non, que j’évite de faire ce que j’aime. Je ne veux plus d’échéances. D’ailleurs, je réalise en écrivant cela que je regrette déjà d’avoir organisé un concours, pas pour le concours en soi, mais parce qu’il m’oblige à tenir des temps et des délais et je n’en ai pas envie, moi qui me remettais finalement à écrire mon fichu roman, voilà que je vais devoir m’arrêter de nouveau pour m’occuper de ça.

Donc, non. Je ne vous parlerai plus du futur, ce sera la surprise.

Je réfléchis encore à ce que j’aimerais faire de ce blogue. Une idée : publier des articles en forme de dialogues avec d’autres écrivains, sur des sujets… n’importe quels sujets, mais un seul sujet à chaque fois. Il y a trop d’écho sur cette estrade.


Écrire des personnages « divers » 1/2

1) Introduction : ma démarche

Il existe déjà pas mal d’articles qui traitent de ce sujet, mais la plupart sont en anglais et/ou ne couvrent ou ne coïncident pas forcément avec ma vision des choses. J’ajoute donc ma voix à la polyphonie, et vous en ferez ce que vous voudrez.

a) Une mauvaise raison d’écrire des personnages divers : parce que vous vous sentez obligé-e de le faire, de respecter des quotas, que vous voulez plaire ou présenter un argument de vente à la communauté gauchiste avide de rédemption.

b) Une bonne raison d’écrire des personnages diversifiés : parce que nous existons, parce que nous faisons partie de la réalité, de votre réalité, de votre quotidien, et que si vous feignez de ne pas nous voir, vous pouvez être sûr-e que nous, nous vous voyons très bien — et nous vous retenons. 😉

Je suis une femme d’origine mixte (bretonne et vietnamienne) que les gens prennent souvent pour une Chinoise (y compris les Chinois eux-mêmes). La plupart de mes amis sont des immigrés ou enfants d’immigrés. Je suis aussi hétérosexuelle (c’est du moins l’étiquette que je choisis de revendiquer) et mariée. Ayant par le passé tenté d’écrire un personnage de femme trans qui a viré au désastre, j’entends écrire ce billet en me situant des deux côtés de la barrière : à la fois partie prenante de cette diversité, et extérieure à certaines réalités que j’ai néanmoins la prétention de décrire.

Les difficultés d’écrire des personnages divers, je les ai donc rencontrées aussi bien en tant que lectrice des efforts des autres, qu’en tant qu’écrivaine.

Par « divers », j’entends littéralement tout ce qui sort de la norme culturelle européenne et nord-américaine. Je parlerai plus en détail de la féminité, de l’origine, de l’immigration, de la couleur de peau et du phénotype ethnique, parce que c’est ce que je connais le mieux à titre personnel. Il m’arrivera aussi de schématiser en ne citant que certains aspects de la diversité. Cela n’a pas pour intention d’exclure une quelconque expérience que vous jugeriez appartenir à ce terme parapluie (par exemple, le handicap, l’autisme, les troubles mentaux, le fait d’être gros, etc.).

2) Personnages principaux vs secondaires et « degrés » de diversité

Inclure une certaine diversité dans vos textes n’est pas forcément un investissement. Si vous êtes « Blanc-he cis het » avec un entourage qui l’est majoritairement aussi (sérieusement? où vivez-vous?), je trouve pour ma part plus que légitime que vos personnages principaux reflètent cette réalité, votre réalité. Cela comporte même deux avantages non négligeables : d’abord, moins de recherches et de risque de plantage pour retranscrire un vécu que vous ne connaissez pas, et puis vous laissez le champ libre aux auteurs qui vivent réellement cette diversité, afin qu’ils et elles l’expriment selon leur expérience authentique.

Le plantage n’est pas un crime; cependant, sur de telles questions où subsistent encore beaucoup d’ignorance et de stéréotypes, il y a une responsabilité de l’écrivain-e de ne pas en rajouter une couche gratuitement. Prenez le risque, oui, mais prenez-le en toute conscience, en l’assumant jusqu’au bout.

C’est pour ces raisons que j’ai récemment décidé de reléguer mes personnages LGBTQ à des rôles plutôt secondaires — même si vous savez comment sont les personnages : ils ne nous obéissent pas toujours (ils font parfois leur coming out à notre insu, ou prennent plus de place que prévu)… Ce n’est donc pas une règle ferme, juste un renoncement temporaire à me lancer dans des projets dont le concept central inclurait des héros LGBTQ.

Je pense qu’il faut réfréner notre envie de contribuer à une représentation dont nous ne faisons pas partie, envie que sous-tend toujours l’ignorance ou le déni que cette représentation existe déjà, et qu’elle est déjà portée par les premiers concernés. Avant de se dire qu’il faudrait écrire ces livres, cherchons s’ils ne sont pas déjà là, autour de nous, en attente de notre attention, mais invisibilisés comme le sont peut-être certaines personnes de notre entourage.

Il est donc possible de mettre de la diversité dans vos histoires sans aller au-delà de votre expérience réelle, en la distribuant parmi vos personnages secondaires ou vos figurants, de la même manière qu’elle est distribuée dans la réalité qui vous entoure. Faire cela, ce n’est pas se soumettre aux impératifs de la bienpensance; c’est au contraire résister à l’idéologie et aux projections, c’est être réaliste et honnête.

L’une des choses qui me gosse le plus dans les récits que certaines auteures françaises situent en Amérique du Nord, ce n’est pas qu’elles osent décrire un contexte qui n’est pas le leur et qu’elles connaissent de toute évidence assez mal, mais ce fantasme d’une Amérique blanche qui n’existe à peu près pas, et surtout pas dans les grandes villes. À un moment, dans une ville à minorité blanche, si tous vos personnages et tous leurs amis et connaissances et collègues sont Blancs, c’est soit le club des suprémacistes, soit du foutage de gueule. À Detroit, plus de 82 % de la population est noire. À Baltimore et Memphis, plus de 63 %. À Atltanta, 54 %. À Washington, DC, 50 %.

