Écrire un protagoniste handicapé : 10 clichés à éviter

Confession : jusqu’à tout récemment, j’étais capacitiste — et je le suis sans doute toujours un peu, malgré moi. Bien sûr, j’ai toujours admis qu’il existait des discriminations envers les personnes handicapées, et que nos sociétés pouvaient faire beaucoup mieux pour les inclure et les valoriser (les personnes handicapées, pas les discriminations). Mais, au fond de moi, je ne pouvais m’empêcher de considérer le capacitisme comme une oppression « de seconde classe ». J’avais du mal à le mettre au même rang que le racisme et le sexisme, par exemple, parce que je restais bloquée sur l’idée qu’un handicap était quelque chose d’objectivement négatif, dont on ne saurait se féliciter. Il me semblait qu’accepter un handicap comme non-problématique, c’était rendre illégitime le désir ou l’espoir d’un traitement ou d’une guérison.

Finalement, sortir de cette pensée fut la chose la plus facile au monde : il m’a suffi de le vouloir, et d’aller chercher la perspective et la parole des premiers/-ères concerné-e-s. La révélation fut grande et, pendant plus d’une semaine, ce sujet m’a entièrement passionnée. J’ai dévoré à la suite blogues, articles et commentaires d’handicapé-e-s préoccupé-e-s de leurs droits, de leur représentation, de leur image et des comportements à leur égard. Et ce qui m’a le plus étonnée, ce n’est pas d’arriver à une meilleure compréhension de leur situation (cela était, après tout, le but visé et attendu), mais que cela m’apporte un nouvel éclairage sur ma propre expérience, et notamment sur mes huit ans de dépression chronique — expérience qui était à l’origine, justement, de ma perception biaisée des troubles psychiques en général.

Depuis que j’en suis sortie, j’ai tendance à envisager ces années comme une période difficile et sombre, à l’image d’un Moyen Âge relégué à l’obscurantisme par la Renaissance. Or, après nouvel examen, il apparaît qu’en fait, j’étais heureuse, entre deux tranches de dépression. Parfois même très heureuse. Et que je dois peut-être assumer mes erreurs, mon immaturité, mon inexpérience et ma paresse, au lieu d’essayer de les mettre sur le dos de la dépression. J’aurais sans doute fait toutes ces c*nneries même si je n’avais pas été dépressive. Et peut-être que si je n’avais pas su être heureuse malgré la dépression, je ne saurais pas l’être aujourd’hui non plus.

En effet, je tire de mes lectures deux leçons principales : 1) le « handicap » n’est qu’un terme parapluie qui englobe des situations radicalement différentes (handicaps physiques, handicaps mentaux, handicaps avec lesquels on est né, handicaps à la suite d’un accident, maladies dégénératives, etc.), aussi est-il en réalité presque impossible de généraliser quoi que ce soit; et 2) un handicap n’a pas de « nature » à priori négative ou positive, et on n’a pas besoin de déterminer s’il est « bon » ou « mauvais », pas plus en somme que tout le reste de ce qui nous arrive dans l’existence, et avec quoi il nous faut vivre, bon gré, mal gré, ça dépend des jours et ça dépend des personnes. Est-ce qu’il est bon ou mauvais d’avoir cinq doigts dans une main? On ne sait pas; on sait juste qu’on est fait-e comme ça — et certaines personnes sont faites différemment. Parfois, ça paraît cool ou chanceux d’avoir cinq doigts, parfois non — quand on se les coince dans une porte, par exemple. La vie est pleine d’épreuves, pour chacun-e d’entre nous.

Vous me pardonnerez cette longue introduction (j’ai songé à en faire une article séparé, mais je craignais que ce ne soit pas assez pertinent*), j’arrive dans le vif du sujet. J’ai aussi lu des articles sur le handicap en fiction, et particulièrement en romance. Comme partout, le handicap a tendance à être sous-représenté; cependant, il semblerait qu’il existe un archétype du « héros handicapé » (cela inclut le héros neuro-atypique), qui s’est constitué en cliché sous la plume d’écrivain-e-s valides (et neurotypiques). Et je suis bien placée pour le confirmer, puisque… je me suis soudain rappelé avoir moi-même commis un tel héros dans une nouvelle écrite en 2010. Argh.

En puisant dans les chroniques et commentaires écrits par des personnes se définissant comme handicapées, je me suis compilé une petite liste de stéréotypes et mythes à éviter si jamais je décidais de réécrire la fameuse nouvelle — ou d’écrire à l’avenir tout autre protagoniste handicapé. Ces stéréotypes sont spécialement insidieux parce qu’ils ne sont en surface ni farfelus ni malveillants — ils sont associés à un héros romantique, après tout, à la différence par exemple du cliché du méchant handicapé. Le problème, c’est qu’ils ne sont pas particulièrement réalistes ni représentatifs non plus, et qu’ils participent à la constructions d’idées reçues qui font du tort aux personnes handicapées réelles.

Si vous voulez corriger, compléter ou questionner mon propos, je serai plus que ravie de lire vos commentaires. Je tiens à souligner que je ne suis ni experte ni directement concernée par cette problématique, juste intéressée.** Je précise également que, si ces éléments semblent typiquement se retrouver chez le héros de romance M/F, ils ne sont pas forcément plus acceptables chez une héroïne, ou chez le protagoniste d’un autre genre de fiction.

