Pêle-mêle du dimanche

La nouvelle de la semaine, c’est qu’on ne peut pas voyager à l’international, en avion, depuis le Canada, en tant que citoyen-ne canadien-ne, si son passeport expire moins de 3 mois après la date du voyage. Voilà. Je l’ai appris à mes dépens et à mes grands frais jeudi soir, quand on m’a interdit d’embarquer à l’aéroport… Je trouve ça assez absurde, arbitraire et exagéré, quand on a un billet de retour bien à l’intérieur de la période de validité (théorique) du passeport. Peut-être que j’aurais dû, après tout, apporter ma carte d’identité française (puisque je me rendais en France), preuve que je ne risquais pas de me retrouver illégalement en France (advenant que j’y sois bloquée et que mon passeport expire entretemps), si c’était là leur préoccupation…

Je me souviens aussi être allée au Japon en 2009 (depuis Londres) avec un passeport qui expirait au milieu de mon séjour — j’ai donc dû rentrer avec un passeport différent. Comme quoi, cette règle est soit très récente, soit spécifique à certains pays particulièrement parano… Bref, j’ai payé des sommes exorbitantes pour changer mon billet, l’incident est clos; j’ai juste hâte d’atteindre ma destination et d’être enfin en vacances.

Sur une note plus agréable, j’ai récemment dévoré une petite romance queer que je vous recommande à mon tour : Coffee Boy, d’Austin Chant. C’est un roman court, contemporain, sans prétention, mais ça se lit tout seul et ça remplit parfaitement l’objectif proposé.

“I guess I forgot that people can keep that to themselves. Sometimes even if something’s obvious it doesn’t mean you want to talk about it. Or have it brought up at work. Every day.”
To his credit, Seth looks less offended and more concerned. “I—hadn’t thought about it like that. I’m sorry if I—”
“It’s not you. It’s my situation.” He wishes he didn’t sound so mean, but he can’t help it. “I’m just trying to tell you where I’m coming from, because—” Kieran bites his lip. Why is he saying this to his most supportive employer ever? Why can’t he just shut up? “I get that I kind of overstepped and it was shitty of me, but that’s why I did. I didn’t want to be the only one who was out. I’m sorry for making you come out to me. I’m sorry.”

— Austin Chant, Coffee Boy

J’ai également acquis un certain nombre de titres en prévision de mes vacances (et de longs trajets en avion et en train) :

Viviane Faure, je la connais assez bien, puisque j’ai édité 3 de ses nouvelles chez Laska. Madeline est une nouvelle auteure qui vit dans le coin, et que j’ai rencontré une fois (j’aimerais bien me constituer un petit « réseau » d’auteur-e-s locaux/-ales, mais j’avoue que j’ai un peu de mal à donner suite; ça risque de prendre forme très graduellement). Aude Réco, c’est quelqu’un que je suis via son blogue et les réseaux sociaux; bien que dans des styles différents, je trouve qu’elle et moi avons des démarches un peu similaires, alors j’ai eu envie de m’intéresser plus à son travail d’auteure. Enfin, Peter Darling, c’est parce que j’ai beaucoup aimé Coffee Boy, et que le pitch avait l’air vraiment prometteur (réécriture de Peter Pan sous les traits d’un garçon trans qui, étant devenu adulte en tant que Wendy Darling, décide de retourner dans le Neverland…).


