Écrire un héros de romance (après #MeToo) 1/2

Est-ce que je vous trolle? Pas tout à fait… Après tout, j’ai admis moi-même que le mouvement #MeToo avait interféré dans l’écriture de mon héros pas très PC. Il y a quelques mois, sur le réseau diaspora*, un homme avouait également sa perplexité devant la contradiction entre le nouveau discours féministe des femmes et leur passion pour Cinquante Nuances de Grey. Plus récemment, des auteures de romance américaines s’entendaient pour dire que le héros parfait était « beta in the streets, alpha in the sheets » (c’est Alyssa Cole qui est à l’origine de l’expression), un concept qui m’a laissée pour le moins dubitative… Cela peut-il seulement exister? Que veulent réellement les femmes?

Même si la romance M/F est peu lue par les hommes — ou peut-être parce qu’elle est peu lue par eux, et que l’on s’y retrouve en quasi non-mixité, dans un relatif safe space où l’on peut explorer des idées sans la pression du regard masculin* —, je crois qu’elle est le lieu idéal pour s’interroger, à la fois individuellement et collectivement, sur le désir hétérosexuel féminin et sur ce que l’on attend d’un partenaire romantique. D’une part, la littérature permet d’échapper au profil-type et aux généralités, et d’embrasser une multitude de réalités et de possibilités.

D’autre part, il est faux à mon avis de penser que s’intéresser aux hommes et à la masculinité est un concession qu’on leur fait, et qu’elle aurait pour premier objectif de les aider et de les rassurer. Selon moi, c’est d’abord un service que l’on se rend à soi-même, en tant que femme envisageant d’accueillir un homme dans notre intimité. Savoir ce que l’on veut, être capable de l’identifier et de l’exprimer, ce n’est pas du luxe. Pour ma part, j’aurais bien aimé être invitée à y réfléchir plus tôt… et aussi avoir accès à d’autres modèles que ceux de la culture mainstream ou classique (même combat; c’est surtout écrit, en tout cas produit par des hommes et/ou à destination des hommes).

1) Qu’est-ce qu’un homme?

Un homme est beaucoup de choses, et un homme peut être beaucoup de choses. Pourtant, dans beaucoup de romances que je lis, la masculinité semble identifiée et symbolisée par des traits relativement superficiels et, qui plus est, au détriment d’autres aspects plus subtils. De quels traits veux-je parler?

a) Un corps d’homme. Évidemment, c’est le critère numéro un pour assigner le sexe social d’une personne… Un homme a un corps d’homme et, en romance, le héros est en général beau, d’une beauté stéréotypiquement masculine : grand, bien bâti, la mâchoire carrée et les hanches étroites.

b) Il a des intérêts, des goûts et des hobbys masculins. Il aime le sport, les autos (et, bien sûr, il conduit un muscle car ou un truck, pas une petite compacte, là!), la moto, le bricolage, les gadgets technologiques, etc.

c) Il est financièrement indépendant.

d) Il est très sexuel et expérimenté.

e) Il cherche à dominer.

Alors, si on met tout cela ensemble, est-ce qu’on obtient un homme? Moi, je trouve plutôt qu’on obtient un stéréotype… Pas que les hommes comme ça n’existent pas, mais c’est loin de suffire à définir un héros séduisant, à mon sens. Certaines auteures, le pressentant, tiennent à nous préciser qu’en plus de tout cela, le héros est intelligent, éduqué, cultivé ou encore qu’il donne aux bonnes œuvres — sauf que cela reste lettre morte si on n’en voit pas la preuve par les faits. Autrement dit, il n’est pas rare qu’un héros soi-disant intelligent ne se comporte pourtant pas de manière très intelligente… Mais j’y reviendrai plus tard.