1) Le handicap du héros a pour rôle de faire verser des larmes aux lectrices — s’il n’était pas handicapé, il n’y aurait plus de raison de s’émouvoir autant.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela dépeint le handicap comme quelque chose de triste et de pathétique.

2) Le héros est un reclus, un misanthrope qui se complait dans son malheur — en gros, il n’a pas une vie sociale normale.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela sous-entend que le handicap n’est pas compatible avec une vie « normale », et que les handicapé-e-s sont naturellement exclus de la société.

3) Le héros handicapé agit comme un baromètre pour déterminer la vertu ou le vice des autres personnages : ceux qui le traitent « bien » sont les gentils, ceux qui le traitent mal sont les méchants.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que réduire le comportement des autres à leur relation au handicap réduit du même coup la personne à son handicap.

4) Le fait que l’héroïne surmonte et accepte le handicap du héros illustre la noblesse d’âme et l’abnégation de l’héroïne.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela présente le handicap comme un problème, un défaut objectif qui devrait faire fuir toute personne normale.

5) Le héros handicapé est victime de son propre capacitisme internalisé : il s’autodénigre en raison de son handicap et estime que l’héroïne mérite « mieux », sous-entendu un partenaire valide.
Pourquoi est-ce problématique? Idem que le précédent, mais pire, parce qu’ici, c’est la haine de soi (et non l’acceptation) qui est mise en avant comme étant l’attitude « altruiste » logique.

6) Presque toutes les personnes que le héros rencontre, à quelques rares et notables exceptions près, éprouvent un sentiment négatif vis-à-vis de son handicap : pitié, gêne, peur, dégoût…
Pourquoi est-ce problématique? Parce que, même si ces comportements peuvent être montrés sous prétexte d’être dénoncés, il n’en reste pas moins que l’auteur-e leur accorde de l’attention et du « temps d’antenne », ce qui a l’effet pervers de les banaliser, de les normaliser. Le message devient : ce n’est pas cool, mais c’est ce à quoi on doit s’attendre.

7) Dans le cas d’un handicap acquis à l’âge adulte, il y a un grand contraste entre ce dont le héros était capable avant, et ce dont il est capable désormais.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela met l’accent sur le handicap comme diminution et limitation — forcément tragique, émasculante —, alors que des tas de personnes valides n’ont jamais été et ne seront jamais capables de certains exploits (être un-e athlète professionnel-le, faire l’amour dix heures d’affilée, danser, etc.) et ne s’en portent pas plus mal (ni ne remettent en question leur virilité) pour autant.

8) À la fin de l’histoire, le héros est guéri de son handicap.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que, outre le risque d’improbabilité scénaristique, ça alimente l’idée qu’on ne peut croire au dénouement heureux d’une histoire d’amour qu’entre des partenaires valides.

9) Le héros ne peut pas/plus avoir de relations sexuelles en raison de son handicap — ou n’en a pas eu avant l’héroïne.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela renforce l’idée reçue — et fausse — que les personnes handicapé-e-s ne sont pas sexuelles, sexuellement actives, n’ont pas de sexualité.

10) Le héros est censé être « inspirant » tandis qu’il surmonte avec grâce et optimisme l’adversité soi-disant causée par son handicap.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela définit une vision de ce qu’est un-e « bon-ne handicapé-e », une personne handicapée au sujet de laquelle il vaut la peine d’écrire. Voir aussi les concepts d’inspiration porn et de supercrip.

Je termine cet article en vous laissant deux liens vers des articles qui parlent de handicap en romance : Disability-Themed Romance Novels et Critiquing the portrayal of disability in romance.


* J’ai même failli supprimer cette partie avant de publier l’article… D’habitude, je ne parle jamais de ma dépression, et je suis intimement persuadée que vous vous moquez de ma vie comme d’une guigne… Mais je me suis fait la réflexion dernièrement que j’avais perdu mon goût du risque et du changement, alors je me jette à l’eau.

* D’ailleurs, si vous avez des blogues ou articles en français à recommander à ce sujet, j’en suis également avide! Toutes mes sources sont en anglais.


Pêle-mêle du dimanche

Sur un coup de tête, je me suis lancée dans la lecture de The Art of Asking, d’Amanda Palmer, découvert sur le blogue de Stéphane Gallay et emprunté en numérique à la bibliothèque en deux clics. Je connais un peu Amanda Palmer de l’époque des Dresden Dolls, mais je n’ai pas suivi ce qu’elle a fait par la suite. J’admets que je partais avec un préjugé, étant donné que l’incident déclencheur de ce livre, c’est le succès de sa campagne Kickstarter en 2012, et que je suis à priori plutôt opposée au sociofinancement de projets artistiques. Cela dit, malgré le raisonnement et les arguments parfois faibles, je ne peux nier que ce livre inspire et invite à la réflexion.

