Master of Paradise : réalisme historique vs racisme

Il y a un peu plus de deux ans, j’ai eu l’occasion de lire une romance qui m’a fascinée, passionnée et dérangée tout en même temps : Master of Paradise, de Virginia Henley. J’adorerais avoir l’avis d’autres lectrices (voire lecteurs?) à son sujet; en attendant, voici le mien.

J’ai récupéré ce livre par hasard, probablement parce qu’il était proposé gratuitement ou à un prix très bas par l’auteure. Et, anecdote ironique, le début ne m’a pas plu du tout, au point que j’ai failli ne pas continuer. Ça commence par une scène de sexe rêvée, il me semble, avant d’enchaîner sur une scène où le héros, torse nu, effectue quelque activité manuelle. Il est le fils bâtard d’un noble anglais et possède toutes les qualités viriles imaginables, contrastant ainsi avec son demi-frère légitime, pleutre, faible et incapable. À ce stade, j’avais levé les yeux au ciel à chaque paragraphe, et j’étais persuadée d’avoir affaire à une mauvaise romance autoéditée, dans le style old skool le plus cliché et ridicule.

Sauf qu’ensuite… le héros, Nicholas Peacock, part pour l’Amérique, et l’histoire change complètement de direction. À partir de là, j’étais captivée, et j’ai trouvé au contraire que le roman se démarquait clairement des romances que je suis habituée à lire — tout en en respectant objectivement les codes. Ce n’est pas tant l’intrigue qui est en soi unique, que la sensation générale, l’ambiance, la texture, l’épaisseur que l’auteure parvient à donner à son récit, bien au-delà du motif romantique (qui n’est, à mon sens, pas le plus intéressant). J’ai rarement lu une romance historique que je ressentais à ce point historique… pour le meilleur et pour le pire.

Pour vous donner les grandes lignes de l’histoire, Nicholas débarque dans le sud des États-Unis avec pour seule fortune deux objets de valeur. À partir de cela, et parce qu’il a un sens des affaires extraordinaire, il va acquérir un terrain, des esclaves, et fonder une plantation fructueuse à partir de rien. Il tombe amoureux de la fille de son voisin — un autre planteur — alors qu’elle n’a que 14 ans (oui!), et l’épouse lorsqu’elle atteint ses 17 ans. Et là, la guerre civile arrive… Donc, vous avez bien compris, le héros comme l’héroïne sont des propriétaires d’esclaves et, une fois la guerre déclarée, ils se retrouvent du côté de la Confédération, évidemment.

Le malaise est clair et, en même temps, je n’ai pas pu m’empêcher d’être séduite par la façon dont l’auteure a traité ce sujet délicat, sans l’esquiver ni (trop?) le maquiller. D’un côté, Nicholas, qui vient d’Angleterre, où l’esclavagisme a déjà été aboli, ne soutient pas cette pratique en tant qu’idéologie. Il cherche à traiter ses esclaves humainement, comme il le ferait avec des employés — même s’il reconnaît la différence de statut juridique et s’y adapte aussi. De même, il n’est pas favorable à la guerre. En fait, il est pragmatique avant tout, un homme d’affaires jusqu’au bout des ongles. On peut identifier là la figure valorisée du self-made man, commune à la majorité des romances. Mais, selon ma lecture, on peut aussi y voir une forme de réalisme. Pour « parfait » que Nicholas puisse apparaître à maints égards, il n’est ni un ange ni un sauveur; tout au long du livre, il suit son intérêt égoïste plutôt qu’un principe supérieur de justice, et c’est dans ce défaut, dans cette limite qu’il devient humain… et figure historique. S’il transcende parfois l’esprit de son époque, la facilité avec laquelle il accepte le statu quo de l’esclavage le montre soumis à une mentalité qui n’est plus la nôtre (du moins, officiellement…).

