Contre le syndrome de l’imposteur

Il y a plusieurs mois, je décrivais avec enthousiasme ma découverte d’un état d’esprit où je me sentais enfin sincère, authentique dans mon écriture (lire Quand on n’aime pas ce qu’on écrit… / Trouver sa « voix »). J’ai terminé le texte sur lequel je travaillais à l’époque, puis, toute fière, je l’ai fait lire à trois personnes différentes. Aucune n’a aimé. J’étais atterrée.

Pas tant à l’idée d’avoir pu pondre un mauvais texte — je ne me crois pas si bonne! — qu’à celle de ne l’avoir pas du tout anticipé, au contraire. J’avais cru à ce texte. J’avais cru très fort qu’il était bon. J’avais eu du plaisir à l’écrire. Et, par-dessus tout, j’avais été convaincue que ce que j’avais plaisir à écrire, d’autres ne pouvaient qu’avoir plaisir à le lire… En somme, ce n’était pas mon échec en tant que tel qui me perturbait, mais l’effondrement de mes certitudes, de mes repères. Pendant des mois, j’ai oscillé entre deux perspectives également douloureuses et également insatisfaisantes :

1) Mon ressenti est valable, et on ne peut pas plaire à tout le monde.

Après tout, même les chefs-d’œuvre de grand-e-s écrivain-e-s auront toujours leurs détracteur-ices. Ce que j’écris est peut-être trop unique, trop singulier pour plaire et parler à un grand nombre de personnes. Et penser cela ne se limite pas à se prendre pour un génie incompris; il se trouve que, dans la vraie vie, la plupart des gens me trouvent réellement étrange, anormale, et me fuient. Si mon œuvre me ressemble, est-il étonnant qu’elle connaisse le même sort?

Sauf que les faits ne collent pas. Ce n’est pas une, ni deux de mes lectrices qui n’ont pas aimé, mais les trois! Et ce sont des lectrices que j’ai choisies et que je respecte : ni trop difficiles, ni en dehors de mon lectorat-cible, et pas non plus formatées au point de n’aimer qu’un seul type d’histoires. En d’autres termes, leurs arguments n’étaient pas de la pisse de chat, du genre « le héros est plus petit que l’héroïne, ça casse le fantasme » (véridique : mon héroïne fait 5’9" et mon héros, 5’8"). Non, j’ai bien compris qu’elles n’avaient simplement pas « accroché » — une possibilité d’autant plus sérieuse que c’est le reproche le plus fréquent que je fais moi-même aux livres autoédités.

De plus, cela aurait certainement sauvé mon orgueil de pouvoir me draper dans ma dignité offensée, de m’enfermer dans ma tour d’ivoire; sauf que c’est le contraire de ce que l’art représente pour moi et de ce que j’attends de la vie. À savoir : témoigner, partager, toucher un public. Si c’est pour faire doublon avec l’incompréhension et la solitude auxquelles je me heurte déjà au quotidien, à quoi bon me donner tout ce mal? Pour moi, écrire de la fiction est précisément une façon de communiquer tout ce que je ne parviens pas à exprimer autrement. Qu’il y ait réception et bonne réception est crucial; c’est ce qui donne son sens au processus entier.

2) Mon ressenti n’est pas valable, et les autres savent mieux que moi ce qui est bon.

Il est impératif de se rappeler que les lecteur-ices n’ont accès qu’au résultat, et ne critiquent donc jamais nos intentions réelles. Nos intentions peuvent être excellentes, mais c’est tout l’art de réussir à les rendre intelligibles à d’autres! Aussi, il est difficile pour un-e auteur-e d’être objectif/-ve quant au résultat, car, à l’inverse, nous ne pouvons faire abstraction de l’intention qui le sous-tend. Ainsi, je ris souvent de certaines de mes phrases que je trouve très fines, parce qu’elles contiennent des références subtiles à des anecdotes connues de moi seule — mais il est évident qu’aucun-e lecteur-ice ne pourra y trouver la même richesse d’interprétation.

Tout cela, je l’accepte. Mais de là à songer que mon jugement ne vaut rien! Que même une conviction intime et profonde peut être à ce point à côté de la plaque! Cela non plus ne sied pas à ma vision de l’art. Car, si les autres savent mieux que moi ce qu’il aurait fallu écrire, alors ce sont elleux, les vrai-e-s artistes, et pas moi. Si je ne suis qu’une exécutante au service des attentes du lectorat, si je n’ai pour m’orienter que les opinions de la foule, alors je n’appelle plus ça de la littérature, mais de la rédaction commerciale. Et cela ne m’intéresse pas (pas pour tout l’or du monde).

J’étais donc prisonnière de ce dilemme, lorsque quelqu’un a reparlé du syndrome de l’imposteur, et qu’une illumination m’a saisie.

Depuis que j’ai entendu parler du syndrome de l’imposteur, je m’en méfie. Et depuis que tout le monde semble s’y reconnaître, cette idée a perdu tout intérêt à mes yeux. Quelle peut être la pertinence d’un concept aussi englobant? Toutefois, ce n’est que récemment que j’ai compris ce qui me hérissait : cela instaure une distance entre notre ressenti (de n’être pas légitime, de n’avoir pas les compétences, de risquer d’être démasqué-e) et une réalité supposée. Le syndrome de l’imposteur ne dit rien d’autre que : rien de ce que vous ressentez n’est valable; vous devez vous tromper.

Et le remède préconisé contre ce fameux syndrome consiste à refouler notre instinct, nos sentiments, à les dévaloriser (drôle de façon de se revaloriser, soi-disant), et à s’auto-persuader d’autre chose. Je trouve ça absolument atroce et délétère, et ne peux imaginer rien de bon à la clé, qu’un combat perpétuel contre soi-même, et une existence tributaire des applaudissements d’autrui et des accomplissements « objectifs » (par exemple, avoir publié un livre à compte d’éditeur et/ou qui s’est vendu à X exemplaires vs avoir publié un livre dont on est personnellement, réellement heureux/-se en dépit de toute raison).

Pourtant, j’ai vécu la dépression; je sais parfaitement que tous nos ressentis ne sont pas valables, et qu’il faut parfois se contenter de les écraser, de les surmonter. En fait, le syndrome de l’imposteur, je l’ai connu, par rapport à la vie même : l’impression d’être un gâchis de matière et de gaspiller l’oxygène des autres, avec le syndrome du Christ en sus — ma mort sauvera l’humanité. Oui, mais. Je ne me suis jamais reposée sur l’opinion des autres, sur des raisons « objectives », et surtout pas sur un article du Web qui prétendait m’expliquer ma maladie, pour décider que j’avais le droit de vivre.

Du reste, si ç’avait été le cas, j’aurais sûrement fini par faire une TS comme tou-te-s les autres. Mais je ne l’ai pas fait, parce que j’avais passé un marché avec moi-même. Je ne sais pas à quoi ressemble la dépression chez les autres; chez moi, ça se déclarait par épisodes. Pendant plusieurs jours, jusqu’à quelques semaines, une sorte d’interrupteur faisait passer toutes mes pensées du jour à la nuit. C’était comme un démon qui aurait pris possession de mon esprit, un virus qui aurait corrompu mes données. Ma raison fonctionnait à l’envers, tous mes raisonnements conduisaient inexorablement à la mort (c’est pourquoi je n’ai qu’une considération limitée pour la raison humaine, et que je n’y identifie pas l’intégralité de mon être — je sais qu’elle peut se retourner contre moi et ordonner ma propre destruction).

Si bien qu’il m’est souvent arrivé de me demander : comment savoir qui je suis véritablement? Comment puis-je être sûre que la vraie « moi » est celle qui veut vivre, plutôt que celle qui veut mourir? Après tout, les deux logent dans mon cerveau, les deux logent dans mon corps. La vérité, c’est que je ne le sais toujours pas, pas d’une façon irréfutable. Tout ce que je sais, c’est qu’en moyenne, je veux plus souvent vivre que je ne veux mourir. Et, surtout, que je suis heureuse quand je veux vivre, alors que souhaiter mourir est toujours à la fois résultat et cause d’une grande souffrance. Et moi, je ne suis qu’humaine, je suis programmée à chercher la lumière, à chercher le bonheur…

En réalité, ce sont nos raisonnements qui nous trompent. Ceux qui nous disent : tu n’es pas compétente, donc tu ne mérites pas d’être écrivaine. Mais nos ressentis… non, jamais, je ne crois pas, pourvu qu’on sache les écouter et les comprendre. Ainsi le ressenti qu’est la souffrance est-il une vérité plus haute que le raisonnement qui nous mène à la mort; et si l’on était bon-ne avec soi-même, et compréhensif/-ve, on saurait écarter la pensée parasite, autodestructrice, mais sans se flageller pour le ressenti légitime — et, au contraire, l’on saurait se consoler, s’aimer dans la douleur. On saurait se dire : tu n’es pas compétente, mais ton désir d’apprendre t’honore, et il sera récompensé. Sois patiente, bientôt la lumière.

Je n’aime pas le syndrome de l’imposteur, parce qu’il jette le bébé avec l’eau du bain. Il est normal de souffrir; pourquoi les gens ne veulent-ils pas souffrir? Il n’est pas normal de vouloir se tuer à chaque fois que l’on souffre — c’est là qu’est la vraie maladie. Or, à notre époque, on supporte de moins en moins de souffrir, on a de plus en plus de mal à trouver en soi-même une façon de vivre la souffrance; aussi l’on préfère chercher le moyen d’éliminer la souffrance, perçue comme la racine du mal. Si vous doutez de votre art et que cela vous mène aux conclusions les plus fantasques (je ne suis pas légitime!), cessez de douter, et cela vous guérira. Cessez de penser, cessez de ressentir, au fond; c’est plus commode.

