Pêle-mêle du dimanche

Dans notre région de Montréal, avril est ce mois étonnant qui commence par des bancs de neige et se termine en t-shirt. Littéralement, on peut passer de -10° à 25° C en l’espace d’un mois. De l’hiver à l’été en quelques semaines. Bam! la neige fond — bam! tout reverdit. Il faut être prêt.

En réalité, même si ça y ressemble au soleil, on n’est pas encore en été avec ses nuits de canicule et d’orages électriques. C’est le printemps; les magnolias sont en fleur, les lilas s’en viennent sur leurs talons, les jonquilles et les crocus sont déjà sortis sur les plate-bandes. Les arbres commencent à lâcher leurs fruits; bientôt, les rues en seront tapissées, et on pourra voir les graines courir en nuées les jours de vent violent. Le printemps, c’est la saison des pluies et des vents, forts, comme tout ici est fort, extrême. Parfois, pluie et vent se combinent et on peut voir les vagues d’eau remonter le boulevard Saint-Laurent, faisant fi de la gravité.

L’autre soir, je suis allée voir Le Mariage de Figaro par le Ballet national d’Ukraine, à la Place des Arts — ma vie est excitante, hein? ce n’est pas courant, mais ma sœur m’a invitée.

C’était du ballet, mais dans un genre comique, parsemé de pantomime. Et il y avait un personnage en particulier, sans doute le plus comique, Marceline, interprété par un homme. Est-ce que le travestissement en lui-même faisait partie du comique du personnage? Peut-être, mais pas forcément. Je dirais juste que cela semblait plus indiqué pour un danseur que pour une ballerine d’agir de façon bouffonne; d’ailleurs, les autres personnages ridicules ou drôles étaient tous des hommes (notamment le comte et Chérubin).

Je ne m’y connais pas plus que ça en ballet, mais je sais que c’est un style de danse très genré. Les hommes ne peuvent pas danser des rôles de femme et vice versa — et je veux dire par là qu’ils ne le peuvent pas physiquement, car ce qu’apprennent les danseurs est différent de ce qu’apprennent les danseuses. Par exemple, les hommes ne font pas de pointes et les femmes ne sautent pas (enfin, si, un peu, mais jamais à la façon d’un soliste).

Pour le coup, le fait qu’un homme joue un rôle de femme subvertissait ces règles, avec un personnage (et un danseur) qui devait à la fois sauter et faire des pointes, se faire soutenir par un partenaire masculin puis, dans le cas d’une sortie comique, porter son partenaire! Alors, les pointes, certainement pas avec autant d’endurance et de précision qu’une ballerine, mais tout de même — considérant qu’il a probablement dû apprendre les pointes juste pour ce rôle? Pour moi, le travestissement ne participait donc pas tant à l’effet comique (créé plutôt par son costume et des gestes grotesques, peu élégants — à priori pas plus appropriés à un danseur qu’à une danseuse de ballet classique), mais, au contraire, à une impression… waouh! la classe!

Mais peut-être que c’est juste moi, avec mon vieux fantasme de travesti et de gender-bending… Ça me donne envie de trouver des romances qui traitent de ça, et je sais à l’avance que je vais en trouver. C’est une chose que j’adore avec la romance : loin des stéréotypes de formule et de répétitivité, c’est un genre tellement riche et dynamique que tout existe; on n’a pas de tabous et on est toujours à l’avant-garde (après, ce que les média et la « majorité » des lectrices mettent en avant, c’est autre chose).

Enfin, je relisais cet ancien article de Jeannie Lin (l’auteure de The Jade Temptress) : Are My Happy Endings Unrealistic? dans lequel elle parle des codes du genre et d’occidentalocentrisme. Mais ce qui m’a le plus touchée cette fois, et vous ne serez pas surpris-es si vous avez lu comment je me suis mise à l’écriture, c’est ce passage :

[Would readers be more accepting if] there were comparative works by fellow authors that either supported or refuted mine? Reading romance is in many ways a social endeavor, a community activity, a shared experience. The body of works at large constitute an ongoing conversation.


Rachel’s Holiday, de Marian Keyes

Réédition du 29/01/2014

En cette fin de mois de janvier, je suis heureuse de vous présenter… mon premier coup de cœur de l’année!

RachelsHoliday

J’ai acheté ce livre lorsque l’ebook était en spécial, sur la recommandation d’une amie Facebook. J’ai découvert un style, une auteure… que j’ai bien l’intention de continuer à lire.

Je ne sais pas si je peux le compter dans le thème de janvier du challenge Un genre par mois (de toute façon, j’ai déjà fait ma lecture obligatoire), qui est, je vous le rappelle, la littérature contemporaine. Un « genre » bâtard, de toute façon, qui ne veut pas dire grand-chose… Est-ce que tous les livres qui sortent ces dernières années ne sont pas, par définition, de la littérature « contemporaine »? Ah, non, c’est vrai que certains ne sont pas de la littérature; j’ai nommé la romance, la science-fiction, la fantasy, le policier, le roman historique…

Le fait est que Rachel’s Holiday, si on peut aisément le considérer comme un roman de littérature blanche, reprend aussi les codes de la chick lit : une héroïne bien ancrée dans son époque et qui est aussi la narratrice, un ton humoristique, l’exploration de ses relations amicales et sentimentales et, enfin, une progression qui la voit passer d’une vie profondément insatisfaisante à un équilibre et un bonheur retrouvés.

J’ai envie de considérer Rachel’s Holiday comme de la chick lit, mais, en même temps, force m’est de reconnaître que ça ne ressemble à aucun livre de chick lit que j’ai pu lire par le passé… Et pour cause : c’est un genre qui a toujours échoué à m’impressionner ou me captiver, ce que ce roman de Marian Keyes a au contraire accompli haut la main.

