Pêle-mêle du dimanche

Ma crise d’écriture n’en finit pas de se prolonger (j’en sors tout juste alors que j’écris ceci)… Le bon côté, parce qu’il y en a toujours un — j’adore l’expression anglaise de « silver lining », cette bordure lumineuse « argentée » qu’ont les nuages et qui rappelle que le soleil est juste derrière —, c’est que je me suis remise à lire. Et tout ce que je lis est extra. Je ne pouvais donc résister à vous en parler, puisque ce sont des lectures que je ne chroniquerai pas. À cette heure, je n’ai fini aucun des livres présentés ci-dessous, mais je les savoure d’autant plus…

En premier, j’ai envie de vous parler d’un coup de cœur inattendu. Il s’agit d’un livre entre mémoire et documentaire, que ma sœur a laissé chez moi en prévision de son déménagement : Chinoises, de Xinran, une ancienne présentatrice de la radio chinoise, désormais émigrée à Londres. À la base, je m’y suis intéressée parce que je souhaite écrire un personnage chinois, et je me rends compte que je connais mal ce pays et cette culture… À la deuxième page (excluant le prologue), j’étais scotchée, bouche bée, et je savais que je devais absolument lire la suite. J’en ai dévoré plus de la moitié en une soirée, en me couchant après minuit.

Sans surprise, ce livre a été un bestseller à sa sortie, en 2002. Je ne peux que vous conseiller de le lire. C’est incroyable, bouleversant, ça dépasse la fiction…

On contemplait la scène devant nous, les bâtiments effondrés, les canalisations éventrées, les trous béants dans le sol, les cadavres partout, à même le sol, pendant aux poutres des toits et hors des maisons. Une nuée de poussière et de fumée s’élevait. Il n’y avait ni soleil ni lune, personne ne savait l’heure qu’il était. On ne savait plus si on était encore sur la terre des vivants.

Dans un tout autre style, après avoir fini Cyberpunk Reality, de Saint Epondyle (que je chroniquerai sans doute un de ces jours), j’ai eu envie de découvrir davantage la littérature cyberpunk, dont les thèmes me parlent beaucoup, mais que je connais mal. Et quoi de mieux pour commencer qu’un classique, j’ai nommé A Scanner Darkly de Philip K. Dick? Il y a deux ans, j’avais lu The Man in the High Castle. Je me souviens avoir beaucoup apprécié sa prose. Malheureusement, j’en ai gardé une impression mitigée à cause de la fin, que j’ai trouvée décevante, ou que je n’ai peut-être tout simplement pas comprise…

Cette fois, j’espère donc que ça ne va pas retomber pareillement comme un soufflé, parce que, pour l’instant, j’adore! Tous les aspects sont forts et maîtrisés, de la façon dont le mystère s’épaissit peu à peu, dont les différentes branches narratives se mêlent, à l’écriture elle-même — tous les passages en indirect libre, la retranscription des pensées, mais aussi le sens de la formule, l’art de te faire éclater de rire en une phrase —, sans oublier les personnages… Ah, Jim Barris! Impayable. Il y a cette phrase que je trouve hilarante, mais je ne sais pas s’il est possible de saisir sa portée hors contexte :

For over an hour Barris had been attempting to perfect a silencer made from ordinary household materials costing no more than eleven cents.

C’est aussi une histoire de camés… D’ailleurs, je n’ai pas pu m’empêcher d’aller lire la note de l’auteur à la fin, et j’ai pleuré (moi, cette madeleine).

Après ça, j’ai emprunté à la BAnQ le livre In the Cage, de Kevin Hardcastle. Une fois n’est pas coutume, je lis de la littérature canadienne contemporaine! Je suis tombée sur ce bouquin par hasard, grâce à la magie des liens et de Twitter, via une interview de l’auteur sur le site Electric Literature. Oui, les lecteurices lisent les interviews, et pour moi, si l’auteur-e y dit quelque chose d’intéressant, c’est beaucoup plus susceptible de me donner envie de le/la lire qu’une critique, même dithyrambique!

J’avoue que l’une des raisons qui m’ont attirée vers ce livre (hormis ma curiosité naturelle), ce sont les thèmes, qui recouvrent en partie ce que je souhaite moi-même traiter dans mes écrits. Ce livre a donc pour moi une valeur de document et d’inspiration. Jusqu’ici, je n’en suis pas aussi amoureuse que de mes autres lectures, mais je l’apprécie tout de même. C’est d’un bon niveau, les détails sont bien vus; il y a également un véritable effort sur la prose, ce qui me change de la plupart de mes lectures habituelles. J’aime ça quand il décrit les ambiances, les décors, mais, pour le reste, je ne peux m’empêcher de trouver que c’est… inutile. Une simple affectation, comme juste pour dire « j’ai un style ».

