Écrire un protagoniste handicapé : 10 clichés à éviter

Confession : jusqu’à tout récemment, j’étais capacitiste — et je le suis sans doute toujours un peu, malgré moi. Bien sûr, j’ai toujours admis qu’il existait des discriminations envers les personnes handicapées, et que nos sociétés pouvaient faire beaucoup mieux pour les inclure et les valoriser (les personnes handicapées, pas les discriminations). Mais, au fond de moi, je ne pouvais m’empêcher de considérer le capacitisme comme une oppression « de seconde classe ». J’avais du mal à le mettre au même rang que le racisme et le sexisme, par exemple, parce que je restais bloquée sur l’idée qu’un handicap était quelque chose d’objectivement négatif, dont on ne saurait se féliciter. Il me semblait qu’accepter un handicap comme non-problématique, c’était rendre illégitime le désir ou l’espoir d’un traitement ou d’une guérison.

Finalement, sortir de cette pensée fut la chose la plus facile au monde : il m’a suffi de le vouloir, et d’aller chercher la perspective et la parole des premiers/-ères concerné-e-s. La révélation fut grande et, pendant plus d’une semaine, ce sujet m’a entièrement passionnée. J’ai dévoré à la suite blogues, articles et commentaires d’handicapé-e-s préoccupé-e-s de leurs droits, de leur représentation, de leur image et des comportements à leur égard. Et ce qui m’a le plus étonnée, ce n’est pas d’arriver à une meilleure compréhension de leur situation (cela était, après tout, le but visé et attendu), mais que cela m’apporte un nouvel éclairage sur ma propre expérience, et notamment sur mes huit ans de dépression chronique — expérience qui était à l’origine, justement, de ma perception biaisée des troubles psychiques en général.

Depuis que j’en suis sortie, j’ai tendance à envisager ces années comme une période difficile et sombre, à l’image d’un Moyen Âge relégué à l’obscurantisme par la Renaissance. Or, après nouvel examen, il apparaît qu’en fait, j’étais heureuse, entre deux tranches de dépression. Parfois même très heureuse. Et que je dois peut-être assumer mes erreurs, mon immaturité, mon inexpérience et ma paresse, au lieu d’essayer de les mettre sur le dos de la dépression. J’aurais sans doute fait toutes ces c*nneries même si je n’avais pas été dépressive. Et peut-être que si je n’avais pas su être heureuse malgré la dépression, je ne saurais pas l’être aujourd’hui non plus.

En effet, je tire de mes lectures deux leçons principales : 1) le « handicap » n’est qu’un terme parapluie qui englobe des situations radicalement différentes (handicaps physiques, handicaps mentaux, handicaps avec lesquels on est né, handicaps à la suite d’un accident, maladies dégénératives, etc.), aussi est-il en réalité presque impossible de généraliser quoi que ce soit; et 2) un handicap n’a pas de « nature » à priori négative ou positive, et on n’a pas besoin de déterminer s’il est « bon » ou « mauvais », pas plus en somme que tout le reste de ce qui nous arrive dans l’existence, et avec quoi il nous faut vivre, bon gré, mal gré, ça dépend des jours et ça dépend des personnes. Est-ce qu’il est bon ou mauvais d’avoir cinq doigts dans une main? On ne sait pas; on sait juste qu’on est fait-e comme ça — et certaines personnes sont faites différemment. Parfois, ça paraît cool ou chanceux d’avoir cinq doigts, parfois non — quand on se les coince dans une porte, par exemple. La vie est pleine d’épreuves, pour chacun-e d’entre nous.

Vous me pardonnerez cette longue introduction (j’ai songé à en faire une article séparé, mais je craignais que ce ne soit pas assez pertinent*), j’arrive dans le vif du sujet. J’ai aussi lu des articles sur le handicap en fiction, et particulièrement en romance. Comme partout, le handicap a tendance à être sous-représenté; cependant, il semblerait qu’il existe un archétype du « héros handicapé » (cela inclut le héros neuro-atypique), qui s’est constitué en cliché sous la plume d’écrivain-e-s valides (et neurotypiques). Et je suis bien placée pour le confirmer, puisque… je me suis soudain rappelé avoir moi-même commis un tel héros dans une nouvelle écrite en 2010. Argh.

