2018, communauté, activisme et sociofinancement

En 2018, si Dieu le veut, je pourrai enfin faire de l’écriture mon activité principale. Et, si j’y passais tout mon temps disponible, j’ai calculé que je pourrais écrire et publier 4 romans par an (du moins, en théorie…). Sauf qu’à 30 ans, je commence finalement à me connaître, et je sais pertinemment que je ne supporterai pas de me tenir à un régime réduit à de la productivité pure… Le problème, c’est que je n’arrive pas à avoir des œillères, à faire abstraction, à compartimenter mon esprit — ou alors, pas pour longtemps. Je ne peux pas prétendre défendre des valeurs de justice et d’humanité à l’intérieur de mes romans et, à côté, en parallèle, embrasser sans réserve l’inhumanité et l’injustice qui caractérisent le mode de fonctionnement dominant de la société, que ce soit à travers les « industries culturelles » ou les « réseaux sociaux », ou encore la « propriété intellectuelle »…

En réalité, je l’ai fait — pendant 5 ans avec ma maison d’édition. Un témoignage de ma bonne foi, j’espère; une preuve formelle que je ne rejette pas cela par simple posture gauchiste, par tradition ou préjugé, mais bien parce que j’ai essayé avec tout l’enthousiasme que j’avais et que l’atterrissage a été rude. Comme d’habitude, les personnes sont les seuls aspects à sauver dans ce naufrage, et c’est d’autant plus horripilant de songer qu’on est tou-te-s pris-es là-dedans, obéissant malgré nous à des logiques qui pourrissent le monde.

En d’autres termes, on n’écrit et on ne publie pas dans une bulle, ni dans l’éther. À quoi bon écrire des livres qui dégoulinent d’amour du prochain, de solidarité et de bons sentiments, si on s’en sert ensuite pour participer à — et, de là, légitimer, encourager — la concurrence sauvage du marché capitaliste? À quoi bon écrire des textes qui exaltent la liberté et la diversité, s’ils vont ensuite enrichir des corporations multinationales, renforçant leur mainmise sur nos vies et la standardisation universelle des goûts et des couleurs? Je n’ai pas de réponse, et encore moins de modèle à proposer. Nous sommes tou-te-s en partie prisonniers/-ères du système, et moi pas moins qu’un-e autre. Mais ça me travaille, c’est le moins qu’on puisse dire… Je suis aussi incapable de m’empêcher d’écrire, que d’accepter de publier dans le statu quo qu’on nous offre sans au moins chercher à changer les choses.

J’ai donc résolu de consacrer environ un jour de travail par semaine non à écrire ou à publier, mais à militer et à œuvrer dans la communauté. Par « la communauté », j’entends celle des personnes qui, comme moi, s’intéressent à la littérature et à son devenir, aux conditions dans lesquelles on peut écrire en 2018, à ce que signifie écrire en 2018. Parmi mes projets les mieux garantis, je me suis lancé le défi d’une sorte de Projet Bradbury version non-fiction : écrire et publier un billet de blogue par semaine pendant un an. Ces billets seront à l’image de ce que j’ai publié cette année, soit un ensemble éclectique de réflexions, retours d’expérience, opinions, « conseils » (ou plutôt témoignages) d’écriture, récits autobiographiques, etc.

J’ai également le projet de me lancer dans quelque chose de complètement nouveau : les ateliers en ligne. Cela me semble le prétexte idéal pour me forcer à synthétiser et à mettre en forme mes compétences de manière à pouvoir réellement et aisément les transmettre. J’ai prévu à priori une série de 8 ateliers distincts, répartis sur 12 mois :

  1. Préparation d’un roman (aussi valable pour les jardiniers/pantsers!)
  2. Écriture d’un roman
  3. Révisions à partir d’un premier jet
  4. Marketing et création d’une couverture
  5. Correction
  6. Création d’un livre numérique avec Sigil
  7. Mise en vente
  8. Création d’une offre papier