In southern Alberta he found a gym that wasn’t much more than a storage locker with floor mats, and there he learned Jiu-Jitsu from two white men who had learned a poor man’s version from a half-Brazilian day labourer. When he went back to Ontario, Daniel found a true Brazilian gym with men of suspect lineage to players in Rio de Janeiro and Curitiba and they beat him bloody about the ears and twisted him to pulp and he dreamt about it every night, lying battered and aching in his one-room shithole apartment in the east end of the city.

(En jiu-jitsu brésilien, tout le monde vient d’une lignée louche! La mythologie qu’on vous raconte n’est qu’une tactique marketing.)

J’ai aussi repris ma lecture de Dirty, une romance contemporaine de Kylie Scott. Je l’avais commencée l’année dernière, mais je m’étais interrompue assez vite. À l’époque, je venais de m’enfiler d’autres romances, et je saturais un peu… À présent, je peux aussi confirmer que le début du roman n’est pas la partie que je préfère. Il s’agit d’une romance écrite à la première personne, exclusivement du point de vue de l’héroïne, et les premiers chapitres se concentrent sur l’histoire rocambolesque (ie la découverte, le jour de son mariage, que son fiancé est gai) qui va la projeter par hasard dans la communauté qui est au cœur de la série, à savoir le staff du Dive Bar de Coeur d’Alene, en Idaho.

L’idée n’est pas mauvaise et folle à souhait; ça rappelle un peu les meilleurs Susan Elizabeth Phillips. L’auteure ne se débrouille pas trop mal non plus pour rendre cette histoire incroyable crédible. De toute façon, c’est de la romance, on ne cherche pas le réalisme absolu (three hot guys behind the same bar?). Finalement, ce qui m’a manqué, c’est simplement de l’intérêt pur et simple, de la sympathie aussi pour l’erreur de l’héroïne. Ce n’est pas une mauvaise idée intellectuellement, en tant que prémisse et backstory, mais ça ne m’a pas touchée. Les choses s’arrangent quand on entre enfin dans le Dive Bar et, depuis, je dois dire que je m’amuse comme une folle!

Ce ne sera pas forcément ma romance préférée, mais je suis séduite malgré moi par l’état d’esprit de l’auteure. En fait, c’est très actuel, et pas juste en façade. À priori, cette auteure s’inscrit dans la même mouvance New Adult que Jay Crownover, par exemple, avec des héros tatoueurs, musiciens de rock, barmen, etc. (et toujours très tatoués!) Mais, contrairement à Rule, de cette dernière auteure, qui se contentait de mettre une saveur innovante sur un vieux cliché aux relents sexistes (le héros était un man whore, mais l’héroïne était une vierge blonde sans défaut), Dirty est moderne et féministe jusqu’au bout.

Avertissement, parce que je sais que ça ne plaît pas à tout le monde : les personnages boivent beaucoup d’alcool (en même temps, pour rêver d’avoir un bar, il faut aimer boire…). Mais, pour ma part, je trouve ça très réaliste et très bien rendu, surtout les scènes où l’héroïne est bourrée…

« Do not tickle me! Leave me alone, » I bellowed. « You suck. »
The tickling continued.
« Get away from me, Hewson. I don’t even like you anymore. »
He lay his long body down on top of me, effectively thwarting my ability to fight back. Of course, the feel of him rubbing himself against me woke up my inner horn dog. The desire to arch into him, to stick my tongue down his throat and get me some was mighty. But no! My girl parts would not be so easily swayed. No sex for him.
By god, the jerk was heavy. Elephants, the Titanic, think that kind of weight range.

Enfin, j’ai repris la lecture de A Fighter’s Heart, dont j’avais déjà parlé dans un précédent pêle-mêle, et qui me plaît toujours autant. Je m’identifie pas mal à l’auteur, je crois; il unit ces deux aspects qu’on ne voit pas si souvent ensemble, d’être à la fois un écrivain et le genre de personne qui vit à fond et cherche les expériences, toutes les expériences. Ça me fait plaisir aussi de voir qu’il dit littéralement les mêmes choses que moi, dans mon roman, quand on parle de combat au sol…

Submission fighting is a huge part of ground fighting. It is at the heart of MMA and one of the reasons the sport has a small, educated following. It’s sometimes hard for uneducated observers to understand that while the two guys were rolling around, one guy could have broken the other guy’s arm and the other guy admitted it. A submission can happen in seconds; the « ground game » is extremely technical and about position and outthinking your opponent; it’s a lot like playing chess.

