Chroniques de l’indésphère : Soir d’orage

J’ai eu un peu d’hésitation à entamer cette chronique, parce que je suis moi-même sous le coup d’un retour qui m’a été fait sur un de mes propres textes (qui, de surcroît, partage quelques points communs avec Soir d’orage, dont le fait de relever de la romance contemporaine, avec des héros qui, du moins en apparence, ont « réussi » et mènent la belle vie). Néanmoins, j’avais annoncé dès ma première chronique que je me lançais là-dedans en ayant conscience que l’on pouvait me « rendre la pareille »; aussi n’est-ce pas le moment de se décourager, au contraire! Et si cela peut m’aider à relativiser mes propos et opinions, grand bien me fasse.

À ce sujet, un mot : beaucoup d’auteur-e-s disent préférer, voire n’accorder de foi qu’aux critiques argumentées ou « constructives ». Pour ma part, sans surprise, je soutiens exactement l’inverse. « J’aime, j’aime pas » est la seule partie d’un avis qui est fondée sur le roc, et dont la véracité ne fait aucun doute. Tout le reste n’est qu’interprétation et suppositions, et l’on sous-estime beaucoup, à mon sens, la difficulté de cet art qui consiste à tenter le diagnostic d’un symptôme.

Ainsi, le fait que mon texte n’ait pas été bien reçu est la seule donnée devant laquelle je me rends sans condition; mais pour ce qui est des raisons avancées, je crois qu’il faut garder sa réserve. Je parle de cela ici parce que, précisément, je m’apprête à formuler au sujet de Soir d’Orage un argument qui contredit ce qu’on m’a suggéré. Cela signifie-t-il que j’ai raison? Cela signifie-t-il que j’ai tort? À tout le moins, il me semble que cela jette un voile sur toute prétention à expliquer pourquoi, dans un texte, quelque chose fonctionne ou ne fonctionne pas.

Soir d’orage est, donc, une romance contemporaine autoéditée. J’ai découvert son auteure, Sybil Lane, une Française, après que celle-ci a publié un hyperlien vers un de mes billets. Ce qui est intéressant avec ce roman (court), c’est que mon jugement global est, cette fois, diamétralement opposé à ce que j’ai pu exprimer dans mes deux premières chroniques (Le Déni du Maître-Sève et Tueurs d’anges). Sur la forme, déjà, c’est un livre qui crie « autoédition » : le texte comporte pas mal de fautes — pas assez pour gêner la lecture, mais assez pour prouver qu’il n’a pas été corrigé. L’ebook n’est pas très beau non plus; les titres ne sont pas centrés, le corps des chapitres n’est pas justifié, les paragraphes ne débutent par aucun retrait (ça pourrait être un choix esthétique, mais je le trouve bof)…

En revanche, je peux affirmer que j’ai lu ce livre en une seule journée. Et ce n’est pas non plus parce que je l’ai adoré (comme la suite de la chronique le démontrera), ni parce que l’histoire était d’une originalité captivante ou d’un suspense haletant. C’est une romance honnête, mais qui ne sort franchement pas des sentiers battus. Comme dans toute romance, on connaît la fin d’avance; il n’y a pas non plus de gros rebondissement inattendu sur le chemin qui mène les protagonistes à leur HEA, c’est juste une petite danse convenue où le héros doit persuader l’héroïne, et celle-ci doit surmonter ses peurs et ses doutes. Enfin, je vous assure que je ne l’ai pas lue vite parce que c’est une romance. Des romances ennuyeuses à mourir que j’ai dû me forcer à finir, ou que je n’ai jamais finies, ça existe aussi.

J’en profite pour faire une petite digression sur la question d’un « label qualité », que beaucoup d’autoédité-e-s appellent de leurs vœux. En dehors de l’aspect pratique de la chose, l’une des raisons pour lesquelles j’y suis réticente est parfaitement illustré par Soir d’orage. Dès que l’on discute de ce que les gens entendent par « qualité », on tombe rapidement sur un dénominateur commun aussi mesquin que mince, à savoir la correction orthographique et technique. C’est en effet le seul aspect objectif d’un texte, qui n’est pas susceptible de faire débat. Mais par là même, selon moi, il n’a aucun intérêt, et risque plutôt d’orienter notre littérature vers une destinée qui fait froid dans le dos, celle de la domination de la forme sur le fond, et de l’expertise sur le talent.

Si un tel label qualité entrait en vigueur, Soir d’orage échouerait au test, au contraire des deux premiers romans que j’ai chroniqués. Et pourquoi? Est-il moins bon? Moi, je lui donnerais 3/5, comme aux autres. Pour d’autres raisons, certes, mais qui peut dire quelles raisons sont supérieures aux autres? Quand on est écrivain-e, est-il plus important de posséder une connaissance du français impeccable, ou de bien savoir mener une histoire, et de réussir à intéresser, à interpeller la lectrice? N’y a-t-il pas tromperie à vouloir réduire l’idée de « qualité » en littérature au seul premier critère?

En ce qui me concerne, j’y vois une dérive, une dégénérescence de notre époque, portée à célébrer par-dessus tout ce qui est mesurable, ce qui est objectif, au détriment de l’art et de la créativité, nécessairement subjectifs. Le désir de se raccrocher à des certitudes, c’est toujours la renonciation de la pensée. Nous vivons dans un monde optimisé, efficace, où notre plus grande crainte en tant que lecteurice est de perdre notre temps à lire un mauvais livre — ou un livre qui bousculerait notre idée préconçue de ce que sont un bon et un mauvais livres? On n’a plus de temps pour l’erreur, plus de temps pour la remise en question, plus de temps pour la réflexion. C’est bien triste.

Pour revenir à Soir d’orage, il y a quand même certains points qui ne m’ont pas convaincue. D’abord, je mentionnerai le traitement du consentement sexuel. Je suis loin d’avoir une opinion tranchée sur la question de savoir ce que la romance doit représenter, car je pense que ce genre recouvre un spectre qui va du réalisme le plus honnête au fatasme le plus inavouable (et oui, beaucoup de femmes ont des fantasmes érotiques de viol; c’est bien correct, et ne vous laissez surtout pas dire par quiconque que vos fantasmes sont malsains ou pervers — quand est-ce qu’on arrête la culpabilisation de la sexualité féminine? moi, je propose aujourd’hui!). Souvent, le malaise vient d’un mélange indifférencié des deux; or, l’essentiel de la romance relève justement de ce mélange, et Soir d’orage n’y fait pas exception.

Il y a un passage où le frère du héros embrasse l’héroïne de force, et si cet incident sert de pivot à un rebondissement précis, sa portée en tant qu’agression sexuelle est par ailleurs complètement annulée. Que l’héroïne n’ait aucune séquelle, j’y crois tout à fait; en revanche, à aucun moment, l’acte en soi n’est explicitement condamné, ou ne semble porter atteinte à la réputation du frère ou aux rapports que les autres personnages entretiennent avec lui. Or, ce n’est pas un type de passage qui appartient au passé et qu’on peut choisir de mettre derrière soi; c’est le frère du héros — c’est le beau-frère de l’héroïne! Mais non, tout va bien, personne ne s’inquiète de devoir le recadrer, et aucun malaise n’est présumé s’ensuivre dans les futures réunions de famille. En toute franchise, je dois préciser qu’il ne réapparaît pas dans la suite de l’intrigue, mais cela en soi ressemble à un boucle non bouclée, à quelque chose qu’on a ouvert et oublié de refermer.