À New York City, seulement 44 % de la population est blanche. À Toronto, moins de 48 % — et jusqu’à moins de 22 % dans une ville du GTA comme Markham. À Vancouver, moins de 50 %. Les statistiques ne sont évidemment qu’une donnée indicative, vos personnages peuvent venir d’où vous voulez et avoir l’air de ce que vous voulez. Mais il faudrait quand même veiller à ce que le gouffre ne soit pas trop immense entre la réalité et ce que vous décrivez. Car, certes, il y a des quartiers, des ghettos, des communautés qui ne se mélangent pas toujours. Mais « il y a des quartiers, des ghettos, des communautés », ça demeure l’opposé de « il n’y a pas », ce qu’on croirait à lire certains livres.

J’ai l’impression que beaucoup d’auteures francophones élisent un décor américain afin de pouvoir fantasmer en toute liberté, et c’est vrai que les États-Unis sont un peu le Neverland, le pays qui n’existe pas et où l’on ne grandit jamais, où tout est factice et rien n’a de sens. Mais si le but est d’échapper aux tensions raciales et sociales qui caractérisent la réalité, alors, avec les États-Unis, on peut dire que vous êtes mal tombé-e! Pas qu’on ne puisse pas rêver dans l’adversité, au contraire; mais prétendre écrire l’Amérique d’aujourd’hui sans écrire Trump, la PC-ness gone mad et le défi formidable du vivre-ensemble, pour moi, c’est mentir. (C’est aussi pour ça que j’écris de la SFFF…)

Cela ne veut pas dire que vous devez faire de la politique dans vos livres, si vous ne le souhaitez pas. Encore une fois, contentez-vous d’être sincère. Si vous arrivez à côtoyer dans la vie des gens différents de vous sans en faire de la politique, pourquoi devrait-il en aller autrement dans vos livres?

3) En quoi écrire la diversité est un défi? Ne sommes-nous pas tous humains?

Je pense bien sûr que n’importe qui a le droit d’écrire n’importe quel personnage. Si ce n’était pas le cas, je ne rédigerais pas ce double billet, qui a pour but de vous aider à le faire, sinon bien (car je ne me pose pas en juge de ce qu’est la « bonne » représentation), du moins de façon conforme à vos intentions.

Mais non, je ne pense pas que tous les personnages soient aussi accessibles les uns que les autres à n’importe quel-le écrivain-e. Et, spécifiquement, je crois qu’il est plus difficile pour un membre de la population « dominante » de se projeter dans un personnage dont l’expérience est marginalisée, que l’inverse. Concrètement : il est plus difficile pour un homme d’écrire une femme, que pour une femme d’écrire un homme. Il est plus difficile pour un Blanc d’écrire un non-Blanc que l’inverse. Il est plus difficile pour un hétéro d’écrire un homo que l’inverse. Etc.

Ce sont évidemment des généralités; vous pourriez être l’exception qui confirme la règle — mais, en majorité, je soutiens que c’est le cas. Pourquoi? Tout simplement parce que notre culture est saturée du témoignage et du point de vue d’hommes blancs hétérosexuels de classe moyenne ou haute. Dans notre société, on arrive à l’âge adulte en ayant lu tellement de livres écrits par ces mecs-là que, dans nos rêves, on a presque l’impression d’en être. Leur vécu raconté s’est mêlé intimement à notre vécu réel depuis notre plus jeune âge; ils font partie de nous et de notre identité d’une façon qui ne nous quittera jamais.

L’inverse n’est pas vrai. Pas seulement parce qu’il existerait moins d’œuvres signées par des femmes ou des personnes issues de « minorités » — mais aussi parce que ces œuvres sont souvent connotées et confinées à un public féminin, ou de telle origine, ou de telle orientation, etc. Un homme blanc ne ressentira pas le même manque culturel s’il se cantonne à lire des œuvres d’autres hommes blancs (il pourra même se targuer d’une culture très étendue et raffinée), qu’une femme qui ne lirait que des livres écrits par des femmes, un Noir qui ne lirait que des livres écrits par des Noirs, etc.

En d’autres termes, il existe d’une part un récit dominant auquel tout le monde a accès, y compris dans une multiplicité qui permet une compréhension profonde, subtile et variée de ce que signifie être un homme blanc hétérosexuel, et il existe d’autre part des récits marginaux qui, bien souvent, tournent en vase plus ou moins clos entre personnes de la communauté concernée. De là, le désavantage qui frappe, pour une fois, les personnes dont le vécu coïncide au récit mainstream.

Les vécus étant par nature uniques et singuliers, on ne peut pas à mon avis déterminer d’office ni objectivement qui est bien ou mal placé pour raconter quelle histoire. Même si j’ai dû utiliser ces marqueurs pour me faire comprendre, mon objectif dans l’article suivant sera précisément de briser le mythe d’une expérience monolithique de « la femme », de « la femme non-blanche », etc. Je compte donc sur votre bonne foi pour ne pas faire semblant que je vous ai mis dans des cases, et pour faire votre propre tri dans mes propos entre ce qui est pertinent pour vous et ce qui ne l’est pas.

Ainsi, ce n’est pas parce que je suis conceptuellement « non-Blanche » (mais, concrètement, à moitié vietnamienne) que j’ai automatiquement l’intuition de ce que vit une femme noire, par exemple. Pas du tout. À cet égard, je loge à la même enseigne que les femmes blanches… En revanche, parce que j’ai une certaine expérience du racisme et de l’otherization, j’ai peut-être une sensibilité plus immédiate au fait même qu’être une femme noire vient avec des particularités et des complications dans la vie de tous les jours… Reste à déterminer lesquelles et, pour le coup, il n’y a pas de réponse générique one-size-fits-all.

À la prochaine fois pour explorer ça?


Mon premier jet en trois étapes

La toute première fois que j’ai tenté d’écrire un roman — j’avais neuf ans —, j’ai ouvert un cahier et j’y suis allée à la main, uniquement armée d’un stylo. Ça n’a pas duré longtemps (quelques pages). Quand je m’y suis remise, en classe de sixième (française), j’ai essayé d’écrire directement sur l’ordinateur. Nous n’en possédions pas, mais mon père avait droit à un portable dans le cadre de son travail, et je pouvais l’utiliser pendant les périodes où il le rapportait à la maison. (Mes textes étaient enregistrés sur une disquette.)