Je l’ai trouvé à la fois infiniment plus drôle et infiniment plus grave et sérieux que la chick lit habituelle. Surtout dans la première moitié, mais aussi à quelques reprises dans la seconde, j’ai littéralement pleuré de rire. Et cela ne m’arrive vraiment pas souvent… Il y avait des passages entiers où je me disais que tout méritait d’être cité, tant la formulation était excellente, hilarante. Et, d’un autre côté, c’est un roman qui traite, et pas qu’en arrière-plan, de l’addiction, de la dépendance, et qui m’a aussi arraché des vraies larmes d’émotion.

Rachel est irlandaise et vit à New York. Obsédée par l’image qu’elle se fait de ce qu’est une vie « cool » et glamour, elle passe son temps à sortir, se bourrer la gueule, sniffer de la cocaïne et chercher l’approbation de toutes les personnes in, et des hommes en particulier. Après une overdose accidentelle, elle se retrouve à l’hôpital. Alertés, ses parents décident de la rapatrier en Irlande pour qu’elle suive une cure de désintoxication.

Évidemment, c’est n’importe quoi : Rachel n’est pas une junkie… Elle aime juste faire la fête, est-ce un crime? Toutefois, elle accepte d’entrer aux Cloisters quand elle apprend que des pop stars y ont séjourné. Peut-être qu’elle rencontrera des gens célèbres? Il doit bien y avoir un gym, un sauna, etc. là-bas. Finalement, c’est un peu des vacances qu’on lui offre, et elle peut bien en profiter…

Rachel est une narratrice vraiment surprenante. À certains égards, on s’identifie à elle et on sympathise, comme dans toute chick lit qui se respecte ; en même temps, on la plaint et on rit d’elle (ses premiers jours aux Cloisters relèvent pratiquement de l’humour absurde); enfin, elle a aussi des côtés franchement antipathiques et glauques, addiction oblige. Du reste, son portrait émerge en partie petit à petit, puisque l’auteure doit concilier les exigences de la narration à la première personne avec le déni caractéristique des toxicomanes.

Au niveau de l’histoire, on alterne entre sa découverte des Cloisters et des autres patients qui y résident, et des flash-backs de sa vie à New York, centrés notamment sur l’évolution chaotique de sa relation avec Luke, son ex.

J’ai également trouvé la représentation de sa famille, soit ses parents et ses sœurs, très convaincante (Marian Keyes a écrit des romans autour des quatre autres filles Walsh). Pour avoir eu ma part de problèmes psychologiques, j’ai pu me retrouver dans l’idée de cette fille qui est sortie totalement fucked up d’une famille pourtant assez normale (pas de violences physiques, d’abus sexuels ou de conditions de vie extrêmes). Étant donné que Keyes a elle-même connu l’alcoolisme, la dépression et la désintoxication, cela m’a fait m’interroger sur la possibilité de personnes qui n’auraient pas vécu de choses similaires d’écrire à leur sujet de façon véridique. Est-ce que la recherche et la sensibilité artistique suffisent? Je me sens si souvent complètement détachée des textes qui le prétendent…

Sans spoiler, je vais juste signaler pour conclure que l’épilogue m’a un peu déçue. Pas vraiment surprise, je m’y attendais même plutôt, mais… la façon dont ce dernier rebondissement est amené, en seulement deux pages, lui donne un effet « cheveu sur la soupe ». Surtout après la fin du dernier chapitre, si forte, si puissante, mais toujours dans le ton décalé qui porte le livre :

The ghost was finally laid.
I just wished it had been me.
But I was so proud of myself.
I was Rachel Walsh. A woman, an adult. A heifer, a babe, a lost sheep, an addict.
A found sheep.
A survivor.


Se couvrir la tête est-il antiféministe ?

Réédition du 31/01/2014

Le PQ, qui possède actuellement la majorité à l’Assemblée nationale, nous a sorti un truc vraiment incroyable l’été passé : une Charte des valeurs québécoises*. On a beaucoup parlé d’épouvantail destiné à détourner le public des questions « sérieuses », mais cela n’a pas empêché tout le monde de se plonger dans le débat, et pour cause : quand on mesure la masse de racisme, xénophobie et intolérance qui s’est soudain manifestée à cette occasion, on a quand même du mal à ne pas prendre tout cela au sérieux…

Un évènement particulièrement choquant fut la prise de position de féministes pour la Charte, sous le prétexte que le port de certains vêtements féminins pour des raisons religieuses constituerait une oppression à l’égard des femmes. Évidemment, et pas qu’à mots couverts, on parle du foulard, du voile, du hijab musulman et de toute sorte de couvre-chef visant à dérober les cheveux des femmes au regard des hommes. Soi-disant, du moins, puisque les personnes qui le prétendent le plus fort sont, actuellement, des non-musulmans…

J’ai grandi en France, un pays qui tient très (trop?) fort à sa laïcité et à sa politique d’assimilation. J’ai personnellement du mal à me situer dans le débat WW/WOC (White Women vs Women of Colour), d’abord parce que je suis dans les faits à moitié blanche, et à moitié non-blanche, mais aussi parce que la France m’a blanchi jusqu’aux os. Je suis donc à la fois très blanche de culture et, en même temps, c’est ce même phénomène de « blanchissement » qui m’a révélé les quelques aspects par lesquels je ne le suis pas.

Si vous êtes totalement novice en matière de féminisme et vous interrogez sur mon utilisation du terme de « culture » (un phénotype ethnique est-il une culture?), disons brièvement que je parle ici d’une expérience du monde singulière, qui unit à travers une même société des personnes victimes d’une même oppression (ou, par contraste, bénéficiant des mêmes privilèges). Les femmes ont ainsi une culture à elles distincte de la culture masculine, de même que les homosexuels, les personnes handicapées, les classes populaires (ou, au contraire, l’élite) et, donc, les personnes racisées.**

Par le passé, je n’ai donc jamais eu d’opinion très forte concernant le foulard musulman, même si, oui, je trouvais ça étrange et, non, je ne le comprenais pas. Heureusement qu’on apprend des choses dans la vie… En automne dernier, à la lumière des débats autour de la Charte, j’ai à nouveau réfléchi à la question, et voici la réponse que j’ai trouvée.

