Le Déni du Maître-sève, de Stéphane Arnier

Ma note : 3/5

Le Déni du Maître-sève

Mon impression globale, au sortir de ma lecture : c’est un roman de fantasy bien écrit, agréable à lire, et l’ebook est de bonne qualité. Malgré quelques coquilles qui demeurent (on emploie toujours l’indicatif après « après que »!), on sent qu’un travail de correction a été fait.

Et pourtant… ce roman a un défaut. C’est un défaut que je retrouve dans la majorité des livres que je n’adore pas, et dans bien trop de livres autoédités. Ce défaut, c’est de ne pas réussir à susciter mon investissement émotionnel.

En effet, Le Déni du Maître-sève a beau se lire très facilement, à chaque fois que j’ai été obligée d’interrompre ma lecture, je n’avais ensuite aucune envie particulière de m’y remettre. J’étais vaguement curieuse de la suite, mais à un niveau purement intellectuel. Je n’avais rien investi de moi dans le sort des divers personnages, qui m’était au fond à peu près égal. Et quand le dénouement est arrivé, je n’ai rien ressenti. Je ne me suis dit ni « ouf! » ni « oh non! »; j’ai simplement pris acte, dans une parfaite indifférence, du choix qu’avait fait l’auteur.

Cela est sans doute dû à la façon dont l’intrigue est menée, mais aussi au héros, qui n’a rien pour lui en dehors de sa position sociale. Et encore, on est censé prendre cette dernière pour argent comptant, puisqu’elle ne transparaît ni dans ses actions ni dans son caractère. D’où tire-t-il son autorité? Comment diable a-t-il pu arriver jusqu’à ce poste, avec un jugement aussi défaillant et un tel manque de vrai courage?

Quant à l’univers, il est, de prime abord, assez original : les personnages principaux appartiennent au peuple des Alkayas, une race ou espèce qu’on imagine humanoïde, mais qui entretient un rapport bien particulier aux arbres. En effet, ils naissent non pas du ventre de leur mère, mais d’un « bourgeon » de leur abre-mère, Alkü. Ils n’ont pas de cœur, mais une graine; et, à leur mort, du lieu où ils ont été enterrés pousse un arbre, au sein d’une forêt d’arbres-ancêtres. Plutôt joli et bucolique, comme image, non?

Sauf que l’idylle, en ce qui me concerne, a rapidement viré au cauchemar. Plus j’avançais dans ma lecture, et plus la façade de symbiose avec la nature se désagrégeait, pour révéler une métaphore proprement dystopique de la façon dont notre civilisation occidentale moderne s’est, au contraire, coupée de la nature. Déjà, le premier aspect frappant, c’est que les Alkayas ne possèdent pas leur propre reproduction, puisque celle-ci est assurée par une entité extérieure, l’arbre-mère. Or, le droit de se reproduire est, selon moi, un droit fondamental; ce n’est pas par hasard que la stérilisation forcée est désormais reconnue comme une violation du droit, et rattachée à l’histoire de génocides.

Sans aller jusque-là, le cas des Alkayas m’inspire plutôt un parallèle avec notre infertilité croissante, et notre recours de plus en plus fréquent, pour procréer, à une entité extérieure, la médecine. Cette externalisation de la reproduction n’est pas anodine, puisqu’elle permet le contrôle effectif de notre reproduction par une bureaucratie qui se charge de décider pour nous qui, quand, où et comment. C’est précisément le cas dans Le Déni du Maître-sève, et ce d’autant plus que l’arbre-mère ne serait pas en mesure de satisfaire tous les désirs d’enfants; les aspirants parents doivent donc s’inscrire sur une liste d’attente et, souvent, se contenter d’un seul rejeton.

À ce sujet, je m’interroge sur ce qui m’est apparu comme une incohérence : si le rythme et le nombre de naissances sont entièrement sous le contrôle d’Alkü, comment est-il seulement possible que les Alkayas soient en surpopulation? Soi-disant, il n’y aurait pas assez de « bassins » sur Alkü pour enfanter tous les bébés désirés; or, puisque n bébés sont désirés par 2n parents, et que 2n parents ont eux-mêmes été enfantés par Alkü… Vous voyez où le serpent se mord la queue. C’est d’autant plus inexplicable que l’arbre semble bien se porter, par rapport à un passé plus lointain (précédant la génération des parents actuels) où des attaques de pucerons avaient fait chuter la natalité.

De plus, l’arbre-mère n’est pas non plus cette propriété collective et autogérée, ce communs de la société alkaya (alors qu’il semblerait naturel, et même nécessaire qu’il le soit!). Le peuple vulgaire n’y a pas accès, sauf autorisation spécifique; seuls les « sèvetiers », autrement dit les experts, ont le privilège de s’occuper d’Alkü et de ses secrets.

Or, Alkü étant un arbre, l’incarnation de la nature même, on pourrait croire qu’il est capable de s’occuper de lui-même et de mener à bien les naissances sans aucune aide, comme toute la nature le fait. Mais non! De la même façon qu’on fait croire aux femmes qu’elles ne sont pas capables d’enfanter toutes seules, qu’elles doivent être suivies par un médecin par défaut, qu’elles doivent accoucher dans un hôpital (il y a évidemment des cas où c’est recommandé, mais je parle ici de la pratique quasi-systématique), Alkü est constamment surveillé par des professionnels de la naissance, lesquels s’imaginent que leur présence est requise à chaque éclosion.