Cette nouvelle technique m’a permis d’aller beaucoup plus loin dans mes projets. J’ai découvert, non seulement que taper sur un clavier était plus rapide et moins fatigant que d’écrire manuellement, mais aussi que la possibilité de supprimer, de modifier, de tester différentes versions pour les comparer me convenait beaucoup mieux. J’ai toujours été perfectionniste, et écrire à la main me mettait devant l’alternative frustrante de raturer mon texte jusqu’à le rendre illisible, ou de devoir le laisser dans une forme instatisfaisante.

Pour autant, durant toute mon adolescence, j’ai continué à alterner entre les cahiers et l’ordinateur. En effet, nous n’avons eu notre premier ordinateur à nous que quand j’avais presque 15 ans, et encore là, il fallait le partager avec les trois autres membres de ma famille (et écrire dans le salon, au vu de tous). Le papier me donnait la liberté d’écrire où et quand je le souhaitais, sans dépendre de personne. J’y gribouillais aussi mes idées mal dégrossies, mes listes de noms, et mes premières versions pleines de fautes quand j’ai commencé à écrire en anglais. Mon premier brouillon, c’était pour sortir l’histoire, l’enchaînement des actions; puis, en réécrivant à l’ordinateur, j’en profitais pour corriger ma grammaire et mon vocabulaire.

J’ai repris ce fonctionnement en deux temps lorsque j’étais en Pologne (en 2008), et que j’ai sérieusement essayé d’écrire (de la fiction) en anglais pour la dernière fois. Ci-dessus, mon cahier de l’époque.

À part ça, j’avais désormais mon propre ordinateur, et j’ai vite pris l’habitude d’écrire en français directement sur ma machine. Ça va forcément plus vite que d’écrire deux fois plus ou moins la même chose, non? C’est du moins ce que je croyais jusqu’en 2016, quand j’ai repris l’écriture après une pause de plusieurs années. J’étais rouillée, et je connaissais assez bien le milieu pour me rendre compte à quel point j’écrivais lentement. Il y a des gens qui abattent mille mots par heure ou plus, et moi, j’étais là, les yeux dans le blanc de ma page, un mot après l’autre, entrecoupés de longues réflexions — non, finalement, toute cette phrase est nulle, je l’efface…

Et il y avait un côté décourageant dans cette lenteur, un côté stressant dans cet écran immobile et trop lumineux qui me renvoyait dans la face, sans jamais ciller, la preuve de mon incapacité. Puis Chloé Duval m’a parlé de Rachel Aaron. Et la façon de faire de cette auteure américaine, même si j’ai dû l’adapter un peu, a changé la donne. Oui, elle m’a vraiment débloquée. Et c’est de ça que je veux vous parler aujourd’hui.

En gros, pour les personnes qui ne lisent pas l’anglais (sinon, je vous invite à cliquer le lien ci-dessus et à lire tout l’article), Aaron évoque trois approches de l’écriture qui ont boosté sa productivité. Le temps — c’est ce qui est le moins pertinent pour moi (j’ai peu de marge de manœuvre en la matière) — revient à tester différentes plages horaires (moment de la journée, longueur des sessions, lieu de travail) pour déterminer celles où vous êtes le plus efficace. Par exemple : matin, après-midi ou soir? à partir de combien de temps adoptez-vous votre rythme de croisière? jusqu’à combien d’heures d’affilée êtes-vous capable de maintenir le rythme? écrivez-vous mieux chez vous, dans un café, ailleurs? Une fois que vous saurez tout ça, essayez au maximum de prévoir vos heures d’écriture en fonction des critères qui vous sont favorables.

Ensuite, il y a l’enthousiasme. On écrit plus facilement (et plus vite) ce qu’on aime… et, comme le monde est bien fait, cette passion est aussi ce qui rendra vos écrits authentiques et accrochera votre lectorat. Donc, au lieu de penser en termes de ce que vous « devriez » écrire, fiez-vous à votre enthousiasme. Si une scène prévue ne vous enthousiasme pas, elle est peut-être nécessaire, mais pas en l’état! Cherchez l’angle, l’élément qui la rendra passionnante à vos yeux, et elle s’écrira toute seule.

Enfin, le facteur le plus important est sans doute la connaissance. C’est-à-dire savoir à l’avance ce que vous allez écrire. Pour moi, cela n’était pas évident, car je me considère plutôt comme une écrivaine jardinière (pantser). Si j’ai un plan trop précis, écrire une histoire que je connais déjà m’ennuie. J’ai besoin de découvrir et d’être surprise par ce qui arrive comme si j’étais une simple lectrice de ma propre histoire. Et pourtant, c’est ce conseil qui a véritablement révolutionné ma pratique d’écriture.

À la base, Rachel Aaron suggère simplement de noter au brouillon, schématiquement, l’enchaînement des différents éléments d’une scène — notamment les actions, ou les arguments échangés dans un dialogue. Peut-être cela vous suffira-t-il aussi. Pour moi, cela n’était pas assez. Si je suis perfectionniste quant à la forme, si j’écris toujours de façon linéaire (du début du roman à la fin), ce n’est pas juste par rigidité psychologique ou par obsession stylistique. C’est parce qu’il ne faut parfois qu’un mot de travers pour déclencher une série de catastrophes…

Pour moi, les évènements interviennent dans une fiction selon une séquence strictement logique. J’ai besoin d’avoir une idée très précise de ce qui s’est passé avant pour en déduire ce qui se passera après. Et cette précision ne passe que par les mots que j’utilise. Je m’interdis, par exemple, de faire réagir un personnage avec colère, si ce qu’a dit son interlocuteur ne justifie pas, à mon sens, cette colère. Il peut s’agir d’un mot, bien ou mal employé, qui provoquera indignation, rancœur ou, au contraire, empathie… Ce n’est pas la même chose!

