Une introduction au genre selon Story Grid

Aujourd’hui, je fais une pause dans l’analyse d’œuvres pour vous présenter un concept qui est au cœur de l’approche Story Grid : le genre.

Le genre, nous avons tous une idée de ce que c’est… et elle n’est pas très claire. La nouvelle est-il un genre? La fantasy? La romance? Le YA (young adult)? Dans quel genre catégoriser une nouvelle de romance fantasy YA?

Même les éditeurs, qui ont une excellente connaissance empirique de leur genre, ont rarement les outils théoriques pour le définir. Ils peuvent facilement évaluer si votre manuscrit correspond ou pas à leur ligne éditoriale… mais expliquer pourquoi d’une façon simple et objective? C’est une autre paire de manches!

Face à ce flou artistique, l’éditeur Shawn Coyne nous propose une définition méthodique du genre, basée sur les travaux de Robert McKee et de Bassim El-Wakil. Attention! Ce n’est pas une définition à destination du public, elle n’a pas de vocation marketing. C’est une définition complexe, complète, foisonnante, que vous ne maîtriserez pas après ce seul billet d’introduction. Mais il faut bien commencer quelque part, alors plongeons-nous-y!

La première idée, évidente avec le recul, est que le genre n’est pas une valeur unidimensionnelle. Le genre est le résultat de la combinaison de plusieurs aspects indépendants les uns des autres : 5, selon lui. Voilà comment on peut admettre l’existence des nouvelles de romance fantasy YA sans s’arracher les cheveux!

Vous pouvez en télécharger la représentation graphique en anglais ici.

Les 5 facettes du genre

1. La longueur

C’est ici qu’on fait la distinction entre nouvelle, novella, roman, roman-feuilleton ou saga en plusieurs tomes.

2. Le réalisme

À quel point votre histoire est-elle ancrée dans la réalité? À l’une extrémité du spectre, on trouvera les récits historiques, biographiques, basés sur des faits réels; à l’autre, les univers inventés de A à Z. Et au milieu : la fiction, l’absurde, le fantastique, le merveilleux, l’uchronie…

3. Le style

Cette catégorie est celle qui me semble la moins unifiée. Elle regroupe à la fois des types de tonalité (comédie, drame) et d’autres de forme : documentaire, théâtre, poésie, épistolaire, musical, etc.

4. La structure

Il y en a 3 possibles : la super-intrigue (archplot), la mini-intrigue (miniplot) et l’anti-intrigue (antiplot). La première est, de loin, la plus courante dans les romans et les films. Il s’agit d’une histoire avec un seul arc narratif global, qui se déroule du début à la fin selon une dynamique de cause à effet.

La mini-intrigue se retrouve parfois dans les romans et les films (comme Love Actually), et plus souvent dans les séries TV. Au lieu d’une intrigue globale, on assiste au développement parallèle de plusieurs intrigues menées par différents protagonistes. Cette structure permet une représentation de la réalité plus nuancée, plus fragmentée — alors que la super-intrigue a tendance à mettre en avant un seul thème ou message à l’exclusion des autres.

Tout ce qui n’est ni super-intrigue ni mini-intrigue est, enfin… anti-intrigue. Beaucoup plus rare et expérimentale, cette structure va à l’encontre des contraintes de l’intrigue classique : le principe de cause à effet, la transformation du protagoniste, le thème, la cohérence temporelle, le réalisme…

5. Le contenu

Voilà l’aspect du genre qui va nous occuper le plus, en tant qu’auteurs et éditeurs. Toutes les dimensions précédentes sont assez simples à choisir et à identifier, même si l’on peut certainement creuser les distinctions entre nouvelle et roman, ou entre différents niveaux de fantasy.

Le contenu, en revanche, pose d’emblée deux difficultés : comment identifier le contenu d’une histoire? et comment, une fois qu’on le tient, s’assurer qu’il est correctement rendu?

Par souci de clarté, j’emploierai la plupart du temps « genre » par synecdoque, pour désigner spécifiquement ce dernier aspect du genre, qui a trait au contenu (content genres). Et ces genres-là seront considérés dans leur application à une super-intrigue ou à une mini-intrigue.

Pourquoi est-il important d’écrire selon un genre déterminé? Ce n’est ni pour entrer dans des cases marketing ni parce que vos lecteurs sont fermés d’esprit. C’est parce que chaque genre véhicule un message différent, en appelle à des émotions différentes, traite d’un besoin humain universel différent.

Si vous les mélangez, les emmêlez ou échouez à les transmettre d’une façon suffisamment claire, la lectrice aura du mal à suivre le fil de l’intrigue, à suspendre sa crédibilité ou à dégager le propos de votre récit… voire les trois à la fois! Il y a toutefois une combinaison de genres qui fonctionne, et qui est même conseillée : celle d’un genre interne avec un genre externe.

Un genre dit externe met le protagoniste face à des obstacles extérieurs à lui, qui ont le potentiel de changer sa situation objective. Exemples : une catastrophe naturelle menace de le blesser ou de le tuer (genre action), un criminel menace de faire régner l’injustice dans une communauté (genre crime), les traditions menacent de faire rompre un couple amoureux (genre amour).