Au fond, le frère remplit surtout le rôle de repoussoir, à côté duquel le héros peut faire contraste. Le héros, c’est le gars sérieux, responsable, respectueux, attentionné… Du moins, c’est ce qu’on nous dit, c’est ce qu’on veut nous faire croire, mais les faits qu’on nous décrits ne sont pas toujours cohérents avec cette image. C’est là qu’on tombe dans le fantasme, peut-être, parce que le héros a une idée fixe, qui est de persuader l’héroïne à unir sa vie à la sienne… et la façon dont il s’y prend flirte avec le harcèlement. Par exemple, il se pointe de façon répétée chez elle après qu’elle lui a fait savoir qu’elle ne voulait pas le revoir, et se permet même d’entrer sans qu’elle l’y ait invité la fois où elle ne l’entend pas frapper!

Cela dit, je veux bien reconnaître que j’ai tendance à avoir une lecture puritaine et littérale de la romance, alors qu’il faudrait sans doute la lire avec une sorte d’interrupteur réalité/fantasme, et convenir que cette scène relève de la suspension d’incrédulité et du concept érotique, au même titre qu’un scénario de vidéo porno qu’on n’imagine pas deux secondes se produire dans la vraie vie… C’est un sujet qui me travaille en ce moment; ça mériterait d’être creusé dans un article entier!

Enfin, ce qui m’a davantage gênée, c’est que l’héroïne elle-même ne fasse pas de différence entre son désir et son consentement; comme s’il n’était pas possible d’être excitée et, malgré tout, pour des raisons X ou Y, de refuser de s’engager dans un rapport sexuel! Que son « oui » se transforme en « non », que le héros parvienne à la faire changer d’avis, là n’est pas tant le problème que le raisonnement erroné par lequel ce changement s’opère.

Mon autre réserve concerne le personnage du héros et, spécifiquement, sa masculinité. Ah, la masculinité! C’est un sujet qui me passionne; j’avoue que j’aime beaucoup, beaucoup les hommes, et que l’une des raisons pour lesquelles écrire de la romance M/F me plaît autant, c’est que cela me donne l’occasion d’explorer à fond le point de vue d’un homme. Ce qui n’est pas de la tarte! C’est même tout un défi… et je trouve que, dans Soir d’orage, Sybil Lane ne le relève pas totalement. Pour commencer, les passages écrits dans le point de vue du héros sont beaucoup moins nombreux et moins développés que ceux consacrés à l’héroïne, la preuve selon moi que l’auteure ne se sentait pas vraiment à l’aise avec la perspective masculine et a préféré, dans une large mesure, l’occulter.

De l’extérieur, le héros est un parangon de masculinité — du moins, d’une certaine masculinité stéréotypée : grand, beau et fort, joueur de rugby (on est dans le Pays basque!), riche, avec une bonne job, un statut social élevé, etc. Sauf que c’est une coquille vide, ou un masque en papier. Dans la scène du début, lorsqu’on le voit s’exprimer, il n’a plus rien de masculin… à tout le moins, rien de la masculinité à laquelle on pouvait s’attendre d’un joueur de rugby (moi aussi, j’ai grandi dans un pays de rugby; je connais le machisme de ces milieux sportifs!).

Un homme n’emploierait pas ces termes, ne s’exprimerait pas ainsi, pas autant, ne mettrait pas son cœur à nu avec autant de naïveté! Dans tous les cas, parce que je ne veux pas non plus qu’on m’accuse de généraliser ou de figer ce qu’est la masculinité, pas le genre d’homme qu’on nous a présenté. Le résultat, c’est que le personnage perd de sa substance, et ne nous apparaît pas réel, mais justement fictif. Un concept plutôt qu’un homme. J’ai aussi l’impression que, plus profondément, on passe à côté de ce qu’est la masculinité. Car ce n’est pas une simple maladresse, mais aussi un choix que de fonder la masculinité dans des attributs objectifs — le physique, le rôle social — plutôt que dans une « culture » en réalité beaucoup moins tangible et beaucoup plus protéiforme.

Cela m’intéresse, car poser la question du masculin (existe-t-il un éternel masculin? non, je plaisante), c’est poser celle de la sexualité, et aussi des limites du marché. Si un homme se résume à un corps d’homme et à un statut socio-économique, la masculinité peut-elle s’acheter — et se vendre? Et les hommes en tant que partenaires sexuels peuvent-ils être remplacés par des robots — mieux, dans le cas hétérosexuel : par des robots dont les scripts seraient écrits par des femmes? Cela n’est pas de la SF; c’est en train d’arriver…


Bilan à mi-parcours et changement de cap

Je n’ai pas publié de billet sur le blogue cette semaine, mais j’en ai écrit un pour le site des Indéchaînés, que je vous invite à lire : L’autoédition, pourquoi? [S. J. Hayes]. (J’ai moins développé que je n’aurais voulu, parce que la longueur souhaitée par les responsables du site tournait autour de 1000 mots, alors que j’ai l’habitude ici d’écrire entre 1500 et 2000 mots par article.)

J’en profite également pour écrire un pêle-mêle un peu particulier, à l’image de mon billet de résolutions pour 2018. Près de 5 mois se sont écoulés, et je m’aperçois que la direction que je souhaitais prendre n’est peut-être pas la bonne, en fin de compte…

Concernant mon « Projet Bradbury » bloguesque (écrire et publier au moins un article par semaine), je n’ai pas vraiment de regret sur le fond. En revanche, cela m’occupe souvent une journée entière par semaine, ce qui me laisse peu de temps pour autre chose — à moins de revoir à la baisse mes objectifs d’écriture. Or, je ne suis pas prête à ça, considérant à la fois que l’écriture est ce qui me procure le plus de joie et d’apaisement, et que c’est actuellement ma seule activité qui me rapporte véritablement quelque chose. En effet, à ce jour, j’ai déjà gagné plus de 940 € avec mon roman-feuilleton (paru le 22 janvier), contre 18,70 € grâce au sociofinancement (lancé le 31 décembre).

J’adore écrire sur ce blogue, mais je n’adore pas me sentir parfois contrainte à produire mon « quota » hebdomadaire, surtout quand cela résulte en 1) un article mal fichu que je finis par dépublier (arrivé une fois) ou 2) une tendance à choisir des sujets faciles et rapides à traiter plutôt que pertinents et profonds. Je crois aussi que j’aimerais davantage d’échange avec mes lecteurices, et notamment les impliquer dans le choix des sujets.

Je pense donc relâcher un peu la règle d’un article par semaine, et chercher à la place à répondre à des attentes réelles de mon lectorat. Désormais, dans la colonne de droite, vous retrouverez chaque semaine un petit sondage vous invitant à voter parmi plusieurs idées d’articles en attente. Je me réserve le choix de la programmation finale, mais je tiendrai certainement compte de vos avis.

Concernant les ateliers en ligne, c’était sans doute mon projet le plus expérimental, et force est de constater que je ne sais pas du tout m’y prendre. Jusqu’à présent, je n’ai pas du tout réussi à atteindre mon public, et je n’ai pas vraiment envie de faire plus d’efforts de publicité ou de promotion pour y parvenir. Je considère que c’est un échec et je préfère m’en tenir là. Cependant, je reste ouverte à la possibilité de créer et de publier des tutoriels complètement gratuits en CC-BY-SA. Je vous remets ci-dessous les thèmes qui étaient prévus pour les ateliers, et je vous en prie, dites-moi s’il y a quelque chose que vous voudriez que j’explique :

  1. Préparation d’un roman (aussi valable pour les jardiniers/pantsers!)
  2. Écriture d’un roman
  3. Révisions à partir d’un premier jet
  4. Marketing et création d’une couverture
  5. Correction
  6. Création d’un livre numérique avec Sigil
  7. Mise en vente
  8. Création d’une offre papier

Pour ce qui est du militantisme local, j’ai raté la date limite pour proposer un atelier au Salon du livre anarchiste, et c’est presque un acte manqué. Je n’ai pas non plus eu le courage ni la motivation de rejoindre des associations dont la cotisation annuelle tourne autour des 100 $ (mais je me rends à un « café-rencontre » d’écrivain-e-s de la région mercredi prochain!).

