Les 5 commandements du récit

Dans mes deux précédentes analyses de romans, j’ai fait référence à ce que Shawn Coyne appelle les 5 commandements du récit. Aujourd’hui, j’aimerais m’attarder un peu sur ce concept.

Il s’agit des 5 étapes nécessaires à l’existence de toute histoire. Vous les avez probablement déjà croisées : ce sont les unités du schéma narratif qu’on nous apprend en cours de français! Mais, ce qui est plus fascinant : c’est un schéma que l’on retrouve à toutes les échelles du récit, et pas juste dans le récit global.

Autrement dit : ce n’est pas juste votre roman en entier qui doit respecter ces 5 commandements, mais aussi chacun des 3 actes et… chaque scène. D’où l’idée de « commandement » : on n’y échappe pas!

1. L’élément déclencheur (ou perturbateur)

Toute histoire commence par un évènement précis… même s’il n’apparaît parfois clairement qu’après coup. Et toute scène également! J’insiste là-dessus, parce qu’on réfléchit assez rarement à ce qui constitue une scène, comme s’il suffisait de décrire une action ou de rapporter un dialogue.

Les 5 commandements du récit nous rappellent qu’une scène, pour fonctionner, doit créer un changement, aussi subtil soit-il, pour le personnage… Il faut la traiter comme une mini-histoire. Sinon, vous vous retrouverez avec une scène de remplissage, sans relief, qui ne suscitera aucun investissement émotionnel de la part des lecteurs.

2. Les complications progressives (péripéties)/le pivot

Une fois que votre situation a été déclenchée, vous avez besoin au minimum d’une complication. Dans le cas d’une histoire complète, ou dans une scène plus développée, il y en aura plusieurs, qui doivent augmenter peu à peu l’intensité du problème pour le personnage. La dernière complication agit comme un pivot, forçant le personnage à affronter un dilemme (la crise).

L’intérêt de la complication est d’introduire de la tension dramatique, du suspense. S’il n’y avait pas de complication, ou qu’elle allait dans le même sens que l’élément déclencheur, la réaction du personnage serait prévisible. Pour que votre histoire et que vos scènes conservent l’intérêt du lecteur, vous devez mettre le personnage devant un choix difficile, dont l’issue n’est pas jouée d’avance.

3. La crise

Ce choix, c’est la crise. Elle est plus ou moins aiguë, mais elle se manifeste comme une alternative dont les deux options sont à priori souhaitables… ou, au contraire, inenvisageables. On parlera dans le premier cas de biens irréconciliables et, dans le deuxième, de meilleur mauvais choix.

La distinction entre les deux n’est pas toujours évidente, car s’il y a dilemme, c’est parfois parce qu’aucune des options n’est idéale, que chacune comporte ses avantages et ses inconvénients. Cependant, hésiter entre deux possibilités médiocres ne tient pas tant de la crise que de l’indécision! Il n’est donc pas vain d’identifier si le personnage désire les deux issues ou s’il les appréhende, car c’est ce qui va définir les enjeux.

4. Le climax (dénouement)

Confronté à la crise, le personnage prend une décision… c’est le climax. Le climax est ce qui va définir votre personnage, puisque les actes valent plus que les paroles. C’est un excellent moyen de mettre à exécution le fameux « show, don’t tell » ou de montrer l’évolution d’un personnage (confronté à une crise semblable au début et à la fin du récit, sa décision sera différente).

Toute scène à priori doit comprendre un climax — mais, dans les faits, la scène peut être délibérément coupée juste avant le climax : on appelle cela un cliffhanger. Cela ne signifie pas que le climax est absent, mais que sa révélation est repoussée au chapitre, à la scène ou au tome suivant. Attention toutefois à ne pas abuser du cliffhanger… et songez aussi que plus vous demandez à la lectrice d’attendre, plus le climax à venir a intérêt à être à la hauteur!

5. La résolution

La résolution aussi est parfois reportée à l’unité narrative suivante, mais, comme le climax, elle est nécessaire pour que l’histoire donne le sentiment d’être complète. La résolution décrit les conséquences de la décision prise au moment du climax.

À l’échelle du récit entier en particulier, la résolution est souvent prévisible; elle vient nous apporter la confirmation et donc la satisfaction que l’héroïne a fait le bon (ou le mauvais) choix. Elle doit aussi entériner les enjeux : même si le personnage s’en sort, on doit représenter son sacrifice, ses blessures, ses séquelles (quitte à ce qu’un mini deus ex machina les lui enlève à la toute fin, si vous y tenez vraiment).

À l’intérieur du récit, il arrive au contraire que la résolution comporte un élément de surprise, d’imprévu, qui va propulser le personnage dans la scène et crise suivantes.

Remarques supplémentaires

Si j’ai parlé de « personnage » et non de « protagoniste », c’est parce que ce n’est pas forcément le protagoniste qui commande le climax dans toutes les scènes d’un récit. D’ailleurs, le protagoniste n’est même pas toujours présent dans toutes les scènes!

