Finding Your Feet : asexualité en romance et « prude-shaming »

Quand j’ai lu que la romance Finding Your Feet, de Cass Lennox, avait pour protagonistes une héroïne asexuelle et un héros trans, je n’ai pas pu m’empêcher de l’acheter et de la dévorer sur-le-champ. Et, petit plus, ça se passe au Canada!

À priori, pour celleux qui ne connaîtraient pas bien l’asexualité et/ou la romance, l’idée d’une romance asexuelle peut étonner. On est malheureusement trop habitué-e-s au raccourci romance = sexe, et la romance a tendance à s’être fait un nom auprès du grand public comme étant une sorte de porno soft, ou de littérature érotique avec les sentiments en sus (la dernière fois que j’ai regardé chez Renaud-Bray, une grosse chaîne de librairies québécoise, la romance était se trouvait dans les quelques rayons tout au fond, sous l’étiquette « Érotique »). Or, aucun de ces deux préjugés n’est vrai.

L’asexualité, tout d’abord, est un spectre, et aussi une orientation qui se conjugue avec des tas d’autres. Je ne vais pas vous faire de cours théorique sur le sujet, déjà parce qu’il y a le reste du Web pour cela, et puis parce que l’univers de l’asexualité est incroyablement varié et complexe et qu’à chaque fois que je m’y intéresse, j’en ressors aussi fascinée que confuse. On pourrait penser, à tort, que l’asexualité se résume à l’absence de sexualité, et qu’il n’y a donc rien à en dire. En réalité, c’est tout le contraire. Aussi paradoxal que cela paraisse, je crois ne m’être jamais rendu compte de l’infinie variété de la sexualité aussi bien qu’en m’informant sur l’asexualité. Il y a tellement de façons et de degrés d’être asexuel-le que passer à travers une liste, même non exhaustive, vous donnera le tournis.

Une des choses les plus importantes que l’asexualité peut vous apprendre, c’est justement que « romance » et « sexe » ne sont ni équivalents, ni forcément corrélés. On peut avoir une relation romantique sans sexe, et vice versa. De la même façon, on peut être asexuel-le aromantique, ou bien asexuel-le hétéro-, homo-, bi- ou panromantique. Il va de soi que, dans une romance, les héros relèveront nécessairement de ces dernières catégories. Ainsi, l’héroïne de Finding Your Feet, Evie, s’identifie comme asexuelle biromantique. Mais, sans doute par souci de représentation et de visibilité, l’auteure a choisi de faire d’un personnage secondaire une asexuelle aromantique; comme quoi, malgré les codes soi-disant rigides de la romance, il est possible d’être inclusive…

Ce qui est intéressant, c’est que plusieurs de ces nuances sont en fait depuis longtemps présentes en romance. Sauf que, par ignorance ou pour des raisons marketing, les différents termes entourant l’asexualité n’étaient pas employés. C’est du moins la thèse de l’article Why We Need Asexual Romances, dont l’auteure affirme notamment que la demisexualité serait déjà très prévalente en romance. La demisexualité, c’est une catégorie qui se situe entre les pôles « sexuel » et « asexuel », et qui signifie qu’on ne ressent de l’attirance sexuelle qu’après avoir développé un lien romantique préalable. Et c’est ironique, parce que la romance que je lis actuellement, Rule, de Jay Crownover, a une héroïne qui correspond très exactement à cette définition…

Cela dit, pour autant, la demisexualité est-elle à ce point omniprésente? J’avoue que ce n’est pas ma propre impression. Je dirais même plutôt que, si on se réfère à toutes ces héroïnes qui attendent le héros pour perdre leur virginité, on touche à une de mes bêtes noires : au moins aussi souvent qu’une héroïne se « préserve » par amour exclusif du héros (scénario de demisexualité), on croise des vierges qui tombent dans le lit de leur héros avant d’en tomber amoureuses (souvent, c’est même le sexe qui semble déclencher leurs sentiments; scénario inverse de la demisexualité, donc). Et là… je n’ai toujours pas trouvé d’explication logique à ce que je suis forcée d’appeler un fantasme féminin : que le premier soit le bon, j’imagine. Mais, dans la vraie vie, une relation sexuelle avec quelqu’un qu’on connaît mal, voire pas du tout, n’a aucune raison de se muer en amour heureux.

