Comment j’ai découvert Rock&Folk et le punk

J’ai raconté dans un précédent article comment je suis devenue fan de Linkin Park. C’était la première fois que ça m’arrivait en musique, cette envie soudaine de vouloir tout savoir, tout collectionner au sujet de quelqu’un, ou d’un groupe. En m’y intéressant, et par le biais de leur forum officiel, je me suis aperçue qu’il existait tout un univers musical que j’ignorais, car trop métal ou trop indie pour les radios mainstream qu’on pouvait capter de chez moi.

À la médiathèque de ma ville, ils étaient abonnés au magazine Rock&Folk. Vu que les radios ne pouvaient pas satisfaire ma nouvelle curiosité, peut-être que cette revue le pourrait… Et, en cherchant parmi leurs anciens numéros, je suis effectivement tombée sur un dossier consacré au « nu metal », courant auquel Linkin Park était alors associé. Or, si l’article présentait bel et bien le mouvement et ses principaux représentants, le ton était, disons… plutôt du genre critique, voire dédaigneux. La conclusion, c’était qu’à l’image de leur nom orthographié en mode pseudo-kool (« nu » au lieu de « new »), le nu metal était un truc de djeuns qui ne connaissaient ou ne comprenaient pas le vrai rock, de faux rebelles qui avaient troqué l’authentique esprit rock contre un son bien trop lisse et calibré.*

Ma première réaction, bien sûr, fut d’être vexée. Non, mais ils se prennent pour qui, ces vieux cons? (Rock&Folk est totalement un truc de vieux con. Même quand je suis devenue accro à ce magazine, ça me faisait toujours marrer de lire le courrier des lecteurs, avec l’inévitable « J’ai cinquante balais, et de mon temps, le rock, c’était comme ci et comme ça… ») Moi, je trouvais que Linkin Park étaient bons, et à quel titre ces journalistes se croyaient-ils légitimes de pisser sur les goûts des autres?

Ça me faisait chier, et j’ai mis quelques semaines avant d’oser m’approcher à nouveau de Rock&Folk. Parce qu’au fond de moi, sous l’injure, j’étais tout de même intriguée. Mis à part le fait qu’ils avaient craché sur un groupe que j’aimais, j’avais eu la drôle de sensation de me reconnaître dans leurs propos, de regarder dans un miroir. Certes, ils étaient des snobs musicaux, mais, à l’époque, j’étais moi-même une snob littéraire. Pisser sur les goûts des autres, je l’avais fait plus qu’à mon tour.

La deuxième chose, c’est qu’en dehors du jugement subjectif, ils n’avaient pas tort. Linkin Park, pour ne citer qu’eux, n’étaient pas des rebelles; ils n’ont même jamais fait semblant de l’être. Ils ont au contraire toujours eu un aspect très « bon garçon », « œuvrons pour le bien, mais sans déranger personne »; ils étaient humbles et professionnels, très loin de l’image stéréotypée de la rockstar — et, du reste, beaucoup de gens les admiraient précisément pour ça. Il y a de la colère dans leurs paroles, dans leurs chansons, mais c’est une colère intime, un mal-être individuel. Il n’est jamais question de foutre le feu à la société ou à l’establishment

Or, justement, cet esprit du rock vers lequel Rock&Folk pointait par contraste, moi, m’attirait, me séduisait terriblement. J’étais déjà anticapitaliste, et j’avais l’intuition qu’il y avait plus à faire pour changer les choses que de continuer à mettre son cash dans la machine (à travers l’achat de CD, de billets de concert, de merch) juste pour pouvoir écouter des chansons dépressives tout-e seul-e dans le noir. Et c’est comme ça que je suis revenue vers Rock&Folk et me suis peu à peu éloignée de Linkin Park — d’autant qu’avec Meteora, leur second album, ils ont plutôt choisi de pousser vers la perfection technologique, éliminant presque entièrement ce qu’il y avait encore de cru et de brut dans Hybrid Theory.

J’ai donc passé mes années de première et de terminale (dernières années du secondaire en France) à lire entièrement tous les numéros de Rock&Folk entreposés à la médiathèque, et même à les relire, encore et encore. Il faut dire qu’à cette époque-là, je n’avais guère d’ami-e-s et je me disputais beaucoup avec mes parents. Dès que je n’étais pas en cours, j’ai donc pris l’habitude de zoner dehors, toute seule. Je ne disais jamais où j’allais ni quand je rentrais — le plus tard possible, en général. Il m’arrivait de me rendre jusqu’à la limite de la ville, là où passait l’autoroute; je l’ai traversée à pied des tas de fois, en me disant toujours que si je me faisais frapper, ce serait une bénédiction (enfin, pour les autres; moi, je n’en avais plus rien à foutre…).

Et, sinon, j’allais à la médiathèque, en plein dans le quartier gitan, et j’y passais des heures à lire Rock&Folk. Aujourd’hui, je réalise que Rock&Folk a un parti pris punk — en tout cas, c’est la tendance qui domine, malgré un certain effort de diversité, et c’est pourquoi je l’ai chopé, moi aussi, par contamination. Par « parti pris punk », je veux dire que, pour eux (pour moi?), le punk symbolise l’esprit rock condensé à l’extrême — son essence, en quelque sorte, sa forme la plus pure. C’est d’ailleurs pour ça que le punk est un tel désastre, musicalement parlant : parce qu’à ce stade, c’est davantage un concept, un message, qu’une performance artistique. (On pourrait dire la même chose de certaines « œuvres » modernes en arts visuels; qu’à trop donner dans le concept, on a perdu toute la technique qui est pourtant une composante essentielle de l’art.)

