La vie, c’est comme un match de foot

Juin 2004. Je passe mon bac en France, et je n’ai aucune idée de ce que je vais faire après.
J’étais dans la « meilleure terminale » du « meilleur lycée » de ma ville. Comprendre : la terminale S spé maths, dans un lycée avec des prépas scientifiques. On nous avait pas mal bourré le crâne; apparemment, en France, si t’es bonne en sciences, tu dois aller en prépa. Mes camarades voulaient devenir ingénieurs, ou faire HEC — pour avoir un boulot bien payé. C’est là que je me suis rendu compte que ces « bons élèves » étaient aussi, en majorité, des privilégiés. Qui ne concevaient pas la vie sans argent ni le confort qui va avec, qui s’imaginaient sans la moindre hésitation dans le genre de carrière que, sans doute, leurs parents avaient eue avant eux.
Moi aussi, à une certaine époque, j’ai eu cette tentation. Plutôt celle de la carrière brillante que du salaire, en fait. Prépa scientifique, puis tu tentes Normale Sup’. Mais, ensuite, il y a eu ma première… (Je vous en reparlerai peut-être à l’occasion.) Mes ambitions se sont écroulées. Et peut-être que ça m’arrangeait un peu, au fond. Je déteste faire ce qu’on me dit. Je ne crois pas que j’aurais survécu en prépa. D’une manière ou d’une autre, tôt ou tard, ça aurait pété.
Et donc, là, j’ai 17 ans. Mon but dans la vie, et je le répète à qui veut bien l’entendre, c’est de « faire ce qui me chante et qu’on me paie pour le faire ». Voilà. Mon rêve du moment, c’est par exemple d’aller à Londres et d’y vivre la vie de bohème. Mais, concrètement, qu’est-ce que j’y ferais? Où irais-je? Et avec quel argent? J’ai besoin d’un plan. Je songe à passer un an au pair. Ce n’est pas vraiment un projet d’avenir, mais ça me donnera le temps de réfléchir à la suite, et puis ce sera l’occasion de voyager, de changer d’air. En réalité, mon but immédiat, le plus pressant, c’est de me tirer de cette ville, où j’étouffe. Partir. N’importe où, mais partir.
J’obtiens mon bac avec mention bien — grosse déception, moi qui ai maintenu une moyenne au-dessus de 16 toute l’année. Je suis passée tout près, tout près, mais le français, l’histoire-géo et les SVT m’ont tuée. Je trouve un site Web où je peux déposer ma candidature de jeune fille au pair, mais, rien qu’en le faisant, je prévois que ça va être coton. Je ne suis même pas majeure et je n’ai aucune expérience avec les enfants.
Juin de cette année-là, c’est aussi « l’Euro 2004 » : le championnat d’Europe de football. Chez nous, on suit ça, et j’adore. En fait, c’est bien la seule chose à la TV qui vaille la peine d’être regardée, le sport. À quelques exceptions près, comme ces vieux films que je regarde avec ma mère — j’ai découvert récemment The Chase, d’Arthur Penn (1966), The Deer Hunter, de Michael Cimino (1978), et Yellow Submarine (1968), et mon top 3 est formé : ce seront mes « films préférés » pour les années à venir. En gros, tout ce qui passe à la TV a tendance à être de la m***e, sauf ça et le sport. Je ne suis même pas sportive dans la réalité, pas du tout. Mais regarder, c’est autre chose; c’est chouette, très chouette.
Il y en a qui trouvent ça beauf, paraît-il. Moi, ça me passionne, de la même façon exactement que ces romans dans lesquels je me plonge, qui me transcendent, qui me font me sentir plus grande que moi-même. Je vis par procuration les exploits des sportifs, l’enjeu de la victoire ou de la défaite. Alors, c’est vrai que tout cela, c’est artificiel, c’est fabriqué, ça suit des règles arbitraires. Mais n’est-ce pas toujours le cas, dans la vie? On suit tou-te-s des règles arbitraires. On invente des significations, on donne de l’importance à des choses qui, dans l’absolu, n’en ont pas. Il faut gagner de l’argent, avoir un bon boulot. Says who? À l’échelle de l’univers, cela n’a aucune importance. Ta vie n’a aucune importance.
L’autre truc que j’aime, dans le sport, c’est les étrangers et leurs noms pas français. Ce même été, je suivrai assidûment le Tour de France, et ça me donnera envie d’apprendre l’espagnol juste pour pouvoir prononcer correctement les noms des coureurs — c’est toujours plein d’Espagnols, le Tour de France; ils sont très forts en cyclisme.
J’aime aussi soutenir les underdogs; l’intrigue est plus intéressante, plus mouvementée que si tu suis quelqu’un qui part déjà du sommet. Dans l’Euro 2004, l’underdog que j’ai envie de soutenir, c’est l’équipe tchèque. On ne les avait pas vus venir et, pourtant, ils sont là, encore dans le coup alors que les Français sont éliminés depuis longtemps. Les commentateurs disent leurs noms, et je me demande si leur prononciation est correcte. Après tout, moi, vous me mettez un nom tchèque sous le nez, je ne saurais pas quoi en faire. Ils ont des petits signes rigolos sur certaines de leurs lettres, pas comme des accents, enfin comme des circonflexes à l’envers; ça doit avoir un sens, mais lequel? Ce mystère me turlupine.