Il faut donc que chaque mot soit juste, et à sa place. Si un mot est flottant, incertain, s’il peut être sujet à réécriture, alors toute l’histoire qui suit et qui y est suspendue est sujette à devenir caduque. C’est terrible. C’est insoutenable. Or, trouver tous les mots justes et les mettre à leur place tout en improvisant à partir de zéro devant son écran d’ordinateur, voilà qui est une gageure… L’idée de Rachel Aaron, en somme, est de décomposer les différents défis compris dans l’acte d’écrire, notamment les éléments objectifs d’une part, et le choix des mots et des expressions de l’autre.

Ma façon concrète de m’y prendre, actuellement, tient en trois étapes. La première étape est dans ma tête. J’ai une espèce de plan vague et changeant pour mon roman, mais, même si je n’en ai pas, la question de départ est : qu’est-ce qui vient maintenant? Quelle est la scène qui s’impose? (À noter que, dans ma tête, je ne procède pas toujours linéairement. C’est juste au moment de l’étape finale, soit la formalisation des scènes à l’ordinateur, que je respecte scrupuleusement l’ordre chronologique.) Et là, je visualise, je tâtonne, je teste, je recule, je change jusqu’à ce que ça me plaise. Il y a des bouts que je « rédige » dans ma tête, mais les descriptions restent souvent visuelles, et les premières versions de mes dialogues sont généralement en anglais.

Par rapport au plan, c’est le moment où je dois définir tous les détails concrets. Par exemple, si mes protagonistes sont censés se disputer, c’est à ce stade que je détermine le sujet précis de leur dispute, l’élément déclencheur, les circonstances. La dernière chose que je veux, c’est de devoir réfléchir à cela devant mon ordinateur, alors que l’heure tourne et que la page blanche me nargue — c’est presque une garantie de se rabattre inconsciemment sur la première idée qui vient, qui risque fort d’être un cliché, un stéréotype et, en tout cas, n’a aucune raison d’être la meilleure. Cette première étape, purement mentale, peut se faire en parallèle de toute activité non intellectuelle, comme marcher, être coincé-e dans les transports en commun, faire le ménage ou la vaisselle.

En général, une page de format lettre ou A4 me fournit matière pour environ 3000 mots.

Dès que je tiens les éléments concrets de ma scène, ma deuxième étape est de les noter sur une feuille. Pourquoi passer par le papier, alors que la scène est dans ma tête? Parce qu’il y a beaucoup de choses dans ma tête, et que le seul fait de reconstituer toute une scène (voire deux, trois ou quatre; je prends parfois beaucoup d’avance) de mémoire est un effort en soi. Or, le mot d’ordre est : décomposer. Lors du brouillon sur papier, je fais cet effort d’extraction, mais sans me mettre aucune pression quant à la forme. La syntaxe est déglinguée, c’est plein de répétitions; si je ne trouve pas un mot, je mets une approximation ou le terme en anglais, j’abrège, et d’une manière générale, je n’inclus que ce que je suis susceptible d’oublier.

Le but est de fixer un squelette que je remplumerai au moment de l’étape finale. Il m’arrive aussi de ne pas me souvenir de tout lorsque je rédige à la main, mais je ne m’en soucie pas. Si je me rappelle quelque chose plus tard, j’ajoute une astérisque et je le note plus loin. Parfois, ça ne me revient qu’une fois devant l’ordinateur, ou bien je pars finalement dans une toute autre direction, et c’est là aussi l’intérêt d’une étape supplémentaire : plus j’ai d’occasions de repasser sur ma scène, plus j’ai de chances de la rendre exacte. Enfin, avoir un brouillon au papier est aussi une solution logistique au fait que je ne peux pas travailler sur l’ordinateur lorsque mon fils (4 ans) est dans les parages. Ça me permet de mettre à profit des petites fenêtres de temps libre qui seraient autrement perdues.

Quant à la dernière étape, elle est la plus évidente : sur la base de mon brouillon, je tape à l’ordinateur une version lisible et complète de ma scène. On en est alors à la troisième itération de la même chose; vous vous demandez peut-être si je n’en suis pas lassée. Eh bien, non! C’est là le pouvoir magique de l’enthousiasme. Je ne l’ai pas raconté ici, mais il y a deux semaines encore, après un accès de panique — mon roman publié vaut-il quelque chose? les gens qui m’en ont dit du bien ne l’ont-ils fait que pour me faire plaisir, ou parce qu’ils ont des goûts de chiotte? —, j’ai voulu en relire un bout, et je me suis à nouveau couchée après minuit parce que je n’arrivais pas à m’arrêter.

J’aime tellement ce que j’écris, je trouve ça tellement excellent, que me le raconter encore et encore est un plaisir dont je ne me lasse pas. (Oui, je sais, c’est très bizarre. Je ne prétends pas l’expliquer.) À titre de comparaison, quand je retombe par hasard sur mon roman med-fan de 2016 (jamais publié), j’ai honte, je me dis : Oh la la, cette tournure est tellement maladroite… et là, ce passage, ça ne veut carrément rien dire… Donc, non, je n’aime pas tout ce que j’écris, loin de là. (Sinon, je n’en serais pas à la cinquième réécriture d’un roman commencé il y a un an…) Mais, une fois que j’ai trouvé le truc qui me plaît, j’ai l’impression que ça me plaît à vie. Je m’y vautre, je m’y complais…

Bien sûr, j’ai conscience qu’il y a des écrivain-e-s dont la méthode est à l’opposé de la mienne, et peut-être trouverez-vous mon processus aussi hérétique que me paraît le vôtre (écrire les scènes dans le désordre, par exemple, ou tout réécrire après avoir mis le point final). C’est ça qui est amusant! J’espère en tout cas avoir satisfait votre curiosité et, qui sait, vous avoir inspiré de quoi expérimenter à votre tour.


Chroniques de l’indésphère : Cyberpunk Reality

Après une longue interruption, je reprends mes critiques d’œuvres autoéditées. Étant donné que j’avais promis d’en acheter et d’en chroniquer une par mois, je suis très en retard… Mais je vais essayer de me rattraper doucement.

