Vivre de sa plume : prévoir l’échec… et le succès

Quelques semaines après avoir mis mon roman en vente, je suis retournée pour des raisons techniques sur le backoffice de mon distributeur. Évidemment, je n’ai pas pu m’empêcher de jeter un coup d’œil au nombre de ventes. Celui-ci était plus bas qu’espéré. Inévitablement, mes pensées ont pris le tour habituel : c’est un flop; comment ai-je pu croire que, cette fois, ça allait marcher (I’m the anti-King Midas: everything I touch turns to shit); adieu, l’écriture à temps plein; pourquoi aussi ai-je tenu à faire zéro promo, etc. Pour me réconforter, j’ai relu la série Discoverability sur le blogue de Kristin Kathryn Rusch (que je vous conseille si vous voulez lire avec énormément plus de détails l’une des sources qui m’ont inspirée ma propre série Antipromotion).

C’était intéressant, mais aussi très long (c’est le seul reproche que je lui fais : d’être assez verbeuse), et j’ai fini par me ressaisir. Stop. C’est exactement pour cette raison que je m’étais interdit de regarder mes chiffres. Combien de fois ai-je déjà vécu ça? 70? Au moins — pas avec mes propres livres, mais ceux que j’ai édités. (Ce qui peut sembler moins pire, mais, dans mon cas, ça me touche plus : quand je suis éditrice, j’ai fait un pacte avec l’auteur-e, et j’ai l’impression de les trahir.) Dès que j’ai la sensation de ne pas être la hauteur, je panique, et je prends des décisions impulsives que je finis par regretter.

Cette fois, j’étais préparée. Et pourtant… même lire Kristin Kathryn Rusch, au fond, n’était pas constructif, mais une réaction épidermique. En ce moment, je suis censée essayer d’écrire un nouveau roman; ce n’est clairement pas le moment de me laisser distraire par des considérations de marketing. Le seul point positif, et celui sur lequel je comptais, c’est que les articles de Rusch eux-mêmes ont contribué à me remettre sur le droit chemin. En effet, ils m’ont remis à l’esprit deux concepts très importants : 1) que tout ce qu’on fait pour sa carrière doit passer le test WIBBOW, soit Would I Be Better Off Writing?, et 2) que construire une carrière d’écrivain-e prend très longtemps.

Je le sais pourtant pertinemment et, comme je l’ai dit, j’étais préparée. Même quand on est préparé-e, on peut faire des rechutes, mais je vous assure que ça limite quand même sérieusement l’ampleur des dégâts. Alors, en quoi consiste cette « préparation »?

Je vous ai parlé, dans mon dernier article sur le sujet, de se fixer un objectif, afin d’élaborer ensuite un plan pour l’atteindre. Cependant, ça ne suffit pas. Cet objectif reste arbitraire, et quelles sont les chances, dans la réalité, que vous tapiez en plein dans le mille? Plus qu’un objectif unique, donc, je vous recommande en réalité de prévoir plusieurs scénarios possibles, qui recouvrent idéalement toutes les situations (utilisez des fourchettes). Chaque scénario mènera à certaines conséquences, et l’idée est de vous tenir à cette feuille de route.

Cela comporte à mon sens plusieurs avantages. Certes, cette feuille de route peut être sujette à changements, si vous changez réellement d’avis (et notamment si vous acquérez de nouvelles informations qui modifient, non pas vos buts, mais les chiffres qui sont censés y correspondre). Mais cette feuille de route représente votre vision à long terme, votre vraie vision. Elle vous évitera de prendre les mauvaises décisions sous le coup d’une émotion — positive comme négative, d’ailleurs. En se focalisant sur un objectif modeste, on peut également être pris au dépourvu si la réalité le dépasse et faire, dans ce cas aussi, des choix qu’on pourrait regretter (exemples : flamber d’un coup tout l’argent gagné, signer un contrat avec un éditeur, etc.).

Ensuite, en représentant tous les cas de figure, elle s’éloigne des notions dramatiques de succès et d’échec — et, surtout, du trou noir et de l’impensable qui caractérisent souvent l’échec — en lui substituant un simple dégradé de situations plus ou moins souhaitables. En prévoyant, en planifiant même « l’échec », on le dédramatise, on désamorce sa force destructive. On a accepté comme une règle du jeu qu’il était possible que notre livre fasse des ventes pitoyables. Si c’est ce qui nous attend, alors on est prêt-e à passer à l’étape suivante : que faire? Et ça tombe bien : ça aussi, on l’a déjà prévu. On ne perd pas de temps à broyer du noir ou à chercher des solutions illusoires; on continue d’avancer.

