Vivre de sa plume : prévoir l’échec… et le succès

Quelques semaines après avoir mis mon roman en vente, je suis retournée pour des raisons techniques sur le backoffice de mon distributeur. Évidemment, je n’ai pas pu m’empêcher de jeter un coup d’œil au nombre de ventes. Celui-ci était plus bas qu’espéré. Inévitablement, mes pensées ont pris le tour habituel : c’est un flop; comment ai-je pu croire que, cette fois, ça allait marcher (I’m the anti-King Midas: everything I touch turns to shit); adieu, l’écriture à temps plein; pourquoi aussi ai-je tenu à faire zéro promo, etc. Pour me réconforter, j’ai relu la série Discoverability sur le blogue de Kristine Kathryn Rusch (que je vous conseille si vous voulez lire avec énormément plus de détails l’une des sources qui m’ont inspirée ma propre série Antipromotion).

C’était intéressant, mais aussi très long (c’est le seul reproche que je lui fais : d’être assez verbeuse), et j’ai fini par me ressaisir. Stop. C’est exactement pour cette raison que je m’étais interdit de regarder mes chiffres. Combien de fois ai-je déjà vécu ça? 70? Au moins — pas avec mes propres livres, mais ceux que j’ai édités. (Ce qui peut sembler moins pire, mais, dans mon cas, ça me touche plus : quand je suis éditrice, j’ai fait un pacte avec l’auteur-e, et j’ai l’impression de les trahir.) Dès que j’ai la sensation de ne pas être la hauteur, je panique, et je prends des décisions impulsives que je finis par regretter.

Cette fois, j’étais préparée. Et pourtant… même lire Kristine Kathryn Rusch, au fond, n’était pas constructif, mais une réaction épidermique. En ce moment, je suis censée essayer d’écrire un nouveau roman; ce n’est clairement pas le moment de me laisser distraire par des considérations de marketing. Le seul point positif, et celui sur lequel je comptais, c’est que les articles de Rusch eux-mêmes ont contribué à me remettre sur le droit chemin. En effet, ils m’ont remis à l’esprit deux concepts très importants : 1) que tout ce qu’on fait pour sa carrière doit passer le test WIBBOW, soit Would I Be Better Off Writing?, et 2) que construire une carrière d’écrivain-e prend très longtemps.

Je le sais pourtant pertinemment et, comme je l’ai dit, j’étais préparée. Même quand on est préparé-e, on peut faire des rechutes, mais je vous assure que ça limite quand même sérieusement l’ampleur des dégâts. Alors, en quoi consiste cette « préparation »?

Je vous ai parlé, dans mon dernier article sur le sujet, de se fixer un objectif, afin d’élaborer ensuite un plan pour l’atteindre. Cependant, ça ne suffit pas. Cet objectif reste arbitraire, et quelles sont les chances, dans la réalité, que vous tapiez en plein dans le mille? Plus qu’un objectif unique, donc, je vous recommande en réalité de prévoir plusieurs scénarios possibles, qui recouvrent idéalement toutes les situations (utilisez des fourchettes). Chaque scénario mènera à certaines conséquences, et l’idée est de vous tenir à cette feuille de route.

Cela comporte à mon sens plusieurs avantages. Certes, cette feuille de route peut être sujette à changements, si vous changez réellement d’avis (et notamment si vous acquérez de nouvelles informations qui modifient, non pas vos buts, mais les chiffres qui sont censés y correspondre). Mais cette feuille de route représente votre vision à long terme, votre vraie vision. Elle vous évitera de prendre les mauvaises décisions sous le coup d’une émotion — positive comme négative, d’ailleurs. En se focalisant sur un objectif modeste, on peut également être pris au dépourvu si la réalité le dépasse et faire, dans ce cas aussi, des choix qu’on pourrait regretter (exemples : flamber d’un coup tout l’argent gagné, signer un contrat avec un éditeur, etc.).

Ensuite, en représentant tous les cas de figure, elle s’éloigne des notions dramatiques de succès et d’échec — et, surtout, du trou noir et de l’impensable qui caractérisent souvent l’échec — en lui substituant un simple dégradé de situations plus ou moins souhaitables. En prévoyant, en planifiant même « l’échec », on le dédramatise, on désamorce sa force destructive. On a accepté comme une règle du jeu qu’il était possible que notre livre fasse des ventes pitoyables. Si c’est ce qui nous attend, alors on est prêt-e à passer à l’étape suivante : que faire? Et ça tombe bien : ça aussi, on l’a déjà prévu. On ne perd pas de temps à broyer du noir ou à chercher des solutions illusoires; on continue d’avancer.