Mon but est qu’en suivant tous ces ateliers, vous puissiez partir complètement de zéro et réussir à publier un roman à la fin de l’année. Mais il est également possible de n’en suivre qu’un ou certains, selon votre intérêt et ce que vous percevez comme votre ou vos points faibles. Comme mon but premier est de disséminer des connaissances (qui ne sont ni ma création ni mon apanage), les ressources textuelles seront publiées sous licence libre. J’ai envisagé d’offrir les ateliers gratuitement ou à prix libre, mais, en fin de compte, je pense opter pour un tarif symbolique (15 € / 20 $, moitié prix pour tout atelier suivant), afin que l’inscription ait valeur d’engagement pour les participant-e-s.

Dès que j’aurai une première publication à mon nom (de plume), je compte aussi devenir membre de l’UNEQ et de l’AAM, au sein desquelles j’entends, d’une part, promouvoir l’autoédition et, d’autre part, diffuser une critique du droit d’auteur-e dans la perspective des Communs. Si je peux et que je m’en sens capable, ce sont également des sujets sur lesquels j’aimerais donner des présentations, des ateliers, etc., notamment en milieu anticapitaliste et libertaire.

Enfin, j’ai quelques projets plus collectifs dont je ne saurais promettre la réalisation, mais qui risquent de m’occuper un peu… Déjà, un lieu de rencontres sur la Toile entre artistes indépendant-e-s, qui reste encore à définir davantage (mais on a parlé de « vitrine », de « réseau », d’« annuaire », de « forum »…). Et, dans un genre encore plus ambitieux, une coop de distribution et de revente de livres numériques avec d’autres éditeurs/-trices indépendant-e-s (incluant les auteur-e-s autoédité-e-s).

J’ai du pain sur la planche et, honnêtement, on verra ce que ça va donner! C’est important pour moi qu’aucune de ces activités ne soit menée dans une démarche commerciale. Pour autant, cela signifie forcément que je ne pourrai écrire et vendre que 2 à 3 romans maximum dans l’année, pour une bête question technique de temps. Cela limite donc mes sources de revenus; et c’est pourquoi j’ai décidé de me lancer dans le sociofinancement! En réalité, je n’en espère pas grand-chose, et pour cause : je suis depuis longtemps très sceptique de ce mode de financement (j’écrirai peut-être un jour un billet pour expliquer pourquoi). Cependant, le concept de Liberapay ne comprend pas certains défauts, pour moi rédhibitoires, d’autres plateformes : c’est une OBNL qui ne prend aucune commission supplémentaire sur les dons, et il n’y a aucun système de récompense. (C’est aussi un projet libre, ce qui ne gâche rien…)

Sans plus attendre, voici le lien vers mon compte : https://liberapay.com/Jeanne. Si vous voulez m’encourager à réaliser tous ces projets, valider mon choix de ne pas me consacrer uniquement à des activités mercantiles, m’aider à ne pas dépendre entièrement du succès (fort hypothétique) de mes livres… vous pouvez désormais le faire à raison de quelques (centièmes d’)euros ou dollars par semaine. Ça peut paraître contradictoire de vouloir se faire payer pour des activités qui se veulent « non commerciales », mais voyez-le ainsi : ce n’est pas que je sois en soi anti-commerce; seulement, je ne veux pas avoir à vendre ces « services » comme des marchandises, à prospecter des clients ni à exclure des personnes qui, faute de moyens, ne pourraient pas payer. Malheureusement, en attendant qu’on abolisse l’argent et le travail, je dois bien justifier l’occupation de mes heures de travail… Alors, la question, finalement, est simplement : voulez-vous me donner les moyens de mener ces projets à bien? (Ou non… Vous avez le droit de trouver tout ça complètement nase et inutile!)

Dans tous les cas, ne vous inquiétez pas, je compte bien m’amuser… Et même si je devais me rabattre sur l’écriture à temps plein, je n’aurais pas de quoi me plaindre, j’imagine. Alors, quoi que l’année 2018 ait en réserve pour moi, je vous en souhaite une très belle et bonne!