La signification du foulard, hijab ou autre type de couvre-chef féminin n’appartient qu’à la personne qui le porte. Présumer d’office, et depuis une position extérieure, qu’il s’agit forcément de l’expression de sa soumission aux hommes est un acte purement et simplement xénophobe, potentiellement raciste et, en l’occurence, islamophobe. J’aimerais, pour le démontrer, développer l’argument du vêtement (ou de son absence) comme objet culturel.

Mon mari, qui vient d’une culture indo-mauricienne, a été le premier à attirer mon attention sur l’impraticabilité de la Charte des valeurs québécoises. Régulièrement, quand on parle de la culture indienne, il conclut que « tout est religieux ». Cela n’a même pas de sens pour lui de demander si telle pratique culturelle a un sens religieux. Car, en Inde, tout ce qui est culturel est religieux.

Aussi, s’il peut paraître à des Blancs occidentaux de souche chrétienne que religion et culture se différencient aisément, cela n’est qu’un préjugé issu de leur expérience étroite, blanche, occidentale et chrétienne, et certainement pas un constat universel. En voulant imposer cette séparation culture/religion à des cultures qui ne se laissent pas analyser sous cet angle, c’est finalement un rejet, une négation de ces cultures dont ils font preuve.

Mais revenons au foulard musulman. Est-ce bien vrai que les femmes ne se couvrent les cheveux que pour des raisons religieuses et, surtout, dans un symbole de soumission aux hommes?

AudreyHepburn2vivien-leighSophiaLorenGraceKelly

Bon, c’est bien ce qu’il me semblait… (De gauche à droite et de bas en haut : Audrey Hepburn, Vivien Leigh, Sophia Loren et Grace Kelly.) Non seulement il devient impossible de distinguer les femmes qui se couvrent la tête pour « les mauvaises raisons » de celles qui le font pour « de bonnes raisons », mais cela repose aussi la question des limites entre mode, culture, croyances et religion.

Dans Little Mosque on the Prairie, le personnage de Rayyan, qui se dit d’ailleurs féministe, se défend de porter le hijab pour « cacher » quoi que ce soit. Pour elle, c’est au contraire davantage une façon de s’afficher en tant que femme musulmane. Une motivation que les laïcs acharnés trouveront peut-être abominable, mais qui n’est pourtant pas différente de l’individualisme que nous (Occidentaux démocrates) nous enorgueillissons de pouvoir exprimer dans notre accoutrement : droit de suivre la mode ou d’aller contre, de se maquiller (pour d’autres raisons que celles de se dissimuler; le parallèle est criant), de se teindre les cheveux, de se tatouer, etc.

Mais admettons, maintenant, que le hijab cache les cheveux; car c’est le cas, après tout. Il faudrait être de très mauvaise foi pour feindre que c’est là une lubie arbitraire sans fondement. Pour une femme musulmane, se couvrir les cheveux est un signe de modestie… Comment peut-on contester son droit à la modestie? Nous avons toutes un seuil en dessous duquel nous ne souhaitons pas nous découvrir, car nous nous sentirions attaquées dans notre pudeur, notre modestie. Or ce seuil est à la fois culturel et personnel, et non pas religieux (certaines femmes musulmanes ne se couvrent ainsi pas la tête, parce que l’Islam ne l’exige pas en tant que tel).

Dans l’Occident moderne, culturellement, les cheveux des femmes n’ont pas une connotation très forte. Nous nous promenons donc tête découverte sans nous sentir exposées ou impudiques. En revanche, il y a beaucoup de femmes dans notre société qui ne se sentent pas à l’aise de porter des décolletés, des jupes ou shorts trop courts, voire des jupes tout court (excepté peut-être les jupes longues qui cachent complètement les jambes)! Et ce n’est pas toujours un « fashion statement »; désolée de briser votre bulle, mais ces « décisions » sont bien souvent dictées par le refus de se donner en pâture aux regards et commentaires masculins… (Lire les articles de La fille h sur son expérience Une année en jupe si vous voulez vous en convaincre.)

Encore récemment, j’ai découvert tout un réseau de blogueuses mode chrétiennes (américaines, bien sûr), dont le propos est de démontrer comment être « jolies mais modestes », « stylées, mais dans l’esprit de la Bible ». Alors, est-ce que ce n’est pas une façon de transmettre ses croyances religieuses à travers son habillement? Et pourtant, qui irait embêter les femmes qui refusent de montrer leurs jambes ou celles qui arborent un style classique en accord avec leur christianisme, pour les sommer de se découvrir?

Ah oui, c’est vrai, les Femen l’ont fait (mais encore plus à l’égard des musulmanes, en réalité… islamophobie, quand tu nous tiens!). Les Femen sont problématiques à plus d’un égard. Cependant, en poussant le raisonnement à l’extrême, elles ont au moins révélé l’hypocrisie et l’incohérence d’une société qui condamne d’un côté de « trop » se couvrir, mais aussi de ne pas se couvrir assez. Le torse nu d’une femme choque les gens, c’est jugé impudique, voire obscène (sauf sur la plage, il faut croire). Mais il faut arrêter d’essayer de rationaliser nos sentiments : c’est une question de culture, ni plus ni moins.