Il n’y a pas de chapitres et les anecdotes partent un peu dans tous les sens, sans respecter nécessairement l’ordre réel des évènements. Néanmoins, elle suit quand même en filigrane une certaine chronologie; là, par exemple, j’en suis à la période « Dresden Dolls », et c’est peut-être pour ça que, soudain, ça me parle et me plaît davantage. L’esprit du groupe me fait un peu penser à ce que faisaient en leur temps les Libertines — le dernier de mes groupes préférés d’adolescence : les concerts impromptus chez eux ou chez des amis, le statut mi-célèbre, mi-confidentiel, le « cult following »…

Ça me renvoie à mes propres projets d’avenir, à la façon dont je veux les aborder et les mener, à l’empreinte aussi que Laska a laissée en moi. D’ordinaire, je vois les expériences négatives sous leur aspect positif, celui de la leçon, de l’erreur à ne plus commettre; mais je m’aperçois, en lisant Amanda Palmer et en éprouvant une certaine nostalgie d’une époque de ma jeunesse plus « bohème », que la leçon m’a peut-être aussi endurcie, fermée, rendue plus méfiante envers autrui. J’ai perdu une sorte de foi en l’univers.

Sinon, j’ai lu un article chouette cette semaine sur le réalisateur James Ivory, et en particulier sur son film Maurice, adapté d’E. M. Forster : James Ivory and the Making of a Historic Gay Love Story. J’ai vu plusieurs films d’Ivory, que j’ai toujours beaucoup aimés : A Room with a View, Howards End, The Bostonians, Maurice justement (je crois que j’ai compris pour la première fois en le visionnant pourquoi Hugh Grant est considéré comme quelqu’un de séduisant)…


Pourquoi la promotion ne fonctionne pas

La semaine dernière, j’ai partagé avec vous des chiffres qui suggéraient que la promotion n’avait aucune incidence notable sur les ventes. Toutefois, je n’ai pris en exemple que mes propres publications, et vous pourriez facilement m’opposer que, si ma promo n’a eu aucun effet, c’est peut-être juste que ma promo est minable. Et… soit! Je plaide coupable : ma promo est minable. Seulement, voilà — la vôtre l’est tout autant.

J’ai démarré la série en affirmant que la promotion nuisait à vos ventes. C’est une généralisation volontairement provocante; en réalité, bien sûr, toute promotion n’est pas toujours néfaste. Cependant, beaucoup de choses que beaucoup de monde fait le sont. Et notamment toutes les solutions en apparence gratuites offertes par le Web, et qui sont souvent les seuls moyens de promotion accessibles aux personnes comme moi : auteur-e-s, micro-éditeurs/-trices, autoédité-e-s.

Penchons-nous dans un premier temps sur les moyens de communication tels que les réseaux sociaux, les sites Web, les blogues, les listes de courriels. L’idée derrière toutes ces ressources est d’aller à la rencontre de potentiel-le-s lecteurs/-trices. On pense que les gens n’achètent pas notre livre parce qu’illes ignorent son existence et que, si on les en informe, une partie d’elleux au moins l’achèteront. Malheureusement, la technique employée ne résout pas le problème; elle ne fait que le déplacer et même, dans la plupart des cas, le dédouble.

En effet, si notre livre peine à trouver tout seul ses lectrices, qu’est-ce qui nous fait croire que notre blogue, notre site Web, notre compte Twitter ou notre page Facebook trouvera, lui, ce Saint Graal? Est-ce qu’il est plus facile de trouver des lecteurs pour un blogue ou un compte Twitter que pour un roman? Y avez-vous déjà pensé? Car avoir un blogue ou un compte Twitter populaires n’a rien d’aisé; beaucoup en rêvent, beaucoup essaient et beaucoup échouent. Tiens, ça vous rappelle quelque chose… la littérature, peut-être? Avez-vous déjà rencontré des non-écrivain-e-s qui s’imaginent que vendre un livre est banal, qu’il suffit de publier quelque chose pour que ça se vende comme autant de petits pains? Et vous vous êtes bien moqué-e d’elleux, non?

Eh bien, j’ai souvent l’impression de retrouver la même naïveté profane lorsque je vois des auteur-e-s lancer leur blogue, persuadé-e-s qu’illes y trouveront le succès qui fait pourtant défaut à leurs livres. Quand vous démarrez un blogue, un compte Twitter, une page Facebook ou une liste de courriels, vous n’êtes pas en train de vous aider à trouver des lectrices. Au contraire, vous vous assignez une nouvelle tâche en plus de l’ancienne — et aucune des deux n’est simple! Vous devez trouver des lecteurs pour votre blogue, des followers pour votre Twitter, des J’aime pour votre Facebook, des courriels pour votre liste, tout cela parallèlement et en plus de trouver des acheteurs pour votre livre! Vous avez désormais deux montagnes à gravir au lieu d’une seule.

Car une autre idée fausse qui sous-tend l’utilisation de ces canaux de communication, c’est que le public y est le même que notre lectorat cible — et son pendant : que ce qu’on y produit est similaire à ce qu’on propose sous forme de livres. En d’autres termes, que les personnes qui aiment lire notre blogue aimeront naturellement lire nos livres, que celles qui nous suivent sur Twitter ou Facebook seront forcément intéressé-e-s par nos autres écrits, et ainsi de suite. Or, il n’en est rien, surtout dans le domaine de la fiction. Ainsi, la plupart des auteur-e-s de fiction bloguent à propos d’écriture et d’édition, des sujets qui n’intéressent que d’autres auteur-e-s, et pas du tout (à quelques exceptions près*) la masse des consommateurs/-trices de fiction. Et vice versa : en tant qu’éditrice et écrivaine, je lis avec plaisir et intérêt nombre de blogs d’auteur-e-s dont je n’ai néanmoins aucune envie de découvrir la fiction…

