Voyage du héros et archétypes : Les Fiancés de l’hiver (La Passe-Miroir 1), de Christelle Dabos

On se retrouve après une trop longue pause, avec une série de romans fantasy qui m’a été chaudement recommandée par plusieurs personnes : La Passe-Miroir, de Christelle Dabos. Je viens de dévorer le premier tome, et j’avais envie de vous en parler sous l’angle qui m’a le plus frappée : le voyage du héros et, surtout, les archétypes qui y sont liés. Étudier la façon dont ils se présentent dans Les Fiancés de l’hiver m’a déjà considérablement éclairée pour mon propre roman toujours en cours, et j’espère qu’il pourra en être de même pour vous.

(Attention : spoilers!)

Le voyage du héros

Le voyage du héros a d’abord été établi par Joseph Campbell à partir de nombreux mythes mondiaux, puis décanté par Christopher Vogler pour s’appliquer à des histoires modernes, dont l’exemple le plus connu est le tout premier film de la franchise Star Wars. J’utiliserai ici la version de Vogler en 12 étapes (celle de Campbell en comporte 17).

Si je connais cette trame narrative depuis assez longtemps, mon regain d’intérêt pour elle est en revanche assez récent. Je suis partisane d’une interprétation la plus large et métaphorique possible (Star Wars, au contraire, y correspond de façon assez littérale); ce qui m’intéresse dans ce modèle est sa progression logique, qui me semble un élément essentiel de toute histoire qui « se lit toute seule ».

Les récits de fantasy se prêtent particulièrement à la structure du voyage du héros, car le protagoniste y est souvent amené à faire un voyage effectif dans une contrée inconnue, recelant son lot de tests et d’épreuves inédites — pour une raison qui est l’objet de la quête. Néanmoins, on peut également l’appliquer à des histoires très éloignées à priori du mythe. Si vous lisez en anglais, je vous conseille par exemple cette analyse du film Whiplash d’après le voyage du héros.

1. Le monde ordinaire : Dans les premiers chapitres, on découvre Ophélie dans la vie qu’elle a mené jusqu’à présent, au sein de sa famille, dans son musée, sur l’arche d’Anima.

2. L’appel de l’aventure : À strictement parler, on devrait dire que ce sont ses fiançailles qui constituent l’appel. Elle se passent hors texte et sont annoncées par Ophélie elle-même à son grand-oncle dès le premier chapitre. Cependant, il y a aussi un évènement ultérieur qui remplit à mon sens le rôle de l’appel dans la structure du récit : c’est l’arrivée de Thorn, son fiancé, sur Anima. C’est sa présence et son comportement qui donnent enfin à Ophélie une idée concrète de ce qui l’attend (ce qui n’était pas le cas auparavant : « Pour être résignée, il faut accepter une situation, et pour accepter une situation, il faut comprendre le pourquoi du comment. Ophélie, elle, ne comprenait rien à rien. »), et qui vont susciter son rejet…

3. Le refus de l’appel : Profitant de ce que même sa mère semble voir Thorn d’un mauvais œil, Ophélie se risque pour la première fois à donner son opinion : « M. Thorn n’a pas plus envie de s’enchaîner à moi que moi à lui. Je pense que vous avez dû commettre une erreur quelque part. »

4. La rencontre avec le mentor : C’est son grand-oncle qui agit ici comme son mentor avant son départ, en lui rappelant sa force et ce que son don de passe-miroir dit sur elle : sa capacité à se regarder en face et à se voir telle qu’elle est. Même si Ophélie n’a pas le choix de ne pas se marier, cette preuve de confiance l’enhardit et lui servira de guide durant les épreuves à venir.

5. Le passage du seuil : Puisqu’il y a voyage littéral, il y a aussi passage littéral du monde ordinaire au monde extraordinaire. Il s’agit de la traversée en dirigeable de l’arche d’Anima vers l’arche du Pôle. Le passage du seuil est toujours marqué par une première épreuve qui teste la détermination du héros. Ici, c’est l’avertissement de Thorn, qui prédit à Ophélie qu’elle ne survivra pas à l’hiver et qu’elle peut encore faire marche arrière. Bien qu’Ophélie n’ait pas choisi de se fiancer ni de partir au Pôle, c’est l’occasion pour elle de reprendre son destin en main en défiant la prédiction de Thorn. Elle acquiert dès lors sa quête : survivre.

