Comment j’ai vendu 1895 livres sans aucune promotion

La semaine dernière, j’ai raconté comment j’ai vendu 360 exemplaires d’une nouvelle sans le faire exprès, presque par accident. C’était le tout premier titre que je publiais, et peut-être en effet n’était-ce qu’un accident de parcours, difficile voire impossible à reproduire.

Durant l’été de cette année-là — 2013 —, j’ai édité quelques autres nouvelles à télécharger gratuitement sur notre site Web. Il s’agissait de textes ayant déjà été soumis à l’œil du public lors de concours, censés attirer les lectrices sur notre site et, potentiellement, promouvoir d’autres publications inédites des mêmes auteures. Une des auteures, Pauline Libersart, n’avait encore rien publié, mais nous avions signé un contrat pour un petit roman à paraître fin septembre.

Ayant constaté ce qui s’était passé avec ma nouvelle gratuite, je décidai de mettre ces nouvelles en vente, juste au cas où… Bien m’en a pris! La nouvelle de Pauline allait devenir ce qui est resté pendant 3 ans ma meilleure vente, avec un total de 1895 exemplaires écoulés au jour où j’ai rendu ses droits à l’auteure. C’était le même scénario qu’avec ma nouvelle, mais avec beaucoup plus d’ampleur : aucune promotion (de la version payante, en tout cas), et des ventes qui décollaient toutes seules. Il était plus clair que jamais que ces acheteurs mystérieux ne connaissaient ma maison d’édition ni d’Ève ni d’Adam; si cela avait été le cas, ils auraient su que la nouvelle était gratuite sur notre site!

Alors, je sais que Pauline Libersart est un grand nom aujourd’hui, une valeur sûre de la romance francophone. Mais, à l’époque, elle n’était personne. Elle n’avait jamais rien publié avant (la nouvelle avait déjà dépassé les 500 ventes lorsque son premier roman est paru à l’automne) et, contrairement à ce que certaines personnes ont pu croire, elle n’avait pas de plateforme ou de réseau d’amies-lectrices qui l’auraient artificiellement boostée. En fait, je me rappelle au contraire que sa page Facebook, démarrée par la suite, est restée pendant longtemps avec très peu de mentions J’aime (moins de 50)… Cela me faisait un peu pitié, mais pas vraiment non plus, parce qu’à côté de ça, elle vendait des livres par centaines, et je crois que c’est ce qui a de la valeur pour un-e auteur-e, pas les fans sur Facebook.

J’espère, avec ces deux exemples, vous avoir convaincu-e-s que la promotion n’est ni une obligation ni une fatalité, qu’on peut très bien vendre (et même vendre très bien) un livre sans. Cela dit, vous vous demandez peut-être si, avec de la promotion, je n’aurais pas pu vendre ces deux nouvelles encore mieux. Soit, un livre peut se vendre tout seul, mais la promotion, c’est un petit coup de pouce toujours appréciable, non? Bien que j’aimerais le croire, rien dans mon expérience ne me permet de donner foi à cette idée. Même si je ne peux pas comparer la réalité avec un univers parallèle où ces nouvelles auraient bénéficié d’une vraie promotion, j’ai en revanche la possibilité de comparer entre eux les cent et quelques livres que j’ai édités en 5 ans.

Parmi eux, on ne compte pas moins de 7 autres titres de Pauline Libersart, dont 2 autres nouvelles au même prix — dont une située dans le même univers que la nouvelle « gratuite ». Voilà qui devrait nous autoriser quelques comparaisons. Ces 7 autres titres ont été promus normalement (site Web, Newsletter, réseaux sociaux, services presse, baisses de prix périodiques, impression de cartes postales pour quelques-uns). Or, comme je l’ai déjà mentionné plus haut, aucun ne s’est aussi bien vendu que la nouvelle initiale « gratuite ». Si, aujourd’hui, c’est un de ses romans qui détient le record avec un total qui dépasse les 2000 ventes, il faut préciser qu’il est en vente depuis plus de 3 ans — contre les 2 ans pendant lesquels j’ai pu exploiter la première nouvelle.*

En fait, ses 1895 ventes sont impossibles à distinguer des autres chiffres de vente de Pauline. Ce qui tend à me faire penser que la promotion ne sert à rien, qu’elle ne fait simplement aucune différence. On peut en faire ou ne pas en faire, le résultat sera le même. Pour l’anecdote, le roman qui s’est vendu à plus de 2000 exemplaires est sorti (avec un jour de retard imprévu) exactement 10 jours après que j’ai accouché de mon fils sans anesthésie. Je ne pouvais pas déléguer la parution elle-même, donc j’ai fait ce qu’il fallait, dans l’état que vous pouvez imaginer; s’il y a un livre dont j’ai bâclé la promotion et le lancement, c’était celui-là. Et aujourd’hui, c’est ma meilleure vente…

À ce propos, j’ai toujours tenu à offrir le traitement le plus égalitaire possible à toutes mes publications. Je n’ai jamais eu de budget promotionnel calculé sur la base de prévisions de ventes, juste une liste d’actions à mener qui était la même pour tous les titres. En réalité, j’ai pu en faire un peu plus ou peu moins selon la situation dans laquelle je me trouvais au moment de la sortie (comme dans l’exemple donné plus tôt), mais je n’ai jamais pour autant observé la moindre corrélation avec le succès ou l’insuccès d’un livre… Pour mon plus grand chagrin, d’ailleurs, puisque Dieu sait que j’aurais aimé posséder la formule magique pour conjurer les méventes!