Le mot « punk », pour celleux qui ne le sauraient pas, est apparu pour la première fois dans un journal pour qualifier la musique du groupe américain the Ramones. À la base, « punk » est un terme péjoratif, qui a ensuite été récupéré et revendiqué par ce nouveau genre. Les Ramones ont commencé à jouer dans les années 70. C’étaient des mecs en t-shirt et jeans troués, et c’est de là qu’est partie toute l’esthétique crado et déglinguée qui ne faisait pas du tout partie du rock avant. C’étaient aussi des musiciens tellement mauvais qu’ils étaient incapables de jouer les chansons des autres, et c’est ce qui les a forcés à composer les leurs. (Sérieusement! Et vous comprenez maintenant comment le punk est lié à la culture DIY, même à un niveau complètement « infrapolitique ».)

Évidemment, le punk, et le pourquoi du look et du son merdiques, décalés, sans culture, c’est un truc de pauvres, de classes populaires. Pas d’argent pour bien s’habiller, pour acheter du bon équipement; jamais appris la musique. Même quand on ne fait pas de politique en tant que telle, c’est toujours un peu un acte politique de se faire voir, de se faire entendre, et non pas tel-le-s qu’on nous dit qu’on devrait être, mais tel-le-s qu’on est, quand on est oublié-e-s du système. Comme une grosse verrue purulente que le discours officiel voudrait cacher.

Et c’est ça, au fond, le punk. Je ne me rappelle plus le slogan textuellement, mais ça dit en gros : « on est moches, cons, pas doués, et on vous emmerde! » Et là, mon cœur a battu deux fois. C’est moi, ai-je pensé. Je n’avais jamais imaginé qu’il puisse y avoir d’autres monde qui se sentait comme moi à ce point, et soudain, je découvrais que si, ça existait depuis les années 70 et ça s’appelait le punk. Ma famille, quoi.

Vous vous demandez peut-être à cet instant comment on peut penser cela, qu’on est soi-même de la sous-merde, et être « snob » tout en même temps. Il y aurait plusieurs façons d’aborder ce paradoxe; je me contenterai ici de vous offrir une réponse partielle : à savoir que je ne suis pas une snob de la technique, et que je ne l’ai jamais été. Je n’ai aucun respect pour la forme, et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’adore Gombrowicz et sa tirade Contre les poètes (qu’il faudrait un jour que je retraduise, parce que la version française qui circule sur le Web est en fait un peu tronquée). Je suis une snob du cœur, ou des tripes, si vous préférez.

J’exige absolument que toute œuvre d’art contienne au moins quelque chose de vrai, de viscéral, de vital. Dans les milieux d’auteur-e-s, on parle toujours beaucoup des histoires, que ce qui est important, c’est l’histoire, que c’est l’histoire que les lecteur-ices veulent, etc. Moi, je vous le dis tout net : je me fous royalement de l’histoire. L’histoire n’est qu’un prétexte pour formuler une vérité qu’un autre type de discours échouerait à exprimer. C’est là pour moi le seul sens de la littérature.

Sinon, je pourrais aussi l’expliquer par un autre paradoxe, qui est que j’ai été éduquée au punk à travers un magazine, c’est-à-dire un texte et des images. Quand j’ai déménagé en région parisienne, à 17 ans, et que j’ai pu emprunter des CD à la discothèque de ma nouvelle ville, j’ai enfin écouté les Ramones. J’étais atterrée, tellement c’était mauvais. Je suis aussi allée un peu plus loin dans ma connaissance du Clash, et même si ça laisse bien mieux écouter, ils ne sont jamais approchés non plus de mes groupes préférés. (Ma Sainte Trinité, ce sont les 3 L : Led Zeppelin, Leonard Cohen, the Libertines — j’ai d’ailleurs découvert ces derniers dans Rock&Folk, où ils s’identifiaient, non sans une certaine autodérision, comme un groupe « punk dandy minimaliste ».)

Donc, en fin de compte, l’ironie de cette histoire, c’est que je n’aime même pas le punk en tant que musique. Cependant, je reste attachée à son concept… et c’est peut-être pour ça qu’il n’y a jamais vraiment eu d’autre choix pour moi que l’autoédition, que je ne pouvais en somme qu’écrire de la « sublittérature », et même la plus vile et la plus mal aimée de toutes, la littérature sentimentale. Il m’arrive d’avoir des bugs, des instants d’égarement où je me prends à rêver d’être acceptée par les gatekeepers, mais, toujours, j’en reviens et je me rappelle : conne, moche, pas douée — et comme je vous emmerde!


* Il y a toujours eu un côté « geek » chez Linkin Park — il n’y a qu’à écouter comment Mike parle de Pro Tools en 2002 et des trucs qu’il s’amuse à faire avec le son sur l’ordi! Et, avec le recul, je me rends compte qu’une partie de leur attrait s’est joué là, précisément parce qu’ils ont su entrer en résonance avec cette nouvelle génération qui grandissait avec Internet et les nouvelles technologies, parce qu’ils ont su être présents sur le Web, depuis le tout début.


Chroniques de l’indésphère : Le Déni du Maître-sève

Il y a un an, quand j’ai ressuscité ce blogue, j’ai dit que je n’écrirais pas de chroniques. Or, cette année, j’ai pris la résolution d’acheter au moins un livre autoédité francophone par mois… et il me semble que la tentative de promotion et de soutien n’irait pas jusqu’au bout, si je ne vous infligeais pas également des retours de lecture. D’autant que je m’aperçois qu’il y aurait beaucoup de choses à dire!

Les règles du jeu sont les suivantes :

Le critique qui n’a rien produit est un lâche. C’est comme un abbé qui courtise la femme d’un laïque : celui-ci ne peut lui rendre la pareille.

— Théophile Gautier, Préface du Capitaine Fracasse, 1863

Ça veut dire que, si vous me trouvez trop méchante, vous avez toujours la possibilité d’acheter mes livres, de les lire et d’en parler sur votre blogue à vous. 😉

On commence avec ma lecture de janvier, Le Déni du Maître-sève, de Stéphane Arnier.

