Éloge de l’inachevé

Vous l’avez sûrement vu passer : au début du mois, des tas de sites Web se sont empressés de reprendre les « conseils aux aspirants écrivains » que J. K. Rowling aurait prodigués sur Twitter, dans la foulée d’un retweet d’une autre personne, qui disait :

HEY! YOU! You’re working on something and you’re thinking « Nobody’s gonna watch, read, listen. » Finish it anyway.

Apparemment, ça a parlé à l’auteure de Harry Potter, et puisque c’est l’opinion de J. K. Rowling, alors ça doit être une vérité universelle. I call bullshit. Je trouve pour ma part que c’est un horrible conseil, et je ne suis pas d’accord non plus avec les autres affirmations que Rowling a ajoutées par la suite.

Il faut dire que cela m’a pris 20 ans, à moi, pour finir mon premier manuscrit. Pas celui que j’avais commencé il y a 20 ans, évidemment; j’en ai abandonné des dizaines entretemps — pas exprès, pas par conviction, non, au contraire… Ce n’est qu’à présent que j’ai trouvé le Graal (soi-disant) que je constate à quel point cela n’a aucune importance, à quel point je ne regrette rien, ou si, une chose : de m’être laissé empoisonner par des discours comme celui de J. K. Rowling, qui n’aident en rien et, bien loin d’encourager, découragent.

La peur de ne pas finir, prophétie autoréalisatrice formidablement efficace, a été le talon d’Achille qui m’a vaincue pendant 20 ans. Car, malgré ce que pourrait faire supposer l’enthousiasme des rédacteurs de dépêches, les conseils de J. K. Rowling n’apportent rien de nouveau sur la table. Il ne s’agit que d’une énième déclinaison de l’idéologie dominante, à savoir le culte du résultat, du produit, au détriment du processus, des valeurs et du sens.

Finir un manuscrit ne procure la satisfaction et la fierté décrites que parce que c’est un objectif survalorisé socialement, et que l’abandon est au contraire décrié, associé à l’échec et à la honte. Forte d’avoir terminé mon premier manuscrit, je peux désormais vous certifier que cela n’a rien changé pour moi*, que je suis toujours la même écrivaine avec les mêmes forces et les mêmes faiblesses que juste avant d’avoir fini (bien sûr, on progresse par le seul fait d’écrire, et aussi par la vertu la plus extraordinaire, celle du temps qui passe; mais en cela, finir ou ne pas finir ne représente aucune différence). Si cela m’a donné une confiance en moi que je n’avais pas avant, c’est uniquement celle d’écrire cet article aujourd’hui et de croire en mon propre chemin.

Je ne dis pas qu’on ne peut pas, qu’on ne doit pas tenter de finir un manuscrit. Il est vrai par exemple que, si vous voulez être publié-e, vous allez devoir finir quelque chose. Mais la publication, tout comme le fait de finir, ne devrait jamais devenir le but absolu, à atteindre à tout prix. Surtout pour un-e jeune auteur-e, j’entends par là quelqu’un avec peu d’expérience. (Si vous êtes déjà sous contrat pour votre roman en cours, en finir le manuscrit acquiert bien sûr une autre importance. Je n’envie pas cette situation, mais je la comprends.)

La pression de finir tout ce qu’on aurait le malheur (ou le bonheur?) de commencer est l’antidote parfait à la créativité et à la prise de risque. Or, un-e débutant-e devrait à l’inverse profiter d’une liberté totale pour inventer, essayer, tester, expérimenter… changer d’avis, abandonner. S’imposer d’emblée l’obligation d’aller jusqu’au terme nous confine inconsciemment à notre zone de confort, en nous poussant vers des projets « réalistes », faciles ou dont on sait à l’avance qu’ils sont à notre mesure. Et c’est le cercle vicieux… Car, contrairement à ce qu’on pourrait espérer, l’expérience ne rend pas plus hardi : pourquoi changer une équipe qui gagne?

À ne jamais rien finir, j’ai longtemps cru que je manquais de persévérance. Et je m’autoflagellais, comme il se doit. Mais je réalise désormais qu’en 20 ans d’échecs, d’abandons et de doutes, je n’ai jamais cessé d’écrire, je n’ai jamais cessé de vouloir et de croire, et surtout d’essayer, encore et encore : et qu’est-ce, sinon de la persévérance? À côté de cela, je vois énormément de gens qui ont, bien plus vite, plus tôt et plus facilement que moi, atteint le but si convoité; ils ont fini un manuscrit, parfois plusieurs, ont même été publiés. Et aujourd’hui? Ils n’écrivent plus. Ils n’ont plus envie. Ils n’y croient plus.