Je vous ai dit que j’avais repris l’entraînement? Le sparring était un peu rough cette semaine; j’ai des bleus partout. Je suis rentrée chez nous et j’ai montré mon triceps à mon chum. « Look what someone did to me! » J’avais des taches bleues et pourpres sur presque 10 cm. Lui, impassible : « It’s just a bruise… » Mais je suis une chochotte.


Histoires d’amour : 10 trucs qui m’énervent

Pourquoi tant de personnes disent ne pas aimer la romance, alors qu’elles n’en ont jamais lu (ou beaucoup trop peu pour s’en faire une idée d’ensemble)? Eurêka! C’est la faute à tous les autres genres. En effet, des histoires d’amour, il y en a partout, dans tous les genres… et il faut malheureusement reconnaître que, trop souvent, elles ne volent pas haut. Si vous déduisez ce que doit être la romance à partir des histoires d’amour que vous lisez dans les autres genres, non seulement vous faites fausse route, mais il y a effectivement de quoi craindre le pire… Petit florilège des péchés les plus communs (notamment en SFFF et en YA, qui sont les deux genres que je lis le plus en dehors de la romance) :

1) Le syndrome Schtroumpfette

Audrey Alwett explique de quoi il s’agit dans ce billet. En gros, c’est quand tous les personnages qui comptent dans votre bouquin sont des hommes. Puis apparaît la femme, et évidemment, le héros en tombe amoureux — à la rigueur, c’est logique, puisqu’elle est littéralement la seule femme nubile de l’univers… Ce qui, en revanche, est beaucoup moins crédible, c’est que cette femme, qui a pourtant l’embarras du choix, tombe elle aussi amoureuse du héros — comme par hasard! On atteint des sommets dans le fabuleux lorsque le héros a jusque-là été dépeint comme un individu ordinaire, un « héros malgré lui » que rien ne distingue ni ne rend remarquable.

2) Les relations romantiques comme raccourcis ou symboles pour caractériser un personnage

Je veux parler du gentil qui est forcément un partenaire et un amant formidable, alors que le méchant se complaît dans des relations abusives et toxiques. Non seulement c’est simpliste, pas vraiment réaliste, mais c’est une belle occasion manquée d’utiliser le sentiment amoureux pour étoffer et compliquer vos personnages. Est-ce que ce ne serait pas plus intéressant si votre héros héroïque au cœur pur ne pouvait pas s’empêcher d’être un connard en amour, et si votre antagoniste au plan diabolique était tout de même digne d’amour?

3) La relation romantique comme non-problème

Ce point-ci pourrait englober tous les autres, mais je songe ici spécifiquement aux histoires d’amour (ou de désir, d’attirance) qui ne sont jamais expliquées, jamais justifiées, et qui n’apparaissent clairement que pour servir d’accessoire ou de pivot à l’intrigue. Par exemple : le méchant maltraite sa partenaire, mais celle-ci continue à l’aimer et à lui être loyale, en dépit de tout bon sens. Ou encore : le héros qui a la réputation bien établie d’être un séducteur sans scrupule, et sur lequel toutes les femmes continuent à se jeter dans l’espoir qu’il les jette le lendemain…

4) L’amour comme potion magique

Vous savez, ce moment où tout est perdu, jusqu’à ce que le pouvoir de l’amour rende soudain tout possible? On pourrait aussi l’appeler « l’amour comme deus ex machina ». Le problème est qu’il s’agit d’une ficelle scénaristique qui n’a rien à voir avec ce qu’est l’amour dans la réalité. Non, l’amour ne nous transforme pas en superhéros, et oui, même les gens qui sont amoureux ou qui sont aimés échouent.

5) La fin tragique pour ne pas faire trop « romantique »

Non, séparer vos amoureux à l’aide d’une force contre laquelle ils ne peuvent lutter (la mort, typiquement, mais ça peut aussi être le devoir, le hasard) ne rend pas une histoire d’amour moins sirupeuse, au contraire. La fin tragique, qui immortalise l’amour dans sa phase la plus pure et idéalisée, c’est le summum du romantisme; vous allez faire pleurer dans les chaumières (et si ce n’est pas le cas, vous avez juste écrit une histoire dont les lecteurices n’ont eu que faire, ce qui est pire)… Les fins dites « heureuses », par comparaison, ont ce côté terre à terre et pragmatique de la routine conjugale qu’elles laissent présager.