Par contraste, quels seraient d’autres traits, moins superficiels, qui pourraient fonder la masculinité?

a) L’humour et la déconnade (drôle ou pas, à chacun-e de juger). L’autre jour, à la boulangerie, alors que j’observais l’unique serveur faire le pitre au milieu de ses collègues féminines, je me suis rappelé pourquoi, plus jeune, j’aimais toujours mieux les groupes mixtes. Parce que les hommes ont la blague plus facile, ont moins de complexes — y compris physiques — à dire et à faire n’importe quoi, et qu’il faut avouer que ça met de l’ambiance!

b) L’ego. L’ego, c’est ce qui pousse les hommes à se taper dessus pour des bêtises, à vouloir réussir ou parvenir à quelque chose à tout prix, à mal supporter de ne pas pouvoir. (Ça peut sembler recouper la notion de domination, mais cette dernière est seulement relationnelle, alors que l’ego se rapporte en premier lieu à l’image de soi.)

c) L’égocentrisme. Le monde tourne autour du nombril des hommes. Leur vérité, c’est la vérité. Leur ressenti, ça s’appelle « les faits ». Ton ressenti, c’est… eh bien, on n’a toujours pas compris ce que c’était, mais clairement un truc que t’as inventé toute seule dans ta tête…

d) La force physique. À corpulence et entraînement égaux, les hommes sont plus forts que les femmes. Donc, même si ton gars n’est pas un costaud, il y a des chances qu’il soit capable de faire des trucs physiques que tu ne peux pas faire. Surtout si ça implique le haut du corps — nous, les femmes, notre force est plutôt dans les jambes. (Il y a une exception : les bébés. Les hommes ne comprennent pas comment on réussit à porter plus de 10 kg sur un seul bras pendant aussi longtemps sans se plaindre…)

e) Il exprime peu ses émotions (ou en peu de mots, avec peu de démonstrations physiques). Certains hommes parlent peu en général. D’autres au contraire parlent beaucoup — notamment le type universitaire ou intellectuel, ou encore le type qui aime raconter sa life et, ma foi, le fait de façon assez divertissante —, mais rarement pour autant de leurs états d’âme intimes. Il s’agit plutôt de discours destinés à la galerie.

Cette liste ne se veut pas exhaustive, c’est ce qui m’est venu à l’esprit sur le coup. Et je précise que ce sont aussi des stéréotypes, des généralités : tous les hommes ne sont pas comme ça et, surtout, pas tout cela à la fois. Néanmoins, statistiquement, j’ai observé que c’étaient des traits plus fréquents et/ou plus prononcés chez les hommes que chez les femmes… et, dès lors, les associer à des personnages tend à rendre ces derniers plus masculins. Par conséquent, un personnage qui aurait toutes les caractéristiques précédentes (superficielles) mais aucune des dernières (ou d’autres du même genre) me paraîtra peu réel, inachevé ou caricatural — alors que celui qui n’aurait aucune des premières, s’il a certaines des secondes bien écrites, me semblera beaucoup plus crédible.

2) Et la virilité dans tout ça?

Virilité et masculinité sont-elles synonymes? Cela pourrait se défendre, mais, puisqu’on a deux termes, j’aime autant en profiter pour distinguer deux concepts. Pour moi, la masculinité, c’est simplement le fait d’être un homme. Par définition, la masculinité serait donc plurielle (elle s’incarne différemment en chaque homme), axiologiquement neutre (ce n’est ni une bonne ni une mauvaise chose, et elle contient autant de qualités que de défauts) et illimitée. La masculinité résulterait d’une socialisation en tant qu’homme, d’une identification à des modèles masculins ou encore des effets des hormones masculines — mais la question reste posée.

Par « modèles masculins », j’entends évidemment des normes, mais ces normes varient selon les époques, les cultures et les modes, et peuvent également cohabiter à une même époque, voire s’opposer. Ainsi, le « geek » est un modèle qui s’est construit en rejet d’une forme de masculinité traditionnelle, mais il n’en est pas moins indéniablement masculin. Beaucoup de séries de romance s’appuient d’ailleurs sur cette variété, en faisant du héros de chaque tome le représentant d’un modèle masculin différent (par exemple : le protecteur responsable, le séducteur insouciant, le dandy décadent, le nerd super intelligent, le rêveur romantique…).