Cependant, soit, il y a des héroïnes demisexuelles qui ne disent simplement par leur nom. Mais pourquoi, semble-t-il, toujours des héroïnes, et pourquoi toujours demisexuelles? Je pense que l’asexualité féminine n’apparaît pas aussi taboue, parce qu’elle est associée, inconsciemment ou pas, à la pureté et à l’innocence qui incombent traditionnellement aux femmes. De là, la demisexualité est une sorte d’évidence, puisqu’elle permet, au contraire de l’asexualité, de composer avec un partenaire qui, lui, est complètement sexuel, voire hypersexuel. En plus de cela, il y a bien sûr l’idée reçue selon laquelle romance = attirance sexuelle, cette dernière prouvant le pouvoir de séduction de chaque protagoniste sur l’autre.

À ce propos, et malgré tout le plaisir que j’ai eu à lire Finding Your Feet, je ne suis apparemment pas la seule lectrice à avoir trouvé qu’Evie semblait plus demisexuelle qu’asexuelle…* De fait, moi qui m’attendais à quelque chose de radicalement différent, j’ai été un peu déçue. Finalement, la romance est assez conventionnelle, à cela près que, pour une fois, les ressentis, comportements et gestes sont décrits et expliqués à travers le prisme de l’asexualité.

Cela dit, rien que cela, c’est déjà un pas immense et important à mon sens. Parce que ce nouveau paradigme nous délivre de l’ancien, celui où Shaw, l’héroïne de Rule, refuse toute relation sexuelle parce qu’elle est « a good girl », une bonne fille, une fille sérieuse, une femme amoureuse. Le problème de cette explication, c’est par exemple qu’elle ne s’étend pas aux hommes, invisibilisant par là l’asexualité (ou demisexualité) masculine. C’est aussi qu’elle sous-entend un jugement à l’encontre des femmes qui, elles, ne respecteraient pas ce schéma : qu’une femme qui peut coucher avec d’autres hommes n’est probablement pas amoureuse, ou pas sérieuse, ou pas « bonne ».** Alors que, si on parle de demisexualité, ça devient tout à coup inclusif; ça reconnaît l’existence parallèle et la validité d’autres types de sexualité, que ce soit l’asexualité chez certains hommes ou l’hypersexualité chez certaines femmes.

Enfin, cerise sur le gâteau, ça constitue une réplique au « prude-shaming » dont sont parfois victimes les héroïnes de romance moins aventureuses — et, par extension, le genre en lui-même et ses lectrices —, qui n’a pas à s’appuyer sur des valeurs traditionnelles ou religieuses. En effet, s’il est vrai que la romance est marquée par ces valeurs, au même titre du reste que tous les autres genres littéraires, on dirait parfois que la seule voie moderne et féministe possible pour la romance, c’est d’assumer entièrement son côté érotique. Que la subversion des normes, ou l’expression de la liberté féminine, ne peut être l’affaire que de l’hypersexualité. De plus en plus souvent, on légitime et promeut la romance avec un discours très pro-sexe : la romance célèbre la sexualité des femmes, le désir féminin, la libération sexuelle, etc. Mais quid des femmes qui n’ont pas ou peu de désir sexuel, peu ou pas de sexualité?

Techniquement, l’asexualité tombe sous l’égide de la philosophie « sex-positive »; mais, dans les faits, on est vite soupçonné-e d’être une prude rétrograde si on ne démontre pas son ouverture à une sexualité suffisamment diversifiée, surtout en tant que lectrice ou auteure de romance — parce qu’après tout, c’est bien connu, les femmes qui aiment la romance ne sont pas très fute-fute et ont l’horizon tristement étroit… Moi-même, j’en profite pour faire mon mea culpa. Même si j’ai expliqué en partie pourquoi, j’ai conscience aujourd’hui d’avoir longtemps eu un préjugé contre les héroïnes vierges en romance contemporaine, les jugeant irréalistes ou coincées, alors qu’elles étaient peut-être en réalité juste « ace », « demi » ou « grace »…***


* À un moment, Evie précise « ace spectrum », mais c’est la seule fois et on n’en saura pas plus. Est-ce que l’auteure a estimé que le terme « demisexuelle » paraîtrait trop barbare, trop compliqué aux lecteurs/-trices?

** Il y a d’ailleurs des relents assez clairs de slut-shaming dans Rule qui me débectent un peu.

*** Je précise au cas où que la virginité n’a rien à voir avec l’asexualité. Evie, l’héroïne de Finding Your Feet, n’est d’ailleurs pas vierge. C’est juste que, parfois, la virginité « tardive » peut s’expliquer par l’asexualité.



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