Il faut arrêter de songer aux blogs, aux réseaux sociaux, aux sites Web et aux listes de courriels comme à de vulgaires moyens, dont la fin serait de susciter un intérêt pour nos livres. Nous sommes en 2017 et ces « moyens » sont depuis longtemps des fins à eux tout seuls, des supports et média hautement compétitifs, avec leurs propres codes et des standards de qualité très élevés (ou, en tout cas, très spécifiques). On ne peut pas davantage débarquer dans ces milieux, ces univers même, en dilettante, et espérer égaler les professionnel-le-s, qu’écrire son tout premier premier jet et s’attendre à le voir bientôt sur les rayons des librairies.

Mais d’où sort cette idée qu’il est plus facile de faire lire un blogue, un compte Twitter, etc. qu’un livre? De l’ignorance, certes, mais je vous accorde qu’il n’y a pas que cela. À l’heure de la connexion permanente et de l’instantané, un livre, ça paraît beaucoup plus difficile à vendre qu’un article de blog ou un tweet de 140 caractères. Mais surtout… un article de blog ou un tweet, on n’a justement pas à le vendre : c’est gratuit! On suppose donc que notre blog, site Web ou page Facebook attirera plus facilement parce que n’importe qui peut les lire sans rien débourser. Ça tombe sous le sens, non? Moins c’est cher, plus le monde aime; si c’est gratuit, c’est encore mieux!

… Ou pas. On le constate de façon éclatante en expérimentant avec les prix, une autre technique de promotion commune et à la portée de tou-te-s. J’ai longtemps eu du mal à admettre qu’un prix bas n’était pas un argument de vente, en partie parce que je suis moi-même une radine et que je boycotte sans hésiter tout livre numérique qui coûte plus de 6 $ CA, et en partie parce que je lis beaucoup de blogues américains et qu’aux États-Unis, il semblerait que ce soit un argument de vente. Eh bien… pas dans le marché francophone. Les prix sont élevés et la tendance est à la hausse. J’ai organisé des dizaines et des dizaines de « spéciaux » et de soldes sur tous les titres des Éditions Laska, et aucune de ces opérations n’a jamais occasionné de réel pic de ventes. Les quelques ventes supplémentaires qui se produisent parfois (pas toujours) ne sont généralement pas suffisantes pour compenser la perte engendrée par le rabais lui-même (exemple : 4 ventes à 0,99 € au lieu d’une vente à 4,99 €; on a bel et bien perdu de l’argent).**

Je ne crois pas que la cause en soit la valeur symbolique véhiculée par le prix, du moins, pas au premier chef. Je suis persuadé-e que les lecteurs/-trices seraient bien aises de payer leurs livres moins cher, si les livres qu’ils voulaient lire l’étaient. Car le prix n’est qu’un seul facteur, et pas le plus important, dans le choix d’un livre. Le prix, c’est ce qu’on se résigne à payer. Par conséquent, le prix n’est jamais trop élevé pour un livre dont on a vraiment envie et, inversement, le prix n’est jamais assez bas pour un livre dont on n’a pas envie…

Il y a toutefois un scénario dans lequel les baisses de prix ont fonctionné pour moi. Ce n’est pas une exception ni un hasard; cela va plutôt dans le sens de mon premier argument concernant les moyens de communication, à savoir qu’on ne s’improvise pas commercial-e. Dans mes deux précédents articles (ici et ici), j’ai décrit les exemples de deux nouvelles (d’auteures différentes) qui ont vendu plus d’exemplaires payants qu’elles n’ont été téléchargées gratuitement. J’ai aussi précisé que l’une de ces auteures vendait déjà des centaines de livres payants alors qu’elle peinait à obtenir 50 J’aime gratuits sur Facebook. Enfin, j’ai mentionné que mon record de ventes avec Laska pour un seul ISBN (que je dois toujours à cette même auteure) a dépassé le chiffre des 2100. Tous ces phénomènes ont un point commun : aucun de ces succès ne sont dus à ma promo ni à celle de mon auteure, mais… aux compétences de nos revendeurs, au premier rang desquels Amazon.

J’ai écrit que ma nouvelle semblait se vendre « toute seule ». J’ai menti. Je sais aujourd’hui parfaitement que, si j’avais mis ma nouvelle en vente uniquement sur mon site Web, elle aurait fait un four monumental. En réalité, c’est Amazon (à un peu plus de 62 %) qui a vendu ma nouvelle (suivi de la Fnac et de Kobo, plus de 12 % chacun). Quant aux 2100 ventes de notre bestseller, il y en a 317 qui ont été réalisées en 24 heures, grâce à une baisse de prix organisée et promue par Amazon. Et qu’y a-t-il d’étonnant à cela? Après tout, la promotion relève de la vente. Et la vente est leur métier — c’est pour ça qu’on les appelle revendeurs. Au fond, quand on y réfléchit deux secondes, l’idée même qu’un-e auteur-e ou un-e éditeur/-trice puisse concurrencer dans leur domaine des multinationales spécialisées comme Amazon est complètement absurde…***

Je ne peux pas clore cet article sans évoquer les services presse à des blogueurs/-ses, ces exemplaires qu’on envoie gratuitement en échange (ou dans l’espoir) d’une chronique, d’un avis, d’une mention à tout le moins. Malheureusement, ce genre de pratique génère approximativement zéro vente, si j’en crois mes 4 années à faire affaire avec plus d’une cinquantaine de « partenaires » (j’ai aussi testé les lancements sans SP — aucune différence visible). L’explication ici est la même que celle que j’ai fournie plus haut, puisque la majorité de ces « blogolecteurs/-trices » sont, comme vous et moi, simplement des blogueurs/-ses amateurs/-trices qui s’efforcent de réunir à chaque article un maigre lectorat — lectorat qui peut lire, mais beaucoup plus rarement acheter.