C’est encore plus flagrant chez l’héroïne, qui a toujours vécu avec la réalité de l’esclavage. Elle aussi se montre plutôt bienveillante avec ses esclaves, mais pas une fois, elle ne remet en question le système. Elle ne remet pas plus en question le cadre très patriarcal dans lequel elle évolue. Et cela n’en fait pas pour autant une héroïne faible, soumise ou antipathique; cela nous offre plutôt un voyage dans une tout autre vision du monde. C’est le point fort de ce livre, et la raison pour laquelle je n’ai pas réussi à être dégoûtée ou indignée par les protagonistes. Certes, on éprouve une forme de dépaysement, de recul, voire de désaccord profond, mais tout cela ne fait que contribuer à l’impression d’une reconstitution fidèle. Et pour la lectrice de classiques que je suis, rejeter ce roman sur la base des valeurs de ses personnages reviendrait à rejeter des auteures comme Jane Austen (dans Sense and Sensibility, le colonel Brandon dit explicitement que la mort est préférable à la vie pour une femme déchue, ie qui a couché hors mariage), Charlotte Brontë (dans Jane Eyre, il est fortement suggéré que Bertha Mason est folle en raison de ses origines créoles) ou Lucy Maud Montgomery (Anne soutient les Conservateurs, et il y a plusieurs stéréotypes négatifs sur les « French », dont on n’a d’ailleurs même pas besoin de préciser que ce sont des servants, car c’est leur classe sociale, nécessairement).

Bien sûr, je ne prétends pas que Master of Paradise est historique au sens scientifique. C’est un roman centré sur deux colons et planteurs blancs, et de là découle forcément une vision partielle et biaisée de la réalité (tout comme les classiques des siècles précédents, écrits majoritairement par des hommes blancs d’une certaine classe sociale, ne nous donnent pas une perception exhaustive ni neutre de leurs époques respectives). Mais, à la rigueur, en tant que fiction, cela est clairement affiché et assumé — au contraire de nombreuses études d’histoire qui se croient objectives, alors que toute perspective comprend aussi un point de vue.

De plus, malgré le choix de ses héros, ce n’est pas non plus un roman qui tente de nous vendre une vision idyllique d’un esclavage soft, ou de dissimuler cette problématique. En dehors de la famille de l’héroïne, presque tous les personnages secondaires sont des esclaves. Celleux-ci ne sont pas des figurant-e-s, et illes dépassent même le simple rôle instrumental auprès de leurs maîtres. Quoique l’intrigue principale se déroule parmi les planteurs, les esclaves sont extrêmement présent-e-s, partout, tout le temps, avec leur réalité, leurs pratiques, leurs problèmes, leurs dilemmes, et la cruauté parfois sans borne dont illes sont les victimes. Virginia Henley ne nous laisse pas détourner le regard de ce fait social; ce n’est pas juste le résultat — la richesse des planteurs — qui est mis en valeur, mais aussi l’exploitation et l’inhumanité qui le fondent et le rendent possible. Finalement, si j’ai ressenti une forme de malaise à ma lecture, ce n’est pas uniquement parce que j’ai une conscience et une connaissance préalable de ce pan de l’histoire, mais parce que cette contradiction est présente dans le texte même, parce que l’auteure nous met face à ce malaise et ne nous permet pas de nous y dérober.

Cela tranche radicalement avec la plupart des romances historiques qui, bien qu’elles fassent l’objet de recherches méticuleuses à de nombreux sujets, prennent souvent pas mal de libertés avec l’histoire, notamment au niveau des mœurs, afin de paraître acceptables à notre sensibilité moderne (et même postmoderne…). Récemment, dans une critique sur le site Smart Bitches, Trashy Books, Wedded Bliss by Celeste Bradley, la chroniqueuse a avoué ouvertement qu’elle ne lit de l’historique qu’en tant qu’on lui présente une Régence fantasmée (la Régence étant la période du roman en question, et aussi la plus populaire en romance historique), et que tout élément susceptible de briser l’illusion n’est pas bienvenu. C’est un peu l’inverse de ce que j’ai défendu plus haut, et c’est, selon moi, problématique pour au moins une raison.

Il n’y a pas de monde parfait, même imaginaire, même fantasmé. Dans le cas de Wedded Bliss, c’est la mention d’une plantation à la Barbade qui a évoqué à la lectrice l’horreur et l’abomination; or, pourvu qu’on y songe deux secondes (ou qu’on en soit conscient-e), absolument tout, tout le temps et partout parle indirectement de l’horreur du reste du monde. La « Régence fantasmée » de la romance historique nous bassine avec des ducs, des héritiers, des domaines et des fortunes à gérer ou à refaire, et si l’on ne voit pas l’injustice fondamentale et destructrice d’un système qui allie aristocratie héréditaire et capitalisme industriel, c’est juste parce qu’on ne veut pas la voir. C’est pourquoi d’ailleurs il est si difficile d’écrire une utopie, parce que tout est potentiellement contestable dès qu’on le regarde sous un angle qui n’est ni naïf ni tronqué.