Enfin, ça permet de se détacher de ces préoccupations au jour le jour. Ce qui adviendra adviendra, on n’y peut plus rien. Et on assumera les conséquences, telles qu’on les a décidées… J’insiste d’ailleurs sur la nécessité de prévoir ces conséquences de façon suffisamment claire et détaillée. Visualiser l’échec ne suffit pas; ça risque simplement de vous plomber et de vous rendre pessimiste. Ce qui va vous aider, c’est de pouvoir penser : oui, ça craint, mais j’ai un plan. Une issue, une solution. Je sais ce que je dois faire.

À titre d’exemple, je mentionnais dans mon dernier article le seuil que représente pour moi le salaire horaire minimum. Si je ne parviens pas à atteindre ce seuil, j’ai prévu d’abandonner l’écriture à temps plein et de chercher un « vrai » travail (probablement à temps partiel et/ou à durée limitée, cependant). À première vue, cela ressemble à un échec. Et c’est vrai que c’est ce que je me souhaite le moins… le pire qui puisse arriver. Mais ce « pire » n’est pas une punition; c’est même une façon pour moi de sauvegarder les conditions dans lesquelles je peux créer. Certes, si je travaille à côté, j’écrirai fatalement beaucoup moins, et probablement pas du tout pendant une période. Sauf que, si écrire ne me rapporte rien, je sais d’expérience que je préfère encore ça, et conserver mon envie et ma liberté d’écrire*, que de me retrouver prise au piège dans un « travail » qui en a tous les inconvénients (obligation de le prioriser sur toute autre activité, perfectionnisme, recherche de rentabilité, etc.) et aucun des avantages (la possibilité d’en vivre, d’être prise au sérieux), comme j’ai pu le subir avec ma maison d’édition.

Au-delà, j’ai fixé d’autres seuils qui vont déterminer ma stratégie de publication. J’écris presque uniquement des séries et, selon le succès du premier livre, j’ai prévu de suspendre (temporairement) la série, ou à l’inverse de lui accorder une priorité « basse » ou « élevée » (comme j’écris aussi dans plusieurs genres, la première correspond à une priorité dans un genre donné, et la seconde à une priorité tous genres confondus). Pour moi, c’est le schéma parfait qui allie considérations marketing et considérations purement subjectives et humaines.

En effet, il me semble, d’une part, logique de ne pas s’obstiner dans une voie qui ne fonctionne pas, comme il est logique de fidéliser un lectorat conséquent en publiant le prochain tome de la série aussi rapidement que possible. Mais, d’autre part, je me connais également assez pour savoir que ma motivation croît et décroît en fonction de l’écho que rencontrent (ou pas) mes écrits. En d’autres termes, au lieu de lutter contre ma démotivation, j’ai choisi de l’accueillir à bras ouverts dans un plan qui la justifie rationnellement.

Pour ce qui est de l’application, vous vous demandez sûrement comment je calcule si j’ai atteint ou non un seuil, étant donné que les ventes d’un livre ont tendance à s’échelonner sur des années. Eh bien, tout simplement, je considère ce « problème » comme le correctif idéal à une vision qui, autrement, serait trop froide, trop implacable. N’oubliez pas que ce plan est là pour vous aider et vous apaiser, et jamais pour vous forcer la main, vous stresser ou vous menacer. Avoir un plan qui se base sur le revenu supposément total d’un livre me sert entre autres à me rappeler d’être patiente, que rien ne sert de courir, et qu’aucune conclusion ne peut être tirée de quelques semaines, ni même quelques mois de vente.

Se bâtir une carrière d’écrivain-e, dans la plupart des cas, est un looooong processus. Il faut laisser le temps à nos œuvres de trouver leur public, à nos stratégies de se développer et de faire effet. Tout ce que vous faites actuellement ne devrait avoir un impact que sur ce que vous ferez l’année prochaine, voire plus tard encore… À ce moment-là uniquement, vous aurez le recul nécessaire pour juger votre travail et reconnaître ce qui vaut la peine d’être changé (ou pas).