Cela dit, dans le langage courant, on utilise souvent « masculinité » et « masculin » pour se référer implicitement à ces normes, voire au sous-ensemble de normes qui prévalent actuellement dans notre culture (quand on parle d’une femme masculine ou d’une activité masculine, par exemple).

Quant à la virilité… Je pense que la plupart des héros de romance sont censés être virils, et la constance des « traits superficiels » mentionnés plus haut tend à suggérer qu’il s’agirait aussi d’une définition de la virilité. Deux éléments viennent renforcer cette hypothèse : d’abord, le fait que la virilité, au contraire de la masculinité qui peut se manifester chez les garçons, concerne spécifiquement l’âge adulte. Et, en effet, plusieurs de ces critères ne signalent pas seulement l’individu masculin, mais aussi l’adulte. Ensuite, le fait même que j’aie parlé de stéréotype.

Personnellement, je préfère « idéal » ou « archétype », mais voilà en tout cas ce que je définirais comme étant la virilité, en regard de la simple masculinité. En revanche, là où j’ai un problème, c’est que cette définition sétéréotypée me semble toujours trop superficielle. À l’instar de notre société, qui croit s’être débarrassée de la morale, mais continue à juger les individus, peut-être encore plus sévèrement qu’avant, sur leurs résultats, leur réussite, leurs possessions (et vous vous étonnez du retour en force du dogmatisme, du fanatisme? mais c’est le libéralisme même qui, en étant trop gourmand, a affamé la bête, lui a rendu ses crocs; croyiez-vous donc que l’Homme pouvait se satisfaire d’une existence entièrement vouée au marché? je ris de votre naïveté), cette idée de la virilité n’est qu’un étalage vain et sans substance.

La virilité pour moi est une affaire intérieure, une affaire de valeurs — qui pourront mener aux attributs extérieurs pré-cités… ou pas. Voici ce que ça m’inspire : courage, détermination, sang-froid, force, énergie. Oui, il y a « force » dedans, terme ô combien ambigu; on peut forcer les gens, ce n’est pas bien; on peut aussi forcer les choses, les évènements, le destin… ça me convient. Pour moi, la virilité est intrinsèquement positive; ça peut être une aspiration, et elle représente des qualités qui sont en soi désirables (même si je reviendrai là-dessus aussi, avec une nuance). Je précise d’ailleurs qu’elles peuvent aussi être désirables pour une femme, et qu’elles ne sont liées à la masculinité que par l’imaginaire collectif…

En outre, tous les hommes ne sont pas virils, et tous les hommes ne doivent pas l’être. Enfin, toutes les personnes qui sont attirées par les hommes ne sont pas non plus attirées par les hommes virils (moi, oui, vous avez compris…). À ce compte-là, on pourrait se demander si le concept de virilité a encore la moindre pertinence, le moindre intérêt (à part auprès des personnes qui souhaiteraient fonder dessus un principe de supériorité). Chacun n’a qu’à être comme il veut, et chacun-e détermine ses propres préférences. Oui, mais… Rendre un concept tabou, ou faire comme s’il n’existait pas, ne le fait pas disparaître pour autant de la conscience, collective ou individuelle. J’y vois davantage une fausse bonne idée, analogique à celle de colorblindness chez les progressistes qui se veulent antiracistes.

Il n’est pas question de tout ramener à la virilité, de tout mesurer à l’aune de la virilité. Mais être capable d’extraire cette idée de notre inconscient pour l’exposer à notre conscience, être capable de la circonscrire, peut être le meilleur moyen de la soupeser, de la dépasser le cas échéant. Quand je regarde la production actuelle en romance M/F, ce qui s’écrit, ce qui se lit, ce qui se vend et s’achète en brassant des millions de dollars (et certainement beaucoup d’euros aussi) au passage, je n’ai pas l’impression que la virilité est un concept inutile ou dépassé, qui n’intéresse plus personne — ou seulement les hommes, ou seulement les virilistes.