Enfin, ça permet de se détacher de ces préoccupations au jour le jour. Ce qui adviendra adviendra, on n’y peut plus rien. Et on assumera les conséquences, telles qu’on les a décidées… J’insiste d’ailleurs sur la nécessité de prévoir ces conséquences de façon suffisamment claire et détaillée. Visualiser l’échec ne suffit pas; ça risque simplement de vous plomber et de vous rendre pessimiste. Ce qui va vous aider, c’est de pouvoir penser : oui, ça craint, mais j’ai un plan. Une issue, une solution. Je sais ce que je dois faire.

À titre d’exemple, je mentionnais dans mon dernier article le seuil que représente pour moi le salaire horaire minimum. Si je ne parviens pas à atteindre ce seuil, j’ai prévu d’abandonner l’écriture à temps plein et de chercher un « vrai » travail (probablement à temps partiel et/ou à durée limitée, cependant). À première vue, cela ressemble à un échec. Et c’est vrai que c’est ce que je me souhaite le moins… le pire qui puisse arriver. Mais ce « pire » n’est pas une punition; c’est même une façon pour moi de sauvegarder les conditions dans lesquelles je peux créer. Certes, si je travaille à côté, j’écrirai fatalement beaucoup moins, et probablement pas du tout pendant une période. Sauf que, si écrire ne me rapporte rien, je sais d’expérience que je préfère encore ça, et conserver mon envie et ma liberté d’écrire*, que de me retrouver prise au piège dans un « travail » qui en a tous les inconvénients (obligation de le prioriser sur toute autre activité, perfectionnisme, recherche de rentabilité, etc.) et aucun des avantages (la possibilité d’en vivre, d’être prise au sérieux), comme j’ai pu le subir avec ma maison d’édition.

Au-delà, j’ai fixé d’autres seuils qui vont déterminer ma stratégie de publication. J’écris presque uniquement des séries et, selon le succès du premier livre, j’ai prévu de suspendre (temporairement) la série, ou à l’inverse de lui accorder une priorité « basse » ou « élevée » (comme j’écris aussi dans plusieurs genres, la première correspond à une priorité dans un genre donné, et la seconde à une priorité tous genres confondus). Pour moi, c’est le schéma parfait qui allie considérations marketing et considérations purement subjectives et humaines.

En effet, il me semble, d’une part, logique de ne pas s’obstiner dans une voie qui ne fonctionne pas, comme il est logique de fidéliser un lectorat conséquent en publiant le prochain tome de la série aussi rapidement que possible. Mais, d’autre part, je me connais également assez pour savoir que ma motivation croît et décroît en fonction de l’écho que rencontrent (ou pas) mes écrits. En d’autres termes, au lieu de lutter contre ma démotivation, j’ai choisi de l’accueillir à bras ouverts dans un plan qui la justifie rationnellement.

Pour ce qui est de l’application, vous vous demandez sûrement comment je calcule si j’ai atteint ou non un seuil, étant donné que les ventes d’un livre ont tendance à s’échelonner sur des années. Eh bien, tout simplement, je considère ce « problème » comme le correctif idéal à une vision qui, autrement, serait trop froide, trop implacable. N’oubliez pas que ce plan est là pour vous aider et vous apaiser, et jamais pour vous forcer la main, vous stresser ou vous menacer. Avoir un plan qui se base sur le revenu supposément total d’un livre me sert entre autres à me rappeler d’être patiente, que rien ne sert de courir, et qu’aucune conclusion ne peut être tirée de quelques semaines, ni même quelques mois de vente.

Se bâtir une carrière d’écrivain-e, dans la plupart des cas, est un looooong processus. Il faut laisser le temps à nos œuvres de trouver leur public, à nos stratégies de se développer et de faire effet. Tout ce que vous faites actuellement ne devrait avoir un impact que sur ce que vous ferez l’année prochaine, voire plus tard encore… À ce moment-là uniquement, vous aurez le recul nécessaire pour juger votre travail et reconnaître ce qui vaut la peine d’être changé (ou pas).

Enfin, ce flou intentionnel me sert aussi à garder le contrôle dont j’ai besoin pour créer (parce qu’au fond, j’ai beau m’amuser à planifier ceci et cela, je suis le genre de personne qui n’en fait qu’à sa tête; je finis toujours par changer d’avis et improviser). Finalement, les conséquences de tel ou tel scénario ne sont que des indications, des directions. C’est toujours à moi qu’il revient d’arrêter arbitrairement le compteur des ventes et, donc, de décider à quel scénario mon projet semble correspondre. En fait, le plus important n’est pas ce qu’on va faire concrètement (enchaîner avec l’écriture du tome suivant, ou bien écrire un autre roman à la place?), mais bien qu’on ait quelque chose à faire et qu’on s’y mette à fond, sans être parasité-e par les doutes, les réserves et les appréhensions.