Cette vision du monde est si prégnante qu’on s’y laisse piéger, malgré tout notre esprit critique. J’ai repensé à mon texte raté, et me suis rendu compte avec stupéfaction de la chose suivante : ce n’est pas vrai que je le crois excellent, dépourvu de fautes, et que je n’ai jamais douté. Ce n’est pas vrai. Pourquoi me suis-je raconté ce récit, pourquoi m’y suis-je accrochée? Mais parce que nous respirons la religion de l’anti-critique, parce que le doute est traité comme une boîte de Pandore, parce qu’il est interdit de se juger. Parce que la raison a plus de prestige que le cœur, et qu’on attribue toujours le défaut de la première à une faiblesse du second.

(Même dans les courants d’inspiration féministe où l’on prétend réhabiliter le ressenti, cette réhabilitation est souvent sélective, limitée aux ressentis qui viennent confirmer la théorie toute-puissante. Si votre ressenti est contraire à la grille d’analyse accréditée, vous êtes certainement aliéné-e, contaminé-e par le système d’oppression en vigueur.)

J’avais pourtant eu du plaisir à écrire ce texte. En gros. Cela n’était pas un mensonge. Cependant, ici et là, des doutes et des questions affleuraient. C’est un peu trop « tell » et pas assez « show », non? Est-ce que j’écris trop de dialogues inutiles? Comment concilier les défauts concrets de mes héros avec la nécessité de les rendre suffisamment attachants, attirants? Mais je me reprochais d’être perfectionniste — le mieux est l’ennemi du bien. Je me reprochais de chercher des prétextes pour ne pas écrire, de trop analyser, de trop réfléchir (péché mortel dans notre civilisation de la jouissance!). De ne pas avoir confiance en moi. D’être faible, alors qu’il faudrait agir.*

Voilà bien le système qui modèle nos comportements en dépit de nous-mêmes. J’ai beau haïr l’idéologie productiviste, je sais bien que les velléitaires — celleux qui pensent à écrire plutôt qu’illes n’écrivent — sont universellement conspué-e-s, moqué-e-s, et que seul-e-s celleux réussisant à produire un manuscrit fini ont droit aux lauriers des vainqueurs. C’est pourquoi, lorsqu’un doute frémit à la surface de notre conscience, menaçant d’arrêter net notre bel élan d’écriture, il est plus facile de le faire taire que de lui prêter une oreille attentive. Or, tout doute mériterait une oreille attentive, d’être pris au sérieux, d’être cajolé même, car qu’est-il sinon la manifestation de notre cœur, de notre singularité d’artiste?

Écouter ses doutes, laisser parler notre critique intérieur, envisager qu’on fait de la merde, qu’on n’est pas à la hauteur, ce n’est pas manquer de confiance en soi — au contraire, c’est se faire suprêmement confiance. Au fond, nous n’avons pas besoin de bêta-lecteur-ices. Nous savons déjà tout. Nous sentons déjà tout, même quand nous ne savons pas l’expliquer. Allons, laborieux/-ses accoucheurs/-ses de prose… courage! Voici un secret : le bonheur n’est pas d’être doué-e ou compétent-e, ni d’avoir du succès, ni de « mériter » quoi que ce soit; c’est de trouver ses propres solutions à ses propres problèmes.


* En fait, l’on aurait tort de réduire l’action à l’alignement de mots et, plus généralement, à l’agitation des corps; et quand je parle d’action comme valeur masculine, je crois qu’il y a plus d’action dans une réflexion bien menée que dans n’importe quels mouvements vains.


Écrire un héros de romance (après #MeToo) 2/2

Ceci est la suite de la première partie.

3) La cohérence

Dans le point 1), j’ai évoqué des stéréotypes et des généralités. Mais tout protagoniste de roman révèle au fil du texte ses nuances. Le défi est alors de garder l’ensemble cohérent.

Tout homme est constitué de divers niveaux de masculinité, il se trouve à la fois dans et hors de la norme. Concevoir son héros comme un tel mélange aide à le rendre crédible, à éviter les caricatures. Pour autant, toutes les combinaisons ne fonctionnent pas, et chaque trait doit répondre aux autres, au contexte et à la façon dont le héros le vit. Ainsi, je bute toujours dans mes lectures sur le héros hyper-masculin qui livre ses sentiments sans aucune retenue, soit beaucoup trop vite, soit avec bien trop de détails. Je n’arrive pas à l’imaginer. Vous me pardonnerez cette autre généralité : dans mon expérience, la seule chose qu’un homme protège plus jalousement que ses couilles, ce sont ses sentiments.

À ce propos, si les normes masculines sont aussi pérennes, si elles résistent aussi bien à la critique, c’est qu’elles forment une sorte d’échafaudage géant, de tour de Djenga. Si tu en enlèves un bout, tu cours le risque que tout s’effondre. Et, les hommes n’ayant aucune certitude quant à ce qui les attend de l’autre côté, maintenir le statu quo devient une tactique de survie — plus que la défense délibérée de leurs privilèges (à quoi les SJW voudraient réduire toute tendance conservatrice…). Aussi, il me semble que si les hommes partagent leurs sentiments de façon aussi parcimonieuse, c’est peut-être juste pour ne pas trop pleurer.

Si vous écrivez un héros qui offre son cœur à tout propos pour être piétiné, vous devez avoir l’honnêteté de le faire pleurer autant que pleure une femme. Moi, j’aime bien faire pleurer mes héros; je trouve que ça crée un bel effet dramatique… justement parce que c’est exceptionnel. Vous trouverez peut-être ma vision désespérément traditionaliste, mais je ne crois pas que je pourrais être avec un homme qui pleure plus que moi (pas devant moi, en tout cas). Dites-moi ce que vous en pensez dans les commentaires, mais, pour moi qui fus très pleureuse et qui ne le suis plus (grâce à Dieu), une certaine capacité à contrôler les manifestations de ses émotions est une bonne chose, une preuve d’intelligence et de maturité émotionnelles, pour les hommes comme pour les femmes.

Cela inclut évidemment les manifestations de colère — on retombe sur la question de la cohérence. Pour moi, un héros qui ne sait pas maîtriser l’expression de sa colère n’est pas viril, mais bien un homme immature, mal dégrossi, pas encore sorti de l’enfance; et cela devrait impacter négativement tous les autres aspects de sa vie. Je déplore que, sous le prétexte pourtant non-neutre de lutter contre les stéréotypes, le discours postmoderne ait renoncé à toute réflexion sur les valeurs; à savoir que, s’il est important que pleurer devienne acceptable pour un garçon ou un homme, cela devrait être dans l’optique de se débarrasser des catégories mêmes de ce qui est « acceptable » et « inacceptable », et non parce que tout se vaut.

Non qu’il y ait une vérité unique ou absolue (en réalité l’autre face de la même médaille : c’est rendu inacceptable de nier que tout se vaut), mais il faut rendre aux individus la possibilité de penser, de décider, d’orienter leur vie enfin selon ce qu’ils jugent désirable. La liberté d’être tout et n’importe quoi est une fausse liberté, peu propice au bonheur. La démolition des autorités traditionnelles n’a pas su s’accompagner d’une véritable réappropriation du pouvoir et de l’autorité par les invididus; au lieu de quoi, on a laissé les formes les plus insidieuses, les plus invisibles (le marché, l’État), acquérir des forces prodigieuses, qui nous façonnent jour après jour, et contre lesquelles nous sommes bien impuissant-e-s à lutter. Je m’arrête ici; je sens que je vous perds…

Discutons plutôt de cette expression : « alpha in the sheets, beta in the streets ». Je crois que c’est représentatif d’un certain état d’esprit parmi les auteures libérales de romance, qui aimeraient voir la masculinité comme un menu à la carte, où l’on serait libre de continuer à valoriser arbitrairement les traits traditionnels qui nous plaisent, tout en remisant ceux qui nous mettent mal à l’aise. Ah! j’ai beau vouloir changer de sujet, on retrouve sans cesse les contours de la même idéologie : tout est ou devrait être possible, et la vie et l’humanité même ne sont que des immenses marchés dans lesquels chacun-e peut piocher et consommer à loisir (mais, sous la profusion d’étiquettes, c’est toujours le même vide qu’on brasse, et cet hypermarché de l’existence n’a pas d’issue de secours).

Toutefois, ce nouveau héros sur mesure est-il davantage qu’un concept? Plutôt que le réel, n’évoque-t-il pas un escort payé pour des services et qualités bien précis, ou encore une future intelligence artificielle au script tout à la fois aguichant et « sécurisé »? Peut-être aussi n’est-ce là que le dernier avatar d’un paradoxe natif au genre, celui du héros simultanément hyper-masculin et « nurturing », voire du débauché réformé (reformed rake). Nous désirons en même temps le summum et l’opposé de la virilité. Et si la romance illustre cette contradiction avec transparence, n’est-ce pas le dilemme qui s’impose à toute femme hétérosexuelle? (Auquel cas, le fait même de rechercher ou de préférer des hommes moins virils constituerait une stratégie de mitigation, un calcul, un compromis, si tant est que le désir continue à viser spécifiquement les individus masculins.)

