Autoédition zéro promotion : bilan 1er trimestre

Rappel de contexte : l’année dernière, j’ai écrit une série de billets sous la catégorie Antipromotion, dans lesquels j’exposais l’inutilité, voire les conséquences nuisibles de la promotion (souvent perçue par les auteur-e-s comme inévitable et même nécessaire au succès). Même si mon hypothèse s’appuyait sur de nombreux exemples concrets, autant issus de ma propre expérience d’éditrice que du témoignage d’autres auteur-e-s, il m’a paru logique de tenter de la valider avec un nouveau test.

En début d’année, j’ai autoédité mon premier ouvrage. Comme j’ai choisi de le faire sous pseudonyme, l’absence de promotion a de fait été complète, puisque, si j’ai fréquemment évoqué mon « roman » ici ou sur Twitter, il n’était pas possible de le lier directement au titre en question à partir de mon nom (vous auriez pu rechercher ma maison d’édition, mais je pense que je dois être l’une des rares weirdos à avoir ce genre de comportement de stalker…).

Pour que vous ayez un tableau complet de la situation, j’ai envoyé mon livre en privé à 5 personnes de ma connaissance, dont mes 2 bêta-lecteur-ices qui avaient déjà lu la version précédente (et une troisième à qui je l’avais également envoyée, mais qui n’a pas pu me répondre à temps). J’ai aussi annoncé la parution à l’unique personne (une amie IRL) qui s’était inscrite à ma liste de courriels — dont j’avais tout de même fait la publicité sur ce blogue même, mon but n’étant en aucun cas de « garder le secret », juste de n’imposer à personne de la promotion non consentie.

Enfin, je me suis bel et bien créé un site Web d’auteure (à une adresse URL qui avait été diffusée une fois, il y a un an, sur Diaspora*). Néanmoins, je n’ai pas du tout communiqué sur son existence, à part dans mes livres mêmes. En effet, son but n’était pas de promouvoir mes livres, mais d’offrir davantage d’informations, d’options, et un espace d’échange pour les éventuel-le-s lecteur-ices qui le souhaiteraient. Autant je pense qu’il est bon de démarrer humblement, en minimisant l’éparpillement et les dépenses, autant il faut toujours, à mon avis, prévoir le succès (aussi improbable soit-il) et la façon dont on va pouvoir « scaler »* quelque chose qui grossit.

1) Genèse du projet

Je sens que je ne peux pas vous présenter de chiffres sans les remettre en contexte — ou peut-être que je cherche juste à me justifier… En réalité, le « roman » dont je parlais pour aller plus vite (et vous induire en erreur, mouhahaha!) n’est pas un roman; c’est une série ou, à la rigueur, un roman-feuilleton, parce que les 12 épisodes ne se lisent vraiment pas de façon indépendante. Ce n’est pas un roman découpé à posteriori en 12 parties, c’est un texte qui a été conçu, planifié et écrit dès le départ comme une suite de 12 épisodes.

En fait, tout a commencé avec une idée de nouvelle, que j’envisageais de soumettre au concours annuel de la nouvelle Romantique. Ça m’est venu d’un coup, un matin, avec une netteté rare : j’ai visualisé tout de suite l’enchaînement des scènes, les dialogues, tels qu’on peut encore les trouver dans le premier épisode (c’est un texte que j’ai très peu retouché après le premier jet, d’une manière générale). Le rythme est très rapide et le style est « dépouillé », comme l’a dit ma bêta-lectrice, parce que je savais que je devais respecter une contrainte de longueur très serrée : 12 pages de traitement de texte, ce qui équivaut à quelque chose entre 6K et 8K, en fonction de la densité du texte.

Je suis donc partie sur une base de 7,5K mots, avec 5 alternances de point de vue, chacune contenant grosso modo 3 scènes ou thèmes de 500 mots chaque (oui, j’écris de façon très mathématique, mais je vous jure que je suis une jardinière! ça s’appelle l’expérience, quand tu as le compteur de mots qui déroule en parallèle de la scène qui s’écrit dans ta tête). Sauf que j’arrive à la fin, et pas moyen que j’écrive un HEA (happy ever after). Au mieux, je peux bidouiller un HFN (happy for now). Mais, même si je boucle la romance, il reste pas mal de questions en suspens concernant le reste — c’est le problème des univers fantastiques…

Je me dis que les lectrices ne seront pas contentes, et qu’elles auront bien raison. Alors, il faut faire une suite. Je n’ai pas envie de réécrire mon premier épisode, mais, le problème, c’est que ce n’est pas un début de roman. C’est un texte dont le fil a été conçu pour être déroulé en 7,5K mots. Alors, j’ai l’idée de la série. Écrire la suite sous forme d’unités de 7,5K mots. Et c’est sur ce modèle que j’ai élaboré le plan (et non sur un modèle en 3 actes ou autre).