Est-ce qu’on peut en finir une fois pour toutes avec ce prétexte moisi qui ose se parer de légitimité féministe, et qui justifie depuis des décennies le mépris du féminisme orthodoxe pour la littérature sentimentale? Est-ce qu’on peut — non, est-ce qu’il n’est pas urgent de s’intéresser aux hommes qui partagent nos vies, aux relations hétérosexuelles que nous nouons avec eux (en dehors des façons dont ils nous font du mal), aux désirs qui nous animent et aux attentes que l’on fait peser sur eux, non parce que cela les concerne, mais parce que cela nous concerne?

On me dit qu’élucider notre rapport à la masculinité et à la virilité reviendrait à se charger du malaise des hommes. Mais quid du malaise des femmes?

Tenez, prenez la chick-lit. La chick-lit est une littérature post-féministe qui, sur un ton souvent léger et humoristique, cherche à problématiser (entre autres, mais c’est généralement assez central) la difficulté des femmes à avoir des relations hétérosexuelles satisfaisantes dans un monde où les rôles sociaux genrés sont remis en question. Personnellement, je n’ai jamais été fan de chick-lit, parce que j’y lis un message qui se rapproche trop à mon goût du raisonnement des pick-up artists, à savoir : les avancées féministes ont rendu plus ardu de trouver un-e partenaire de l’autre sexe, les femmes sont attirées par les hommes virils, les hommes virils sont des connards et/ou incapables de proximité émotionnelle.

La différence entre les hommes qui suivent les pick-up artists et l’héroïne de chick-lit, c’est qu’illes poursuivent un but opposé : les premiers veulent baiser, donc leur solution est de se transformer en hommes virils-connards; la seconde veut au contraire une relation à long terme, et sa solution est de renoncer à son attirance spontanée pour l’homme viril et de se rabattre sur des désirs plus intellectualisés, plus rationnels, qui la mèneront vers un homme plus ordinaire, un genre de Nice Guy. C’est du moins mon interprétation de tous les livres de chick-lit que j’ai lus, et aussi du film Le Journal de Bridget Jones. J’ai découvert récemment que ce dernier était censé être inspiré de Pride and Prejudice, et je trouve le switch au niveau des personnalités des hommes très parlant&nbsp: dans l’œuvre de Jane Austen, selon moi, c’était Darcy qui incarnait l’homme viril, et Wickham le Nice Guy… (Cependant, tous les personnages échappent au cliché bidimensionnel, et c’est ce qui fait que l’histoire fonctionne dans les deux cas.)

La romance a tendance à offrir un contrepied à cette analyse, en validant les « désirs spontanés » et non-rationnels de l’héroïne et, de fait, en assumant la virilité de ses héros. Néanmoins, alors que, depuis les années 80, la romance devenait de plus en plus ouvertement féministe et, en un sens, réaliste (ou tout simplement diverse), les connards et les violeurs refont depuis quelques années une apparition massive et remarquée, si bien qu’en 2018, les « séductions forcées » n’ont plus rien de « old skool ». La romance renoue ainsi avec son passé sulfureux; sauf qu’on ne l’accuse plus désormais de pervertir les femmes ou de les rendre trop exigeantes, mais bien l’inverse : de normaliser les relations toxiques, où la femme est la victime.

Et si, au contraire, il fallait y voir le signe que nous avons suivi les conseils de la chick-lit et que, parce que nous nous sommes rangées dans une vie raisonnable et ordinaire, la tentation est d’autant plus forte de succomber au connard via la sécurité d’un fantasme littéraire? Et si la mise en scène fictive d’une relation abusive permettait précisément son évacuation saine des désirs réels? Après tout, la trilogie Cinquante Nuances de Grey a été surnommée « mommy porn », et non « teen relationships handbook »…

À suivre…


* Sauf si l’on fait un bestsellerCinquante Nuances de Grey n’a pas échappé au regard masculin, et celui-ci n’a pas été tendre. J’ai d’ailleurs souvent voulu écrire à ce sujet, soit la façon dont les hommes se permettent de plus en plus de donner des leçons de féminisme aux femmes.


One Comment on “Écrire un héros de romance (après #MeToo) 1/2”

  1. […] Ceci est la suite de la première partie. […]


Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s