Cyberpunk Reality est un type de livre encore différent de ce que j’ai pu présenter jusqu’ici, puisque ce n’est pas de la fiction. C’est un genre d’essai, basé à l’origine sur une série d’articles de blogue, mais réellement retravaillé et complété de manière à constituer un ouvrage (contrairement à certains livres qui se contentent de copier-coller ou presque; j’en ai déjà vu). Son auteur, Saint Épondyle, gravite dans des cercles que je « fréquente » sur le Web, et ça m’a pris soudain au printemps, une petite crise de SF et j’ai voulu découvrir ce livre.

Je l’ai commandé en papier. C’est une toute petite chose mignonne d’environ 90 pages. La présentation est soignée, correcte et adaptée au format livre, c’est bien corrigé. Le seul bémol, c’est la qualité de l’impression. En fait, en y regardant de plus près, je me demande si ce n’est pas une erreur du fichier PDF, qui n’est peut-être pas réglé sur le bon noir (ou noir et blanc), parce que ces minuscules picots blancs ressemblent comme deux gouttes d’eau à un problème que j’avais eu avec ma première publication imprimée et sur lequel je me rappelle m’être arraché les cheveux (la solution était très simple en soi, mais très difficile à trouver).

De quoi parle ce livre? De cyberpunk, vous l’aurez deviné. Mais pourquoi « reality »? Eh bien, parce qu’au fil de chapitres, qui abordent chacun un aspect spécifique du cyberpunk (un contexte urbain dystopique, l’intégration de la technologie à la vie humaine, la critique du pouvoir politico-économique, etc.), l’auteur ne se contente pas de décrire le genre ou de l’analyser. Son objet est davantage d’exposer les parallèles entre des œuvres fictives, aussi bien littéraires que cinématographiques, et la réalité qui s’est avérée, que nous vivons actuellement.

Comme souvent en anticipation, les auteur-e-s ont du mal à prédire les modalités que prendront les évolutions technologiques, voire sacrifient la banalité du progrès à des soucis esthétiques. Toutefois, certaines logiques sociétales à l’œuvre depuis les années 1970 n’ont fait que s’accentuer, et ceux qui ont su les percevoir ont parfois frappé très juste dans leur vision du futur. Saint Épondyle vous démontrera ainsi que vous êtes (probablement) un cyborg — cela n’a juste pas l’air aussi spectaculaire que dans les films…

Il n’y a pas dix mille choses à dire sur ce livre sans vous le spoiler, d’autant que je l’ai trouvé très bien. Je n’ai pas fait de grandes découvertes avec cette lecture, je n’ai pas eu d’épiphanie, mais j’ai adhéré du début à la fin. Voilà un livre qui exprime assez précisément ce que je pense, tout en restant très accessible, très facile à lire. Par sa brièveté, il s’apparente davantage à une première approche, à un défrichage ou une vulgarisation. Cela dit, c’est déjà tout un art de réussir à condenser de manière claire et compréhensible des sujets aussi foisonnants et chargés.

À conseiller, donc, aux personnes qui voudraient en apprendre davantage sur le cyberpunk (dont j’étais) et commencer à explorer sa pertinence en regard de la réalité, notre réalité. À mon avis, Cyberpunk Reality relève haut la main le modeste pari qu’il s’est fixé, et pour une première publication, je le trouve très prometteur, plein d’un potentiel dont on aura plaisir à suivre le développement.

Vous pouvez également retrouver les écrits de Saint Épondyle sur son blogue, Cosmo Orbüs.


Vivre de sa plume : bilan 3e trimestre

Le 22 janvier 2018, j’ai publié les premiers épisodes de mon premier roman (l’intégrale était uniquement disponible sur mon propre site Web dans un premier temps; je l’ai ajoutée le 15 février sur toutes les plateformes). Chaque trimestre, je fais le point sur les ventes, pour les comparer à mon objectif personnel de vivre un jour de ma plume. Vous pouvez lire mes bilans précédents ici et ici.

1) Ventes au 30 septembre

Le total de mes revenus issus du roman atteint 1387,18 €. Là-dessus, la vente de l’intégrale seule représente 1138,91 €. (Les chiffres sont en euros parce que mon distributeur est en France et me paie en euros.)

Le premier épisode (à découvrir gratuitement) a désormais été téléchargé 1987 fois, dont 761 fois sur l’iBookstore et 689 fois sur Amazon. J’ai vendu 201 exemplaires de l’intégrale, dont 142 sur Amazon, 24 chez Apple et, pour la première fois, un sur mon propre site (merci Jess!! :-)). En termes de proportions, les ventes Amazon ont davantage ralenti dans ce dernier trimestre que celles de l’iBookstore.

L’épisode 2 enregistre un total de 121 ventes, dont 68 via Amazon et 34 via l’iBookstore. À compter de l’année 2019, j’ai décidé de retirer les épisodes individuels 3 à 11 de la vente. Ils seront remplacés par trois compilations de trois épisodes chacune.

2) Analyse et réflexion

Déjà, vous me permettez : 200 ventes pour mon roman? Youhou!!! Ça ne représente rien en soi, on n’arrive pas encore à l’équivalent du salaire horaire minimum, mais c’est rond et ça claque quand même pas mal… Enfin, 200, quoi! Merci.

À part ça, comment se fait-il que plus de téléchargements du premier épisode chez Apple correspondent à moins de ventes finales, par rapport à Amazon? Est-ce qu’on peut émettre l’hypothèse selon laquelle le taux de conversion est plus fort chez Amazon (plus de 20 %) que chez ses concurrents (à peine plus de 3 % chez Apple)? C’est-à-dire que les acheteurs/-ses Amazon seraient plus susceptibles de passer à l’achat après avoir été appâté-e-s, ou avoir manifesté de l’intérêt. Si c’est le cas, c’est un point de plus pour la multinationale de Jeff Bezos…

À titre de comparaison, le troisième revendeur chez qui le premier épisode compte le plus de téléchargements est Leclerc, avec 102 — au niveau des ventes de l’intégrale, on est à 4 (3,9 %). Chez Bookeen, avec 90 téléchargements pour 6 ventes, on obtient un taux de 6,6 %. Cultura, 60 pour 2, on retombe dans les 3 %. Google Play est l’autre plaisante exception : avec des chiffres de 37 et 6, on culmine à 16 % (en même temps, l’échantillon est faible, donc à prendre avec des pincettes).