Ches les Himbas, en Namibie (pour ne citer qu’eux, puisque j’ai revu récemment le film Bébés), les femmes sont grosso modo torse nu. De toute évidence, cela ne leur pose pas un problème de modestie. C’est donc qu’il n’y en a pas dans l’absolu. Ce sont nous, Occidentaux (et musulmans, en l’occurrence), qui possédons une culture dans laquelle une femme ne montre pas ses seins en public. De quel droit jugerions-nous les cultures dans lesquelles certaines femmes ne sont pas confortables à l’idée de montrer leurs cheveux en public et, plus encore, ces femmes elles-mêmes?

Dessin humoristique de Malcolm Evans

Dessin humoristique de Malcolm Evans

Pour finir, j’aimerais préciser que mon propos n’est pas de nier qu’il y ait une oppression des femmes à l’œuvre dans la culture musulmane. Mais il y en a une aussi dans la culture québécoise! J’étais gênée, à vrai dire, lorsqu’aux provocations des Femen, des femmes musulmanes se sont prises en photo avec le message « Do I Look Oppressed To You? » Avec leur discours anti-musulmans, les Femen, soi-disant féministes, ont réussi à faire complètement dérailler le débat. Alors que le point de départ du féminisme, c’est au contraire d’admettre la réalité de l’oppression des femmes, on a assisté à un concours de qui était la plus libérée.

Les pratiques et symboles culturels doivent être interrogés dans ce qu’ils ont de potentiellement aliénant, sexiste, misogyne, mais c’est une chose que chacune doit faire du sein de sa propre culture. Personne n’a le privilège d’avoir déjà trouvé la réponse, d’avoir tout bon, et de pouvoir expliquer et imposer aux autres (cultures et personnes) comment les choses doivent fonctionner. Cela, nous l’avons déjà fait; ça s’appelle le colonialisme. Est-ce qu’on en est vraiment toujours là?

* Pour résumer, la Charte vise entre autres à interdire le port de signes religieux ostentatoires par les employés du service public, ce qui inclut le personnel universitaire et hospitalier. En revanche, pas touche au crucifix qui trône dans l’Assemblée nationale! Parce que ça, voyez-vous, c’est de l’Histoire et de la Culture.

** Lectures recommandées dans lesquelles il est question de cette notion de culture :

  • Narayan, Uma, 1989 « The Project of Feminist Epistemology: Perspectives from a Nonwestern Feminist », S. Bordo et A. Jaggar (dir.), Gender/Body/Knowledge, New Brunswick, Rutgers University Press, p. 256-269.

  • Russ, Joanna, 1983, How To Suppress Women’s Writing, Austin, University of Texas Press, 160 p.


Pêle-mêle du dimanche

C’est surprenant de m’apercevoir que j’ai dans ma PAL si peu de livres écrits par des auteur-e-s non-blanc-he-s (ou LGBTQ2IA+, d’ailleurs)…

L’un des seuls autres (après The Jade Temptress) que j’ai pu dénicher, je l’ai aussi depuis plusieurs années : Angel’s Blood, le premier tome de la série Guild Hunter. Ça fait un moment que je n’avais pas lu de romance paranormale; ça me donne envie d’en écrire. C’est un peu le problème que j’ai avec la lecture : ça stimule un peu trop mon imagination (et/ou mon esprit de compétition?).

L’auteure, Nalini Singh, est néo-zélandaise, mais aussi, comme son nom l’indique, d’origine indienne. Même si ses livres semblent s’inscrire dans la norme des livres de romance, avec des contextes et des personnages essentiellement occidentaux, je pense que l’expérience d’une double culture, ainsi que d’être identifiée comme non-blanche, apporte forcément une perspective un peu différente de celle d’une personne « majoritaire ». Ne serait-ce qu’un peu plus de diversité dans le « casting » général…

Pour la suite, je me suis résolue à devoir sortir ma carte de crédit et à acquérir de nouveaux titres. Ce n’est pas plus mal : ça fait deux ans que j’avais fait le vœu de ne plus injecter d’argent dans l’industrie du livre, et il est peut-être temps que je m’y remette — à condition de bien choisir les destinataires de mon soutien.

Octavia’s Brood, Science Fiction Stories from Social Justice Movements est un bouquin que j’ai repéré il y a près d’un an dans le catalogue d’AK Press, un éditeur et distributeur anarchiste américain qui tenait un stand au Salon du livre anarchiste de Montréal. J’avoue que je suis très avide de tout ce qui a le bon goût de mêler politique et fiction de genre; c’est probablement ce que j’aimerais le plus écrire moi-même. Or, c’est une espèce plutôt rare; on dirait que les militant-e-s ont plus d’affinités avec la non-fiction, la fiction dite « littéraire » ou encore la poésie.

Le titre fait référence à Octavia E. Butler, une auteure noire de science-fiction. Je ne la connaissais même pas, et ça me renforce dans ma détermination à découvrir les classiques de SFFF écrits par des femmes… car oui, il y en a! Seulement, les hommes ont toujours le haut du pavé, et c’est un cercle vicieux quand on continue à conseiller encore et encore les mêmes auteurs masculins sans jamais s’interroger sur leur incroyable homogénéité (ils sont également souvent blancs — ce qui me rappelle que j’ai aussi Samuel R. Delany sur ma liste d’auteurs à explorer).

Enfin, un mot sur les élections… les présidentielles françaises, évidemment — car, bien que Canadienne, née Canadienne au Canada, je suis aussi française undercover (ou pas). Je serai curieuse d’apprendre le taux de participation en Amérique du Nord, car il est traditionnellement faible et, en 2012, je me rappelle être entrée dans le bureau de vote sans aucune attente. Au contraire, cela m’a pris hier pas moins de 2 h 30 en tout pour aller voter! La queue faisait supposément un kilomètre et demi. Impressionnant, épuisant et quelque peu étonnant de songer que tou-te-s ces Français-es devant et derrière nous étaient déterminé-e-s à mettre leur bulletin dans l’urne au point d’y passer un bon bout de leur journée.