Ce qui rend Twitter intéressant est aussi ce qui le rend difficile

Je m’étais promis de ne plus me lancer dans des débats sur Twitter, parce qu’ils sont rarement constructifs. Puis un article m’est passé sous le nez, et là, une phrase qui m’a fait bondir… Je n’ai pas su résister. Sauf que, cette fois, la discussion s’est soldée par une conséquence aussi objective qu’immédiate : une des personnes impliquées dans l’échange, avec qui nous nous suivions mutuellement depuis des années, m’a bloquée.

Je peux la comprendre. J’ai déjà bloqué des « types de contenu » sur Facebook, parce que je les trouvais trop polémiques et négatifs, qu’ils remuaient en moi des énervements vains et que je ne souhaite pas remplir ma tête avec les récriminations des autres. Je pense que c’est ce qu’a dû ressentir la personne qui m’a bloquée, et je ne lui en veux donc pas. Il faut prendre soin de soi et de sa santé mentale avant tout. Néanmoins, cela a suscité en moi une réflexion sur la communication sur les réseaux sociaux, sur ce à quoi ils nous ouvrent et, en même temps, ce à quoi ils nous exposent.

Ce que j’aime sur Twitter, c’est son ouverture extrême. Le fait de pouvoir taper la discute, voire débattre avec n’importe qui, des gens du monde entier, des personnes qu’on ne connaît pas à priori. Pour la curieuse et l’amoureuse des humain-e-s que je suis, c’est absolument génial. Fascinant. Merveilleux. Pourtant, ce même fait peut aussi être un inconvénient. Car cette rencontre de milieux différents, de cultures différentes, de personnes aux normes de comportement différentes, aux attentes et aux espoirs différents ne se fait pas sans heurts. La liberté totale de communication serait-elle un frein, un obstacle à la communication?

Notez que je ne parle pas ici des opinions. Bien sûr, certains clashs sont inévitables entre personnes aux idées trop éloignées. Mais je ne pense pas être idéologiquement si éloignée de la personne qui m’a bloquée; au contraire. En revanche, nous avons des personnalités très différentes et, surtout, nous ne communiquons pas de la même manière. Par exemple, j’ai employé l’expression « f*ck you » et, au lieu de se concentrer sur le fond et le sens de ce que j’exprimais, elle a aussi jugé bon de commenter sur la forme… J’imagine sans mal que ce gros mot ait pu la choquer, lui paraître trop fort, la mettre mal à l’aise. Je sais que certaines personnes trouvent toute vulgarité inutile et gratuite. Pour moi, au contraire, c’est un élément normal du discours. C’est quelque chose qui se dit dans ma famille, même entre personnes qui se respectent et s’aiment (quand on très énervé-e… mais on se reconnaît du même coup le droit à l’être et à l’exprimer). Bref, c’est une question de culture.

Chaque semaine, je fais bénévolement de l’aide aux devoirs auprès d’enfants défavorisés (économiquement autant qu’académiquement). C’est toujours une sorte de défi pour moi de me comporter avec elleux, parce qu’illes sont tellement différent-e-s de ce que j’étais à leur âge (élève modèle et hyper timide). Autrement dit : nous n’avons pas les mêmes codes culturels. L’autre soir, alors que je prends mon sac à main avant de partir, une des filles avec lesquelles je travaille me lance :

« T’as de l’argent? »

Et, sans attendre ma réponse, elle ouvre d’autorité mon sac (que je porte sur moi) et en tire mon portefeuille. L’ouvre.