Tout cela vous paraît peut-être bien pessimiste. Est-ce qu’il n’y a rien qu’on puisse faire, alors, pour favoriser nos ventes?

À suivre…


* Allô! Oui! Vous êtes une exception! Merci de me lire; je suis flattée!

** Je sais que beaucoup d’auteur-e-s préfèrent penser en termes de lecteurs/-trices que de recettes comptables, et en cela les ventes supplémentaires peuvent leur sembler « valoir le coup ». La stratégie serait pertinente si les ventes supplémentaires se chiffraient au minimum dans la centaine. En-deçà, c’est insignifiant. Je développerai davantage ce sujet dans un prochain article.

*** Ce constat est également crucial en ce qu’il révèle notre dépendance économique vis-à-vis de ces corporations. C’est évidemment quelque chose de très problématique, mais ce n’est pas l’objet de cette série d’articles, et cela n’enlève rien au fait que la vente n’a jamais été le métier de l’auteur-e ni de l’éditeur/-trice et que l’on est en droit de vouloir déléguer cette partie de la chaîne du livre, qui l’a traditionnellement toujours été.


The Hunger Games, de Suzanne Collins

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Réédition du 26/08/2014

Je sais, je sais, j’arrive après la bataille. Tout le monde a déjà lu ce livre et s’en est fait sa propre opinion ou, à défaut, a vu le film. Mais j’avais ce livre tout chaud dans ma liseuse (enfin, presque : l’ePub ne voulait pas se convertir, alors j’ai dû le décompresser, extraire les fichiers textes et les bidouiller sur Notepad++ pour me refaire un custom ebook avec le même CSS que j’utilise pour Laska) et, en août, j’étais censée lire de la SF, alors…

Hunger_games

C’est très rare que je lise les livres dont j’ai déjà vu les adaptations cinématographiques. Même si je ne suis pas très sensible au spoilers, de là à connaître tous les personnages et l’enchaînement des péripéties… ça enlève quand même un certain intérêt à la lecture. Pour The Hunger Games, c’est peut-être à l’honneur du roman que je l’aie néanmoins terminé en quelques jours avec facilité. Cependant, je n’ai pas pu m’empêcher de comparer, ni de ressentir des petites pointes d’ennui à certains moments de l’intrigue.

Pour information, j’avais trouvé le film assez médiocre. En gros, je dirais que le début est bien meilleur dans le livre, mais que la suite est à peu près égale à son adaptation.

Pourquoi meilleure? Parce que le roman nous permet une vraie immersion dans la tête et la vie de l’héroïne, Katniss, beaucoup plus de détails et, donc, de subtilité en ce qui concerne ses sentiments et ses relations avec les autres : sa mère, Gale, Peeta. Le côté SF, quoique pas exagérément développé, a également plus de relief dans le texte, alors que les choix artistiques du film, s’ils ne sont pas forcément mauvais en soi (ils m’ont même semblé plutôt fidèles), m’avaient paru ennuyeux d’un point de vue visuel.

Ce qui m’a frappée, surtout, c’est à quel point le personnage de Peeta m’a fait une impression différente dans le livre, du moins au début, tant qu’ils ne sont pas dans l’arène. Je ne sais pas si on peut mettre en cause le choix des acteurs, un Josh Hutcherson qui aurait trop l’air gentil garçon par rapport à une Jennifer Lawrence qui en impose, mais le Peeta du livre m’a semblé beaucoup plus fort, intelligent, généreux — bref, l’étoffe d’un héros classique —, surtout par contraste avec une Katniss qui, au départ, a plutôt du mal à s’en sortir… (À l’inverse, le Haymitch du film m’avait d’emblée paru plus sympathique, parce que Woody Harrelson…) Du coup, The Hunger Games a beau ne pas être autant une romance que d’autres titres en YA (du moins au stade du premier tome), j’avais quand même envie de soutenir Peeta dans son projet amoureux, un peu comme on peut soutenir Gilbert à la fin de Anne of Green Gables.

