Pourquoi je vends mes livres

Lorsqu’il s’agit de vendre ses œuvres, certain-e-s artistes sont rebuté-e-s ou inquiets/-iètes. Soit illes sont mal à l’aise à l’idée d’exiger de l’argent en échange de leur art (ce qui revient à une forme de syndrome de l’imposteur-e, surtout s’illes acceptent par ailleurs de dépenser leur propre argent dans les créations des autres). Soit illes redoutent que cela les coupe d’une partie du public potentiel. Souvent, ces deux appréhensions vont de pair, puisqu’on pense d’autant plus facilement qu’un prix risque de décourager le public si l’on craint par ailleurs que notre œuvre ne soit pas à la hauteur de ce prix.

En face, il y a des artistes qui revendiquent de vendre leurs œuvres. Généralement, leurs raisons tournent autour de la professionalisation et de la valeur qu’ils attribuent à leur temps et à leur travail. Récemment, j’ai lu le billet de Leslie Héliade à ce sujet : Pourquoi je n’offre pas mon livre? Je me reconnais assez dans ses motivations. Toutefois, aujourd’hui, j’aimerais vous proposer trois raisons supplémentaires dont on parle assez peu et qui, plutôt que de s’inscrire dans une démarche différente de celle du gratuit, ont des fondements identiques… mais, à travers une autre analyse de la situation, mènent à des conclusions opposées.

1) Pour être correctement diffusée et trouver mes lectrices.

Pour remplir cette mission, je dois préciser que la condition n’est pas seulement de fixer un prix, mais aussi d’accepter d’être distribué-e sur le maximum de plateformes de vente.

J’en ai déjà parlé dans mon billet De quoi la culture libre est-elle la solution? 2/2 : un prix, surtout s’il est raisonnable, voire symbolique, constitue bien moins une « barrière » à la découverte de votre œuvre que le fait que personne ne sache même que votre œuvre existe… Or, en faisant le choix du gratuit, beaucoup d’écrivains se condamnent à ce second sort. (Cela n’est pas forcément aussi vrai pour d’autres types d’art, qui peuvent plus facilement devenir « viraux » du simple fait d’être légalement « partageables ». Mais un roman, et même la plupart des nouvelles ne deviendront jamais viraux de la même façon, parce que la lecture est aux antipodes de la culture d’immédiateté qui sous-tend le concept même de viralité.)

J’ai également partagé ici et ici mes diverses expériences où j’ai vendu un livre en parallèle d’en proposer le téléchargement gratuit sur un site perso (enfin, « perso »… c’est celui de ma maison d’édition, que j’ai tenté de promouvoir à tour de bras pendant des années, à l’aide d’une page Facebook et d’un compte Twitter comptant plus de 1000 abonné-e-s chacun!). Les ventes ont toujours dépassé les téléchargements gratuits. Quant à la triste période durant laquelle j’ai tenté de vendre les livres sur ma propre boutique, euh… Malgré des prix moins élevés que chez les revendeurs (je suis au Canada, donc la loi sur le prix unique ne me concerne pas!), c’était la fête si on arrivait à vendre un seul titre par mois! (Sur un catalogue de quelques dizaines de titres.)

Alors, oui, je paie mon distributeur et les revendeurs. Ensemble, ils prennent 40 % de mon chiffre d’affaires hors taxes (en même temps, c’est un forfait fixe sur tous les prix, et je peux aussi publier du gratuit, ce qui est très cool pour une stratégie de loss leader permanente; en gros, je préfère donc ce 40 % partout aux chipoteries de KDP). Mais il faut dire qu’il font un sacré boulot — un boulot que, malgré tous mes efforts, j’ai jusqu’ici toujours échoué à égaler… et de loin! Pour moi, vendre et se faire revendre, c’est du pragmatisme, et on peut difficilement y couper quand on est un-e écrivain-e inconnu-e et débutant-e. Pouvoir faire du gratuit directement depuis son site, ça, c’est le rêve, la consécration… Le jour où ça m’arrivera, je saurai que je suis célèbre.

2) Parce que mes livres ne sont pas des produits essentiels, indispensables, mais bien une forme de luxe et de superflu.

L’absurdité de l’économie de marché, c’est que plus la demande croît, plus le prix peut monter aussi. Donc, plus une chose est utile, plus elle risque de devenir chère. Or, je refuse de souscrire à cette aberration. Je crois dans les services publics et dans les communs; pour moi, tout ce qui est nécessaire à mener une vie décente devrait être accessible à tou-te-s. Aussi, d’une manière générale et abstraite, oui, la Culture doit être accessible.

Mais cela ne signifie pas que chaque élément qui relève de la Culture doit être accessible. C’est même un non-sens; puisque cela dépasserait de si loin la capacité de quiconque à en jouir, que toute référence à la nécessité en deviendrait ridicule… Il faut qu’un nombre suffisant d’objets culturels, offrant une diversité suffisante, soient accessibles, et cela concerne notamment les objets dont l’intérêt et l’utilité sont reconnus — que ce soit par une masse critique, par l’épreuve du temps, par une élite académique… Peu importe!

Mais mon roman qui vient de sortir, qui n’a encore convaincu personne et qui ne fait que s’ajouter à la masse déjà impressionnante des ouvrages publiés, sous quel prétexte le traiterait-on d’emblée de produit de première consommation, de contribution indispensable à la diversité culturelle? Personne n’a besoin de lire mon livre. Lire mon livre n’est pas un droit, pas davantage que claquer 1000 $ de cocaïne en une nuit. Il y a des gens qui voudront le faire, et s’ils en ont la possibilité, ils le feront. Mais le but des luttes sociales n’est pas de rendre cette activité accessible à tou-te-s!

En tout cas, le jour où un-e fan m’écrira que mon livre lui a sauvé la vie et que tout le monde devrait le lire, je saurai que j’ai atteint la gloire…

3) Pour ne pas monopoliser une trop grosse part de marché.

Parlons un peu de l’économie de l’attention. L’économie de l’attention désigne la situation où, d’une part, il y a surabondance de l’offre et, de l’autre, le temps est la première donnée limitante, avant l’argent. Cela ne signifie en aucun cas que le temps est devenu l’équivalent d’une monnaie, puisque, jusqu’à preuve du contraire, on ne peut pas (encore) payer son loyer ou ses courses en temps. Donc, le temps que vos lectrices passent à vous lire, s’il n’est pas accompagné d’une contribution en vraie monnaie, continue à ne rien valoir du tout, dans la vraie économie.*

Ce que cela veut dire, en revanche, c’est que l’immense majorité des gens — ou, du moins, des gens connectés que l’on cherche à toucher via une présence sur le Web — ont moins de temps que d’argent. Ils ont les moyens de payer pour tout le divertissement qu’ils consomment (surtout si, encore une fois, les artistes proposent des prix raisonnables), mais ils n’ont pas le temps de consommer au-delà d’un certain seuil limité.

Pour cette raison, renoncer à être rémunéré-e ne permet en rien à vos lectrices de découvrir ou de soutenir davantage d’artistes. Pour cela, elles auraient besoin de davantage de temps. Et, en fait, via le gratuit, c’est le contraire qui se passe. Chaque lecture gratuite de votre œuvre prend du temps, cette donnée rare et limitée, mais, comme elle ne rapporte rien, elle vous oblige (si vous voulez malgré tout gagner de l’argent) à augmenter votre lectorat, ce qui ajoute une pression supplémentaire sur le marché, une pression qui est ressentie par tou-te-s les autres auteur-e-s dont le lectorat diminue mécaniquement dès que le vôtre augmente.

Mettons en effet que la moitié de votre lectorat ne vous paie pas. Pour gagner un montant X, vous allez avoir besoin de toucher le double de lecteurs que si 100 % de ceux-ci vous payaient! Et c’est pour la même raison qu’il peut être plus modeste de fixer votre prix un peu plus haut, plutôt qu’un peu plus bas. Personnellement, je ne veux pas avoir besoin de 10 000 lectrices juste pour pouvoir vivre (ce qui est le cas si vous vendez votre roman à 2 €)… 10 000 lectrices feraient vivre facilement 5 auteur-e-s différent-e-s! Et moi, je préfère partager.**

Ça vous paraît peut-être artificiel de songer au public en ces termes et, bien sûr, dans la réalité, ce ne sera jamais aussi propre et égalitaire. Mais on peut décider de pousser dans ce sens… ou dans le sens inverse. Je pense au contraire, pour ma part, que c’est le phénomène de bestsellerisation qui est artificiel, et que si l’on avait une réelle politique de diversité, plutôt qu’une attitude de conquête et de domination du marché (y compris via le gratuit, qui est l’un de ses instruments les plus agressifs), 10 000 lecteurs iraient naturellement vers plusieurs auteur-e-s, plutôt que de lire tous la même chose, comme des moutons.