6. Tests, alliés et ennemis : C’est la première phase d’orientation d’Ophélie dans la Citacielle, lorsqu’elle demeure cachée dans le manoir de Berenilde, la tante de Thorn. Elle y vit des découvertes et des déconvenues qui lui permettent notamment de savoir qui est de son côté (sa tante Roseline, Berenilde et Thorn), qui ne l’est pas (Freyja et les autres Dragons, les Mirages) et qui est ambigu (Archibald). Elle se familiarise également avec les us et coutumes du monde extraordinaire sous la férule de Berenilde.

7. L’approche de la caverne : Il s’agit de l’étape de préparation à l’épreuve suprême. Dans les récits d’aventure et de fantasy, c’est souvent un lieu géographique intermédiaire entre les étapes 6 et 8 : ici, le Clairdelune, le domaine d’Archibald, où Ophélie va se retrouver mêlée à la cour et donc, en plus grand danger que lorsqu’elle était enfermée chez Berenilde.

8. L’épreuve suprême : Ophélie est victime de chantage : on cherche à l’utiliser pour atteindre Berenilde et tuer le bébé qu’elle porte. Ce moment n’a cependant pas la tension morale qu’il pourrait avoir, car l’auteure a choisi d’effacer la mémoire d’Ophélie et donc, de lui enlever la pleine portée de son choix (qui est de ne pas céder au chantage). Néanmoins, dans la foulée, elle avoue à Thorn qu’elle ne compte pas être sa femme au sens physique, ce qui peut aussi être perçu comme l’épreuve suprême sur le plan interne : assumer et affirmer qui elle est et ce qu’elle veut.

9. La récompense : Ce qui joue le rôle de la récompense dans ce roman est, d’après moi, la confession de Berenilde, qui révèle à Ophélie la vraie raison de sa présence au Pôle et la part que Thorn y a prise. C’est ce qui ôte à l’héroïne ses dernières illusions et lui permet de se prendre enfin, complètement en main.

10. Le chemin du retour : Forte de sa nouvelle résolution, Ophélie entreprend de guérir sa tante du mal dont son maître-chanteur l’a affligée. Il s’agit autant d’un retour à qui elle est véritablement (elle se voit d’ailleurs contrainte d’abandonner le déguisement sous lequel elle opérait jusque-là au Clairdelune) que, pour sa tante, d’un retour à la raison. (Métaphorique, je vous ai dit!)

11. La résurrection : Cette fois, Ophélie quitte les faux-semblants pour de bon et publiquement. Elle se révèle au monde non seulement comme la fiancée de Thorn, mais aussi, face à Thorn et Berenilde, comme sa propre personne, douée d’une volonté indépendante. Contre les directives de Thorn, elle décide en effet d’accepter la protection d’Archibald.

12. Retour avec l’elixir : Étant donné que Les Fiancés de l’hiver est un premier tome, ce n’est pas tant un retour qu’un passage vers une prochaine étape. Cependant, l’elixir est ce qu’elle a appris sur elle-même durant toute cette aventure, la force potentielle dont lui parlait son grand-oncle et qui s’est finalement réalisée. C’est en devant se cacher, se déguiser, en faisant face aux dangers et à la mort, en étant soumise à d’autres volontés que la sienne, qu’Ophélie a pu pleinement réaliser qui elle était.

Les archétypes

1. Le héros : Ophélie est sans conteste l’héroïne de cette histoire. Même si elle débute dans un rôle assez passif, les premières étapes du voyage du héros révèlent la façon subtile dont l’auteure réussit à lui donner une certaine agence, qui est indispensable pour que l’on s’attache à elle. Certes, Ophélie n’a pas le choix de son destin, mais elle a le choix d’essayer de le comprendre, de dépasser les attentes qu’on a d’elle, d’y ménager une marge de manœuvre; et Ophélie ne cesse de le faire durant tout le roman.

2. Le mentor : Le premier mentor d’Ophélie est son grand-oncle, dans le monde ordinaire. Il prédit ce dont elle-même ne se rendra compte qu’à la fin : qu’elle est forte, et ce que signifie son don unique de passer les miroirs.
Le deuxième mentor d’Ophélie est Berenilde, dans son manoir. Elle donne des informations à Ophélie sur le monde qu’elle est sur le point d’intégrer et se charge de la « préparer » à son futur rôle d’épouse de Thorn. Elle est un bon exemple de mentor tyrannique-antipathique.
Son troisième mentor est Renard, qu’Ophélie rencontre au Clairdelune. C’est un valet expérimenté qui va prendre sous son aile le valet muet qu’elle prétend être. Le mentor apparaît souvent pour donner au héros des connaissances ou compétences sans lesquelles il ne pourrait franchir les obstacles qui se dressent devant lui. C’est parfaitement le cas ici : Ophélie doit faire semblant d’être un valet, mais sa performance ne serait pas crédible si elle devait entièrement l’improviser. Renard permet de combler ce « trou » de l’intrigue, d’autant plus efficacement qu’il a une personnalité bien définie par ailleurs. Vers la fin, il devient plus allié que mentor, ce qui est aussi une trajectoire classique lorsque le héros acquiert la maîtrise de son pouvoir et « dépasse » ainsi le mentor.
On peut noter que le mentor s’établit comme mentor non seulement par ses intentions déclarées, mais parce que ses enseignements s’avèrent effectivement vrais et utiles au héros.