Les choses changent une fois dans l’arène, et c’est également la partie qui m’a, tout compte fait, le moins intéressée. Le film simplifie un peu certaines parties, mais, en gros, tout est là. Y compris le personnage de Peeta, qui semble devenir plus plat sous la plume de l’auteure. J’avais presque l’impression d’une incohérence lorsque Katniss se met à comparer Peeta avec Gale (à moins que ce ne soit le triangle amoureux qui débarque avec ses gros sabots?), et que Peeta lui apparaît comme un pion placide du statu quo, là où Gale aime à s’indigner dans la forêt. Peut-être que j’idéalise Peeta à tort (après tout, la fin semble le révéler comme fool for love), mais peut-être aussi que c’est la faute de l’auteure, car plusieurs scènes du début m’avaient fait croire qu’il était plus qu’il ne le paraissait…

Enfin, un mot sur l’aspect dystopique de l’œuvre. C’est la mode, en ce moment, la dystopie en YA, et je ne sais pas trop quoi en penser. Un peu comme l’historique, ça a l’air de suggérer que le monde contemporain ne recèle plus assez d’histoires, plus assez d’enjeux. Mais, à la différence de l’historique, qui a tendance à embellir le passé (les belles robes, les belles manières; un monde encore peu souillé ou corrompu par l’industrialisation à outrance et la technologie), la dystopie se veut pessimiste. Comme si notre monde actuel n’était pas assez pourri? Ou bien comme si le mal était dans ces petits détails sadiques, outrés, outranciers qui établissent la distance objective entre les mondes fictifs dystopiques et notre réalité.

Il y a certainement une facette satirique à ces univers dystopiques : par exemple, le concept des Hunger Games peut être vu comme une critique de la société du divertissement et de la télé-réalité, en ce qu’il pousse ces phénomènes à leur paroxysme. Mais, en même temps, en atteignant cet extrême grotesque et inimaginable, il opère une rupture avec la réalité. Nous ne craignons pas réellement d’en arriver là; plutôt, nous le voyons comme un repoussoir en face duquel notre monde paraît assez chouette, en définitive, non?

Pendant ce temps, à Gaza… ou bien à Ferguson… Ce qui m’a rappelé que moi-même, je me suis déjà fait arrêter, et le premier jour où j’ai goûté au gaz lacrymogène, quelqu’un a perdu l’usage d’un œil à cause d’une de ces « armes non létales » que la police utilise contre la population. Ce n’est pas aussi cruel que couper la langue des Avox de sang-froid, mais enfin, quand j’y pense, je n’aimerais pas beaucoup plus perdre un œil.

Il est vrai que nous ne vivons pas dans un État totalitaire où la dissension politique en soi est considérée comme un crime (cela, je l’accorde à Claude Lefort, tiens); cependant, de la même façon que le color blindness dans un monde inégalitaire nourrit, voire mène à une forme insidieuse de racisme, l’objectivité de la loi permet de criminaliser des actes politiques en recouvrant leur aspect politique sous des charges qui ont valeur de diversion. Lancer une roche dans une vitrine de banque, par exemple, au lieu d’être considéré justement comme une attaque symbolique envers le système bancaire, sera vu comme du vandalisme, une dégradation de la propriété privée… (Et je ne dis pas qu’on s’en fout d’une vitre brisée. Même si, par rapport à l’intégrité physique d’un humain, oui, après tout, on s’en fout un peu. Notre dojo s’est fait briser la vitrine deux fois, et… ça n’avait rien à voir.)

Et à ceux qui pensent que c’est nul, comme acte symbolique, et qu’il faudrait être plus noble, plus original, plus artiste… Eh bien, je ne suis pas d’accord. Dès qu’on se veut noble, original, artiste, on veut déjà autre chose que le discours que l’on exprime (et je suis bien placée pour le savoir!); on veut être reconnu pour sa noblesse, pour son originalité, pour son art. On sacrifie les exigences du discours aux nécessités de l’art. Il n’y a qu’en se rabaissant en dessous de tout art, en dessous de toute respectabilité, en risquant non pas les éloges (ha ha!), mais la censure, que l’on dit la vérité… Tout ça pour une vitre brisée!

Pfiou, tout cela est parti un peu plus loin que je ne m’y attendais en démarrant ma chronique… et je ne suis pas désolée! 😛


Pêle-mêle du dimanche

Autant j’aime ma banlieue bien tranquille, écouter le bruit du vent dans les arbres et remarquer les différents chants des oiseaux, autant j’apprécie de me rendre à Montréal. Je me plonge dans la frénésie estivale qui semble s’emparer de cette ville, surtout les fins de semaine. J’ai un rapport ambivalent avec les foules. Je n’aime pas les magasins et les rues bondés, mais j’aime me retrouver, anonyme, au milieu d’une foule qui est réunie quelque part pour la même raison que moi. J’aime quand c’est joyeux, festif et bigarré. C’est drôle, quand je me promène downtown ou dans le Vieux-Montréal, c’est surtout des souvenirs de manifs qui me rattachent à ces lieux.

Dimanche dernier, je suis passée au Salon du livre anarchiste. Récolte de la journée :

Mes seuls achats, ce sont le zine écrit à la main et le roman de Bruno Massé édité par Sabotart, M9A, Il ne reste plus que les monstres. J’avais lu dans l’anthologie Suversions III une nouvelle qui est en fait un épisode du roman, et qui m’avait beaucoup plu, voilà. Il y a un autre roman que j’aurais aimé trouver, mais je n’ai pas réussi à repérer la table de la maison d’édition…

Finalement, je ne suis allée qu’à une seule présentation, celle du matin. Celle de 13 h n’a pas eu lieu tout compte fait, et j’ai décidé de partir peu après. À part ça, il faisait très beau, ça me fait toujours du bien de me secouer les neurones et, surtout, ce genre d’évènement est une grande source de motivation pour moi. Le reste du temps, je me laisse facilement happer par ma petite routine et mon côté asocial prend vite le dessus. Me confronter à des gens qui font tellement face à des difficultés parfois très grandes m’inspire et me force à reconsidérer le travail que je peux faire, à mon échelle.

