Suspense vs effet de surprise

Qu’est-ce que le suspense et qu’est-ce que l’effet de surprise? À quoi servent-ils, comment les employer et comment maximiser leur impact?

J’ai l’impression fréquente que beaucoup d’auteur-e-s distinguent mal ces deux procédés l’un de l’autre, et aussi que la valeur du suspense est souvent sous-estimée au profit de l’effet de surprise, dont l’intérêt est à l’inverse exagéré. À titre d’exemple, on reproche parfois à la romance de manquer de « suspense » parce que la fin (le happy ever after) est connue d’avance. Or, il ne s’agit pas ici de suspense, mais plutôt de surprise. On n’a pas la surprise d’une fin à priori inconnue. En revanche, le HEA n’empêche en rien le suspense, et on pourrait même dire que, si c’est bien amené, il y participe, bien au contraire.

Mes définitions du suspense et de l’effet de surprise, je les dois au magazine Synopsis (consacré au scénario), auquel ma mère était abonnée lorsque j’avais 12 ou 13 ans. Je me rappelle encore l’exemple fourni par l’article en question : un groupe de personnages jouent aux cartes autour d’une table. 1) Tout à coup, une bombe explose : effet de surprise. 2) Quelque part dans la pièce, une bombe à retardement a enclenché son compte à rebours : suspense. La surprise, c’est ce à quoi on ne s’attend pas, ce dont on ignore tout avant que cela arrive effectivement. Le suspense, vu sous cet angle, c’est presque l’inverse; c’est la tension qui s’installe avant un évènement donné que l’on connaît, que l’on voit venir.

C’est pourquoi le HEA en romance, même s’il exclut la surprise, peut créer un suspense très efficace : comment les protagonistes vont-ils réussir à finir heureux ensemble alors qu’au début (et sans doute encore au milieu) du roman, tout semble les séparer, ou tant d’obstacles se dressent devant eux? On lit le roman pour le découvrir, de la même façon qu’on veut connaître la suite de cette mystérieuse partie de cartes, pour savoir si et comment les personnages vont bien pouvoir éviter d’exploser avec la bombe. C’est d’ailleurs toujours ce ressort de suspense qui est utilisé dans les séries d’action où le héros ou l’héroïne se met en danger, alors qu’on sait pertinemment qu’il ou elle va s’en sortir à la fin — ne serait-ce que parce qu’il existe une suite…

Pour beaucoup de lecteurs et de lectrices, d’ailleurs, cette fin « heureuse » agit comme un filet de sécurité, qui leur permet paradoxalement de s’immerger plus complètement dans l’action, de ressentir plus profondément les hauts, les bas et le suspense — à l’instar d’un saut en parachute, auquel on ne se risquerait pas sans ledit parachute. C’est l’une des raisons (mais pas la seule) pour laquelle tant de lectrices de romance tiennent à leur HEA. Sans parachute, c’est une tout autre expérience! Mais je digresse…

Pour revenir à l’effet de surprise, j’ai personnellement tendance à m’en méfier. Je n’aime pas particulièrement les surprises, ni dans la vie ni dans mes livres. Selon mon expérience, l’effet de surprise est aussi un procédé souvent artificiel, une grosse ficelle qui se voit un peu trop. Puisque l’auteur-e sait tout et reste maître-sse de son œuvre à tout moment, et que l’effet de surprise repose sur l’ignorance da la lectrice, alors la surprise suppose une manipulation intentionnelle de la part de l’auteur-e, une dissimulation de quelque chose qui n’aurait pas dû l’être.

Mon cas d’école à cet égard, c’est les Dix Petits Nègres d’Agatha Christie (oui, on passera cette fois sur l’aspect raciste de l’accessoire — les « petits nègres » du titre étant des figurines). On a dix personnes en huis-clos sur une île autrement déserte, et elles se font tuer une par une. À la fin, il est révélé que l’une d’entre elle est le meurtrier et qu’elle avait depuis longtemps tout orchestré — la présence sans témoin de ses futures victimes et le sort qu’elle leur réservait. Tout irait bien si c’était écrit en point de vue limité, avec uniquement les ressentis et réflexions d’un-e des derniers/-ères survivant-e-s, par exemple. Mais non; c’est écrit en mode omniscient, et on entre dans la tête et les pensées privées de tous les personnages — y compris l’assassin! Lequel, comme par hasard, n’a dans ces moments que des pensées « innocentes » et se rappelle même avec juste assez d’étonnement comment il a reçu l’invitation — en réalité écrite et envoyée par lui-même, donc.

Tu parles d’une surprise! C’est que l’auteure nous avait bien trompé-e-s — menti, même. Il n’y a aucun mérite à surprendre dans de telles conditions. Pour moi, l’effet de surprise ne devrait être envisagé qu’en focalisation interne, parce qu’alors on partage simplement la négligence ou l’ignorance d’un ou de plusieurs personnages. Mais, même dans ces cas-là, on peut tomber dans le travers du deus ex machina s’il apparaît peu probable ou crédible que lesdits personnages n’aient pas remarqué, pas songé à ou connu tel élément avant que l’intrigue ne le rende nécessaire ou juste commode.