À titre personnel, je ne milite pas pour le vote; je suis très mal à l’aise face aux discours culpabilisant l’abstentionnisme. De ma proximité avec les idées anarchistes, j’ai même un certain penchant pour l’abstentionnisme, et je n’ai pas voté pour les dernières élections provinciales comme fédérales. Cela dit, je suis une girouette : sur beaucoup de sujets, j’oscille périodiquement entre deux positions, l’une qu’on pourrait qualifier de plus radicale, alignée avec mes principes philosophiques, et l’autre plus pragmatique.

En ce moment, je me rapproche plutôt du pragmatisme. La conjoncture, vraiment… Le résultat des dernières élections présidentielles aux États-Unis, déjà, qui m’a forcée à réfléchir et à remettre en question mon « rejet » du pouvoir symbolique des élections (pas si symbolique que ça pour toutes les personnes qui font depuis novembre les frais de la victoire de Trump). Et, malgré toutes les critiques que j’entends au sujet de la campagne, l’impression positive qu’au moins, en France, on n’en est pas encore réduit-e-s au bipartisme; que les grands partis traditionnels ne détiennent pas le monopole sur la vie politique — assurant par là une répétition inlassable du même, tendance pire —, en somme, que pour une fois, ça brasse, comme on dit au Québec…

Même si je trouve le ton un peur dur, facilement accusateur, il y a cet article qui exprime bien les raisons pour lesquelles, cette fois au moins, j’ai laissé l’abstentionnisme de côté et je suis allée voter : Mépriser les urnes : un plaisir de dandys.


Éloge de l’inachevé

Vous l’avez sûrement vu passer : au début du mois, des tas de sites Web se sont empressés de reprendre les « conseils aux aspirants écrivains » que J. K. Rowling aurait prodigués sur Twitter, dans la foulée d’un retweet d’une autre personne, qui disait :

HEY! YOU! You’re working on something and you’re thinking « Nobody’s gonna watch, read, listen. » Finish it anyway.

Apparemment, ça a parlé à l’auteure de Harry Potter, et puisque c’est l’opinion de J. K. Rowling, alors ça doit être une vérité universelle. I call bullshit. Je trouve pour ma part que c’est un horrible conseil, et je ne suis pas d’accord non plus avec les autres affirmations que Rowling a ajoutées par la suite.

Il faut dire que cela m’a pris 20 ans, à moi, pour finir mon premier manuscrit. Pas celui que j’avais commencé il y a 20 ans, évidemment; j’en ai abandonné des dizaines entretemps — pas exprès, pas par conviction, non, au contraire… Ce n’est qu’à présent que j’ai trouvé le Graal (soi-disant) que je constate à quel point cela n’a aucune importance, à quel point je ne regrette rien, ou si, une chose : de m’être laissé empoisonner par des discours comme celui de J. K. Rowling, qui n’aident en rien et, bien loin d’encourager, découragent.

La peur de ne pas finir, prophétie autoréalisatrice formidablement efficace, a été le talon d’Achille qui m’a vaincue pendant 20 ans. Car, malgré ce que pourrait faire supposer l’enthousiasme des rédacteurs de dépêches, les conseils de J. K. Rowling n’apportent rien de nouveau sur la table. Il ne s’agit que d’une énième déclinaison de l’idéologie dominante, à savoir le culte du résultat, du produit, au détriment du processus, des valeurs et du sens.

Finir un manuscrit ne procure la satisfaction et la fierté décrites que parce que c’est un objectif survalorisé socialement, et que l’abandon est au contraire décrié, associé à l’échec et à la honte. Forte d’avoir terminé mon premier manuscrit, je peux désormais vous certifier que cela n’a rien changé pour moi*, que je suis toujours la même écrivaine avec les mêmes forces et les mêmes faiblesses que juste avant d’avoir fini (bien sûr, on progresse par le seul fait d’écrire, et aussi par la vertu la plus extraordinaire, celle du temps qui passe; mais en cela, finir ou ne pas finir ne représente aucune différence). Si cela m’a donné une confiance en moi que je n’avais pas avant, c’est uniquement celle d’écrire cet article aujourd’hui et de croire en mon propre chemin.

Je ne dis pas qu’on ne peut pas, qu’on ne doit pas tenter de finir un manuscrit. Il est vrai par exemple que, si vous voulez être publié-e, vous allez devoir finir quelque chose. Mais la publication, tout comme le fait de finir, ne devrait jamais devenir le but absolu, à atteindre à tout prix. Surtout pour un-e jeune auteur-e, j’entends par là quelqu’un avec peu d’expérience. (Si vous êtes déjà sous contrat pour votre roman en cours, en finir le manuscrit acquiert bien sûr une autre importance. Je n’envie pas cette situation, mais je la comprends.)

La pression de finir tout ce qu’on aurait le malheur (ou le bonheur?) de commencer est l’antidote parfait à la créativité et à la prise de risque. Or, un-e débutant-e devrait à l’inverse profiter d’une liberté totale pour inventer, essayer, tester, expérimenter… changer d’avis, abandonner. S’imposer d’emblée l’obligation d’aller jusqu’au terme nous confine inconsciemment à notre zone de confort, en nous poussant vers des projets « réalistes », faciles ou dont on sait à l’avance qu’ils sont à notre mesure. Et c’est le cercle vicieux… Car, contrairement à ce qu’on pourrait espérer, l’expérience ne rend pas plus hardi : pourquoi changer une équipe qui gagne?