La seule exception à ce que je viens de décrire, c’est si vous êtes capable, par le gratuit, d’attirer à la lecture des personnes qui n’étaient pas lectrices à la base.*** Dans ce cas, vous ne piquez pas du lectorat aux autres auteur-e-s, mais certainement des consommateurs/-trices à une autre activité (attention au backlash! ha ha ha!). La seule façon de dépasser la situation de concurrence, ce n’est pas de l’ignorer, mais de limiter consciemment la place que vous prenez afin d’en laisser davantage aux autres (j’en ai déjà parlé dans ce billet avec le concept de « revenu maximum »). Pour moi, vendre ma création, y compris à un prix qui paraîtra prohibitif à certaines personnes, est une façon de limiter la place que je suis susceptible de prendre dans le marché de l’attention.

En conclusion, j’aimerais dissiper certains préjugés faussement associés à la vente, comme l’idée que la vente s’appuie nécessairement sur la propriété privée et la limitation des droits d’autrui, ou encore celle selon laquelle la vente s’oppose essentiellement à l’accessibilité. Il n’en est rien, et la façon dont je mets mes œuvres à disposition du public en est la preuve. Mes œuvres sont à vous, et vous en faites ce que vous voulez. Si vous me payez, c’est parce que vous le souhaitez du fond du cœur; c’est aussi en échange du travail que j’ai fourni, et rien d’autre. (Voir Comment mes livres sont-ils financés? sur mon site d’auteure.)


* Je ne veux pas qu’on me fasse un procès sur la base d’une méprise : dans la vie qui devrait être réelle, c’est la lecture, l’échange culturel et intellectuel lui-même qui a de la valeur, car du sens, alors que l’échange de monnaie n’en a aucun. Je me situe ici par rapport à la problématique de la précarité des auteur-e-s et de leur capacité à vivre de leur plume. Du reste, la question de l’économie de l’attention mériterait tout un article si je voulais dévoiler le fond de ma pensée. Pour moi, l’économie de l’attention est le dernier avatar de la colonisation de nos êtres par le capitalisme; il est impératif de lutter contre et de ré-ancrer au maximum l’économie dans la monnaie (même si l’idéal serait de revenir encore en-deçà, dans une économie sans argent).

** Oui, il y a carrément un aspect vampirique dans la façon dont l’économie nous lie à notre lectorat… mais pas moins si l’on fait du gratuit! Je dirais même qu’offrir du gratuit, pour un-e auteur-e vivant-e qui aspire à faire de l’écriture son métier, serait l’équivalent pour un vampire de ponctionner du sang à ses victimes, mais sans pouvoir s’en nourrir, sans en être jamais rassasié.

*** Chapeau si vous arrivez! Cela dit, clairement, ce n’est pas le cœur de cible de toutes les campagnes de promo que je vois passer, y compris celles qui prétendent célébrer « la lecture ». Si vous voulez encourager les gens à lire, taisez-vous et laissez les gens lire ce qui existe déjà, plutôt que d’ajouter un énième texte à leur PAL, à la façon d’un prof vicieux qui vous ajoute un devoir supplémentaire à la dernière minute…


Autoédition zéro promotion : bilan 1er trimestre

Rappel de contexte : l’année dernière, j’ai écrit une série de billets sous la catégorie Antipromotion, dans lesquels j’exposais l’inutilité, voire les conséquences nuisibles de la promotion (souvent perçue par les auteur-e-s comme inévitable et même nécessaire au succès). Même si mon hypothèse s’appuyait sur de nombreux exemples concrets, autant issus de ma propre expérience d’éditrice que du témoignage d’autres auteur-e-s, il m’a paru logique de tenter de la valider avec un nouveau test.

En début d’année, j’ai autoédité mon premier ouvrage. Comme j’ai choisi de le faire sous pseudonyme, l’absence de promotion a de fait été complète, puisque, si j’ai fréquemment évoqué mon « roman » ici ou sur Twitter, il n’était pas possible de le lier directement au titre en question à partir de mon nom (vous auriez pu rechercher ma maison d’édition, mais je pense que je dois être l’une des rares weirdos à avoir ce genre de comportement de stalker…).

Pour que vous ayez un tableau complet de la situation, j’ai envoyé mon livre en privé à 5 personnes de ma connaissance, dont mes 2 bêta-lecteur-ices qui avaient déjà lu la version précédente (et une troisième à qui je l’avais également envoyée, mais qui n’a pas pu me répondre à temps). J’ai aussi annoncé la parution à l’unique personne (une amie IRL) qui s’était inscrite à ma liste de courriels — dont j’avais tout de même fait la publicité sur ce blogue même, mon but n’étant en aucun cas de « garder le secret », juste de n’imposer à personne de la promotion non consentie.

Enfin, je me suis bel et bien créé un site Web d’auteure (à une adresse URL qui avait été diffusée une fois, il y a un an, sur Diaspora*). Néanmoins, je n’ai pas du tout communiqué sur son existence, à part dans mes livres mêmes. En effet, son but n’était pas de promouvoir mes livres, mais d’offrir davantage d’informations, d’options, et un espace d’échange pour les éventuel-le-s lecteur-ices qui le souhaiteraient. Autant je pense qu’il est bon de démarrer humblement, en minimisant l’éparpillement et les dépenses, autant il faut toujours, à mon avis, prévoir le succès (aussi improbable soit-il) et la façon dont on va pouvoir « scaler »* quelque chose qui grossit.

1) Genèse du projet

Je sens que je ne peux pas vous présenter de chiffres sans les remettre en contexte — ou peut-être que je cherche juste à me justifier… En réalité, le « roman » dont je parlais pour aller plus vite (et vous induire en erreur, mouhahaha!) n’est pas un roman; c’est une série ou, à la rigueur, un roman-feuilleton, parce que les 12 épisodes ne se lisent vraiment pas de façon indépendante. Ce n’est pas un roman découpé à posteriori en 12 parties, c’est un texte qui a été conçu, planifié et écrit dès le départ comme une suite de 12 épisodes.

En fait, tout a commencé avec une idée de nouvelle, que j’envisageais de soumettre au concours annuel de la nouvelle Romantique. Ça m’est venu d’un coup, un matin, avec une netteté rare : j’ai visualisé tout de suite l’enchaînement des scènes, les dialogues, tels qu’on peut encore les trouver dans le premier épisode (c’est un texte que j’ai très peu retouché après le premier jet, d’une manière générale). Le rythme est très rapide et le style est « dépouillé », comme l’a dit ma bêta-lectrice, parce que je savais que je devais respecter une contrainte de longueur très serrée : 12 pages de traitement de texte, ce qui équivaut à quelque chose entre 6K et 8K, en fonction de la densité du texte.

Je suis donc partie sur une base de 7,5K mots, avec 5 alternances de point de vue, chacune contenant grosso modo 3 scènes ou thèmes de 500 mots chaque (oui, j’écris de façon très mathématique, mais je vous jure que je suis une jardinière! ça s’appelle l’expérience, quand tu as le compteur de mots qui déroule en parallèle de la scène qui s’écrit dans ta tête). Sauf que j’arrive à la fin, et pas moyen que j’écrive un HEA (happy ever after). Au mieux, je peux bidouiller un HFN (happy for now). Mais, même si je boucle la romance, il reste pas mal de questions en suspens concernant le reste — c’est le problème des univers fantastiques…

Je me dis que les lectrices ne seront pas contentes, et qu’elles auront bien raison. Alors, il faut faire une suite. Je n’ai pas envie de réécrire mon premier épisode, mais, le problème, c’est que ce n’est pas un début de roman. C’est un texte dont le fil a été conçu pour être déroulé en 7,5K mots. Alors, j’ai l’idée de la série. Écrire la suite sous forme d’unités de 7,5K mots. Et c’est sur ce modèle que j’ai élaboré le plan (et non sur un modèle en 3 actes ou autre).

Le résultat, c’est quand même que le rythme change à partir du deuxième épisode (parce qu’à ce moment-là, je savais que j’avais 80+K mots pour développer derrière), et même qu’après avoir écrit le fin mot de l’histoire, j’ai eu un moment de panique, parce que je trouvais que l’épisode 1 n’était plus en conformité avec le reste. L’épisode 1 est fun, je l’aime, et j’ai finalement décidé de le laisser tel quel, mais vous y trouverez plus de clichés et moins de prétention que dans la suite.

Cela dit, la révélation qui vous intéresse, c’est que l’idée de la série ne m’est pas venue uniquement pour des raisons littéraires. J’avais déjà décidé à cette époque que, pour vivre de ma plume, j’avais besoin de vendre un roman de 90K mots à 9,99 €. Mais, au moment de le faire (on parle pré-écriture, là), j’ai paniqué. C’était déjà suffisamment de pression d’écrire mon premier roman à destination du public; lui demander 9,99 € pour ça m’a semblé… trop. Irréaliste. J’ai pensé que, si je découpais la pillule en tranches de 0,99 €, elle passerait mieux. D’où la série.

