Écriture et autodiscipline : le jour où ça a fait clic…

Ça fait 20 ans que j’écris, mais l’une de mes difficultés vient du fait que je n’ai jamais été régulière. Au cours de ces 20 ans, il s’est passé des périodes, parfois excédant une année, où je n’ai pas écrit du tout — de fiction, j’entends. J’avais l’excuse classique du manque de temps, mais, en lisant des témoignages d’auteur-e-s et en échangeant avec d’autres apprenti-e-s écrivain-e-s, j’ai découvert que ce n’était pas une excuse acceptable, qu’il y avait toujours moyen, si on le voulait vraiment, de trouver un peu de temps.

Et à strictement parler, oui, c’était vrai, même pour moi. Chaque jour, il y avait quelques instants, parfois quinze, parfois jusqu’à trente minutes où je n’avais rien d’autre de plus important ou de plus urgent à faire. Malheureusement, je n’étais jamais capable d’en tirer parti. Quinze, trente minutes, c’est le temps dont j’avais besoin pour me mettre dans l’humeur d’écrire, pour reconnecter avec mon inspiration. La proximité, et parfois l’imprévisibilité de cette limite de temps m’ôtait tout courage, toute motivation.

De prime abord, il semblait que mon problème, c’était la mise en train. Je savais qu’une fois lancée, j’étais capable de rester longtemps concentrée sur une tâche. Mais comment m’y mettre? J’en vins même à m’interroger sur mon engagement : si j’aimais vraiment écrire, est-ce que je ne devrais pas sauter sur chaque instant de libre pour en profiter au maximum? Comment expliquer que je préférais perdre mon temps qu’écrire, même si ce n’était que quinze minutes?

L’été dernier, j’ai finalement pu dégager plus de temps libre, et j’ai décidé de donner une énième chance à l’écriture. J’avais calculé que je pouvais me permettre d’écrire environ une heure par jour. Cette fois, je n’avais plus d’excuse, plus de prétexte; je n’avais plus à ressentir la culpabilité d’être en train d’écrire au lieu de travailler (ou d’être présente pour ma famille). Et, pour être sûre que cette heure d’écriture ne passe pas à la trappe, c’était la première chose que je ferais de la journée.

Pourtant, une fois de plus, j’échouai. Je n’arrivais pas à écrire une heure par jour… À la place, j’écrivais toute la journée! C’est alors que ça a fait clic. Et si, depuis le début, j’avais pris le problème complètement à l’envers? Ma vraie difficulté n’était de toute évidence pas de me mettre à écrire, mais d’arrêter! Et je n’avais pas à craindre de ne pas assez aimer écrire, mais plutôt de trop aimer cela!

En réalité, ce n’était pas un manque de motivation qui me retenait d’écrire, mais la peur inconsciente de ne pas savoir m’arrêter ensuite. Je m’empêchais d’écrire pour la même raison qu’on s’empêche de prendre une cuillérée dans le pot de Nutella : pas parce que ça ne nous tente pas, mais parce qu’on s’est promis de ne pas finir le pot — pas aujourd’hui! Pour la même raison aussi que la plupart des ancien-ne-s alcooliques préfèrent s’abstenir totalement que d’essayer de boire « avec modération ».

Dès que j’ai eu compris cela, j’ai pu prendre une première mesure pratique. J’avais placé mon heure d’écriture au début de ma journée de travail, sur la base erronée que je devais davantage prioriser l’écriture. En fait, c’était l’inverse! Si je priorisais l’écriture, celle-ci allait bouffer toute ma vie! C’est bien mon travail qui demeurait le plus important, à liquider en premier. Au contraire, j’avais besoin d’une limite solide, non-négociable à la fin de mon heure d’écriture quotidienne, et le travail ne remplissait pas ce rôle, sans doute parce que je suis mon propre patron et que je pouvais toujours me trouver des excuses pour « réorganiser » ma semaine de travail.

Avec mon heure d’écriture à la fin de la journée, je n’avais plus le choix : il fallait à un moment donné que j’arrête pour aller chercher mon fils à la garderie. De plus, ça remettait l’écriture à sa place de plaisir qu’on s’autorise après le travail, comme une récompense — j’étais motivée à finir mon travail au plus vite en sachant qu’il me resterait d’autant plus de temps pour écrire.

Mais ce n’est pas tout : c’est comme si le seul fait de comprendre la véritable origine du problème l’avait déjà en partie résolu. Depuis que j’ai à nouveau confiance en ma capacité à commencer, à m’y mettre, j’ai effectivement constaté que cela n’est ni difficile ni problématique. Arrêter, en revanche, est toujours plus délicat, mais maintenant que je réalise à quel point cette faiblesse m’a bloquée et nui par le passé, je peux mettre toute mon énergie à la combattre. Auparavant, j’avais au contraire tendance à tolérer, voire à me complaire dans ce manque de discipline, car j’y voyais à tort une sorte de compensation pour toutes les fois où « je n’arrivais pas à écrire ».

Contre toute attente, il m’est désormais possible d’écrire par tranches de quinze minutes, un exploit dont je ne me serais jamais crue capable il y a un an. Cependant, je continue à trouver plus confortable d’écrire pendant au moins une heure d’affilée, et je continue à dénoncer les conseils du type « vous devez » et « tout est possible si vous le voulez vraiment ». Trop de soi-disant conseils d’écriture attirent notre attention sur la destination sans nous donner la moindre idée d’un itinéraire, ce qui ne serait pourtant pas du luxe quand on se sent coincé-e au cœur d’un labyrinthe.



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