À ne jamais rien finir, j’ai longtemps cru que je manquais de persévérance. Et je m’autoflagellais, comme il se doit. Mais je réalise désormais qu’en 20 ans d’échecs, d’abandons et de doutes, je n’ai jamais cessé d’écrire, je n’ai jamais cessé de vouloir et de croire, et surtout d’essayer, encore et encore : et qu’est-ce, sinon de la persévérance? À côté de cela, je vois énormément de gens qui ont, bien plus vite, plus tôt et plus facilement que moi, atteint le but si convoité; ils ont fini un manuscrit, parfois plusieurs, ont même été publiés. Et aujourd’hui? Ils n’écrivent plus. Ils n’ont plus envie. Ils n’y croient plus.

Il y a du positif dans l’abandon, dans l’inachevé, au moins autant, sinon plus, que dans le fait supposément magique de finir. Plus je vis, plus je m’aperçois que beaucoup de gens qui semblent réussir le font moins par volonté de réussite que par peur de l’échec. Or, l’échec nous rattrape toujours, et alors, celleux qui ne sont pas rompu-e-s à la gymnastique qui consiste à rebondir, à dépasser, à passer au travers, se retrouvent souvent terrassé-e-s, paralysé-e-s. Moi, j’ai 20 ans de ratés derrière moi; je peux vous dire que je n’ai plus peur de rien. Je sais que rien ne peut m’arrêter.

Sans compter que l’acharnement est une maladie en soi. Plus d’une personne, pourtant abonnée à la réussite, a craqué tout près du succès, a tout laissé tomber parce qu’elle avait tout donné pour arriver jusque-là et qu’il ne lui restait plus rien. On ne devient pas endurant en brûlant les étapes. Laissez autant de manuscrits inachevés que vous en avez besoin pour arriver jusqu’à celui que vous ne voudrez pas lâcher; il n’y a pas de mal ni de honte à rater 99 fois si c’est pour réussir la centième, il n’y a pas de mal ni de honte à essayer en vain pendant 20 ans si c’est pour réussir au bout de tout ce temps.

C’est presque ce que dit J. K. Rowling, quand elle rappelle qu’il faut parfois plusieurs projets avant de « percer »… Mais pourquoi préciser qu’il ne peut être question que de projets finis, invisibilisant par là tout le travail, l’apprentissage et l’expérience qu’apportent les projets inachevés? C’est à tout le moins paradoxal de minimiser l’échec en tant que rejet du public (ou des éditeurs, ie ce qu’elle a connu?), tout en renforçant par ailleurs la stigmatisation de l’échec que représente un manuscrit non fini (peut-être une souffrance qu’elle-même n’a pas ou peu connue, et à laquelle elle est donc indifférente?)…

Maintenant, on pourrait m’opposer que je fais une interprétation tendancieuse des propos de Rowling, qu’elle n’a pas parlé de finir absolument chaque manuscrit commencé, mais simplement de ne pas abandonner par peur du rejet. Mais… n’est-ce pas exactement la même chose? Je m’explique : pour quelle autre raison est-ce qu’on abandonne un manuscrit? Parce qu’on n’a plus envie de le continuer, parce qu’on a changé d’avis, parce qu’on a eu une nouvelle et meilleure idée? Je me répète, mais : ne parle-t-on pas, au fond, toujours de la même chose?

La peur du rejet n’est pas vraie. Elle n’est pas fondée sur des faits. Elle n’est qu’une chimère, une projection de nos propres craintes, de nos propres doutes et intuitions, une façon de rejeter la faute sur les autres pour éviter d’avoir à regarder nos faiblesses en face. Quand on pense « peut-être que les lectrices (l’éditeur) ne trouveront pas ça intéressant », c’est qu’en réalité, notre propre intérêt pour notre projet vacille. Quand on se dit « on m’accusera d’irréalisme, de manque d’originalité », c’est que l’on décèle soi-même ces problèmes dans notre texte. Et si vous en êtes à vouloir tout arrêter, c’est qu’il n’y a vraiment plus grand-chose dans votre projet qui vous plaît, en quoi vous croyez encore…

Inversement, je vous mets au défi de m’expliquer comment on pourrait adorer travailler sur un projet, avoir du fun comme jamais, et se laisser en même temps arrêter par la crainte du rejet. Quand on s’amuse vraiment, quand on aime ce qu’on fait et qu’on ressent la chance qu’on a de pouvoir le faire, la façon dont le public recevra notre œuvre devient le moindre de nos soucis. Parce qu’on est alors « in the zone », dans le flow, ce qui sous-entend la pleine présence, et qu’il n’y a plus de place dans notre esprit pour un futur hypothétique — qu’il soit d’ailleurs merveilleux ou désastreux; l’ambition ou le rêve s’effacent au même titre que l’appréhension.

À ce propos, je suis profondément redevable à Rachel Aaron, auteure de fantasy, de science-fiction et aussi du petit ouvrage 2,000 to 10,000, How to write faster, write better, and write more of what you love (et je remercie au passage mon amie Chloé Duval qui m’a parlé d’elle). Dans le chapitre If Writing Feels Like Pulling Teeth, You’re Doing It Wrong, elle écrit notamment :

(…) it’s so hard to give writing advice, because what works for me might be poison to someone else.** But if I could make one absolute assertion, it would be this: If you are not enjoying your writing, you’re doing it wrong.
A book is not a battle, nor is it a conquest. A book is a story, and telling it should be an enjoyable exercise. (…)
So don’t blame your subconscious when it doesn’t want to write. Listen to it. Treat your instincts with respect, especially if they’re telling you to stop. Let your daily writing be a joy instead of a chore, and everything else becomes easy.

(je souligne)

Plus loin, elle parle d’une étape de préparation assez peu abordée par les écrivains : choisir la bonne idée, celle qu’on saura mener à son terme et qui résultera en un livre qui vaudra le temps qu’on y aura passé. Comme moi, elle ne manque pas d’idées et elle s’est donc souvent laissé entraîner dans des projets qui paraissaient prometteurs avant de se révéler mauvais.