Personnellement, malgré toutes les promesses de ce type de héros symbolique, j’avoue avoir un faible pour les héros réalistes… Et « réaliste » ne signifie pas (forcément) « ordinaire ». En effet, j’aimerais tout de suite réfuter le préjugé commun selon lequel tout ce qui s’oppose au fantasme est banal ou médiocre. Je revendique sans réserve le fait que les héros de romance soient au-dessus de la moyenne, voire exceptionnels. Les hommes n’ont pas besoin de complaisance, d’indulgence, mais qu’on les tire vers le haut.

Je ne crois pas au mâle alpha pur, pas plus qu’au bêta pur (ou à l’oméga, selon qu’on adopte une vision binaire ou pas). En revanche, je crois qu’une personnalité alpha le reste, qu’on soit au lit ou dans la rue, et de même pour une personnalité bêta. Et c’est ainsi, à mon avis, qu’on peut construire des personnages à la fois cohérents et nuancés : en admettant qu’aucune qualité ni aucun défaut n’est absolu, que tout ce qui est positif a aussi un versant négatif, et vice versa. Nous avons tou-te-s les qualités de nos défauts, et les défauts de nos qualités. Un héros très viril devrait exhiber les limites inhérentes à la virilité, et un héros moins viril, le potentiel complémentaire qui naît avec cette alternative. Et encore, ce n’est considérer les choses que sous un angle unique; bien sûr, la personnalité des hommes ne se développe pas uniquement en rapport à la virilité, ni même à la masculinité (même si, dans notre monde binaire, on peut interpréter à peu près tout sous l’ange du genre, à tort ou à raison).

À titre d’exemple, et puisque c’est une réflexion qui m’est venue en travaillant sur une série contemporaine (encore en plein chantier à ce jour…) : j’ai un héros qui, au départ, est assez riche, avec une bonne carrière… quelque chose de fréquent en romance, et généralement dépeint sous une lumière seulement positive. Or, c’est ignorer la réalité des personnes qui optent pour ce genre de vie. Cela implique une relation particulière à l’argent, un amour des belles ou bonnes choses et du confort, un manque de tolérance pour l’incertitude et l’insécurité financière, ainsi que peu de présence et d’implication domestiques si la carrière est prenante (et elle l’est souvent, si le salaire est à l’avenant). Vivre avec ce genre d’homme, c’est loin d’être de la tarte! À toi toutes les tâches ménagères pendant qu’il va claquer son pognon à Vegas; youpi! (Non, mais, sérieux, j’en ai trop rencontré, des types comme ça; je suis blasée.)

Autre exemple : j’ai décidé que la série tournerait autour de la vie d’un gym, à la fois parce que c’est ce que je connais et parce que c’est une façon commode de justifier que la majorité des mecs soient bien foutus (ce qui n’empêche pas la diversité physique). Mais, là aussi, le physique avantageux ne vient pas gratuitement. Et je ne parle pas ici du fait qu’il faut souffrir pour être beau (de toute façon, j’ai l’impression que les hommes aiment ça, souffrir… il n’y a qu’à songer à leur rituel sado-macho, ou peut-être maso-macho, de passage de ceintures… si vous êtes curieux/se, je veux en faire la scène d’ouverture de mon tome 1 — ça va saigner, et pas qu’au figuré…).

Bref, non. Je veux parler du culte du corps et de la vanité qui sont indissociables du fait d’avoir, justement, un beau corps — et d’avoir travaillé dur pour ça. Les héros de romance sont souvent présentés comme arrogants par rapport à leur pouvoir de séduction, mais plus rarement comme préoccupés de leur apparence, aimant se regarder dans le miroir, admirant leurs muscles ou s’échangeant sans cesse les nouveaux régimes à la mode — peut-être parce que ça gâcherait l’image 100 % virile qu’il faut absolument préserver? Or, je vous jure que c’est ça, la culture des gyms… Et tu ne peux pas avoir ce corps sans aller au gym — un autre mensonge qu’on veut nous faire gober, celui de l’homme qui, naturellement, sans aucun effort particulier, serait… hum, buff, cut? Comment dit-on en français?

4) La transformation

C’est le dernier aspect à considérer lorsqu’on écrit tout personnage dans une œuvre narrative : son évolution. L’histoire que vous racontez doit agir sur le héros, le changer, l’amener d’un point A à un point B. C’est peut-être la raison purement technique pour laquelle les héros « connards » ou, du moins, peu recommandables sont légion; ce sont eux qui permettent la transformation la plus dramatique. D’une simple éducation morale, on bascule dans le thème de la rédemption — un des concepts les plus puissants du christianisme…

C’était aussi l’explication de l’auteure Chani Brooks quand je l’ai rencontrée et que nous avons discuté de dark romance. Or, selon elle, les gens ne peuvent pas changer à ce point… et j’avoue que je tends à lui donner raison. Nous sommes donc face à un dilemme. D’un côté, la romance est souvent résumée à un enjeu : la transformation du héros, qui devient à la fin digne de l’amour de l’héroïne en consentant à entrer dans son monde, à adopter ses valeurs de connexion émotionnelle, d’attachement, de soin de l’autre. Les féministes y voient non seulement la validation et la célébration des vertus féminines, mais aussi l’affirmation non anodine que oui, les hommes peuvent changer, et qu’il est donc pertinent de l’exiger d’eux, plutôt que de se résigner à des lieux communs comme « boys will be boys ».

D’un autre côté, comprise à un niveau plus littéral, cette version ne crée-t-elle pas l’illusion dangereuse qu’on peut réussir à faire ce qu’on souhaite de n’importe qui? Pire, ne met-elle pas implicitement cette responsabilité sur les épaules de l’héroïne — donc de la femme — en nourrissant son syndrome du sauveur? Ne sous-entend-elle pas également que l’héroïne, elle, n’a pas à être sauvée, car elle possèderait d’emblée, naturellement, le don d’aimer les autres; en somme, que sa tâche à elle n’est pas de changer ou de grandir, mais d’incarner la femme unique et exceptionnelle pour qui le héros trouvera la force et la motivation de changer, alors qu’il ne l’a pas pu pour toutes les autres (n’oublions pas qu’il est, en majorité écrasante, un homme d’expérience…)?

Dans la romance que j’écris actuellement, le héros fera peut-être grincer des dents certaines féministes, et le politiquement correct demanderait probablement que je « règle » ses écarts de conduite, que je lui fasse renier à la fin ses propos et actions du début. Cependant, pour les raisons ci-dessus, que j’estime tout aussi féministes, ce n’est pas l’angle que j’ai choisi.* C’est mon héroïne que j’ai voulu travailler, c’est elle dont je veux montrer le chemin, les failles, les erreurs. Pour une fois, est-ce qu’on peut avoir un héros dans le rôle « passif » de la femme? Est-ce qu’on peut avoir un héros qui n’est pas émotionnellement handicapé, un héros qui a le droit d’être aimé tel qu’il est, avec tous ses défauts?

Enfin, sans doute faut-il faire la part des choses. Je crois qu’on peut, dans une certaine mesure, changer son comportement, sa vision du monde, voire ses principes. Mais ceux-ci seront toujours influencés par quelque chose d’irréductible en nous, un tempérament, des inclinations, des pulsions. Il s’agit simplement de respecter la cohérence à travers la transformation. Ainsi, l’un des principaux clichés en romance est de présenter un héros attaché à sa famille, ses amis, et distant uniquement avec les femmes. On peut donc déduire d’une qualité qu’il possède qu’il est capable d’acquérir ou de retrouver celle qu’il a perdue, ou qu’il avait jusque-là évitée.

Je pense aussi que si Pride and Prejudice a toujours autant de succès, c’est parce que ni Lizzie ni Darcy ne sont parfaits, et qu’ils doivent tous les deux faire l’effort de changer, de ravaler leur orgueil et leurs préjugés (d’où le titre, littéralement…) pour se rencontrer au milieu — une vision finalement très égalitaire, qui ne s’appuie sur aucun stéréotype genré, pas plus l’homme pervers à réformer que la femme irréprochable qui sait se faire mériter (d’autant plus réaliste ici que Lizzie n’a que vingt-et-un ans).

Je trouve aussi que Jane Austen amène très finement la façon dont Lizzie accumule de l’expérience avec les hommes, à travers ses relations avec Mr. Collins et Mr. Wickham. Paradoxalement, malgré le contexte rigidement codifié, Lizzie fait preuve de beaucoup plus d’agence que nombre d’héroïnes modernes — dont les relations passées, s’il y en a, n’ont pour but que de les mettre en position de victime : l’homme qui n’a pas su m’aimer, qui n’a pas su me respecter, qui n’a pas su me donner un orgasme, etc. C’est ce qui nous donne le cliché du méchant ex (evil ex, dont existe aussi la version féminine, pour justifier tous les blocages psychologiques du héros), dont le destin est de se faire casser la gueule par le héros — souvent une simple ficelle qui permet, outre de mettre un peu d’action, d’établir la supériorité d’un héros moralement ambigu, voire de trouver un exutoire légitime à sa violence.