6) L’histoire d’amour qui évolue en parallèle de l’intrigue principale, sans jamais la croiser

En tant qu’auteure, je trouve que c’est la partie la plus difficile quand on écrit une histoire d’amour : l’intégrer au reste, ou y intégrer le reste, sans qu’on ait l’impression qu’on pourrait complètement enlever l’un des deux aspects sans nuire à l’autre. Idéalement, on ne veut pas raconter deux histoires dans un seul roman, mais plutôt une histoire complexe, où les motifs et les actions s’entremêlent et s’enchaînent les uns aux autres. Il ne s’agit pas d’inclure une histoire d’amour pour ajouter une dose de bons sentiments — comme s’il s’agissait d’une recette — ou pour courtiser le lectorat de la romance, mais bien d’exploiter la palette des motivations humaines pour construire la toile d’araignée qui va, au moment du climax, piéger votre héros — ou votre antagoniste.

7) Les clichés romantiques

Ils sont de toutes sortes, mais je songe particulièrement à ces lieux communs qui prétendent expliquer l’amour, mais qui n’expliquent en réalité rien du tout. Par exemple : elle est belle, donc je suis amoureux. Sauf si votre protagoniste a treize ans, pour moi, cela n’a aucun sens, aucune substance, aucun fantôme de réalité qui soit susceptible de me parler et de me toucher. Même chose pour les réactions physiques qui affectent les personnages : rougeurs, tremblements, cœur qui bat… Ça ne suffit pas, surtout si on se contente de répéter le même phénomène à chaque interaction : il apparaît, je rougis, bis… Il manque la singularité qui rend les choses vraies. La beauté, la présence, c’est beaucoup trop vague et général. Il y a bien quelque chose qu’il a dit, qu’il a fait, qui a capté le regard et qui n’aurait pu être à personne d’autre…

8) Les histoires d’amour escamotées par une ellipse

Mettre de l’amour dans une histoire permet en principe d’augmenter un enjeu, de créer un dilemme ou une motivation pour une action. Mais, pour que cela fonctionne auprès de la lectrice, qu’elle ressente effectivement cette tension, cette nécessité, pour qu’elle embarque dans l’histoire qu’on lui raconte, il faut qu’elle comprenne le sentiment amoureux. Or, certaine-e-s auteur-e-s, pour éviter l’écueil sus-cité du cliché, choisissent la solution de facilité de nous mettre devant le fait accompli. On est transporté quatre semaines plus tard, illes ont passé beaucoup de temps ensemble et illes sont très amoureux/-ses, croyez-moi sur parole car c’est tout ce que vous aurez. Sauf qu’à ce compte, ne pas mettre d’histoire d’amour du tout aurait eu le même effet!

9) L’histoire d’amour comme interlude de douceur dans un monde de brutes

L’amour, c’est mignon, c’est tout doux, comme une guimauve… Vraiment? Est-ce qu’on vit dans le même univers? Non seulement il est très fréquent que l’amour se passe mal, mais, même quand il se passe bien, ça reste beaucoup d’efforts et de ratés, des disputes, des malentendus, etc. Une relation intime, c’est comme voir tous ses défauts au microscope. Alors, certes, une relation ou un foyer peut représenter un refuge du monde extérieur, mais ce n’est jamais que ça non plus (et/ou pas tout le temps).

10) L’amour romantique comme sentiment absolument irrationnel

Cela recoupe des choses que j’ai déjà mentionnées : au fond, dire que l’amour est irrationnel, c’est une façon commode de ne jamais le justifier ni le mettre en contexte, de ne jamais creuser ses causes, ses origines ou sa signification. C’est une façon de ne jamais se demander si le personnage qui évoque cet amour est effectivement aimable, ni d’ailleurs ce que signifie pour une personne d’être « aimable » — pour qui, dans quelle culture, etc.

Après toutes ces critiques, un peu de positif! Si vous cherchez à sortir des sentiers battus et à vous inspirer d’autres modèles, je vous conseille de lire de la romance. Beaucoup de gens s’imaginent que la romance recèle de nombreux clichés, mais, en réalité, il y a beaucoup plus de diversité et de profondeur en romance que dans la plupart des histoires d’amour des autres genres! Les auteur-e-s même les plus « littéraires » nous ressortent sans le savoir les clichés de romance les plus éculés dès qu’illes abordent le sujet de l’amour… Surtout, la romance nous offre une belle leçon sur la façon de renouveler de vieux schémas, de les recycler en quelque chose d’inattendu, d’imprévu. Parce que c’est vrai qu’il n’y a pas dix mille manières de tomber amoureux/-se… mais il y a, de toute évidence, dix mille manières de le raconter.