Bref, il semblerait qu’Amazon jouisse de deux arguments de poids pour des auteur-e-s comme moi : non seulement il occupe une grosse part du marché des livres numériques, mais les personnes qui utilisent le site achètent pour vrai. Ce ne sont pas des freeriders ou freeloaders, uniquement à l’affût de l’ebook gratuit ou de la bonne promo. (Je n’ai encore fait aucune baisse de prix depuis la mise en vente de mon roman.)

Au stade où nous en sommes, ce n’est plus seulement Amazon lui-même qui crée son propre succès, mais les gens qui le choisissent. Et la question, c’est : quel contrepoids propose-t-on? Quel soutien sonnant et trébuchant offre-t-on aux écrivain-e-s pour les convaincre qu’Amazon (et surtout l’exclusivité Amazon, via KDP Select) n’est ni la seule ni la meilleure solution?

Je me suis engagée cette année à acheter environ un livre autoédité par mois (ce qui n’est sans doute pas assez, mais je lis peu ces temps-ci), et la moitié d’entre eux n’est d’ores et déjà disponible que sur Amazon. La bataille est-elle déjà perdue? (Pourtant, je m’obstine, trimestre après trimestre.) Les dés sont-ils pipés, parce qu’on ne peut pas espérer gagner sur le terrain financier avec des bons sentiments? (Ça s’appelle aussi « la limite de la gauche réfo ».)

3) Promotion

De mon côté, la nouveauté de ce dernier trimestre, c’est que j’ai décidé de promouvoir mon livre… en tout cas, d’utiliser des outils que j’associe à la promotion. Ainsi, je me suis créé une page Facebook et un compte Wattpad (vous pouvez même me suivre sur Instagram, que j’utilise pour l’instant surtout comme retoucheur de photos pour Facebook — tout ce que je publie sur Insta est aussi partagé sur ma page). Pourquoi ce changement de cap?

En réalité, j’essaie de rester fidèle à ma ligne « antipromotionnelle », dans le sens où je ne considère pas cette présence en ligne comme autant de moyens de vendre mon livre. L’instant où je me laisserai aller à espérer que mes abonné-e-s passent à la caisse, je sais que je me prendrai un mur violent dans la face… Ces pages et comptes ont un tout autre but : communiquer sur mon activité. Je le fais déjà ici, mais d’une manière toujours assez abstraite, théorique, voire anonyme. Forcément, c’est plus confortable. On ne se mouille pas. On n’offre pas son travail au regard et donc à la critique de ses interlocuteur-ices.

Au fond, je me suis rendu compte qu’une partie de mes positions contre la promotion n’avaient rien de rationnel, et relevaient au contraire de mes propres appréhensions et travers. Ne pas se livrer, ne pas donner de sa personne, ne rien laisser dépasser qui me mettrait en péril, ou que quelqu’un pourrait utiliser contre moi. J’ai toujours vécu d’une façon assez autarcique (dans le genre I Am Rock, de Simon & Garfunkel, vous voyez?), sans forcément m’en rendre compte, parce que j’ai aussi une tendance contradictoire à l’oversharing

Or, que vaut la vie si on ne prend pas de risque, si on ne se rend jamais vulnérable? Ça fait quelque temps que je constate mon incapacité à réunir une communauté autour de moi, et je croyais m’y être résignée. Comme on se connaît mal, hein? Moi, me résigner à quoi que ce soit? Laissez-moi rire! Surtout, j’ai soudain compris que, si j’avais du mal à m’entourer, à créer des liens, cela venait sans doute d’abord de moi et de ma difficulté à donner aux autres — à donner vraiment, sans peur de ce qu’illes penseront, sans ce besoin panique de réciprocité sans laquelle j’ai l’impression de valoir moins que rien…

Pour résumer, l’autopromotion comme thérapie? Apprendre à parler de soi, apprendre à parler aux autres, non parce qu’il le faut ou parce que j’en verrai les retombées en argent ou en célébrité, mais parce qu’à quoi bon écrire si on n’arrive pas à être humaine? Je me suis longtemps raccrochée à ce rêve d’écrire et de publier pour échapper à la vie réelle, mais la vérité, c’est que les livres n’ont aucun sens pour moi s’ils ne parlent pas de la vie, s’ils ne m’aident pas à retourner à la vie… J’ai besoin de cette dialectique.

À quoi bon Proust, à quoi bon savoir ce que faisaient et pensaient des humains si on ne vivait plus avec eux?

— Albert Cohen, Belle du Seigneur


Contre le syndrome de l’imposteur

Il y a plusieurs mois, je décrivais avec enthousiasme ma découverte d’un état d’esprit où je me sentais enfin sincère, authentique dans mon écriture (lire Quand on n’aime pas ce qu’on écrit… / Trouver sa « voix »). J’ai terminé le texte sur lequel je travaillais à l’époque, puis, toute fière, je l’ai fait lire à trois personnes différentes. Aucune n’a aimé. J’étais atterrée.

Pas tant à l’idée d’avoir pu pondre un mauvais texte — je ne me crois pas si bonne! — qu’à celle de ne l’avoir pas du tout anticipé, au contraire. J’avais cru à ce texte. J’avais cru très fort qu’il était bon. J’avais eu du plaisir à l’écrire. Et, par-dessus tout, j’avais été convaincue que ce que j’avais plaisir à écrire, d’autres ne pouvaient qu’avoir plaisir à le lire… En somme, ce n’était pas mon échec en tant que tel qui me perturbait, mais l’effondrement de mes certitudes, de mes repères. Pendant des mois, j’ai oscillé entre deux perspectives également douloureuses et également insatisfaisantes :

1) Mon ressenti est valable, et on ne peut pas plaire à tout le monde.

