La correction n’est pas une science exacte

Au cours de mes cinq années à travailler sous le nom des Éditions Laska, j’ai corrigé beaucoup de manuscrits, mais j’ai aussi collaboré avec pas mal d’autres correcteurs/-trices. Et la principale leçon que j’en retire, c’est qu’il n’y a pas deux personnes qui corrigeront un texte de la même façon. Et même qu’on peut corriger complètement différemment d’une autre personne, avec presque aucun recoupement entre ce que l’une et l’autre identifieront comme les « problèmes » du texte. Il semblerait que la correction soit une démarche éminemment subjective, reflétant la sensibilité personnelle de la correctrice — un peu comme la traduction, au fond.

Mon approche, ma ligne de conduite, c’est de rendre le texte le plus lisible possible pour la lectrice, le plus compréhensible, tout en maintenant aussi intact que possible l’esprit du texte. C’est faire en sorte que le lecteur ait le moins possible d’efforts à faire pour accéder au propos, à l’intention de l’auteur-e. Ce qui ne signifie pas toujours peu d’efforts… Simplement que pour toute idée, simple ou complexe, facile ou difficile à appréhender, il y aura toujours une façon de l’exprimer plus claire, plus efficace qu’une autre. Et c’est la façon la plus claire, la plus efficace que je veux privilégier, que je veux faire émerger lors de la correction.

Un locuteur natif est en mesure de comprendre (et même d’apprécier) pratiquement n’importe quel texte, même mal écrit et non corrigé. Cependant, toutes les erreurs, approximations, ambiguïtés, lourdeurs sont autant d’énigmes à résoudre avant de pouvoir accéder au vrai sens, au sens voulu. Mon rôle en tant que correctrice, c’est d’épargner cette gymnastique mentale superflue à la lectrice en résolvant les énigmes à l’avance, directement dans le texte.

Prenons par exemple le cas où l’auteur-e a oublié un mot dans une phrase. En général, grâce au contexte, on sera capable de deviner le mot manquant (ou un équivalent). Mais on n’en aura pas moins été sorti de notre lecture pendant les quelques secondes où on a dû analyser et réparer le problème dans notre tête. Pareil pour un mot en trop ou un mot écrit par inadvertance à la place d’un autre, comme « avec » pour « avant » — nos doigts ont une mémoire musculaire, et ils tapent ou écrivent souvent plus vite que notre ombre… enfin, que notre pensée.

Ça devient plus délicat quand les auteur-e-s croient avoir bien écrit ce qu’illes voulaient dire, alors que ce n’est pas forcément le cas… Il arrive qu’en théorie, grammaticalement parlant, la façon dont quelque chose est écrit ouvre à une interprétation problématique; toutefois, la connaissance du contexte et le bon sens humain peuvent suffire à identifier la seule bonne interprétation. Il en va ainsi de certains mots mal employés : un ton emprunt de gravité, ou l’investigateur d’un comportement… Parfois, le lecteur ne bronchera pas, parce qu’il s’agit d’une faute commune, que peut-être il fait lui-même sans savoir qu’il s’agit d’une erreur : « Suite à » au lieu de « À la suite de », confusion de tache et tâche, par exemple (mon moyen mnémotechnique pour les différencier, c’est de me rappeler les exercices de notre livre d’anglais en sixième, nommés tasks; l’accent circonflexe est pour le s qui est demeuré en anglais).

Au niveau de la syntaxe, je suis tombée récemment sur un cas assez drôle en anglais, via la critique du roman Dark Lover de J. R. Ward sur le site Dear Author :

At the start of chapter ten, we are given this description of Wrath’s naked body:

“His upper arms were the size of her thighs. His abdomen was ribbed as if he were smuggling paint rollers under his skin. His legs were thick and corded. And his sex was as big and magnificent as the rest of him.” (p. 92)

(…) I fully appreciate that, in context “as big and magnificent as the rest of him” reads most naturally as “big and magnificent in the same way that the rest of him was big and magnificent.” Unfortunately the line was just ambiguous enough that I spent the rest of the book stuck with the mental image of Wrath’s penis being literally the same size as the rest of his body.

Si la signification est assez claire, comme ci-dessus, il n’est pas nécessaire de corriger l’ambiguïté — surtout si la correction doit entraîner de nouveaux inconvénients, tels qu’une formulation lourde ou inutilement complexe. Cependant, on voit bien que c’est à la correctrice de trancher au cas par cas où se situe la limite entre ce qui est « assez clair » et ce qui ne l’est pas.

