Vivre de sa plume : S’autocorriger, pourquoi et comment

Dans mon dernier article, j’ai confessé que je publiais mes écrits sans l’aide d’une correctrice, rémunérée ou non, « professionnelle » ou non. En d’autres termes, je me corrige moi-même. Je n’ai pas toujours cru que c’était le bon choix, mais j’en suis aujourd’hui persuadée.

Pour y avoir longtemps souscrit, je peux d’emblée songer à deux raisons pour lesquelles, par principe, on serait réticent-e à s’autocorriger. Les deux, à mon avis, relèvent du syndrome de l’imposteur-e — et de l’ignorance qui le fonde. La première est la croyance dans un standard de qualité très élevé, sans lequel on ne pourrait être considéré-e comme un-e véritable auteur-e et, par conséquent, on ne pourrait espérer le moindre succès. La deuxième est l’impression que ce standard nous dépasse, qu’il n’est pas accessible à nos maigres talents.

Après six ans dans le milieu, je peux vous affirmer que c’est faux. Le standard du marché n’est pas très élevé; si vous laissez une coquille par page, sachez que vous êtes dans la bonne moyenne, celle des maisons d’édition censées avoir les moyens de payer des professionnel-le-s. (Le seul livre en français lu ces dernières années que j’ai trouvé réellement bien corrigé était Pour seul cortège, de Laurent Gaudé chez Actes Sud, recommandé par mon collègue Etienne Bar.) Certes, vous pouvez essayer de faire mieux — quant à moi, je vise toujours la perfection —, mais vous ne devez pas vous inquiéter de ne pas faire mieux. Pas si votre souci principal est de bien vendre et d’être pris-e au sérieux.

Le standard du marché, selon moi, reflète le seuil au-delà duquel 95 % du lectorat ne voit plus la différence (ni même, de toute évidence, la majorité des correcteurs/-trices et relecteurs/-trices pro). Si vous êtes en-deçà, cela peut vous porter préjudice — et encore, ce n’est qu’une possibilité, car les bestsellers dont les lectrices se plaignent des fautes sont très fréquents aussi. Mais, au-delà, vous ne gagnez rien non plus à faire beaucoup mieux — en attendant un prix littéraire pour « bonne grammaire »…

De là découle la fragilité de la seconde raison : si vous êtes capable de distinguer toutes les erreurs qui parsèment les livres des professionnel-le-s (ou même une partie; l’idée qu’on ne les relève sans doute pas toutes est en soi terrifiant), alors vous ne pouvez pas faire bien pire vous-même. Cependant, je reconnais qu’il peut y avoir une difficulté supplémentaire à déceler ses propres erreurs, soit parce qu’on ignore que ce sont des erreurs, soit parce qu’on connaît trop bien son texte, et notre œil a tendance à réordonner tout seul les mots mal orthographiés. C’est le but de cet article-ci : vous donner quelques conseils pour compenser ce handicap.

Mais, avant d’y venir, j’aimerais terminer cette partie en partageant d’autres raisons, celles pour lesquelles embaucher un-e correcteur/-trice pro peut être une mauvaise idée. 1) Si vous les payez un vrai salaire, le prix monte vite (une correctrice professionnelle corrige environ 9000 signes, soit 1500 mots, par heure; faites le calcul). 2) Si vous ne les payez pas ou très peu, cette personne ne vous fera probablement pas une vraie correction, mais plutôt une simple relecture (proofreading). C’est donc bel et bien vous-mêmes qui vous êtes « corrigé-e ».

3) Qu’est-ce qu’un-e correcteur/-trice « professionnelle »? Quelqu’un qui se dit tel-le? Qui vous réclame un paiement? Il n’y a pas de parcours ou d’examen officiel qui habilite à corriger. Demain, si je veux, je peux me lancer dans le métier — et vous aussi. 4) Comment savoir si cette personne fait du bon travail? Malheureusement, le seul moyen de connaître le niveau et la qualité du travail d’une personne, c’est de les constater de ses yeux — et cela n’arrive en général qu’après paiement ou, à tout le moins, après l’écoulement du délai imparti… 5) Comment savoir si cette personne est fiable? Même topo : vous ne l’apprendrez pas avant d’en avoir fait l’expérience. Et les gens ne vous décevront pas forcément par malice; mais, fatalement, plus vous impliquez de tiers et d’intermédiaires, plus vous vous exposez au hasard et aux risques. La question est de savoir si vous avez les épaules et le matelas financier pour assumer et absorber tous ces risques…

Enfin, si vous êtes vous-même trop mauvais-e en français, comment êtes-vous censé-e déterminer si la personne que vous avez embauchée fait du bon ou du mauvais travail? D’où l’intérêt, dans tous les cas, de posséder vous-mêmes le maximum de compétences. Si vous avez l’intention de vous « autocorriger », voici donc quelques façons de vous aider à parvenir au meilleur résultat possible.