Le résultat, c’est quand même que le rythme change à partir du deuxième épisode (parce qu’à ce moment-là, je savais que j’avais 80+K mots pour développer derrière), et même qu’après avoir écrit le fin mot de l’histoire, j’ai eu un moment de panique, parce que je trouvais que l’épisode 1 n’était plus en conformité avec le reste. L’épisode 1 est fun, je l’aime, et j’ai finalement décidé de le laisser tel quel, mais vous y trouverez plus de clichés et moins de prétention que dans la suite.

Cela dit, la révélation qui vous intéresse, c’est que l’idée de la série ne m’est pas venue uniquement pour des raisons littéraires. J’avais déjà décidé à cette époque que, pour vivre de ma plume, j’avais besoin de vendre un roman de 90K mots à 9,99 €. Mais, au moment de le faire (on parle pré-écriture, là), j’ai paniqué. C’était déjà suffisamment de pression d’écrire mon premier roman à destination du public; lui demander 9,99 € pour ça m’a semblé… trop. Irréaliste. J’ai pensé que, si je découpais la pillule en tranches de 0,99 €, elle passerait mieux. D’où la série.

2) Ventes au 31 mars

J’ai donc écrit 12 épisodes, que j’ai publiés à une semaine d’intervalle (sauf les 2 premiers, en même temps, et les 2 derniers aussi) entre le 22 janvier et le 26 mars. C’est important de le préciser, parce que ça signifie qu’au 31 mars, on a des chiffres de vente sur moins de 3 mois, et une série qui est complète depuis moins d’une semaine. J’avais également mis l’intégrale en vente (à 6 €) sur mon site Web dès le 22 janvier.

Au départ, je ne voulais pas la mettre chez les revendeurs, à la fois par paranoïa (j’avais peur qu’ils alignent les prix, mais, en fin de compte, je ne crois pas que ce serait légal**), et parce que j’avais une sorte d’espoir complètement dément et infondé que certaines personnes, après avoir découvert le premier épisode (gratuit) chez les revendeurs, viendraient peut-être acheter l’intégrale directement chez moi (tous les ebooks contiennent de nombreux incitatifs à visiter mon site Web). Puis je me suis rendu compte de ma bêtise, et j’ai mis en vente l’intégrale à 9,99 € chez les revendeurs le 15 février.

D’après les données actuelles de mon distributeur (sachant aussi que certaines ventes ne sont comptabilisées que plusieurs jours, voire une semaine plus tard), j’ai pour l’instant gagné 466,71 € avec ce projet, dont 137,27 issus des 12 épisodes (ou plutôt des 10 qui, sur le lot, étaient payants — j’ai aussi diffusé le tout dernier gratuitement, comme un petit merci aux personnes fidèles qui m’auraient suivie jusque-là) et 329,44 issus de l’intégrale.

Le premier épisode a été téléchargé gratuitement 1181 fois, dont 437 fois dans l’Apple iBookstore et 436 fois sur Amazon. Le deuxième épisode a atteint 73 ventes, dont 37 sur Amazon et 22 sur l’iBookstore. L’intégrale, quant à elle, a cumulé 58 ventes, dont 39 sur Amazon et 6 sur l’iBookstore.

Je n’ai réalisé aucune vente directe (c’est-à-dire, via mon propre site). Mais cela, je dois dire que je m’y attendais. Vous pourriez donc me demander pourquoi j’ai tenu à malgré tout à la proposer. Eh bien, tout simplement, parce que j’ai des valeurs et que, ces valeurs n’étant pas incarnées par les grosses plateformes de vente d’ebooks, je me devais d’offrir au moins la possibilité d’une alternative. Aussi, parce que Calimaq m’avait opposé que la vente impliquait forcément le droit d’exclure, et c’est la preuve qu’il avait tort et que j’avais raison. (On peut continuer à en discuter, bien sûr.)

3) Réflexions

J’ai failli vous infliger une interprétation de ces chiffres, mais, la vérité, c’est que… il est encore un peu tôt pour se prononcer. À priori, ça ne ressemble pas à un gros succès, mais c’est à peu près tout ce que je peux vous dire. Avec un peu de chance, les ventes pourraient continuer à s’étaler pendant un bout de temps — en tout cas, c’est ce que j’ai recherché en publiant les épisodes graduellement. Donc, je crois que je vais me retenir de tirer des conclusions, et attendre encore un peu à la place.

La grosse question, c’est, évidemment, si promouvoir ma série aurait fait une différence… Et, honnêtement, je ne crois pas. Mon premier épisode a été téléchargé 1181 fois. La voilà, ma promotion. Plus de mille personnes qui ont non seulement entendu parler de ma série, mais que cela a rendues assez curieuses pour aller vers mon livre, et le télécharger. Pour moi, cela une valeur « promotionnelle » infiniment supérieure à toutes les annonces et publicités que le même nombre de gens se seraient contentés de subir passivement sur les réseaux sociaux ou dans la blogosphère.