3. L’allié : Il y a de nombreux alliés dans ce roman. La première, que j’ai trouvée extrêmement bien conçue, est la tante Roseline. Celle-ci est un personnage un peu antipathique au départ, qui n’est pas du tout sur la même longueur d’onde qu’Ophélie. Ce sont les circonstances qui vont faire d’elle une alliée, en réaction directe aux menaces qui s’abattent peu à peu sur sa nièce. Son côté protecteur ressort alors. Dans la pratique, elle ne fait jamais rien pour aider Ophélie; elle est même plus souvent un boulet ou un risque qu’autre chose. En revanche, elle représente l’alliée psychologique par excellence. Dans ce monde étranger et hostile où tout le monde semble avoir des arrière-pensées, la tante Roseline n’en a aucune. Elle est toujours là pour défendre sa nièce et exprimer tout haut ce qu’Ophélie, à la fois par prudence et par pudeur, n’ose dire — en cela, elle a une fonction essentielle, à la fois pour Ophélie et pour le lecteur, qui est de maintenir une forme de raison, de recul et de contraste par rapport au monde extraordinaire de la Citacielle. Elle valide nos sentiments et ceux d’Ophélie. Je trouve que c’est très bien vu, car une héroïne complètement isolée, plongée dans un univers qui nie sans cesse tous ses instincts, aurait tôt fait de devenir folle. (Il est donc assez génial d’avoir fait perdre l’esprit à Roseline, ce qui revient à tuer tout ce qu’elle représentait pour Ophélie.)
Le deuxième allié d’Ophélie est Thorn, du moins dans la partie du milieu. La façon dont il devient un allié est à peu près l’inverse de celle de Roseline : malgré une attitude très équivoque, il tire concrètement Ophélie de plusieurs mauvais pas. Il lui apporte notamment une aide dont il est le seul à avoir le pouvoir, en vertu de sa position. Le fait que chaque allié dispose de capacités bien spécifiques est aussi très bien pensé; cela rend chacun d’eux d’autant plus précieux et irremplaçable.
Il y a d’autres alliés, comme la mère Hildegarde ou Gaëlle, qui existent davantage pour les besoins de l’intrigue, c’est-à-dire qu’elles se contentent de fournir une aide circonstancielle à un problème autrement insoluble. Elles sont aussi le moyen d’élargir le décor et d’y apporter un peu de couleur.

4. Le messager : C’est celui qui apporte au tout début de l’intrigue l’annonce ou la nécessité du changement. Si, comme je l’ai fait plus haut, on considère que l’appel de l’aventure ne se fait véritablement qu’avec l’arrivée de Thorn sur Anima, alors Thorn lui-même en est le messager. S’il n’est pas explicitement porteur d’un nouveau message (Ophélie sait déjà qu’elle est fiancée et doit le suivre au Pôle), il l’est implicitement, par son allure, sa froideur, sa rudesse, son indifférence, son égoïsme. À travers tout cela, Ophélie entrevoit ce que sera sa vie au Pôle, aux côtés de cet homme, mais aussi, pour la première fois, ce qu’on lui cache — pourquoi veut-il l’épouser, alors qu’il semble faire si peu cas d’elle?

5. Le « trickster » : Les fiancés de l’hiver offre un personnage de trickster parfait : Archibald, l’ambassadeur. Le trickster est un personnage qui n’a pas d’allégeance autre que son caprice et son propre plaisir. Il n’est ni un allié ni un antagoniste, mais peut se retrouver à aider le héros comme à lui mettre des bâtons dans les roues, selon son humeur. Une autre de ses caractéristiques est qu’il ne cache pas qui il est. Archibald coche toutes les cases : il est l’un des rares personnages dans la Citacielle à ne tricoter aucune illusion (son apparence toujours miteuse symbolise la franchise avec laquelle il se présente). S’il aide Ophélie à plusieurs reprises, il ne s’engage jamais de son côté, sauf à la fin. Son passe-temps favori est de mettre des femmes dans son lit, et si Ophélie est la suivante, cela l’amuserait. Si on ne peut lui faire confiance, ce n’est pas parce qu’il a des motivations cachées, mais parce qu’il est susceptible d’en changer en cours de route. Le personnage du trickster apporte de l’imprévisibilité au récit, en pouvant aider ou empêcher quand on ne s’y attend pas.