Il y a du positif dans l’abandon, dans l’inachevé, au moins autant, sinon plus, que dans le fait supposément magique de finir. Plus je vis, plus je m’aperçois que beaucoup de gens qui semblent réussir le font moins par volonté de réussite que par peur de l’échec. Or, l’échec nous rattrape toujours, et alors, celleux qui ne sont pas rompu-e-s à la gymnastique qui consiste à rebondir, à dépasser, à passer au travers, se retrouvent souvent terrassé-e-s, paralysé-e-s. Moi, j’ai 20 ans de ratés derrière moi; je peux vous dire que je n’ai plus peur de rien. Je sais que rien ne peut m’arrêter.

Sans compter que l’acharnement est une maladie en soi. Plus d’une personne, pourtant abonnée à la réussite, a craqué tout près du succès, a tout laissé tomber parce qu’elle avait tout donné pour arriver jusque-là et qu’il ne lui restait plus rien. On ne devient pas endurant en brûlant les étapes. Laissez autant de manuscrits inachevés que vous en avez besoin pour arriver jusqu’à celui que vous ne voudrez pas lâcher; il n’y a pas de mal ni de honte à rater 99 fois si c’est pour réussir la centième, il n’y a pas de mal ni de honte à essayer en vain pendant 20 ans si c’est pour réussir au bout de tout ce temps.

C’est presque ce que dit J. K. Rowling, quand elle rappelle qu’il faut parfois plusieurs projets avant de « percer »… Mais pourquoi préciser qu’il ne peut être question que de projets finis, invisibilisant par là tout le travail, l’apprentissage et l’expérience qu’apportent les projets inachevés? C’est à tout le moins paradoxal de minimiser l’échec en tant que rejet du public (ou des éditeurs, ie ce qu’elle a connu?), tout en renforçant par ailleurs la stigmatisation de l’échec que représente un manuscrit non fini (peut-être une souffrance qu’elle-même n’a pas ou peu connue, et à laquelle elle est donc indifférente?)…

Maintenant, on pourrait m’opposer que je fais une interprétation tendancieuse des propos de Rowling, qu’elle n’a pas parlé de finir absolument chaque manuscrit commencé, mais simplement de ne pas abandonner par peur du rejet. Mais… n’est-ce pas exactement la même chose? Je m’explique : pour quelle autre raison est-ce qu’on abandonne un manuscrit? Parce qu’on n’a plus envie de le continuer, parce qu’on a changé d’avis, parce qu’on a eu une nouvelle et meilleure idée? Je me répète, mais : ne parle-t-on pas, au fond, toujours de la même chose?

La peur du rejet n’est pas vraie. Elle n’est pas fondée sur des faits. Elle n’est qu’une chimère, une projection de nos propres craintes, de nos propres doutes et intuitions, une façon de rejeter la faute sur les autres pour éviter d’avoir à regarder nos faiblesses en face. Quand on pense « peut-être que les lectrices (l’éditeur) ne trouveront pas ça intéressant », c’est qu’en réalité, notre propre intérêt pour notre projet vacille. Quand on se dit « on m’accusera d’irréalisme, de manque d’originalité », c’est que l’on décèle soi-même ces problèmes dans notre texte. Et si vous en êtes à vouloir tout arrêter, c’est qu’il n’y a vraiment plus grand-chose dans votre projet qui vous plaît, en quoi vous croyez encore…

Inversement, je vous mets au défi de m’expliquer comment on pourrait adorer travailler sur un projet, avoir du fun comme jamais, et se laisser en même temps arrêter par la crainte du rejet. Quand on s’amuse vraiment, quand on aime ce qu’on fait et qu’on ressent la chance qu’on a de pouvoir le faire, la façon dont le public recevra notre œuvre devient le moindre de nos soucis. Parce qu’on est alors « in the zone », dans le flow, ce qui sous-entend la pleine présence, et qu’il n’y a plus de place dans notre esprit pour un futur hypothétique — qu’il soit d’ailleurs merveilleux ou désastreux; l’ambition ou le rêve s’effacent au même titre que l’appréhension.