Cela dit, dans les 3 climax clés de votre roman, oui, c’est au protagoniste que devrait revenir de prendre la décision majeure. Après tout, c’est son histoire que vous racontez! Par « climax clés », j’entends ceux des trois actes (beginning hook, middle build, ending payoff).

Enfin, il est possible qu’une histoire ou une scène soit à l’intersection de plusieurs arcs narratifs. Il y aura donc plus qu’une version de chacun de ces commandements. L’important est que chaque arc passe à travers ces 5 étapes. Cela peut être le cas pour un même personnage, qui peut avoir à la fois un arc interne et externe, voire deux arcs externes (par exemple, une histoire d’amour et un crime à résoudre).

Il peut également y avoir plus d’un personnage doté d’un arc narratif, même si le récit ne comporte qu’un seul point de vue. C’est notamment le cas dans les histoires d’amour, qui ne sont satisfaisantes, à mon avis, que si les deux partenaires sont amenés à faire un choix, un sacrifice. Enfin, l’antagoniste peut également avoir sa crise et son climax; c’est même obligatoire s’il suit un arc de rédemption ou de damnation.

Comment utiliser les 5 commandements pour améliorer ses scènes?

Les 5 commandements sont assez universels quand il s’agit de structurer un récit. Vous les retrouverez donc dans de nombreuses méthodes. La véritable découverte, pour moi, c’était de les appliquer aux scènes…

Avez-vous déjà écrit une scène qui vous semble indispensable, ou pour laquelle vous aviez une idée vraiment cool (peut-être une réplique inoubliable ou un évènement que vous voulez absolument mettre en scène), et que vous trouvez pourtant plate, sans vie, comme s’il lui manquait quelque chose de nécessaire et en même temps d’insaisissable? Ne cherchez plus! Ce qui lui manque, c’est un ou plusieurs des 5 commandements; le plus souvent, le deuxième et/ou le troisième.

Prenons pour exemple une scène que je voudrais placer en prologue de mon histoire de fantasy érotique. Mon idée est de montrer l’héroïne en train d’accoucher de son enfant… juste pour se faire annoncer, l’instant d’après, que son mari a été exécuté. Le premier chapitre devrait s’ouvrir sur une bataille, et j’aimais aussi la possibilité d’établir un parallèle entre ces deux évènements sanglants.

Or, dès que j’ai commencé à essayer d’écrire cette scène, c’est comme si elle mourait, comme si elle s’éteignait littéralement sous mes mots. Quelque chose clochait. Comme souvent avec moi, c’était fort en concept, faible en intrigue. Je réfléchissais à la façon dont un accouchement générique se déroulerait dans mon univers fantasy, plutôt qu’à ce qui rendrait celui de mon héroïne unique, spécifique — et méritant d’être raconté.

J’avais un élément déclencheur : le terme de l’accouchement, le moment où le bébé sort. Mais je n’avais ni complication ni crise ni climax. Ce n’était pas une scène, c’était juste une description. Tu m’étonnes qu’elle ne contienne aucun élan narratif, aucune force pour attirer le lecteur vers la suite…

Une bonne façon d’imaginer un pivot, c’est de revenir aux buts, aux motivations et aux besoins du personnage. Pour ce que cette complication-pivot le précipite dans une crise, il faut qu’elle fasse obstacle, du moins en apparence, à ce qu’il veut. Qu’elle le force à choisir entre deux désirs, ou entre un désir et un besoin.

Alors, que veut mon héroïne? Savoir si le bébé est un garçon ou une fille, et s’il est bien formé, en bonne santé. Oui, ça en dit long sur qui elle est et/ou sur le genre de contexte dans lequel elle évolue… C’est le but! Une dynamique narrative imprime une idée en nous mieux qu’une description (« show, don’t tell »).

Complications progressives : 1) ses accoucheuses l’empêchent (involontairement) de constater l’état du bébé de ses yeux, 2) il ne pleure pas… Crise : elle doit décider de lâcher prise, de faire confiance à son entourage… ou d’utiliser son autorité pour en avoir le cœur net. Climax : elle exige de voir le bébé immédiatement. Résolution : c’est un garçon (donc l’héritier de son père; une fille n’aurait rien eu, sauf une dot à l’occasion de son mariage) et il a l’air en bonne santé.

L’annonce de la mort du mari fait techniquement partie de la même scène, mais on peut alors parler d’un second « beat », bien distinct. L’annonce elle-même est, en effet, l’élément déclencheur d’une nouvelle problématique. La complication est que l’héroïne et son fils vont hériter de la propriété et du pouvoir du mari, mais que, en tant que veuve et nouveau-né, ils sont spécialement vulnérables aux ambitions d’hommes adultes. Cela place l’héroïne dans une crise : que va-t-elle faire? La suite du roman vous le dira…

Publié par

Jeanne

Franco-canadienne. Éditrice et auteure. Romance et SFFF.

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