Écrire des personnages « divers » 1/2

1) Introduction : ma démarche

Il existe déjà pas mal d’articles qui traitent de ce sujet, mais la plupart sont en anglais et/ou ne couvrent ou ne coïncident pas forcément avec ma vision des choses. J’ajoute donc ma voix à la polyphonie, et vous en ferez ce que vous voudrez.

a) Une mauvaise raison d’écrire des personnages divers : parce que vous vous sentez obligé-e de le faire, de respecter des quotas, que vous voulez plaire ou présenter un argument de vente à la communauté gauchiste avide de rédemption.

b) Une bonne raison d’écrire des personnages diversifiés : parce que nous existons, parce que nous faisons partie de la réalité, de votre réalité, de votre quotidien, et que si vous feignez de ne pas nous voir, vous pouvez être sûr-e que nous, nous vous voyons très bien — et nous vous retenons. 😉

Je suis une femme d’origine mixte (bretonne et vietnamienne) que les gens prennent souvent pour une Chinoise (y compris les Chinois eux-mêmes). La plupart de mes amis sont des immigrés ou enfants d’immigrés. Je suis aussi hétérosexuelle (c’est du moins l’étiquette que je choisis de revendiquer) et mariée. Ayant par le passé tenté d’écrire un personnage de femme trans qui a viré au désastre, j’entends écrire ce billet en me situant des deux côtés de la barrière : à la fois partie prenante de cette diversité, et extérieure à certaines réalités que j’ai néanmoins la prétention de décrire.

Les difficultés d’écrire des personnages divers, je les ai donc rencontrées aussi bien en tant que lectrice des efforts des autres, qu’en tant qu’écrivaine.

Par « divers », j’entends littéralement tout ce qui sort de la norme culturelle européenne et nord-américaine. Je parlerai plus en détail de la féminité, de l’origine, de l’immigration, de la couleur de peau et du phénotype ethnique, parce que c’est ce que je connais le mieux à titre personnel. Il m’arrivera aussi de schématiser en ne citant que certains aspects de la diversité. Cela n’a pas pour intention d’exclure une quelconque expérience que vous jugeriez appartenir à ce terme parapluie (par exemple, le handicap, l’autisme, les troubles mentaux, le fait d’être gros, etc.).

2) Personnages principaux vs secondaires et « degrés » de diversité

Inclure une certaine diversité dans vos textes n’est pas forcément un investissement. Si vous êtes « Blanc-he cis het » avec un entourage qui l’est majoritairement aussi (sérieusement? où vivez-vous?), je trouve pour ma part plus que légitime que vos personnages principaux reflètent cette réalité, votre réalité. Cela comporte même deux avantages non négligeables : d’abord, moins de recherches et de risque de plantage pour retranscrire un vécu que vous ne connaissez pas, et puis vous laissez le champ libre aux auteurs qui vivent réellement cette diversité, afin qu’ils et elles l’expriment selon leur expérience authentique.

Le plantage n’est pas un crime; cependant, sur de telles questions où subsistent encore beaucoup d’ignorance et de stéréotypes, il y a une responsabilité de l’écrivain-e de ne pas en rajouter une couche gratuitement. Prenez le risque, oui, mais prenez-le en toute conscience, en l’assumant jusqu’au bout.

C’est pour ces raisons que j’ai récemment décidé de reléguer mes personnages LGBTQ à des rôles plutôt secondaires — même si vous savez comment sont les personnages : ils ne nous obéissent pas toujours (ils font parfois leur coming out à notre insu, ou prennent plus de place que prévu)… Ce n’est donc pas une règle ferme, juste un renoncement temporaire à me lancer dans des projets dont le concept central inclurait des héros LGBTQ.