Mon impression globale, au sortir de ma lecture : c’est un roman de fantasy bien écrit, agréable à lire, et l’ebook est de bonne qualité. Malgré quelques coquilles qui demeurent (on emploie toujours l’indicatif après « après que »!), on sent qu’un travail de correction a été fait.

Et pourtant… ce roman a un défaut. C’est un défaut que je retrouve dans la majorité des livres que je n’adore pas, et dans bien trop de livres autoédités. Et ce défaut, chers et chères auteur-e-s, est la raison pour laquelle — à mon humble avis —, malgré des commentaires élogieux sur la qualité de votre prose et l’originalité de votre récit, vos ventes ne décollent pas. Ce défaut est l’obstacle à un bouche à oreille authentique, seul à même de vous garantir le succès. Ce défaut, c’est de ne pas réussir à susciter l’investissement émotionnel de la lectrice.

En effet, Le Déni du Maître-sève a beau se lire très facilement, à chaque fois que j’ai été obligée d’interrompre ma lecture, je n’ai ensuite éprouvé aucun désir particulier de m’y remettre. J’étais vaguement curieuse de la suite, mais à un niveau purement intellectuel. Je n’avais rien investi de moi dans le sort des divers personnages, qui m’était au fond à peu près égal. Et quand le dénouement est arrivé, je n’ai rien ressenti. Je ne me suis dit ni « ouf! » ni « oh non! »; j’ai simplement pris acte, dans une parfaite indifférence, du choix qu’avait fait l’auteur.

L’investissement émotionnel repose sur une oscillation entre espoir et crainte : il s’agit de donner au lecteur quelque chose à espérer et quelque chose à craindre, puis de le trimballer sans merci entre les deux. Or, dans Le Déni du Maître-sève, la crainte prend toute la place. En fait, elle est téléphonée par le titre lui-même; c’est dire! Pourtant, c’est dans l’espoir seul que la lectrice peut réellement s’investir (en pratique, la crainte se limite souvent à la non-réalisation de l’espoir; sinon, son rôle principal est d’amplifier les enjeux). On peut craindre quelque chose d’une manière détachée; mais, quand on espère, c’est forcément que cela nous touche.

Bien sûr, si on analyse l’intrigue objectivement, il y aurait des choses à espérer; mais ce n’est pas à nous de faire ce travail. C’est à l’auteur, et il ne le fait pas. Comment crée-t-on et nourrit-on l’espoir d’un lecteur? On le lui suggère, déjà, mais ensuite, on pousse dans ce sens, on lui montre et on lui fait croire que c’est possible, là, tout près, juste à portée de main. Il ne faut pas avoir peur de s’approcher trop près du but, au contraire! Personne ne peut espérer quelque chose d’impossible, et plus c’est improbable, plus l’espoir diminue, lui aussi.

Il y a toujours deux volets dans l’espoir : il y a ce qu’on espère, et pourquoi (ça s’appelle aussi « l’enjeu »). L’auteur doit travailler ces deux volets. Dans Le Déni du Maître-Sève, par exemple, j’aurais bien voulu que le Maître-sève sorte de son déni. Mais, d’une, l’auteur ne nous laisse pas espérer un seul instant que cela sera possible (pas avant qu’il ne soit trop tard, du moins); au contraire, il nous martèle à chaque opportunité que c’est ainsi et pas autrement. Et, de deux, on ne réalise l’ampleur de l’enjeu qu’au moment du dénouement (en tout cas, moi, je ne l’avais pas vu venir avant). C’est-à-dire qu’en dehors de l’agacement que peut produire l’entêtement du héros, on finit par ne plus s’en soucier, par le laisser à son déni — après tout, si ce déni lui revenait dans la gueule, il l’aurait bien mérité.

Même un antagoniste bien écrit a toujours une part de lumière. Je n’ai vu aucune lumière dans ce héros, en dehors de sa position sociale, qu’on est censé-e prendre pour argent comptant, mais qui n’est soutenue par aucune de ses actions. D’où tire-t-il son autorité? Comment diable a-t-il pu arriver jusqu’à ce poste, avec un jugement aussi défaillant et un tel manque de vrai courage?* Le plus étonnant reste la décision qu’il prend post-dénouement, qui nous est présentée avec ambiguïté comme une sorte de rédemption, et qui a scellé le mépris que j’hésitais encore à éprouver pour lui. (Mais cela est peut-être personnel; je serais ravie d’en débattre avec d’autres lecteurices.)

Voilà pour l’intrigue et les personnages. Parlons maintenant de l’univers. L’univers de Stéphane Arnier est, de prime abord, assez original : les personnages principaux appartiennent au peuple des Alkayas, une race ou espèce qu’on imagine humanoïde, mais qui entretient un rapport bien particulier aux arbres. En effet, ils naissent non pas du ventre de leur mère, mais d’un « bourgeon » de leur abre-mère, Alkü. Ils n’ont pas de cœur, mais une graine; et, à leur mort, du lieu où ils ont été enterrés pousse un arbre, au sein d’une forêt d’arbres-ancêtres. Plutôt joli et bucolique, comme image, non?

Sauf que l’idylle, en ce qui me concerne, a rapidement viré au cauchemar. Plus j’avançais dans ma lecture, et plus la façade de symbiose avec la nature se désagrégeait, pour révéler une métaphore proprement dystopique de la façon dont notre civilisation occidentale moderne s’est, au contraire, coupée de la nature. Déjà, le premier aspect frappant, c’est que les Alkayas ne possèdent pas leur propre reproduction, puisque celle-ci est assurée par une entité extérieure, l’arbre-mère. Or, le droit de se reproduire est, selon moi, un droit fondamental; ce n’est pas par hasard que la stérilisation forcée est désormais reconnue comme une violation du droit, et rattachée à l’histoire de génocides.