1) Corrigez d’autres auteur-e-s.

Après tout, c’est en corrigeant qu’on devient correcteur/-trice… Et être amené-e à décortiquer ainsi la langue d’autres personnes enrichira votre style, vous apprendra énormément sur le français, et vous entraînera à aborder un texte avec un œil critique de correcteur/-trice.

2) Prenez l’habitude de tout vérifier et de prendre des notes.

Ne présumez plus rien; dès que vous avez le moindre doute, consultez un dictionnaire, un site spécialisé, toutes les sources dont vous avez besoin. Si vous trouvez une ressource particulièrement claire ou complète, notez sa référence et/ou le lien de la page Web pour pouvoir y retourner facilement.

3) Étudiez le travail d’autres correcteurs/-trices.

Cela peut être un de vos textes qui a été corrigé par le passé, ou bien tout texte avec corrections apparentes qu’un-e autre auteur-e voudra bien vous prêter. Je crois très fort à l’apprentissage à travers la copie et l’imitation; d’où l’impératif de laisser le maximum de ce que l’on fait en accès libre, plutôt que de le protéger, le cacher, le verrouiller.

4) Connaissez vos faiblesses et traquez-les/remédiez-y.

Les auteur-e-s ont tendance à faire toujours les mêmes erreurs (ou le même type d’erreurs). Si vous vous corrigez vous-même, vous gagnerez donc à comprendre vos erreurs afin de ne plus les répéter — ou, au moins, afin de les reconnaître plus vite et plus aisément.

5) Investissez dans un logiciel de correction automatique (type Antidote).

J’étais la personne la plus sceptique vis-à-vis de la correction automatique et, aujourd’hui, je ne me ferais pas confiance si je devais travailler sans… Peut-être parce qu’une machine est parfaite pour traquer mes faiblesses à moi (je suis une spécialiste des « fautes d’inattention » : petits mots qui manquent ou se répètent, interversion, oubli ou ajout inopinés de lettres, etc.). En tous cas, vous trouverez sûrement une fonctionnalité pertinente pour vous, et ce sera toujours énormément moins cher et plus rapide que de payer une personne pour faire ce boulot — justement parce que ce ne sera pas de la correction en profondeur; juste des indices et de l’information qui ne vous épargneront pas de faire le vrai travail vous-même.

6) Relisez-vous, relisez-vous, relisez-vous.

Je suis toujours étonnée du nombre de fautes que je déniche à chaque relecture — comment n’ai-je pas aperçu cela lors des révisions? lors de la correction? Si vous hésitez à vous relire entièrement, faites-le!

Et vous, quel choix avez-vous fait, pourquoi, et avec quel succès?


La correction n’est pas une science exacte

Au cours de mes cinq années à travailler sous le nom des Éditions Laska, j’ai corrigé beaucoup de manuscrits, mais j’ai aussi collaboré avec pas mal d’autres correcteurs/-trices. Et la principale leçon que j’en retire, c’est qu’il n’y a pas deux personnes qui corrigeront un texte de la même façon. Et même qu’on peut corriger complètement différemment d’une autre personne, avec presque aucun recoupement entre ce que l’une et l’autre identifieront comme les « problèmes » du texte. Il semblerait que la correction soit une démarche éminemment subjective, reflétant la sensibilité personnelle de la correctrice — un peu comme la traduction, au fond.

Mon approche, ma ligne de conduite, c’est de rendre le texte le plus lisible possible pour la lectrice, le plus compréhensible, tout en maintenant aussi intact que possible l’esprit du texte. C’est faire en sorte que le lecteur ait le moins possible d’efforts à faire pour accéder au propos, à l’intention de l’auteur-e. Ce qui ne signifie pas toujours peu d’efforts… Simplement que pour toute idée, simple ou complexe, facile ou difficile à appréhender, il y aura toujours une façon de l’exprimer plus claire, plus efficace qu’une autre. Et c’est la façon la plus claire, la plus efficace que je veux privilégier, que je veux faire émerger lors de la correction.

Un locuteur natif est en mesure de comprendre (et même d’apprécier) pratiquement n’importe quel texte, même mal écrit et non corrigé. Cependant, toutes les erreurs, approximations, ambiguïtés, lourdeurs sont autant d’énigmes à résoudre avant de pouvoir accéder au vrai sens, au sens voulu. Mon rôle en tant que correctrice, c’est d’épargner cette gymnastique mentale superflue à la lectrice en résolvant les énigmes à l’avance, directement dans le texte.

