Comment j’ai découvert Rock&Folk et le punk

J’ai raconté dans un précédent article comment je suis devenue fan de Linkin Park. C’était la première fois que ça m’arrivait en musique, cette envie soudaine de vouloir tout savoir, tout collectionner au sujet de quelqu’un, ou d’un groupe. En m’y intéressant, et par le biais de leur forum officiel, je me suis aperçue qu’il existait tout un univers musical que j’ignorais, car trop métal ou trop indie pour les radios mainstream qu’on pouvait capter de chez moi.

À la médiathèque de ma ville, ils étaient abonnés au magazine Rock&Folk. Vu que les radios ne pouvaient pas satisfaire ma nouvelle curiosité, peut-être que cette revue le pourrait… Et, en cherchant parmi leurs anciens numéros, je suis effectivement tombée sur un dossier consacré au « nu metal », courant auquel Linkin Park était alors associé. Or, si l’article présentait bel et bien le mouvement et ses principaux représentants, le ton était, disons… plutôt du genre critique, voire dédaigneux. La conclusion, c’était qu’à l’image de leur nom orthographié en mode pseudo-kool (« nu » au lieu de « new »), le nu metal était un truc de djeuns qui ne connaissaient ou ne comprenaient pas le vrai rock, de faux rebelles qui avaient troqué l’authentique esprit rock contre un son bien trop lisse et calibré.*

Ma première réaction, bien sûr, fut d’être vexée. Non, mais ils se prennent pour qui, ces vieux cons? (Rock&Folk est totalement un truc de vieux con. Même quand je suis devenue accro à ce magazine, ça me faisait toujours marrer de lire le courrier des lecteurs, avec l’inévitable « J’ai cinquante balais, et de mon temps, le rock, c’était comme ci et comme ça… ») Moi, je trouvais que Linkin Park étaient bons, et à quel titre ces journalistes se croyaient-ils légitimes de pisser sur les goûts des autres?

Ça me faisait chier, et j’ai mis quelques semaines avant d’oser m’approcher à nouveau de Rock&Folk. Parce qu’au fond de moi, sous l’injure, j’étais tout de même intriguée. Mis à part le fait qu’ils avaient craché sur un groupe que j’aimais, j’avais eu la drôle de sensation de me reconnaître dans leurs propos, de regarder dans un miroir. Certes, ils étaient des snobs musicaux, mais, à l’époque, j’étais moi-même une snob littéraire. Pisser sur les goûts des autres, je l’avais fait plus qu’à mon tour.

La deuxième chose, c’est qu’en dehors du jugement subjectif, ils n’avaient pas tort. Linkin Park, pour ne citer qu’eux, n’étaient pas des rebelles; ils n’ont même jamais fait semblant de l’être. Ils ont au contraire toujours eu un aspect très « bon garçon », « œuvrons pour le bien, mais sans déranger personne »; ils étaient humbles et professionnels, très loin de l’image stéréotypée de la rockstar — et, du reste, beaucoup de gens les admiraient précisément pour ça. Il y a de la colère dans leurs paroles, dans leurs chansons, mais c’est une colère intime, un mal-être individuel. Il n’est jamais question de foutre le feu à la société ou à l’establishment

Or, justement, cet esprit du rock vers lequel Rock&Folk pointait par contraste, moi, m’attirait, me séduisait terriblement. J’étais déjà anticapitaliste, et j’avais l’intuition qu’il y avait plus à faire pour changer les choses que de continuer à mettre son cash dans la machine (à travers l’achat de CD, de billets de concert, de merch) juste pour pouvoir écouter des chansons dépressives tout-e seul-e dans le noir. Et c’est comme ça que je suis revenue vers Rock&Folk et me suis peu à peu éloignée de Linkin Park — d’autant qu’avec Meteora, leur second album, ils ont plutôt choisi de pousser vers la perfection technologique, éliminant presque entièrement ce qu’il y avait encore de cru et de brut dans Hybrid Theory.

J’ai donc passé mes années de première et de terminale (dernières années du secondaire en France) à lire entièrement tous les numéros de Rock&Folk entreposés à la médiathèque, et même à les relire, encore et encore. Il faut dire qu’à cette époque-là, je n’avais guère d’ami-e-s et je me disputais beaucoup avec mes parents. Dès que je n’étais pas en cours, j’ai donc pris l’habitude de zoner dehors, toute seule. Je ne disais jamais où j’allais ni quand je rentrais — le plus tard possible, en général. Il m’arrivait de me rendre jusqu’à la limite de la ville, là où passait l’autoroute; je l’ai traversée à pied des tas de fois, en me disant toujours que si je me faisais frapper, ce serait une bénédiction (enfin, pour les autres; moi, je n’en avais plus rien à foutre…).