En ce qui concerne leur utilisation, je pense que le suspense est important, et même indispensable en fiction dite commerciale. Le suspense peut être plus ou moins fort, plus ou moins intense, mais il n’est finalement que ce qui nous pousse à continuer à lire, à tourner les pages. Et, d’après moi, le défaut principal d’un récit qui manque de suspense, c’est de ne pas en dire assez — peut-être sous le prétexte erroné de vouloir, justement, garder la surprise. La plupart du temps, lorsque je ne finis pas une lecture, c’est que je ne vois pas avec suffisamment de clarté où l’histoire s’en va. Car on ne peut pas éprouver de l’intérêt pour, ou s’investir émotionnellement dans quelque chose dont on ne sait rien. Vous devez donner au lecteur de quoi se projeter dans la suite, lui suggérer quelque chose à y chercher. Et, à ce propos, la seule certitude d’un HEA en romance ne suffit pas…

Comme on l’a vu plus tôt, le suspense consiste en effet à dévoiler, à l’inverse de la surprise qui consiste à dissimuler. D’une manière générale, plus vous donnez d’informations, plus le suspense s’en trouve aiguisé, parce que les informations précisent l’enjeu et les risques. Exemple : une femme marche seule dans la rue, la nuit. Effet de surprise : soudain, quelqu’un l’agresse et la tue. (En raison de l’absence d’implication émotionnelle — hors facteur choc — dans l’effet de surprise, ce genre de scène sera généralement réservé à une femme anonyme et utilisé dans le cadre du « show, don’t tell ».) Si on veut au contraire créer du suspense (et notamment si la femme en question a un rôle important dans l’intrigue), il faut qu’on donne des indices à la lectrice avant que l’évènement ne survienne.

Cas a : quelqu’un épie et suit notre femme seule. Cas b : on sait qu’un tueur est en liberté dans la ville. Dans les deux cas, on aura produit du suspense, donnant au lecteur l’envie de lire la suite pour apprendre a) qui est le rôdeur et ce qu’il veut, ou b) si la femme va se faire agresser et/ou tuer. Maintenant, imaginons un troisième cas où l’on combine les deux informations : on révèle à la fois qu’un inconnu observe la femme et qu’un tueur sévit dans le coin. Le suspense, loin d’être dilué, est multiplié par deux!

Si vous lisez des retours de lecture en anglais, vous avez peut-être rencontré le terme « foreshadowing ». C’est lorsque l’auteur fait allusion à la suite par des annonces du type : Elle était loin de se douter à quel point elle se trompait… La suite allait lui donner raison au-delà de ses pires appréhensions… Mais cela n’allait pas durer. etc. Certain-e-s lecteurs/-trices n’aiment pas cela, parce qu’au fond, c’est une façon de faire monter le suspense sans y travailler trop fort. J’estime pour ma part que c’est inutile; ça sous-entend aussi que le narrateur s’est momentanément retiré de l’action pour prendre du recul, ce qui n’est pas forcément une bonne chose.*

Cela étant dit, il y a en réalité une bonne raison pour laquelle suspense et effet de surprise sont souvent confondus. C’est qu’un suspense efficace est magnifié et « récompensé » par une bonne petite surprise bien sentie. J’hésite toutefois à parler d’effet de surprise, car il ne s’agit pas nécessairement d’une surprise calculée pour avoir un maximum d’effet, surtout si le type de récit n’exige pas un suspense haletant — par exemple une romance contemporaine ou historique classique. Cela n’a pas besoin d’être surprenant autant qu’imprévu, et le but n’est pas tant de stupéfier la lectrice que de maintenir son intérêt éveillé et, notamment, de permettre l’enchaînement vers la prochaine péripétie.

Le suspense fonctionne toujours grâce à un habile dosage entre ce que l’on sait et ce que l’on sait pas. Il joue sur notre imagination et nos émotions, nous donnant juste assez de pistes et d’éléments pour présager, espérer, craindre ou simplement avoir hâte à la suite. Mais ce sont autant de promesses qu’il faut ensuite, pour l’écrivain-e, tenir. Si un problème se résout d’une façon trop simple, trop évidente ou encore trop improbable, la déception sera inversement proportionnelle au suspense qu’on a souffert pour en arriver là. Tout l’art d’écrire de la fiction revient donc à combler les attentes des lecteurs/-trices d’une façon qu’illes n’avaient pas vue venir… Cela peut paraître contradictoire de prime abord, mais je vous assure que, si vous y parvenez, c’est le succès garanti.


* Ça dépend évidemment du type de récit et de narration que l’on a choisi. En fiction commerciale, cependant, on obtient généralement le maximum d’impact en restant au plus près de l’action et des émotions en cours.



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