La vie, c’est comme un match de foot

Juin 2004. Je passe mon bac en France, et je n’ai aucune idée de ce que je vais faire après.
J’étais dans la « meilleure terminale » du « meilleur lycée » de ma ville. Comprendre : la terminale S spé maths, dans un lycée avec des prépas scientifiques. On nous avait pas mal bourré le crâne; apparemment, en France, si t’es bonne en sciences, tu dois aller en prépa. Mes camarades voulaient devenir ingénieurs, ou faire HEC — pour avoir un boulot bien payé. C’est là que je me suis rendu compte que ces « bons élèves » étaient aussi, en majorité, des privilégiés. Qui ne concevaient pas la vie sans argent ni le confort qui va avec, qui s’imaginaient sans la moindre hésitation dans le genre de carrière que, sans doute, leurs parents avaient eue avant eux.
Moi aussi, à une certaine époque, j’ai eu cette tentation. Plutôt celle de la carrière brillante que du salaire, en fait. Prépa scientifique, puis tu tentes Normale Sup’. Mais, ensuite, il y a eu ma première… (Je vous en reparlerai peut-être à l’occasion.) Mes ambitions se sont écroulées. Et peut-être que ça m’arrangeait un peu, au fond. Je déteste faire ce qu’on me dit. Je ne crois pas que j’aurais survécu en prépa. D’une manière ou d’une autre, tôt ou tard, ça aurait pété.
Et donc, là, j’ai 17 ans. Mon but dans la vie, et je le répète à qui veut bien l’entendre, c’est de « faire ce qui me chante et qu’on me paie pour le faire ». Voilà. Mon rêve du moment, c’est par exemple d’aller à Londres et d’y vivre la vie de bohème. Mais, concrètement, qu’est-ce que j’y ferais? Où irais-je? Et avec quel argent? J’ai besoin d’un plan. Je songe à passer un an au pair. Ce n’est pas vraiment un projet d’avenir, mais ça me donnera le temps de réfléchir à la suite, et puis ce sera l’occasion de voyager, de changer d’air. En réalité, mon but immédiat, le plus pressant, c’est de me tirer de cette ville, où j’étouffe. Partir. N’importe où, mais partir.
J’obtiens mon bac avec mention bien — grosse déception, moi qui ai maintenu une moyenne au-dessus de 16 toute l’année. Je suis passée tout près, tout près, mais le français, l’histoire-géo et les SVT m’ont tuée. Je trouve un site Web où je peux déposer ma candidature de jeune fille au pair, mais, rien qu’en le faisant, je prévois que ça va être coton. Je ne suis même pas majeure et je n’ai aucune expérience avec les enfants.
Juin de cette année-là, c’est aussi « l’Euro 2004 » : le championnat d’Europe de football. Chez nous, on suit ça, et j’adore. En fait, c’est bien la seule chose à la TV qui vaille la peine d’être regardée, le sport. À quelques exceptions près, comme ces vieux films que je regarde avec ma mère — j’ai découvert récemment The Chase, d’Arthur Penn (1966), The Deer Hunter, de Michael Cimino (1978), et Yellow Submarine (1968), et mon top 3 est formé : ce seront mes « films préférés » pour les années à venir. En gros, tout ce qui passe à la TV a tendance à être de la m***e, sauf ça et le sport. Je ne suis même pas sportive dans la réalité, pas du tout. Mais regarder, c’est autre chose; c’est chouette, très chouette.
Il y en a qui trouvent ça beauf, paraît-il. Moi, ça me passionne, de la même façon exactement que ces romans dans lesquels je me plonge, qui me transcendent, qui me font me sentir plus grande que moi-même. Je vis par procuration les exploits des sportifs, l’enjeu de la victoire ou de la défaite. Alors, c’est vrai que tout cela, c’est artificiel, c’est fabriqué, ça suit des règles arbitraires. Mais n’est-ce pas toujours le cas, dans la vie? On suit tou-te-s des règles arbitraires. On invente des significations, on donne de l’importance à des choses qui, dans l’absolu, n’en ont pas. Il faut gagner de l’argent, avoir un bon boulot. Says who? À l’échelle de l’univers, cela n’a aucune importance. Ta vie n’a aucune importance.
L’autre truc que j’aime, dans le sport, c’est les étrangers et leurs noms pas français. Ce même été, je suivrai assidûment le Tour de France, et ça me donnera envie d’apprendre l’espagnol juste pour pouvoir prononcer correctement les noms des coureurs — c’est toujours plein d’Espagnols, le Tour de France; ils sont très forts en cyclisme.
J’aime aussi soutenir les underdogs; l’intrigue est plus intéressante, plus mouvementée que si tu suis quelqu’un qui part déjà du sommet. Dans l’Euro 2004, l’underdog que j’ai envie de soutenir, c’est l’équipe tchèque. On ne les avait pas vus venir et, pourtant, ils sont là, encore dans le coup alors que les Français sont éliminés depuis longtemps. Les commentateurs disent leurs noms, et je me demande si leur prononciation est correcte. Après tout, moi, vous me mettez un nom tchèque sous le nez, je ne saurais pas quoi en faire. Ils ont des petits signes rigolos sur certaines de leurs lettres, pas comme des accents, enfin comme des circonflexes à l’envers; ça doit avoir un sens, mais lequel? Ce mystère me turlupine.
C’est la demi-finale; les Tchèques jouent contre les Grecs (qui iront gagner l’Euro contre le Portugal). Et ils peinent. La défaite se profile. Je stresse. Je vais un instant dans la cuisine pour chercher ou rapporter quelque chose, et là, j’ai une épiphanie. Carrément. Une épiphanie dans la cuisine. Je m’agrippe à une chaise et je me retiens de crier, mais ça me foudroie. Le sens de la vie. J’ai tout compris. La vie, c’est comme un match de foot. Des fois, tu gagnes; des fois, tu perds. C’est le jeu; on ne peut gagner qu’à condition que d’autres perdent. C’est pourquoi l’important n’est pas là. L’important, c’est de jouer, c’est de donner son maximum, c’est de tout faire pour gagner, jusqu’au bout, même alors qu’on sait que la défaite est possible, voire probable.
J’adore ma métaphore, je la file, je la file à fond. La vie est comme un match de foot parce qu’elle n’a pas plus de sens qu’un match de foot. On est tou-te-s à courir après un ballon, avec nos petits buts à la con. N’empêche qu’on adore ça, qu’on y croit, que ça nous fait vibrer — c’est ça qu’on appelle la vie. Et moi, j’ai honte de n’y avoir pas cru. Je reste assise sur mon cul à regarder le sport à la TV, à attendre que le sort me tombe dessus. Au lieu de me bouger, de me démener pour l’avoir, cette place au pair — quitte à échouer quand même, au bout du compte. J’ai honte que les Tchèques aient eu le cœur d’aller jusqu’en demi-finale, et moi, j’ai même pas eu le cœur de vouloir l’acquérir, cette fameuse expérience en garde d’enfants qu’il me manque…
En fin de compte, c’est pour ça que j’aime le sport (et les romans). Ça m’inspire. Ça me donne le courage et la motivation de me dépasser, de surmonter les obstacles, de persévérer. Je ne suis pas sportive, mais je veux être comme eux, à ma manière.