Enfin, ce flou intentionnel me sert aussi à garder le contrôle dont j’ai besoin pour créer (parce qu’au fond, j’ai beau m’amuser à planifier ceci et cela, je suis le genre de personne qui n’en fait qu’à sa tête; je finis toujours par changer d’avis et improviser). Finalement, les conséquences de tel ou tel scénario ne sont que des indications, des directions. C’est toujours à moi qu’il revient d’arrêter arbitrairement le compteur des ventes et, donc, de décider à quel scénario mon projet semble correspondre. En fait, le plus important n’est pas ce qu’on va faire concrètement (enchaîner avec l’écriture du tome suivant, ou bien écrire un autre roman à la place?), mais bien qu’on ait quelque chose à faire et qu’on s’y mette à fond, sans être parasité-e par les doutes, les réserves et les appréhensions.

Sinon, si ça vous intéresse, j’ai aussi un seuil ultime qui symbolise le fait que mon œuvre est rentabilisée et que je refuse de toucher davantage d’argent sur son compte. C’est ma façon de refuser le capitalisme et de signifier qu’il n’y a, pour moi, aucune différence entre un-e artiste qui touche des millions grâce à son œuvre, et un PDG qui touche des millions grâce à sa multinationale. J’ai toujours trouvé immensément hypocrite de tenir un discours attaquant les soi-disant « 1 % » (discours, qui, du reste, se base sur une fausse analyse du capitalisme**), sans s’en prendre au même titre au 1 % d’artistes qui jouissent exactement du même système.


* J’ai déjà écrit au sujet des 20 ans que j’ai passés à vouloir écrire sans y parvenir. Si je dois traverser un autre désert de ce genre, je serai un peu déçue, mais je sais que je peux y survivre et que ce n’est qu’une question de temps avant que j’essaie à nouveau. Je vois ça un peu comme un jeu de serpents et échelles : parfois, on se pogne un serpent, mais rien ne peut nous ramener à la case départ ni nous empêcher de continuer à avancer.

** Oui, j’ai l’intention d’écrire à ce sujet aussi. Je ne sais pas quand, parce que, comme vous vous en doutez, ça va me demander pas mal de temps et de matière grise. Mais c’est effectivement une question hyper passionnante…


Vivre de sa plume : S’autocorriger, pourquoi et comment

Dans mon dernier article, j’ai confessé que je publiais mes écrits sans l’aide d’une correctrice, rémunérée ou non, « professionnelle » ou non. En d’autres termes, je me corrige moi-même. Je n’ai pas toujours cru que c’était le bon choix, mais j’en suis aujourd’hui persuadée.

Pour y avoir longtemps souscrit, je peux d’emblée songer à deux raisons pour lesquelles, par principe, on serait réticent-e à s’autocorriger. Les deux, à mon avis, relèvent du syndrome de l’imposteur-e — et de l’ignorance qui le fonde. La première est la croyance dans un standard de qualité très élevé, sans lequel on ne pourrait être considéré-e comme un-e véritable auteur-e et, par conséquent, on ne pourrait espérer le moindre succès. La deuxième est l’impression que ce standard nous dépasse, qu’il n’est pas accessible à nos maigres talents.

Après six ans dans le milieu, je peux vous affirmer que c’est faux. Le standard du marché n’est pas très élevé; si vous laissez une coquille par page, sachez que vous êtes dans la bonne moyenne, celle des maisons d’édition censées avoir les moyens de payer des professionnel-le-s. (Le seul livre en français lu ces dernières années que j’ai trouvé réellement bien corrigé était Pour seul cortège, de Laurent Gaudé chez Actes Sud, recommandé par mon collègue Etienne Bar.) Certes, vous pouvez essayer de faire mieux — quant à moi, je vise toujours la perfection —, mais vous ne devez pas vous inquiéter de ne pas faire mieux. Pas si votre souci principal est de bien vendre et d’être pris-e au sérieux.

Le standard du marché, selon moi, reflète le seuil au-delà duquel 95 % du lectorat ne voit plus la différence (ni même, de toute évidence, la majorité des correcteurs/-trices et relecteurs/-trices pro). Si vous êtes en-deçà, cela peut vous porter préjudice — et encore, ce n’est qu’une possibilité, car les bestsellers dont les lectrices se plaignent des fautes sont très fréquents aussi. Mais, au-delà, vous ne gagnez rien non plus à faire beaucoup mieux — en attendant un prix littéraire pour « bonne grammaire »…

De là découle la fragilité de la seconde raison : si vous êtes capable de distinguer toutes les erreurs qui parsèment les livres des professionnel-le-s (ou même une partie; l’idée qu’on ne les relève sans doute pas toutes est en soi terrifiant), alors vous ne pouvez pas faire bien pire vous-même. Cependant, je reconnais qu’il peut y avoir une difficulté supplémentaire à déceler ses propres erreurs, soit parce qu’on ignore que ce sont des erreurs, soit parce qu’on connaît trop bien son texte, et notre œil a tendance à réordonner tout seul les mots mal orthographiés. C’est le but de cet article-ci : vous donner quelques conseils pour compenser ce handicap.