Enfin, mon dernier échec, et celui dans lequel j’étais le plus investie émotionnellement, c’est le forum Indésphère. J’avais déjà mentionné mes doutes dans le dernier pêle-mêle : pourquoi m’obstiné-je à vouloir aider les autres? De toute évidence, personne ne veut ou n’a besoin de mon aide. Je ferais mieux de retourner dans ma grotte écrire mes livres, qui, eux, au moins, semblent trouver leur public et me rapportent de l’argent.

En réalité, ce n’était qu’un nouvel avatar d’un fantasme que j’ai depuis mon adolescence. À chaque fois qu’entrer en relation avec les autres devenait trop difficile et trop pénible, je rêvais qu’on m’enferme dans une petite pièce vide avec seulement un bureau, du papier et un crayon, et qu’on me laisse écrire mes histoires sans que j’aie à imposer ma présence aux humains. Seulement, même si mon forum n’a pas décollé, il y a quand même eu 6 inscrit-e-s. Six personnes, ça ne fait pas vivre un forum, mais… pour autant, ça vaut quelque chose. Beaucoup, même. C’est ce qui m’a fait prendre conscience d’un préjugé inconscient que j’avais.

En effet, mon fantasme de la petite pièce vide, je sais aujourd’hui que c’est un fantasme (y compris dans sa version réaliste). Non seulement ce repli sur soi n’est à mon sens pas souhaitable dans l’absolu, mais je sais que cette illusion de confort ne pourrait pas se faire passer pour du bonheur très longtemps. Je crois au rôle social et « engagé » de l’artiste, à un rôle qui dépasse celui de producteurice de biens de consommation. Or, jusqu’à présent, ce rôle-là se traduisait principalement pour moi par une forme d’activisme, de lobbyisme politique. Peut-être parce que c’est ce que j’avais connu, et que cela me manquait…

Vous me connaissez, je ne rate jamais une occasion de parler de moi. Alors, si vous permettez, je vous raconterai qu’entre 2010 et 2013, j’ai été assez active au sein du mouvement étudiant au Québec, qui a culminé dans la grève de 2012. Pendant près d’un an et demi, j’ai siégé à l’exec’ de mon association départementale (les cycles sup’ en science politique), j’ai participé à des congrès de l’ASSÉ en tant que déléguée, j’ai peint des pancartes et des bannières, fait signer des pétitions, tenu des piquets de grève (y compris sous la pluie), bouffé du gaz lacrymo, et me suis retrouvée dans un bus qui s’est fait intercepter et rediriger par la SQ (illes nous ont fait attendre dans des cellules et interrogé-e-s un-e par un-e), etc.

En 2013, j’ai lâché ma maîtrise pour développer ma maison d’édition. Comme j’avais conscience de ne pas savoir ce que je faisais, et peur par-dessus tout de perdre mon temps, j’ai profité d’être mon propre patron pour avoir un enfant en parallèle. Et là, après sa naissance, je dirais que j’ai traversé une sorte de trou noir. Beaucoup de femmes qui ont des enfants en bas âge le vivent, particulièrement si elles étaient habituées auparavant à avoir une vie assez active, assez sociale, et d’un certain niveau intellectuel. Tout à coup, tout cela disparaît. Notre monde se ferme, se réduit aux quelques pièces entre lesquelles on erre à longueur de journée. Et même quand on sort, on est seule, presque toujours seule. Toujours fatiguée, le temps de ne rien faire — surtout pas pour soi-même — et tout le monde autour de nous qui nous répète qu’on ne fait pas assez d’efforts.

Je ne suis pas (re)tombée en dépression (comme tant d’autres femmes), mais je me suis mise à craindre — à juste titre — cette petite pièce fermée, la solitude, l’isolement. Et, naturellement, j’ai voulu recréer ce que j’avais connu avant, retrouver ce que j’avais sacrifié. Militer m’avait comblée; j’avais adoré ça, j’avais eu le sentiment de trouver ma juste place — l’activité qui me convenait parfaitement, le mélange idéal de procédures et de passion. Et, en même temps, peut-être qu’il y avait là-dedans aussi une part d’illusion.

Aucune manif n’est le fun si on n’a pas des potes sur lesquels tomber inopinément, avec qui discuter philo pendant que les autres gueulent autour, et avec qui boire un coup à la fin. L’aspect humain, ce n’est pas la masse anonyme. C’est la promesse qu’on construit quelque chose, quelque chose de réel à opposer à la fausseté du monde qui nous entoure, quelque chose qui survivra à la lutte de circonstance. Or, non. Quelques années plus tard et je ne suis plus en contact avec aucun-e de mes ex-camarades, alors qu’on vit toujours, pour la plupart, dans la même ville (ou si près!). J’avais déjà ressenti le début de ça au dernier party où illes m’avaient invitée, en 2013, et où personne ne m’avait parlé.

Six personnes. Ça ne fait pas un mouvement social, ça. Mais si on peut avoir six ami-e-s, alors c’est beaucoup. C’est énorme. C’est mieux qu’un party où personne ne nous parle. Et je me suis dit alors que « les autres » voulaient peut-être quelque chose de moi; seulement, pas ce que je m’étais obstinée à vouloir leur donner. Je pense qu’on est beaucoup à songer davantage à soi lorsqu’on fait des cadeaux qu’aux personnes à qui on compte les offrir. On croit savoir ce qui est bon pour elles, plutôt que de chercher à leur faire plaisir; après, on s’étonne d’être tièdement reçu-e…

Là où je veux en venir, c’est qu’il existe peut-être un rôle social et une forme d’engagement envers la société qui ne soit pas explicitement politique. Un engagement intellectuel, un engagement artistique, peut-être, mais qui se situe dans une dimension qui échappe à la sphère des rapports marchands et qui échappe à l’industrie. Quant à savoir de quoi celui-ci est constitué, concrètement, je crois que laisser les projets venir et vous en faire la surprise en fait partie.


Pourquoi je vends mes livres

Lorsqu’il s’agit de vendre ses œuvres, certain-e-s artistes sont rebuté-e-s ou inquiets/-iètes. Soit illes sont mal à l’aise à l’idée d’exiger de l’argent en échange de leur art (ce qui revient à une forme de syndrome de l’imposteur-e, surtout s’illes acceptent par ailleurs de dépenser leur propre argent dans les créations des autres). Soit illes redoutent que cela les coupe d’une partie du public potentiel. Souvent, ces deux appréhensions vont de pair, puisqu’on pense d’autant plus facilement qu’un prix risque de décourager le public si l’on craint par ailleurs que notre œuvre ne soit pas à la hauteur de ce prix.

En face, il y a des artistes qui revendiquent de vendre leurs œuvres. Généralement, leurs raisons tournent autour de la professionalisation et de la valeur qu’ils attribuent à leur temps et à leur travail. Récemment, j’ai lu le billet de Leslie Héliade à ce sujet : Pourquoi je n’offre pas mon livre? Je me reconnais assez dans ses motivations. Toutefois, aujourd’hui, j’aimerais vous proposer trois raisons supplémentaires dont on parle assez peu et qui, plutôt que de s’inscrire dans une démarche différente de celle du gratuit, ont des fondements identiques… mais, à travers une autre analyse de la situation, mènent à des conclusions opposées.

1) Pour être correctement diffusée et trouver mes lectrices.

