Bilan à mi-parcours et changement de cap

Je n’ai pas publié de billet sur le blogue cette semaine, mais j’en ai écrit un pour le site des Indéchaînés, que je vous invite à lire : L’autoédition, pourquoi? [S. J. Hayes]. (J’ai moins développé que je n’aurais voulu, parce que la longueur souhaitée par les responsables du site tournait autour de 1000 mots, alors que j’ai l’habitude ici d’écrire entre 1500 et 2000 mots par article.)

J’en profite également pour écrire un pêle-mêle un peu particulier, à l’image de mon billet de résolutions pour 2018. Près de 5 mois se sont écoulés, et je m’aperçois que la direction que je souhaitais prendre n’est peut-être pas la bonne, en fin de compte…

Concernant mon « Projet Bradbury » bloguesque (écrire et publier au moins un article par semaine), je n’ai pas vraiment de regret sur le fond. En revanche, cela m’occupe souvent une journée entière par semaine, ce qui me laisse peu de temps pour autre chose — à moins de revoir à la baisse mes objectifs d’écriture. Or, je ne suis pas prête à ça, considérant à la fois que l’écriture est ce qui me procure le plus de joie et d’apaisement, et que c’est actuellement ma seule activité qui me rapporte véritablement quelque chose. En effet, à ce jour, j’ai déjà gagné plus de 940 € avec mon roman-feuilleton (paru le 22 janvier), contre 18,70 € grâce au sociofinancement (lancé le 31 décembre).

J’adore écrire sur ce blogue, mais je n’adore pas me sentir parfois contrainte à produire mon « quota » hebdomadaire, surtout quand cela résulte en 1) un article mal fichu que je finis par dépublier (arrivé une fois) ou 2) une tendance à choisir des sujets faciles et rapides à traiter plutôt que pertinents et profonds. Je crois aussi que j’aimerais davantage d’échange avec mes lecteurices, et notamment les impliquer dans le choix des sujets.

Je pense donc relâcher un peu la règle d’un article par semaine, et chercher à la place à répondre à des attentes réelles de mon lectorat. Désormais, dans la colonne de droite, vous retrouverez chaque semaine un petit sondage vous invitant à voter parmi plusieurs idées d’articles en attente. Je me réserve le choix de la programmation finale, mais je tiendrai certainement compte de vos avis.

Concernant les ateliers en ligne, c’était sans doute mon projet le plus expérimental, et force est de constater que je ne sais pas du tout m’y prendre. Jusqu’à présent, je n’ai pas du tout réussi à atteindre mon public, et je n’ai pas vraiment envie de faire plus d’efforts de publicité ou de promotion pour y parvenir. Je considère que c’est un échec et je préfère m’en tenir là. Cependant, je reste ouverte à la possibilité de créer et de publier des tutoriels complètement gratuits en CC-BY-SA. Je vous remets ci-dessous les thèmes qui étaient prévus pour les ateliers, et je vous en prie, dites-moi s’il y a quelque chose que vous voudriez que j’explique :

  1. Préparation d’un roman (aussi valable pour les jardiniers/pantsers!)
  2. Écriture d’un roman
  3. Révisions à partir d’un premier jet
  4. Marketing et création d’une couverture
  5. Correction
  6. Création d’un livre numérique avec Sigil
  7. Mise en vente
  8. Création d’une offre papier

Pour ce qui est du militantisme local, j’ai raté la date limite pour proposer un atelier au Salon du livre anarchiste, et c’est presque un acte manqué. Je n’ai pas non plus eu le courage ni la motivation de rejoindre des associations dont la cotisation annuelle tourne autour des 100 $ (mais je me rends à un « café-rencontre » d’écrivain-e-s de la région mercredi prochain!).

Enfin, mon dernier échec, et celui dans lequel j’étais le plus investie émotionnellement, c’est le forum Indésphère. J’avais déjà mentionné mes doutes dans le dernier pêle-mêle : pourquoi m’obstiné-je à vouloir aider les autres? De toute évidence, personne ne veut ou n’a besoin de mon aide. Je ferais mieux de retourner dans ma grotte écrire mes livres, qui, eux, au moins, semblent trouver leur public et me rapportent de l’argent.