Sans aller jusque-là, le cas des Alkayas m’inspire plutôt un parallèle avec notre infertilité croissante, et notre recours de plus en plus fréquent, pour procréer, à une entité extérieure, la médecine. Cette externalisation de la reproduction n’est pas anodine, puisqu’elle permet le contrôle effectif de notre reproduction par une bureaucratie qui se charge de décider pour nous qui, quand, où et comment. C’est précisément le cas dans Le Déni du Maître-sève, et ce d’autant plus que l’arbre-mère ne serait pas en mesure de satisfaire tous les désirs d’enfants; les aspirants parents doivent donc s’inscrire sur une liste d’attente et, souvent, se contenter d’un seul rejeton.

À ce sujet, je m’interroge sur ce qui m’est apparu comme une incohérence : si le rythme et le nombre de naissances sont entièrement sous le contrôle d’Alkü, comment est-il seulement possible que les Alakayas soient en surpopulation? Soi-disant, il n’y aurait pas assez de « bassins » sur Alkü pour enfanter tous les bébés désirés; or, puisque n bébés sont désirés par 2n parents, et que 2n parents ont eux-mêmes été enfantés par Alkü… Vous voyez où le serpent se mord la queue. C’est d’autant plus inexplicable que l’arbre semble bien se porter, par rapport à un passé plus lointain (précédant la génération des parents actuels) où des attaques de pucerons avaient fait chuter la natalité.

Pour revenir à l’aspect autoritaire et oligarchique de cette bureaucratie des naissances, j’en appelle à une scène où des gens issus du peuple viennent manifester leur colère au pied de l’arbre-mère. Bien sûr, le Maître-sève et ses collègues les en chassent bien vite, tout en s’indignant qu’il n’y a plus rien de sacré. Ah oui, car l’arbre-mère n’est pas non plus cette propriété collective et autogérée, ce communs du peuple alkaya (alors qu’il semblerait naturel, et même nécessaire qu’il le soit!). Le peuple vulgaire n’y a pas accès, sauf autorisation spécifique; seuls les « sèvetiers », autrement dit les experts, ont le privilège de s’occuper d’Alkü et de ses secrets.

À ce propos, l’équivalence entre Alkü et la médecine moderne ne s’arrête pas à leur exteriorité. Alkü étant un arbre, l’incarnation de la nature même, on pourrait croire qu’il est capable de s’occuper de lui-même et de mener à bien les naissances sans aucune aide, comme toute la nature le fait. Mais non! De la même façon qu’on fait croire aux femmes qu’elles ne sont pas capables d’enfanter toutes seules, qu’elles doivent être suivies par un médecin par défaut (je précise, parce qu’il y a évidemment des cas où c’est recommandé, mais je parle ici de la pratique quasi-systématique), qu’elles doivent accoucher dans un hôpital, Alkü est constamment surveillé par des professionnels de la naissance, lesquels s’imaginent que leur présence est requise à chaque éclosion.

Enfin, il y a les conséquences anthropologiques. J’ai été très déçue de voir que, dans un univers où tout le processus de reproduction est mis sur la tête, la société demeurait à l’image exacte de la nôtre, patriarcat et cellule familiale parents-enfants. En effet, s’il est vrai que la fécondation d’un bassin nécessite un couple mâle-femelle, le fait que leur contribution s’arrête là rend à mon avis complètement obsolète l’idée même de père et de mère. Chez les Alkayas, il y a une saison de la cueillette, pendant laquelle tous les enfants naissent plus ou moins en même temps. Qu’est-ce qui empêche donc tous les adultes d’accueillir d’un coup tous les enfants et de participer à leur éducation en tant que communauté? (Comme, du reste, cela se fait depuis longtemps, à divers degrés, dans nombre de sociétés humaines.)

On pourrait, à la rigueur, avoir une certaine notion de qui sont ses géniteurs, et peut-être un rapport privilégié avec eux. Mais la simple contribution de sperme ou d’ovule ou de je ne sais quoi ne saurait suffire à justifier des liens de parentalité tels qu’on les connaît… Je ne peux donc m’empêcher de lire entre les lignes une vision purement masculine de l’enfantement, où l’espace-temps entre le don de sperme et l’accouchement est une sorte de zone mystique et mystérieuse qui ne nous mobiliserait qu’en esprit, et où l’on devient effectivement parent par le simple geste de recevoir l’enfant qui naît. Mais s’est-on interrogé si ce modèle de parentalité, qui est en fait celui de la paternité, avait un sens en dehors du modèle de maternité auquel il se rattache?

Enfin, notre état de mammifère est, selon moi, la pierre angulaire du patriarcat. C’est parce que la femme doit porter l’enfant dans son ventre et le nourrir après sa naissance que diverses formes de domination masculine ont pu s’imposer. Si ce fait de nature saute, alors qu’est-ce qui motive encore que le père et la mère ait des rôles parentaux différenciés (comme on le voit dans la famille du Maître-sève), qu’il existe des femmes au foyer (comme la femme de Ramure), que les épouses prennent le nom de leur mari et les enfants, le nom de leur père? Pour ce dernier point, je le présume en partie, parce que les couples et familles sont systématiquement appelés par un nom unique, et il me semble que si c’était celui de la mère que l’époux avait aussi adopté, on aurait eu le plaisir d’en être informé-e au-delà de tout doute.

Et, forcément, je me suis posé la question de la nourriture. Pour assurer la survie des nouveau-nés, chaque espèce doit leur procurer de quoi se sustenter immédiatement après la naissance (et/ou la capacité physique de chercher et de trouver de quoi). Puisque les Alkayas naissent sur Alkü, il m’a semblé logique que leurs premiers repas soient également procurés par Alkü, et que les « parents » ne puissent donc les en arracher dès la naissance — ce dont on ne saura rien, malheureusement… En tout cas, une chose est sûre : les Alkayas ne sont pas des mammifères, donc ils n’ont pas de seins. On aurait bien voulu savoir à quoi ils ressemblent, du coup.

Si je devais noter Le Déni du Maître-sève, je lui donnerais 3/5.