Après tout, même les chefs-d’œuvre de grand-e-s écrivain-e-s auront toujours leurs détracteur-ices. Ce que j’écris est peut-être trop unique, trop singulier pour plaire et parler à un grand nombre de personnes. Et penser cela ne se limite pas à se prendre pour un génie incompris; il se trouve que, dans la vraie vie, la plupart des gens me trouvent réellement étrange, anormale, et me fuient. Si mon œuvre me ressemble, est-il étonnant qu’elle connaisse le même sort?

Sauf que les faits ne collent pas. Ce n’est pas une, ni deux de mes lectrices qui n’ont pas aimé, mais les trois! Et ce sont des lectrices que j’ai choisies et que je respecte : ni trop difficiles, ni en dehors de mon lectorat-cible, et pas non plus formatées au point de n’aimer qu’un seul type d’histoires. En d’autres termes, leurs arguments n’étaient pas de la pisse de chat, du genre « le héros est plus petit que l’héroïne, ça casse le fantasme » (véridique : mon héroïne fait 5’9" et mon héros, 5’8"). Non, j’ai bien compris qu’elles n’avaient simplement pas « accroché » — une possibilité d’autant plus sérieuse que c’est le reproche le plus fréquent que je fais moi-même aux livres autoédités.

De plus, cela aurait certainement sauvé mon orgueil de pouvoir me draper dans ma dignité offensée, de m’enfermer dans ma tour d’ivoire; sauf que c’est le contraire de ce que l’art représente pour moi et de ce que j’attends de la vie. À savoir : témoigner, partager, toucher un public. Si c’est pour faire doublon avec l’incompréhension et la solitude auxquelles je me heurte déjà au quotidien, à quoi bon me donner tout ce mal? Pour moi, écrire de la fiction est précisément une façon de communiquer tout ce que je ne parviens pas à exprimer autrement. Qu’il y ait réception et bonne réception est crucial; c’est ce qui donne son sens au processus entier.

2) Mon ressenti n’est pas valable, et les autres savent mieux que moi ce qui est bon.

Il est impératif de se rappeler que les lecteur-ices n’ont accès qu’au résultat, et ne critiquent donc jamais nos intentions réelles. Nos intentions peuvent être excellentes, mais c’est tout l’art de réussir à les rendre intelligibles à d’autres! Aussi, il est difficile pour un-e auteur-e d’être objectif/-ve quant au résultat, car, à l’inverse, nous ne pouvons faire abstraction de l’intention qui le sous-tend. Ainsi, je ris souvent de certaines de mes phrases que je trouve très fines, parce qu’elles contiennent des références subtiles à des anecdotes connues de moi seule — mais il est évident qu’aucun-e lecteur-ice ne pourra y trouver la même richesse d’interprétation.

Tout cela, je l’accepte. Mais de là à songer que mon jugement ne vaut rien! Que même une conviction intime et profonde peut être à ce point à côté de la plaque! Cela non plus ne sied pas à ma vision de l’art. Car, si les autres savent mieux que moi ce qu’il aurait fallu écrire, alors ce sont elleux, les vrai-e-s artistes, et pas moi. Si je ne suis qu’une exécutante au service des attentes du lectorat, si je n’ai pour m’orienter que les opinions de la foule, alors je n’appelle plus ça de la littérature, mais de la rédaction commerciale. Et cela ne m’intéresse pas (pas pour tout l’or du monde).

J’étais donc prisonnière de ce dilemme, lorsque quelqu’un a reparlé du syndrome de l’imposteur, et qu’une illumination m’a saisie.

Depuis que j’ai entendu parler du syndrome de l’imposteur, je m’en méfie. Et depuis que tout le monde semble s’y reconnaître, cette idée a perdu tout intérêt à mes yeux. Quelle peut être la pertinence d’un concept aussi englobant? Toutefois, ce n’est que récemment que j’ai compris ce qui me hérissait : cela instaure une distance entre notre ressenti (de n’être pas légitime, de n’avoir pas les compétences, de risquer d’être démasqué-e) et une réalité supposée. Le syndrome de l’imposteur ne dit rien d’autre que : rien de ce que vous ressentez n’est valable; vous devez vous tromper.

Et le remède préconisé contre ce fameux syndrome consiste à refouler notre instinct, nos sentiments, à les dévaloriser (drôle de façon de se revaloriser, soi-disant), et à s’auto-persuader d’autre chose. Je trouve ça absolument atroce et délétère, et ne peux imaginer rien de bon à la clé, qu’un combat perpétuel contre soi-même, et une existence tributaire des applaudissements d’autrui et des accomplissements « objectifs » (par exemple, avoir publié un livre à compte d’éditeur et/ou qui s’est vendu à X exemplaires vs avoir publié un livre dont on est personnellement, réellement heureux/-se en dépit de toute raison).

Pourtant, j’ai vécu la dépression; je sais parfaitement que tous nos ressentis ne sont pas valables, et qu’il faut parfois se contenter de les écraser, de les surmonter. En fait, le syndrome de l’imposteur, je l’ai connu, par rapport à la vie même : l’impression d’être un gâchis de matière et de gaspiller l’oxygène des autres, avec le syndrome du Christ en sus — ma mort sauvera l’humanité. Oui, mais. Je ne me suis jamais reposée sur l’opinion des autres, sur des raisons « objectives », et surtout pas sur un article du Web qui prétendait m’expliquer ma maladie, pour décider que j’avais le droit de vivre.

Du reste, si ç’avait été le cas, j’aurais sûrement fini par faire une TS comme tou-te-s les autres. Mais je ne l’ai pas fait, parce que j’avais passé un marché avec moi-même. Je ne sais pas à quoi ressemble la dépression chez les autres; chez moi, ça se déclarait par épisodes. Pendant plusieurs jours, jusqu’à quelques semaines, une sorte d’interrupteur faisait passer toutes mes pensées du jour à la nuit. C’était comme un démon qui aurait pris possession de mon esprit, un virus qui aurait corrompu mes données. Ma raison fonctionnait à l’envers, tous mes raisonnements conduisaient inexorablement à la mort (c’est pourquoi je n’ai qu’une considération limitée pour la raison humaine, et que je n’y identifie pas l’intégralité de mon être — je sais qu’elle peut se retourner contre moi et ordonner ma propre destruction).