« Wouah, t’as plein de cartes! »

Je n’ai toujours pas le temps de répliquer qu’elle en prend une, me rend le portefeuille et s’échappe à l’autre bout de la pièce — avec ma carte d’assurance maladie. Je sais qu’elle plaisante, qu’elle n’a même pas dix ans, qu’on est entourées d’autre monde. Mais, un instant, je me sens démunie, mal à l’aise. On ne s’est vues que deux fois en tout et pour tout; on ne se connaît pas si bien, et puis je suis une adulte! Son comportement ne trouve aucun écho dans ma propre carte mentale des comportements « normaux ». Ce n’est pas quelque chose que je songerais jamais à faire, moi-même. Ce n’est pas quelque chose qui a du sens pour moi. Ce n’est pas quelque chose qui « se fait ». Et comme elle m’a incluse de force dans son petit jeu, sans me prévenir ni me demander mon avis, je le ressens un peu comme une violation…

Pourtant, je sais que ce n’était pas son intention. Pour elle, au contraire, je suppose que c’est normal. Que c’est acceptable. Les enfants cherchent parfois à nous provoquer, à tester les limites, mais ce n’est pas cela. Pour elle, c’est peut-être plutôt une façon de communiquer avec moi, de faire du lien, de m’intégrer à sa réalité, à son monde. OK.

Je me rends compte, donc, de la difficulté d’improviser la communication avec n’importe qui. Nous ne sommes pas des êtres éthérés, capables d’échanger directement la pureté de nos idées et de nos intentions. Nous sommes chacun-e dans un cadre, et prétendre négliger ce cadre, c’est se vouer à l’échec. Nous n’attribuons pas les mêmes significations aux mêmes comportements, nous n’avons pas les mêmes sensibilités, et nous n’arrivons pas non plus dans la conversation avec les mêmes intentions et les mêmes attentes. Je ne sais pas si c’est possible, je ne sais pas si cela parlera à quiconque, mais j’aimerais développer une sorte de code ou de charte qui pourrait nous aider dans la voie de la communication non-violente. En effet, si « f*ck you » peut être considéré comme violent, le fait de bloquer quelqu’un sans explication ni avertissement a aussi un côté violent…

L’idée de fond serait ainsi de trouver des façons non ambiguës d’exprimer ses sentiments. Sous cet angle, « f*ck you » n’est pas approprié, car cela peut être compris par certain-e-s comme une agression, bien que cela ait également le sens d’une riposte. Le fait de bloquer quelqu’un est aussi ambigu, parce que cela peut être ressenti comme une exclusion et un rejet, alors que c’est parfois uniquement une façon pour une personne de se protéger (et cela peut d’ailleurs être temporaire). Même la réaction à mon f*ck you, « ce n’était pas nécessaire », a eu le malheur de jeter de l’huile sur le feu, parce que je l’ai ressentie comme une volonté de m’imposer une soi-disant vérité — alors que, plus probablement, c’était une façon maladroite d’exprimer : « cela ne m’a pas plu, cela m’a mise mal à l’aise ». Mais voilà, si une personne ne mentionne pas du tout ses sentiments, cela enlève du même coup à l’interlocuteur/-trice toute obligation de les prendre en compte et de les respecter.

L’autre jour seulement, je lisais cet article chez Loïc Dossèbre : Émerveillement & Négativité, où il accuse en somme le contenu de Twitter d’être trop négatif et destructeur. Une preuve que le problème est général, ou du moins répandu, et non limité à ma personne (dans le cas où je serais tentée de m’autoflageller). Une preuve aussi qu’il ne suffit pas d’identifier le problème pour réussir à y remédier… puisqu’hier soir encore, je songeais à cette problématique et faisais vœu de faire de mon fil Twitter un havre de paix et de bienveillance — tout ça pour faire une rechute ce matin; c’est plutôt ironique.