Je pense qu’il faut réfréner notre envie de contribuer à une représentation dont nous ne faisons pas partie, envie que sous-tend toujours l’ignorance ou le déni que cette représentation existe déjà, et qu’elle est déjà portée par les premiers concernés. Avant de se dire qu’il faudrait écrire ces livres, cherchons s’ils ne sont pas déjà là, autour de nous, en attente de notre attention, mais invisibilisés comme le sont peut-être certaines personnes de notre entourage.

Il est donc possible de mettre de la diversité dans vos histoires sans aller au-delà de votre expérience réelle, en la distribuant parmi vos personnages secondaires ou vos figurants, de la même manière qu’elle est distribuée dans la réalité qui vous entoure. Faire cela, ce n’est pas se soumettre aux impératifs de la bienpensance; c’est au contraire résister à l’idéologie et aux projections, c’est être réaliste et honnête.

L’une des choses qui me gosse le plus dans les récits que certaines auteures françaises situent en Amérique du Nord, ce n’est pas qu’elles osent décrire un contexte qui n’est pas le leur et qu’elles connaissent de toute évidence assez mal, mais ce fantasme d’une Amérique blanche qui n’existe à peu près pas, et surtout pas dans les grandes villes. À un moment, dans une ville à minorité blanche, si tous vos personnages et tous leurs amis et connaissances et collègues sont Blancs, c’est soit le club des suprémacistes, soit du foutage de gueule. À Detroit, plus de 82 % de la population est noire. À Baltimore et Memphis, plus de 63 %. À Atltanta, 54 %. À Washington, DC, 50 %.

À New York City, seulement 44 % de la population est blanche. À Toronto, moins de 48 % — et jusqu’à moins de 22 % dans une ville du GTA comme Markham. À Vancouver, moins de 50 %. Les statistiques ne sont évidemment qu’une donnée indicative, vos personnages peuvent venir d’où vous voulez et avoir l’air de ce que vous voulez. Mais il faudrait quand même veiller à ce que le gouffre ne soit pas trop immense entre la réalité et ce que vous décrivez. Car, certes, il y a des quartiers, des ghettos, des communautés qui ne se mélangent pas toujours. Mais « il y a des quartiers, des ghettos, des communautés », ça demeure l’opposé de « il n’y a pas », ce qu’on croirait à lire certains livres.

J’ai l’impression que beaucoup d’auteures francophones élisent un décor américain afin de pouvoir fantasmer en toute liberté, et c’est vrai que les États-Unis sont un peu le Neverland, le pays qui n’existe pas et où l’on ne grandit jamais, où tout est factice et rien n’a de sens. Mais si le but est d’échapper aux tensions raciales et sociales qui caractérisent la réalité, alors, avec les États-Unis, on peut dire que vous êtes mal tombé-e! Pas qu’on ne puisse pas rêver dans l’adversité, au contraire; mais prétendre écrire l’Amérique d’aujourd’hui sans écrire Trump, la PC-ness gone mad et le défi formidable du vivre-ensemble, pour moi, c’est mentir. (C’est aussi pour ça que j’écris de la SFFF…)

Cela ne veut pas dire que vous devez faire de la politique dans vos livres, si vous ne le souhaitez pas. Encore une fois, contentez-vous d’être sincère. Si vous arrivez à côtoyer dans la vie des gens différents de vous sans en faire de la politique, pourquoi devrait-il en aller autrement dans vos livres?

3) En quoi écrire la diversité est un défi? Ne sommes-nous pas tous humains?

Je pense bien sûr que n’importe qui a le droit d’écrire n’importe quel personnage. Si ce n’était pas le cas, je ne rédigerais pas ce double billet, qui a pour but de vous aider à le faire, sinon bien (car je ne me pose pas en juge de ce qu’est la « bonne » représentation), du moins de façon conforme à vos intentions.

Mais non, je ne pense pas que tous les personnages soient aussi accessibles les uns que les autres à n’importe quel-le écrivain-e. Et, spécifiquement, je crois qu’il est plus difficile pour un membre de la population « dominante » de se projeter dans un personnage dont l’expérience est marginalisée, que l’inverse. Concrètement : il est plus difficile pour un homme d’écrire une femme, que pour une femme d’écrire un homme. Il est plus difficile pour un Blanc d’écrire un non-Blanc que l’inverse. Il est plus difficile pour un hétéro d’écrire un homo que l’inverse. Etc.