Alors, certes, il n’y a pas que la promotion de l’éditeur; il y a aussi — et peut-être avant tout — celle de l’auteur-e. Surtout dans les débuts, je suivais d’assez près les efforts promotionnels de mes auteur-e-s; mais là non plus, aucun lien visible à l’horizon. J’ai déjà parlé du cas de Pauline Libersart. En plus de Pauline, j’ai 9 autres auteur-e-s dont au moins une des publications s’est vendue à plus de 800 exemplaires. J’aimerais attribuer ces succès au talent de promoteur/-trice des auteur-e-s, sauf que… Parmi elleux, 7 ont publié plus d’un titre avec moi, et au moins l’un de ces autres titres peut être qualifié de mévente (moins de 100 ventes), ou du moins de vente très en-dessous de leur meilleur succès (moins de 250 ventes). Si le succès était dû à la présence en ligne et à la visibilité de l’auteur-e, comment expliquer ces flops et, surtout, tant de disparité entre les différentes parutions d’une même personne? (Et, inversement, si les méventes étaient dues à un défaut de promotion, comment alors rendre compte du succès de livres qui ont été promus de façon similaire, voire moins et moins bien?)

Et non, il n’y a pas d’autre schéma qui pourrait commodément faire sens de ces grands écarts. Dans certains cas, la mévente a précédé le succès; dans d’autres, elle l’a suivi. Dans d’autres encore, le succès a été pris en sandwich entre deux méventes, et j’ai même un cas qui semble s’acheminer vers l’inverse (une vente faible prise en sandwich entre deux succès). Parfois, la mévente peut s’expliquer par un changement de sous-genre et donc de style, mais dans au moins 3 cas, la/les mévente(s) et le(s) succès ont eu lieu non seulement dans un même sous-genre, mais dans une même série! Et encore une fois dans toutes les configurations que vous pouvez imaginer : succès suivi d’une mévente, succès suivi d’un succès puis d’une mévente, mévente suivie d’un succès… C’est à n’y rien comprendre!

À moins que la raison pour laquelle je n’ai jamais vu les effets de la promotion, c’est que ma promotion comme celle de tou-te-s mes auteur-e-s a toujours été désespérément mal pensée, mal ciblée et insuffisante?

À suivre…


* Il y a une raison de plus à son succès, mais je la dévoilerai dans un futur article. Indice : elle n’a rien à voir avec une quelconque promotion orchestrée par moi ou l’auteur-e.


6 commentaires on “Comment j’ai vendu 1895 livres sans aucune promotion”

  1. vivianefaure dit :

    Bon, peut-être que tu es arrivée avec ces deux nouvelles à un moment où la romance numérique francophone n’était pas encore exploitée comme elle l’est aujourd’hui par de grosses maisons ?
    Et donc, tu étais plus ou moins seule dans ce créneau ?

    • Jeanne dit :

      Il y en avait un peu moins à l’époque, mais Laska était loin d’être la seule maison à vendre de la romance numérique. De tête, il y avait par exemple les Éditions Addictives qui cartonnaient avec leurs séries, Sharon Kena et pas mal d’autoéditées… Et je ne crois pas que le critère « francophone » soit pertinent; nous étions en concurrence directe avec les traductions de l’anglais qui ont déferlé après Cinquante Nuances de Grey (et parallèlement, cf Milady Romance et les collections traditionnelles de Harlequin, qui se sont mis très tôt au numérique).

      Sinon, je ne peux pas l’affirmer avec certitude, mais je dirais que le marché s’est agrandi en même temps que les grosses maisons l’ont investi. Donc, oui, il y avait un peu moins d’offre en romance numérique en 2013, mais il y avait aussi à mon avis moins d’acheteurs. Globalement, le marché numérique connaît en effet une croissance timide en France, mais une croissance tout de même.

      Enfin, j’ai aussi quelques titres dont je n’ai plus fait la promotion depuis leur sortie (2014) et qui continuent à se vendre tranquillement, encore aujourd’hui, alors que les auteures n’ont rien publié de nouveau depuis. C’est comme si le succès était inscrit (ou pas) dans l’ADN d’un livre, qu’on le promeuve à toute force ou pas.

      • vivianefaure dit :

        Et du coup, l’ADN ça serait quoi ?
        Le titre ? La couverture ?
        Est-ce qu’une bonne couv’ c’est pas déjà de la promo en soi ?

      • Jeanne dit :

        Non, tout ça fait partie du livre lui-même, ce n’est pas de la promo. Mais c’est en effet un des sujets que j’ai l’intention d’aborder dans l’un des 4 à 5 autres articles qui devraient compléter la série, parce que tu as raison : mes chiffres ne sont après tout que mes chiffres; ils ne sont pas aussi exhaustifs qu’on pourrait le souhaiter.

  2. […] semaine dernière, j’ai partagé avec vous des chiffres qui suggéraient que la promotion n’avait aucune incidence notable sur les ventes. Toutefois, je […]

  3. […] les deux premiers articles de la série (ici et ici), j’ai relaté les expériences personnelles qui m’ont d’abord fait remettre en question la […]


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