Et, sinon, j’allais à la médiathèque, en plein dans le quartier gitan, et j’y passais des heures à lire Rock&Folk. Aujourd’hui, je réalise que Rock&Folk a un parti pris punk — en tout cas, c’est la tendance qui domine, malgré un certain effort de diversité, et c’est pourquoi je l’ai chopé, moi aussi, par contamination. Par « parti pris punk », je veux dire que, pour eux (pour moi?), le punk symbolise l’esprit rock condensé à l’extrême — son essence, en quelque sorte, sa forme la plus pure. C’est d’ailleurs pour ça que le punk est un tel désastre, musicalement parlant : parce qu’à ce stade, c’est davantage un concept, un message, qu’une performance artistique. (On pourrait dire la même chose de certaines « œuvres » modernes en arts visuels; qu’à trop donner dans le concept, on a perdu toute la technique qui est pourtant une composante essentielle de l’art.)

Le mot « punk », pour celleux qui ne le sauraient pas, est apparu pour la première fois dans un journal pour qualifier la musique du groupe américain the Ramones. À la base, « punk » est un terme péjoratif, qui a ensuite été récupéré et revendiqué par ce nouveau genre. Les Ramones ont commencé à jouer dans les années 70. C’étaient des mecs en t-shirt et jeans troués, et c’est de là qu’est partie toute l’esthétique crado et déglinguée qui ne faisait pas du tout partie du rock avant. C’étaient aussi des musiciens tellement mauvais qu’ils étaient incapables de jouer les chansons des autres, et c’est ce qui les a forcés à composer les leurs. (Sérieusement! Et vous comprenez maintenant comment le punk est lié à la culture DIY, même à un niveau complètement « infrapolitique ».)

Évidemment, le punk, et le pourquoi du look et du son merdiques, décalés, sans culture, c’est un truc de pauvres, de classes populaires. Pas d’argent pour bien s’habiller, pour acheter du bon équipement; jamais appris la musique. Même quand on ne fait pas de politique en tant que telle, c’est toujours un peu un acte politique de se faire voir, de se faire entendre, et non pas tel-le-s qu’on nous dit qu’on devrait être, mais tel-le-s qu’on est, quand on est oublié-e-s du système. Comme une grosse verrue purulente que le discours officiel voudrait cacher.

Et c’est ça, au fond, le punk. Je ne me rappelle plus le slogan textuellement, mais ça dit en gros : « on est moches, cons, pas doués, et on vous emmerde! » Et là, mon cœur a battu deux fois. C’est moi, ai-je pensé. Je n’avais jamais imaginé qu’il puisse y avoir d’autres monde qui se sentait comme moi à ce point, et soudain, je découvrais que si, ça existait depuis les années 70 et ça s’appelait le punk. Ma famille, quoi.

Vous vous demandez peut-être à cet instant comment on peut penser cela, qu’on est soi-même de la sous-merde, et être « snob » tout en même temps. Il y aurait plusieurs façons d’aborder ce paradoxe; je me contenterai ici de vous offrir une réponse partielle : à savoir que je ne suis pas une snob de la technique, et que je ne l’ai jamais été. Je n’ai aucun respect pour la forme, et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’adore Gombrowicz et sa tirade Contre les poètes (qu’il faudrait un jour que je retraduise, parce que la version française qui circule sur le Web est en fait un peu tronquée). Je suis une snob du cœur, ou des tripes, si vous préférez.

J’exige absolument que toute œuvre d’art contienne au moins quelque chose de vrai, de viscéral, de vital. Dans les milieux d’auteur-e-s, on parle toujours beaucoup des histoires, que ce qui est important, c’est l’histoire, que c’est l’histoire que les lecteur-ices veulent, etc. Moi, je vous le dis tout net : je me fous royalement de l’histoire. L’histoire n’est qu’un prétexte pour formuler une vérité qu’un autre type de discours échouerait à exprimer. C’est là pour moi le seul sens de la littérature.

Sinon, je pourrais aussi l’expliquer par un autre paradoxe, qui est que j’ai été éduquée au punk à travers un magazine, c’est-à-dire un texte et des images. Quand j’ai déménagé en région parisienne, à 17 ans, et que j’ai pu emprunter des CD à la discothèque de ma nouvelle ville, j’ai enfin écouté les Ramones. J’étais atterrée, tellement c’était mauvais. Je suis aussi allée un peu plus loin dans ma connaissance du Clash, et même si ça laisse bien mieux écouter, ils ne sont jamais approchés non plus de mes groupes préférés. (Ma Sainte Trinité, ce sont les 3 L : Led Zeppelin, Leonard Cohen, the Libertines — j’ai d’ailleurs découvert ces derniers dans Rock&Folk, où ils s’identifiaient, non sans une certaine autodérision, comme un groupe « punk dandy minimaliste ».)