En réalité, ce n’était qu’un nouvel avatar d’un fantasme que j’ai depuis mon adolescence. À chaque fois qu’entrer en relation avec les autres devenait trop difficile et trop pénible, je rêvais qu’on m’enferme dans une petite pièce vide avec seulement un bureau, du papier et un crayon, et qu’on me laisse écrire mes histoires sans que j’aie à imposer ma présence aux humains. Seulement, même si mon forum n’a pas décollé, il y a quand même eu 6 inscrit-e-s. Six personnes, ça ne fait pas vivre un forum, mais… pour autant, ça vaut quelque chose. Beaucoup, même. C’est ce qui m’a fait prendre conscience d’un préjugé inconscient que j’avais.

En effet, mon fantasme de la petite pièce vide, je sais aujourd’hui que c’est un fantasme (y compris dans sa version réaliste). Non seulement ce repli sur soi n’est à mon sens pas souhaitable dans l’absolu, mais je sais que cette illusion de confort ne pourrait pas se faire passer pour du bonheur très longtemps. Je crois au rôle social et « engagé » de l’artiste, à un rôle qui dépasse celui de producteurice de biens de consommation. Or, jusqu’à présent, ce rôle-là se traduisait principalement pour moi par une forme d’activisme, de lobbyisme politique. Peut-être parce que c’est ce que j’avais connu, et que cela me manquait…

Vous me connaissez, je ne rate jamais une occasion de parler de moi. Alors, si vous permettez, je vous raconterai qu’entre 2010 et 2013, j’ai été assez active au sein du mouvement étudiant au Québec, qui a culminé dans la grève de 2012. Pendant près d’un an et demi, j’ai siégé à l’exec’ de mon association départementale (les cycles sup’ en science politique), j’ai participé à des congrès de l’ASSÉ en tant que déléguée, j’ai peint des pancartes et des bannières, fait signer des pétitions, tenu des piquets de grève (y compris sous la pluie), bouffé du gaz lacrymo, et me suis retrouvée dans un bus qui s’est fait intercepter et rediriger par la SQ (illes nous ont fait attendre dans des cellules et interrogé-e-s un-e par un-e), etc.

En 2013, j’ai lâché ma maîtrise pour développer ma maison d’édition. Comme j’avais conscience de ne pas savoir ce que je faisais, et peur par-dessus tout de perdre mon temps, j’ai profité d’être mon propre patron pour avoir un enfant en parallèle. Et là, après sa naissance, je dirais que j’ai traversé une sorte de trou noir. Beaucoup de femmes qui ont des enfants en bas âge le vivent, particulièrement si elles étaient habituées auparavant à avoir une vie assez active, assez sociale, et d’un certain niveau intellectuel. Tout à coup, tout cela disparaît. Notre monde se ferme, se réduit aux quelques pièces entre lesquelles on erre à longueur de journée. Et même quand on sort, on est seule, presque toujours seule. Toujours fatiguée, le temps de ne rien faire — surtout pas pour soi-même — et tout le monde autour de nous qui nous répète qu’on ne fait pas assez d’efforts.

Je ne suis pas (re)tombée en dépression (comme tant d’autres femmes), mais je me suis mise à craindre — à juste titre — cette petite pièce fermée, la solitude, l’isolement. Et, naturellement, j’ai voulu recréer ce que j’avais connu avant, retrouver ce que j’avais sacrifié. Militer m’avait comblée; j’avais adoré ça, j’avais eu le sentiment de trouver ma juste place — l’activité qui me convenait parfaitement, le mélange idéal de procédures et de passion. Et, en même temps, peut-être qu’il y avait là-dedans aussi une part d’illusion.