Et, de mon côté, ça n’a exigé aucun effort, aucun travail, et cela m’a permis de me tourner d’emblée vers mon projet suivant. D’ailleurs, même si j’étais déçue par ces chiffres (OK, je ne vous mens pas, un peu), le fait que je les découvre plus de 2 mois plus tard leur enlève sacrément de l’impact. (En passant, ça corrobore une technique de narration dont j’ai l’intention de vous parler bientôt, au sujet de l’investissement émotionnel.) Même si j’ai eu un mal de chien à me replonger dans l’écriture en ce début d’année, enfin, ça y est, alors… Aujourd’hui, mon premier roman, c’est du passé. J’ai déjà tourné la page.

En ce qui concerne mon anonymat, je me suis énormément posé la question, à savoir si j’allais faire mon « coming out » ou non. J’avoue que la situation est très confortable… surtout pour moi, qui me suis toujours sentie le plus libre lorsque j’étais complètement seule, que personne ne savait où j’étais, ce que je faisais, ni si j’étais vivante ou morte. C’est un peu comme rentrer chez soi sans allumer les lumières, ou mettre la tête sous l’eau dans son bain. Pendant un instant, on est presque soulagé du poids d’exister.

Cela dit, je me connais : je n’aime pas être invisible par humilité, mais parce que j’ai du mal à m’assumer et que je préfère fuir. Or, en tant qu’auteur-e publié-e, j’estime qu’on a une responsabilité morale vis-à-vis de ses textes, et aussi vis-à-vis de ses lecteur-ices et de ses consœurs et confrères — surtout si on a l’intention de donner son opinion sur leurs œuvres, ce que j’envisage de faire dans un futur proche. Alors… cela ne signifie pas que je vais me mettre à la promo (eurk!), mais je pense qu’il est temps que je cesse de me cacher.


* Anglicisme affreux, mais on dit comment, en français?

** Je ne suis pas soumise à la loi française sur le prix unique.


10 commentaires on “Autoédition zéro promotion : bilan 1er trimestre”

  1. Félicitations! C’est en effet plutôt encourageant comme résultats.

    • Jeanne dit :

      Merci! En fait, plutôt pas, pour moi (si je veux espérer vivre de l’écriture un jour), mais, bon, c’est aussi une affaire de long terme et ce ne sera pas forcément catastrophique non plus, en fin de compte.

      Sinon, comme tu es mon mécène, tu pourrais avoir mon livre gratos, si tu veux. Je ne sais pas si c’est ton style, mais Etienne Bar m’a affirmé qu’il avait bien aimé (et, à priori, ce n’est pas en plein son style non plus).

      • Si c’est de la romance, ce n’est pas vraiment mon style, en effet. Mais on ne sait jamais: j’ai bien apprécié une fanfic récemment. 😉

      • Jeanne dit :

        Pas d’obligation… 😛 Tu me diras si jamais tu veux que je te l’envoie. Je suis en train de faire le point sur mes diverses activités et sources de financement, et je décloisonne tout ça (parce que dans ma vie, en vrai, tout est mélangé).

  2. C’était très intéressant à lire, comme bilan. Je me demandais justement si tu allais faire un article sur le sujet ou non. 🙂

    Bon, et du coup, ça m’a rendu définitivement curieux et je suis allé fouiner pour trouver ta série. J’ai commencé à la lire tranquillement. 🙂 (C’est d’ailleurs cool d’avoir un prix aussi bas pour chaque épisode !)

    • Jeanne dit :

      Ooooh… merci! Il y a tout de même 10 épisodes payants, donc ça s’ajoute! À la fin du premier épisode, dans les diverses notes et mentions, il y a le lien vers mon site Web, où tu peux trouver l’intégrale (sans avoir à payer la commission distributeur + revendeur).

      • J’ai été voir ça. Dommage, Paypal n’aime pas ma CB (A moins que ce ne soit ma CB qui n’aime pas Paypal. x’)). Enfin, c’est pas grave, j’achète tes épisodes à mon rythme et ça ne me reviendra au final pas plus cher que l’intégral chez les revendeurs. (^_^)

      • Jeanne dit :

        Zut! J’ai testé le bouton, au cas où, mais ça fonctionne avec ma carte. 😐 Merci beaucoup, en tout cas, ça me touche!

  3. […] que les ebooks à 10 € se vendent bien (mes ventes ont presque doublé depuis mon dernier bilan, il y a un mois), signe qu’assez de personnes accordent encore de la valeur à notre travail […]

  4. […] vous ne me suivez pas depuis longtemps, je vous invite à lire mon précédent bilan, qui plante le décor avec plus de détails que n’en […]


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