Le fait est que, dès qu’on envisage la dimension dynamique du couple, la définition du héros ne peut pas se dissocier de celle de l’héroïne; et c’est pourquoi, encore une fois, ce que sont les hommes est notre affaire, car cela engage la façon dont ils nous traitent et nous considèrent, et dont nous acceptons — ou pas — d’être traitées et considérées. De plus, il me semble faux d’affirmer que les genres seraient hermétiques l’un à l’autre, c’est-à-dire qu’un homme, en sa qualité masculine, ne peut jamais pour une femme que représenter l’autre. Les modèles masculins ont aussi leur importance dans la construction de l’identité féminine, et je peux témoigner qu’en tant qu’écrivaine, je n’aborde jamais les personnages masculins dans une pure extériorité, mais bien de la même façon que les personnages féminins, dans une démarche d’identification et d’authenticité.


* Le héros évolue, mais sur un plan qui n’a pas de rapport avec l’intrigue amoureuse. Du reste, son évolution relève davantage de la dégradation, car je ne pense pas que quiconque puisse s’améliorer en se retrouvant dans la position où je l’ai mis…


Écrire un héros de romance (après #MeToo) 1/2

Est-ce que je vous trolle? Pas tout à fait… Après tout, j’ai admis moi-même que le mouvement #MeToo avait interféré dans l’écriture de mon héros pas très PC. Il y a quelques mois, sur le réseau diaspora*, un homme avouait également sa perplexité devant la contradiction entre le nouveau discours féministe des femmes et leur passion pour Cinquante Nuances de Grey. Plus récemment, des auteures de romance américaines s’entendaient pour dire que le héros parfait était « beta in the streets, alpha in the sheets » (c’est Alyssa Cole qui est à l’origine de l’expression), un concept qui m’a laissée pour le moins dubitative… Cela peut-il seulement exister? Que veulent réellement les femmes?

Même si la romance M/F est peu lue par les hommes — ou peut-être parce qu’elle est peu lue par eux, et que l’on s’y retrouve en quasi non-mixité, dans un relatif safe space où l’on peut explorer des idées sans la pression du regard masculin* —, je crois qu’elle est le lieu idéal pour s’interroger, à la fois individuellement et collectivement, sur le désir hétérosexuel féminin et sur ce que l’on attend d’un partenaire romantique. D’une part, la littérature permet d’échapper au profil-type et aux généralités, et d’embrasser une multitude de réalités et de possibilités.

D’autre part, il est faux à mon avis de penser que s’intéresser aux hommes et à la masculinité est un concession qu’on leur fait, et qu’elle aurait pour premier objectif de les aider et de les rassurer. Selon moi, c’est d’abord un service que l’on se rend à soi-même, en tant que femme envisageant d’accueillir un homme dans notre intimité. Savoir ce que l’on veut, être capable de l’identifier et de l’exprimer, ce n’est pas du luxe. Pour ma part, j’aurais bien aimé être invitée à y réfléchir plus tôt… et aussi avoir accès à d’autres modèles que ceux de la culture mainstream ou classique (même combat; c’est surtout écrit, en tout cas produit par des hommes et/ou à destination des hommes).

1) Qu’est-ce qu’un homme?

Un homme est beaucoup de choses, et un homme peut être beaucoup de choses. Pourtant, dans beaucoup de romances que je lis, la masculinité semble identifiée et symbolisée par des traits relativement superficiels et, qui plus est, au détriment d’autres aspects plus subtils. De quels traits veux-je parler?

a) Un corps d’homme. Évidemment, c’est le critère numéro un pour assigner le sexe social d’une personne… Un homme a un corps d’homme et, en romance, le héros est en général beau, d’une beauté stéréotypiquement masculine : grand, bien bâti, la mâchoire carrée et les hanches étroites.

b) Il a des intérêts, des goûts et des hobbys masculins. Il aime le sport, les autos (et, bien sûr, il conduit un muscle car ou un truck, pas une petite compacte, là!), la moto, le bricolage, les gadgets technologiques, etc.

c) Il est financièrement indépendant.

d) Il est très sexuel et expérimenté.

e) Il cherche à dominer.

Alors, si on met tout cela ensemble, est-ce qu’on obtient un homme? Moi, je trouve plutôt qu’on obtient un stéréotype… Pas que les hommes comme ça n’existent pas, mais c’est loin de suffire à définir un héros séduisant, à mon sens. Certaines auteures, le pressentant, tiennent à nous préciser qu’en plus de tout cela, le héros est intelligent, éduqué, cultivé ou encore qu’il donne aux bonnes œuvres — sauf que cela reste lettre morte si on n’en voit pas la preuve par les faits. Autrement dit, il n’est pas rare qu’un héros soi-disant intelligent ne se comporte pourtant pas de manière très intelligente… Mais j’y reviendrai plus tard.

Par contraste, quels seraient d’autres traits, moins superficiels, qui pourraient fonder la masculinité?

a) L’humour et la déconnade (drôle ou pas, à chacun-e de juger). L’autre jour, à la boulangerie, alors que j’observais l’unique serveur faire le pitre au milieu de ses collègues féminines, je me suis rappelé pourquoi, plus jeune, j’aimais toujours mieux les groupes mixtes. Parce que les hommes ont la blague plus facile, ont moins de complexes — y compris physiques — à dire et à faire n’importe quoi, et qu’il faut avouer que ça met de l’ambiance!

b) L’ego. L’ego, c’est ce qui pousse les hommes à se taper dessus pour des bêtises, à vouloir réussir ou parvenir à quelque chose à tout prix, à mal supporter de ne pas pouvoir. (Ça peut sembler recouper la notion de domination, mais cette dernière est seulement relationnelle, alors que l’ego se rapporte en premier lieu à l’image de soi.)

c) L’égocentrisme. Le monde tourne autour du nombril des hommes. Leur vérité, c’est la vérité. Leur ressenti, ça s’appelle « les faits ». Ton ressenti, c’est… eh bien, on n’a toujours pas compris ce que c’était, mais clairement un truc que t’as inventé toute seule dans ta tête…

d) La force physique. À corpulence et entraînement égaux, les hommes sont plus forts que les femmes. Donc, même si ton gars n’est pas un costaud, il y a des chances qu’il soit capable de faire des trucs physiques que tu ne peux pas faire. Surtout si ça implique le haut du corps — nous, les femmes, notre force est plutôt dans les jambes. (Il y a une exception : les bébés. Les hommes ne comprennent pas comment on réussit à porter plus de 10 kg sur un seul bras pendant aussi longtemps sans se plaindre…)

e) Il exprime peu ses émotions (ou en peu de mots, avec peu de démonstrations physiques). Certains hommes parlent peu en général. D’autres au contraire parlent beaucoup — notamment le type universitaire ou intellectuel, ou encore le type qui aime raconter sa life et, ma foi, le fait de façon assez divertissante —, mais rarement pour autant de leurs états d’âme intimes. Il s’agit plutôt de discours destinés à la galerie.

Cette liste ne se veut pas exhaustive, c’est ce qui m’est venu à l’esprit sur le coup. Et je précise que ce sont aussi des stéréotypes, des généralités : tous les hommes ne sont pas comme ça et, surtout, pas tout cela à la fois. Néanmoins, statistiquement, j’ai observé que c’étaient des traits plus fréquents et/ou plus prononcés chez les hommes que chez les femmes… et, dès lors, les associer à des personnages tend à rendre ces derniers plus masculins. Par conséquent, un personnage qui aurait toutes les caractéristiques précédentes (superficielles) mais aucune des dernières (ou d’autres du même genre) me paraîtra peu réel, inachevé ou caricatural — alors que celui qui n’aurait aucune des premières, s’il a certaines des secondes bien écrites, me semblera beaucoup plus crédible.

2) Et la virilité dans tout ça?

Virilité et masculinité sont-elles synonymes? Cela pourrait se défendre, mais, puisqu’on a deux termes, j’aime autant en profiter pour distinguer deux concepts. Pour moi, la masculinité, c’est simplement le fait d’être un homme. Par définition, la masculinité serait donc plurielle (elle s’incarne différemment en chaque homme), axiologiquement neutre (ce n’est ni une bonne ni une mauvaise chose, et elle contient autant de qualités que de défauts) et illimitée. La masculinité résulterait d’une socialisation en tant qu’homme, d’une identification à des modèles masculins ou encore des effets des hormones masculines — mais la question reste posée.

Par « modèles masculins », j’entends évidemment des normes, mais ces normes varient selon les époques, les cultures et les modes, et peuvent également cohabiter à une même époque, voire s’opposer. Ainsi, le « geek » est un modèle qui s’est construit en rejet d’une forme de masculinité traditionnelle, mais il n’en est pas moins indéniablement masculin. Beaucoup de séries de romance s’appuient d’ailleurs sur cette variété, en faisant du héros de chaque tome le représentant d’un modèle masculin différent (par exemple : le protecteur responsable, le séducteur insouciant, le dandy décadent, le nerd super intelligent, le rêveur romantique…).

Cela dit, dans le langage courant, on utilise souvent « masculinité » et « masculin » pour se référer implicitement à ces normes, voire au sous-ensemble de normes qui prévalent actuellement dans notre culture (quand on parle d’une femme masculine ou d’une activité masculine, par exemple).

Quant à la virilité… Je pense que la plupart des héros de romance sont censés être virils, et la constance des « traits superficiels » mentionnés plus haut tend à suggérer qu’il s’agirait aussi d’une définition de la virilité. Deux éléments viennent renforcer cette hypothèse : d’abord, le fait que la virilité, au contraire de la masculinité qui peut se manifester chez les garçons, concerne spécifiquement l’âge adulte. Et, en effet, plusieurs de ces critères ne signalent pas seulement l’individu masculin, mais aussi l’adulte. Ensuite, le fait même que j’aie parlé de stéréotype.