Quand on n’aime pas ce qu’on écrit… / Trouver sa « voix »

Les anglo-saxons ont ce terme qu’ils utilisent beaucoup dans le milieu littéraire : « author’s voice », ou la voix de l’auteur-e. Ils vont dire des choses comme, « les éditeurs ne cherchent pas un livre au style parfait ou l’histoire la plus originale; ce qu’ils veulent, c’est une voix ». Mais qu’est-ce que cette fameuse voix? En vérité, c’est quelque chose de presque indéfinissable, car intangible, et j’ai passé de nombreuses années dans une grande perplexité face à ce concept.

La voix n’est pas le style, ni le ton, ni la narration, ni l’esprit, ni le contenu. Et, en même temps, c’est un peu de tout cela à la fois… Il y a quelques semaines, j’ai eu une épiphanie, un de ces instants « eurêka! » où j’ai soudain compris ce qu’était la voix. Ce n’est ni plus ni moins que le Graal de l’auteur-e, cet élément magique qui rend l’écriture facile, qui en fait une joie et un bonheur pour l’écrivain-e, et qui la rend en retour susceptible de toucher le public, de laisser une impression. C’est aussi l’antidote ultime — et même le seul véritable, dans mon cas — à tous les blocages et syndromes de la page blanche imaginables. Mais commençons par le commencement…

La première fois que j’ai eu la sensation de saisir à peu près ce que pouvait être la « voix », c’était en 2016, quand j’ai repris l’écriture après une pause forcée (et extrêmement frustrante) de plus de 4 ans. Depuis toujours, j’ai une tendance en écriture, celle de commencer des tas de projets et de les abandonner après quelques pages, voire quelques paragraphes (c’est ce qui m’a frappée en me replongeant dans mes fichiers de 2009 à 2011, le nombre de projets démarrés qui n’allaient pas au-delà des 1000 mots). Pendant près de 20 ans, j’ai cru que c’était un défaut de personnalité : je ne suis pas persévérante, pas disciplinée, pas sérieuse, paresseuse, et je m’éparpille beaucoup trop. Et ce n’est pas complètement faux, parce que c’est effectivement mon portrait, bien au-delà de l’écriture.

Néanmoins, en 2016, quand, après avoir rongé mon frein pendant 4 ans, j’ai écrit une page et me suis rendu compte que je ne l’aimais pas — et, donc, que je n’avais pas envie de continuer —, je me suis forcée à m’arrêter et à regarder mon sentiment en face, à l’examiner, à l’analyser. Parce que, cette fois, je savais que ce n’était pas de la paresse. J’étais plus que jamais déterminée à écrire; ces 4 ans d’arrêt avaient cristallisé et solidifié mon désir d’écriture en quelque chose d’inflexible et d’acéré, prêt à tailler en pièces tous les obstacles sur mon passage.

Il m’est alors apparu que je n’écrivais pas avec la bonne « voix ». En fait, trop impatiente, je m’étais lancée dans l’écriture sans réfléchir, avec seulement une idée d’histoire et des personnages. Et ce qui était sorti sous ma plume, spontanément, était du passé simple, un style soutenu classique, une longue description plate du contexte… Parce que j’en ai lu tellement, des livres écrits comme ça, que c’est presque une seconde nature. C’est ce qui me vient les yeux fermés, dans mon sommeil. C’était mon style par défaut… mais était-ce pour autant le style qui correspondait, qui convenait au projet en question? (Une trilogie YA post-apo à la 1e personne.)

Ma première page n’était pas objectivement mal écrite, mais je ne ressentais rien, parce que je n’y avais rien mis de moi. J’avais laissé l’accumulation de toutes mes lectures passées parler à travers moi, comme si je n’étais qu’un vaisseau. En réalité, à l’époque, je n’ai pas réussi à formuler les choses aussi clairement. J’ai écrit un autre début que j’ai détesté tout autant, et je n’ai jamais continué ce projet. Plus tard, la même année, j’ai à nouveau été confrontée à cette difficulté avec un autre projet. Cette fois, après avoir tenté quatre débuts différents, j’ai trouvé une voix qui m’allait à peu près, et j’ai terminé le manuscrit en me forçant (mon tout premier roman achevé — qui ne vaut au final pas grand-chose et aurait besoin d’être intégralement réécrit).

En 2017, au contraire, j’ai eu de la chance : tout ce que j’ai écrit (une novella inachevée et un roman-feuilleton, désormais publié) m’est venu facilement, du premier coup, et leur écriture m’a procuré énormément de plaisir. Sur le moment, on se dit que c’est l’expérience, que ça finit par payer… Et puis en février (de cette année), après une interruption due aux Fêtes et à la publication de mon roman, alors que j’essaie de me remettre à écrire… paf! la panne. Rien de ce que j’écris ne me plaît. J’enchaîne quatre projets différents, quatre tons, quatre styles différents, mais rien à faire : ce n’est pas le projet, c’est bel et bien moi.

J’ai beau changer de genre, de style, d’intention, de niveau d’ambition, ça me poursuit. Tout ce que j’écris est plat, sans intérêt ni saveur. En un mot, mauvais. Et le pire, c’est qu’avant tout, c’est moi qui m’ennuie en l’écrivant… Je suis loin encore de songer à de potentiel-le-s lecteur-ices, et il ne s’agit pas de doutes ou d’incertitudes, mais bien d’un fait implacable, presque matériel : je perds le goût, je n’ai pas envie d’écrire si c’est pour écrire ça. Jusque-là, mon intuition rapprochait la voix d’une sorte de style spécifique à un projet — or, voilà ce qui me mystifie : j’ai un projet commencé (dont fait partie la novella inachevée), et j’ai la certitude d’écrire toujours, sur la forme, dans le même style — lequel, du reste, est un style simple, passe-partout, facile à imiter et pas spécialement « personnel » (je l’appelle « American pop », self-explanatory).