Dans cette perspective, on peut se demander si les répétitions et redondances ont lieu d’être corrigées, puisqu’elle n’entament pas à priori la bonne compréhension du texte, au contraire. À mon avis, cela relève beaucoup d’une question de style, et le rôle du correcteur est de respecter le style de l’auteur-e tout en limitant ses excès*. Chez les auteur-e-s qui ont tendance à se répéter, il s’agit de minimiser ce défaut, particulièrement si on peut le faire à peu de frais (suppression pure et simple ou remplacement par un terme tout aussi naturel et courant). À l’inverse, certain-e-s auteur-e-s semblent se complaire dans les listes de synonymes et les périphrases, et on peut rapidement perdre en clarté à ce jeu-là.

Encore une fois, ce sera à la correctrice d’en juger d’après son propre seuil de tolérance — et d’après la marge de manœuvre que le texte permet.

En ce qui me concerne, j’ai l’habitude de suggérer d’autres formulations possibles, c’est-à-dire de proposer des solutions en plus de souligner les problèmes. Je ne sais pas si c’est quelque chose que les correcteurs/-trices professionnel-le-s font, ou sont censé-e-s faire, mais, pour moi, ces deux facettes de la correction sont indissociables. Rien ne sert de noter « Répétition » dans la marge — une machine peut faire ça — s’il n’existe aucun mot dans la langue française à même de remplacer avantageusement celui d’origine. Il y a des réparations qui sont plus coûteuses que le problème initial; mais cela, on ne s’en aperçoit que si l’on creuse la question du côté de sa solution, sans se contenter de pointer ce qui est incorrect ou imparfait (il n’y a pas de littérature parfaite, il n’y a pas de langue 100 % correcte).


* Sauf si les excès eux-mêmes participent du sens… Cela dit, je ne suis jamais tombée sur un seul manuscrit présentant un tel cas. Je pense que ça requiert un degré de maîtrise stylistique très élevé, et peut-être aussi une excentricité qui n’est pas encouragée quand on écrit de la fiction commerciale.


2 commentaires on “La correction n’est pas une science exacte”

  1. Morgane D dit :

    Merci pour ces réflexions! Mon travail actuel m’oblige à énormément travailler sur les propos d’autres personnes et m’assurer qu’ils soient le plus clairs et le plus compréhensibles possible à l’écrit… Or c’est une tâche délicate car ce qui peut paraitre clair à l’auteur d’un discours ne l’est pas forcément pour son audience et c’est alors à moi de reformuler en espérant avoir bien compris le sens général. C’est un métier un peu différent de celui de correctrice littéraire mais je me retrouve dans plusieurs de tes commentaires.

    Avant de faire ce travail, j’avais lu quelque part dans les conseils pour écrivain qu’il fallait écrire tout et n’importe quoi, mais écrire tous les jours pour progresser. Pendant un long moment, j’ai douté de ce conseil car je n’étais pas sûre que ce travail bien peu fictionnel m’aide réellement à écrire de la fiction. Avec le recul, je pense quand même avoir de meilleurs outils pour arriver (un jour espérons-le!) à bout d’un projet d’écriture fictionnelle. A force de me creuser la tête sur certaines phrases compliquées prononcées par d’autres, d’essayer de trouver un équilibre entre éviter les répétitions, utiliser un style aéré et rendre le message limpide, je pense que je pourrais écrire pour moi-même de manière plus claire et efficace!

    Par contre, je dois avouer que je prends presque du plaisir désormais à utiliser sur mon blog des mots « interdits » dans mon travail car trop peu précis (comme « choses », « gens », « ça » etc.) ou trop familiers. Et je me surprends parfois à relire mes articles publiés, repérer des fautes et à trouver relaxant de les laisser là sans les corriger! Je me rends compte que pour apprécier écrire sur mon blog, je dois m’autoriser à me relâcher, à ne pas me montrer trop rigoureuse, sinon je finirai par avoir avoir l’impression d’être au travail!

    • Jeanne dit :

      C’est un peu pareil pour moi! Je crois aussi que corriger d’autres personnes nous aide ensuite à écrire. En tout cas, pour moi qui ai toujours eu tendance à m’autocorriger en même temps que j’écrivais, ça a cessé d’être un blocage (passer une heure à hésiter sur une phrase!). Maintenant, je réfléchis quelques secondes, au pire quelques minutes, et j’arrive en général à trouver une solution passable qui me permet de continuer.

      Et je me relâche aussi sur mon blog; j’ai parfois l’impression de faire preuve d’incohérence, mais je n’applique pas toujours les règles que j’impose à mes auteures. 😛 Après, comme je l’ai dit, je ne crois justement pas beaucoup aux règles absolues et immuables. Tout est une affaire de contexte, de propos, de public, etc. Et sur un blog, on a la chance d’avoir à priori une totale liberté par rapport à cela… Disons que c’est souvent notre façon d’écrire qui va déterminer qui nous lit et dans quel but, et non l’inverse.


Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s