Si bien qu’il m’est souvent arrivé de me demander : comment savoir qui je suis véritablement? Comment puis-je être sûre que la vraie « moi » est celle qui veut vivre, plutôt que celle qui veut mourir? Après tout, les deux logent dans mon cerveau, les deux logent dans mon corps. La vérité, c’est que je ne le sais toujours pas, pas d’une façon irréfutable. Tout ce que je sais, c’est qu’en moyenne, je veux plus souvent vivre que je ne veux mourir. Et, surtout, que je suis heureuse quand je veux vivre, alors que souhaiter mourir est toujours à la fois résultat et cause d’une grande souffrance. Et moi, je ne suis qu’humaine, je suis programmée à chercher la lumière, à chercher le bonheur…

En réalité, ce sont nos raisonnements qui nous trompent. Ceux qui nous disent : tu n’es pas compétente, donc tu ne mérites pas d’être écrivaine. Mais nos ressentis… non, jamais, je ne crois pas, pourvu qu’on sache les écouter et les comprendre. Ainsi le ressenti qu’est la souffrance est-il une vérité plus haute que le raisonnement qui nous mène à la mort; et si l’on était bon-ne avec soi-même, et compréhensif/-ve, on saurait écarter la pensée parasite, autodestructrice, mais sans se flageller pour le ressenti légitime — et, au contraire, l’on saurait se consoler, s’aimer dans la douleur. On saurait se dire : tu n’es pas compétente, mais ton désir d’apprendre t’honore, et il sera récompensé. Sois patiente, bientôt la lumière.

Je n’aime pas le syndrome de l’imposteur, parce qu’il jette le bébé avec l’eau du bain. Il est normal de souffrir; pourquoi les gens ne veulent-ils pas souffrir? Il n’est pas normal de vouloir se tuer à chaque fois que l’on souffre — c’est là qu’est la vraie maladie. Or, à notre époque, on supporte de moins en moins de souffrir, on a de plus en plus de mal à trouver en soi-même une façon de vivre la souffrance; aussi l’on préfère chercher le moyen d’éliminer la souffrance, perçue comme la racine du mal. Si vous doutez de votre art et que cela vous mène aux conclusions les plus fantasques (je ne suis pas légitime!), cessez de douter, et cela vous guérira. Cessez de penser, cessez de ressentir, au fond; c’est plus commode.

Cette vision du monde est si prégnante qu’on s’y laisse piéger, malgré tout notre esprit critique. J’ai repensé à mon texte raté, et me suis rendu compte avec stupéfaction de la chose suivante : ce n’est pas vrai que je le crois excellent, dépourvu de fautes, et que je n’ai jamais douté. Ce n’est pas vrai. Pourquoi me suis-je raconté ce récit, pourquoi m’y suis-je accrochée? Mais parce que nous respirons la religion de l’anti-critique, parce que le doute est traité comme une boîte de Pandore, parce qu’il est interdit de se juger. Parce que la raison a plus de prestige que le cœur, et qu’on attribue toujours le défaut de la première à une faiblesse du second.

(Même dans les courants d’inspiration féministe où l’on prétend réhabiliter le ressenti, cette réhabilitation est souvent sélective, limitée aux ressentis qui viennent confirmer la théorie toute-puissante. Si votre ressenti est contraire à la grille d’analyse accréditée, vous êtes certainement aliéné-e, contaminé-e par le système d’oppression en vigueur.)

J’avais pourtant eu du plaisir à écrire ce texte. En gros. Cela n’était pas un mensonge. Cependant, ici et là, des doutes et des questions affleuraient. C’est un peu trop « tell » et pas assez « show », non? Est-ce que j’écris trop de dialogues inutiles? Comment concilier les défauts concrets de mes héros avec la nécessité de les rendre suffisamment attachants, attirants? Mais je me reprochais d’être perfectionniste — le mieux est l’ennemi du bien. Je me reprochais de chercher des prétextes pour ne pas écrire, de trop analyser, de trop réfléchir (péché mortel dans notre civilisation de la jouissance!). De ne pas avoir confiance en moi. D’être faible, alors qu’il faudrait agir.*

Voilà bien le système qui modèle nos comportements en dépit de nous-mêmes. J’ai beau haïr l’idéologie productiviste, je sais bien que les velléitaires — celleux qui pensent à écrire plutôt qu’illes n’écrivent — sont universellement conspué-e-s, moqué-e-s, et que seul-e-s celleux réussisant à produire un manuscrit fini ont droit aux lauriers des vainqueurs. C’est pourquoi, lorsqu’un doute frémit à la surface de notre conscience, menaçant d’arrêter net notre bel élan d’écriture, il est plus facile de le faire taire que de lui prêter une oreille attentive. Or, tout doute mériterait une oreille attentive, d’être pris au sérieux, d’être cajolé même, car qu’est-il sinon la manifestation de notre cœur, de notre singularité d’artiste?

Écouter ses doutes, laisser parler notre critique intérieur, envisager qu’on fait de la merde, qu’on n’est pas à la hauteur, ce n’est pas manquer de confiance en soi — au contraire, c’est se faire suprêmement confiance. Au fond, nous n’avons pas besoin de bêta-lecteur-ices. Nous savons déjà tout. Nous sentons déjà tout, même quand nous ne savons pas l’expliquer. Allons, laborieux/-ses accoucheurs/-ses de prose… courage! Voici un secret : le bonheur n’est pas d’être doué-e ou compétent-e, ni d’avoir du succès, ni de « mériter » quoi que ce soit; c’est de trouver ses propres solutions à ses propres problèmes.


* En fait, l’on aurait tort de réduire l’action à l’alignement de mots et, plus généralement, à l’agitation des corps; et quand je parle d’action comme valeur masculine, je crois qu’il y a plus d’action dans une réflexion bien menée que dans n’importe quels mouvements vains.