Sinon, si ça vous intéresse, j’ai aussi un seuil ultime qui symbolise le fait que mon œuvre est rentabilisée et que je refuse de toucher davantage d’argent sur son compte. C’est ma façon de refuser le capitalisme et de signifier qu’il n’y a, pour moi, aucune différence entre un-e artiste qui touche des millions grâce à son œuvre, et un PDG qui touche des millions grâce à sa multinationale. J’ai toujours trouvé immensément hypocrite de tenir un discours attaquant les soi-disant « 1 % » (discours, qui, du reste, se base sur une fausse analyse du capitalisme**), sans s’en prendre au même titre au 1 % d’artistes qui jouissent exactement du même système.


* J’ai déjà écrit au sujet des 20 ans que j’ai passés à vouloir écrire sans y parvenir. Si je dois traverser un autre désert de ce genre, je serai un peu déçue, mais je sais que je peux y survivre et que ce n’est qu’une question de temps avant que j’essaie à nouveau. Je vois ça un peu comme un jeu de serpents et échelles : parfois, on se pogne un serpent, mais rien ne peut nous ramener à la case départ ni nous empêcher de continuer à avancer.

** Oui, j’ai l’intention d’écrire à ce sujet aussi. Je ne sais pas quand, parce que, comme vous vous en doutez, ça va me demander pas mal de temps et de matière grise. Mais c’est effectivement une question hyper passionnante…


Les conseils d’écriture ont-il une utilité?

Cette année, j’ai décidé de me lancer dans un nouveau projet : les ateliers en ligne. Mon but? Partager mes connaissances et permettre à toute personne qui le souhaite d’écrire et de publier un roman — car je suis convaincue que c’est plus facile qu’on ne le croit, pourvu qu’on aborde l’entreprise avec méthode.

Je suis actuellement en train de rédiger les ressources hebdomadaires pour le premier atelier, Préparer l’écriture d’un roman (les inscriptions sont ouvertes jusqu’au 28 février!), et, forcément, je me heurte à la difficulté de partager quelque chose qui soit pertinent et utile à tous les types d’écrivain-e-s. C’est particulièrement évident dans la partie qui traite de la préparation du roman lui-même, puisque toutes les démarches sont possibles, de l’absence totale de préparation à la planification détaillée de l’intrigue, de l’univers et des personnages. J’en suis venue à réfléchir à la raison d’être des conseils ou méthodes d’écriture tout court, et cette réflexion ayant vite dépassé le cadre de l’atelier, j’ai préféré la mener ici.

En tant qu’écrivaine naturellement contrariante, j’ai tendance à prendre les soi-disant conseils d’autres auteur-e-s avec beaucoup de recul, voire de méfiance. Généralement, je ne les trouve pas tant mauvais que partiels. Tout conseil sous-entend un angle, une perspective et un contexte; or, trop souvent, ces derniers sont passés sous silence. De là découlent des recommandations qui ressemblent à des généralités ou des absolus, alors qu’il faudrait les envisager comme des correctifs s’appliquant à des situations bien spécifiques.

Pour reprendre l’exemple de la préparation, il me paraîtrait naturel de donner des conseils complètement différents, voire opposés, selon que l’écrivaine à laquelle je m’adresse n’aime pas les plans et n’arrive jamais à s’y tenir, ou au contraire qu’elle y passe énormément de temps et peine à se lancer dans l’écriture tant que subsiste la moindre incertitude. De plus, on peut se demander s’il est même judicieux de songer à conseiller l’une ou l’autre. Pourquoi ne pas les laisser faire comme elles le sentent, comme elles l’entendent? Après tout, chaque personne trouve sa propre voie vers l’écriture, et il n’y a pas vraiment de façon de faire meilleure qu’une autre — juste la façon qui vous convient le mieux.

Est-ce à dire que tout conseil d’écriture est vain et déplacé? Comment, alors, justifier que tant d’écrivain-e-s continuent à en prodiguer et, surtout, que nous continuions à les lire (quitte à les critiquer ensuite)? N’est-ce qu’une perte de temps, une sorte de masturbation intellectuelle, chacun-e y allant de sa petite contribution égotiste pour se sentir exister?

