Comment je me suis mise à la romance

Ça en dit sans doute long sur le milieu culturel dans lequel j’ai grandi, mais, avant l’âge de 21 ans, je n’avais jamais croisé la route d’un roman dit sentimental. Lectrice vorace, éclectique et curieuse comme je l’étais, j’aurais à coup sûr saisi l’occasion de le feuilleter, ne serait-ce que « pour l’expérience ». Un jour, quand j’avais 10 ans, je suis tombée par hasard sur un livre porno (j’ai bien dû l’ouvrir pour le constater). Mais un roman d’amour, non, ça ne m’était jamais arrivé. Et ça serait peut-être encore le cas si je n’avais pas pris les choses en main.

J’ai passé la dernière année de mes licences, 2007-2008, en échange universitaire à Brno, en République tchèque. Entre deux épisodes dépressifs, je m’interrogeais sur ce que j’allais bien pouvoir faire de ma vie une fois mes diplômes en poche. Le désir d’écrire ne m’avait pas quittée, mais, cette fois, c’était le désir de vivre de l’écriture qui refaisait surface.

En faisant le tri dans mes projets d’écriture, j’ai été confrontée au fait que, malgré leur diversité par ailleurs, tous comportaient une histoire d’amour sous une forme ou une autre. Parfois, ce n’était qu’une intrigue secondaire, et ça ne se terminait pas toujours bien non plus; mais c’était tout de même un invariant digne d’être noté. Alors, j’ai songé à ces romans à l’eau de rose, qu’on appelait parfois « Harlequin », du nom de leur éditeur le plus célèbre. Je n’en avais jamais entendu parler plus qu’en passant, mais c’était supposé bien se vendre, non? Tout à coup, il était impératif que j’en sache davantage. Est-ce que, parmi ces livres, il en existait qui pourraient me plaire? Et est-ce que je serais capable d’en écrire?

C’est ainsi que j’ai atterri sur le site des Romantiques, les premières, me semble-t-il, à avoir adopté l’anglicisme de « romance » dans le but de se démarquer d’une tradition de littérature sentimentale stylistiquement distincte (et connotée péjorativement). Sur la base de leurs recommandations, j’ai d’abord lu Miss Wonderful de Loretta Chase, puis, en traduction polonaise (je vivais désormais en Pologne), un roman court de Johanna Lindsey et deux romances historiques de Judith McNaught.

Pour Miss Wonderful, je crois que je n’étais pas prête. J’entrais dans un univers inconnu, plein de codes qui m’étaient étrangers. J’étais trop surprise par la nouveauté pour accepter de me laisser embarquer. Ou alors, la rencontre ne s’est simplement pas faite, c’est possible aussi. Cependant, je ne dirais pas que ce livre m’a déplu. J’en suis plutôt sortie intriguée. Les stéréotypes généralement associés à la romance ne s’étaient pas vérifiés.

Par exemple, l’héroïne était une femme qui ne souciait pas beaucoup de son apparence, indépendante et sûre d’elle, à la tête de son propre domaine. Le héros, au contraire, était un dandy, un peu obsédé par la mode, peut-être pour compenser le fait qu’il boitait. Et leur rencontre n’était pas le fruit d’une situation abracadabrantesque et anachronique : seulement, le héros voulait construire un canal qui devait empiéter sur les terres de l’héroïne, et elle ne voulait pas; promesse de débats à saveurs économique et politique.

En comparaison, le livre de Johanna Lindsey, que je n’ai pas aimé, donnait raison à tous les préjugés que je pouvais avoir entendus ou imaginés à l’encontre de la romance*. Quant aux romans de Judith McNaught, ils étaient quelque part à mi-chemin : assez cliché, mais assez longs aussi pour être plus développés, plus profonds, plutôt entraînants en somme.

Le roman qui m’a définitivement vendu la romance (ma cinquième tentative, donc), je l’ai trouvé via le site de son auteure, au détour d’Internet : Only a Duke Will Do, de Sabrina Jeffries (c’est le 3e livre de la série School for Heiresses, mais c’est le seul que j’ai pu dénicher, en anglais, en Pologne). Ici, comme on a une histoire de retrouvailles, les héros ne sont pas tout jeunes (mais pas bien vieux non plus, hein! juste que, pour l’époque, l’héroïne est largement considérée comme une vieille fille). Des années plus tard, elle en veut toujours au héros pour l’avoir embrassée sans avoir l’intention de l’épouser. Elle fait désormais partie d’une société de ladies qui luttent pour l’amélioration des conditions d’incarcération des femmes prisonnières.

J’ai aimé ce petit morceau d’histoire qui fait de l’héroïne un sujet et un agent politique — un rôle si souvent réservé aux hommes, surtout dans le discours historique. J’ai aimé la complexité du héros, un homme qui avait envie d’un baiser alors qu’il n’était pas prêt à se marier, un homme qui regrette, mais qui ne compte pas pour autant vivre le reste de sa vie dans le regret… En refermant le livre, je me suis rendu compte qu’il n’y avait rien, à vrai dire, que je n’avais pas aimé ou que j’aurais honte d’avouer que j’aimais. Je ne savais toujours pas si je serais capable d’écrire de la romance, mais une chose était sûre : j’avais le goût d’essayer.


* Vous savez bien : le héros ténébreux et dominateur, séduisant et séducteur; l’héroïne trop belle pour son propre bien, plus ou moins en détresse; un contexte historique peu fouillé, des inventions scénaristiques d’un réalisme douteux… Et juste, d’une manière générale, une impression de faux, l’impossibilité de s’identifier, d’identifier dans le récit sa propre expérience du monde.


One Comment on “Comment je me suis mise à la romance”

  1. […] purement mercenaires, soit avec l’espoir d’en écrire et d’y gagner de l’argent (voir Comment je me suis mise à la romance). Il y a des auteur-e-s que l’idée d’écrire pour le marché horrifie ou scandalise; pas moi […]


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