2) Ventes au 31 mars

J’ai donc écrit 12 épisodes, que j’ai publiés à une semaine d’intervalle (sauf les 2 premiers, en même temps, et les 2 derniers aussi) entre le 22 janvier et le 26 mars. C’est important de le préciser, parce que ça signifie qu’au 31 mars, on a des chiffres de vente sur moins de 3 mois, et une série qui est complète depuis moins d’une semaine. J’avais également mis l’intégrale en vente (à 6 €) sur mon site Web dès le 22 janvier.

Au départ, je ne voulais pas la mettre chez les revendeurs, à la fois par paranoïa (j’avais peur qu’ils alignent les prix, mais, en fin de compte, je ne crois pas que ce serait légal**), et parce que j’avais une sorte d’espoir complètement dément et infondé que certaines personnes, après avoir découvert le premier épisode (gratuit) chez les revendeurs, viendraient peut-être acheter l’intégrale directement chez moi (tous les ebooks contiennent de nombreux incitatifs à visiter mon site Web). Puis je me suis rendu compte de ma bêtise, et j’ai mis en vente l’intégrale à 9,99 € chez les revendeurs le 15 février.

D’après les données actuelles de mon distributeur (sachant aussi que certaines ventes ne sont comptabilisées que plusieurs jours, voire une semaine plus tard), j’ai pour l’instant gagné 466,71 € avec ce projet, dont 137,27 issus des 12 épisodes (ou plutôt des 10 qui, sur le lot, étaient payants — j’ai aussi diffusé le tout dernier gratuitement, comme un petit merci aux personnes fidèles qui m’auraient suivie jusque-là) et 329,44 issus de l’intégrale.

Le premier épisode a été téléchargé gratuitement 1181 fois, dont 437 fois dans l’Apple iBookstore et 436 fois sur Amazon. Le deuxième épisode a atteint 73 ventes, dont 37 sur Amazon et 22 sur l’iBookstore. L’intégrale, quant à elle, a cumulé 58 ventes, dont 39 sur Amazon et 6 sur l’iBookstore.

Je n’ai réalisé aucune vente directe (c’est-à-dire, via mon propre site). Mais cela, je dois dire que je m’y attendais. Vous pourriez donc me demander pourquoi j’ai tenu à malgré tout à la proposer. Eh bien, tout simplement, parce que j’ai des valeurs et que, ces valeurs n’étant pas incarnées par les grosses plateformes de vente d’ebooks, je me devais d’offrir au moins la possibilité d’une alternative. Aussi, parce que Calimaq m’avait opposé que la vente impliquait forcément le droit d’exclure, et c’est la preuve qu’il avait tort et que j’avais raison. (On peut continuer à en discuter, bien sûr.)

3) Réflexions

J’ai failli vous infliger une interprétation de ces chiffres, mais, la vérité, c’est que… il est encore un peu tôt pour se prononcer. À priori, ça ne ressemble pas à un gros succès, mais c’est à peu près tout ce que je peux vous dire. Avec un peu de chance, les ventes pourraient continuer à s’étaler pendant un bout de temps — en tout cas, c’est ce que j’ai recherché en publiant les épisodes graduellement. Donc, je crois que je vais me retenir de tirer des conclusions, et attendre encore un peu à la place.

La grosse question, c’est, évidemment, si promouvoir ma série aurait fait une différence… Et, honnêtement, je ne crois pas. Mon premier épisode a été téléchargé 1181 fois. La voilà, ma promotion. Plus de mille personnes qui ont non seulement entendu parler de ma série, mais que cela a rendues assez curieuses pour aller vers mon livre, et le télécharger. Pour moi, cela une valeur « promotionnelle » infiniment supérieure à toutes les annonces et publicités que le même nombre de gens se seraient contentés de subir passivement sur les réseaux sociaux ou dans la blogosphère.

Et, de mon côté, ça n’a exigé aucun effort, aucun travail, et cela m’a permis de me tourner d’emblée vers mon projet suivant. D’ailleurs, même si j’étais déçue par ces chiffres (OK, je ne vous mens pas, un peu), le fait que je les découvre plus de 2 mois plus tard leur enlève sacrément de l’impact. (En passant, ça corrobore une technique de narration dont j’ai l’intention de vous parler bientôt, au sujet de l’investissement émotionnel.) Même si j’ai eu un mal de chien à me replonger dans l’écriture en ce début d’année, enfin, ça y est, alors… Aujourd’hui, mon premier roman, c’est du passé. J’ai déjà tourné la page.

En ce qui concerne mon anonymat, je me suis énormément posé la question, à savoir si j’allais faire mon « coming out » ou non. J’avoue que la situation est très confortable… surtout pour moi, qui me suis toujours sentie le plus libre lorsque j’étais complètement seule, que personne ne savait où j’étais, ce que je faisais, ni si j’étais vivante ou morte. C’est un peu comme rentrer chez soi sans allumer les lumières, ou mettre la tête sous l’eau dans son bain. Pendant un instant, on est presque soulagé du poids d’exister.

Cela dit, je me connais : je n’aime pas être invisible par humilité, mais parce que j’ai du mal à m’assumer et que je préfère fuir. Or, en tant qu’auteur-e publié-e, j’estime qu’on a une responsabilité morale vis-à-vis de ses textes, et aussi vis-à-vis de ses lecteur-ices et de ses consœurs et confrères — surtout si on a l’intention de donner son opinion sur leurs œuvres, ce que j’envisage de faire dans un futur proche. Alors… cela ne signifie pas que je vais me mettre à la promo (eurk!), mais je pense qu’il est temps que je cesse de me cacher.


* Anglicisme affreux, mais on dit comment, en français?

** Je ne suis pas soumise à la loi française sur le prix unique.


Vivre de sa plume : 5 astuces marketing (garanties sans promotion)

Pour contextualiser cet article, je vous renvoie à mon billet sur votre « marge de manœuvre ». Les recommandations qui suivent ne sont pas des impératifs, et vous ne devez pas vous sentir obligé-e de les respecter. En fait, vous devriez toujours les confronter à votre aspiration personnelle, à ce qui est réellement le plus important pour vous. Si elles s’y heurtent, si elles vous paraissent incompatibles avec votre démarche artistique, oubliez-les sans regret. En revanche, si elles vous paraissent applicables sans compromis… alors, je vous les conseille chaudement!

Pour la distinction entre marketing et promotion, vous pouvez lire mon article Apologie du marketing, dans ma série Antipromotion. J’ai dit que je n’étais pas un gourou du marketing, et c’est toujours vrai; cependant, en rassemblant toutes mes réflexions, mes lectures et mes expériences sur la question, j’ai réussi à faire émerger ces 5 axes — rien de révolutionnaire, mais si vous n’avez aucune connaissance en la matière, c’est une bonne base.

1) Cover, Title, Blurb

Il y a 4 éléments cruciaux dans lesquels vous devez mettre tous vos efforts de marketing, parce que ce sont eux qui vont susciter l’achat, même (surtout?) chez une personne qui n’a jamais entendu parler de vous ou de votre livre avant : la couverture, le titre, la présentation (ou résumé ou description) et les premières pages. Chacun de ces éléments doit capter l’attention du lecteur (au milieu de toute l’offre disponible!) et le convaincre. On ne parle toutefois pas de n’importe quel lecteur : votre lecteur cible, un lecteur qui cherche justement à lire ce que vous écrivez. (C’est-à-dire que si quelqu’un qui ne lit pas de romance repose votre livre en s’apercevant que c’est de la romance, ce n’est pas un échec… au contraire : le bon message a bien été transmis.)

Parmi ces 4 éléments, la couverture et le titre sont de loin les plus importants, parce que la lectrice ne peut pas les éviter lors du processus d’achat. Au contraire, aussi étonnant que ça puisse paraître, beaucoup de monde achète des livres sans en lire la présentation, et encore moins les premières pages (donc soignez-les quand même, mais surtout au cas où!).

La couverture est un sujet tellement vaste que j’y consacrerai sûrement un jour un article entier. Pour résumer, je rappellerai simplement que la couverture et le titre d’un livre ne sont pas des œuvres d’art, mais des outils de communication. Et que doivent-ils communiquer? Voici un truc : établissez une liste de mots-clés pour votre livre (entre 4 et 8; ça doit aller au-delà du genre sans entrer non plus dans les détails de l’intrigue). À partir de la couverture et du titre seuls, quelqu’un qui ne connaît rien de votre livre doit être capable de deviner la plupart de vos mots-clés (ou des synonymes).