Pour remplir cette mission, je dois préciser que la condition n’est pas seulement de fixer un prix, mais aussi d’accepter d’être distribué-e sur le maximum de plateformes de vente.

J’en ai déjà parlé dans mon billet De quoi la culture libre est-elle la solution? 2/2 : un prix, surtout s’il est raisonnable, voire symbolique, constitue bien moins une « barrière » à la découverte de votre œuvre que le fait que personne ne sache même que votre œuvre existe… Or, en faisant le choix du gratuit, beaucoup d’écrivains se condamnent à ce second sort. (Cela n’est pas forcément aussi vrai pour d’autres types d’art, qui peuvent plus facilement devenir « viraux » du simple fait d’être légalement « partageables ». Mais un roman, et même la plupart des nouvelles ne deviendront jamais viraux de la même façon, parce que la lecture est aux antipodes de la culture d’immédiateté qui sous-tend le concept même de viralité.)

J’ai également partagé ici et ici mes diverses expériences où j’ai vendu un livre en parallèle d’en proposer le téléchargement gratuit sur un site perso (enfin, « perso »… c’est celui de ma maison d’édition, que j’ai tenté de promouvoir à tour de bras pendant des années, à l’aide d’une page Facebook et d’un compte Twitter comptant plus de 1000 abonné-e-s chacun!). Les ventes ont toujours dépassé les téléchargements gratuits. Quant à la triste période durant laquelle j’ai tenté de vendre les livres sur ma propre boutique, euh… Malgré des prix moins élevés que chez les revendeurs (je suis au Canada, donc la loi sur le prix unique ne me concerne pas!), c’était la fête si on arrivait à vendre un seul titre par mois! (Sur un catalogue de quelques dizaines de titres.)

Alors, oui, je paie mon distributeur et les revendeurs. Ensemble, ils prennent 40 % de mon chiffre d’affaires hors taxes (en même temps, c’est un forfait fixe sur tous les prix, et je peux aussi publier du gratuit, ce qui est très cool pour une stratégie de loss leader permanente; en gros, je préfère donc ce 40 % partout aux chipoteries de KDP). Mais il faut dire qu’il font un sacré boulot — un boulot que, malgré tous mes efforts, j’ai jusqu’ici toujours échoué à égaler… et de loin! Pour moi, vendre et se faire revendre, c’est du pragmatisme, et on peut difficilement y couper quand on est un-e écrivain-e inconnu-e et débutant-e. Pouvoir faire du gratuit directement depuis son site, ça, c’est le rêve, la consécration… Le jour où ça m’arrivera, je saurai que je suis célèbre.

2) Parce que mes livres ne sont pas des produits essentiels, indispensables, mais bien une forme de luxe et de superflu.

L’absurdité de l’économie de marché, c’est que plus la demande croît, plus le prix peut monter aussi. Donc, plus une chose est utile, plus elle risque de devenir chère. Or, je refuse de souscrire à cette aberration. Je crois dans les services publics et dans les communs; pour moi, tout ce qui est nécessaire à mener une vie décente devrait être accessible à tou-te-s. Aussi, d’une manière générale et abstraite, oui, la Culture doit être accessible.

Mais cela ne signifie pas que chaque élément qui relève de la Culture doit être accessible. C’est même un non-sens; puisque cela dépasserait de si loin la capacité de quiconque à en jouir, que toute référence à la nécessité en deviendrait ridicule… Il faut qu’un nombre suffisant d’objets culturels, offrant une diversité suffisante, soient accessibles, et cela concerne notamment les objets dont l’intérêt et l’utilité sont reconnus — que ce soit par une masse critique, par l’épreuve du temps, par une élite académique… Peu importe!

Mais mon roman qui vient de sortir, qui n’a encore convaincu personne et qui ne fait que s’ajouter à la masse déjà impressionnante des ouvrages publiés, sous quel prétexte le traiterait-on d’emblée de produit de première consommation, de contribution indispensable à la diversité culturelle? Personne n’a besoin de lire mon livre. Lire mon livre n’est pas un droit, pas davantage que claquer 1000 $ de cocaïne en une nuit. Il y a des gens qui voudront le faire, et s’ils en ont la possibilité, ils le feront. Mais le but des luttes sociales n’est pas de rendre cette activité accessible à tou-te-s!

En tout cas, le jour où un-e fan m’écrira que mon livre lui a sauvé la vie et que tout le monde devrait le lire, je saurai que j’ai atteint la gloire…

3) Pour ne pas monopoliser une trop grosse part de marché.

Parlons un peu de l’économie de l’attention. L’économie de l’attention désigne la situation où, d’une part, il y a surabondance de l’offre et, de l’autre, le temps est la première donnée limitante, avant l’argent. Cela ne signifie en aucun cas que le temps est devenu l’équivalent d’une monnaie, puisque, jusqu’à preuve du contraire, on ne peut pas (encore) payer son loyer ou ses courses en temps. Donc, le temps que vos lectrices passent à vous lire, s’il n’est pas accompagné d’une contribution en vraie monnaie, continue à ne rien valoir du tout, dans la vraie économie.*

Ce que cela veut dire, en revanche, c’est que l’immense majorité des gens — ou, du moins, des gens connectés que l’on cherche à toucher via une présence sur le Web — ont moins de temps que d’argent. Ils ont les moyens de payer pour tout le divertissement qu’ils consomment (surtout si, encore une fois, les artistes proposent des prix raisonnables), mais ils n’ont pas le temps de consommer au-delà d’un certain seuil limité.

Pour cette raison, renoncer à être rémunéré-e ne permet en rien à vos lectrices de découvrir ou de soutenir davantage d’artistes. Pour cela, elles auraient besoin de davantage de temps. Et, en fait, via le gratuit, c’est le contraire qui se passe. Chaque lecture gratuite de votre œuvre prend du temps, cette donnée rare et limitée, mais, comme elle ne rapporte rien, elle vous oblige (si vous voulez malgré tout gagner de l’argent) à augmenter votre lectorat, ce qui ajoute une pression supplémentaire sur le marché, une pression qui est ressentie par tou-te-s les autres auteur-e-s dont le lectorat diminue mécaniquement dès que le vôtre augmente.

Mettons en effet que la moitié de votre lectorat ne vous paie pas. Pour gagner un montant X, vous allez avoir besoin de toucher le double de lecteurs que si 100 % de ceux-ci vous payaient! Et c’est pour la même raison qu’il peut être plus modeste de fixer votre prix un peu plus haut, plutôt qu’un peu plus bas. Personnellement, je ne veux pas avoir besoin de 10 000 lectrices juste pour pouvoir vivre (ce qui est le cas si vous vendez votre roman à 2 €)… 10 000 lectrices feraient vivre facilement 5 auteur-e-s différent-e-s! Et moi, je préfère partager.**

Ça vous paraît peut-être artificiel de songer au public en ces termes et, bien sûr, dans la réalité, ce ne sera jamais aussi propre et égalitaire. Mais on peut décider de pousser dans ce sens… ou dans le sens inverse. Je pense au contraire, pour ma part, que c’est le phénomène de bestsellerisation qui est artificiel, et que si l’on avait une réelle politique de diversité, plutôt qu’une attitude de conquête et de domination du marché (y compris via le gratuit, qui est l’un de ses instruments les plus agressifs), 10 000 lecteurs iraient naturellement vers plusieurs auteur-e-s, plutôt que de lire tous la même chose, comme des moutons.