Personnellement, je préfère « idéal » ou « archétype », mais voilà en tout cas ce que je définirais comme étant la virilité, en regard de la simple masculinité. En revanche, là où j’ai un problème, c’est que cette définition sétéréotypée me semble toujours trop superficielle. À l’instar de notre société, qui croit s’être débarrassée de la morale, mais continue à juger les individus, peut-être encore plus sévèrement qu’avant, sur leurs résultats, leur réussite, leurs possessions (et vous vous étonnez du retour en force du dogmatisme, du fanatisme? mais c’est le libéralisme même qui, en étant trop gourmand, a affamé la bête, lui a rendu ses crocs; croyiez-vous donc que l’Homme pouvait se satisfaire d’une existence entièrement vouée au marché? je ris de votre naïveté), cette idée de la virilité n’est qu’un étalage vain et sans substance.

La virilité pour moi est une affaire intérieure, une affaire de valeurs — qui pourront mener aux attributs extérieurs pré-cités… ou pas. Voici ce que ça m’inspire : courage, détermination, sang-froid, force, énergie. Oui, il y a « force » dedans, terme ô combien ambigu; on peut forcer les gens, ce n’est pas bien; on peut aussi forcer les choses, les évènements, le destin… ça me convient. Pour moi, la virilité est intrinsèquement positive; ça peut être une aspiration, et elle représente des qualités qui sont en soi désirables (même si je reviendrai là-dessus aussi, avec une nuance). Je précise d’ailleurs qu’elles peuvent aussi être désirables pour une femme, et qu’elles ne sont liées à la masculinité que par l’imaginaire collectif…

En outre, tous les hommes ne sont pas virils, et tous les hommes ne doivent pas l’être. Enfin, toutes les personnes qui sont attirées par les hommes ne sont pas non plus attirées par les hommes virils (moi, oui, vous avez compris…). À ce compte-là, on pourrait se demander si le concept de virilité a encore la moindre pertinence, le moindre intérêt (à part auprès des personnes qui souhaiteraient fonder dessus un principe de supériorité). Chacun n’a qu’à être comme il veut, et chacun-e détermine ses propres préférences. Oui, mais… Rendre un concept tabou, ou faire comme s’il n’existait pas, ne le fait pas disparaître pour autant de la conscience, collective ou individuelle. J’y vois davantage une fausse bonne idée, analogique à celle de colorblindness chez les progressistes qui se veulent antiracistes.

Il n’est pas question de tout ramener à la virilité, de tout mesurer à l’aune de la virilité. Mais être capable d’extraire cette idée de notre inconscient pour l’exposer à notre conscience, être capable de la circonscrire, peut être le meilleur moyen de la soupeser, de la dépasser le cas échéant. Quand je regarde la production actuelle en romance M/F, ce qui s’écrit, ce qui se lit, ce qui se vend et s’achète en brassant des millions de dollars (et certainement beaucoup d’euros aussi) au passage, je n’ai pas l’impression que la virilité est un concept inutile ou dépassé, qui n’intéresse plus personne — ou seulement les hommes, ou seulement les virilistes.

Est-ce qu’on peut en finir une fois pour toutes avec ce prétexte moisi qui ose se parer de légitimité féministe, et qui justifie depuis des décennies le mépris du féminisme orthodoxe pour la littérature sentimentale? Est-ce qu’on peut — non, est-ce qu’il n’est pas urgent de s’intéresser aux hommes qui partagent nos vies, aux relations hétérosexuelles que nous nouons avec eux (en dehors des façons dont ils nous font du mal), aux désirs qui nous animent et aux attentes que l’on fait peser sur eux, non parce que cela les concerne, mais parce que cela nous concerne?

On me dit qu’élucider notre rapport à la masculinité et à la virilité reviendrait à se charger du malaise des hommes. Mais quid du malaise des femmes?

Tenez, prenez la chick-lit. La chick-lit est une littérature post-féministe qui, sur un ton souvent léger et humoristique, cherche à problématiser (entre autres, mais c’est généralement assez central) la difficulté des femmes à avoir des relations hétérosexuelles satisfaisantes dans un monde où les rôles sociaux genrés sont remis en question. Personnellement, je n’ai jamais été fan de chick-lit, parce que j’y lis un message qui se rapproche trop à mon goût du raisonnement des pick-up artists, à savoir : les avancées féministes ont rendu plus ardu de trouver un-e partenaire de l’autre sexe, les femmes sont attirées par les hommes virils, les hommes virils sont des connards et/ou incapables de proximité émotionnelle.

La différence entre les hommes qui suivent les pick-up artists et l’héroïne de chick-lit, c’est qu’illes poursuivent un but opposé : les premiers veulent baiser, donc leur solution est de se transformer en hommes virils-connards; la seconde veut au contraire une relation à long terme, et sa solution est de renoncer à son attirance spontanée pour l’homme viril et de se rabattre sur des désirs plus intellectualisés, plus rationnels, qui la mèneront vers un homme plus ordinaire, un genre de Nice Guy. C’est du moins mon interprétation de tous les livres de chick-lit que j’ai lus, et aussi du film Le Journal de Bridget Jones. J’ai découvert récemment que ce dernier était censé être inspiré de Pride and Prejudice, et je trouve le switch au niveau des personnalités des hommes très parlant&nbsp: dans l’œuvre de Jane Austen, selon moi, c’était Darcy qui incarnait l’homme viril, et Wickham le Nice Guy… (Cependant, tous les personnages échappent au cliché bidimensionnel, et c’est ce qui fait que l’histoire fonctionne dans les deux cas.)

La romance a tendance à offrir un contrepied à cette analyse, en validant les « désirs spontanés » et non-rationnels de l’héroïne et, de fait, en assumant la virilité de ses héros. Néanmoins, alors que, depuis les années 80, la romance devenait de plus en plus ouvertement féministe et, en un sens, réaliste (ou tout simplement diverse), les connards et les violeurs refont depuis quelques années une apparition massive et remarquée, si bien qu’en 2018, les « séductions forcées » n’ont plus rien de « old skool ». La romance renoue ainsi avec son passé sulfureux; sauf qu’on ne l’accuse plus désormais de pervertir les femmes ou de les rendre trop exigeantes, mais bien l’inverse : de normaliser les relations toxiques, où la femme est la victime.

Et si, au contraire, il fallait y voir le signe que nous avons suivi les conseils de la chick-lit et que, parce que nous nous sommes rangées dans une vie raisonnable et ordinaire, la tentation est d’autant plus forte de succomber au connard via la sécurité d’un fantasme littéraire? Et si la mise en scène fictive d’une relation abusive permettait précisément son évacuation saine des désirs réels? Après tout, la trilogie Cinquante Nuances de Grey a été surnommée « mommy porn », et non « teen relationships handbook »…

À suivre…


* Sauf si l’on fait un bestsellerCinquante Nuances de Grey n’a pas échappé au regard masculin, et celui-ci n’a pas été tendre. J’ai d’ailleurs souvent voulu écrire à ce sujet, soit la façon dont les hommes se permettent de plus en plus de donner des leçons de féminisme aux femmes.


Histoires d’amour : 10 trucs qui m’énervent

Pourquoi tant de personnes disent ne pas aimer la romance, alors qu’elles n’en ont jamais lu (ou beaucoup trop peu pour s’en faire une idée d’ensemble)? Eurêka! C’est la faute à tous les autres genres. En effet, des histoires d’amour, il y en a partout, dans tous les genres… et il faut malheureusement reconnaître que, trop souvent, elles ne volent pas haut. Si vous déduisez ce que doit être la romance à partir des histoires d’amour que vous lisez dans les autres genres, non seulement vous faites fausse route, mais il y a effectivement de quoi craindre le pire… Petit florilège des péchés les plus communs (notamment en SFFF et en YA, qui sont les deux genres que je lis le plus en dehors de la romance) :

1) Le syndrome Schtroumpfette

Audrey Alwett explique de quoi il s’agit dans ce billet. En gros, c’est quand tous les personnages qui comptent dans votre bouquin sont des hommes. Puis apparaît la femme, et évidemment, le héros en tombe amoureux — à la rigueur, c’est logique, puisqu’elle est littéralement la seule femme nubile de l’univers… Ce qui, en revanche, est beaucoup moins crédible, c’est que cette femme, qui a pourtant l’embarras du choix, tombe elle aussi amoureuse du héros — comme par hasard! On atteint des sommets dans le fabuleux lorsque le héros a jusque-là été dépeint comme un individu ordinaire, un « héros malgré lui » que rien ne distingue ni ne rend remarquable.

2) Les relations romantiques comme raccourcis ou symboles pour caractériser un personnage

Je veux parler du gentil qui est forcément un partenaire et un amant formidable, alors que le méchant se complaît dans des relations abusives et toxiques. Non seulement c’est simpliste, pas vraiment réaliste, mais c’est une belle occasion manquée d’utiliser le sentiment amoureux pour étoffer et compliquer vos personnages. Est-ce que ce ne serait pas plus intéressant si votre héros héroïque au cœur pur ne pouvait pas s’empêcher d’être un connard en amour, et si votre antagoniste au plan diabolique était tout de même digne d’amour?