I can not tell you the number of books I’ve plotted, written 30K words in, and then abandoned because I simply could not stand to look at them another second. (…) I don’t regret abandoning the ideas that didn’t work. No amount of money is worth forcing myself to write a story I don’t like, especially since I couldn’t sell such a loveless book anyway.
(…) Even if you’re not selling your stories yet, your writing time is precious, often gained at the expense of other worthwhile activities. Don’t waste it on a book you don’t love.

Alors, certes, Rachel Aaron n’a pas l’envergure ni le succès de J. K. Rowling (Rachel who?). Mais elle a un plus grand mérite : celui de vivre de sa plume sans avoir écrit de bestseller (ni avoir besoin de publier un livre par mois; c’est une vraie perfectionniste qui s’assume). On a tendance à penser que plus une personne a du succès, plus ses conseils seront pertinents. Ce n’est vrai que jusqu’à un certain point… Les personnes qui, comme J. K. Rowling, ont un succès exceptionnel, sont par définition des exceptions. Il n’est pas raisonnable de croire qu’on va les émuler, qu’on peut répéter leur trajectoire. Il y a bien plus à apprendre d’un-e écrivain-e dont la carrière peut être un véritable modèle.

En conclusion, je ne prétends pas non plus que les conseils de J. K. Rowling n’ont aucune valeur pour personne. Je suis juste troublée par l’idée qu’on puisse les prendre pour parole d’Évangile, alors qu’ils gagneraient à être remis à leur place, relativisés, contextualisés, et qu’ils contiennent en outre un sous-entendu oppressif qui doit être dénoncé. Pour rééquilibrer la balance, j’aimerais offrir ces quelques recommandations : ne vous forcez jamais à finir un projet par peur de l’inachevé. Si vous ne prenez plus de plaisir dans votre projet, alors il y a un problème; arrêtez-vous et réfléchissez. Si vous arrivez à identifier le problème et à le résoudre, faites-le. Sinon, n’hésitez jamais à abandonner. N’ayez jamais peur de vous avouer vaincu-e.*** La vie est courte, vous n’avez pas de temps à perdre dans un projet que vous n’aimez plus.


* Pas que je n’aie eu aucune prise de conscience, aucune épiphanie dans mon parcours de 20 ans, mais finir n’en fait pas partie. Je reviendrai dans de futurs articles sur ce qui a réellement fait une différence pour moi.

** Alléluia!

*** En jiu-jitsu, on dit « tap early and tap often ». L’analogie est étonnamment adéquate…


La Ballade de Fronin et Face aux démons, d’Etienne Bar

Réédition du 25/03/2016

Note au 19/04/2017 : Les deux romans ont récemment été réédités chez Stellamaris; j’ai de ce fait ajouté dans l’article les nouvelles couvertures à côté des anciennes.

Je me rends compte avec effroi que je n’ai chroniqué aucune de mes lectures de 2015, alors on va y venir (parce que ça vaut le coup), mais là, tout de suite, j’ai envie de partager avec vous un coup de cœur inattendu de ce début d’année : La Ballade de Fronin, d’Etienne Bar (et Face aux démons, un roman indépendant, mais qui se situe dans la suite chronologique du premier).

LaBalladedeFronin

J’ai ce roman dans ma liseuse depuis au moins 2013, mais j’ai longtemps repoussé sa lecture, parce que je n’étais pas assez sûre de l’aimer. Ce scepticisme reposait sur trois arguments : le premier, c’est que j’avais lu une nouvelle de l’auteur (située dans le même univers, et avec un personnage qu’on retrouve dans La Ballade…, il me semble) et qu’elle ne m’avait pas conquise. Le deuxième, ce sont les chroniques que j’avais lues du livre (enfin, plutôt de Face aux démons, mais, encore une fois, même auteur, même univers, mêmes personnages) et la présentation que l’auteur lui-même en faisait. Et le troisième, c’est qu’il s’agissait d’autoédition, en français qui plus est.

Le premier et le dernier argument relèvent de préjugés, j’en conviens, mais sont sans doute compréhensibles. Le deuxième ne l’est pas forcément, quand on sait que les chroniques dont je parle étaient toutes positives. Mais voilà… qu’est-ce que ça signifie, des chroniques positives? Je m’intéresse aux livres depuis assez longtemps pour savoir que n’importe quel texte a ses fans et ses détracteurs. On trouvera toujours des gens pour encenser, comme on trouvera des gens pour critiquer. Il serait éventuellement intéressant de connaître la proportion de celleux qui aiment vs celleux qui n’aiment pas, mais même cette donnée n’a de sens que sur un nombre d’avis statistiquement significatif. Arbitrairement, je dirais au moins 1000. En bas de ça, on reste dans l’anecdotique, et les tendances observées n’ont pas de valeur objective.

Par contre, les chroniques ont une valeur subjective de par leur contenu. Finalement, peu m’importe que quelqu’un aime ou pas (nous avons peut-être des goûts opposés), mais si je sais ce que cette personne a aimé ou détesté, alors je suis déjà plus en mesure d’imaginer ma propre réaction face à ces mêmes éléments. Pourtant, mon expérience avec La Ballade de Fronin m’a prouvé que même ce genre de raisonnement peut se révéler complètement à côté de la plaque…

La vérité, c’est que je me méfie d’office de tout texte qui se prétend différent, original, tellement au-dessus des clichés et pas comme les autres romans du genre qui sont publiés et trouvent du succès de nos jours. Moi, j’aime la littérature de genre, que ce soit romance, fantasy ou SF (policier, ça m’attire moins), justement parce que d’un titre à un autre, on y retrouve des trucs typiques, des trucs que j’aime, précisément, dont je ne me lasse pas — tant qu’ils sont bien traités. En général, mes goûts suivent aussi ceux du plus grand nombre : j’aime les classiques et les bestsellers (même si je ne comprends pas pour autant les succès d’exception, comme Harry Potter, Twilight ou Fifty Shades of Grey, qui ne mériteraient à mon sens que d’être des bestsellers comme les autres).