En puisant dans les chroniques et commentaires écrits par des personnes se définissant comme handicapées, je me suis compilé une petite liste de stéréotypes et mythes à éviter si jamais je décidais de réécrire la fameuse nouvelle — ou d’écrire à l’avenir tout autre protagoniste handicapé. Ces stéréotypes sont spécialement insidieux parce qu’ils ne sont en surface ni farfelus ni malveillants — ils sont associés à un héros romantique, après tout, à la différence par exemple du cliché du méchant handicapé. Le problème, c’est qu’ils ne sont pas particulièrement réalistes ni représentatifs non plus, et qu’ils participent à la constructions d’idées reçues qui font du tort aux personnes handicapées réelles.

Si vous voulez corriger, compléter ou questionner mon propos, je serai plus que ravie de lire vos commentaires. Je tiens à souligner que je ne suis ni experte ni directement concernée par cette problématique, juste intéressée.** Je précise également que, si ces éléments semblent typiquement se retrouver chez le héros de romance M/F, ils ne sont pas forcément plus acceptables chez une héroïne, ou chez le protagoniste d’un autre genre de fiction.

1) Le handicap du héros a pour rôle de faire verser des larmes aux lectrices — s’il n’était pas handicapé, il n’y aurait plus de raison de s’émouvoir autant.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela dépeint le handicap comme quelque chose de triste et de pathétique.

2) Le héros est un reclus, un misanthrope qui se complait dans son malheur — en gros, il n’a pas une vie sociale normale.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela sous-entend que le handicap n’est pas compatible avec une vie « normale », et que les handicapé-e-s sont naturellement exclus de la société.

3) Le héros handicapé agit comme un baromètre pour déterminer la vertu ou le vice des autres personnages : ceux qui le traitent « bien » sont les gentils, ceux qui le traitent mal sont les méchants.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que réduire le comportement des autres à leur relation au handicap réduit du même coup la personne à son handicap.

4) Le fait que l’héroïne surmonte et accepte le handicap du héros illustre la noblesse d’âme et l’abnégation de l’héroïne.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela présente le handicap comme un problème, un défaut objectif qui devrait faire fuir toute personne normale.

5) Le héros handicapé est victime de son propre capacitisme internalisé : il s’autodénigre en raison de son handicap et estime que l’héroïne mérite « mieux », sous-entendu un partenaire valide.
Pourquoi est-ce problématique? Idem que le précédent, mais pire, parce qu’ici, c’est la haine de soi (et non l’acceptation) qui est mise en avant comme étant l’attitude « altruiste » logique.

6) Presque toutes les personnes que le héros rencontre, à quelques rares et notables exceptions près, éprouvent un sentiment négatif vis-à-vis de son handicap : pitié, gêne, peur, dégoût…
Pourquoi est-ce problématique? Parce que, même si ces comportements peuvent être montrés sous prétexte d’être dénoncés, il n’en reste pas moins que l’auteur-e leur accorde de l’attention et du « temps d’antenne », ce qui a l’effet pervers de les banaliser, de les normaliser. Le message devient : ce n’est pas cool, mais c’est ce à quoi on doit s’attendre.

7) Dans le cas d’un handicap acquis à l’âge adulte, il y a un grand contraste entre ce dont le héros était capable avant, et ce dont il est capable désormais.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela met l’accent sur le handicap comme diminution et limitation — forcément tragique, émasculante —, alors que des tas de personnes valides n’ont jamais été et ne seront jamais capables de certains exploits (être un-e athlète professionnel-le, faire l’amour dix heures d’affilée, danser, etc.) et ne s’en portent pas plus mal (ni ne remettent en question leur virilité) pour autant.

8) À la fin de l’histoire, le héros est guéri de son handicap.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que, outre le risque d’improbabilité scénaristique, ça alimente l’idée qu’on ne peut croire au dénouement heureux d’une histoire d’amour qu’entre des partenaires valides.

9) Le héros ne peut pas/plus avoir de relations sexuelles en raison de son handicap — ou n’en a pas eu avant l’héroïne.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela renforce l’idée reçue — et fausse — que les personnes handicapé-e-s ne sont pas sexuelles, sexuellement actives, n’ont pas de sexualité.

10) Le héros est censé être « inspirant » tandis qu’il surmonte avec grâce et optimisme l’adversité soi-disant causée par son handicap.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela définit une vision de ce qu’est un-e « bon-ne handicapé-e », une personne handicapée au sujet de laquelle il vaut la peine d’écrire. Voir aussi les concepts d’inspiration porn et de supercrip.