Cette semaine, par exemple, j’ai enfin passé la porte d’un organisme communautaire de mon quartier. Cela fait deux ans que je l’ai repéré, et je n’avais jamais osé entrer. Peur de l’inconnu, peur de m’engager aussi… Mais au fond, comme je le suggérais plus haut, je ne suis pas une vraie introvertie; je suis juste timide. Quand je fais l’effort d’aller vers les gens, je dirais que 4 fois sur 5, c’est payant. Ça me nourrit de l’intérieur, ça m’encourage, ça me réjouit.


Suspense vs effet de surprise

Qu’est-ce que le suspense et qu’est-ce que l’effet de surprise? À quoi servent-ils, comment les employer et comment maximiser leur impact?

J’ai l’impression fréquente que beaucoup d’auteur-e-s distinguent mal ces deux procédés l’un de l’autre, et aussi que la valeur du suspense est souvent sous-estimée au profit de l’effet de surprise, dont l’intérêt est à l’inverse exagéré. À titre d’exemple, on reproche parfois à la romance de manquer de « suspense » parce que la fin (le happy ever after) est connue d’avance. Or, il ne s’agit pas ici de suspense, mais plutôt de surprise. On n’a pas la surprise d’une fin à priori inconnue. En revanche, le HEA n’empêche en rien le suspense, et on pourrait même dire que, si c’est bien amené, il y participe, bien au contraire.

Mes définitions du suspense et de l’effet de surprise, je les dois au magazine Synopsis (consacré au scénario), auquel ma mère était abonnée lorsque j’avais 12 ou 13 ans. Je me rappelle encore l’exemple fourni par l’article en question : un groupe de personnages jouent aux cartes autour d’une table. 1) Tout à coup, une bombe explose : effet de surprise. 2) Quelque part dans la pièce, une bombe à retardement a enclenché son compte à rebours : suspense. La surprise, c’est ce à quoi on ne s’attend pas, ce dont on ignore tout avant que cela arrive effectivement. Le suspense, vu sous cet angle, c’est presque l’inverse; c’est la tension qui s’installe avant un évènement donné que l’on connaît, que l’on voit venir.

C’est pourquoi le HEA en romance, même s’il exclut la surprise, peut créer un suspense très efficace : comment les protagonistes vont-ils réussir à finir heureux ensemble alors qu’au début (et sans doute encore au milieu) du roman, tout semble les séparer, ou tant d’obstacles se dressent devant eux? On lit le roman pour le découvrir, de la même façon qu’on veut connaître la suite de cette mystérieuse partie de cartes, pour savoir si et comment les personnages vont bien pouvoir éviter d’exploser avec la bombe. C’est d’ailleurs toujours ce ressort de suspense qui est utilisé dans les séries d’action où le héros ou l’héroïne se met en danger, alors qu’on sait pertinemment qu’il ou elle va s’en sortir à la fin — ne serait-ce que parce qu’il existe une suite…

Pour beaucoup de lecteurs et de lectrices, d’ailleurs, cette fin « heureuse » agit comme un filet de sécurité, qui leur permet paradoxalement de s’immerger plus complètement dans l’action, de ressentir plus profondément les hauts, les bas et le suspense — à l’instar d’un saut en parachute, auquel on ne se risquerait pas sans ledit parachute. C’est l’une des raisons (mais pas la seule) pour laquelle tant de lectrices de romance tiennent à leur HEA. Sans parachute, c’est une tout autre expérience! Mais je digresse…

Pour revenir à l’effet de surprise, j’ai personnellement tendance à m’en méfier. Je n’aime pas particulièrement les surprises, ni dans la vie ni dans mes livres. Selon mon expérience, l’effet de surprise est aussi un procédé souvent artificiel, une grosse ficelle qui se voit un peu trop. Puisque l’auteur-e sait tout et reste maître-sse de son œuvre à tout moment, et que l’effet de surprise repose sur l’ignorance da la lectrice, alors la surprise suppose une manipulation intentionnelle de la part de l’auteur-e, une dissimulation de quelque chose qui n’aurait pas dû l’être.

Mon cas d’école à cet égard, c’est les Dix Petits Nègres d’Agatha Christie (oui, on passera cette fois sur l’aspect raciste de l’accessoire — les « petits nègres » du titre étant des figurines). On a dix personnes en huis-clos sur une île autrement déserte, et elles se font tuer une par une. À la fin, il est révélé que l’une d’entre elle est le meurtrier et qu’elle avait depuis longtemps tout orchestré — la présence sans témoin de ses futures victimes et le sort qu’elle leur réservait. Tout irait bien si c’était écrit en point de vue limité, avec uniquement les ressentis et réflexions d’un-e des derniers/-ères survivant-e-s, par exemple. Mais non; c’est écrit en mode omniscient, et on entre dans la tête et les pensées privées de tous les personnages — y compris l’assassin! Lequel, comme par hasard, n’a dans ces moments que des pensées « innocentes » et se rappelle même avec juste assez d’étonnement comment il a reçu l’invitation — en réalité écrite et envoyée par lui-même, donc.