Mais, avant d’y venir, j’aimerais terminer cette partie en partageant d’autres raisons, celles pour lesquelles embaucher un-e correcteur/-trice pro peut être une mauvaise idée. 1) Si vous les payez un vrai salaire, le prix monte vite (une correctrice professionnelle corrige environ 9000 signes, soit 1500 mots, par heure; faites le calcul). 2) Si vous ne les payez pas ou très peu, cette personne ne vous fera probablement pas une vraie correction, mais plutôt une simple relecture (proofreading). C’est donc bel et bien vous-mêmes qui vous êtes « corrigé-e ».

3) Qu’est-ce qu’un-e correcteur/-trice « professionnelle »? Quelqu’un qui se dit tel-le? Qui vous réclame un paiement? Il n’y a pas de parcours ou d’examen officiel qui habilite à corriger. Demain, si je veux, je peux me lancer dans le métier — et vous aussi. 4) Comment savoir si cette personne fait du bon travail? Malheureusement, le seul moyen de connaître le niveau et la qualité du travail d’une personne, c’est de les constater de ses yeux — et cela n’arrive en général qu’après paiement ou, à tout le moins, après l’écoulement du délai imparti… 5) Comment savoir si cette personne est fiable? Même topo : vous ne l’apprendrez pas avant d’en avoir fait l’expérience. Et les gens ne vous décevront pas forcément par malice; mais, fatalement, plus vous impliquez de tiers et d’intermédiaires, plus vous vous exposez au hasard et aux risques. La question est de savoir si vous avez les épaules et le matelas financier pour assumer et absorber tous ces risques…

Enfin, si vous êtes vous-même trop mauvais-e en français, comment êtes-vous censé-e déterminer si la personne que vous avez embauchée fait du bon ou du mauvais travail? D’où l’intérêt, dans tous les cas, de posséder vous-mêmes le maximum de compétences. Si vous avez l’intention de vous « autocorriger », voici donc quelques façons de vous aider à parvenir au meilleur résultat possible.

1) Corrigez d’autres auteur-e-s.

Après tout, c’est en corrigeant qu’on devient correcteur/-trice… Et être amené-e à décortiquer ainsi la langue d’autres personnes enrichira votre style, vous apprendra énormément sur le français, et vous entraînera à aborder un texte avec un œil critique de correcteur/-trice.

2) Prenez l’habitude de tout vérifier et de prendre des notes.

Ne présumez plus rien; dès que vous avez le moindre doute, consultez un dictionnaire, un site spécialisé, toutes les sources dont vous avez besoin. Si vous trouvez une ressource particulièrement claire ou complète, notez sa référence et/ou le lien de la page Web pour pouvoir y retourner facilement.

3) Étudiez le travail d’autres correcteurs/-trices.

Cela peut être un de vos textes qui a été corrigé par le passé, ou bien tout texte avec corrections apparentes qu’un-e autre auteur-e voudra bien vous prêter. Je crois très fort à l’apprentissage à travers la copie et l’imitation; d’où l’impératif de laisser le maximum de ce que l’on fait en accès libre, plutôt que de le protéger, le cacher, le verrouiller.

4) Connaissez vos faiblesses et traquez-les/remédiez-y.

Les auteur-e-s ont tendance à faire toujours les mêmes erreurs (ou le même type d’erreurs). Si vous vous corrigez vous-même, vous gagnerez donc à comprendre vos erreurs afin de ne plus les répéter — ou, au moins, afin de les reconnaître plus vite et plus aisément.

5) Investissez dans un logiciel de correction automatique (type Antidote).

J’étais la personne la plus sceptique vis-à-vis de la correction automatique et, aujourd’hui, je ne me ferais pas confiance si je devais travailler sans… Peut-être parce qu’une machine est parfaite pour traquer mes faiblesses à moi (je suis une spécialiste des « fautes d’inattention » : petits mots qui manquent ou se répètent, interversion, oubli ou ajout inopinés de lettres, etc.). En tous cas, vous trouverez sûrement une fonctionnalité pertinente pour vous, et ce sera toujours énormément moins cher et plus rapide que de payer une personne pour faire ce boulot — justement parce que ce ne sera pas de la correction en profondeur; juste des indices et de l’information qui ne vous épargneront pas de faire le vrai travail vous-même.