Aucune manif n’est le fun si on n’a pas des potes sur lesquels tomber inopinément, avec qui discuter philo pendant que les autres gueulent autour, et avec qui boire un coup à la fin. L’aspect humain, ce n’est pas la masse anonyme. C’est la promesse qu’on construit quelque chose, quelque chose de réel à opposer à la fausseté du monde qui nous entoure, quelque chose qui survivra à la lutte de circonstance. Or, non. Quelques années plus tard et je ne suis plus en contact avec aucun-e de mes ex-camarades, alors qu’on vit toujours, pour la plupart, dans la même ville (ou si près!). J’avais déjà ressenti le début de ça au dernier party où illes m’avaient invitée, en 2013, et où personne ne m’avait parlé.

Six personnes. Ça ne fait pas un mouvement social, ça. Mais si on peut avoir six ami-e-s, alors c’est beaucoup. C’est énorme. C’est mieux qu’un party où personne ne nous parle. Et je me suis dit alors que « les autres » voulaient peut-être quelque chose de moi; seulement, pas ce que je m’étais obstinée à vouloir leur donner. Je pense qu’on est beaucoup à songer davantage à soi lorsqu’on fait des cadeaux qu’aux personnes à qui on compte les offrir. On croit savoir ce qui est bon pour elles, plutôt que de chercher à leur faire plaisir; après, on s’étonne d’être tièdement reçu-e…

Là où je veux en venir, c’est qu’il existe peut-être un rôle social et une forme d’engagement envers la société qui ne soit pas explicitement politique. Un engagement intellectuel, un engagement artistique, peut-être, mais qui se situe dans une dimension qui échappe à la sphère des rapports marchands et qui échappe à l’industrie. Quant à savoir de quoi celui-ci est constitué, concrètement, je crois que laisser les projets venir et vous en faire la surprise en fait partie.


6 commentaires on “Bilan à mi-parcours et changement de cap”

  1. Oui, je pense qu’on donne beaucoup trop d’importance au fait politique. C’est une erreur de tout voir à travers ce prisme-là. La politique, c’est la surface des choses et rien d’autre. Sous le vernis des clivages et des idéologies, il y a des vérités autrement plus universelles, qui s’appellent : peur, colère, joie, tristesse, amour, amitié, instinct de survie…

    Bref.

    Je suis admiratif de la quantité d’efforts que tu déploies. Tu mènes beaucoup de projets de front, et même si tu essuies quelques revers, chapeau.

    940 €, eh bah. Sans commune mesure, j’ai gagné avec mes nouvelles la somme mirifique de 1,61 €. Il va falloir que je suive ton exemple :p

    • Jeanne dit :

      Je n’ai pas réussi à très bien formuler mon propos… En réalité, je suis de celles qui considèrent que tout est politique (consciemment ou inconsciemment), donc il n’est pas vraiment question de ne plus être politique ou de ne plus voir l’aspect politique, mais peut-être de ne plus faire de politique au sens de renoncer à l’action collective? Et aussi, je pense, au sentiment d’appartenance qui l’accompagne. Peut-être que je me range à ton avis, à savoir que le changement, ou le progrès, ou je ne sais pas trop quoi n’arrive pas (pas uniquement, du moins) à travers la lutte sociale. En tout cas, mon action à moi devra trouver un autre canal, mais je ne me résigne pas pour autant à ne plus agir ou à ne plus avoir aucun impact sur le monde en dehors de mes écrits.

      Ce chiffre que tu cites tend à me confirmer que je réussis mieux quand je fais les choses complètement toute seule et que je ne compte sur personne d’autre… En même temps, je suis dans une période de questionnement par rapport à ce qu’il faut que j’écrive; il fallait bien que ça m’arrive, sinon ce n’est pas drôle!

      Et puis merci, mais je pense que ce n’est qu’une impression. En vrai, je ne fais pas beaucoup d’efforts, ce n’est pas mon style. 😉

      • Sur le caractère politique de toute chose, nous ne sommes vraiment pas d’accord ^^ Mais au fond ce n’est pas le sujet.

        Je te souhaite de trouver la voie qui te conviendra le mieux.

