Comment j’ai vendu 360 livres sans aucune promotion

Si vous vous mêlez d’écrire ou d’éditer des livres, voici l’information la plus précieuse que j’ai à vous donner : la promotion nuit à vos ventes. Oui, vous avez bien lu; j’ai bien dit que la promotion non seulement n’aidait pas à vendre des livres, mais que, le plus souvent, elle empêchait d’en vendre. Vous voilà perplexe, sceptique certainement, et pour cause! Partout, depuis toujours, vous avez lu et entendu le contraire : que sans promotion, un livre était condamné. À la rigueur, vous êtes prêt-e à admettre que la promotion n’est pas magique, qu’elle n’est pas une garantie, mais ça tombe quand même sous le sens qu’elle ne peut pas faire de mal, que du bien, n’est-ce pas?

Plutôt que de répondre tout de suite à cette question — vous ne me croiriez probablement pas, de toute façon —, je vous propose de me suivre dans une série d’articles que j’ai catégorisés sous le terme « Antipromotion ». J’ai beaucoup d’arguments, mais pour être entendus, ils doivent être correctement exposés. Nous procèderons donc graduellement, un élément d’explication après l’autre. Chacun pris isolément, ils ne sont pas des preuves en soi; ensemble, j’ose prétendre qu’ils fondent ma théorie de façon assez convaincante.


En 2012, lorsque j’ai créé ma maison d’édition, je n’avais jamais auparavant publié de livre numérique. J’avais donc besoin de me faire la main sur un ebook test, une publication qui compterait « pour du beurre ». J’ai choisi pour cela une de mes propres nouvelles, celle qui me semblait la moins pire, que j’avais écrite dans le cadre d’un petit défi amical et qui demeurait en accès libre depuis plus d’un an sur un forum de lectrices.

Je l’ai relue pour les coquilles, mais mon but était surtout de m’entraîner sur les différents aspects techniques : réalisation des fichiers ePub, Mobi, de la couverture… J’ai mis le résultat en téléchargement libre sur mon site Web, puis j’ai invité les gens à en profiter et, surtout, à faire remonter tous les éventuels bugs rencontrés. Je ne cacherai pas qu’il y avait aussi un petit côté « promotion » dans la manœuvre — sinon, j’aurais aussi bien pu remplir le fichier de lorem ipsum. Mais la promotion ne concernait pas tant la nouvelle en question (offerte gratuitement) que ma maison d’édition en général. J’avais envie de lancer la machine, de donner un avant-goût de ce qu’on allait publier, de quelle façon et avec quel niveau de qualité, non seulement aux lectrices, mais aux écrivain-e-s potentiellement intéressé-e-s.

Je venais aussi de signer un contrat avec le distributeur Immatériel et, même si la mise en vente via leur backoffice paraissait simple, c’était une fois de plus l’occasion de la tester en vrai, de voir quand et comment mes livres apparaîtrait sur les sites des revendeurs. J’ai donc mis ma nouvelle test en vente le 25 janvier 2013, juste pour l’expérience, sans aucun espoir de réaliser de vraies ventes — à cette époque, faute d’être mieux avisée, je croyais en effet comme tout le monde qu’un livre sans promotion n’était qu’une aiguille dans une botte de foin. Ma maison d’édition était toute neuve, mon nom était inconnu au bataillon des auteur-e-s, de romance ou autre (je n’avais jamais rien publié avant — ni depuis, d’ailleurs)… Je songeais avec amusement qu’il résulterait peut-être de cet exercice une ou deux ventes mystères, effectuées par des inconnu-e-s tombé-e-s par hasard sur mon livre…

La première semaine, rien ne se passa. Et puis, le huitième jour, surprise : le compteur affiche des ventes. Pas une, pas deux, mais trois. Et le lendemain, ça continue. Et le surlendemain. Et chaque jour, c’est plus d’une vente. Au 25 février, soit un mois après sa publication, ma petite nouvelle test a atteint les 50 ventes. Pour moi, c’est à la fois incroyable et inexplicable. À cinquante ventes, on a dépassé le seuil de l’anecdotique et de l’insignifiant… Qui diable sont ces cinquante personnes?

Et ça ne s’arrête pas là. Le 25 mars, on est à 100 ventes exactement. Après ça, le rythme va lentement diminuer, tout en restant relativement régulier. En un an (du 25 janvier au 25 janvier), j’ai vendu 358 exemplaires, soit une moyenne de 30 ventes par mois (j’ai par la suite retiré l’ebook de la vente, mais 2 ventes de plus ont été comptabilisées après le fait).

Alors, 360 ventes, ce n’est pas mirifique. Il n’y a pas de quoi se vanter en soi. Ce n’est pas un bestseller. Mais si vous connaissez un peu les chiffres réels de l’édition… c’est quand même pas mal. Surtout en numérique. J’ai des chiffres de vente sur plus d’une centaine de titres que j’ai publiés depuis avec Laska, et je peux vous affirmer qu’on est loin d’être rendu à 360 ventes avec toutes nos publications — même pas avec la majorité, en fait : c’est presque exactement un tiers de nos titres qui ont franchi ce seuil. Et, surtout, c’est la régularité des ventes qui m’interpelle. Même si la tendance était à la baisse d’un mois sur l’autre, j’ai de bonnes raisons de penser que, si j’avais laissé cette nouvelle en vente au-delà d’un an, elle aurait pu atteindre sans problème les 500 ventes.