Alors, qu’est-ce que ça prendrait pour transformer réellement Twitter en quelque chose de plus beau et de plus constructif? Pour faire de nos différences une source de richesses, plutôt que de conflits? Pour être véritablement inclusifs/-ives et divers-es, plutôt que de s’enfermer dans des communautés de gens qui pensent et agissent tous pareil? Parce que c’est là le paradoxe inhérent à la technologie : jamais il n’a été aussi facile de se connecter au monde entier, mais jamais non plus, il n’a été aussi facile d’ignorer et de bloquer toutes les personnes qui nous mettent mal à l’aise, qui nous sortent de notre zone de confort… Voici donc quelques recommandations, que je compte évidemment être la première à appliquer — et si vous voulez me suivre, j’en serais ravie! N’hésitez pas non plus à commenter ou à compléter…

  1. Avant toute communication, se donner à soi-même un objectif clair. Cela nous évite de nous éparpiller en hors-sujets, et nous permet aussi d’adapter la stratégie à notre but. Par exemple, si ce dernier est de convaincre quelqu’un, mieux vaut adopter une attitude didactique qu’accusatrice…
  2. Annoncer que l’on se lance dans une polémique ou un débat, afin de laisser aux personnes concernées la liberté de s’en retirer ou de ne pas y participer.
  3. On a tout à fait le droit de ne pas être d’humeur à débattre. Mais on ne peut pas s’attendre à ce que l’autre le sache, le devine ou le présume. Aussi, le signaler explicitement, afin de donner à l’interlocuteur/-trice une chance de respecter nos sentiments et de prouver sa bonne foi, et d’éviter d’en venir à des solutions radicales comme le bloquage.
  4. Si quelque chose nous déplaît ou nous dérange, le nommer et nommer nos sentiments, plutôt que de les exprimer sous couvert d’affirmations objectives ou de manière passive agressive, voire clairement agressive.
  5. Les sentiments de l’interlocuteur/-trice ne se discutent pas (surtout s’ils ne sont pas l’objet de la discussion), ce qui signifie : ne pas s’abriter derrière ses « bonnes intentions »! Par exemple, pas de « je refuse d’accepter que tu sois vexé-e, parce que ce n’était pas mon intention ».
  6. Identifier explicitement ce qu’on aimerait, ce qu’on attend de l’autre. Bien sûr, cela doit être faisable et réaliste, et aussi constructif — pas d’humiliation, ni de question de victoire ou de soumission.
  7. Si l’interlocuteur/-trice exprime une insatisfaction, sans qu’il soit clair ce qu’on peut faire pour y remédier, le lui demander, d’une façon qui mette en avant notre volonté de trouver une solution (dans les limites du raisonnable).
  8. Et, surtout, ne pas oublier qu’il n’y a jamais un seul tort et une seule raison, que le bien et le mal sont une question de perspective, et que le seul objectif absolu est d’être heureux/-se, et que les autres puissent l’être aussi!

Le coût émotionnel de la promotion

Dans mon dernier article de ma série Antipromotion, je vous conseillais d’arrêter de promouvoir vos livres, et cela dans une optique purement financière et comptable. En effet, la promotion représente une perte de temps et d’argent, l’essentiel de la promotion dont vous êtes capable étant très inefficace lorsqu’il s’agit de vendre des livres. Si vous souhaitez vendre plus, votre temps serait bien mieux employé à écrire et à publier davantage, ou à la rigueur à améliorer le produit que vous proposez à la vente.

Cela étant dit, nous ne sommes pas des machines, et je reconnais sans peine que tout travail n’est pas équivalent. Une heure de quelque chose ne peut pas toujours être remplacée par une heure de n’importe quoi d’autre (et je déteste les soi-disant conseils d’écriture qui le prétendent!). Quand bien même la promotion constitue du travail, passer une heure sur les réseaux sociaux n’exige pas le même effort qu’une heure à démêler un point d’intrigue complexe ou à formuler une réflexion très pointue. À vrai dire, je suis moi-même adepte de la méthode lente et, même si j’aimerais comme tout le monde que mes romans s’écrivent plus vite, je me suis récemment aperçue que le temps que l’on passe à aligner des mots n’était que la partie émergée d’un immense iceberg intellectuel… Même si j’avais plus de temps libre, je ne crois pas que je pourrais écrire plus de 10K mots par semaine — ou bien je le pourrais, mais ils ne vaudraient pas grand-chose.