Ce sont évidemment des généralités; vous pourriez être l’exception qui confirme la règle — mais, en majorité, je soutiens que c’est le cas. Pourquoi? Tout simplement parce que notre culture est saturée du témoignage et du point de vue d’hommes blancs hétérosexuels de classe moyenne ou haute. Dans notre société, on arrive à l’âge adulte en ayant lu tellement de livres écrits par ces mecs-là que, dans nos rêves, on a presque l’impression d’en être. Leur vécu raconté s’est mêlé intimement à notre vécu réel depuis notre plus jeune âge; ils font partie de nous et de notre identité d’une façon qui ne nous quittera jamais.

L’inverse n’est pas vrai. Pas seulement parce qu’il existerait moins d’œuvres signées par des femmes ou des personnes issues de « minorités » — mais aussi parce que ces œuvres sont souvent connotées et confinées à un public féminin, ou de telle origine, ou de telle orientation, etc. Un homme blanc ne ressentira pas le même manque culturel s’il se cantonne à lire des œuvres d’autres hommes blancs (il pourra même se targuer d’une culture très étendue et raffinée), qu’une femme qui ne lirait que des livres écrits par des femmes, un Noir qui ne lirait que des livres écrits par des Noirs, etc.

En d’autres termes, il existe d’une part un récit dominant auquel tout le monde a accès, y compris dans une multiplicité qui permet une compréhension profonde, subtile et variée de ce que signifie être un homme blanc hétérosexuel, et il existe d’autre part des récits marginaux qui, bien souvent, tournent en vase plus ou moins clos entre personnes de la communauté concernée. De là, le désavantage qui frappe, pour une fois, les personnes dont le vécu coïncide au récit mainstream.

Les vécus étant par nature uniques et singuliers, on ne peut pas à mon avis déterminer d’office ni objectivement qui est bien ou mal placé pour raconter quelle histoire. Même si j’ai dû utiliser ces marqueurs pour me faire comprendre, mon objectif dans l’article suivant sera précisément de briser le mythe d’une expérience monolithique de « la femme », de « la femme non-blanche », etc. Je compte donc sur votre bonne foi pour ne pas faire semblant que je vous ai mis dans des cases, et pour faire votre propre tri dans mes propos entre ce qui est pertinent pour vous et ce qui ne l’est pas.

Ainsi, ce n’est pas parce que je suis conceptuellement « non-Blanche » (mais, concrètement, à moitié vietnamienne) que j’ai automatiquement l’intuition de ce que vit une femme noire, par exemple. Pas du tout. À cet égard, je loge à la même enseigne que les femmes blanches… En revanche, parce que j’ai une certaine expérience du racisme et de l’otherization, j’ai peut-être une sensibilité plus immédiate au fait même qu’être une femme noire vient avec des particularités et des complications dans la vie de tous les jours… Reste à déterminer lesquelles et, pour le coup, il n’y a pas de réponse générique one-size-fits-all.

À la prochaine fois pour explorer ça?


One Comment on “Écrire des personnages « divers » 1/2”

  1. Nochi dit :

    J’aime bien ce billet, que je trouve un petit peu trop tarabiscoté. Pour moi c’est une bonne piqure de rappel qui m’incite à toujours faire attention « au récit dominant auquel tout le monde a accès » A faire gaffe au « témoignage ou au point de vue d’hommes blancs hétérosexuels de classe moyenne ou haute ». Ils sont plein des clichés dont il ne pas facile de s’extraire. En cela votre billet est déjà assez politique, mais non dépourvu d’utilité, non seulement pour les écrivains mais dans nos relations de tous les jours. Merci et au plaisir de vous lire.


Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s