3) La relation romantique comme non-problème

Ce point-ci pourrait englober tous les autres, mais je songe ici spécifiquement aux histoires d’amour (ou de désir, d’attirance) qui ne sont jamais expliquées, jamais justifiées, et qui n’apparaissent clairement que pour servir d’accessoire ou de pivot à l’intrigue. Par exemple : le méchant maltraite sa partenaire, mais celle-ci continue à l’aimer et à lui être loyale, en dépit de tout bon sens. Ou encore : le héros qui a la réputation bien établie d’être un séducteur sans scrupule, et sur lequel toutes les femmes continuent à se jeter dans l’espoir qu’il les jette le lendemain…

4) L’amour comme potion magique

Vous savez, ce moment où tout est perdu, jusqu’à ce que le pouvoir de l’amour rende soudain tout possible? On pourrait aussi l’appeler « l’amour comme deus ex machina ». Le problème est qu’il s’agit d’une ficelle scénaristique qui n’a rien à voir avec ce qu’est l’amour dans la réalité. Non, l’amour ne nous transforme pas en superhéros, et oui, même les gens qui sont amoureux ou qui sont aimés échouent.

5) La fin tragique pour ne pas faire trop « romantique »

Non, séparer vos amoureux à l’aide d’une force contre laquelle ils ne peuvent lutter (la mort, typiquement, mais ça peut aussi être le devoir, le hasard) ne rend pas une histoire d’amour moins sirupeuse, au contraire. La fin tragique, qui immortalise l’amour dans sa phase la plus pure et idéalisée, c’est le summum du romantisme; vous allez faire pleurer dans les chaumières (et si ce n’est pas le cas, vous avez juste écrit une histoire dont les lecteurices n’ont eu que faire, ce qui est pire)… Les fins dites « heureuses », par comparaison, ont ce côté terre à terre et pragmatique de la routine conjugale qu’elles laissent présager.

6) L’histoire d’amour qui évolue en parallèle de l’intrigue principale, sans jamais la croiser

En tant qu’auteure, je trouve que c’est la partie la plus difficile quand on écrit une histoire d’amour : l’intégrer au reste, ou y intégrer le reste, sans qu’on ait l’impression qu’on pourrait complètement enlever l’un des deux aspects sans nuire à l’autre. Idéalement, on ne veut pas raconter deux histoires dans un seul roman, mais plutôt une histoire complexe, où les motifs et les actions s’entremêlent et s’enchaînent les uns aux autres. Il ne s’agit pas d’inclure une histoire d’amour pour ajouter une dose de bons sentiments — comme s’il s’agissait d’une recette — ou pour courtiser le lectorat de la romance, mais bien d’exploiter la palette des motivations humaines pour construire la toile d’araignée qui va, au moment du climax, piéger votre héros — ou votre antagoniste.

7) Les clichés romantiques

Ils sont de toutes sortes, mais je songe particulièrement à ces lieux communs qui prétendent expliquer l’amour, mais qui n’expliquent en réalité rien du tout. Par exemple : elle est belle, donc je suis amoureux. Sauf si votre protagoniste a treize ans, pour moi, cela n’a aucun sens, aucune substance, aucun fantôme de réalité qui soit susceptible de me parler et de me toucher. Même chose pour les réactions physiques qui affectent les personnages : rougeurs, tremblements, cœur qui bat… Ça ne suffit pas, surtout si on se contente de répéter le même phénomène à chaque interaction : il apparaît, je rougis, bis… Il manque la singularité qui rend les choses vraies. La beauté, la présence, c’est beaucoup trop vague et général. Il y a bien quelque chose qu’il a dit, qu’il a fait, qui a capté le regard et qui n’aurait pu être à personne d’autre…

8) Les histoires d’amour escamotées par une ellipse

Mettre de l’amour dans une histoire permet en principe d’augmenter un enjeu, de créer un dilemme ou une motivation pour une action. Mais, pour que cela fonctionne auprès de la lectrice, qu’elle ressente effectivement cette tension, cette nécessité, pour qu’elle embarque dans l’histoire qu’on lui raconte, il faut qu’elle comprenne le sentiment amoureux. Or, certaine-e-s auteur-e-s, pour éviter l’écueil sus-cité du cliché, choisissent la solution de facilité de nous mettre devant le fait accompli. On est transporté quatre semaines plus tard, illes ont passé beaucoup de temps ensemble et illes sont très amoureux/-ses, croyez-moi sur parole car c’est tout ce que vous aurez. Sauf qu’à ce compte, ne pas mettre d’histoire d’amour du tout aurait eu le même effet!

9) L’histoire d’amour comme interlude de douceur dans un monde de brutes

L’amour, c’est mignon, c’est tout doux, comme une guimauve… Vraiment? Est-ce qu’on vit dans le même univers? Non seulement il est très fréquent que l’amour se passe mal, mais, même quand il se passe bien, ça reste beaucoup d’efforts et de ratés, des disputes, des malentendus, etc. Une relation intime, c’est comme voir tous ses défauts au microscope. Alors, certes, une relation ou un foyer peut représenter un refuge du monde extérieur, mais ce n’est jamais que ça non plus (et/ou pas tout le temps).

10) L’amour romantique comme sentiment absolument irrationnel

Cela recoupe des choses que j’ai déjà mentionnées : au fond, dire que l’amour est irrationnel, c’est une façon commode de ne jamais le justifier ni le mettre en contexte, de ne jamais creuser ses causes, ses origines ou sa signification. C’est une façon de ne jamais se demander si le personnage qui évoque cet amour est effectivement aimable, ni d’ailleurs ce que signifie pour une personne d’être « aimable » — pour qui, dans quelle culture, etc.

Après toutes ces critiques, un peu de positif! Si vous cherchez à sortir des sentiers battus et à vous inspirer d’autres modèles, je vous conseille de lire de la romance. Beaucoup de gens s’imaginent que la romance recèle de nombreux clichés, mais, en réalité, il y a beaucoup plus de diversité et de profondeur en romance que dans la plupart des histoires d’amour des autres genres! Les auteur-e-s même les plus « littéraires » nous ressortent sans le savoir les clichés de romance les plus éculés dès qu’illes abordent le sujet de l’amour… Surtout, la romance nous offre une belle leçon sur la façon de renouveler de vieux schémas, de les recycler en quelque chose d’inattendu, d’imprévu. Parce que c’est vrai qu’il n’y a pas dix mille manières de tomber amoureux/-se… mais il y a, de toute évidence, dix mille manières de le raconter.


Quand on n’aime pas ce qu’on écrit… / Trouver sa « voix »

Les anglo-saxons ont ce terme qu’ils utilisent beaucoup dans le milieu littéraire : « author’s voice », ou la voix de l’auteur-e. Ils vont dire des choses comme, « les éditeurs ne cherchent pas un livre au style parfait ou l’histoire la plus originale; ce qu’ils veulent, c’est une voix ». Mais qu’est-ce que cette fameuse voix? En vérité, c’est quelque chose de presque indéfinissable, car intangible, et j’ai passé de nombreuses années dans une grande perplexité face à ce concept.

La voix n’est pas le style, ni le ton, ni la narration, ni l’esprit, ni le contenu. Et, en même temps, c’est un peu de tout cela à la fois… Il y a quelques semaines, j’ai eu une épiphanie, un de ces instants « eurêka! » où j’ai soudain compris ce qu’était la voix. Ce n’est ni plus ni moins que le Graal de l’auteur-e, cet élément magique qui rend l’écriture facile, qui en fait une joie et un bonheur pour l’écrivain-e, et qui la rend en retour susceptible de toucher le public, de laisser une impression. C’est aussi l’antidote ultime — et même le seul véritable, dans mon cas — à tous les blocages et syndromes de la page blanche imaginables. Mais commençons par le commencement…

La première fois que j’ai eu la sensation de saisir à peu près ce que pouvait être la « voix », c’était en 2016, quand j’ai repris l’écriture après une pause forcée (et extrêmement frustrante) de plus de 4 ans. Depuis toujours, j’ai une tendance en écriture, celle de commencer des tas de projets et de les abandonner après quelques pages, voire quelques paragraphes (c’est ce qui m’a frappée en me replongeant dans mes fichiers de 2009 à 2011, le nombre de projets démarrés qui n’allaient pas au-delà des 1000 mots). Pendant près de 20 ans, j’ai cru que c’était un défaut de personnalité : je ne suis pas persévérante, pas disciplinée, pas sérieuse, paresseuse, et je m’éparpille beaucoup trop. Et ce n’est pas complètement faux, parce que c’est effectivement mon portrait, bien au-delà de l’écriture.

Néanmoins, en 2016, quand, après avoir rongé mon frein pendant 4 ans, j’ai écrit une page et me suis rendu compte que je ne l’aimais pas — et, donc, que je n’avais pas envie de continuer —, je me suis forcée à m’arrêter et à regarder mon sentiment en face, à l’examiner, à l’analyser. Parce que, cette fois, je savais que ce n’était pas de la paresse. J’étais plus que jamais déterminée à écrire; ces 4 ans d’arrêt avaient cristallisé et solidifié mon désir d’écriture en quelque chose d’inflexible et d’acéré, prêt à tailler en pièces tous les obstacles sur mon passage.