En somme, loin de moi l’intention de vous pousser à être à tout prix plus productifs/-ves. Loin de moi aussi l’intention de vous culpabiliser parce que vous allez chercher des échanges et du réconfort sur les réseaux sociaux, via la tenue d’un blogue ou une présence en salon. Tant que vous ne tombez pas dans le piège de la promotion. Si vous avez du temps que vous ne comptez pas utiliser pour écrire (et c’est parfaitement légitime, même pour un-e écrivain-e), alors presque tout vaut mieux que de le gâcher à faire votre autopromo : passez-le avec vos ami-e-s, votre famille, trouvez-vous un autre hobby, dormez plus, mangez mieux, méditez… ou ne faites rien si cela vous chante. Ne rien faire, c’est très sous-estimé. Pourtant, je vous promets que cela vous rendra beaucoup plus heureux/-se que la « promo ».

Le problème de la promotion, c’est que ce n’est pas seulement inefficace et inutile, mais carrément nuisible, nocif — pour votre santé, et pour la société. Dans mes précédents articles, je me suis beaucoup attardée sur le rapport quasi nul entre la promotion et les ventes (ou l’argent gagné), parce que cela reflète ma propre approche du sujet. Cependant, je sais en réalité que beaucoup d’auteur-e-s ne promeuvent pas par pur appât du gain — ni même par pure volonté d’élargir numériquement leur lectorat. Mais alors, pourquoi? Je dirais par besoin de reconnaissance, par désir d’être pris-e au sérieux, d’apparaître professionnel-le.* Avoir un site Web officiel à son nom d’auteur-e. Avoir une page business sur Facebook. Voir parler de soi en tant qu’écrivain-e sur des blogues. Voilà qui donne l’impression d’exister, qui flatte, qui fait plaisir…

Et il n’y a pas de quoi se vexer ou se défendre. C’est un besoin humain et naturel, dont les auteur-e-s (et les microéditeurs/-trices) n’ont pas à avoir honte. Il faudrait au contraire l’accepter, pour arriver à vivre avec au mieux, sans le laisser nous dominer. Le danger, c’est plutôt lorsqu’on se refuse à analyser nos motivations réelles, et qu’on s’obstine à suivre des schémas erronés dans des buts fallacieux… Que vous fassiez votre autopromo pour vendre plus ou pour vous sentir plus légitime, vous allez vous planter. Puisque la promotion ne fonctionne pas et qu’elle ne mène la plupart du temps à rien du tout, la seule chose que vous aurez créée et obtenue par là, c’est votre propre échec — ou plutôt, la sensation de votre échec. Si vous criez et que personne ne vous entend, n’est-ce pas pire que si vous n’aviez rien dit du tout? Si vous n’avez aucune attente, vous ne pouvez pas être déçu-e. Or, la promotion, par définition, est l’expression d’une attente, d’un espoir — elle le matérialise et l’amplifie.

Pour moi, la promotion est comme une drogue : si elle peut vous donner un sentiment éphémère de succès, de bien-être ou de fierté (par exemple, au moment où vous mettrez votre tout nouveau site Web en ligne et l’annoncerez à toutes vos connaissances), le crash vous attend inévitablement au tournant (lorsque personne ne vous répondra, ou rien que des mots vides et faciles qui ne seront suivis d’aucun achat concret, et que le faible nombre de visites chutera dès la seconde semaine). La promotion se nourrit de votre insécurité, de vos doutes, de votre anxiété, mais, au lieu d’y apporter une quelconque solution ou même un baume, elle va à l’inverse les creuser, les accroître, remuer le couteau à l’intérieur et saupoudrer le tout de sel… Et, comme tout-e bon-ne junkie, au lieu d’avoir le courage de rompre la dépendance, vous allez probablement vous trouver des excuses et augmenter la dose : c’est parce que vous n’avez pas fait assez de promotion, qu’elle n’était pas bien faite, pas bien ciblée, qu’elle n’utilisait pas les bons moyens… (Notez au passage la tonalité culpabilisante et destructrice du raisonnement : c’est la promotion que vous excusez, et non pas vous-mêmes.) La prochaine fois, vous en ferez encore plus, vous essaierez ce nouveau site dont tout le monde parle, etc. Croyez-moi, c’est un cercle vicieux dont vous ne sortirez pas vainqueur-e… ni forcément indemne.