6) Relisez-vous, relisez-vous, relisez-vous.

Je suis toujours étonnée du nombre de fautes que je déniche à chaque relecture — comment n’ai-je pas aperçu cela lors des révisions? lors de la correction? Si vous hésitez à vous relire entièrement, faites-le!

Et vous, quel choix avez-vous fait, pourquoi, et avec quel succès? En passant, si cela vous intéresse d’améliorer votre niveau de correction, je prévois donner un atelier en ligne sur le thème en octobre, avec des sujets hebdomadaires centrés sur les dialogues, la ponctuation, la syntaxe et les temps verbaux, en plus des fautes communes compilées à partir de dizaines de manuscrits que j’ai corrigés (plus d’informations ici).


Vivre de sa plume : marge de manœuvre et projections financières

Dans mon article d’introduction au sujet, j’insistais sur la différence entre votre but d’écrivain-e et le but « gagner de l’argent ». Je pense en effet qu’il est utile de bien cerner et d’assumer pourquoi l’on écrit. D’une part, cela nous évite les déceptions vis-à-vis de choses qu’on ne veut pourtant pas réellement

En effet, l’esprit humain est étrange (ou bien juste le mien?) en cela qu’on est prêt-e à envier tout ce qui nous est présenté comme enviable. Par exemple, tel-le ami-e sur Facebook partage sa joie d’avoir eu son manuscrit accepté chez tel éditeur ayant pignon sur rue… Presque par réflexe, on se prend à penser « ah! si seulement c’était moi! » alors qu’au fond, en ce qui me concerne, je n’ai aucun désir d’être éditée à compte d’éditeur. Par contre, peut-être que je bataille avec un premier jet récalcitrant, et l’idée d’un contrat d’édition me renvoie à un stade que j’ai bien hâte d’atteindre, celui d’avoir un texte fini et « éditable »? Me rendre compte de ça m’aide à garder le cap — le mien.

D’autre part, de façon négative, savoir ce que l’on veut nous permet de délimiter notre marge de manœuvre. J’y reviendrai dans un instant.

Prendre conscience que l’on n’écrit pas pour l’argent doit-il pour autant nous désintéresser des façons d’atteindre ce but? Je ne crois pas. À moins que cela vous débecte trop, je pense que toute forme de savoir est une force — y compris un savoir maléfique que l’on n’entend pas utiliser personnellement… Ainsi, dans les faits, puisque là n’est pas votre but premier, vous allez être amené-e à ignorer la plupart des voies à suivre pour faire de l’argent. Cependant, il est toujours bon d’en connaître le maximum, histoire de pouvoir y recourir parfois, d’une façon précise et choisie, ie dans ce que j’ai appelé plus haut votre « marge de manœuvre ».

Pour clarifier mon propos, je vais me prendre en exemple. Mon but, mettons, est d’utiliser les codes et la mission divertissante de la littérature de genre pour explorer des problématiques humaines, sociales et politiques. (Donc, vous voyez, aucun rapport avec l’argent… aucun rapport même avec d’hypothétiques lecteurs/-trices! Si une seule personne au monde aime ce que j’écris, j’assumerai.) Le négatif, c’est ce qui n’est pas mon but. Mon but n’est pas de réinventer la prose, d’accomplir des prouesses stylistiques, d’être reconnue par mes pairs, d’être enseignée dans les lycées, ni de briser les codes et de transcender les « cases » qu’on appelle genres… Je pourrais continuer la liste; voici ce qui constitue ma marge de manœuvre. Tout ce qui ne fait pas partie de ma priorité et, par conséquent, qui m’est plus ou moins indifférent.

Maintenant, voyons un peu de quels moyens je dispose pour « faire de l’argent ». Pour l’exemple, je prendrai un moyen extrêmement basique : dépenser moins. Moins je dépense, plus je gagne d’argent au total; c’est logique. Dans mon cas, j’ai donc décidé de me passer de correcteur/-trice comme d’illustrateur/-trice pro (pour la couverture). J’ai décidé de m’en passer parce que, précisément, je ne cherche ni la perfection stylistique, ni un visuel unique et sophistiqué qui traduirait le caractère unique de mes écrits. Donc, pourquoi perdre de l’argent dans quelque chose qui m’est, en fin de compte, égal?