Donc, en fin de compte, l’ironie de cette histoire, c’est que je n’aime même pas le punk en tant que musique. Cependant, je reste attachée à son concept… et c’est peut-être pour ça qu’il n’y a jamais vraiment eu d’autre choix pour moi que l’autoédition, que je ne pouvais en somme qu’écrire de la « sublittérature », et même la plus vile et la plus mal aimée de toutes, la littérature sentimentale. Il m’arrive d’avoir des bugs, des instants d’égarement où je me prends à rêver d’être acceptée par les gatekeepers, mais, toujours, j’en reviens et je me rappelle : conne, moche, pas douée — et comme je vous emmerde!


* Il y a toujours eu un côté « geek » chez Linkin Park — il n’y a qu’à écouter comment Mike parle de Pro Tools en 2002 et des trucs qu’il s’amuse à faire avec le son sur l’ordi! Et, avec le recul, je me rends compte qu’une partie de leur attrait s’est joué là, précisément parce qu’ils ont su entrer en résonance avec cette nouvelle génération qui grandissait avec Internet et les nouvelles technologies, parce qu’ils ont su être présents sur le Web, depuis le tout début.


4 commentaires on “Comment j’ai découvert Rock&Folk et le punk”

  1. Ah ! Voilà : L’histoire n’est qu’un prétexte. C’est exactement de cette façon que je cherche à expliquer mes textes, sans jamais réussir à trouver la bonne formulation (Et du coup je m’embarque dans des explications de 15 piges, parce que je sais pas faire concis. Donc, je note !). En général, je me fous pas mal aussi des histoires, que ce soit dans ce que j’écris, comme dans ce que je lis. Je fais définitivement une fixette sur les personnages… et les univers, mais pour des raisons que je n’ai pas encore vraiment saisies.

    En tout cas, à force de te lire ici ou sur Twitter, j’ai décidé de me pencher davantage sur la littérature sentimentale. Je ne pensais pas que le genre pouvait être aussi vaste. Ni qu’il était à ce point méprisé. Sincèrement, j’étais persuadé que c’était beaucoup mieux accepté que ça… ! Bref, je me rends compte que je ne connaissais absolument rien sur le sujet.

    • Jeanne dit :

      C’est moi aussi qui joue ma victime… 😉 Mais si on faisait une pyramide de qui se croit au-dessus de qui en littérature (j’en ai vu passer une comme ça pour les programmeurs hier), c’est sûr que la littérature sentimentale serait tout en bas! Sinon, il y a un phénomène un peu paradoxal depuis quelques années, qui est que la romance s’est pas mal démocratisée et « normalisée » chez les francophones. C’est de plus en plus reconnu comme un genre comme un autre, et de plus en plus de personnes en lisent, il me semble. Mais le revers de la médaille, c’est que pas mal d’autres gens qui ignoraient simplement la romance jusqu’ici se sentent encore plus légitimes de la dénigrer, parce que c’est perçu comme un genre commercial, qu’on n’écrit et qu’on ne publie que pour faire du fric (et certainement pas pour ses qualités littéraires ou son intérêt intrinsèque).

      Il ne s’agit pas toujours d’insultes virulentes; le plus souvent, c’est juste une attitude globale qui se traduit par des petites remarques en apparence anodines, mais qui en disent long… Encore l’autre jour, par exemple, je suis tombée sur une auteure qui déplorait que ses nouvelles de romance se vendent mieux que ses autres écrits, alors qu’écrire de la romance avait si peu d’intérêt pour elle… (Pauvre chérie!) Et ça semble assez fréquent, comme phénomène. Régulièrement, je vois des témoignages d’auteur-e-s qui avouent écrire de la romance ou de l’érotique « pour l’argent » (souvent sous pseudonyme), mais qui crachent sur le genre derrière. Je trouve ça doublement lâche; d’une part, de profiter d’un genre et de lecteur-ices qu’au fond, illes méprisent, et d’autre part, de ne pas avoir le courage d’écrire selon leurs convictions. Moi non plus, je n’aime pas tout en romance; il y a des clichés qui me fatiguent, des éléments fréquents que je n’aime pas, eh bien devinez quoi : je prends mes responsabilités et j’écris autre chose. J’écris ce que j’aimerais lire, j’écris ce en quoi je crois, j’écris pour changer les choses. Je ne suis pas là à me plaindre que le genre est figé et qu’on n’a pas le choix, parce que c’est complètement faux… Et tu parles d’une prophétie autoréalisatrice!

      Bref, c’est clairement un sujet sur lequel je pourrais discourir des heures, mais c’est peut-être plus une question de principes que de dommages réels. Finalement, c’est vrai aussi qu’on a cette chance en romance, de vendre plutôt bien et d’avoir un lectorat ouvert qui ne snobe pas l’autoédition. Alors, finalement, les mauvaises langues… peuvent toujours y aller; moi, je fais ma petite carrière dans mon coin.

  2. harpiges dit :

    Ton article est excellent !


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