Or, là… La Ballade de Fronin, c’est certes original, rafraîchissant, mais ça n’en est pas moins de la bonne vieille fantasy comme on l’aime, comme je l’aime. Alors, la fantasy n’est pas un genre uniforme; depuis le temps, plusieurs styles parfois très différents se sont distingués. Et les romans d’Etienne Bar ne sont peut-être pas en plein dans la mode actuelle (cette phrase est une litote, hein), ce qu’on appelle la grimdark fantasy, avec ses morts à foison et ses personnages moralement ambigus. En revanche, ça reste de la fantasy classique avec des elfes, des nains et des dragons, un héros pur et bien intentionné qui s’embarque dans une quête dont il ignore au départ le but, et qui découvre en passant qu’il possède un don particulier…

Cela dit, ce n’est pas que de la bonne fantasy. C’est davantage. Les aventures se succèdent de façon passionnante et ça se lit tout seul, mais, surtout, surtout, je dirais que ce roman a le pouvoir magique de vous rendre heureux. En romance, on parle de « romance doudou »; eh bien, j’ai découvert avec La Ballade de Fronin qu’il existait aussi de la fantasy doudou! On s’y réfugie avec une sensation de quelque chose de chaud et d’agréable autour du cœur, et on se surprend à y rêvasser au cours de la journée avec des petits soupirs de contentement. En effet, Libreterre, la plus vaste île des Folandes, où se déroule l’intrigue, est une utopie. Je travaille moi-même en vain depuis des années sur un projet de « SF YA utopique », alors forcément, ça me touche — et comment! —, parce que l’utopie, ça ne court pas les rues… Non, en ce moment, la mode est plutôt à l’inverse, la dystopie, et même si je n’ai rien contre ça à priori, j’ai déjà expliqué dans ma chronique des Hunger Games mes doutes et mes réserves face au phénomène de mode que connaît actuellement ce genre.

Dans La Ballade de Fronin, il y a des ennemis méchants, très méchants, mais ils sont tous humains. Et ce qui est merveilleux sous la plume d’Etienne Bar, c’est que, pour une fois, on questionne l’opposition « nous »/« eux » (sans toutefois tomber dans la facilité et l’insignifiance du « tout est gris », que je vomis par ailleurs). Je ne sais pas si vous aviez remarqué, mais, en fantasy et en SF, le rôle des méchants échoit souvent à des personnages non-humains, ou du moins dont on a effacé les caractéristiques humaines : des orcs, des démons, des zombies, des stormtroopers (le dernier Star Wars et super intéressant/incohérent à cet égard; j’ai hâte d’y revenir dans une chronique dédiée)… Ces personnages ne sont pas juste « non-humains », ils sont fondamentalement, par nature, mauvais. Ils sont une incarnation du mal, de la mort. Ça permet aux « gentils » de les dégommer sans hésitation ni mauvaise conscience.

Entendez-moi bien : ça ne me gêne pas en soi — on est dans un univers imaginaire, c’est fait pour ça, régalez-vous, les gars! Mais, quand même, je ne peux pas m’empêcher de me demander si ça ne reflète et n’entretient pas à la fois cette idée qu’il existe, qu’il peut exister, y compris dans notre monde réel, une guerre juste, une mort méritée. L’idée aussi que, face à un adversaire violent et destructeur, la seule solution est de lui faire tomber une ou deux bombes bien senties sur la tête, de lever une armée et de produire des armes, toujours plus d’armes, toujours plus subtiles. Évidemment, c’est un sujet qui m’interpelle d’autant plus dans le contexte politique actuel, où nos dirigeants semblent se prendre pour les scénaristes du prochain Star Wars

En sortant de la séance de The Force Awakens, je songeais justement : on a besoin d’une histoire qui serait à la fois épique et pacifique. Qui ne glorifie pas la guerre, sans pour autant tomber dans l’inaction ou l’angélisme. Qui en jette, sans avoir à recourir aux explosions et au sang. Eh bien, on dirait que ma prière a été exaucée avec La Ballade de Fronin! Un livre à mettre entre toutes les mains, vraiment.

FaceAuxDemons

Face aux démons est un peu différent. D’abord dans sa narration, puisqu’on a droit cette fois à une ribambelle de points de vue, alors que La Ballade… se concentrait sur Fronin et Néalanne*. Ensuite, parce que ma réflexion précédente ne s’y applique pas autant, la faute aux sangrelins et aux… bah, ouais, démons du titre. Et peut-être que j’ai un tout petit peu moins aimé que La Ballade… — je ne suis pas sûre au juste pourquoi (peut-être l’attrait de la nouveauté, l’enthousiasme de la découverte qui s’est effrité?). Mais ça n’en reste pas moins une très bonne lecture, où on retrouve avec plaisir les personnages qu’on a aimés dans le roman précédent, ses questions de stratégie géopolitique, ses rebondissements incessants.

En conclusion, ne faites pas comme moi : ne vous laissez pas influencer par vos préjugés et n’attendez pas trois ans. Achetez et dévorez ces livres tout de suite! (Il y a aussi un recueil de nouvelles, Friponnes, que je n’ai pas encore lu, et d’autres textes encore, je crois, pas édités de façon professionnelle.)

Mise à jour du 19/04/2017 : Vous pouvez désormais vous procurer La Ballade de Fronin ici et Face aux démons ici.


* Une des raisons pour lesquelles je ne suis pas fan du titre choisi pour La Ballade de Fronin est qu’il ne présage pas du tout de l’importance quasi égale accordée à Néalanne, un personnage formidable auquel on s’attache d’ailleurs tout autant.