Tu parles d’une surprise! C’est que l’auteure nous avait bien trompé-e-s — menti, même. Il n’y a aucun mérite à surprendre dans de telles conditions. Pour moi, l’effet de surprise ne devrait être envisagé qu’en focalisation interne, parce qu’alors on partage simplement la négligence ou l’ignorance d’un ou de plusieurs personnages. Mais, même dans ces cas-là, on peut tomber dans le travers du deus ex machina s’il apparaît peu probable ou crédible que lesdits personnages n’aient pas remarqué, pas songé à ou connu tel élément avant que l’intrigue ne le rende nécessaire ou juste commode.

En ce qui concerne leur utilisation, je pense que le suspense est important, et même indispensable en fiction dite commerciale. Le suspense peut être plus ou moins fort, plus ou moins intense, mais il n’est finalement que ce qui nous pousse à continuer à lire, à tourner les pages. Et, d’après moi, le défaut principal d’un récit qui manque de suspense, c’est de ne pas en dire assez — peut-être sous le prétexte erroné de vouloir, justement, garder la surprise. La plupart du temps, lorsque je ne finis pas une lecture, c’est que je ne vois pas avec suffisamment de clarté où l’histoire s’en va. Car on ne peut pas éprouver de l’intérêt pour, ou s’investir émotionnellement dans quelque chose dont on ne sait rien. Vous devez donner au lecteur de quoi se projeter dans la suite, lui suggérer quelque chose à y chercher. Et, à ce propos, la seule certitude d’un HEA en romance ne suffit pas…

Comme on l’a vu plus tôt, le suspense consiste en effet à dévoiler, à l’inverse de la surprise qui consiste à dissimuler. D’une manière générale, plus vous donnez d’informations, plus le suspense s’en trouve aiguisé, parce que les informations précisent l’enjeu et les risques. Exemple : une femme marche seule dans la rue, la nuit. Effet de surprise : soudain, quelqu’un l’agresse et la tue. (En raison de l’absence d’implication émotionnelle — hors facteur choc — dans l’effet de surprise, ce genre de scène sera généralement réservé à une femme anonyme et utilisé dans le cadre du « show, don’t tell ».) Si on veut au contraire créer du suspense (et notamment si la femme en question a un rôle important dans l’intrigue), il faut qu’on donne des indices à la lectrice avant que l’évènement ne survienne.

Cas a : quelqu’un épie et suit notre femme seule. Cas b : on sait qu’un tueur est en liberté dans la ville. Dans les deux cas, on aura produit du suspense, donnant au lecteur l’envie de lire la suite pour apprendre a) qui est le rôdeur et ce qu’il veut, ou b) si la femme va se faire agresser et/ou tuer. Maintenant, imaginons un troisième cas où l’on combine les deux informations : on révèle à la fois qu’un inconnu observe la femme et qu’un tueur sévit dans le coin. Le suspense, loin d’être dilué, est multiplié par deux!

Si vous lisez des retours de lecture en anglais, vous avez peut-être rencontré le terme « foreshadowing ». C’est lorsque l’auteur fait allusion à la suite par des annonces du type : Elle était loin de se douter à quel point elle se trompait… La suite allait lui donner raison au-delà de ses pires appréhensions… Mais cela n’allait pas durer. etc. Certain-e-s lecteurs/-trices n’aiment pas cela, parce qu’au fond, c’est une façon de faire monter le suspense sans y travailler trop fort. J’estime pour ma part que c’est inutile; ça sous-entend aussi que le narrateur s’est momentanément retiré de l’action pour prendre du recul, ce qui n’est pas forcément une bonne chose.*

Cela étant dit, il y a en réalité une bonne raison pour laquelle suspense et effet de surprise sont souvent confondus. C’est qu’un suspense efficace est magnifié et « récompensé » par une bonne petite surprise bien sentie. J’hésite toutefois à parler d’effet de surprise, car il ne s’agit pas nécessairement d’une surprise calculée pour avoir un maximum d’effet, surtout si le type de récit n’exige pas un suspense haletant — par exemple une romance contemporaine ou historique classique. Cela n’a pas besoin d’être surprenant autant qu’imprévu, et le but n’est pas tant de stupéfier la lectrice que de maintenir son intérêt éveillé et, notamment, de permettre l’enchaînement vers la prochaine péripétie.

Le suspense fonctionne toujours grâce à un habile dosage entre ce que l’on sait et ce que l’on sait pas. Il joue sur notre imagination et nos émotions, nous donnant juste assez de pistes et d’éléments pour présager, espérer, craindre ou simplement avoir hâte à la suite. Mais ce sont autant de promesses qu’il faut ensuite, pour l’écrivain-e, tenir. Si un problème se résout d’une façon trop simple, trop évidente ou encore trop improbable, la déception sera inversement proportionnelle au suspense qu’on a souffert pour en arriver là. Tout l’art d’écrire de la fiction revient donc à combler les attentes des lecteurs/-trices d’une façon qu’illes n’avaient pas vue venir… Cela peut paraître contradictoire de prime abord, mais je vous assure que, si vous y parvenez, c’est le succès garanti.


* Ça dépend évidemment du type de récit et de narration que l’on a choisi. En fiction commerciale, cependant, on obtient généralement le maximum d’impact en restant au plus près de l’action et des émotions en cours.