Dès le lendemain, je rédige et pose des annonces où j’offre mes services de garde d’enfants. C’est la première fois que je fais ça, que je cherche un travail. Pendant l’année, j’ai donné des cours de maths à une fille de 13 ans, mais ce n’est pas moi qui l’avais trouvée; on m’avait donné cette opportunité. Je finis par me faire embaucher à 2 € de l’heure (!), pour garder un bébé de 3 mois d’un couple mixte et modeste qui vit dans le centre-ville, à l’orée du quartier gitan, au dernier étage d’un vieil immeuble, pittoresque dans sa misère. Leurs journées de travail sont longues; parfois, je passe 12 heures d’affilée avec ce bébé, jusqu’à la nuit tombée. Il dort beaucoup, alors, moi, j’allume la TV, parce que c’est les Jeux Olympiques à présent. Je regarde tout, même les programmes du matin, des sports dont j’ignorais tout, comme le canoë-kayak, où les centre-Européens (Tchèques, Slovaques, Polonais) sont assez présents.
C’est déjà le mois d’août et, même si j’ai finalement trouvé ce travail, j’ai fait face à l’idée que je n’aurais pas de place au pair à la rentrée. Le problème, c’est que ce n’est pas une candidature où ils t’envoient une réponse, positive ou négative, pour que tu puisses passer à autre chose, le cas échéant. Non, ils se contentent de te mettre dans leur liste pour les familles, et tu n’as des nouvelles que si quelqu’un te choisit. Et la perspective de me retrouver le bec dans l’eau en septembre, forcée de rester chez mes parents, n’est pas envisageable. Avec réticence, j’accepte la possibilité de m’inscrire à l’université.
À la base, je ne voulais pas. Déjà, trop peur que ça ne soit qu’une continuation de l’école — et l’école, j’ai déjà donné, merci; si je dois y retourner dans cent ans, ce sera encore trop tôt! L’Éducation Nationale m’a laissé un goût amer dans la bouche, très amer. J’en veux encore plus aux adultes qui m’ont malmenée qu’aux élèves qui m’ont rejetée, parce qu’eux au moins ont l’excuse d’être jeunes et cons — et je l’ai été moi-même; d’une certaine façon je les comprends, je ne leur jette pas la pierre. L’autre raison, c’est que je n’ai aucune idée de quoi y étudier, à l’université, et puis pour aller où, pour devenir quoi? Je trouve ça stupide, d’étudier sans but, d’étudier pour étudier, juste parce que tout le monde fait ça, parce qu’on ne sait pas quoi faire d’autre. Enfin, « tout le monde » — nous, les privilégiés, les éduqués, les classes moyennes, plutôt. Et ça m’agace encore plus. Cette reproduction sociale dont on a à peine conscience, cette norme pour nous alors qu’elle ne l’est pas pour d’autres…
Je ne veux pas profiter de mes privilèges*, je ne veux pas rentrer dans le moule, je ne veux pas faire plaisir à personne, surtout pas! Mais, au final, je suis faible, je n’ai que 17 ans, lâchez-moi… Je sais que, si je choisis l’université, mes parents me soutiendront, financièrement et moralement; ça résout quand même pas mal de mes problèmes, bien que je répugne à rester dépendante (au pair, j’aurais subvenu à tous mes besoins). Au moins, il me reste le choix de mes études; c’est là que passera ma rébellion, c’est là que je chercherai du sens. Hors de question de faire des études bien sages, bien sérieuses, bien comme il faut et comme tout le monde, comme ce qu’on attend de moi.
Alors, je choisis le tchèque. À cause de l’équipe tchèque de football, comme une sorte d’hommage. Il est là, mon sens. Ce n’est pas le sens d’un avenir professionnel, mais c’est un sens beaucoup plus grand, plus profond, plus important pour moi : c’est le sens de la vie. Le tchèque, pour ne jamais oublier que, dans la vie, on perd ou on gagne, mais l’important, c’est d’y mettre tout son cœur.
Sauf que je suis une froussarde. Je l’annonce comment, à mes parents? Je le justifie comment? Heureusement, mes parents sont assez ouverts — tant que je fais des études supérieures! —, et c’est ma sœur qui suggèrera les langues vivantes. Après tout, j’ai cartonné au bac là-dedans, et même si je n’ai jamais tellement aimé mes cours d’anglais ou d’allemand, j’ai eu une épiphanie (une autre! je les collectionne) lors d’un cours de grec ancien au sujet de la grammaire. Je sais qu’en tchèque, comme en grec ancien, ils ont des déclinaisons, et même 7 cas! (J’ai rencontré deux filles tchèques et des Russes l’été précédent; j’utilise ça aussi pour prétexter un intérêt nouveau pour les langues slaves.) Moi, nerd, j’en salive d’avance; à moi toute cette grammaire! Ça pourrait somme toute s’avérer très cool. J’ajoute l’argument que la République tchèque vient d’entrer dans l’Union Européenne, on ne sait jamais, possibilité d’emplois, tout ça, et ça passe comme une lettre à la poste.
Finalement, plus j’y pense, et plus l’idée me plaît. Étudier les langues, ça veut dire qu’il faudra aussi pratiquer, construire une expérience de terrain — en d’autres termes, voyager. Et on me donnera sûrement de l’argent pour ça; ça fait partie de mon apprentissage, après tout. Enfin, le tchèque ne s’étudie pas partout, loin de là; ça m’oblige à aller à Paris et c’est parfait, car c’est loin, très loin de la ville d’où je viens.
Les Jeux Olympiques sont finis, j’éteins la TV. Je garde toujours le bébé. Je me penche sur la bibliothèque de ses parents. Leurs étagères sont pleins de Zola; allez, pourquoi pas, j’avais bien aimé Germinal en seconde. Je trouve aussi Premier Amour, de Tourgueniev; ça me rappelle un numéro de Je Bouquine lu il y a très longtemps, au primaire. Ils mettaient en BD le début d’un classique, genre La Reine des Neiges, Le Mystère de la chambre jaune… Ça faisait souvent un peu peur, c’étaient des trucs d’adultes, mystérieux, fantastiques, secrets. Je m’enfile L’Œuvre, Une page d’amour, La Faute de l’abbé Mouret; L’Assommoir, non, je cale, ouf! Peut-être que ça commence à faire un peu trop de Zola… L’Œuvre était bien, même si ça vient remuer mes propres pensées suicidaires; les autres, je qualifierais pas ça de chefs-d’œuvre. Les bourgeois d’Une page d’amour surtout étaient chiants.
Je reçois les papiers d’inscription pour le tchèque. Ma sœur, qui compte préparer l’ENS en parallèle de son DEUG, se moque de moi quand elle voit que ma première année ne comporte que 10 heures de cours hebdomadaires. « Ajoute au moins une autre langue! — Bon, OK… Le slovaque, peut-être? J’ai pas envie de faire le double de travail non plus, en choisissant quelque chose de complètement différent. » Cependant, la Slovaquie, c’est encore plus petit que la République tchèque. Bizarrement, un sursaut d’utilitarisme me prend — ou alors, c’est un vieux fantasme enfoui lié à l’évocation de Varsovie —, et je finis par opter pour le polonais.
Voilà donc comment je me suis retrouvée à étudier le tchèque et le polonais à l’université.