L’an passé, c’était le style parfait pour ce projet, j’avais la sensation grisante de le maîtriser à son sommet. Cette année, je déteste chacune de mes phrases sans pouvoir l’expliquer rationnellement. C’est le style qui me maîtrise; je me sens petite, marionnette. Je débite des clichés. J’ai l’impression que je pourrais complètement arrêter de penser et que ça continuerait à s’écrire tout seul, ce recyclage de platitudes que je crois avoir déjà lues ailleurs… Ce n’est pas moi qui écris ça; c’est le souvenir de ce que d’autres ont écrit. J’ai conscience que c’est un problème de cœur — tout est toujours un problème de cœur. Je n’écris pas avec mon cœur. J’aimerais le faire, mais c’est comme si la porte était barrée. Je n’arrive plus à l’ouvrir.

À ce stade, je suis désespérée, prête à tout essayer. En général, j’ai confiance en mon propre jugement, mais j’en viens à me demander : est-ce mon humeur du moment? suis-je actuellement incapable d’aimer ce que je produis? Ou bien est-ce que j’écris vraiment, objectivement de la m*rde? Pour en avoir le cœur net, j’ose enfin relire mes écrits passés, ceux que j’ai aimé écrire, ce que je me suis amusée à écrire, ceux dont j’étais fière alors que je les écrivais (si vous ne devez retenir qu’une chose de cet article, c’est ce conseil : relisez-vous à votre meilleur pour réussir à mettre le doigt sur ce qui vous manque). La fameuse novella inachevée, que j’avais peur de toucher parce qu’elle était inachevée…

Eh bien, figurez-vous ça : je l’adore toujours autant, je sautille en la lisant et m’exclame sur mon propre génie. (En vrai, je sais que c’est faux, mais mes écrits sont un peu comme une immense private joke que je partage avec moi-même. C’est presque dommage que personne d’autre ne puisse saisir le niveau de subtilité de mes références cachées, car je pense que vous ririez autant que moi.) Le verdict tombe : je suis tout à fait capable d’écrire quelque chose d’intéressant et d’aimer ce que j’écris. Mais là, depuis février, j’écris de la m*rde. Et ce n’est pas une question de style… J’essaie de comprendre.

Dans ma novella, il y a une sorte d’optimisme, d’enthousiasme, de joie qui ressort des pages. Alors que, dans ce que j’écrivais récemment, je ressens de l’hostilité, du cynisme, une sorte de désabusement (un problème objectif, d’ailleurs, parce que j’étais totalement bloquée à essayer de faire coucher mes personnages ensemble, avec un état d’esprit pareil!). Bon. Alors, une question de ton, de contenu? Mais je creuse plus profond, et je m’aperçois que ce n’est pas le cas non plus. Ma novella s’ouvre sur l’héroïne qui entre dans un gym, et la première chose que je décris, c’est l’odeur (désagréable) de transpiration. Et tout subit le même traitement : je n’occulte pas les détails moins glamour, je n’essaie pas d’embellir. Les choses y sont décrites telles qu’elles sont. Et, plus loin dans le récit, le ton change, je parle de difficultés de couple et de souffrance…

Mais voilà : j’en parle avec amour. Tous les détails laids, stupides et désagréables du quotidien (et des personnes) sont là, mais je ne les juge pas. Je les accepte, je les accueille, et on se fait un petit group hug tou-te-s ensemble. Au contraire, dans le roman, j’ai pris la voix d’un-e autre et, au lieu d’écrire ces détails avec sincérité, tels que je les vois, je n’ai décrit que les ombres menaçantes auxquelles d’autres les assimilent — la raison pour laquelle tant d’auteur-e-s se sentent tenu-e-s de les supprimer de leurs écrits, en passant. Une de mes amies polonaises, après qu’on eut abordé plusieurs sujets de conversation et que je m’étais exclamée à chaque fois « oh! j’aime ça aussi! », m’a dit un jour, en se moquant gentiment de moi : « Mais Jeanne… tu aimes tout! » Je n’y avais jamais pensé, mais c’était vrai…

Je n’écris pas de fantasmes, mais je n’écris pas non plus la réalité comme quelque chose de dur et de laid qu’il faudrait exposer ou dénoncer. J’écris le réel comme un ami que j’admire passionnément — et pour lequel j’ai peut-être un peu le béguin, aussi. C’est cela, ma voix. C’est mon regard sur le monde, qui fait que j’ai beau n’écrire que des choses en somme ordinaires, ce n’est pas et ce ne sera jamais la même chose qu’un-e autre écrira — et à un niveau très profond, très puissant, si tant est qu’on croie qu’un livre peut changer une vie. L’instant où j’ai compris cela, la porte s’est ouverte et j’ai pu écrire à nouveau. Pour de vrai.

Trouver sa voix est peut-être un processus qui vient plus facilement à certain-e-s qu’à d’autres. Pour les gens comme moi, très réservés en public, habitués à se cacher, ça peut être particulièrement difficile. Car notre voix, au fond, c’est nous-mêmes. Écrire avec sa voix, c’est oser se mettre à poil, c’est décider d’écrire des pages et des pages où on se dévoile sans fard et sans filtre… (Oui, même quand on écrit de la pure fiction! Surtout quand on écrit de la fiction!) Et ça, ce n’est pas évident. Ça l’est encore moins dès qu’on se laisse distraire par l’idée d’une publication future, par la possibilité que d’autres personnes viennent regarder.

Enfin, même si c’est jouissif, c’est aussi émotionnellement exigeant. Et il y a des jours où ça ne veut pas. Il y a des périodes où on est trop à fleur de peau, où on n’a pas le courage, où la porte est fermée, barricadée. Ce n’est pas une question de régularité d’écriture ou de cul sur la chaise (j’haïs tellement ces concepts qui veulent faire de l’écriture un travail mécanique!), mais c’est vrai qu’il faut prendre l’habitude de donner autant de soi, d’aller chercher aussi profond, y compris là où ça fait mal, là où personne n’a jamais posé les yeux.