Je termine cet article en vous laissant deux liens vers des articles qui parlent de handicap en romance : Disability-Themed Romance Novels et Critiquing the portrayal of disability in romance.


* J’ai même failli supprimer cette partie avant de publier l’article… D’habitude, je ne parle jamais de ma dépression, et je suis intimement persuadée que vous vous moquez de ma vie comme d’une guigne… Mais je me suis fait la réflexion dernièrement que j’avais perdu mon goût du risque et du changement, alors je me jette à l’eau.

* D’ailleurs, si vous avez des blogues ou articles en français à recommander à ce sujet, j’en suis également avide! Toutes mes sources sont en anglais.


2 commentaires on “Écrire un protagoniste handicapé : 10 clichés à éviter”

  1. Calinours dit :

    Pourquoi serait-ce forcément des stéréotypes qu’il faudrait à tout prix éviter ? On peut très bien s’auto-dénigrer (point 5) en raison de notre handicap et être convaincu (à tort ou à raison) qu’on ne pourrait pas rendre heureuse une femme et qu’elle mériterait bien mieux que ce que l’on pourrait lui offrir. Je le vis personnellement et le fait d’avoir tout plein d’autres qualités ne m’empêche pas de me focaliser sur ce handicap.

    De penser ainsi peut très bien pousser à refuser de rechercher le bonheur et d’avoir une vie sociale épanouie (point 2). Ce qui peut donc inclure une absence de sexualité (point 9).

    Je le vis personnellement. Qui sait, je suis peut-être un stéréotype à moi tout seul. C’est triste d’apprendre que je ne pourrais donc pas exister en tant que personnage fictif 😦

    Alors, à moins de vouloir imaginer uniquement des personnages et des histoires complètement positives, je ne pense pas qu’il soit judicieux de vouloir éviter à tout prix tous ces cas de figure. L’humanité est incroyablement diversifiée. Il y a des gens bien et des d’autres foncièrement mauvais. Des gens qui préfèrent positiver et voir la vie du bon côté, et ce, même s’ils ont un handicap. Et d’autres qui le vivent particulièrement mal et qui peuvent donc très bien se retrouver dans cette liste de stéréotypes.

    • Jeanne dit :

      Bonjour et merci pour ton témoignage! (On se tutoie; j’espère que ce n’est pas un problème?)

      Alors, je clarifie un peu mon propos : tout d’abord, tu as raison, il ne s’agit certainement pas d’éviter ces clichés « à tout prix ». Personnellement, je suis contre tous les interdits en littérature. Je pense qu’on a le droit de tout écrire… mais 1) à ses risques et périls et 2) en étant conscient-e de ce qu’on écrit. En d’autres termes, si l’on estime avoir une très bonne raison d’écrire ce genre de personnage ou de situation (par exemple parce qu’on le vit soi-même!), il ne faut effectivement pas s’en empêcher, et je ne voulais en aucun cas prétendre qu’il n’y avait pas de place pour de tels personnages en littérature ou en romance.

      De plus, je crois qu’on peut s’entendre sur le fait que les stéréotypes ne sont pas issus du néant, mais bien de cas ou faits véridiques et constatés (et par la suite généralisés à outrance et/ou mal interprétés). Mais le propre des stéréotypes, et pourquoi je tenais à les dénoncer, c’est d’une part qu’il sont pris et repris sans réelle réflexion les entourant, et même souvent inconsciemment (donc sans la fameuse « bonne raison » que je mentionnais plus haut), et, d’autre part, qu’ils ont tendance à être partout, à être répétés et déclinés jusqu’à la nausée. Proposer aux gens de sortir des clichés ne présente donc aucun risque de marginaliser ou d’éliminer ces représentations dominantes… On cherche au contraire simplement à leur faire contrepoids par davantage de diversité. Ce n’est pas demain la veille que la littérature abandonnera ses stéréotypes; je n’ai ni cette ambition ni cet espoir, encore moins cette crainte.

      Pour le cas plus spécifique du handicap (sur lequel je ne suis, encore une fois, pas spécialement autorisée à parler), si tu lis l’anglais, voici quelques articles qui traitent de points que tu soulèves :


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