Pour atteindre ce but, votre couverture et votre titre doivent utiliser des codes connus de votre lectorat. Certains codes sont transparents, d’autres pas; c’est pourquoi vous devez très bien connaître votre marché. Par exemple, en romance, un code évident qui communique le genre est une couverture montrant un couple enlacé. Un code moins évident, et qu’on doit à la trilogie Fifty Shades of Grey, est qu’une couverture sobre, mettant en valeur un unique objet, équivaut désormais à « romance érotique » (cette interprétation doit néanmoins souvent être renforcée par le titre et le choix de l’objet en question). La fonte et le design du titre et du nom de l’auteur-e font également partie intégrante de la couverture. Ainsi, en romance, une police sans empattement (sans serif) dit typiquement « romance contemporaine », alors qu’on préfèrera une police avec empattements pour une romance historique.

Enfin, à mon avis, la couverture et le titre sont un duo; ils doivent fonctionner ensemble, se compléter et s’expliciter l’un l’autre. Cela permet de répartir l’information et de la transmettre de façon plus subtile, plutôt que de faire porter le fardeau de tout dire à l’un ou l’autre élément.

2) Développez votre « marque » (brand)

En France, c’est un concept qui existe depuis longtemps, mais qui est surtout appliqué à l’échelle de collections. Tous les livres d’une collection vont avoir le même enrobage, le plus distinctif possible (par rapport aux livres ne faisant pas partie de la collection), qui vous permettra de les repérer de façon immédiate. Cette technique de marketing a pour but de communiquer à la lectrice que, si elle a aimé l’un des livres de la collection, alors elle aimera probablement aussi tous les autres — en faisant paraître, effectivement, ces livres comme très proches, similaires, voire interchangeables.

En tant qu’auteur-e, vous avez sans doute un style particulier, un genre de prédilection, des thèmes fétiches. Il est donc naturel de présumer qu’une personne ayant aimé un de vos livres aimera également les autres. À vous maintenant de véhiculer cela à travers la présentation de vos produits… et, notamment, encore une fois, à travers la couverture. Trouvez un concept qui vous distinguera au premier coup d’œil, et que vous reprendrez fidèlement pour chacune de vos parutions. Si vous décidez plus tard d’en changer, alors il vous faudra le changer pour toutes vos publications.

Attention : ce principe a aussi un corollaire inverse. À savoir que si vous écrivez dans plusieurs genres, dans plusieurs styles, en somme pour plusieurs publics, alors cette diversité doit aussi se refléter dans votre communication. Les gens qui aiment vos polars angoissants ne doivent acheter votre light fantasy qu’en toute connaissance de cause… Pour ne pas risquer la confusion, vous pourriez même prendre plusieurs pseudonymes. Rien ne vous empêche de signaler dans votre bio : écrit aussi des comédies romantiques sous le nom de… et de lister votre bibliographie complète. Ainsi, pas d’inquiétude : vos vrais fans trouveront tous vos livres!

3) Écrivez des séries

Même au sein d’un genre unique, on écrit parfois des romans assez différents. À vous de déterminer s’il est pertinent de les présenter comme « dans la même veine » ou non. En revanche, les livres qu’on est sûr-e de pouvoir markéter « en gros », ce sont… les tomes d’une même série!

Il y a plusieurs types de séries : une longue histoire découpée en parties, une histoire à fin ouverte à laquelle l’auteur-e peut donner des suites à volonté, un ensemble d’histoires indépendantes situées dans le même univers et/ou mettant en scène les mêmes personnages… Toutes ont le même avantage : chaque tome agit comme une publicité pour tous les autres. En effet, non seulement chaque nouveau tome contient la promesse d’éléments connus et rassurants pour les lectrices qui vous connaîtraient déjà, mais ce sont aussi autant d’opportunités d’attirer l’attention de nouveaux lecteurs sur la série entière (j’y reviendrai au point suivant).

Si le sujet vous intéresse et que vous lisez l’anglais, je vous encourage à l’explorer davantage avec Let’s Talk Numbers: How Long Should Your Series Be? sur le blogue de Rachel Aaron. Son conjoint et partenaire d’affaires y souligne entre autres le défi que représentent les séries; en effet, la série n’est en aucun cas une garantie de succès. Cela a juste un effet amplificateur, pour le meilleur et pour le pire : si une lectrice conquise achètera sans hésiter tous les tomes d’une série, c’est au contraire l’échec assuré pour la suite si le premier tome n’a pas réussi à plaire…

C’est pourquoi, pour éviter de me retrouver prisonnière d’un projet qui ne marche pas, j’aborde toujours les séries de l’une de ces deux façons : 1) si c’est une histoire suivie avec cliffhangers, j’écris tout (au moins le premier jet) avant de publier quoi que ce soit, ou 2) je termine chaque tome avec une fin digne de ce nom, afin de pouvoir m’arrêter ou, au moins, faire une pause quand je veux, sans avoir l’impression de trahir mes lectrices.

4) Un texte = plusieurs produits

Beaucoup d’auteur-e-s pensent à tort qu’un texte est l’équivalent d’un livre, et cela réduit énormément leurs possibilités d’exploitation du texte en question. Le livre est un produit, et vous avez au contraire intérêt à multiplier le nombre de produits que vous mettez en vente — tout en veillant à ce que cela reste justifié, et corresponde à une stratégie réfléchie.

a) Cas d’un texte long : Si vous cherchez à vivre de votre plume, vous allez être obligé-e de fixer des prix qui tiennent compte du temps réel que vous avez passé sur un texte. Ce temps n’est pas nécessairement proportionnel à la longueur du texte selon un facteur invariant, mais, surtout si vous écrivez toujours dans un même genre, il y a des chances pour qu’un texte plus long vous ait demandé plus d’heures de travail. Sauf qu’à partir d’une certaine longueur, par exemple au-delà de 100 000 mots, vous allez buter contre la logique qui voudrait que vous vendiez un tel roman à plus de 10 €.

On peut vendre une nouvelle de 20 pages à 0,99 € (vu en vrai!), mais, si vous avez écrit un roman 40 fois plus long, et même s’il vous a demandé 40 fois plus de travail, vous allez avoir du mal à le vendre 40 fois plus cher pour autant… Vous devez donc faire de votre texte plusieurs livres, afin que chaque livre puisse être aligné aux standards du marché, notamment en ce qui concerne les prix.

b) Chaque parution est une opération de promotion en soi. En tant qu’auteur-e, vous n’avez pas besoin de la promouvoir en plus avec un lancement ou des annonces quelconques; tou-te-s seul-e-s, comme des grand-e-s, les lecteurs et lectrices trouvent les nouvelles sorties. Illes les trouvent, en tout cas, beaucoup plus facilement que les anciens titres (peut-être parce que les revendeurs promeuvent leurs nouveautés?). Ça signifie 2 choses : déjà, que même si le numérique et le POD permettent à un livre de rester éternellement en vente, sa visibilité décroît au fil du temps; ensuite, que chaque nouvelle publication est comme un coup de projecteur sur vous et vos livres.

C’est pourquoi, au lieu de vous contenter de publier un texte une fois puis de l’abandonner à son sort (ou, pire, d’essayer vainement de le promouvoir alors que ce n’est plus une actualité), vous devriez saisir toutes les opportunités pertinentes de le republier : dans un recueil, une compilation, une intégrale, un bundle (vous pouvez même mettre d’autres ami-e-s auteur-e-s dans le coup, histoire de mettre en commun vos lectorats respectifs)… Ça peut être l’occasion d’un rabais (par exemple, une intégrale vendue moins cher que tous les tomes séparément), mais pas forcément. Rien que le fait que ce soit une nouvelle publication va forcément vous porter à l’attention de certaines personnes qui auraient manqué la première parution du texte.

c) Divers livres peuvent s’adresser à divers lectorats. Avec le papier, c’est déjà le cas des différents formats : le grand format, plus cher, s’adresse aux fans de l’auteur-e, qui veulent lire le livre dès sa sortie, tandis que le format poche (qui vient plus tard) est dirigé vers le grand public, qui est prêt à attendre, mais pas à y mettre autant d’argent. Les rééditions dans des collections différentes permettent également de cibler des lectorats différents — songez à la saga Harry Potter, d’abord publiée en jeunesse, puis republiée avec une couverture « adulte » quand on s’est aperçu que les grand-e-s aussi pouvaient apprécier…

En numérique, ça me paraît plus délicat de rééditer le même texte en ne changeant que la couverture, parce qu’on considère qu’il n’existe qu’un seul format. Cependant, on pourrait proposer des versions « de luxe » avec scènes coupées, une nouvelle bonus, une interview de l’auteur-e, etc. ou encore profiter des suggestions précédentes (recueils, compilations) pour tenter d’investir de nouveaux marchés.