Il m’est alors apparu que je n’écrivais pas avec la bonne « voix ». En fait, trop impatiente, je m’étais lancée dans l’écriture sans réfléchir, avec seulement une idée d’histoire et des personnages. Et ce qui était sorti sous ma plume, spontanément, était du passé simple, un style soutenu classique, une longue description plate du contexte… Parce que j’en ai lu tellement, des livres écrits comme ça, que c’est presque une seconde nature. C’est ce qui me vient les yeux fermés, dans mon sommeil. C’était mon style par défaut… mais était-ce pour autant le style qui correspondait, qui convenait au projet en question? (Une trilogie YA post-apo à la 1e personne.)

Ma première page n’était pas objectivement mal écrite, mais je ne ressentais rien, parce que je n’y avais rien mis de moi. J’avais laissé l’accumulation de toutes mes lectures passées parler à travers moi, comme si je n’étais qu’un vaisseau. En réalité, à l’époque, je n’ai pas réussi à formuler les choses aussi clairement. J’ai écrit un autre début que j’ai détesté tout autant, et je n’ai jamais continué ce projet. Plus tard, la même année, j’ai à nouveau été confrontée à cette difficulté avec un autre projet. Cette fois, après avoir tenté quatre débuts différents, j’ai trouvé une voix qui m’allait à peu près, et j’ai terminé le manuscrit en me forçant (mon tout premier roman achevé — qui ne vaut au final pas grand-chose et aurait besoin d’être intégralement réécrit).

En 2017, au contraire, j’ai eu de la chance : tout ce que j’ai écrit (une novella inachevée et un roman-feuilleton, désormais publié) m’est venu facilement, du premier coup, et leur écriture m’a procuré énormément de plaisir. Sur le moment, on se dit que c’est l’expérience, que ça finit par payer… Et puis en février (de cette année), après une interruption due aux Fêtes et à la publication de mon roman, alors que j’essaie de me remettre à écrire… paf! la panne. Rien de ce que j’écris ne me plaît. J’enchaîne quatre projets différents, quatre tons, quatre styles différents, mais rien à faire : ce n’est pas le projet, c’est bel et bien moi.

J’ai beau changer de genre, de style, d’intention, de niveau d’ambition, ça me poursuit. Tout ce que j’écris est plat, sans intérêt ni saveur. En un mot, mauvais. Et le pire, c’est qu’avant tout, c’est moi qui m’ennuie en l’écrivant… Je suis loin encore de songer à de potentiel-le-s lecteur-ices, et il ne s’agit pas de doutes ou d’incertitudes, mais bien d’un fait implacable, presque matériel : je perds le goût, je n’ai pas envie d’écrire si c’est pour écrire ça. Jusque-là, mon intuition rapprochait la voix d’une sorte de style spécifique à un projet — or, voilà ce qui me mystifie : j’ai un projet commencé (dont fait partie la novella inachevée), et j’ai la certitude d’écrire toujours, sur la forme, dans le même style — lequel, du reste, est un style simple, passe-partout, facile à imiter et pas spécialement « personnel » (je l’appelle « American pop », self-explanatory).

L’an passé, c’était le style parfait pour ce projet, j’avais la sensation grisante de le maîtriser à son sommet. Cette année, je déteste chacune de mes phrases sans pouvoir l’expliquer rationnellement. C’est le style qui me maîtrise; je me sens petite, marionnette. Je débite des clichés. J’ai l’impression que je pourrais complètement arrêter de penser et que ça continuerait à s’écrire tout seul, ce recyclage de platitudes que je crois avoir déjà lues ailleurs… Ce n’est pas moi qui écris ça; c’est le souvenir de ce que d’autres ont écrit. J’ai conscience que c’est un problème de cœur — tout est toujours un problème de cœur. Je n’écris pas avec mon cœur. J’aimerais le faire, mais c’est comme si la porte était barrée. Je n’arrive plus à l’ouvrir.

À ce stade, je suis désespérée, prête à tout essayer. En général, j’ai confiance en mon propre jugement, mais j’en viens à me demander : est-ce mon humeur du moment? suis-je actuellement incapable d’aimer ce que je produis? Ou bien est-ce que j’écris vraiment, objectivement de la m*rde? Pour en avoir le cœur net, j’ose enfin relire mes écrits passés, ceux que j’ai aimé écrire, ce que je me suis amusée à écrire, ceux dont j’étais fière alors que je les écrivais (si vous ne devez retenir qu’une chose de cet article, c’est ce conseil : relisez-vous à votre meilleur pour réussir à mettre le doigt sur ce qui vous manque). La fameuse novella inachevée, que j’avais peur de toucher parce qu’elle était inachevée…

Eh bien, figurez-vous ça : je l’adore toujours autant, je sautille en la lisant et m’exclame sur mon propre génie. (En vrai, je sais que c’est faux, mais mes écrits sont un peu comme une immense private joke que je partage avec moi-même. C’est presque dommage que personne d’autre ne puisse saisir le niveau de subtilité de mes références cachées, car je pense que vous ririez autant que moi.) Le verdict tombe : je suis tout à fait capable d’écrire quelque chose d’intéressant et d’aimer ce que j’écris. Mais là, depuis février, j’écris de la m*rde. Et ce n’est pas une question de style… J’essaie de comprendre.

Dans ma novella, il y a une sorte d’optimisme, d’enthousiasme, de joie qui ressort des pages. Alors que, dans ce que j’écrivais récemment, je ressens de l’hostilité, du cynisme, une sorte de désabusement (un problème objectif, d’ailleurs, parce que j’étais totalement bloquée à essayer de faire coucher mes personnages ensemble, avec un état d’esprit pareil!). Bon. Alors, une question de ton, de contenu? Mais je creuse plus profond, et je m’aperçois que ce n’est pas le cas non plus. Ma novella s’ouvre sur l’héroïne qui entre dans un gym, et la première chose que je décris, c’est l’odeur (désagréable) de transpiration. Et tout subit le même traitement : je n’occulte pas les détails moins glamour, je n’essaie pas d’embellir. Les choses y sont décrites telles qu’elles sont. Et, plus loin dans le récit, le ton change, je parle de difficultés de couple et de souffrance…

Mais voilà : j’en parle avec amour. Tous les détails laids, stupides et désagréables du quotidien (et des personnes) sont là, mais je ne les juge pas. Je les accepte, je les accueille, et on se fait un petit group hug tou-te-s ensemble. Au contraire, dans le roman, j’ai pris la voix d’un-e autre et, au lieu d’écrire ces détails avec sincérité, tels que je les vois, je n’ai décrit que les ombres menaçantes auxquelles d’autres les assimilent — la raison pour laquelle tant d’auteur-e-s se sentent tenu-e-s de les supprimer de leurs écrits, en passant. Une de mes amies polonaises, après qu’on eut abordé plusieurs sujets de conversation et que je m’étais exclamée à chaque fois « oh! j’aime ça aussi! », m’a dit un jour, en se moquant gentiment de moi : « Mais Jeanne… tu aimes tout! » Je n’y avais jamais pensé, mais c’était vrai…

Je n’écris pas de fantasmes, mais je n’écris pas non plus la réalité comme quelque chose de dur et de laid qu’il faudrait exposer ou dénoncer. J’écris le réel comme un ami que j’admire passionnément — et pour lequel j’ai peut-être un peu le béguin, aussi. C’est cela, ma voix. C’est mon regard sur le monde, qui fait que j’ai beau n’écrire que des choses en somme ordinaires, ce n’est pas et ce ne sera jamais la même chose qu’un-e autre écrira — et à un niveau très profond, très puissant, si tant est qu’on croie qu’un livre peut changer une vie. L’instant où j’ai compris cela, la porte s’est ouverte et j’ai pu écrire à nouveau. Pour de vrai.

Trouver sa voix est peut-être un processus qui vient plus facilement à certain-e-s qu’à d’autres. Pour les gens comme moi, très réservés en public, habitués à se cacher, ça peut être particulièrement difficile. Car notre voix, au fond, c’est nous-mêmes. Écrire avec sa voix, c’est oser se mettre à poil, c’est décider d’écrire des pages et des pages où on se dévoile sans fard et sans filtre… (Oui, même quand on écrit de la pure fiction! Surtout quand on écrit de la fiction!) Et ça, ce n’est pas évident. Ça l’est encore moins dès qu’on se laisse distraire par l’idée d’une publication future, par la possibilité que d’autres personnes viennent regarder.

Enfin, même si c’est jouissif, c’est aussi émotionnellement exigeant. Et il y a des jours où ça ne veut pas. Il y a des périodes où on est trop à fleur de peau, où on n’a pas le courage, où la porte est fermée, barricadée. Ce n’est pas une question de régularité d’écriture ou de cul sur la chaise (j’haïs tellement ces concepts qui veulent faire de l’écriture un travail mécanique!), mais c’est vrai qu’il faut prendre l’habitude de donner autant de soi, d’aller chercher aussi profond, y compris là où ça fait mal, là où personne n’a jamais posé les yeux.


Ces scènes que j’adore écrire : les scènes de sexe

La première fois que j’ai consciemment essayé d’écrire une romance (vs un récit avec une histoire d’amour dedans), j’ai commodément évité d’y inclure une scène « hot ». Je n’en avais jamais écrit, et l’idée même m’intimidait. Hélas, les lectrices n’ont pas aimé ma nouvelle « chaste » et, même si ce n’était pas (seulement) dû à l’absence de sexe, leur réaction critique m’a sans doute poussée à me remettre en question et à sortir de ma zone de confort. J’ai donc, par la suite, écrit mes premières scènes de sexe… et j’ai découvert avec surprise que c’était plutôt amusant!