À ce propos, je suis profondément redevable à Rachel Aaron, auteure de fantasy, de science-fiction et aussi du petit ouvrage 2,000 to 10,000, How to write faster, write better, and write more of what you love (et je remercie au passage mon amie Chloé Duval qui m’a parlé d’elle). Dans le chapitre If Writing Feels Like Pulling Teeth, You’re Doing It Wrong, elle écrit notamment :

(…) it’s so hard to give writing advice, because what works for me might be poison to someone else.** But if I could make one absolute assertion, it would be this: If you are not enjoying your writing, you’re doing it wrong.
A book is not a battle, nor is it a conquest. A book is a story, and telling it should be an enjoyable exercise. (…)
So don’t blame your subconscious when it doesn’t want to write. Listen to it. Treat your instincts with respect, especially if they’re telling you to stop. Let your daily writing be a joy instead of a chore, and everything else becomes easy.

(je souligne)

Plus loin, elle parle d’une étape de préparation assez peu abordée par les écrivains : choisir la bonne idée, celle qu’on saura mener à son terme et qui résultera en un livre qui vaudra le temps qu’on y aura passé. Comme moi, elle ne manque pas d’idées et elle s’est donc souvent laissé entraîner dans des projets qui paraissaient prometteurs avant de se révéler mauvais.

I can not tell you the number of books I’ve plotted, written 30K words in, and then abandoned because I simply could not stand to look at them another second. (…) I don’t regret abandoning the ideas that didn’t work. No amount of money is worth forcing myself to write a story I don’t like, especially since I couldn’t sell such a loveless book anyway.
(…) Even if you’re not selling your stories yet, your writing time is precious, often gained at the expense of other worthwhile activities. Don’t waste it on a book you don’t love.

Alors, certes, Rachel Aaron n’a pas l’envergure ni le succès de J. K. Rowling (Rachel who?). Mais elle a un plus grand mérite : celui de vivre de sa plume sans avoir écrit de bestseller (ni avoir besoin de publier un livre par mois; c’est une vraie perfectionniste qui s’assume). On a tendance à penser que plus une personne a du succès, plus ses conseils seront pertinents. Ce n’est vrai que jusqu’à un certain point… Les personnes qui, comme J. K. Rowling, ont un succès exceptionnel, sont par définition des exceptions. Il n’est pas raisonnable de croire qu’on va les émuler, qu’on peut répéter leur trajectoire. Il y a bien plus à apprendre d’un-e écrivain-e dont la carrière peut être un véritable modèle.

En conclusion, je ne prétends pas non plus que les conseils de J. K. Rowling n’ont aucune valeur pour personne. Je suis juste troublée par l’idée qu’on puisse les prendre pour parole d’Évangile, alors qu’ils gagneraient à être remis à leur place, relativisés, contextualisés, et qu’ils contiennent en outre un sous-entendu oppressif qui doit être dénoncé. Pour rééquilibrer la balance, j’aimerais offrir ces quelques recommandations : ne vous forcez jamais à finir un projet par peur de l’inachevé. Si vous ne prenez plus de plaisir dans votre projet, alors il y a un problème; arrêtez-vous et réfléchissez. Si vous arrivez à identifier le problème et à le résoudre, faites-le. Sinon, n’hésitez jamais à abandonner. N’ayez jamais peur de vous avouer vaincu-e.*** La vie est courte, vous n’avez pas de temps à perdre dans un projet que vous n’aimez plus.


* Pas que je n’aie eu aucune prise de conscience, aucune épiphanie dans mon parcours de 20 ans, mais finir n’en fait pas partie. Je reviendrai dans de futurs articles sur ce qui a réellement fait une différence pour moi.

** Alléluia!

*** En jiu-jitsu, on dit « tap early and tap often ». L’analogie est étonnamment adéquate…


3 commentaires on “Éloge de l’inachevé”

  1. Etienne Bar dit :

    Edmond Rostand fait dire à Cyrano :
    Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès ! Non, non c’est bien plus beau lorsque c’est inutile !

    • Jeanne dit :

      Mais pour moi, savoir abandonner, c’est utile, précisément. Ça peut sembler paradoxal, mais il faut parfois se détacher du but pour pouvoir l’atteindre.
      J’aime bien une citation qui se trouve dans la nouvelle Zooey, de J. D. Salinger :

      O snail
      Climb Mount Fuji
      But slowly, slowly!

      — Issa


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