The Jade Temptress : la romance pragmatique vs le sentimentalisme masculin

The Jade Temptress est le deuxième opus dans la série des Pingkang Li Mysteries de Jeannie Lin. Je n’ai pas lu le premier, The Lotus Palace (même si, maintenant, j’ai assez envie de me rattraper!); à vrai dire, j’avais acquis ce livre en réaction à l’annonce que l’éditeur, Harlequin, annulait sa sortie papier en raison des ventes insuffisantes de son prédécesseur. C’est d’autant plus dommage que je l’ai trouvé formidable; on ne peut s’empêcher de songer que le contexte inhabituel, la Chine du VIIIe siècle, reste un obstacle plus qu’un atout si l’on veut s’imposer dans le paysage relativement homogène de la romance historique.

Cet article va contenir pas mal de révélations sur l’intrigue, alors si vous êtes sensibles à ce genre de chose et que vous avez l’intention de lire The Jade Temptress, je vous conseille de vous arrêter ici et de revenir lorsque vous l’aurez lu… En plus, comme ça, vous pourrez me confronter à votre opinion! J’en serais ravie.

Une chose qui m’a frappée assez vite dans ce roman, c’est à quel point les femmes ont peu de marge de manœuvre dans cette société. L’héroïne, Mingyu, a beau être une courtisane célébrée et admirée, qui a les hommes à ses pieds, tout cela n’est qu’une sorte de façade qui masque le fait qu’elle est indentured* et qu’elle n’a, au fond, jamais choisi sa vocation : elle y a été formée dès son jeune âge et ne sait rien faire d’autre. Sa sœur, Yue-Ying, l’héroïne de The Lotus Palace, en dépit d’avoir atteint son happy ever after, est en pratique confinée dans sa maison, comme toute épouse de dignitaire, et doit encore stabiliser sa position en portant l’héritier — donc forcément mâle — de son mari. Quant à la femme du général Deng, un des amants de Mingyu, elle doit accepter les infidélités publiques de son mari la tête haute.

Mon instinct initial a été d’associer cela au contexte choisi par l’auteure, puisque je le découvrais avec ce livre… Mais n’est-ce pas trop facile? N’est-ce pas donner dans le stéréotype selon lequel une société non-occidentale est forcément plus conservatrice, moins égalitaire, plus dure ou du moins plus injuste qu’une société occidentale? J’ai réanalysé les faits, les faits fournis par l’auteure, et il m’a semblé que c’était un biais de ma part qui m’avait causé cette première impression.

Il y a deux facteurs en jeu ici. Tout d’abord, oui, il est probable que si je l’ai sentie, c’est que cette insistance sur la place des femmes est plus présente dans ce roman que dans la plupart des autres romances historiques. Mais cela n’est pas tant dû au contexte qu’à un choix personnel de l’auteure. Le contexte dans The Jade Temptress est rendu avec précision et réalisme; Jeannie Lin a voulu nous plonger au maximum dans l’ambiance du lieu et de l’époque. Et son récit de ce que devait y être la vie d’une femme est convaincant, tout simplement… Il nous parle et nous touche. Au contraire, on pourrait soutenir que la production en romance « Régence » (pour ne citer que le contexte le plus commun) a globalement moins à cœur d’être réaliste, et même qu’elle a fait naître une certaine idée de la Régence anglaise qui tient sans doute plus de l’uchronie ou de l’univers alternatif que de l’histoire.

Par ailleurs, on est forcément plus interpellé par ce qui nous est moins familier; cependant, si l’on compare objectivement, il y a aussi des aspects par lesquels la culture chinoise ancienne nous apparaît plus tolérante que l’Angleterre du XIXe siècle… Par exemple, le fait qu’il y ait beaucoup moins de tabous autour du sexe, et qu’une courtisane de profession comme Mingyu, loin d’être une femme « de mauvaise vie », puisse avoir un rang social élevé. Tellement qu’elle ne peut être vue en compagnie du héros, qui lui est trop inférieur, puisqu’il n’est qu’un agent de police, un serviteur (prononcé avec toute la condescendance qu’on peut s’imaginer). Pas que cela soit tout bénef’ pour les femmes, étant donné la nature oppressive du système de prostitution légale qui en découle, mais, à tout le moins, ce n’est pas pire que la dichotomie de type « vierge/putain » qui caractérise la pensée occidentale.

Ces remarques sur la situation des femmes m’amènent à ma seconde hypothèse, qui poursuit en quelque sorte celle de mon article de la semaine dernière. À savoir que l’amour, en romance, n’est pas un amour séparé du monde (et ce malgré les métaphores qui peuvent surgir au cœur de la passion), et qu’il ne suffit pas au bonheur (bien qu’il puisse être le point de départ ou d’arrivée du reste, pour des raisons autant narratives que psychologiques). La lecture de The Jade Temptress n’a fait que me conforter dans cette analyse, me suggérant même qu’il s’agirait d’une perspective pragmatique typiquement féminine, qui s’oppose à la variante « idéale » qu’on rencontre plus souvent sous les plumes masculines.

À un moment donné, Mingyu fugue et retrouve son amant, Kaifeng. Elle sait que la police sera vite à ses trousses et que sa seule chance de liberté, c’est de quitter la ville de Changan, de laisser ses proches et son identité derrière elle. Elle demande à Kaifeng de l’accompagner dans son exil. Il refuse… pas parce que lui-même ne l’aime pas assez ou qu’il tient à sa vie à Changan — mais, plutôt, parce qu’il l’accuse, elle, de se servir de lui, de vouloir lui faire porter la responsabilité de cette fuite, qu’elle n’a pas le courage d’assumer. En même temps, il contre par une sorte d’ultimatum : si elle retourne au Lotus Palace, ils ne peuvent plus se voir. En réalité, il veut être avec elle; mais il comprend qu’il ne peut pas lui ôter ce choix des mains, même alors qu’elle le supplie de le faire.

Seulement, voilà, ce qu’il ne comprend pas, c’est l’impossibilité pour Mingyu de s’accommoder de cette logique du tout ou rien, où il faut choisir de sacrifier soit sa vie (au sens des habitudes, des amitiés et des plaisirs qu’on a développés en lieu donné), soit son amour. Mon intention n’est pas de verser dans l’essentialisme; cependant, en vertu de la division autour de laquelle nos sociétés s’articulent, j’observe que c’est un trait davantage masculin que d’agir selon la logique, la théorie et sans trop se préoccuper d’autre chose, alors qu’il est plus féminin d’avoir en tout temps conscience des éléments plus mesquins de l’existence, ainsi que des conséquences que nos actions auront sur les autres. En d’autres termes, l’illusion d’indépendance est moins forte chez les femmes, et d’autant moins dans des contextes tels que celui-ci, où leur dépendance était en partie imposée et se faisait sentir à chaque instant.


* Apparemment, ce concept n’existe pas en français. Il s’agit d’un état proche de l’esclavage, où le ou la travailleur/-se paie une dette par son travail et peut espérer être libre une fois la dette recouverte. L’arnaque, c’est que la « dette » est souvent constituée du prix à payer pour pouvoir travailler en premier lieu : par exemple, le coût du voyage jusqu’au lieu du travail, ou encore le gîte, le couvert et toutes les dépenses encourues pour la vie quotidienne du ou de la travailleur/-se.



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