C’est peut-être là la dérive qu’il faut prévenir, mais je ne crois pas pour autant qu’il s’agisse d’une fatalité. Pas si l’on définit clairement le public ciblé, le but poursuivi, et les limites de ce qu’on propose. Ainsi, je n’oserais pas expliquer à un auteur chevronné comment faire le plan de son roman; cependant, mon atelier s’adresse explicitement à des écrivain-e-s en herbe ou en questionnement : 1) des personnes qui n’ont jamais fait cela avant, 2) des personnes ayant une expérience d’écriture limitée et peu satisfaisante, à la recherche de nouvelles techniques pour élargir leur horizon ou affiner leur méthode, 3) des écrivain-e-s qui ont eu par le passé une méthode satisfaisante, mais qui, après une longue pause ou un changement dans leur vie, ont besoin d’un coup de pouce pour se remettre en selle.

Pour ce qui est du but, j’entends par là la définition concrète de la réussite dans l’expression « ce qui vous réussit ». Une approche qui vous « convient » est-elle une approche qui vous permet simplement de terminer un roman? Ou bien une approche qui vous permet d’écrire un bon roman, que vous vous sentirez à l’aise de publier ou de soumettre à des éditeurs? Ou encore une approche qui fait de l’écriture une activité aussi plaisante et divertissante que possible, sans considération du résultat?

Dans mon cas, les buts visés sont ceux affichés pour l’atelier au complet : 1) maximiser vos chances de terminer votre manuscrit, 2) travailler de façon efficace, gagner du temps, et 3) pouvoir prévoir les différentes étapes et dates importantes de votre projet. Ni plus ni moins, et c’est déjà pas mal. Si votre but est d’écrire le roman de science-fiction le plus complexe du millénaire, ou encore d’expérimenter un roman en écriture automatique, ma théorie du plan minimum risque de ne pas vous servir… je l’accepte et je l’assume!

Du reste, pour moi, les conseils d’écriture sont des outils, des inspirations, des prétextes, et aucun cas des règles à respecter religieusement. Cela signifie que vous pouvez prendre et laisser ce qui vous chante, et utiliser mes idées absolument comme il vous plaira — y compris à l’envers, si c’est ce qui vous parle! Les conseils ne sont que des points de départ, des perches tendues; à vous ensuite d’improviser à votre sauce. Ils sont donc utiles, même quand on ne les suit pas…

En 2016, alors que je peinais à me remettre à écrire après une pause d’un an et demie, j’ai décidé d’employer les grands moyens : me lancer dans un tout nouveau projet, et le développer grâce à la méthode dite du flocon — alors que je suis plutôt « jardinière »! Sans surprise, je n’ai suivi que les toutes premières étapes avant de me lasser, mais l’important n’était pas là; ces seules premières étapes m’ont suffi à transformer « rien » (ou, disons, un simple genre, du YA SFFF) en une perception mentale claire d’une intrigue, d’un univers et de personnages que j’avais hâte de commencer à écrire. Parfois, quand on est bloqué, c’est en allant contre nos habitudes, en dépassant notre zone de confort que l’on réussit à sortir de l’ornière…

Enfin, si tous les conseils ne sont pas utiles à tout le monde, les principes qui les sous-tendent, eux, ont déjà une portée plus générale. Plutôt que de rester fixé-e sur la méthode telle qu’elle est présentée, mieux vaut donc chercher la théorie qui se cache derrière ou, de manière plus concrète, le twist qui marchera pour vous. Cela n’est pas toujours facile ni immédiat, mais garder cette possibilité à l’esprit permet de ne pas rejeter trop vite un conseil de prime abord inadapté.

Quand j’ai découvert la méthode 2K to 10K de Rachel Aaron (dont je compte vous reparler dans l’atelier #2, celui du mois d’avril), j’ai d’abord essayé de l’appliquer à la lettre. Ça n’a absolument rien donné; j’étais très déçue. Jusqu’à ce que, l’idée générale trottant dans ma tête tout ce temps, je tente une version légèrement modifiée… Depuis, je ne peux plus m’en passer! Ma vitesse d’écriture a effectivement été multipliée par deux.

En résumé, voilà pourquoi, malgré ma propension à contredire et à polémiquer, je demeure ouverte à tous les conseils d’écriture, et je m’en abreuve même dès qu’une difficulté pointe le bout de son nez! Quitte à ne rien retenir des opinions des autres, ça m’aide toujours à « brainstormer », donc à avancer. Et, si vous êtes intéressé-e par mon atelier, sachez qu’en dépit de quelques principes généraux, je compte tout de même m’arranger pour y mentionner plusieurs méthodes et insister sur la diversité des préférences.