6. Le change-forme : Le change-forme, à l’inverse du trickster, est un personnage qui n’est pas ce qu’il paraît. Il s’agit typiquement d’un faux allié hypocrite, qui agit en réalité contre le héros, ou plus rarement, d’un ennemi apparent qui devient finalement un allié.
Dans ce roman, il y a essentiellement deux change-formes. La première est la grand-mère de Thorn, qui semblait inoffensive et se révèle résolue à se débarrasser d’Ophélie. Son rôle, via le facteur choc lorsque sa duplicité nous est dévoilée, est d’augmenter le sentiment de menace, d’isolement et de paranoïa autour d’Ophélie : elle ne peut réellement compter sur personne.
Paradoxalement, sur le coup, cela la pousse à se fier au second change-forme, Thorn lui-même, en confirmant le bien-fondé de sa consigne — « ne vous fiez qu’à ma tante » — et en lui donnant l’opportunité d’aider Ophélie. Au contraire de la grand-mère, dont les manières sont à cent quatre-vingt degrés des pensées, Thorn reste toujours ambigu. Il fait peu d’efforts pour se faire bien voir d’Ophélie, et lorsqu’il change de forme à la fin, ce n’est pas parce que ses actions changent, mais parce que l’aveu de Berenilde donne un éclairage différent à son comportement. Ophélie avait cru qu’il commençait à s’attacher à elle; or, en réinterprétant toutes ses paroles et ses actes d’après un but différent, elle cesse de le considérer comme un véritable allié. Dans une certaine mesure, donc, un certain flottement demeure (surtout pour les lectrices comme moi, avec un penchant romantique), et ce n’est pas plus mal pour nous donner envie de lire la suite!

7. Le gardien du seuil : Comme on l’a vu dans l’étape 5 du voyage du héros, il s’agit encore de Thorn. Le gardien peut être un premier antagoniste qu’il faut vaincre, mais, plus souvent, c’est un personnage neutre qui est simplement chargé de tester la résolution du héros. Son but n’est pas de l’empêcher d’atteindre sa quête, mais de s’assurer qu’il est armé pour réussir et qu’il connaît les risques. Là aussi, le passage est exemplaire : c’est là que Thorn annonce pour la première fois à Ophélie qu’elle risque la mort, car le Pôle et sa cour sont loin d’être une partie de plaisir. Et Ophélie, pour passer l’épreuve, lui répond ces mots qui résument sa force et son trajet intérieur : « Vous ne me connaissez pas. » C’est, en somme, le premier pas qu’elle fait consciemment vers la connaissance d’elle-même (qui est son elixir).

8. L’ombre : L’ombre désigne le ou les antagonistes, non seulement en tant que force qui s’oppose objectivement à la quête du héros, mais aussi en tant que reflet maléfique du héros et tentation intérieure du Mal. Dans Les Fiancés de l’hiver, l’antagoniste est assez diffus. On pourrait parler à un certain niveau de la Citacielle et de la cour au complet, avec ses illusions d’optique et ses mensonges constants, qui représentent le côté obscur de la force lumineuse d’Ophélie : le rejet de la vérité, l’incapacité à se regarder en face, à voir les choses telles qu’elles sont.
À partir du milieu, l’antagoniste se personnifie également dans la figure du chevalier, qui incarne encore une fois le décalage entre l’apparence et la vérité. En effet, son aspect de chérubin angélique cache un esprit retors et mauvais. Il porte également des lunettes en culs de bouteille… de même qu’Ophélie, très myope sans les siennes.

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4 réflexions sur “Voyage du héros et archétypes : Les Fiancés de l’hiver (La Passe-Miroir 1), de Christelle Dabos

  1. Un grand merci pour le partage de cette analyse que je trouve extraordinaire tant elle m’a aidé à faire le point sur ma propre histoire ! Elle est arrivée à point nommé, partagée par une bonne âme sur le serveur discord écriture que je suis, il ne me reste que la fin à écrire avant de passer à une relecture complète et j’y vais plus sereinement grâce à cet article. Je partage à mon tour l’article sur twitter et j’espère qu’il en aidera d’autres comme moi, merci.

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