Autoédition zéro promotion : bilan 1er trimestre

Rappel de contexte : l’année dernière, j’ai écrit une série de billets sous la catégorie Antipromotion, dans lesquels j’exposais l’inutilité, voire les conséquences nuisibles de la promotion (souvent perçue par les auteur-e-s comme inévitable et même nécessaire au succès). Même si mon hypothèse s’appuyait sur de nombreux exemples concrets, autant issus de ma propre expérience d’éditrice que du témoignage d’autres auteur-e-s, il m’a paru logique de tenter de la valider avec un nouveau test.

En début d’année, j’ai autoédité mon premier ouvrage. Comme j’ai choisi de le faire sous pseudonyme, l’absence de promotion a de fait été complète, puisque, si j’ai fréquemment évoqué mon « roman » ici ou sur Twitter, il n’était pas possible de le lier directement au titre en question à partir de mon nom (vous auriez pu rechercher ma maison d’édition, mais je pense que je dois être l’une des rares weirdos à avoir ce genre de comportement de stalker…).

Pour que vous ayez un tableau complet de la situation, j’ai envoyé mon livre en privé à 5 personnes de ma connaissance, dont mes 2 bêta-lecteur-ices qui avaient déjà lu la version précédente (et une troisième à qui je l’avais également envoyée, mais qui n’a pas pu me répondre à temps). J’ai aussi annoncé la parution à l’unique personne (une amie IRL) qui s’était inscrite à ma liste de courriels — dont j’avais tout de même fait la publicité sur ce blogue même, mon but n’étant en aucun cas de « garder le secret », juste de n’imposer à personne de la promotion non consentie.

Enfin, je me suis bel et bien créé un site Web d’auteure (à une adresse URL qui avait été diffusée une fois, il y a un an, sur Diaspora*). Néanmoins, je n’ai pas du tout communiqué sur son existence, à part dans mes livres mêmes. En effet, son but n’était pas de promouvoir mes livres, mais d’offrir davantage d’informations, d’options, et un espace d’échange pour les éventuel-le-s lecteur-ices qui le souhaiteraient. Autant je pense qu’il est bon de démarrer humblement, en minimisant l’éparpillement et les dépenses, autant il faut toujours, à mon avis, prévoir le succès (aussi improbable soit-il) et la façon dont on va pouvoir « scaler »* quelque chose qui grossit.

1) Genèse du projet

Je sens que je ne peux pas vous présenter de chiffres sans les remettre en contexte — ou peut-être que je cherche juste à me justifier… En réalité, le « roman » dont je parlais pour aller plus vite (et vous induire en erreur, mouhahaha!) n’est pas un roman; c’est une série ou, à la rigueur, un roman-feuilleton, parce que les 12 épisodes ne se lisent vraiment pas de façon indépendante. Ce n’est pas un roman découpé à posteriori en 12 parties, c’est un texte qui a été conçu, planifié et écrit dès le départ comme une suite de 12 épisodes.

En fait, tout a commencé avec une idée de nouvelle, que j’envisageais de soumettre au concours annuel de la nouvelle Romantique. Ça m’est venu d’un coup, un matin, avec une netteté rare : j’ai visualisé tout de suite l’enchaînement des scènes, les dialogues, tels qu’on peut encore les trouver dans le premier épisode (c’est un texte que j’ai très peu retouché après le premier jet, d’une manière générale). Le rythme est très rapide et le style est « dépouillé », comme l’a dit ma bêta-lectrice, parce que je savais que je devais respecter une contrainte de longueur très serrée : 12 pages de traitement de texte, ce qui équivaut à quelque chose entre 6K et 8K, en fonction de la densité du texte.

Je suis donc partie sur une base de 7,5K mots, avec 5 alternances de point de vue, chacune contenant grosso modo 3 scènes ou thèmes de 500 mots chaque (oui, j’écris de façon très mathématique, mais je vous jure que je suis une jardinière! ça s’appelle l’expérience, quand tu as le compteur de mots qui déroule en parallèle de la scène qui s’écrit dans ta tête). Sauf que j’arrive à la fin, et pas moyen que j’écrive un HEA (happy ever after). Au mieux, je peux bidouiller un HFN (happy for now). Mais, même si je boucle la romance, il reste pas mal de questions en suspens concernant le reste — c’est le problème des univers fantastiques…

Je me dis que les lectrices ne seront pas contentes, et qu’elles auront bien raison. Alors, il faut faire une suite. Je n’ai pas envie de réécrire mon premier épisode, mais, le problème, c’est que ce n’est pas un début de roman. C’est un texte dont le fil a été conçu pour être déroulé en 7,5K mots. Alors, j’ai l’idée de la série. Écrire la suite sous forme d’unités de 7,5K mots. Et c’est sur ce modèle que j’ai élaboré le plan (et non sur un modèle en 3 actes ou autre).

Le résultat, c’est quand même que le rythme change à partir du deuxième épisode (parce qu’à ce moment-là, je savais que j’avais 80+K mots pour développer derrière), et même qu’après avoir écrit le fin mot de l’histoire, j’ai eu un moment de panique, parce que je trouvais que l’épisode 1 n’était plus en conformité avec le reste. L’épisode 1 est fun, je l’aime, et j’ai finalement décidé de le laisser tel quel, mais vous y trouverez plus de clichés et moins de prétention que dans la suite.

Cela dit, la révélation qui vous intéresse, c’est que l’idée de la série ne m’est pas venue uniquement pour des raisons littéraires. J’avais déjà décidé à cette époque que, pour vivre de ma plume, j’avais besoin de vendre un roman de 90K mots à 9,99 €. Mais, au moment de le faire (on parle pré-écriture, là), j’ai paniqué. C’était déjà suffisamment de pression d’écrire mon premier roman à destination du public; lui demander 9,99 € pour ça m’a semblé… trop. Irréaliste. J’ai pensé que, si je découpais la pillule en tranches de 0,99 €, elle passerait mieux. D’où la série.