Prenons par exemple le cas où l’auteur-e a oublié un mot dans une phrase. En général, grâce au contexte, on sera capable de deviner le mot manquant (ou un équivalent). Mais on n’en aura pas moins été sorti de notre lecture pendant les quelques secondes où on a dû analyser et réparer le problème dans notre tête. Pareil pour un mot en trop ou un mot écrit par inadvertance à la place d’un autre, comme « avec » pour « avant » — nos doigts ont une mémoire musculaire, et ils tapent ou écrivent souvent plus vite que notre ombre… enfin, que notre pensée.

Ça devient plus délicat quand les auteur-e-s croient avoir bien écrit ce qu’illes voulaient dire, alors que ce n’est pas forcément le cas… Il arrive qu’en théorie, grammaticalement parlant, la façon dont quelque chose est écrit ouvre à une interprétation problématique; toutefois, la connaissance du contexte et le bon sens humain peuvent suffire à identifier la seule bonne interprétation. Il en va ainsi de certains mots mal employés : un ton emprunt de gravité, ou l’investigateur d’un comportement… Parfois, le lecteur ne bronchera pas, parce qu’il s’agit d’une faute commune, que peut-être il fait lui-même sans savoir qu’il s’agit d’une erreur : « Suite à » au lieu de « À la suite de », confusion de tache et tâche, par exemple (mon moyen mnémotechnique pour les différencier, c’est de me rappeler les exercices de notre livre d’anglais en sixième, nommés tasks; l’accent circonflexe est pour le s qui est demeuré en anglais).

Au niveau de la syntaxe, je suis tombée récemment sur un cas assez drôle en anglais, via la critique du roman Dark Lover de J. R. Ward sur le site Dear Author :

At the start of chapter ten, we are given this description of Wrath’s naked body:

“His upper arms were the size of her thighs. His abdomen was ribbed as if he were smuggling paint rollers under his skin. His legs were thick and corded. And his sex was as big and magnificent as the rest of him.” (p. 92)

(…) I fully appreciate that, in context “as big and magnificent as the rest of him” reads most naturally as “big and magnificent in the same way that the rest of him was big and magnificent.” Unfortunately the line was just ambiguous enough that I spent the rest of the book stuck with the mental image of Wrath’s penis being literally the same size as the rest of his body.

Si la signification est assez claire, comme ci-dessus, il n’est pas nécessaire de corriger l’ambiguïté — surtout si la correction doit entraîner de nouveaux inconvénients, tels qu’une formulation lourde ou inutilement complexe. Cependant, on voit bien que c’est à la correctrice de trancher au cas par cas où se situe la limite entre ce qui est « assez clair » et ce qui ne l’est pas.

Dans cette perspective, on peut se demander si les répétitions et redondances ont lieu d’être corrigées, puisqu’elle n’entament pas à priori la bonne compréhension du texte, au contraire. À mon avis, cela relève beaucoup d’une question de style, et le rôle du correcteur est de respecter le style de l’auteur-e tout en limitant ses excès*. Chez les auteur-e-s qui ont tendance à se répéter, il s’agit de minimiser ce défaut, particulièrement si on peut le faire à peu de frais (suppression pure et simple ou remplacement par un terme tout aussi naturel et courant). À l’inverse, certain-e-s auteur-e-s semblent se complaire dans les listes de synonymes et les périphrases, et on peut rapidement perdre en clarté à ce jeu-là.

Encore une fois, ce sera à la correctrice d’en juger d’après son propre seuil de tolérance — et d’après la marge de manœuvre que le texte permet.

En ce qui me concerne, j’ai l’habitude de suggérer d’autres formulations possibles, c’est-à-dire de proposer des solutions en plus de souligner les problèmes. Je ne sais pas si c’est quelque chose que les correcteurs/-trices professionnel-le-s font, ou sont censé-e-s faire, mais, pour moi, ces deux facettes de la correction sont indissociables. Rien ne sert de noter « Répétition » dans la marge — une machine peut faire ça — s’il n’existe aucun mot dans la langue française à même de remplacer avantageusement celui d’origine. Il y a des réparations qui sont plus coûteuses que le problème initial; mais cela, on ne s’en aperçoit que si l’on creuse la question du côté de sa solution, sans se contenter de pointer ce qui est incorrect ou imparfait (il n’y a pas de littérature parfaite, il n’y a pas de langue 100 % correcte).


* Sauf si les excès eux-mêmes participent du sens… Cela dit, je ne suis jamais tombée sur un seul manuscrit présentant un tel cas. Je pense que ça requiert un degré de maîtrise stylistique très élevé, et peut-être aussi une excentricité qui n’est pas encouragée quand on écrit de la fiction commerciale.