La seule exception à ce que je viens de décrire, c’est si vous êtes capable, par le gratuit, d’attirer à la lecture des personnes qui n’étaient pas lectrices à la base.*** Dans ce cas, vous ne piquez pas du lectorat aux autres auteur-e-s, mais certainement des consommateurs/-trices à une autre activité (attention au backlash! ha ha ha!). La seule façon de dépasser la situation de concurrence, ce n’est pas de l’ignorer, mais de limiter consciemment la place que vous prenez afin d’en laisser davantage aux autres (j’en ai déjà parlé dans ce billet avec le concept de « revenu maximum »). Pour moi, vendre ma création, y compris à un prix qui paraîtra prohibitif à certaines personnes, est une façon de limiter la place que je suis susceptible de prendre dans le marché de l’attention.

En conclusion, j’aimerais dissiper certains préjugés faussement associés à la vente, comme l’idée que la vente s’appuie nécessairement sur la propriété privée et la limitation des droits d’autrui, ou encore celle selon laquelle la vente s’oppose essentiellement à l’accessibilité. Il n’en est rien, et la façon dont je mets mes œuvres à disposition du public en est la preuve. Mes œuvres sont à vous, et vous en faites ce que vous voulez. Si vous me payez, c’est parce que vous le souhaitez du fond du cœur; c’est aussi en échange du travail que j’ai fourni, et rien d’autre. (Voir Comment mes livres sont-ils financés? sur mon site d’auteure.)


* Je ne veux pas qu’on me fasse un procès sur la base d’une méprise : dans la vie qui devrait être réelle, c’est la lecture, l’échange culturel et intellectuel lui-même qui a de la valeur, car du sens, alors que l’échange de monnaie n’en a aucun. Je me situe ici par rapport à la problématique de la précarité des auteur-e-s et de leur capacité à vivre de leur plume. Du reste, la question de l’économie de l’attention mériterait tout un article si je voulais dévoiler le fond de ma pensée. Pour moi, l’économie de l’attention est le dernier avatar de la colonisation de nos êtres par le capitalisme; il est impératif de lutter contre et de ré-ancrer au maximum l’économie dans la monnaie (même si l’idéal serait de revenir encore en-deçà, dans une économie sans argent).

** Oui, il y a carrément un aspect vampirique dans la façon dont l’économie nous lie à notre lectorat… mais pas moins si l’on fait du gratuit! Je dirais même qu’offrir du gratuit, pour un-e auteur-e vivant-e qui aspire à faire de l’écriture son métier, serait l’équivalent pour un vampire de ponctionner du sang à ses victimes, mais sans pouvoir s’en nourrir, sans en être jamais rassasié.

*** Chapeau si vous arrivez! Cela dit, clairement, ce n’est pas le cœur de cible de toutes les campagnes de promo que je vois passer, y compris celles qui prétendent célébrer « la lecture ». Si vous voulez encourager les gens à lire, taisez-vous et laissez les gens lire ce qui existe déjà, plutôt que d’ajouter un énième texte à leur PAL, à la façon d’un prof vicieux qui vous ajoute un devoir supplémentaire à la dernière minute…


Pêle-mêle du dimanche

Je crois que l’idée m’est venue vers la fin 2015. J’étais encore en plein dans ma maison d’édition, mais j’avais déjà amorcé un ralentissement des activités, et j’avais hâte de reprendre l’écriture. Écrire pour publier, et forcément, j’allais m’éditer moi-même. Or, ce qui m’étonnait, c’est qu’au milieu de l’infinité de forums consacrés à l’écriture ou à la littérature, il ne s’en trouvait pas un seul pour parler d’autoédition spécifiquement. Et ça, ça me manquait.

Pourquoi un forum? Est-ce que ce n’est pas dépassé, en 2018? De nos jours, tout le monde préfère discuter sur les réseaux sociaux… Mais justement, non. Pas moi. Déjà, le gros problème des groupes ou communautés sur les réseaux sociaux — je pense à Facebook notamment —, c’est que, pour y participer, il faut être inscrit sur le réseau social en question. Et il faut consentir à y être active, à alimenter le monstre. Or, nous avons plus que jamais des raisons de ne plus vouloir utiliser Facebook (puisque c’est de lui dont il est question), comme le démontre le billet suivant, que je vous recommande : « Veuillez accepter nos conditions » : la fabrique du consentement chez Facebook (et les moyens d’y mettre fin).

L’autre inconvénient, à mon avis, réside dans le fonctionnement même des réseaux sociaux. En effet, celui-ci est basé sur une masse de publications si dense que chacune est constamment poussée vers la sortie par une plus récente. C’est d’ailleurs ce qui entraîne le cercle vicieux des publications répétitives et proches du spam, une obligation si l’on veut espérer la moindre visibilité. Toute nouvelle qui n’aura pas su capter immédiatement l’intérêt des personnes en ligne est vouée à sombrer dans l’oubli après quelques jours, voire quelques heures! Cela ne crée pas un environnement propice à la discussion, encore moins à la réflexion.

C’est pourquoi je pense qu’un forum a encore sa raison d’être, si nous souhaitons être réellement ouvert-e-s, inclusifs/-ves et libres. En novembre, ayant ressenti un intérêt pour un site vitrine et/ou de réseautage entre auteur-e-s indépendant-e-s, j’ai tenté d’y rattacher mon idée de forum. Nous avons eu quelques discussions très riches, j’ai eu l’occasion de découvrir plusieurs auteur-e-s autoédités que je suis toujours, mais… le projet lui-même, hélas, ne s’est jamais concrétisé.

C’est toujours difficile de construire quelque chose avec des personnes en ligne, qu’on ne connaît pas si bien, et avec lesquelles on ne partage aucune culture de travail. C’était déjà la raison qui, en 2012, avait fini par me persuader d’ouvrir ma propre maison d’édition à compte d’éditeur (plutôt qu’une structure horizontale autogérée). Depuis, je m’en suis abondamment mordu les doigts, et j’espère juste que ce ne sera pas le cas avec ce nouveau projet que j’ose lancer en solo : Indesphere.org, votre forum consacré à l’autoédition (ouvert à toute personne intéressée par le sujet, qu’elle soit ou non auteur-e ou autoédité-e).

Mais non… Cette fois, je ne m’acharnerai pas. Si le forum ne décolle pas, s’il s’avère ne combler aucune attente — à part les miennes —, j’accepterai ce nouvel échec (je n’en suis plus à un près!) et j’enterrerai ce rêve. Il n’y a rien de pire que de maintenir un zombi sous respiration artificielle… (Oui, allez-y, filez la métaphore; vous obtiendrez le fond de ma pensée.)

Par ailleurs, vous n’êtes pas sans savoir que je me suis toujours sentie très concernée par les questions de diffusion et de vente du livre numérique. Il y a longtemps que je fantasme sur une plateforme de vente « indie-friendly » qui nous prélèverait moins que 30 % du prix HT de nos livres (à la manière d’un Bandcamp, qui ne retient que 15 % sur les ventes de musique). Or, après discussion avec mon distributeur, je crois qu’il est temps que je fasse mon deuil de cette idée aussi… Le marché de l’ebook francophone n’est simplement pas assez mature pour soutenir ce genre d’initiative.

C’est le cercle vicieux dans lequel nous sommes pris, à savoir que la faiblesse du volume des ventes ne permet à aucun acteur minoritaire la moindre marge de manœuvre. Je vends des ebooks à 10 € parce que mon distributeur et mon libraire ensemble me prennent 40 %, et ceux-ci prennent « autant » parce que les ebooks ne se vendent pas assez bien… Et ainsi de suite. Finalement, j’ai l’impression que tous nos maux, y compris dans l’autoédition, ne reviennent toujours qu’à ce fait unique : trop peu de gens lisent et achètent des livres numériques. Non, nous ne sommes pas trop d’auteur-e-s dans l’absolu; nous sommes juste trop d’auteur-e-s pour aussi peu de lecteur-ices.