C’est la demi-finale; les Tchèques jouent contre les Grecs (qui iront gagner l’Euro contre le Portugal). Et ils peinent. La défaite se profile. Je stresse. Je vais un instant dans la cuisine pour chercher ou rapporter quelque chose, et là, j’ai une épiphanie. Carrément. Une épiphanie dans la cuisine. Je m’agrippe à une chaise et je me retiens de crier, mais ça me foudroie. Le sens de la vie. J’ai tout compris. La vie, c’est comme un match de foot. Des fois, tu gagnes; des fois, tu perds. C’est le jeu; on ne peut gagner qu’à condition que d’autres perdent. C’est pourquoi l’important n’est pas là. L’important, c’est de jouer, c’est de donner son maximum, c’est de tout faire pour gagner, jusqu’au bout, même alors qu’on sait que la défaite est possible, voire probable.
J’adore ma métaphore, je la file, je la file à fond. La vie est comme un match de foot parce qu’elle n’a pas plus de sens qu’un match de foot. On est tou-te-s à courir après un ballon, avec nos petits buts à la con. N’empêche qu’on adore ça, qu’on y croit, que ça nous fait vibrer — c’est ça qu’on appelle la vie. Et moi, j’ai honte de n’y avoir pas cru. Je reste assise sur mon cul à regarder le sport à la TV, à attendre que le sort me tombe dessus. Au lieu de me bouger, de me démener pour l’avoir, cette place au pair — quitte à échouer quand même, au bout du compte. J’ai honte que les Tchèques aient eu le cœur d’aller jusqu’en demi-finale, et moi, j’ai même pas eu le cœur de vouloir l’acquérir, cette fameuse expérience en garde d’enfants qu’il me manque…
En fin de compte, c’est pour ça que j’aime le sport (et les romans). Ça m’inspire. Ça me donne le courage et la motivation de me dépasser, de surmonter les obstacles, de persévérer. Je ne suis pas sportive, mais je veux être comme eux, à ma manière.
Dès le lendemain, je rédige et pose des annonces où j’offre mes services de garde d’enfants. C’est la première fois que je fais ça, que je cherche un travail. Pendant l’année, j’ai donné des cours de maths à une fille de 13 ans, mais ce n’est pas moi qui l’avais trouvée; on m’avait donné cette opportunité. Je finis par me faire embaucher à 2 € de l’heure (!), pour garder un bébé de 3 mois d’un couple mixte et modeste qui vit dans le centre-ville, à l’orée du quartier gitan, au dernier étage d’un vieil immeuble, pittoresque dans sa misère. Leurs journées de travail sont longues; parfois, je passe 12 heures d’affilée avec ce bébé, jusqu’à la nuit tombée. Il dort beaucoup, alors, moi, j’allume la TV, parce que c’est les Jeux Olympiques à présent. Je regarde tout, même les programmes du matin, des sports dont j’ignorais tout, comme le canoë-kayak, où les centre-Européens (Tchèques, Slovaques, Polonais) sont assez présents.
C’est déjà le mois d’août et, même si j’ai finalement trouvé ce travail, j’ai fait face à l’idée que je n’aurais pas de place au pair à la rentrée. Le problème, c’est que ce n’est pas une candidature où ils t’envoient une réponse, positive ou négative, pour que tu puisses passer à autre chose, le cas échéant. Non, ils se contentent de te mettre dans leur liste pour les familles, et tu n’as des nouvelles que si quelqu’un te choisit. Et la perspective de me retrouver le bec dans l’eau en septembre, forcée de rester chez mes parents, n’est pas envisageable. Avec réticence, j’accepte la possibilité de m’inscrire à l’université.
À la base, je ne voulais pas. Déjà, trop peur que ça ne soit qu’une continuation de l’école — et l’école, j’ai déjà donné, merci; si je dois y retourner dans cent ans, ce sera encore trop tôt! L’Éducation Nationale m’a laissé un goût amer dans la bouche, très amer. J’en veux encore plus aux adultes qui m’ont malmenée qu’aux élèves qui m’ont rejetée, parce qu’eux au moins ont l’excuse d’être jeunes et cons — et je l’ai été moi-même; d’une certaine façon je les comprends, je ne leur jette pas la pierre. L’autre raison, c’est que je n’ai aucune idée de quoi y étudier, à l’université, et puis pour aller où, pour devenir quoi? Je trouve ça stupide, d’étudier sans but, d’étudier pour étudier, juste parce que tout le monde fait ça, parce qu’on ne sait pas quoi faire d’autre. Enfin, « tout le monde » — nous, les privilégiés, les éduqués, les classes moyennes, plutôt. Et ça m’agace encore plus. Cette reproduction sociale dont on a à peine conscience, cette norme pour nous alors qu’elle ne l’est pas pour d’autres…
Je ne veux pas profiter de mes privilèges*, je ne veux pas rentrer dans le moule, je ne veux pas faire plaisir à personne, surtout pas! Mais, au final, je suis faible, je n’ai que 17 ans, lâchez-moi… Je sais que, si je choisis l’université, mes parents me soutiendront, financièrement et moralement; ça résout quand même pas mal de mes problèmes, bien que je répugne à rester dépendante (au pair, j’aurais subvenu à tous mes besoins). Au moins, il me reste le choix de mes études; c’est là que passera ma rébellion, c’est là que je chercherai du sens. Hors de question de faire des études bien sages, bien sérieuses, bien comme il faut et comme tout le monde, comme ce qu’on attend de moi.