Mais bon, 360, 500, ça reste du même ordre de grandeur. Au fond, ce n’est ni peu ni énorme; l’intérêt est que j’y suis arrivée sans le moindre effort de promotion. J’avais publicisé un peu le fait que la nouvelle était téléchargeable sur notre site Web — mais qu’elle était en vente où que ce soit à 0,99 € (1,99 $ CA), cela, jamais. À personne. C’était juste un test, et cela n’aurait eu aucun sens que j’encourage les gens à l’acheter en parallèle du téléchargement gratuit. En tout cas, je n’avais aucun désir de créer la moindre confusion, qu’on puisse me soupçonner d’être une profiteuse, cupide, non-professionnelle ou mégalo — c’était une nouvelle écrite par moi, en plus!

Certaines personnes considèrent que la mise en ligne gratuite est un procédé de promotion en soi. Mais je ne crois pas que quiconque savait la nouvelle gratuite l’aurait achetée. Les fichiers étaient exactement identiques. Il y avait sur notre site une version ePub, une version Kindle, toutes deux sans DRM. Et c’était clair que les fichiers n’étaient que des tests, des prototypes qui pouvaient présenter des défauts. Pourquoi aller l’acheter par après, par derrière? Pour nous soutenir? Hum. J’aurais préféré que les gens achètent nos vraies publications, une fois qu’elles ont commencé à sortir (confession : cela n’a pas été le cas). Du reste, je n’ai pas noté le chiffre exact, mais je me souviens parfaitement que ma nouvelle gratuite n’a pas été téléchargée 360 fois sur notre site Web. Même pas 100, et sans doute pas autant que 50 fois, en fait. Enfin, nulle part ne se trouvait de mention selon laquelle « si vous avez aimé ce livre, nous vous serions reconnaissant-e-s de donner votre argent à Amazon ».

Sur le site d’Amazon France, d’ailleurs, ma pauvre nouvelle s’est rapidement récolté un commentaire dénigrant assorti d’une note d’une étoile. Tout le monde parle tellement de l’importance des commentaires positifs et des bonnes notes, que j’étais sûre que cela signerait la fin du succès inattendu de mon livre. Que nenni! Si les ventes ont continué à diminuer graduellement, je n’ai observé aucune chute notable; mes ventes se sont toujours maintenues à un minimum de quelques-unes par semaine, même dix, onze mois après la parution.

Cette expérience précoce a été la première faille dans ma foi en la promotion. J’avais lu partout qu’il fallait promouvoir, qu’il n’existait aucun autre moyen de se faire remarquer dans la masse, et voilà qu’un livre que j’avais tout juste pris la peine de mettre en vente (une formalité, grâce à Immatériel), que je n’avais à vrai dire pas pensé ni voulu vendre*, se vendait pour ainsi dire tout seul. C’était un sacré contre-exemple à la soi-disant règle d’or de l’édition… Cependant, je restais une modeste novice dans le monde du livre, et je n’osais pas offrir d’interprétation à cette apparente anomalie. Peut-être n’était-ce que l’exception qui confirmait la règle?

À suivre…


* Je ne vais pas nier que voir un livre avec mon nom dessus se vendre m’ait causé quelque fierté. Mais l’euphorie de me sentir écrivaine n’a pas duré. C’est la raison pour laquelle j’ai fini par enlever ce titre de la circulation; je n’étais au fond pas prête à publier, à lancer ma carrière, et je regrette aujourd’hui d’avoir publié cette nouvelle sous mon vrai nom.


11 commentaires on “Comment j’ai vendu 360 livres sans aucune promotion”

  1. Sev dit :

    Interessant et intrigant!

    • Jeanne dit :

      Merci! Ça fait longtemps que je souhaite partager cette réflexion, sans trop savoir comment m’y prendre, sous quelle forme, par quel angle l’aborder pour que ce soit à la fois facile à lire et à comprendre, et convaincant.

      • Sev dit :

        C’est quand même très bizarre comme phénomène!

      • Jeanne dit :

        Ah bon? En fait, pas tellement, si on sait un minimum comment fonctionnent l’industrie du livre, et aussi les moyens de promotion employés (je compte traiter ces deux sujets chacun leur tour dans des articles pas encore écrits à ce jour!).

      • Sev dit :

        Moi je ne suis pas au courant des rouages de cette industrie, donc ça m’intéresse beaucoup 🙂

  2. vivianefaure dit :

    Effectivement, je ne savais pas que tu l’avais mise en vente en parallèle !
    Hâte de lire la suite !

    • Jeanne dit :

      Oui, c’était vraiment un test qui s’est transformé en surprise pour moi. Ça a changé ma grille de lecture; j’ai continué à faire de la promotion par la suite parce que je ne voulais pas abandonner trop vite (et aussi parce que je sentais que les auteur-e-s s’attendaient à ce que j’en fasse), mais je n’ai jamais réussi à en voir l’impact sur nos ventes.

  3. […] semaine dernière, j’ai raconté comment j’ai vendu 360 exemplaires d’une nouvelle sans le faire exprès, presque par accident. C’était le tout premier titre que je publiais, et peut-être en effet […]

  4. […] à savoir qu’on ne s’improvise pas commercial-e. Dans mes deux précédents articles (ici et ici), j’ai décrit les exemples de deux nouvelles (d’auteures différentes) qui ont vendu […]

  5. J’ai lu les 3 articles et c’est super intéressant ! Merci pour le partage de ton expérience et ton analyse, je suivrai les articles à venir avec intérêt. 🙂

    • Jeanne dit :

      Merci! Je n’ai pas trop de temps en ce moment; je ne crois pas que je pourrai tenir le rythme d’un article par semaine à ce sujet, mais j’y reviendrai dès que possible.


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