Un genre dit interne, à l’inverse, met le protagoniste face à des obstacles subjectifs, qui ont le pouvoir de modifier son état intérieur. Exemples : le manque d’expérience l’empêche d’avoir une vision nuancée et juste du monde (genre vision du monde), une faute morale l’empêche d’avoir une conscience tranquille (genre moralité), le déni de son identité et de ses désirs l’empêche de s’épanouir personnellement (genre statut).

La plupart des histoires que nous consommons aujourd’hui relèvent d’un genre externe assorti d’un genre interne. Plus qu’une habitude ou une convention, c’est un moyen très efficace de créer une dynamique crédible dans votre intrigue!

Sans contrainte objective de les surmonter, l’héroïne pourrait en effet traîner ses difficultés intérieures très longtemps… Avec un genre externe, elle n’a plus le choix : si elle ne change pas, quelqu’un va mourir (action, horreur ou thriller), le chaos et l’injustice vont régner (crime), elle va perdre l’amour de sa vie (amour), etc.

Et, inversement, la présence d’une difficulté intérieure ajoute du suspense à l’intrigue : le héros va-t-il se libérer de son erreur à temps pour triompher? Son défaut joue comme un handicap qui le tire vers l’échec, mais qui peut le propulser vers la victoire s’il parvient à s’en défaire.

Et si mon récit recouvre plusieurs genres?

Une histoire fonctionne mieux, est plus facile à écrire et sera plus facile à markéter et à vendre si elle se concentre sur un seul genre externe et un seul genre interne. Que vous en soyez au stade de la planification ou des révisions, si vous pouvez simplifier et clarifier votre projet en ce sens, faites-le.

Mais si, comme moi, vous êtes terriblement têtue et avez l’esprit de contradiction… continuez à lire.

Prenons deux exemples connus. The Hunger Games, de Suzanne Collins, est avant tout un roman d’action. Il s’y superpose une intrigue secondaire amoureuse qui, à la fin du premier roman, n’est pas encore pleinement exploitée. Une façon de combiner plusieurs genres avec succès est donc :

  1. de déterminer clairement une hiérarchie entre eux (en sachant que le genre mineur ne convaincra pas forcément les fans du genre, mais ce ne sera pas non plus le public ciblé en priorité);
  2. de distiller le genre secondaire sur toute la longueur d’une œuvre, notamment s’il s’agit d’une série (alors que le genre primaire doit être bien présent dans chaque sous-unité, qu’il s’agisse d’un épisode ou d’un tome).

Twilight (le premier tome), à mon sens, échoue à remplir ces conditions, et c’est ce qui m’avait le plus gênée lorsque je l’avais lu. Le genre majeur est, sans doute possible, l’amour. Or, parce qu’une histoire d’amour peut manquer d’enjeux et de dynamisme si le cadre ne fournit pas assez d’obstacles, l’auteur a pensé à booster la « récompense finale » (ending payoff) avec une dose d’action.

Quel est le problème? Dans les deux premiers tiers du roman, l’intrigue repose entièrement sur l’histoire d’amour; il n’y a aucun indice qui permettrait, même à posteriori, d’annoncer le virage vers l’action qui s’en vient. Ces indices auraient pu être des morts, blessures ou disparitions inexpliquées, ou une menace, un danger avéré. Inversement, l’histoire d’amour décline à partir du milieu, et devient carrément secondaire dans la partie finale, au profit de l’action. Résultat : l’intrigue paraît mal fichue, déséquilibrée, artificielle.

OK… Et si vous ne voulez vraiment, vraiment pas choisir? C’est, hélas, la situation dans laquelle je me suis retrouvée avec mon projet en cours.

L’une de mes contraintes est qu’il fait suite à un roman publié, qui mélangeait déjà plusieurs genres (amour, société, crime). En découvrant Story Grid, j’ai compris d’où provenaient toutes les faiblesses de mon premier tome, et pourquoi le deuxième était aussi impossible à écrire. Après deux ans à me prendre la tête dessus, je crois être finalement arrivée à un plan qui tient la route, mais… Sérieusement : les enfants, n’essayez pas ça chez vous!

Comme je l’ai montré, le problème de mélanger plusieurs genres, c’est qu’ils ont tendance à se faire de la concurrence, et qu’il y a donc un vrai risque de n’en traiter aucun de façon satisfaisante. Pour mitiger ce risque, vous pouvez :

  1. augmenter l’ampleur de votre œuvre (par définition, si vous voulez mettre plus d’éléments dans votre récit, ça va prendre plus de place);
  2. limiter au maximum le nombre de genres, de sous-intrigues, de points de vue et les hiérarchiser.

Dit comme ça, cela semble facile et évident, mais c’est en réalité très difficile… Pour commencer, identifier le bon genre pour votre histoire n’est pas de la tarte! Et, même une fois que vous le tenez, s’en servir pour améliorer votre récit est encore une autre galère… Nous en reparlerons : la lumière est au bout du tunnel, je vous le promets!

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Publié par

Jeanne

Franco-canadienne. Éditrice et auteure. Romance et SFFF.

2 réflexions au sujet de “Une introduction au genre selon Story Grid”

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