Si vous avez de la chance, peut-être que vous ne vous débrouillez pas trop mal : vos ventes sont satisfaisantes et les gens ne vous ignorent pas complètement. Tant mieux pour vous; cela ne signifie pas pour autant que la promotion vous a fait du bien. La promotion, ce n’est pas juste le temps qu’on y passe objectivement : c’est aussi la charge mentale, la façon dont ce souci — le souci de visibilité, de reconnaissance, de ventes, de succès qui s’incarne dans la promotion — s’invite dans notre esprit et le squatte, même en dehors des heures de bureau; la façon dont il façonne et dirige nos pensées. Je parlais plus tôt d’iceberg intellectuel pour évoquer l’écriture d’un roman; or, tout cet espace mental que l’on perd à se préoccuper de nos chiffres, de notre réputation, de ce que les autres pensent de nous et de nos livres, c’est autant de place en moins que l’on fait à la créativité, à l’imagination et à la « pensée libre » qui sont essentielles à notre écriture. On s’assèche de l’intérieur, on s’épuise, ou éteint peu à peu la flamme de laquelle, pourtant, tout est parti. L’angoisse, l’inquiétude, l’autodénigrement, l’insomnie nous rongent; et de là découlent un tas de maladies mentales comme physiques. À ce rythme, même un succès en bout de ligne n’effacera pas tout que vous aurez infligé à votre corps et à votre esprit entretemps.

Vous trouvez peut-être que je dramatise. J’aimerais le croire aussi. Mais la réalité d’aujourd’hui, c’est que même des gens qui s’estimaient solides, stables mentalement et émotionnellement, qui avaient « tout pour être heureux », ont été victimes de burnout (d’où on peut facilement glisser dans la dépression). Ce qui ne tue pas ne rend pas plus fort. J’ai fait de la dépression pendant 8 ans; c’est la pente savonneuse : une fois que t’es dedans, c’est ultra-difficile de remonter. Ne vous mettez pas hors circuit pour des années parce que vous essayez de faire une vente de plus aujourd’hui… Ça n’en vaut pas la peine. Si vous vous sentez fragile, protégez-vous — l’inverse de la promotion, qui vous expose, qui met dans des mains peu scrupuleuses les bâtons qui serviront à vous battre. Vous n’avez pas besoin de carapace — une triste façon de vivre sa vie, au demeurant — si vous vivez caché-e.

Durant ce dernier mois de novembre, j’ai terminé un manuscrit que je compte bientôt publier sous pseudonyme. Après avoir dit tant de mal de la promotion, je considère cohérent de tester personnellement ce que je prêche. C’est pourquoi j’ai décidé de ne pas le promouvoir… Je le mettrai simplement en vente et le laisserai suivre son destin. Je vous tiendrai au courant sur ce blogue des résultats de l’expérience. La seule chose que j’ai décidé de faire, c’est de constituer une petite liste de courriels pour informer les personnes intéressées de la parution de mes livres. Si vous souhaitez en faire partie, vous pouvez me le faire savoir en commentaire ici même, et je prendrai votre adresse (j’enverrai un courriel de confirmation).


* Certain-e-s affirmeront que ce besoin de donner une image pro n’est qu’un moyen (vers le succès) et non un but en soi. C’est une opinion que je ne partage pas, à partir du moment où des tas d’auteur-e-s à l’image très amateur ont beaucoup de succès, tandis qu’énormément d’auteur-e-s très « pro » n’en ont presque pas. Jusqu’à ce que vous me montriez des chiffres fiables à l’effet du contraire, je soutiens qu’il n’y a aucune corrélation, et encore moins de causalité entre la réputation sérieuse d’un-e auteur-e et son succès.