Ça, c’est le principe. Dans les faits, il est inutile de se creuser la tête pour trouver où faire des coupes, tant qu’on ne sait même pas 1) s’il y a bien lieu de faire des coupes, ni 2) de combien on a besoin de couper. Du reste, couper dans les dépenses n’est qu’un moyen parmi d’autres. Peut-être qu’il ne vous reste rien à couper — rien, en tout cas, qui fasse partie du « superflu » (parce que je répète que vous ne devez faire aucun compromis en ce qui concerne votre but personnel; s’il est important pour vous d’être publié-e avec une couverture pro, plus important que « faire de l’argent », alors n’en démordez pas!).

Le point de départ, ce sont vos projections financières. Vous devez avoir un but financier, puis être capable d’estimer combien vous rapporteront vos livres. Si vous n’en avez aucune idée, c’est bien normal, surtout si vous débutez… Mais c’est par là que tout commence; vous ne pouvez rien entreprendre sans avoir ces chiffres sous les yeux. Votre première tâche, donc, est de déterminer ces chiffres.

Pour ce qui est de votre but financier, je ne peux évidemment pas vous aider; vous devez le fixer vous-même. Il y a toutefois deux façons de l’envisager : premièrement, selon le montant dont vous avez besoin pour vivre. Mais, dans ce cas, vous devriez être ouvert-e à la possibilité d’écrire à temps plein. En effet, il n’y a à priori aucune raison pour qu’une activité à laquelle vous ne consacrez que 10 heures hebdomadaires vous rapporte l’équivalent d’un travail à 40 heures par semaine… Deuxièmement, vous pouvez définir votre but en tant que salaire horaire. Si vous écrivez à temps partiel, vous en retirerez donc un salaire de temps partiel.

Quant aux projections financières de vos livres, on s’entend que c’est un exercice difficile, proche du jeu de devinettes. On ne sait jamais à l’avance exactement combien on va vendre ou gagner. Pour autant, nous allons tenter de l’estimer de façon réaliste, et ce, en nous basant sur des chiffres passés et avérés. Si vous avez déjà publié et que vous comptez continuer à publier la même chose (par exemple, des romans policiers), il est naturel de prendre vos chiffres de vente passés comme base pour vos projections futures. Faites une moyenne, mais, si vous hésitez, mieux vaut sous-estimer que surestimer votre succès (question de prudence élémentaire).

Si vous n’avez jamais publié ou que vous comptez publier quelque chose de complètement différent, vous devez découvrir les chiffres de vente de livres comparables au vôtre — et par là, je veux dire vraiment comparables. Ainsi, si vous vous autoéditez avec une couverture faite par vous-mêmes, vous ne pouvez pas forcément vous comparer avec un livre publié à compte d’éditeur, quand bien même il s’agirait d’un roman de fantasy dans le même style que le vôtre… Même remarque par rapport au prix : vous ne pouvez pas considérer le volume de vente d’un livre à 0,99 euro, et le reporter tel quel sur un livre que vous entendez vendre 6,99 euros. (Même si, selon mon expérience, le prix est loin d’avoir l’influence que l’on croit sur les ventes; il y a trop de livres bradés qui sont des flops, et trop de livres chers qui s’arrachent comme des petits pains!)

Enfin, votre dernière solution est de vous lancer à l’aveugle, et d’utiliser les chiffres de ce « test » afin d’élaborer une stratégie pour vos livres suivants.

Les chiffres de vente sont une chose, mais, à partir d’eux, il vous reste encore à estimer vos gains réels. Il vous faudra considérer vos dépenses, mais aussi l’argent que vous touchez effectivement sur vos ventes. Par exemple, sur un livre à 5,99 euros, il y a souvent une taxe de vente (pas toujours la même, donc, par principe, je prends là aussi la plus courante ou la plus élevée), puis il y a le pourcentage prélevé par le revendeur et, le cas échéant, le distributeur. Comme mon distributeur est dans un autre pays, il me paie par PayPal, donc il y a aussi la commission de ce dernier… Bref, l’argent fuit de partout; il ne faut rien oublier si vous voulez être rigoureux/-se.

À ce propos, n’oubliez pas non plus que certains chiffres de vente ont pu être boostés par des baisses de prix temporaires. Un livre à 5,99 euros qui s’est vendu à 2000 exemplaires n’a probablement pas généré 11 980 euros de chiffre d’affaires. D’où l’intérêt d’avoir vos proches chiffres, afin d’en étudier le détail… et la nécessité de tout noter, tout le temps.

