Grand Passion : la romance ou la quête d’une famille de cœur

Je pense que beaucoup de gens qui sont à priori rebutés par la littérature sentimentale le sont à cause de la façon dont ils s’imaginent que l’amour romantique y est représenté. C’est-à-dire d’une manière fausse et stéréotypée, qui soutiendrait et propagerait le récit dominant. Ce en quoi ils ont un peu raison, mais aussi un peu tort.

Ils ont raison dans la mesure où la romance a tendance à refléter la culture dominante (mais pas plus ni moins que tous les produits de la culture populaire). L’amour y est donc majoritairement blanc, hétérosexuel, cisgenré, occidental, valide, neurotypique, etc. Mais les choses évoluent et, comme dans d’autres domaines, les questions de diversité sont de plus en plus présentes. La définition officielle de la romance tend aussi à s’élargir : ainsi est apparu le concept du HFN, happy for now, pour compléter le critère traditionnel du HEA, happy ever after. À un autre niveau, avec la mode de la romance érotique, on a vu se multiplier les situations de ménage à trois, ce qui ouvre la porte à des histoires polyamoureuses.

En outre, force est d’admettre que la romance, de par son principe, exclut d’office les personnes et les destins aromantiques. Cela dit, il ne s’agit pas, comme on pourrait le croire, de faire porter à l’amour romantique toute la responsabilité du bonheur, et encore moins d’y sacrifier les autres facteurs qui y contribuent : amitié, famille, épanouissement professionnel, liberté, etc. Au contraire. Quoique cela soit rarement souligné de façon explicite, j’en ai depuis longtemps l’intuition : l’histoire d’amour, en romance, n’existe jamais dans une bulle hors du monde, où les amoureux se satisferaient entièrement l’un de l’autre. À l’opposé, c’est sa compatibilité avec les autres aspirations des héros, avec les autres aspects de leur vie qui revêtent de l’importance pour eux, qui la valident.

Cela m’a frappée à la lecture de Grand Passion, une romance contemporaine de Jayne Ann Krentz, et, depuis que j’y songe, aucun contre-exemple ne m’est venu en tête. En romance, l’histoire d’amour s’inscrit toujours dans un plus grand mouvement, par lequel les héros accèdent à l’intimité émotionnelle, s’entourent d’une communauté ou « famille de cœur » et, en somme, trouvent leur place dans le monde.

C’est la raison pour laquelle on voit si souvent des héros et héroïnes orphelin-e-s, ou qui sont d’une manière ou d’une autre séparés de leur famille de sang. Ce phénomène n’est d’ailleurs pas limité à la romance : un protagoniste sans attaches est non seulement libre de créer de nouvelles relations, lesquelles feront l’objet du récit, mais il est, consciemment ou pas, avide de ces relations. Le manque émotionnel — besoin de se sentir approuvé-e, reconnu-e, aimé-e, compris-e — est un puissant moteur qui pousse le personnage à l’action, en même temps qu’il le laisse vulnérable. Or, cela n’est autre que l’essence d’une histoire : une action doublée d’un enjeu. (Une action sans véritable enjeu n’intéresse pas, pas plus qu’un enjeu vis-à-vis duquel personne ne dispose d’aucune marge d’action.)

Dans Grand Passion, le héros comme l’héroïne sont orphelins. Au début du livre, le héros est pour ainsi dire « seul au monde », après que son espoir de s’intégrer à la famille de son défunt mentor a été réduit à néant. Et il est clair dans son cas que l’amour romantique n’a que peu d’importance en regard de celui qu’il convoite — l’amour familial, mais au sens le plus large du terme, puisqu’il n’a aucun lien légal ni de sang avec les personnes concernées —, puisque on apprend qu’il était prêt à renoncer à toute possibilité de tomber amoureux afin de combler son désir d’appartenance, son besoin d’être accepté comme « l’un d’entre eux » et de quitter sa perpétuelle position d’outsider.

Par le rejet auquel elle le confronte, l’auteure insinue que cela n’était pas une bonne idée (sacrifier l’amour romantique à l’autel de la famille). Je suppose que cela est nécessaire afin de nous convaincre que son amour pour l’héroïne est vrai, qu’il l’aime bien pour elle-même et non pour la famille qu’elle peut lui apporter. Néanmoins, je crois qu’on ne peut pas non plus réellement dissocier l’héroïne de la « famille » qu’elle s’est constituée, et que le héros ne peut envisager un avenir heureux avec elle que parce qu’il la voit ainsi entourée. Cela lui indique que ses valeurs rejoignent les siennes — qu’elle accorde autant d’importance que lui à l’idée d’une famille, non pas donnée, mais acquise, choisie; et, dans l’amour et la loyauté qu’elle porte à ses proches, il peut imaginer l’amour et la loyauté qu’elle est capable de lui porter.

En effet, quoique comme lui sans parents, l’héroïne a su se reconstruire une vie émotionnelle satisfaisante, à travers le groupe hétéroclite de personnages qui gravitent autour du bed and breakfast qui lui fait office à la fois de foyer et de business. Au début de l’histoire, l’héroïne est donc déjà heureuse, et elle n’est pas engagée dans un mouvement déterminé pour changer le statu quo. (Ce n’est donc pas un hasard si, dans cette romance, c’est le héros qui, à la fin, quitte sa vie d’avant pour embrasser le quotidien de l’héroïne, alors que celle-ci ne fait que lui aménager une place à ses côtés.) On sait cependant, de par le livre érotique qu’elle a publié sous pseudonyme, qu’il reste dans son cœur de la place pour une personne de plus : celle qui fera passer l’intimité à un autre niveau — et notamment à un niveau physique.

À première vue, on pourrait minimiser le sens de ces coïncidences (ici, pour le héros, l’amour romantique qui tombe à point nommé avec une famille toute faite), ne l’attribuer qu’à l’obligation artificielle en romance de tout conclure pour le mieux. Mais, pour moi, le message est plus profond. Il dit : l’amour romantique ne se réalise jamais au détriment de vos propres intérêts, de vos ami-e-s, de vos ambitions, de vos rêves. Si cette personne vous aime, non seulement elle acceptera, mais elle soutiendra et encouragera ce que vous aimez et ce que vous faites.

Plus récemment, j’ai lu The Jade Temptress, de Jeannie Lin (que j’ai trouvé excellent, au passage, et que je recommande chaudement), qui illustre aussi merveilleusement ma thèse, quoique d’une façon très différente… L’amour romantique (ni votre amoureux/-se) ne vous sauvera pas; vous seul-e pouvez vous sauver. Mais la bonne personne acceptera cela et, qui plus est, restera à vos côtés et vous soutiendra tout du long.


One Comment on “Grand Passion : la romance ou la quête d’une famille de cœur”

  1. […] situation des femmes m’amènent à ma seconde hypothèse, qui poursuit en quelque sorte celle de mon article de la semaine dernière. À savoir que l’amour, en romance, n’est pas un amour séparé du monde (et ce malgré les […]


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