* Je suis issue d’une famille un peu spéciale : très éduquée — ma mère a une maîtrise et mon père, un doctorat —, mais pas très aisée. Quand j’étais petite, on était carrément pauvres — je suis née le jour de l’examen doctoral de mon père, et on a dû vivre tous les quatre pendant des années sur un « salaire » de post-doc puis d’ATER…


Girls Don’t Fly, de Kristen Chandler

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Réédition du 31/10/2014

Le Young Adult est un genre que je prétends aimer, mais que je lis en réalité assez rarement. Girls Don’t Fly est l’un des trois livres YA que j’ai gagné lors d’un concours sur un blogue, les deux autres étant Virtuosity et Tris and Izzie. Le premier, quoique plaisant, m’avait confortée dans ma distance vis-à-vis des romans « jeunesse » au sens large, puisque je ne m’étais pas vraiment identifiée à l’héroïne, ou plutôt, je m’étais sentie soulagée d’avoir dépassé cette période-là de ma vie… Je n’ai pas encore lu le second, mais je sais déjà que les retours de lecteurs sont mitigés à son égard.

Et enfin, Girls Don’t Fly, donc. Une sorte de jeu de mots sur « boys don’t cry », j’imagine, mais qui n’est pas des plus parlants… ni, par conséquent, des plus attirants. À priori, c’était le titre qui me tentait le moins des trois; une nouvelle preuve de l’importance des titres. Et de la couverture, aussi. Elle n’est pas vilaine, même assez mignonne, mais… après avoir lu le roman, je trouve qu’elle ne véhicule pas vraiment l’ambiance qu’on découvre entre les pages.

L’histoire commence lorsque l’héroïne, Myra, se fait larguer par son copain de longue date, Erik, surnommé Prince Charming en raison de son apparente perfection : il est non seulement le beau gosse, mais le gosse de riches du lycée. Myra, par contraste, est la deuxième de six enfants d’une famille low class et notoirement athée dans le coin de Salt Lake City, Utah.

Vers la même période, un étudiant postgradué vient dans leur cours de bio les informer d’une opportunité unique : deux élèves de la région pourront partir aux Galápagos pour un voyage scientifique. Les lauréats seront choisis sur la base d’une proposition de recherche qu’ils doivent rédiger, mais aussi à condition qu’ils puissent s’acquitter d’une partie des frais, soit mille dollars. Une formalité pour Erik… un défi pour Myra, surtout quand elle démissionne de son job après un clash avec son ex.