2) Ventes au 31 mars

J’ai donc écrit 12 épisodes, que j’ai publiés à une semaine d’intervalle (sauf les 2 premiers, en même temps, et les 2 derniers aussi) entre le 22 janvier et le 26 mars. C’est important de le préciser, parce que ça signifie qu’au 31 mars, on a des chiffres de vente sur moins de 3 mois, et une série qui est complète depuis moins d’une semaine. J’avais également mis l’intégrale en vente (à 6 €) sur mon site Web dès le 22 janvier.

Au départ, je ne voulais pas la mettre chez les revendeurs, à la fois par paranoïa (j’avais peur qu’ils alignent les prix, mais, en fin de compte, je ne crois pas que ce serait légal**), et parce que j’avais une sorte d’espoir complètement dément et infondé que certaines personnes, après avoir découvert le premier épisode (gratuit) chez les revendeurs, viendraient peut-être acheter l’intégrale directement chez moi (tous les ebooks contiennent de nombreux incitatifs à visiter mon site Web). Puis je me suis rendu compte de ma bêtise, et j’ai mis en vente l’intégrale à 9,99 € chez les revendeurs le 15 février.

D’après les données actuelles de mon distributeur (sachant aussi que certaines ventes ne sont comptabilisées que plusieurs jours, voire une semaine plus tard), j’ai pour l’instant gagné 466,71 € avec ce projet, dont 137,27 issus des 12 épisodes (ou plutôt des 10 qui, sur le lot, étaient payants — j’ai aussi diffusé le tout dernier gratuitement, comme un petit merci aux personnes fidèles qui m’auraient suivie jusque-là) et 329,44 issus de l’intégrale.

Le premier épisode a été téléchargé gratuitement 1181 fois, dont 437 fois dans l’Apple iBookstore et 436 fois sur Amazon. Le deuxième épisode a atteint 73 ventes, dont 37 sur Amazon et 22 sur l’iBookstore. L’intégrale, quant à elle, a cumulé 58 ventes, dont 39 sur Amazon et 6 sur l’iBookstore.

Je n’ai réalisé aucune vente directe (c’est-à-dire, via mon propre site). Mais cela, je dois dire que je m’y attendais. Vous pourriez donc me demander pourquoi j’ai tenu à malgré tout à la proposer. Eh bien, tout simplement, parce que j’ai des valeurs et que, ces valeurs n’étant pas incarnées par les grosses plateformes de vente d’ebooks, je me devais d’offrir au moins la possibilité d’une alternative. Aussi, parce que Calimaq m’avait opposé que la vente impliquait forcément le droit d’exclure, et c’est la preuve qu’il avait tort et que j’avais raison. (On peut continuer à en discuter, bien sûr.)

3) Réflexions

J’ai failli vous infliger une interprétation de ces chiffres, mais, la vérité, c’est que… il est encore un peu tôt pour se prononcer. À priori, ça ne ressemble pas à un gros succès, mais c’est à peu près tout ce que je peux vous dire. Avec un peu de chance, les ventes pourraient continuer à s’étaler pendant un bout de temps — en tout cas, c’est ce que j’ai recherché en publiant les épisodes graduellement. Donc, je crois que je vais me retenir de tirer des conclusions, et attendre encore un peu à la place.

La grosse question, c’est, évidemment, si promouvoir ma série aurait fait une différence… Et, honnêtement, je ne crois pas. Mon premier épisode a été téléchargé 1181 fois. La voilà, ma promotion. Plus de mille personnes qui ont non seulement entendu parler de ma série, mais que cela a rendues assez curieuses pour aller vers mon livre, et le télécharger. Pour moi, cela une valeur « promotionnelle » infiniment supérieure à toutes les annonces et publicités que le même nombre de gens se seraient contentés de subir passivement sur les réseaux sociaux ou dans la blogosphère.

Et, de mon côté, ça n’a exigé aucun effort, aucun travail, et cela m’a permis de me tourner d’emblée vers mon projet suivant. D’ailleurs, même si j’étais déçue par ces chiffres (OK, je ne vous mens pas, un peu), le fait que je les découvre plus de 2 mois plus tard leur enlève sacrément de l’impact. (En passant, ça corrobore une technique de narration dont j’ai l’intention de vous parler bientôt, au sujet de l’investissement émotionnel.) Même si j’ai eu un mal de chien à me replonger dans l’écriture en ce début d’année, enfin, ça y est, alors… Aujourd’hui, mon premier roman, c’est du passé. J’ai déjà tourné la page.

En ce qui concerne mon anonymat, je me suis énormément posé la question, à savoir si j’allais faire mon « coming out » ou non. J’avoue que la situation est très confortable… surtout pour moi, qui me suis toujours sentie le plus libre lorsque j’étais complètement seule, que personne ne savait où j’étais, ce que je faisais, ni si j’étais vivante ou morte. C’est un peu comme rentrer chez soi sans allumer les lumières, ou mettre la tête sous l’eau dans son bain. Pendant un instant, on est presque soulagé du poids d’exister.

Cela dit, je me connais : je n’aime pas être invisible par humilité, mais parce que j’ai du mal à m’assumer et que je préfère fuir. Or, en tant qu’auteur-e publié-e, j’estime qu’on a une responsabilité morale vis-à-vis de ses textes, et aussi vis-à-vis de ses lecteur-ices et de ses consœurs et confrères — surtout si on a l’intention de donner son opinion sur leurs œuvres, ce que j’envisage de faire dans un futur proche. Alors… cela ne signifie pas que je vais me mettre à la promo (eurk!), mais je pense qu’il est temps que je cesse de me cacher.


* Anglicisme affreux, mais on dit comment, en français?

** Je ne suis pas soumise à la loi française sur le prix unique.