À ma connaissance, toutes les romances mainstream acceptent le statu quo du capitalisme, alors que c’est loin d’être une idéologie inoffensive et pacifique. En ce qui me concerne, si on en est à faire le procès des héros sur la base des valeurs qu’ils possèdent ou de la façon dont ils ont acquis leur richesse (pour rappel, l’empire états-unien s’est construit sur l’esclavagisme, et toute la suite n’est que conséquence de ce crime fondateur), personne, absolument personne n’est innocent. Je me demande aussi en quoi obscurcir ou effacer ce qui est déplaisant sert la moindre cause, à part justement celle de l’ignorance et de l’aveuglement.* Si la dure réalité vous empêche de rêver ou d’avoir du plaisir, je crois que vous avez choisi la mauvaise planète… C’est peut-être aussi le signe qu’il est temps de changer les choses, plutôt que de chercher une évasion toujours plus artificielle.

Maintenant, je m’interroge tout de même si ma lecture de Master of Paradise n’est pas hautement subjective, et si d’autres n’y verraient pas, malgré tout, une forme de « restauration » positive de la culture des planteurs du Sud. Je tiens à nouveau à souligner que ce roman n’est pas réaliste ou fidèle au sens statistique ou sociologique, mais vis-à-vis d’un certain imaginaire qui régnait en cette époque et en ce lieu. Les personnages sont des archétypes. En cela, il ne diffère pas fondamentalement de la majorité des romances…

Enfin, je précise aussi que la question que je soulève n’est pas du tout de savoir s’il est moral d’écrire des protagonistes à la moralité douteuse. Bien sûr que tout est possible et permis! Mais la romance est un genre particulier en ce qu’il cherche à susciter l’adhésion et la sympathie de la lectrice pour ses héros — et même une sorte d’amour fictif, typiquement, pour le héros hétérosexuel. En fait, on pourrait dire que c’est le succès de cette démarche qui détermine, en grande partie, le succès du livre. Cela ne veut pas dire non plus qu’on est censé-e applaudir chaque action des personnages (lesquels peuvent se tromper et mal se comporter, tout comme nous-mêmes et les personnes que nous aimons dans la vraie vie). Mais il faut, à tout le moins, qu’on les comprenne et qu’on parvienne à leur pardonner au cours du récit… En d’autres termes, qu’on les juge malgré tout dignes d’aimer et d’être aimés.


* À sa décharge, la chroniqueuse de Wedded Bliss ne critique pas l’existence de la plantation, autant que l’absence de tout commentaire l’accompagnant. Ce qui la dérange semble être la mention explicite de quelque chose de mauvais sans que le « mauvais » de la chose ne soit rendu explicite. Il est évident, du reste, qu’on ne peut pas taire tout ce qui est déplaisant ou négatif, sous peine de se retrouver sans la moindre histoire possible…


One Comment on “Master of Paradise : réalisme historique vs racisme”

  1. julie dit :

    article très intéressant alors je ne lis pas de romans historiques car l’histoire ça ne m’intéresse pas et je ne suis pas très romance non plus mais c’était très intéressant ce que tu as dit! alors d’accord que l’utopie est difficile à créer car elle n’existe pas! Pour les gens qui cherchent qu’à rêver, fantasmer, s’évader du monde réel je dirais qu’il y a des horreurs et des injustices même dans la fiction car la fiction reflète la réalité également! Et je suis différente de ceux et celles qui veulent rêver, fantasmer dans la fiction avec un monde un peu bisounours, moi je lis majoritairement des thrillers et polars que j’adore et je lis aussi des livres contemporains ^^je me demande si ce n’est pas une fuite de la vie réelle pour ne pas faire face aux horreurs de notre monde mais personnellement j’y fais face et je préfère justement que ça se passe dans notre monde où je vais être plus intéressée et je m’informe sur d’autres pays également dont ici on parle d’esclavagisme je n’ai pas lu de livres sur ça encore mais je m’informe sur les droits des femmes dans d’autres pays dont la cause féministe me touche tout particulièrement et ça ne me dérange pas de lire des injustices, des horreurs dont c’est pas facile à lire mais dont j’aime être bouleversé et ps: je ne suis pas hyper sensible du coup je peux lire de tout à part SFFF en livres


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