Girls Don’t Fly est un roman YA dans le plus pur sens du terme. Plus que le côté romance (comment survivre après une rupture? y a-t-il quelqu’un qui pourrait être encore plus digne d’amour que son ex?), c’est l’évolution de Myra qui est au cœur de l’histoire. D’abord une fille qui essaie toujours de faire plaisir à tout le monde, elle laisse peu à peu sa personnalité prendre le dessus et apprend à cerner, puis à poursuivre ses propres rêves. C’est une évolution vraiment chouette à lire, et Myra est une héroïne dans la tête de laquelle j’ai trouvé facile de m’imaginer, même alors que nous n’avons pratiquement aucun point commun.

De plus, je dois dire que j’ai trouvé ce livre vraiment pas mal écrit. Mes dernières incursions en YA m’avaient vraiment donné l’impression que les auteurs écrivaient, soit exprès, soit naturellement, « à la hauteur de leur lectorat ». Pas seulement au niveau du style, souvent assez basique, mais aussi du traitement : de façon plus ou moins réaliste, plus ou moins subtile. Eh bien, ce n’est pas le cas avec ce roman. C’est fin, bien vu, évocateur, et en même temps crédible. Suffisamment, du moins. Si je me suis fait quelquefois la remarque : « Est-ce qu’une ado de dix-sept ans sans inclination poétique percevrait spontanément la scène à travers ces détails-là? », ce n’est pas non plus une impression qui a dominé ma lecture, du tout. Ce n’était jamais prétentieux, et le langage lui-même restait d’ailleurs simple et accessible.

Je m’arrête ici sur le livre lui-même. J’aimerais juste profiter de cette chronique pour exposer ma réflexion que, vraiment, les programmes de français, même au secondaire, feraient mieux de se concentrer sur ce genre de bouquins « jeunesse » (en favorisant la production nationale, pourquoi pas; on sait que je ne suis pas très partiale vis-à-vis des traductions) que sur le patrimoine de la littérature française…

Beaucoup de gens qui, comme moi, aiment lire et écrire, ont suivi une filière littéraire au lycée. Ce n’est pas mon cas, pas seulement parce que les matières scientifiques me réussissaient, mais aussi parce que j’ai toujours eu du mal à dire que j’aimais le français. Ah, ces fichus classiques! Ils m’ont vraiment gâché le plaisir. Pourtant, je n’étais pas mauvaise élève… J’ai même toujours été l’une des meilleures, y compris en français. Et je n’étais pas non plus d’une autre culture, d’une culture populaire. Mes parents m’ont au contraire transmis une culture plutôt officielle, plutôt snob, le respect des classiques et l’envie de les aimer.

Mais que voulez-vous que je vous dise? À quatorze, quinze ans, quand on n’a presque rien vécu, on n’a pas la maturité requise pour comprendre des classiques écrits par et pour des adultes… En tout cas, moi, je ne l’avais pas. Je l’ai eue plus tard; à partir de dix-sept, dix-huit ans. Mais j’avais déjà passé mon bac de français alors! J’ai redécouvert des bouquins qui m’avaient laissée de marbre au collège et au lycée, que j’avais même refusé de lire en entier en protestation (d’autant que ce n’est pas nécessaire pour répondre aux questions, passer les examens et avoir des bonnes notes). Et je continue à mûrir et à comprendre.

Cela dit, je sais pertinemment que l’une des raisons pour lesquelles, encore aujourd’hui, je préfère lire en anglais qu’en français… est justement qu’à une époque formative de ma vie, on m’a dégoûtée de la littérature française. Alors, oui, j’aime les classiques… surtout anglais et américains. Jane Austen, les sœurs Brontë, George Orwell, J. D. Salinger, Harper Lee, Jack Kerouac, Tennessee Williams, John Steinbeck (je liste des auteurs, mais je n’ai lu qu’un titre de certains d’entre eux)…

Bref, je pense que la relation des jeunes avec les cours de français serait radicalement changée si on leur faisait lire, en leur disant que c’est tout aussi important et tout aussi valide, des livres comme Girls Don’t Fly, avec des personnages qui leur ressemblent ou qui ressemblent à leurs amis, qui ont des problèmes qui leur sont familiers, et qui les surmontent avec des moyens qui sont à leur portée. Des livres, aussi, ne nous voilons pas la face, relativement faciles à lire, ce qui ne signifie de toute façon pas forcément mal écrits.

Et les classiques de la litérature dans tout ça? Eh bien, faites confiance aux jeunes pour les découvrir par eux-mêmes s’ils le souhaitent… ou pour décider de poursuivre des études de lettres s’ils veulent les étudier. Je ne pense pas que ce soit sous-estimer les élèves que de leur proposer des lectures plus à leur niveau, au contraire. Je pense que c’est les prendre pour des personnes, par opposition à des machines à avaler et à recracher de la « connaissance », qui est l’approche prédominante actuellement dans l’Éducation nationale (ou l’était il y a dix ans, lorsque j’ai passé mon bac). Voilà, c’est tout.