Si le sujet vous intéresse, je vous invite à lire cet article de 7switch, libraire numérique indépendant : 30% : une histoire de remises. Concernant les prix, on y apprend notamment (je souligne) :

  • Les petits prix, s’ils n’accompagnent pas une opération commerciale exceptionnelle qui garantisse que les clients valideront des paniers très volumineux, sont une mauvaise idée (s’il fallait encore le confirmer).
  • Lorsque nous vendons des montants inférieurs à 3€, nous perdons de l’argent.

Il faudrait modérer cette dernière affirmation en la limitant au cas de la remise de 20 % (ces remarques suivent un tableau comparatif 20 % vs 30 %), mais elle est vraie dans tous les cas pour les achats de 1 €. Pour ma part, j’en prends acte et je cesserai dorénavant de proposer du contenu à 0,99 € (ce ne sera pas trop dur, car je n’écris pas de nouvelles).

Le bon côté des choses, c’est que les ebooks à 10 € se vendent bien (mes ventes ont presque doublé depuis mon dernier bilan, il y a un mois), signe qu’assez de personnes accordent encore de la valeur à notre travail — d’auteures, d’éditrices. Dans mon découragement et ma résignation, j’en viens donc à me demander si nous avons besoin de solutions alors que les choses ne vont pas si mal. Peut-être vis-je dans une illusion totale, victime d’une sorte de syndrome du sauveur qui me pousse à me battre en permanence contre des difficultés que je n’ai même pas moi-même… Je ne sais pas; à vous de me le dire.


Chroniques de l’indésphère : Tueurs d’anges

Après Le Déni du Maître-sève, dont je vous invite à lire mon avis ici, je continue mes chroniques de livres autoédités (rappel : j’ai pris la résolution d’en acheter au moins un par mois, pas de SP) avec Tueurs d’anges, de Rozenn Illiano.

Un peu de contexte, parce que c’est toujours intéressant de savoir comment on tombe sur les livres des un-e-s et des autres, et ce qui nous pousse à l’achat… J’ai croisé l’autrice sur Twitter; c’est elle qui cherchait mon handle en rapport avec un de mes articles qu’elle avait vu passer (c’est suffisamment rare pour que ça se fête!). Quelqu’un d’autre le lui a donné, d’où tag et apparition dans mes notifications. J’ai jeté un œil à son profil puis à son site, j’ai aimé ce que j’ai vu, et l’affaire était dans le sac. C’est aussi simple que ça.

J’ai en réalité mis plusieurs mois avant d’acheter son roman. Entretemps, j’ai pu apprécier sa démarche, ses billets de blogue, ses tweets; aussi, quand j’ai reçu son livre (elle ne proposait que la version papier à ce moment-là), j’avais très envie de l’aimer. Cela me fait d’ailleurs songer à une raison pour laquelle certain-e-s auteur-e-s se fréquentent parfois et hésitent pourtant à se lire : par peur d’être déçu-e et que cela ne gâche la relation. Un peu comme quand on se retient de transformer une amitié en relation amoureuse, de crainte de mettre la première en péril en cas de rupture…

Mon verdict global s’approche étonnamment de ce que j’ai pu écrire il y a deux semaines au sujet du roman de Stéphane Arnier. À savoir que sur la forme, d’une part, le produit est tout à fait conforme aux standards de l’édition professionnelle : c’est bien écrit, bien corrigé; la maquette est bien faite. Rien à redire sur ce plan. Sur le fond, en revanche… malgré un début prometteur, j’ai encore une fois eu du mal à m’immerger réellement dans l’histoire, à m’attacher aux personnages, à m’impliquer émotionnellement. Et c’est d’autant plus problématique qu’il s’agit du premier tome d’une série.

Les points communs s’arrêtent là. Mis à part que c’est encore de la SFFF, le texte n’a pas grand-chose à voir avec Le Déni du Maître-sève. Il s’agit d’une histoire à la fois post-apo et pré-apo — est-ce qu’on peut dire simplement « apocalyptique »? Une catastrophe a ravagé la terre et ses occupants, mais l’Apocalypse finale qui détruira tout est cédulée six cents jours plus tard, au terme de douze « heures » symboliques qui rythment l’action au fil des pages. Par convention, ça se rangerait donc dans la SF, mais on notera également la présence des anges du titre, qui ajoutent une dimension fantasy.

Tout le début me rappelait malgré moi The Walking Dead, entre ces villes abandonnées, la route (qu’on retrouve d’ailleurs sur la couverture), et même la rencontre avec les futurs fondateurs de Town (le nom de la série), qui tentent en dépit de tout de vivre, de reconstruire une communauté. Sauf qu’ici, ce ne sont pas les zombis qu’il faut éviter et tuer, mais des anges exterminateurs, véritables terminators ailés. Peu à peu, les similitudes se sont estompées, mais pas forcément dans le sens positif. Car, bien que je n’aie jamais été fan de la série TV en question, on n’y trouvait pas non plus les défauts qui m’ont gênée dans ce livre.

Le premier que je mentionnerai, c’est une sorte d’uniformité dans le sentiment, qui découle peut-être en partie de l’intrigue. En effet, si les personnages se trouvent dans un entre-deux, une sorte de sursis, l’impression qui domine la majorité du livre est celle du désespoir et de l’impuissance. L’Apocalypse apparaît comme une fatalité. En réalité, personne même ne la comprend, alors imaginer une façon de l’empêcher… Il n’y a pas assez d’équilibre ou d’oscillation assez forte entre espoir et désespoir — or, comme j’en faisais état dans ma dernière chronique, il me semble extrêmement difficile d’accrocher une lectrice sans une promesse qui en vaut la peine.

Toujours est-il que, concrètement, j’ai surtout éprouvé des sensations négatives à ma lecture. Certes, on pourrait y voir une réussite de l’auteure, puisqu’elle a bel et bien su me transmettre ces émotions-là, véhiculer cette ambiance-là. Mais il s’agirait d’une déformation poétique… Sur quelque chose de très court, d’instantané, il est normal qu’un sentiment s’impose, et celui-ci peut être aussi désagréable qu’on le souhaite. Mais, dans un roman, non seulement cela devient lourd — on finit par devoir se forcer à rouvrir le livre, appréhendant le malaise dans lequel il va nous replonger —, mais cela crée à la longue un effet anesthésiant tout à fait contre-productif.

En effet, je ne veux pas qu’on se méprenne : je n’ai rien contre les histoires qui abordent des sujets durs, douloureux ou tristes. J’adore les films de guerre, et je suis pour toujours marquée par les récits de survivants des camps nazis et du Goulag (ayant étudié le polonais, j’ai eu droit aux deux, et j’en ai versé des torrents de larmes). Seulement, si on me ressert toujours le même mal-être, j’ai aussi un réflexe de survie qui consiste à instaurer une distance automatique entre moi et le sentiment en question, voire à fermer ma carapace. De même que, si tu m’attaques toujours au même endroit, je vais finir par saisir, et je n’aurai qu’à parer cette attaque-là pour neutraliser tout ton jeu.

Une romancière se doit de maîtriser une variété de registres — parce que la variété, c’est ce qui trompe l’ennui —, mais aussi et surtout l’art de la manipulation sadique. Vous devez m’amadouer, m’embobiner, me persuader de sortir de ma coquille, d’ouvrir ma carapace — et à ce moment-là seulement frapper! Et là, je vous garantis que vous aurez une réaction. De même que votre effet sera décuplé si la chute arrive après la montée d’un grand huit. Il faut avoir construit pour détruire, avoir profité du jour pour éprouver la nuit dans toute sa noirceur. Il faut donc, encore une fois, varier, jouer sur plusieurs tableaux, trimballer le lecteur d’un sentiment à l’autre de façon imprévisible, afin de briser ou de devancer ses défenses.