Un autre chiffre que vous devez impérativement connaître, c’est le temps que vous prenez à écrire et publier un livre. Et, à cet égard, personne ne peut malheureusement vous souffler de réponse. Le processus d’écriture est quelque chose de trop personnel pour qu’on puisse l’emprunter à quiconque.

En 2017, j’ai commencé une feuille de calcul où je note, avec les dates, toutes mes rentrées et sorties d’argent professionnelles, ainsi que tout le temps que je passe à travailler, en spécifiant le type de « travail » (je faisais quelque chose de similaire les années précédentes, mais avec moins de rigueur). Maintenant que j’ai repris l’écriture, cela me permet notamment de garder une trace très précise du temps que je passe à écrire (et à réviser, corriger, créer un livre numérique, etc.) : combien d’heures par semaine, et combien d’heures sur un roman. Il va de soi que, plus on aura d’expérience, plus nos chiffres seront fiables, et il est naturel également de corriger ses prévisions à mesure que l’on a accès à de nouvelles données.

Une fois que l’on possède tous ces chiffres seulement, on peut les comparer et décider quoi changer — le but étant, bien sûr, que les gains projetés et le montant désiré s’équilibrent. À ce propos, ce que je vous conseille n’a rien d’une formule magique, et il n’est pas à exclure que vivre de votre plume vous soit impossible. Si vos gains prévus sont trop éloignés de votre objectif financier et que, de surcroît, votre marge de manœuvre est minuscule, n’espérez pas de miracle… Toutes les équations n’ont pas de solution. Cela dit, comme moi, vous pourriez aussi être surpris-e de constater qu’atteindre votre objectif est largement à votre portée…

Exemple : Mon but est de gagner avec mes écrits l’équivalent du salaire minimum (12 $ au Québec à partir du 1er mai prochain). Pourquoi le salaire minimum? Pour justifier symboliquement que j’emploie mon temps à écrire plutôt qu’à un « vrai travail ». De plus, étant donné que je n’ai pas de qualification professionnelle, tout « vrai travail » que je suis susceptible de trouver risque d’être payé au salaire minimum (c’était le cas, du moins, de mes deux derniers emplois).

Sur la base des statistiques de mon dernier roman, j’ai besoin de 210 heures pour écrire, réviser, corriger, réaliser un livre numérique et le publier. Pour atteindre mon but, je dois donc réussir à gagner 2 520 $ avec un livre. Comme c’est un roman de 90K+ mots, j’ai décidé de le vendre à 6,99 € (j’ai un distributeur français qui m’oblige à fixer des prix en euros). Là-dessus, une fois que j’enlève la TVA française (la plupart de mes ventes s’effectuent en France) et la commission des intermédiaires, je touche en moyenne 3,98 € par vente.

Comme je me fais payer via PayPal en euros, il faut que je prenne en compte leur commission de 3,9 % du montant + 0,35 €. Par simplicité, comme je ne sais pas encore le nombre de paiements requis pour arriver à mon but (mon distributeur me paie tous les mois), je vais arrondir ces frais à 4 %. Selon la conversion actuelle de PayPal, j’ai besoin de 1 700 € pour obtenir mes 2 520 $, donc 1 770,83 avec la commission. Arrondissons cela à 1 800 € (j’ai peut-être dépensé 30 € pour la couverture). Pour arriver à ce montant, je dois donc vendre 452 exemplaires de mon roman. Alors, réaliste ou pas réaliste?

Je suppose que cela dépend de ce que vous écrivez, mais, d’après mes chiffres personnels (voir ici et ici), c’est très très possible dans les genres de la romance M/F contemporaine, historique ou paranormale (et sans doute dans d’autres genres aussi, je ne possède juste pas de statistiques à leur sujet; si cela vous intéresse, vous allez devoir les obtenir vous-même!).

Dans cet article, je me suis contentée d’exposer le principe selon lequel j’arrive à naviguer entre ma priorité personnelle et la possibilité de vivre de ma plume. Dans les prochains, j’espère vous donner quelques clés pour favoriser vos ventes et/ou augmenter vos revenus — avec la réserve que celles-ci ne seront pas nécessairement compatibles avec votre vision, votre but… Mais si, par chance, elles le sont, alors tant mieux!