Pêle-mêle du dimanche

Je ne lis plus beaucoup depuis quelque temps, en partie parce que j’ai pris la résolution d’utiliser le maximum de mon temps libre pour écrire — y compris le temps libre que je passais auparavant à lire, donc. J’ai quand même réussi à terminer L’Œil du lapin en début de semaine. Il s’agit du récit autobiographique où Cavanna se penche à nouveau sur son enfance et son adolescence dans les années 20 et 30; mais, cette fois (par contraste avec Les Ritals), il accorde plus de pages et d’importance au portrait de sa mère, française originaire de la Nièvre. C’est toujours aussi bon; à la rigueur, ce sont les passages où il retranscrit les histoires de son père qui m’ont le moins touchée (c’est un peu drôle, mais c’est surtout n’importe quoi, très farfelu; pas mon genre).

Mes idées « anarchistes », jamais j’en parle à la maison, pour ne pas faire de peine, justement. Mais j’ai raison. C’est la raison qu’ils m’ont eux-mêmes mise dans la cervelle qui me démontre que j’ai raison, aussi vrai, aussi clair que le théorème de Pythagore. Pas de ma faute si eux ont la trouille d’aller jusqu’au bout de leur raison.

— François Cavanna, L’Œil du lapin

Sinon, vu que ça fait un moment que je n’ai pas fait de « pêle-mêle », j’ai accumulé pas mal de liens vers des articles dignes d’intérêt depuis la dernière fois…

D’abord, deux chroniques de romances sur Smart Bitches, Trashy Books où un détail problématique a gâché toute l’expérience de lecture des lectrices : Guest Review: The Perils of Pleasure by Julie Anne Long et Wedded Bliss by Celeste Bradley. Personnellement, je n’ai pas encore déterminé si je suis de l’avis des deux chroniqueuses, à savoir si une transgression de nos valeurs et de notre moralité actuelle peut invalider tout un roman (du moins un roman qui se veut historique), mais c’est assurément une problématique qui me travaille, depuis que j’avais lu (et aimé) une romance dont le héros était propriétaire d’esclaves (dans le cadre du sud des États-Unis pré-guerre civile). Quelle est la place de la moralité dans la littérature, et en particulier dans la romance? C’est un sujet que j’aimerais aborder un jour dans une série d’articles; je pense qu’il y aurait énormément de choses à dire à ce sujet.

Sur le même blogue, j’ai aussi beaucoup apprécié un billet qui dénonce certains des clichés persistants dont sont victimes les héroïnes universitaires, et notamment les scientifiques : Guest Rant: Academic Heroines in Romance.

Ensuite, vous aurez peut-être envie de découvrir les réactions plus que mitigées de personnes autistes devant la nouvelle série TV de Netflix, Atypical : #ActuallyAtypical: a Media Roundup of #ActuallyAutistic Thoughts on the Netflix Series Atypical. Enfin, Disability Erasure And The Apocalyptic Narrative évoque les travers capacitistes de la majorité des intrigues dans le genre post-apocalyptique de la SF. Ce n’est pas ce que j’écris actuellement, mais ça tombe quand même à point nommé pour me faire réfléchir sur le plan très capacitiste monté par mes personnages au moment où j’en suis (je m’en étais rendu compte, mais ça m’encourage à traiter le problème sérieusement et à le corriger, au minimum par des mentions explicites de cette limite).

Je vous laisse avec une photo que j’ai prise lors de nos petites vacances dans un parc national près d’ici :


Promouvez moins, vendez plus!

J’ai consacré déjà plusieurs articles à démontrer que la promotion était inutile (on peut très bien vendre un livre sans le promouvoir) et inefficace (la promotion, et en particulier la variété « gratuite et démocratique » accessible à tou-te-s, ne produit que des résultats faibles et aléatoires, difficilement mesurables). Or, j’ai conscience que, malgré ces arguments, la plupart des auteur-e-s et des microéditeurs auront peine à renoncer à la promotion, à « décrocher », parce qu’ils sont solidement tenus par l’espoir, tout au bout, d’une lectrice de plus, d’une vente de plus.

Le fait est que la promotion est, comme la loto, un jeu dont l’issue ne peut être que positive : le pire qui puisse arriver, c’est rien du tout. Il n’y a pas de gage, pas de conséquence fâcheuse pour le/la perdant-e. Et, de temps en temps, régulièrement, on gagne un peu, juste assez pour nous donner l’envie de continuer à jouer, encore et encore. L’auteur-e qui se consacre à sa promotion se trouve exactement dans la même position que le ou la joueur/-se qui a réussi à accumuler 100, peut-être 1000 $ de gains totaux — pas si mal, à première vue. Mais si on observe que ces gains ont été obtenus au prix d’un ticket par jour pendant 10 ans, alors, la situation se complexifie — et le bilan comptable est sans appel : cette personne a perdu plus d’argent qu’elle n’en a gagné. En d’autres termes, la promotion ne peut que vous faire gagner des lecteurs/-trices, c’est vrai, mais cela ne signifie pas pour autant qu’elle est rentable, qu’elle vaut le coup. Avant de continuer sur cette lancée, je me permets une petite digression :

Les 2 types (opposés) de buts qui peuvent guider un-e auteur-e publié-e*

1) Être lu-e par le plus de monde possible

Pour ces personnes-là, la question de la rentabilité de la promotion peut paraître déplacée, voire absurde. Puisque additionner les lecteurs/-trices comme les pièces d’une collection est le but en soi, le but dernier, alors tout lecteur supplémentaire fourni par la promotion est une victoire, quand bien même cette promotion et ce lecteur unique représenteraient 10 heures de travail. Si vous êtes dévoué-e à ce type d’approche, sachez donc que je n’écris pas pour vous, et que je décline toute responsabilité de vous convaincre.