Cela peut avoir du sens si vous écrivez entre deux genres. Par exemple, j’ai écrit une romance paranormale qui est à la limite de la fantasy urbaine et qui pourrait plaire, je crois, à des hommes pas trop allergiques aux sentiments et au sexe… Or, pour l’instant, j’ai choisi de la markéter comme une romance, et j’ai conscience que cela me ferme à ce fameux lectorat masculin éclectique. Peut-être que, lors d’une future réédition, je lui donnerai un emballage différent pour voir si cela attire d’autres sortes de lecteurs…

5) Surfez sur les modes

Non, rassurez-vous, je ne vais pas vous conseiller d’écrire pour le marché ou de suivre la mode juste parce que c’est la mode… Enfin, vous pouvez toujours essayer, mais, pour moi, c’est profondément contraire à la vocation d’écrivain-e, qui suppose que vous avez quelque chose à dire qui n’appartient qu’à vous, et qui ne vous a pas été soufflé de l’extérieur (en tout cas, pas d’une façon aussi simpliste que lorsqu’on copie ce qui est en vogue). Mais. Juste parce que vous écrivez quelque chose de personnel et d’honnête n’en fait pas non plus forcément l’inverse de la mode actuelle, ni quelque chose d’intouchable par aucune mode à venir.

En ce qui me concerne, j’accumule les projets depuis plus de 20 ans; j’en ai des dizaines et des dizaines dans mon sac à idées. Ils ont certains points communs, bien sûr, mais ils sont aussi, à l’image de la lectrice que je suis, assez éclectiques. Ça veut dire que, même si la plupart de mes projets ne découlent pas d’une mode, j’arrive quand même souvent à raccrocher un projet, parfois vieux et sans rapport initial, avec un style ou un thème qui a soudain le vent en poupe.

Par exemple, en tant que fille d’immigrants mariée à un immigrant, ça fait longtemps que je veux écrire des histoires avec plus de diversité culturelle que dans la majorité de mes lectures, et… c’est super de voir que les lectrices sont de plus en plus ouvertes, et même en recherche de ça! (La diversité n’étant pas une « mode », mais tout de même un phénomène qui gagne au niveau des sujets et des personnages traités.) Ça fait aussi plusieurs années que j’attends la mode de la romance fantasy — elle va venir, j’y crois encore!* En tout cas, moi, je suis prête…

Cela dit, qu’un genre ou thème ne soit pas à la mode ne devrait pas vous empêcher de publier là-dedans (juste si vous êtes comme moi, que vous avez trop de projets et du mal à décider lesquels reporter). L’autre possibilité, comme aime à le rappeler Kristine Kathryn Rusch, c’est d’écrire et de publier sans vous soucier de rien, et d’attendre que la mode vienne à vous. Et là, il suffit de ne pas rater la vague. Ainsi, je pourrais décider d’écrire de la romance fantasy dès maintenant, même si ce n’est pas très vendeur. Peut-être que, dans 5 ans, un gros bestseller américain va tout à coup en faire le truc branché, et j’aurai l’avantage d’avoir mon roman (voire plusieurs romans!) tout prêt à vivre sa renaissance… On lui refait une nouvelle couv’ qui évoque le machin à la mode, pour que le lien soit bien évident aux lecteurs, et le tour est joué!

Rappelez-vous tous ces vieux romans érotiques auxquels on a offert une seconde jeunesse après le phénomène Fifty Shades, souvent à grand renfort de couvertures sobres et énigmatiques pompées sans vergogne sur la fameuse cravate grise…

Bon courage!


* Ça existe, mais ça reste marginal; c’est encore loin de pouvoir être qualifié de mode. J’en ai aussi lu quelques exemples qui étaient bof-bof… Je crois qu’on peut faire beaucoup mieux, un vrai croisement qui assume avec audace ses deux origines, et pas une romance saupoudrée de fantasy light, ni de la fantasy avec des éléments romantiques light, comme on en voit surtout à présent.


Vivre de sa plume : prévoir l’échec… et le succès

Quelques semaines après avoir mis mon roman en vente, je suis retournée pour des raisons techniques sur le backoffice de mon distributeur. Évidemment, je n’ai pas pu m’empêcher de jeter un coup d’œil au nombre de ventes. Celui-ci était plus bas qu’espéré. Inévitablement, mes pensées ont pris le tour habituel : c’est un flop; comment ai-je pu croire que, cette fois, ça allait marcher (I’m the anti-King Midas: everything I touch turns to shit); adieu, l’écriture à temps plein; pourquoi aussi ai-je tenu à faire zéro promo, etc. Pour me réconforter, j’ai relu la série Discoverability sur le blogue de Kristine Kathryn Rusch (que je vous conseille si vous voulez lire avec énormément plus de détails l’une des sources qui m’ont inspirée ma propre série Antipromotion).

C’était intéressant, mais aussi très long (c’est le seul reproche que je lui fais : d’être assez verbeuse), et j’ai fini par me ressaisir. Stop. C’est exactement pour cette raison que je m’étais interdit de regarder mes chiffres. Combien de fois ai-je déjà vécu ça? 70? Au moins — pas avec mes propres livres, mais ceux que j’ai édités. (Ce qui peut sembler moins pire, mais, dans mon cas, ça me touche plus : quand je suis éditrice, j’ai fait un pacte avec l’auteur-e, et j’ai l’impression de les trahir.) Dès que j’ai la sensation de ne pas être la hauteur, je panique, et je prends des décisions impulsives que je finis par regretter.

Cette fois, j’étais préparée. Et pourtant… même lire Kristine Kathryn Rusch, au fond, n’était pas constructif, mais une réaction épidermique. En ce moment, je suis censée essayer d’écrire un nouveau roman; ce n’est clairement pas le moment de me laisser distraire par des considérations de marketing. Le seul point positif, et celui sur lequel je comptais, c’est que les articles de Rusch eux-mêmes ont contribué à me remettre sur le droit chemin. En effet, ils m’ont remis à l’esprit deux concepts très importants : 1) que tout ce qu’on fait pour sa carrière doit passer le test WIBBOW, soit Would I Be Better Off Writing?, et 2) que construire une carrière d’écrivain-e prend très longtemps.

Je le sais pourtant pertinemment et, comme je l’ai dit, j’étais préparée. Même quand on est préparé-e, on peut faire des rechutes, mais je vous assure que ça limite quand même sérieusement l’ampleur des dégâts. Alors, en quoi consiste cette « préparation »?

Je vous ai parlé, dans mon dernier article sur le sujet, de se fixer un objectif, afin d’élaborer ensuite un plan pour l’atteindre. Cependant, ça ne suffit pas. Cet objectif reste arbitraire, et quelles sont les chances, dans la réalité, que vous tapiez en plein dans le mille? Plus qu’un objectif unique, donc, je vous recommande en réalité de prévoir plusieurs scénarios possibles, qui recouvrent idéalement toutes les situations (utilisez des fourchettes). Chaque scénario mènera à certaines conséquences, et l’idée est de vous tenir à cette feuille de route.

Cela comporte à mon sens plusieurs avantages. Certes, cette feuille de route peut être sujette à changements, si vous changez réellement d’avis (et notamment si vous acquérez de nouvelles informations qui modifient, non pas vos buts, mais les chiffres qui sont censés y correspondre). Mais cette feuille de route représente votre vision à long terme, votre vraie vision. Elle vous évitera de prendre les mauvaises décisions sous le coup d’une émotion — positive comme négative, d’ailleurs. En se focalisant sur un objectif modeste, on peut également être pris au dépourvu si la réalité le dépasse et faire, dans ce cas aussi, des choix qu’on pourrait regretter (exemples : flamber d’un coup tout l’argent gagné, signer un contrat avec un éditeur, etc.).

Ensuite, en représentant tous les cas de figure, elle s’éloigne des notions dramatiques de succès et d’échec — et, surtout, du trou noir et de l’impensable qui caractérisent souvent l’échec — en lui substituant un simple dégradé de situations plus ou moins souhaitables. En prévoyant, en planifiant même « l’échec », on le dédramatise, on désamorce sa force destructive. On a accepté comme une règle du jeu qu’il était possible que notre livre fasse des ventes pitoyables. Si c’est ce qui nous attend, alors on est prêt-e à passer à l’étape suivante : que faire? Et ça tombe bien : ça aussi, on l’a déjà prévu. On ne perd pas de temps à broyer du noir ou à chercher des solutions illusoires; on continue d’avancer.

Enfin, ça permet de se détacher de ces préoccupations au jour le jour. Ce qui adviendra adviendra, on n’y peut plus rien. Et on assumera les conséquences, telles qu’on les a décidées… J’insiste d’ailleurs sur la nécessité de prévoir ces conséquences de façon suffisamment claire et détaillée. Visualiser l’échec ne suffit pas; ça risque simplement de vous plomber et de vous rendre pessimiste. Ce qui va vous aider, c’est de pouvoir penser : oui, ça craint, mais j’ai un plan. Une issue, une solution. Je sais ce que je dois faire.