      • Jeanne dit :

        Toute chose humaine, bien sûr! Une fleur n’est pas politique, pas plus qu’un nuage. Mais chaque action humaine, et même chaque sentiment (dans la mesure où il s’agit déjà d’un produit qui est passé par le filtre de l’intellect et de notre univers de significations) porte l’empreinte de l’organisation sociale qui nous structure en tant qu’individus. Il n’y a à peu près que les nouveau-nés qui peuvent se targuer d’être totalement spontanés et « naturels » (dans le sens de ne relever que de la nature).

        Il faut lire Claude Lefort, sur la distinction entre « la politique » et « le politique ». C’est difficile à résumer comme ça, mais il s’agit entre autres justement de réhabiliter le politique (contre la politique), comme étant peut-être au fondement de notre humanité. Se retrancher du politique, c’est vouloir revenir au jardin d’Eden, ni bien ni mal ni société, et nus comme des animaux, je pense. 🙂

  2. Sans avoir lu Claude Lefort, je fais volontiers la distinction entre *la* politique et *le* politique, même s’il m’arrive d’utiliser indifféremment l’un ou l’autre de ces pronoms, par commodité.

    Ça n’empêche que d’après moi, avoir faim, avoir chaud, avoir froid, avoir sommeil, éprouver du désir sexuel, chercher à protéger les siens, à survivre, tout simplement… ne relève pas d’un sentiment ou d’un comportement politique.

    L’être humain n’est pas une chose éthérée, détachée de la nature. Il est un animal devant satisfaire des besoins biologiques, et dont certains comportements sont liés à ses gênes, lesquels ont été façonnés par l’évolution.

    Rien à voir avec la civilisation, la société, ses classes, ses luttes, etc. Même si tout cela a un impact énorme par ailleurs, j’en conviens.

    Bien sûr, on pourrait argumenter sur le fait que la biologie de l’être humain a été conditionnée par des milliers d’années de vie en société, à telle enseigne qu’elle a été influencée par la chose politique.

    Ma foi, oui, jusqu’à un certain point. Je dirais que la politique s’arrête à la porte des WC. Rien de politique dans les besoins naturels de l’Homme ; rien de politique non plus dans ses émotions les plus primaires.

    Je me méfie toujours des idéologies et de leurs grilles de lecture prétendument universelles. La réalité de l’être humain, dont on n’oublie qu’il est avant tout un *corps*, me semble trop complexe pour n’être vue qu’au travers d’un seul prisme.

    C’est mon avis !

    • Jeanne dit :

      Je ne nie pas que l’homme est biologique et que cet enracinement le détermine en partie, voire en grande partie. Ce que je dis, c’est que même tout ce que tu décris n’est jamais qu’un fait objectif; ça vient d’office avec une signification, une symbolique sociale. Je te renvoie aux Cyniques, dont le but était justement de revenir à l’animalité de ces fameux besoins biologiques, par opposition à ce qui se fait habituellement en société. Les WC mêmes sont une invention historique et témoignent du sens que l’on attribue à ces besoins-là (d’ailleurs, lorsque j’essayais d’écrire un roman historique, figure-toi que j’ai fait beaucoup de recherches sur les WC — ou l’absence d’iceux —, et j’avais même conçu une scène un peu humoristique où l’héroïne cherche désespérément un pot où se soulager dans un manoir hostile). Tout aussi sérieusement, ma sœur m’a filé un bouquin qui a eu beaucoup de succès, Le Charme discret de l’intestin chez Actes Sud, dont le premier chapitre s’intitule : L’art du bien chier en quelques leçons — et pourquoi le sujet a son importance. L’auteure y démontre qu’un certain nombre de maladies (qu’on pourrait aussi, à priori, rattacher à la simple biologie) sont dues directement à la façon dont nous faisons nos besoins en Occident depuis le XVIIIe siècle… Est-ce politique? Peut-être en partie, dans la façon dont cette habitude a pu se répandre ou s’imposer en dépit, précisément, des nécessités biologiques.

      L’idée n’est pas de tout réduire à un seul principe, on est d’accord; mais plutôt d’admettre qu’à peu près tout entretient un dialogue avec le politique. Ce n’est pas une idéologie; c’est une démarche philosophique qui, au contraire, se refuse à apporter des réponses définitives et à catégoriser le réel selon des ordres immanents.


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