Untamed : masculinité et féminité en romance M/F

Comme je l’avais annoncé il y a quelques dimanches, je me suis mise à la recherche de romances hétérosexuelles où, pour changer, c’est le héros qui se travestit. Je suis immédiatement tombée sur cet article d’un blogue que je lis régulièrement, Romance Novels for Feminists : The Gender-Bending Appeal of the Cross-dressing Hero, part 1: Anna Cowan’s UNTAMED. Alléchée par une telle présentation, j’ai acquis et dévoré le livre dans la foulée.

C’est un roman un peu étrange, mais pas en raison du héros travesti en tant que tel — plutôt parce qu’il mêle, à mon sens, originalité radicale et clichés (oui, oui, c’est complètement de la romance historique Régence, pas de doute là-dessus). Personnellement, j’ai été plus sensible à l’originalité; tout ce qui m’a rappelé des dizaines d’autres romans lus m’a moins plu. Mais d’autres lectrices semblent avoir éprouvé l’inverse, alors je ne peux que vous inviter à vous faire votre propre idée…

Même s’il y aurait de quoi dire sur la question du travestissement en soi, ce n’est pas le sujet qui m’a donné le plus à penser. Il faut dire que, contrairement à la plupart des histoires de travestissement, l’autre protagoniste — ici, l’héroïne — est au courant de la mascarade depuis le début. Même lorsque le héros joue son personnage de Lady Rose, l’héroïne continue à se référer à lui comme à un homme, « the Duke » (cliché, vous vous rappelez?) et, plus tard, par son vrai prénom. Bien sûr que ça lui embrouille la tête, mais, d’un autre côté, ça ne change rien non plus; ce n’est qu’un costume et, en homme ou en femme, il reste au fond la même personne, égal à lui-même.

Non, ce que j’ai trouvé encore plus original, c’est le fait que l’auteure souligne à de nombreuses reprises le manque de virilité de son héros (« not the manly variety of man ») et, non seulement cela, mais qu’un tel héros ait en face de lui une héroïne plutôt masculine.

‘I think you might be more manly than I am.’
‘Jude,’ she said, ‘Porkie is more manly than you are.’

(Porkie est un porcelet.)

Je n’avais jamais jusqu’ici vu cette combinaison dans une romance… D’ailleurs, l’année dernière, lorsque Olivier Saraja m’a demandé de l’éclairer sur les codes de la romance (pour qu’il puisse en écrire une), je n’ai pas hésité à lui dire, même si ce n’était pas une règle officielle gravée dans le marbre : en romance hétéro, le héros se doit d’être viril. Pas forcément à 100 %, tout le temps, mais certainement au total, une fois qu’on a fait la somme. Autant il y a pas mal de place en romance pour des héroïnes inhabituelles, qui tordent le cou aux stéréotypes et repoussent les limites… autant les héros n’ont généralement pas la même latitude.

Pourquoi cela? Les mauvaises langues pourraient se contenter de l’explication selon laquelle la romance est un genre qui s’appuie sur des clichés et qui a tendance à renforcer la norme. Mais ce serait mal le connaître. Car, si c’était le cas, au héros stéréotypiquement masculin devrait correspondre une héroïne stéréotypiquement féminine : douce, aimante, sensible, préoccupée par son apparence, peu expérimentée, dépendante, passive… Or, si l’on trouve effectivement des héroïnes qui correspondent à cette image (il en faut pour tous les goûts!), c’est loin d’être la majorité. En fait, l’archétype de l’héroïne de romance a même pas mal de qualités « viriles », peut-être parce que le genre en lui-même valorise ces traits et pulsions qu’on associe traditionnellement aux hommes, mais qui n’ont en réalité pas de sexe : courage, énergie, indépendance, insoumission, éloquence, sexualité (très) active, talent et/ou intelligence dans des domaines « masculins »…

Selon ma théorie, donc, si le héros voit sa virilité amplifiée, soulignée, c’est pour ne pas être en reste face à une héroïne typiquement forte, qui n’a pas froid aux yeux. En effet, plus l’héroïne s’écarte de la norme féminine, plus cela semble devoir être « compensé » par un surplus de virilité chez le héros — et vice versa. Comme s’il fallait, en tout cas, préserver la distance, le contraste masculin-féminin. Pas besoin d’aller chercher très loin pour illustrer cela; mes récentes lectures feront parfaitement l’affaire (et ça n’empêche pas que je les aie aimées) : dans la novella d’Eloisa James, Winning the Wallflower (une romance historique), l’héroïne est exceptionnellement grande. Non seulement elle se sent gauche, mais cela fait fuir ses éventuels prétendants, qui se sentent ridicules à côté d’elle. Sauf le héros, qui, lui, est encore plus grand; ainsi, la taille inhabituelle de l’héroïne n’entame pas sa virilité à lui, et il reste en retour capable de la faire se sentir féminine.

Dans Hot Pursuit, une romance contemporaine de Suzanne Brockmann, l’héroïne est elle aussi grande, et même « big-boned ». Pas exactement grosse, mais… costaude. L’inverse de mince et fragile, si vous voulez. Heureusement pour elle, elle va finir avec un Navy SEAL qui, même s’il n’est pas le plus grand ou le plus baraqué de la bande, n’a par exemple aucun problème pour la porter. Ouf! L’honneur est sauf. Enfin, dans Angel’s Blood, une romance paranormale de Nalini Singh, l’héroïne est du genre bad-ass, très forte, intense, pas très féminine de prime abord. Et justement, elle croise la route de nul autre qu’un archange, la créature la plus puissante connue sur Terre.

Là aussi, explicitement, l’auteure mentionne le désir de l’héroïne d’éprouver sa propre féminité, ce qui ne semble possible qu’à travers sa confrontation avec une sorte de parangon de la masculinité. Inversement, même si c’est à prendre avec un grain de sel parce que je n’ai pas lu le livre en question (Into the Storm), lorsque Suzanne Brockmann met en scène un héros « petit », elle le met en couple avec une héroïne à sa mesure : une Asiatique menue, de petite taille — par ailleurs tout à fait capable, intellectuellement et physiquement, mais il n’empêche. Une altérophile, ça n’aurait pas eu le même effet.

Et donc, je reviens à Untamed, qui me donne tort, qui renverse tout ce que je prenais pour acquis en romance M/F, en assortissant un héros qui peut se faire passer pour une femme sans problème, et une héroïne à la force physique colossale, au nez cassé comme un boxeur, habituée au travail manuel et complètement ridicule dans une robe à la mode de Londres (le héros la porterait mieux, à priori, même si lui non plus n’est pas fan du goût du jour en matière de mode féminine). Ça, ça brise les codes… Et je me demande si ça peut se propager. Et si on osait écrire (et lire!) des romances M/F où les protagonistes se foutent de la masculinité et de la féminité de soi-même et de l’autre, parce que ce qu’ils aiment, c’est la personne, au-delà des genres?



Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s