Ce problème est également répercuté dans le traitement des personnages et de leurs relations. Pour commencer, j’ai retrouvé dans Tueurs d’anges une erreur qu’on m’a moi-même reprochée, soit une tendance à l’introspection et à la description des sentiments, au détriment de leur mise en scène. Je m’explique : quelle est la manière la plus efficace de faire ressentir au lecteur l’émotion d’un personnage? Instinctivement, on aurait envie de répondre : en le mentionnant, en le décrivant. En réalité, cela ne me semble vrai que pour des sentiments complexes, inhabituels, singuliers. Pour toutes les émotions primaires, joie, peur, amour, déception, indignation, il est préférable de confronter directement la lectrice à la cause de l’émotion.

Par exemple, ressentirez-vous davantage de surprise si je vous explique en long et en large la façon dont la surprise se manifeste chez mon héroïne… ou si, tout simplement, je réussis à vous surprendre pour de vrai? Aurez-vous plus peur si je vous raconte dans ses moindres détails la peur que ressent mon héros, ou si je vous donne une bonne raison d’avoir peur aussi? Partagerez-vous l’affection de mon héroïne pour son love interest si je vous affirme et vous répète qu’elle l’aime, ou si je vous convaincs qu’il ou elle est aimable?

Dans ce roman, j’aurais voulu beaucoup plus de scènes « actives », voir les personnages dans leurs interactions de tous les jours, et pas seulement quand il y avait une crise, ou quelque chose d’utile à dire. (J’exagèrerais en prétendant qu’il n’y avait que ça, mais ça prévalait trop, à mon avis.) Il y a ainsi des aspects entiers de l’intrigue qui passent à la trappe, comme si l’auteure avait décidé que là n’était pas son sujet. Or, je vais dire quelque chose qui semblera peut-être étrange, mais ce n’est pas à l’auteur-e de décider cela! L’intrigue a ses exigences auxquelles il faut satisfaire; il faut écrire ce qu’il faut écrire — et non ce que l’on voudrait écrire…

Par exemple, il y a à un moment un petit motif romantique, mais à peine effleuré, vraiment réduit à une existence rachitique. Et ce n’est pas parce que je suis une lectrice de romance que j’aurais aimé en savoir beaucoup plus! C’est parce que cette relation — et peu importe au final qu’elle soit amoureuse ou autre — est la clé d’un tas d’émotions contenues dans la suite. Un évènement survient plus tard qui m’a laissée froide, comme devant un coffre hermétique et solidement cadenassé. Il y a beaucoup de choses dans ce coffre, c’est écrit : des fantômes, des cauchemars, de la douleur… Mais ce ne sont que des mots sur une page, et mon cœur reste vide, car l’auteure a oublié de me donner la clé.

J’ai d’ailleurs ressenti le même manque, la même frustration face à l’amitié entre Anaëlle et Élias (et, plus tard, face à la relation entre Anaëlle et Chester). On nous dit qu’ils sont devenus amis, mais nous devrons jusqu’au bout nous contenter de cette ellipse. Le récit nous parachute là où les ennuis commencent. Et, à cet égard, je ne peux m’empêcher de soupçonner un parti pris, un préjugé commun à une grande partie de notre culture, selon lequel ce qui est heureux et ce qui va bien n’a pas d’histoire, et seuls les problèmes et les perturbations seraient de véritables péripéties, dignes d’être racontées. Personnellement, je m’oppose évidemment à cette vision des choses.

Déjà, je ne crois pas au bonheur sans mélange, au bonheur sans conflit. Tout se prête au récit, car rien n’est tout blanc, pas plus que tout noir. Ensuite, sans vouloir me répéter, c’est encore et toujours une question de variété… Ce qui va mal devient banal et perd de sa force, si ce n’est mis en contraste avec quelque chose de bon et de beau. Il y a pourtant des passages plus légers que l’ensemble, quelques tentatives d’humour même, mais c’était trop peu, trop tard, je ne sais pas — je ne les ai pas vécus comme des répits suffisants. Il faut que la lutte soit égale. Même à la fin, lorsque l’intrigue acquiert une nouvelle dimension, une nouvelle épaisseur, je suis restée sur le sentiment général d’un potentiel sous-exploité.

Si je devais assigner une note à Tueurs d’anges, ce serait à nouveau 3/5 (qui, en gros, correspond à « bien, mais… »).

Et je sais, je m’appesantis beaucoup plus sur le négatif; on dirait que c’est nul ou que je n’ai pas aimé, ce qui est faux… Je parle de ce qui me vient à l’esprit, tout simplement. J’écris aussi, je sais combien c’est difficile, et c’est pourquoi je tiens à aller au fond des choses. Vous me pardonnerez si j’analyse les écrits des autres avec la même sévérité que je tente d’appliquer aux miens.


Comment j’ai découvert Rock&Folk et le punk

J’ai raconté dans un précédent article comment je suis devenue fan de Linkin Park. C’était la première fois que ça m’arrivait en musique, cette envie soudaine de vouloir tout savoir, tout collectionner au sujet de quelqu’un, ou d’un groupe. En m’y intéressant, et par le biais de leur forum officiel, je me suis aperçue qu’il existait tout un univers musical que j’ignorais, car trop métal ou trop indie pour les radios mainstream qu’on pouvait capter de chez moi.

À la médiathèque de ma ville, ils étaient abonnés au magazine Rock&Folk. Vu que les radios ne pouvaient pas satisfaire ma nouvelle curiosité, peut-être que cette revue le pourrait… Et, en cherchant parmi leurs anciens numéros, je suis effectivement tombée sur un dossier consacré au « nu metal », courant auquel Linkin Park était alors associé. Or, si l’article présentait bel et bien le mouvement et ses principaux représentants, le ton était, disons… plutôt du genre critique, voire dédaigneux. La conclusion, c’était qu’à l’image de leur nom orthographié en mode pseudo-kool (« nu » au lieu de « new »), le nu metal était un truc de djeuns qui ne connaissaient ou ne comprenaient pas le vrai rock, de faux rebelles qui avaient troqué l’authentique esprit rock contre un son bien trop lisse et calibré.*

Ma première réaction, bien sûr, fut d’être vexée. Non, mais ils se prennent pour qui, ces vieux cons? (Rock&Folk est totalement un truc de vieux con. Même quand je suis devenue accro à ce magazine, ça me faisait toujours marrer de lire le courrier des lecteurs, avec l’inévitable « J’ai cinquante balais, et de mon temps, le rock, c’était comme ci et comme ça… ») Moi, je trouvais que Linkin Park étaient bons, et à quel titre ces journalistes se croyaient-ils légitimes de pisser sur les goûts des autres?

Ça me faisait chier, et j’ai mis quelques semaines avant d’oser m’approcher à nouveau de Rock&Folk. Parce qu’au fond de moi, sous l’injure, j’étais tout de même intriguée. Mis à part le fait qu’ils avaient craché sur un groupe que j’aimais, j’avais eu la drôle de sensation de me reconnaître dans leurs propos, de regarder dans un miroir. Certes, ils étaient des snobs musicaux, mais, à l’époque, j’étais moi-même une snob littéraire. Pisser sur les goûts des autres, je l’avais fait plus qu’à mon tour.