À titre d’exemple, je mentionnais dans mon dernier article le seuil que représente pour moi le salaire horaire minimum. Si je ne parviens pas à atteindre ce seuil, j’ai prévu d’abandonner l’écriture à temps plein et de chercher un « vrai » travail (probablement à temps partiel et/ou à durée limitée, cependant). À première vue, cela ressemble à un échec. Et c’est vrai que c’est ce que je me souhaite le moins… le pire qui puisse arriver. Mais ce « pire » n’est pas une punition; c’est même une façon pour moi de sauvegarder les conditions dans lesquelles je peux créer. Certes, si je travaille à côté, j’écrirai fatalement beaucoup moins, et probablement pas du tout pendant une période. Sauf que, si écrire ne me rapporte rien, je sais d’expérience que je préfère encore ça, et conserver mon envie et ma liberté d’écrire*, que de me retrouver prise au piège dans un « travail » qui en a tous les inconvénients (obligation de le prioriser sur toute autre activité, perfectionnisme, recherche de rentabilité, etc.) et aucun des avantages (la possibilité d’en vivre, d’être prise au sérieux), comme j’ai pu le subir avec ma maison d’édition.

Au-delà, j’ai fixé d’autres seuils qui vont déterminer ma stratégie de publication. J’écris presque uniquement des séries et, selon le succès du premier livre, j’ai prévu de suspendre (temporairement) la série, ou à l’inverse de lui accorder une priorité « basse » ou « élevée » (comme j’écris aussi dans plusieurs genres, la première correspond à une priorité dans un genre donné, et la seconde à une priorité tous genres confondus). Pour moi, c’est le schéma parfait qui allie considérations marketing et considérations purement subjectives et humaines.

En effet, il me semble, d’une part, logique de ne pas s’obstiner dans une voie qui ne fonctionne pas, comme il est logique de fidéliser un lectorat conséquent en publiant le prochain tome de la série aussi rapidement que possible. Mais, d’autre part, je me connais également assez pour savoir que ma motivation croît et décroît en fonction de l’écho que rencontrent (ou pas) mes écrits. En d’autres termes, au lieu de lutter contre ma démotivation, j’ai choisi de l’accueillir à bras ouverts dans un plan qui la justifie rationnellement.

Pour ce qui est de l’application, vous vous demandez sûrement comment je calcule si j’ai atteint ou non un seuil, étant donné que les ventes d’un livre ont tendance à s’échelonner sur des années. Eh bien, tout simplement, je considère ce « problème » comme le correctif idéal à une vision qui, autrement, serait trop froide, trop implacable. N’oubliez pas que ce plan est là pour vous aider et vous apaiser, et jamais pour vous forcer la main, vous stresser ou vous menacer. Avoir un plan qui se base sur le revenu supposément total d’un livre me sert entre autres à me rappeler d’être patiente, que rien ne sert de courir, et qu’aucune conclusion ne peut être tirée de quelques semaines, ni même quelques mois de vente.

Se bâtir une carrière d’écrivain-e, dans la plupart des cas, est un looooong processus. Il faut laisser le temps à nos œuvres de trouver leur public, à nos stratégies de se développer et de faire effet. Tout ce que vous faites actuellement ne devrait avoir un impact que sur ce que vous ferez l’année prochaine, voire plus tard encore… À ce moment-là uniquement, vous aurez le recul nécessaire pour juger votre travail et reconnaître ce qui vaut la peine d’être changé (ou pas).

Enfin, ce flou intentionnel me sert aussi à garder le contrôle dont j’ai besoin pour créer (parce qu’au fond, j’ai beau m’amuser à planifier ceci et cela, je suis le genre de personne qui n’en fait qu’à sa tête; je finis toujours par changer d’avis et improviser). Finalement, les conséquences de tel ou tel scénario ne sont que des indications, des directions. C’est toujours à moi qu’il revient d’arrêter arbitrairement le compteur des ventes et, donc, de décider à quel scénario mon projet semble correspondre. En fait, le plus important n’est pas ce qu’on va faire concrètement (enchaîner avec l’écriture du tome suivant, ou bien écrire un autre roman à la place?), mais bien qu’on ait quelque chose à faire et qu’on s’y mette à fond, sans être parasité-e par les doutes, les réserves et les appréhensions.

Sinon, si ça vous intéresse, j’ai aussi un seuil ultime qui symbolise le fait que mon œuvre est rentabilisée et que je refuse de toucher davantage d’argent sur son compte. C’est ma façon de refuser le capitalisme et de signifier qu’il n’y a, pour moi, aucune différence entre un-e artiste qui touche des millions grâce à son œuvre, et un PDG qui touche des millions grâce à sa multinationale. J’ai toujours trouvé immensément hypocrite de tenir un discours attaquant les soi-disant « 1 % » (discours, qui, du reste, se base sur une fausse analyse du capitalisme**), sans s’en prendre au même titre au 1 % d’artistes qui jouissent exactement du même système.


* J’ai déjà écrit au sujet des 20 ans que j’ai passés à vouloir écrire sans y parvenir. Si je dois traverser un autre désert de ce genre, je serai un peu déçue, mais je sais que je peux y survivre et que ce n’est qu’une question de temps avant que j’essaie à nouveau. Je vois ça un peu comme un jeu de serpents et échelles : parfois, on se pogne un serpent, mais rien ne peut nous ramener à la case départ ni nous empêcher de continuer à avancer.

** Oui, j’ai l’intention d’écrire à ce sujet aussi. Je ne sais pas quand, parce que, comme vous vous en doutez, ça va me demander pas mal de temps et de matière grise. Mais c’est effectivement une question hyper passionnante…


Vivre de sa plume : S’autocorriger, pourquoi et comment

Dans mon dernier article, j’ai confessé que je publiais mes écrits sans l’aide d’une correctrice, rémunérée ou non, « professionnelle » ou non. En d’autres termes, je me corrige moi-même. Je n’ai pas toujours cru que c’était le bon choix, mais j’en suis aujourd’hui persuadée.

Pour y avoir longtemps souscrit, je peux d’emblée songer à deux raisons pour lesquelles, par principe, on serait réticent-e à s’autocorriger. Les deux, à mon avis, relèvent du syndrome de l’imposteur-e — et de l’ignorance qui le fonde. La première est la croyance dans un standard de qualité très élevé, sans lequel on ne pourrait être considéré-e comme un-e véritable auteur-e et, par conséquent, on ne pourrait espérer le moindre succès. La deuxième est l’impression que ce standard nous dépasse, qu’il n’est pas accessible à nos maigres talents.

Après six ans dans le milieu, je peux vous affirmer que c’est faux. Le standard du marché n’est pas très élevé; si vous laissez une coquille par page, sachez que vous êtes dans la bonne moyenne, celle des maisons d’édition censées avoir les moyens de payer des professionnel-le-s. (Le seul livre en français lu ces dernières années que j’ai trouvé réellement bien corrigé était Pour seul cortège, de Laurent Gaudé chez Actes Sud, recommandé par mon collègue Etienne Bar.) Certes, vous pouvez essayer de faire mieux — quant à moi, je vise toujours la perfection —, mais vous ne devez pas vous inquiéter de ne pas faire mieux. Pas si votre souci principal est de bien vendre et d’être pris-e au sérieux.

Le standard du marché, selon moi, reflète le seuil au-delà duquel 95 % du lectorat ne voit plus la différence (ni même, de toute évidence, la majorité des correcteurs/-trices et relecteurs/-trices pro). Si vous êtes en-deçà, cela peut vous porter préjudice — et encore, ce n’est qu’une possibilité, car les bestsellers dont les lectrices se plaignent des fautes sont très fréquents aussi. Mais, au-delà, vous ne gagnez rien non plus à faire beaucoup mieux — en attendant un prix littéraire pour « bonne grammaire »…

De là découle la fragilité de la seconde raison : si vous êtes capable de distinguer toutes les erreurs qui parsèment les livres des professionnel-le-s (ou même une partie; l’idée qu’on ne les relève sans doute pas toutes est en soi terrifiant), alors vous ne pouvez pas faire bien pire vous-même. Cependant, je reconnais qu’il peut y avoir une difficulté supplémentaire à déceler ses propres erreurs, soit parce qu’on ignore que ce sont des erreurs, soit parce qu’on connaît trop bien son texte, et notre œil a tendance à réordonner tout seul les mots mal orthographiés. C’est le but de cet article-ci : vous donner quelques conseils pour compenser ce handicap.

Mais, avant d’y venir, j’aimerais terminer cette partie en partageant d’autres raisons, celles pour lesquelles embaucher un-e correcteur/-trice pro peut être une mauvaise idée. 1) Si vous les payez un vrai salaire, le prix monte vite (une correctrice professionnelle corrige environ 9000 signes, soit 1500 mots, par heure; faites le calcul). 2) Si vous ne les payez pas ou très peu, cette personne ne vous fera probablement pas une vraie correction, mais plutôt une simple relecture (proofreading). C’est donc bel et bien vous-mêmes qui vous êtes « corrigé-e ».