Il y a un an, en écrivant ma première romance après plusieurs années d’interruption, j’ai pourtant retrouvé de vieilles angoisses à l’approche de la scène hot :

  1. Cette scène est-elle vraiment nécessaire? Tout le monde sait comment on baise; ai-je vraiment besoin de le décrire?
  2. Toutes les scènes de sexe possibles ont déjà été écrites des milliers de fois dans des millions de romances. Comment puis-je encore prétendre à écrire quelque chose d’intéressant et d’original? Ne risqué-je pas plutôt de répéter les mêmes clichés éculés?
  3. Même si j’écris de la fiction, je puise beaucoup d’idées dans la réalité et dans mes propres expériences. Comment écrire une scène hot qui sonne juste et vrai, sans pour autant dévoiler ma propre vie sexuelle?

Mais, en fin de compte, ces appréhensions étaient une nouvelle fois infondées. La scène en question m’est venue toute seule, et je l’ai écrite très facilement, en m’amusant comme une folle. Or, je sais que beaucoup d’écrivain-e-s, y compris parmi les auteur-e-s de romance, trouvent les scènes de sexe explicites difficiles à écrire. Si vous en faites partie, ou si vous songez à vous y mettre sans savoir comment vous y prendre… Voici quelques conseils tirés de ma propre expérience.

1. Cette scène est-elle vraiment nécessaire? Tout le monde sait comment on baise; ai-je vraiment besoin de le décrire?

Personnellement, je n’écris pas de romance érotique. Je n’écris pas de sexe pour le sexe*; s’il ne m’apparaît pas utile de décrire l’acte, je ne le décrirai pas. La subtilité consiste ici à définir ce qu’est « l’utilité » d’une scène de sexe. Celle-ci n’a effectivement pas de vocation informative, son but n’est pas d’expliquer ou de décrire aux lectrices comment l’acte sexuel se déroule. Vous n’écrivez pas un manuel ni un documentaire; vous écrivez une histoire. Une scène utile, c’est donc une scène qui est utile à l’intrigue, utile au développement des personnages et de leur relation.

Comment une scène de sexe peut-elle être utile à l’intrigue? Eh bien, parce que le sexe, en vrai, ce n’est jamais l’acte abstrait ou sa théorie (ça, c’est au contraire la partie qui n’a aucune importance…). Si un-e ami-e proche vous demande : « Alors, comme ça, t’as couché avec X hier soir? C’était comment? » On s’entend que vous ne lui répondrez jamais : « Tu sais bien, il a mis son pénis dans mon vagin (ou l’inverse, ou autre), j’ai pas besoin de te faire un dessin. » Parce que je ne crois pas que la question portait là-dessus. La question portait sur les émotions, l’ambiance, et la façon dont cela a peut-être (ou pas, et dans quel sens) bouleversé votre relation avec X.

Dans votre récit, c’est pareil. La scène de sexe est une histoire à elle seule, qui peut changer le cours des choses. Comment tout cela arrive, qui prend l’initiative de quoi, avec quelle idée en tête, quelles intentions, comment les partenaires réussissent (ou pas) à communiquer au sujet de leurs envies, qu’est-ce qu’illes réussissent (ou pas) à faire… et dans quelle humeur tout ça les laisse. Une scène hot n’a pas à être un pivot dans l’intrigue, mais, au minimum, elle peut apporter des éléments-clés pour comprendre les personnages et leur relation. Il n’y a pas de sexe « conceptuel », un genre de vie sexuelle type ou générique qui pourrait être exprimée en un symbole, une ellipse ou une série d’euphémismes. Et cette remarque nous mène à…

2. Toutes les scènes de sexe possibles ont déjà été écrites des milliers de fois dans des millions de romances.

Le sexe n’est pas une idée. Chaque relation sexuelle est différente et unique, en fonction du ou de la partenaire, de la relation, du contexte, etc. Mon conseil, c’est de ne jamais aborder l’écriture d’une scène hot avec ce regard extérieur et objectivant qui dit, justement, « scène hot » (avec tous les enjeux et la pression associés qui flashent comme des gyrophares dans la nuit). Non. C’est juste n’importe quelle scène, une interaction comme une autre entre vos personnages. Laissez-les vous guider où ils veulent aller. Peut-être que la scène va prendre une tournure sensuelle… peut-être qu’ils vont conclure — ou, au contraire, que ça va tourner court.

Rester aux côtés de mes personnages, les laisser être eux-mêmes, c’est la façon pour moi de m’assurer que je ne suis pas en train de répéter un schéma scripté à l’avance et lu ailleurs. De savoir qu’au-delà des gestes et des positions qui n’ont plus rien d’original, c’est la personnalité de mes héros et de mes héroïnes qui transparaît, leur degré d’intimité, la confiance qu’ils ont (ou pas) l’un dans l’autre, etc.

Il paraît que certaines auteures et/ou lectrices n’aiment pas le préservatif, parce que ça « casserait » la scène (ou la sensualité de la scène). Du coup, faites ce que vous voulez de mon conseil (je ne prétends pas écrire des trucs qui plaisent à tout le monde), parce qu’en tant qu’écrivaine, c’est précisément ce que je recherche : ces cassures, ces ruptures, ces moments de vérité où l’on dérive du script, où l’on improvise, où l’on se trompe, où l’on s’expose… Pour moi, c’est ce qui fait la différence fondamentale entre la porno et la romance, laquelle est avant tout un genre psychologique.

Enfin, une anecdote : parfois, quand on a peur d’écrire une scène hot trop banale, déjà vue cent fois, on est tenté-e de… disons, d’épicer un peu le contenu. D’ajouter des accessoires, des jeux, ce genre de choses. Surtout que c’est très à la mode. Moi-même, j’ai déjà eu cette tentation. Heureusement, je l’ai surmontée (lire : j’ai jeté la scène à la poubelle et l’ai réécrite en mode vanille). Pas que la scène était mauvaise en soi; seulement, elle n’avait pas été écrite pour des raisons honnêtes, conformes à l’histoire et aux personnages, mais parce que j’ai eu un moment de panique en tant qu’auteure…

Si votre scène manque de tension ou d’intérêt, résistez à la facilité de rajouter du kink, et cherchez plutôt son défaut du côté de la tension dramatique : quel est le conflit? quels sont les enjeux? En d’autres termes, une scène de sexe est comme n’importe quelle autre scène. Le conflit, c’est la tension qui existe entre ce qu’un personnage désire et la réalité. Les enjeux, ce sont les conséquences si le personnage réussit ou échoue à obtenir ce qu’il désire. Toute scène, qu’elle soit ou non à caractère sexuel, devient plate et ennuyeuse si elle ne présente ni conflit ni enjeu.

3. Comment écrire une scène hot qui sonne juste et vrai, sans pour autant dévoiler ma propre vie sexuelle?

Cette crainte tient à ma démarche personnelle, et ne vous concernera peut-être pas. Le fait est que je n’ai jamais eu beaucoup d’imagination, et j’ai tendance à piocher pas mal de mes idées dans mon propre vécu (ce qui ne veut pas dire que je me mets moi-même en scène; souvent, ce sont des choses que j’ai vues, entendues ou qu’on m’a racontées). De plus, je compte aussi là-dessus pour éviter de trop m’inspirer de ce que d’autres ont écrit avant moi. Mon but est d’apporter mon propre point de vue, ma propre expérience; c’est à ce prix que j’ai l’impression d’avoir quelque chose à dire.

Une partie de ma méthode a toujours été de mêler le réel et la fiction de façon assez subtile pour que le résultat ne puisse être rapporté directement à l’existant. Donc, oui, il m’arrive de glisser des détails de ma propre expérience sexuelle dans mes écrits, mais ce sont de petits éléments ici et là, déformés, réinventés, associés à du fictif, de telle sorte que personne à part moi ne pourrait les reconnaître ou les départager du faux.

Toutefois, avec la pratique, j’affine aussi ma technique. Et, de plus en plus, je me rends compte que ce fameux « vrai » auquel je tiens, cette authenticité, ce réalisme, ne tiennent pas tant aux faits objectifs qu’aux ressentis. Bon, alors, oui, je reste attachée au réalisme anatomique et physiologique; notamment, j’essaie de traiter les positions et les surfaces avec honnêteté, de même que la présence et la quantité de sperme et d’autres sécrétions… Mais, en dehors de ça, la plupart des détails factuels (où, quand, comment, sur quoi, dans quel ordre, etc.) peuvent être complètement inventés. Ils sonneront juste à condition que les émotions et les sensations qu’ils suscitent chez les personnages, eux, soient réels.

Pour conclure, un dernier mot sur la dichotomie entre actes et émotions : en effet, quand on parle de scènes hot, j’ai souvent entendu des auteures ou des lectrices opposer l’aspect concret et objectif de l’acte sexuel, et les émotions ou sensations subjectives. Or, pour moi, il n’y a pas de contradiction; les deux vont au contraire de pair. Mon approche via les émotions est ce qui me permet d’écrire des scènes graphiques, détaillées et explicites — parce que les actes véhiculent, trahissent et causent des émotions. Je vous renvoie à ce sujet au conseil général « show, don’t tell ». Dans cet article, j’espère juste vous avoir démontré que ce n’est pas dans le contenu sexuel en soi que réside l’intérêt de la scène, mais dans tout ce que ce contenu permet d’exprimer et de révéler des personnages.


* Pas que l’érotique soit forcément ça non plus, mais cette tendance ou cette tentation vient quand même avec le genre.