En ce qui me concerne, je condamne cette démarche. Bien qu’elle puisse paraître modeste de par son aspect mesquin et méticuleux, ce n’est qu’une façade. Pour moi, elle se rattache au contraire à la folie des grandeurs, au besoin insatiable du toujours plus, au mythe de la croissance infinie. En effet, « le plus de monde possible » n’a pas de limite; on peut toujours aller à la recherche de l’énième lectrice, puis de la n+1, n+2, etc. La satisfaction du désir est sans cesse repoussée; on peut y consacrer et même y sacrifier sa vie.

De plus, c’est une vision qui se focalise entièrement sur l’exigence de « faire du chiffre ». On ne cherche pas à créer une communauté, une cohérence, une fidélité — seule la dissémination maximale de l’œuvre compte (cette attitude a aussi pour corollaire l’illusion mégalomaniaque que notre œuvre « s’adresse à tout le monde », que n’importe qui peut l’apprécier).

2) Vivre de sa plume

À l’inverse, vivre de sa plume est souvent perçu comme un but ambitieux, voire arrogant. Dans le fameux discours qui veut que cela soit presque impossible, un tel sort ne peut certes qu’être privilégié, exceptionnel, et placer son/sa destinataire au-dessus du commun des mortels. C’était peut-être vrai à l’époque où l’auteur-e était à la merci d’éditeurs jaloux et capricieux; mais ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, on peut (par exemple, entre autres) s’autoéditer et gagner sa vie avec un lectorat de 500 personnes (même si on vit plus confortablement autour de 1000). Voilà : c’est simple, humble et délimité d’avance. Faire le choix de vivre de sa plume sous-entend que l’on a identifié ses besoins objectifs, et qu’il est possible de les satisfaire. Et 1000 lecteurs/-trices peut paraître substantiel; pourtant, croyez-moi, si chacun-e se contentait d’un tel lectorat, il y aurait de la place pour que tout le monde en vive!** Mais non; il faut qu’on coure, qu’on galope, sans cesse, toujours plus, à moi les étoiles…

Pour vivre de sa plume, pas besoin d’être célèbre, pas besoin d’un lectorat énorme, mais besoin, gros besoin de traiter la publication comme un business. C’est-à-dire, justement, être capable de rendre compte des différents aspects de notre travail, ce qu’ils nous coûtent comme ce qu’ils nous rapportent, et prendre des décisions en conséquence : élimination ou, à tout le moins, optimisation des parties non rentables. Certain-e-s seront repoussé-e-s par cette perspective très « économiste », très rationnelle, mais je ne revendique l’économie que dans son sens premier : faire des économies, une économie de gestes… Pour moi, la promotion est un gaspillage suprême, et ma position est celle d’un refus radical, d’une simplicité volontaire — d’un ascétisme, même.

Dans la démarche de publication, seule l’écriture doit faire exception à la loi de la rentabilité. Parce que, si l’écriture est une passion, un goût, un désir, voire un besoin, alors on est déjà justifié-e de le faire — et la question de la rentabilité est hors de propos. Du reste, écrire est à peine du « travail », étant donné que personne ne vous a demandé de le faire, et que vous n’obéissez qu’à votre propre inclination et fantaisie. Or, paradoxalement, on entend souvent les auteur-e-s revendiquer le droit d’être payé-e-s pour leur « travail » créatif, et jamais personne se plaindre ou se lever contre l’imposition du travail qu’est la promotion! Au contraire, on saute dedans à pieds joints, on a à peine besoin d’y être encouragé-e-s, on en fait autant qu’on peut, heures sup’ non payées, mais on est persuadé-e-s que c’est pour notre bien.

Comme si la promotion, en tout cas la gratuite qu’on peut faire sur le Web, n’était pas un investissement, n’était pas du travail. Après tout, les réseaux sociaux, on y est déjà; les blogues, on en a déjà tenus avant et c’est sympa; tout le reste, ce ne sont que des petites choses, des petites choses qui ne prennent pas tant de temps… Vraiment? Faites l’effort d’ajouter le temps passé à toutes ces petites choses, et vous serez effrayé-e-s du résultat. Peut-être aussi effrayé-e-s de vous apercevoir que vous ne savez pas où placer la frontière entre ce qui est « personnel » et ce qui est « professionnel ». Tout se brouille, tout se confond, tout se contamine. On ne débranche jamais de son travail; on n’est jamais « en vacances »; notre personnalité publique est un masque que l’on doit désormais porter sans cesse; on se perd, on s’oublie, on s’auto-exploite, on s’aliène… Mais bon, à la limite, ce n’est pas le sujet de cet article-ci.