Enfin, il y a les conséquences anthropologiques. J’ai été très déçue de voir que, dans un univers où tout le processus de reproduction est mis sur la tête, la société demeurait à l’image exacte de la nôtre, avec patriarcat et cellule familiale parents-enfants. En effet, s’il est vrai que la fécondation d’un bassin nécessite un couple mâle-femelle, le fait que leur contribution s’arrête là rend à mon avis complètement obsolète l’idée même de père et de mère. Chez les Alkayas, il y a une saison de la cueillette, pendant laquelle tous les enfants naissent plus ou moins en même temps. Qu’est-ce qui empêche donc tous les adultes d’accueillir d’un coup tous les enfants et de participer à leur éducation en tant que communauté?

On pourrait, à la rigueur, avoir une certaine notion de qui sont ses géniteurs, et peut-être un rapport privilégié avec eux. Mais la simple contribution de sperme ou d’ovule ou de je ne sais quoi ne saurait suffire à justifier des liens de parentalité tels qu’on les connaît… Je ne peux donc m’empêcher de lire entre les lignes une vision purement masculine de l’enfantement, où l’espace-temps entre le don de sperme et l’accouchement est une sorte de zone mystique et mystérieuse qui ne nous mobiliserait qu’en esprit, et où l’on devient effectivement parent par le simple geste de recevoir l’enfant qui naît. Mais s’est-on interrogé si ce modèle de parentalité, qui est en fait celui de la paternité, avait un sens en dehors du modèle de maternité dont il dépend?

Enfin, notre état de mammifère est, selon moi, la pierre angulaire du patriarcat. C’est parce que la femme doit porter l’enfant dans son ventre et le nourrir après sa naissance que diverses formes de domination masculine ont pu s’imposer. Si ce fait de nature saute, alors qu’est-ce qui motive encore que le père et la mère ait des rôles parentaux différenciés (comme on le voit dans la famille du Maître-sève), qu’il existe des femmes au foyer (comme la femme de Ramure), que les épouses prennent le nom de leur mari et les enfants, le nom de leur père? Pour ce dernier point, je le présume en partie, parce que les couples et familles sont systématiquement appelés par un nom unique, et il me semble que si c’était celui de la mère que l’époux avait aussi adopté, on aurait eu le plaisir d’en être informé.

Et, forcément, je me suis posé la question de la nourriture. Pour assurer la survie des nouveau-nés, chaque espèce doit leur procurer de quoi se sustenter immédiatement après la naissance (et/ou la capacité physique de chercher et de trouver de quoi). Puisque les Alkayas naissent sur Alkü, il m’a semblé logique que leurs premiers repas soient également procurés par Alkü, et que les « parent  » ne puissent donc les en arracher dès la naissance — ce dont on ne saura rien, malheureusement… En tout cas, une chose est sûre : les Alkayas ne sont pas des mammifères, donc ils n’ont pas de seins. On aurait bien voulu savoir à quoi ils ressemblent, du coup.


6 commentaires on “Le Déni du Maître-sève, de Stéphane Arnier”

  1. Julien Hirt dit :

    Une critique qui, au fond, nous en apprend davantage sur toi, tes goûts, tes options philosophiques et ce qui te préoccupe que sur ce roman. Et pourquoi pas, après tout: les livres peuvent être nos miroirs.

    • Jeanne dit :

      Il me semble que l’investissement émotionnel, la cohérence d’un univers et la capacité à s’attacher au protagoniste sont des aspects qui interviennent auprès de tous les lecteurs… et qui font d’ailleurs l’objet de beaucoup de conseils d’écriture généraux; suggérant par là qu’il y a bien des techniques qui « marchent » au-delà des goûts subjectifs des lecteurs.

      D’ailleurs, je ne vois pas vraiment à quel niveau ce roman ne correspondrait pas à mes goûts. Au contraire; sinon, je n’aurais pas eu tant à en dire.

      • Julien Hirt dit :

        Ce n’étais pas un reproche: tu es libre d’écrire tes critiques comme tu l’entends, et parler de soi à travers une critique, ce n’est pas une mauvaise idée.

      • Jeanne dit :

        Je sais, mais je ne vois juste vraiment pas ce qui te fait dire ça. Qu’est-ce que cette critique dit sur moi qui est si spécifique? (et que les autres critiques ne disent pas d’habitude sur leurs auteurs?)

      • Julien Hirt dit :

        Vraiment? Écoute, j’aurais imaginé que c’était intentionnel.

        Tu écris une critique sur un livre sans mentionner le nom du personnage principal, ni esquisser l’intrigue, ni commenter le style, mais par contre, tu nous proposes neuf paragraphes sur des réflexions autour de la reproduction et du patriarcat qui sont intéressantes en tant que telles, et qui semblent te tenir à cœur, mais qui ne sont pas dans le bouquin. Objectivement, ne serait-ce que d’un point de vue strictement quantitatif, on en apprend plus sur toi que sur le livre.

      • Jeanne dit :

        Ah oui, d’accord. À l’origine, cette chronique contenait pas mal plus de remarques sur l’intrigue, mais, à la relecture, je leur trouvais un côté « conseil d’écriture », « je vais vous expliquer comment gérer le suspense dans un roman » qui ne me plaisait plus. (Disons qu’à l’époque, j’ai sincèrement cru avoir compris un truc important là-dessus; j’ai aujourd’hui plus d’humilité et je préfère me garder de faire la leçon.)

        Quant aux réflexions dont tu parles, elles sont bel et bien guidées par le contenu du roman, et je ne vois pas ce que tu peux en déduire de particulier sur moi (?). Il s’agit des éléments qui m’ont paru incohérents ou incompréhensibles dans l’univers; je les cite et j’argumente mes déclarations, c’est tout. La seule chose qui me tient à cœur, c’est que l’univers tienne debout; ça m’est égal comment. Si un autre lecteur a perçu ces éléments de façon différente, je serais bien sûr curieuse d’en savoir plus.


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