3) Qu’est-ce qu’un-e correcteur/-trice « professionnelle »? Quelqu’un qui se dit tel-le? Qui vous réclame un paiement? Il n’y a pas de parcours ou d’examen officiel qui habilite à corriger. Demain, si je veux, je peux me lancer dans le métier — et vous aussi. 4) Comment savoir si cette personne fait du bon travail? Malheureusement, le seul moyen de connaître le niveau et la qualité du travail d’une personne, c’est de les constater de ses yeux — et cela n’arrive en général qu’après paiement ou, à tout le moins, après l’écoulement du délai imparti… 5) Comment savoir si cette personne est fiable? Même topo : vous ne l’apprendrez pas avant d’en avoir fait l’expérience. Et les gens ne vous décevront pas forcément par malice; mais, fatalement, plus vous impliquez de tiers et d’intermédiaires, plus vous vous exposez au hasard et aux risques. La question est de savoir si vous avez les épaules et le matelas financier pour assumer et absorber tous ces risques…

Enfin, si vous êtes vous-même trop mauvais-e en français, comment êtes-vous censé-e déterminer si la personne que vous avez embauchée fait du bon ou du mauvais travail? D’où l’intérêt, dans tous les cas, de posséder vous-mêmes le maximum de compétences. Si vous avez l’intention de vous « autocorriger », voici donc quelques façons de vous aider à parvenir au meilleur résultat possible.

1) Corrigez d’autres auteur-e-s.

Après tout, c’est en corrigeant qu’on devient correcteur/-trice… Et être amené-e à décortiquer ainsi la langue d’autres personnes enrichira votre style, vous apprendra énormément sur le français, et vous entraînera à aborder un texte avec un œil critique de correcteur/-trice.

2) Prenez l’habitude de tout vérifier et de prendre des notes.

Ne présumez plus rien; dès que vous avez le moindre doute, consultez un dictionnaire, un site spécialisé, toutes les sources dont vous avez besoin. Si vous trouvez une ressource particulièrement claire ou complète, notez sa référence et/ou le lien de la page Web pour pouvoir y retourner facilement.

3) Étudiez le travail d’autres correcteurs/-trices.

Cela peut être un de vos textes qui a été corrigé par le passé, ou bien tout texte avec corrections apparentes qu’un-e autre auteur-e voudra bien vous prêter. Je crois très fort à l’apprentissage à travers la copie et l’imitation; d’où l’impératif de laisser le maximum de ce que l’on fait en accès libre, plutôt que de le protéger, le cacher, le verrouiller.

4) Connaissez vos faiblesses et traquez-les/remédiez-y.

Les auteur-e-s ont tendance à faire toujours les mêmes erreurs (ou le même type d’erreurs). Si vous vous corrigez vous-même, vous gagnerez donc à comprendre vos erreurs afin de ne plus les répéter — ou, au moins, afin de les reconnaître plus vite et plus aisément.

5) Investissez dans un logiciel de correction automatique (type Antidote).

J’étais la personne la plus sceptique vis-à-vis de la correction automatique et, aujourd’hui, je ne me ferais pas confiance si je devais travailler sans… Peut-être parce qu’une machine est parfaite pour traquer mes faiblesses à moi (je suis une spécialiste des « fautes d’inattention » : petits mots qui manquent ou se répètent, interversion, oubli ou ajout inopinés de lettres, etc.). En tous cas, vous trouverez sûrement une fonctionnalité pertinente pour vous, et ce sera toujours énormément moins cher et plus rapide que de payer une personne pour faire ce boulot — justement parce que ce ne sera pas de la correction en profondeur; juste des indices et de l’information qui ne vous épargneront pas de faire le vrai travail vous-même.

6) Relisez-vous, relisez-vous, relisez-vous.

Je suis toujours étonnée du nombre de fautes que je déniche à chaque relecture — comment n’ai-je pas aperçu cela lors des révisions? lors de la correction? Si vous hésitez à vous relire entièrement, faites-le!

Et vous, quel choix avez-vous fait, pourquoi, et avec quel succès?


Vivre de sa plume : marge de manœuvre et projections financières

Dans mon article d’introduction au sujet, j’insistais sur la différence entre votre but d’écrivain-e et le but « gagner de l’argent ». Je pense en effet qu’il est utile de bien cerner et d’assumer pourquoi l’on écrit. D’une part, cela nous évite les déceptions vis-à-vis de choses qu’on ne veut pourtant pas réellement

En effet, l’esprit humain est étrange (ou bien juste le mien?) en cela qu’on est prêt-e à envier tout ce qui nous est présenté comme enviable. Par exemple, tel-le ami-e sur Facebook partage sa joie d’avoir eu son manuscrit accepté chez tel éditeur ayant pignon sur rue… Presque par réflexe, on se prend à penser « ah! si seulement c’était moi! » alors qu’au fond, en ce qui me concerne, je n’ai aucun désir d’être éditée à compte d’éditeur. Par contre, peut-être que je bataille avec un premier jet récalcitrant, et l’idée d’un contrat d’édition me renvoie à un stade que j’ai bien hâte d’atteindre, celui d’avoir un texte fini et « éditable »? Me rendre compte de ça m’aide à garder le cap — le mien.

D’autre part, de façon négative, savoir ce que l’on veut nous permet de délimiter notre marge de manœuvre. J’y reviendrai dans un instant.

Prendre conscience que l’on n’écrit pas pour l’argent doit-il pour autant nous désintéresser des façons d’atteindre ce but? Je ne crois pas. À moins que cela vous débecte trop, je pense que toute forme de savoir est une force — y compris un savoir maléfique que l’on n’entend pas utiliser personnellement… Ainsi, dans les faits, puisque là n’est pas votre but premier, vous allez être amené-e à ignorer la plupart des voies à suivre pour faire de l’argent. Cependant, il est toujours bon d’en connaître le maximum, histoire de pouvoir y recourir parfois, d’une façon précise et choisie, ie dans ce que j’ai appelé plus haut votre « marge de manœuvre ».

Pour clarifier mon propos, je vais me prendre en exemple. Mon but, mettons, est d’utiliser les codes et la mission divertissante de la littérature de genre pour explorer des problématiques humaines, sociales et politiques. (Donc, vous voyez, aucun rapport avec l’argent… aucun rapport même avec d’hypothétiques lecteurs/-trices! Si une seule personne au monde aime ce que j’écris, j’assumerai.) Le négatif, c’est ce qui n’est pas mon but. Mon but n’est pas de réinventer la prose, d’accomplir des prouesses stylistiques, d’être reconnue par mes pairs, d’être enseignée dans les lycées, ni de briser les codes et de transcender les « cases » qu’on appelle genres… Je pourrais continuer la liste; voici ce qui constitue ma marge de manœuvre. Tout ce qui ne fait pas partie de ma priorité et, par conséquent, qui m’est plus ou moins indifférent.

Maintenant, voyons un peu de quels moyens je dispose pour « faire de l’argent ». Pour l’exemple, je prendrai un moyen extrêmement basique : dépenser moins. Moins je dépense, plus je gagne d’argent au total; c’est logique. Dans mon cas, j’ai donc décidé de me passer de correcteur/-trice comme d’illustrateur/-trice pro (pour la couverture). J’ai décidé de m’en passer parce que, précisément, je ne cherche ni la perfection stylistique, ni un visuel unique et sophistiqué qui traduirait le caractère unique de mes écrits. Donc, pourquoi perdre de l’argent dans quelque chose qui m’est, en fin de compte, égal?

Ça, c’est le principe. Dans les faits, il est inutile de se creuser la tête pour trouver où faire des coupes, tant qu’on ne sait même pas 1) s’il y a bien lieu de faire des coupes, ni 2) de combien on a besoin de couper. Du reste, couper dans les dépenses n’est qu’un moyen parmi d’autres. Peut-être qu’il ne vous reste rien à couper — rien, en tout cas, qui fasse partie du « superflu » (parce que je répète que vous ne devez faire aucun compromis en ce qui concerne votre but personnel; s’il est important pour vous d’être publié-e avec une couverture pro, plus important que « faire de l’argent », alors n’en démordez pas!).

Le point de départ, ce sont vos projections financières. Vous devez avoir un but financier, puis être capable d’estimer combien vous rapporteront vos livres. Si vous n’en avez aucune idée, c’est bien normal, surtout si vous débutez… Mais c’est par là que tout commence; vous ne pouvez rien entreprendre sans avoir ces chiffres sous les yeux. Votre première tâche, donc, est de déterminer ces chiffres.

Pour ce qui est de votre but financier, je ne peux évidemment pas vous aider; vous devez le fixer vous-même. Il y a toutefois deux façons de l’envisager : premièrement, selon le montant dont vous avez besoin pour vivre. Mais, dans ce cas, vous devriez être ouvert-e à la possibilité d’écrire à temps plein. En effet, il n’y a à priori aucune raison pour qu’une activité à laquelle vous ne consacrez que 10 heures hebdomadaires vous rapporte l’équivalent d’un travail à 40 heures par semaine… Deuxièmement, vous pouvez définir votre but en tant que salaire horaire. Si vous écrivez à temps partiel, vous en retirerez donc un salaire de temps partiel.