La deuxième chose, c’est qu’en dehors du jugement subjectif, ils n’avaient pas tort. Linkin Park, pour ne citer qu’eux, n’étaient pas des rebelles; ils n’ont même jamais fait semblant de l’être. Ils ont au contraire toujours eu un aspect très « bon garçon », « œuvrons pour le bien, mais sans déranger personne »; ils étaient humbles et professionnels, très loin de l’image stéréotypée de la rockstar — et, du reste, beaucoup de gens les admiraient précisément pour ça. Il y a de la colère dans leurs paroles, dans leurs chansons, mais c’est une colère intime, un mal-être individuel. Il n’est jamais question de foutre le feu à la société ou à l’establishment

Or, justement, cet esprit du rock vers lequel Rock&Folk pointait par contraste, moi, m’attirait, me séduisait terriblement. J’étais déjà anticapitaliste, et j’avais l’intuition qu’il y avait plus à faire pour changer les choses que de continuer à mettre son cash dans la machine (à travers l’achat de CD, de billets de concert, de merch) juste pour pouvoir écouter des chansons dépressives tout-e seul-e dans le noir. Et c’est comme ça que je suis revenue vers Rock&Folk et me suis peu à peu éloignée de Linkin Park — d’autant qu’avec Meteora, leur second album, ils ont plutôt choisi de pousser vers la perfection technologique, éliminant presque entièrement ce qu’il y avait encore de cru et de brut dans Hybrid Theory.

J’ai donc passé mes années de première et de terminale (dernières années du secondaire en France) à lire entièrement tous les numéros de Rock&Folk entreposés à la médiathèque, et même à les relire, encore et encore. Il faut dire qu’à cette époque-là, je n’avais guère d’ami-e-s et je me disputais beaucoup avec mes parents. Dès que je n’étais pas en cours, j’ai donc pris l’habitude de zoner dehors, toute seule. Je ne disais jamais où j’allais ni quand je rentrais — le plus tard possible, en général. Il m’arrivait de me rendre jusqu’à la limite de la ville, là où passait l’autoroute; je l’ai traversée à pied des tas de fois, en me disant toujours que si je me faisais frapper, ce serait une bénédiction (enfin, pour les autres; moi, je n’en avais plus rien à foutre…).

Et, sinon, j’allais à la médiathèque, en plein dans le quartier gitan, et j’y passais des heures à lire Rock&Folk. Aujourd’hui, je réalise que Rock&Folk a un parti pris punk — en tout cas, c’est la tendance qui domine, malgré un certain effort de diversité, et c’est pourquoi je l’ai chopé, moi aussi, par contamination. Par « parti pris punk », je veux dire que, pour eux (pour moi?), le punk symbolise l’esprit rock condensé à l’extrême — son essence, en quelque sorte, sa forme la plus pure. C’est d’ailleurs pour ça que le punk est un tel désastre, musicalement parlant : parce qu’à ce stade, c’est davantage un concept, un message, qu’une performance artistique. (On pourrait dire la même chose de certaines « œuvres » modernes en arts visuels; qu’à trop donner dans le concept, on a perdu toute la technique qui est pourtant une composante essentielle de l’art.)

Le mot « punk », pour celleux qui ne le sauraient pas, est apparu pour la première fois dans un journal pour qualifier la musique du groupe américain the Ramones. À la base, « punk » est un terme péjoratif, qui a ensuite été récupéré et revendiqué par ce nouveau genre. Les Ramones ont commencé à jouer dans les années 70. C’étaient des mecs en t-shirt et jeans troués, et c’est de là qu’est partie toute l’esthétique crado et déglinguée qui ne faisait pas du tout partie du rock avant. C’étaient aussi des musiciens tellement mauvais qu’ils étaient incapables de jouer les chansons des autres, et c’est ce qui les a forcés à composer les leurs. (Sérieusement! Et vous comprenez maintenant comment le punk est lié à la culture DIY, même à un niveau complètement « infrapolitique ».)

Évidemment, le punk, et le pourquoi du look et du son merdiques, décalés, sans culture, c’est un truc de pauvres, de classes populaires. Pas d’argent pour bien s’habiller, pour acheter du bon équipement; jamais appris la musique. Même quand on ne fait pas de politique en tant que telle, c’est toujours un peu un acte politique de se faire voir, de se faire entendre, et non pas tel-le-s qu’on nous dit qu’on devrait être, mais tel-le-s qu’on est, quand on est oublié-e-s du système. Comme une grosse verrue purulente que le discours officiel voudrait cacher.

Et c’est ça, au fond, le punk. Je ne me rappelle plus le slogan textuellement, mais ça dit en gros : « on est moches, cons, pas doués, et on vous emmerde! » Et là, mon cœur a battu deux fois. C’est moi, ai-je pensé. Je n’avais jamais imaginé qu’il puisse y avoir d’autres monde qui se sentait comme moi à ce point, et soudain, je découvrais que si, ça existait depuis les années 70 et ça s’appelait le punk. Ma famille, quoi.

Vous vous demandez peut-être à cet instant comment on peut penser cela, qu’on est soi-même de la sous-merde, et être « snob » tout en même temps. Il y aurait plusieurs façons d’aborder ce paradoxe; je me contenterai ici de vous offrir une réponse partielle : à savoir que je ne suis pas une snob de la technique, et que je ne l’ai jamais été. Je n’ai aucun respect pour la forme, et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’adore Gombrowicz et sa tirade Contre les poètes (qu’il faudrait un jour que je retraduise, parce que la version française qui circule sur le Web est en fait un peu tronquée). Je suis une snob du cœur, ou des tripes, si vous préférez.

J’exige absolument que toute œuvre d’art contienne au moins quelque chose de vrai, de viscéral, de vital. Dans les milieux d’auteur-e-s, on parle toujours beaucoup des histoires, que ce qui est important, c’est l’histoire, que c’est l’histoire que les lecteur-ices veulent, etc. Moi, je vous le dis tout net : je me fous royalement de l’histoire. L’histoire n’est qu’un prétexte pour formuler une vérité qu’un autre type de discours échouerait à exprimer. C’est là pour moi le seul sens de la littérature.

Sinon, je pourrais aussi l’expliquer par un autre paradoxe, qui est que j’ai été éduquée au punk à travers un magazine, c’est-à-dire un texte et des images. Quand j’ai déménagé en région parisienne, à 17 ans, et que j’ai pu emprunter des CD à la discothèque de ma nouvelle ville, j’ai enfin écouté les Ramones. J’étais atterrée, tellement c’était mauvais. Je suis aussi allée un peu plus loin dans ma connaissance du Clash, et même si ça laisse bien mieux écouter, ils ne sont jamais approchés non plus de mes groupes préférés. (Ma Sainte Trinité, ce sont les 3 L : Led Zeppelin, Leonard Cohen, the Libertines — j’ai d’ailleurs découvert ces derniers dans Rock&Folk, où ils s’identifiaient, non sans une certaine autodérision, comme un groupe « punk dandy minimaliste ».)

Donc, en fin de compte, l’ironie de cette histoire, c’est que je n’aime même pas le punk en tant que musique. Cependant, je reste attachée à son concept… et c’est peut-être pour ça qu’il n’y a jamais vraiment eu d’autre choix pour moi que l’autoédition, que je ne pouvais en somme qu’écrire de la « sublittérature », et même la plus vile et la plus mal aimée de toutes, la littérature sentimentale. Il m’arrive d’avoir des bugs, des instants d’égarement où je me prends à rêver d’être acceptée par les gatekeepers, mais, toujours, j’en reviens et je me rappelle : conne, moche, pas douée — et comme je vous emmerde!


* Il y a toujours eu un côté « geek » chez Linkin Park — il n’y a qu’à écouter comment Mike parle de Pro Tools en 2002 et des trucs qu’il s’amuse à faire avec le son sur l’ordi! Et, avec le recul, je me rends compte qu’une partie de leur attrait s’est joué là, précisément parce qu’ils ont su entrer en résonance avec cette nouvelle génération qui grandissait avec Internet et les nouvelles technologies, parce qu’ils ont su être présents sur le Web, depuis le tout début.