Alors, je choisis le tchèque. À cause de l’équipe tchèque de football, comme une sorte d’hommage. Il est là, mon sens. Ce n’est pas le sens d’un avenir professionnel, mais c’est un sens beaucoup plus grand, plus profond, plus important pour moi : c’est le sens de la vie. Le tchèque, pour ne jamais oublier que, dans la vie, on perd ou on gagne, mais l’important, c’est d’y mettre tout son cœur.
Sauf que je suis une froussarde. Je l’annonce comment, à mes parents? Je le justifie comment? Heureusement, mes parents sont assez ouverts — tant que je fais des études supérieures! —, et c’est ma sœur qui suggèrera les langues vivantes. Après tout, j’ai cartonné au bac là-dedans, et même si je n’ai jamais tellement aimé mes cours d’anglais ou d’allemand, j’ai eu une épiphanie (une autre! je les collectionne) lors d’un cours de grec ancien au sujet de la grammaire. Je sais qu’en tchèque, comme en grec ancien, ils ont des déclinaisons, et même 7 cas! (J’ai rencontré deux filles tchèques et des Russes l’été précédent; j’utilise ça aussi pour prétexter un intérêt nouveau pour les langues slaves.) Moi, nerd, j’en salive d’avance; à moi toute cette grammaire! Ça pourrait somme toute s’avérer très cool. J’ajoute l’argument que la République tchèque vient d’entrer dans l’Union Européenne, on ne sait jamais, possibilité d’emplois, tout ça, et ça passe comme une lettre à la poste.
Finalement, plus j’y pense, et plus l’idée me plaît. Étudier les langues, ça veut dire qu’il faudra aussi pratiquer, construire une expérience de terrain — en d’autres termes, voyager. Et on me donnera sûrement de l’argent pour ça; ça fait partie de mon apprentissage, après tout. Enfin, le tchèque ne s’étudie pas partout, loin de là; ça m’oblige à aller à Paris et c’est parfait, car c’est loin, très loin de la ville d’où je viens.
Les Jeux Olympiques sont finis, j’éteins la TV. Je garde toujours le bébé. Je me penche sur la bibliothèque de ses parents. Leurs étagères sont pleins de Zola; allez, pourquoi pas, j’avais bien aimé Germinal en seconde. Je trouve aussi Premier Amour, de Tourgueniev; ça me rappelle un numéro de Je Bouquine lu il y a très longtemps, au primaire. Ils mettaient en BD le début d’un classique, genre La Reine des Neiges, Le Mystère de la chambre jaune… Ça faisait souvent un peu peur, c’étaient des trucs d’adultes, mystérieux, fantastiques, secrets. Je m’enfile L’Œuvre, Une page d’amour, La Faute de l’abbé Mouret; L’Assommoir, non, je cale, ouf! Peut-être que ça commence à faire un peu trop de Zola… L’Œuvre était bien, même si ça vient remuer mes propres pensées suicidaires; les autres, je qualifierais pas ça de chefs-d’œuvre. Les bourgeois d’Une page d’amour surtout étaient chiants.
Je reçois les papiers d’inscription pour le tchèque. Ma sœur, qui compte préparer l’ENS en parallèle de son DEUG, se moque de moi quand elle voit que ma première année ne comporte que 10 heures de cours hebdomadaires. « Ajoute au moins une autre langue! — Bon, OK… Le slovaque, peut-être? J’ai pas envie de faire le double de travail non plus, en choisissant quelque chose de complètement différent. » Cependant, la Slovaquie, c’est encore plus petit que la République tchèque. Bizarrement, un sursaut d’utilitarisme me prend — ou alors, c’est un vieux fantasme enfoui lié à l’évocation de Varsovie —, et je finis par opter pour le polonais.
Voilà donc comment je me suis retrouvée à étudier le tchèque et le polonais à l’université.


* Je suis issue d’une famille un peu spéciale : très éduquée — ma mère a une maîtrise et mon père, un doctorat —, mais pas très aisée. Quand j’étais petite, on était carrément pauvres — je suis née le jour de l’examen doctoral de mon père, et on a dû vivre tous les quatre pendant des années sur un « salaire » de post-doc puis d’ATER…



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