Quant aux projections financières de vos livres, on s’entend que c’est un exercice difficile, proche du jeu de devinettes. On ne sait jamais à l’avance exactement combien on va vendre ou gagner. Pour autant, nous allons tenter de l’estimer de façon réaliste, et ce, en nous basant sur des chiffres passés et avérés. Si vous avez déjà publié et que vous comptez continuer à publier la même chose (par exemple, des romans policiers), il est naturel de prendre vos chiffres de vente passés comme base pour vos projections futures. Faites une moyenne, mais, si vous hésitez, mieux vaut sous-estimer que surestimer votre succès (question de prudence élémentaire).

Si vous n’avez jamais publié ou que vous comptez publier quelque chose de complètement différent, vous devez découvrir les chiffres de vente de livres comparables au vôtre — et par là, je veux dire vraiment comparables. Ainsi, si vous vous autoéditez avec une couverture faite par vous-mêmes, vous ne pouvez pas forcément vous comparer avec un livre publié à compte d’éditeur, quand bien même il s’agirait d’un roman de fantasy dans le même style que le vôtre… Même remarque par rapport au prix : vous ne pouvez pas considérer le volume de vente d’un livre à 0,99 euro, et le reporter tel quel sur un livre que vous entendez vendre 6,99 euros. (Même si, selon mon expérience, le prix est loin d’avoir l’influence que l’on croit sur les ventes; il y a trop de livres bradés qui sont des flops, et trop de livres chers qui s’arrachent comme des petits pains!)

Enfin, votre dernière solution est de vous lancer à l’aveugle, et d’utiliser les chiffres de ce « test » afin d’élaborer une stratégie pour vos livres suivants.

Les chiffres de vente sont une chose, mais, à partir d’eux, il vous reste encore à estimer vos gains réels. Il vous faudra considérer vos dépenses, mais aussi l’argent que vous touchez effectivement sur vos ventes. Par exemple, sur un livre à 5,99 euros, il y a souvent une taxe de vente (pas toujours la même, donc, par principe, je prends là aussi la plus courante ou la plus élevée), puis il y a le pourcentage prélevé par le revendeur et, le cas échéant, le distributeur. Comme mon distributeur est dans un autre pays, il me paie par PayPal, donc il y a aussi la commission de ce dernier… Bref, l’argent fuit de partout; il ne faut rien oublier si vous voulez être rigoureux/-se.

À ce propos, n’oubliez pas non plus que certains chiffres de vente ont pu être boostés par des baisses de prix temporaires. Un livre à 5,99 euros qui s’est vendu à 2000 exemplaires n’a probablement pas généré 11 980 euros de chiffre d’affaires. D’où l’intérêt d’avoir vos proches chiffres, afin d’en étudier le détail… et la nécessité de tout noter, tout le temps.

Un autre chiffre que vous devez impérativement connaître, c’est le temps que vous prenez à écrire et publier un livre. Et, à cet égard, personne ne peut malheureusement vous souffler de réponse. Le processus d’écriture est quelque chose de trop personnel pour qu’on puisse l’emprunter à quiconque.

En 2017, j’ai commencé une feuille de calcul où je note, avec les dates, toutes mes rentrées et sorties d’argent professionnelles, ainsi que tout le temps que je passe à travailler, en spécifiant le type de « travail » (je faisais quelque chose de similaire les années précédentes, mais avec moins de rigueur). Maintenant que j’ai repris l’écriture, cela me permet notamment de garder une trace très précise du temps que je passe à écrire (et à réviser, corriger, créer un livre numérique, etc.) : combien d’heures par semaine, et combien d’heures sur un roman. Il va de soi que, plus on aura d’expérience, plus nos chiffres seront fiables, et il est naturel également de corriger ses prévisions à mesure que l’on a accès à de nouvelles données.

Une fois que l’on possède tous ces chiffres seulement, on peut les comparer et décider quoi changer — le but étant, bien sûr, que les gains projetés et le montant désiré s’équilibrent. À ce propos, ce que je vous conseille n’a rien d’une formule magique, et il n’est pas à exclure que vivre de votre plume vous soit impossible. Si vos gains prévus sont trop éloignés de votre objectif financier et que, de surcroît, votre marge de manœuvre est minuscule, n’espérez pas de miracle… Toutes les équations n’ont pas de solution. Cela dit, comme moi, vous pourriez aussi être surpris-e de constater qu’atteindre votre objectif est largement à votre portée…

Exemple : Mon but est de gagner avec mes écrits l’équivalent du salaire minimum (12 $ au Québec à partir du 1er mai prochain). Pourquoi le salaire minimum? Pour justifier symboliquement que j’emploie mon temps à écrire plutôt qu’à un « vrai travail ». De plus, étant donné que je n’ai pas de qualification professionnelle, tout « vrai travail » que je suis susceptible de trouver risque d’être payé au salaire minimum (c’était le cas, du moins, de mes deux derniers emplois).

Sur la base des statistiques de mon dernier roman, j’ai besoin de 210 heures pour écrire, réviser, corriger, réaliser un livre numérique et le publier. Pour atteindre mon but, je dois donc réussir à gagner 2 520 $ avec un livre. Comme c’est un roman de 90K+ mots, j’ai décidé de le vendre à 6,99 € (j’ai un distributeur français qui m’oblige à fixer des prix en euros). Là-dessus, une fois que j’enlève la TVA française (la plupart de mes ventes s’effectuent en France) et la commission des intermédiaires, je touche en moyenne 3,98 € par vente.

Comme je me fais payer via PayPal en euros, il faut que je prenne en compte leur commission de 3,9 % du montant + 0,35 €. Par simplicité, comme je ne sais pas encore le nombre de paiements requis pour arriver à mon but (mon distributeur me paie tous les mois), je vais arrondir ces frais à 4 %. Selon la conversion actuelle de PayPal, j’ai besoin de 1 700 € pour obtenir mes 2 520 $, donc 1 770,83 avec la commission. Arrondissons cela à 1 800 € (j’ai peut-être dépensé 30 € pour la couverture). Pour arriver à ce montant, je dois donc vendre 452 exemplaires de mon roman. Alors, réaliste ou pas réaliste?

Je suppose que cela dépend de ce que vous écrivez, mais, d’après mes chiffres personnels (voir ici et ici), c’est très très possible dans les genres de la romance M/F contemporaine, historique ou paranormale (et sans doute dans d’autres genres aussi, je ne possède juste pas de statistiques à leur sujet; si cela vous intéresse, vous allez devoir les obtenir vous-même!).

Dans cet article, je me suis contentée d’exposer le principe selon lequel j’arrive à naviguer entre ma priorité personnelle et la possibilité de vivre de ma plume. Dans les prochains, j’espère vous donner quelques clés pour favoriser vos ventes et/ou augmenter vos revenus — avec la réserve que celles-ci ne seront pas nécessairement compatibles avec votre vision, votre but… Mais si, par chance, elles le sont, alors tant mieux!

À suivre…


Quelques précisions, car j’ai conscience de n’avoir fait qu’effleurer un sujet complexe :

1) Par souci de simplicité, et parce que c’est ma façon privilégiée de gagner de l’argent, je n’ai mentionné que les revenus issus de la vente. Cependant, rien ne vous empêche de considérer d’autres sources, tels que le sociofinancement ou les subventions.

2) Il est possible de faire ce calcul et d’avoir cette démarche même si l’on est (ou souhaite être) édité-e à compte d’éditeur. Quoique, personnellement, je trouve que ça réduit trop la marge de manœuvre…

3) Si votre pain quotidien dépend directement de vos revenus, vous aurez sans doute aussi besoin de vous pencher sur les flux de trésorerie. La littérature est un investissement dont les retours peuvent se faire attendre et s’étaler sur de nombreuses années. Je tiens toutefois à souligner qu’il ne s’agit pas d’une pierre de Sisyphe; cet inconvénient ne concernera que les premières années de votre activité. Si l’on considère qu’un livre entre en fin de vie deux ans après sa parution*, alors, passés ces deux ans, toute baisse de vos revenus sera uniquement liée à un déclin effectif de vos ventes (et non à la nature du système).

Si vous avez la moindre question, n’hésitez surtout pas! C’est la première fois que je partage ces considérations, et je ne sais pas si j’ai réussi à être suffisamment claire.


* Ceci est un chiffre arbitraire, inventé pour l’exemple. En réalité, tous les livres ne suivent pas le même comportement. Certains ne vendent presque plus après 6 mois, tandis que d’autres connaissent le fameux « long tail » jusqu’à 5 ans après leur parution (voire plus, théoriquement, mais je n’ai pas encore assez vécu pour l’observer en vrai). Par ailleurs, il faudrait ajouter à cette durée le délai après lequel vous touchez l’argent correspondant à ces ventes, et celui-ci aussi est variable, dépendamment de la façon dont vous êtes édité-e.