Plus prosaïquement, je voulais simplement rappeler que le temps, c’est de l’argent. Je ne sais pas quelle valeur vous attribuez à votre temps de travail, mais, même au salaire minimum (11,25 $), entre toutes ces bêtises promotionnelles, ça monte sacrément vite. Et je doute, très fortement, que les quelques ventes ou dons qui résultent de toute cette promotion soient de taille à vous défrayer. Si vous disposez de tout ce temps pour faire votre promo, alors je suis convaincue qu’il serait mieux employé dans le cœur de votre activité réelle : écrire. Car la façon la plus logique de vendre plus, c’est encore de publier plus — et donc d’écrire plus. On peut vendre 2 romans à 1000 personnes chaque, ou bien 4 romans à 500 personnes chaque. Moins vous écrivez, plus vous augmentez la pression, pour chacun de vos ouvrages, de vendre plus.

Par ailleurs, il ne s’agit pas en réalité d’une simple distribution mathématique. Une nouvelle publication peut agir, dans les faits, comme la meilleure méthode de promotion pour les anciennes. Sur le blogue The Passive Voice, parmi les commentaires à l’article intitulé Samhain Closing, j’ai trouvé cet échange, représentatif d’une opinion que je partage et qui se répand tranquillement :

Suz — “we have tried many and varied types of campaigns to promote your titles and have had no success in reaching the new customers we need to thrive.”
This is one reason why I just write and publish. I don’t do marketing, it’s a frustrating waste of time.

Scath — I’m with you. I tried all the things, and none of them worked remotely well for the time and effort put into them.
My readers have mentioned the fact they don’t have to wait long for a new title from me more than once in their reviews. That’s my best marketing move, right there: writing and releasing new stories.

La première intervenante utilise ici de toute évidence le mot « marketing » dans le sens de « promotion »; elle réagit d’ailleurs à une phrase qui parle explicitement de campagnes de promotion. La personne qui lui répond réhabilite le terme dans son sens plus général, opposant une stratégie marketing qui ne relève pas de la promotion (« writing and releasing new stories ») à une expression qui, elle, se réfère uniquement à la promotion (« all the things »).

Enfin, la promotion est une activité purement parasitaire, vampirique, qui ne produit rien, et certainement aucune richesse. Autrement dit : elle ne se paie pas toute seule, jamais; c’est votre produit réel (vos œuvres) qui servent à financer votre promotion. Est-ce vraiment pour ça que vous vous donnez tant de mal à écrire et à vendre? Pour reverser vos gains (directement ou indirectement) dans la promo? La promotion, telle une sangsue maléfique, pompe des ressources (capital et/ou force de travail) et recrache du mouvement, de l’action, du bruit, de la pollution, du stress, des problèmes qu’il faut ensuite résoudre — en somme, tout ce qui donne l’impression que l’économie tourne, mais qui n’élève ou n’améliore en rien notre société, au contraire. On vole du temps et de l’attention à nos « fans » par nos rappels constants, nos demandes et nos interventions insignifiantes, on s’astreint soi-même à encore plus de travail inutile alors qu’on se plaint de manquer de temps (ou de travailler trop, ou de travailler gratuitement), on entretient la dépendance à des réseaux sociaux puissants…

Cela dit, je comprends : la promotion, pour la plupart des auteur-e-s, est loin de se réduire à la problématique financière (même si elle est souvent son prétexte officiel). Avoir un site Web à son nom d’auteur-e, donner des interviews, obtenir des chroniques de notre œuvre, avoir des « followers » sur Twitter et des « fans » sur Facebook, c’est avant tout une question d’image et d’ego — mais aussi de professionalisme, de reconnaissance, de légitimité… Alors, même si la promotion n’est pas rentable, pourquoi n’en vaudrait-elle pas la peine à d’autres égards?

À suivre…


* Il peut y avoir d’autres buts, comme le simple fait de rendre sa parole accessible, sans autre objectif au-delà (c’est par exemple ma démarche avec ce blogue-ci). Mais, dans ce cas-là, la promotion n’est pas pertinente non plus, et n’est même pas une tentation. Je me suis concentrée sur ces deux buts, parce qu’on les considère souvent à tort comme relevant de la même logique, et qu’on peut les croire tous deux servis par la promotion. Or, comme je l’explique par la suite, seule la première approche trouve son compte dans la promotion, tandis que la seconde la proscrit.

** C’est une image, évidemment. En réalité, si tou-te-s les auteur-e-s décidaient de gagner leur vie à travers l’écriture, c’est un certain nombre d’intermédiaires qui se retrouveraient à la rue… De même, ce chiffre de 500 ou 1000 est purement indicatif; si vous êtes seul-e à subvenir aux besoins de votre famille nombreuse, ou si vous vivez dans une zone géographique victime de la spéculation immobilière, vous devrez peut-être pousser jusqu’à 2000 lecteurs/-trices — mais même cela demeure très inférieur aux « succès » de littérature actuels. Bref, la distribution des richesses est une question complexe que je ne prétends pas résoudre ici; cependant, il me paraît évident que la logique qui veut qu’on recherche un rayonnement toujours plus important ne favorise pas une découverte et une mise en avant équitable de toutes les œuvres.