À suivre…


Quelques précisions, car j’ai conscience de n’avoir fait qu’effleurer un sujet complexe :

1) Par souci de simplicité, et parce que c’est ma façon privilégiée de gagner de l’argent, je n’ai mentionné que les revenus issus de la vente. Cependant, rien ne vous empêche de considérer d’autres sources, tels que le sociofinancement ou les subventions.

2) Il est possible de faire ce calcul et d’avoir cette démarche même si l’on est (ou souhaite être) édité-e à compte d’éditeur. Quoique, personnellement, je trouve que ça réduit trop la marge de manœuvre…

3) Si votre pain quotidien dépend directement de vos revenus, vous aurez sans doute aussi besoin de vous pencher sur les flux de trésorerie. La littérature est un investissement dont les retours peuvent se faire attendre et s’étaler sur de nombreuses années. Je tiens toutefois à souligner qu’il ne s’agit pas d’une pierre de Sisyphe; cet inconvénient ne concernera que les premières années de votre activité. Si l’on considère qu’un livre entre en fin de vie deux ans après sa parution*, alors, passés ces deux ans, toute baisse de vos revenus sera uniquement liée à un déclin effectif de vos ventes (et non à la nature du système).

Si vous avez la moindre question, n’hésitez surtout pas! C’est la première fois que je partage ces considérations, et je ne sais pas si j’ai réussi à être suffisamment claire.


* Ceci est un chiffre arbitraire, inventé pour l’exemple. En réalité, tous les livres ne suivent pas le même comportement. Certains ne vendent presque plus après 6 mois, tandis que d’autres connaissent le fameux « long tail » jusqu’à 5 ans après leur parution (voire plus, théoriquement, mais je n’ai pas encore assez vécu pour l’observer en vrai). Par ailleurs, il faudrait ajouter à cette durée le délai après lequel vous touchez l’argent correspondant à ces ventes, et celui-ci aussi est variable, dépendamment de la façon dont vous êtes édité-e.


Vivre de sa plume : introduction

Je ne vis plus à Montréal depuis 2 ans et demi. J’y retourne régulièrement, mais je ne passe pas forcément par le centre-ville. Quand il m’arrive d’y passer, je suis toujours ébahie d’y voir de nouvelles enseignes qui ont remplacé les anciennes, et des locaux vides « À louer » à la place de magasins qui faisaient autrefois partie de mon quotidien. Le turnover est très important sur Saint-Laurent, particulièrement pour les restaurants — deux ans d’existence en moyenne, paraît-il. Bref, la vie est dure pour les commerces; la plupart de ceux qui tentent l’aventure échouent.

Et, à côté de ça, comme dans un monde parallèle, les auteur-e-s de fiction osent parler de « loterie » pour justifier leur propre précarité, et répètent à l’envi à quel point le milieu littéraire est dur et impitoyable. Cela ne fait que confirmer à mes yeux que l’immense majorité des auteur-e-s sont issu-e-s d’une classe sociale privilégiée, dans laquelle la « normalité » est d’avoir un bon boulot, dont on peut vivre confortablement et depuis lequel on peut contempler l’avenir avec une relative tranquillité. Un boulot qu’on peut obtenir du seul fait d’avoir franchi les bonnes étapes.

Or, vouloir vivre de l’écriture, c’est comme ouvrir un restaurant : certes, il y a tout l’art derrière, sans lequel il n’existerait rien; mais rendre l’affaire financièrement viable, c’est fondamentalement un travail de commerçant. Je me permets ici de partager avec vous quelques extraits des Propos d’Alain qui m’ont beaucoup fait réfléchir, alors que j’étais aux prises avec mon entreprise, ma maison d’édition :

Chacun a ce qu’il veut

La jeunesse se trompe là-dessus parce qu’elle ne sait bien que désirer et attendre la manne. Or il ne tombe point de manne; et toutes les choses désirées sont comme la montagne, qui attend, que l’on ne peut manquer. Mais aussi il faut grimper. (…)
Je reviens à dire que tous ceux qui veulent s’enrichir y arrivent. Cela scandalise tous ceux qui ont rêvé d’avoir de l’argent, et qui n’en ont point. Ils ont regardé la montagne; mais elle les attendait.

De la destinée

Beaucoup de gens se plaignent de n’avoir pas ceci ou cela; mais la cause en est toujours qu’ils ne l’ont point vraiment désiré. (…)
Je vois des gens, qui, avec assez de moyens, ne sont arrivés qu’à une maigre et petite place. Mais que voulaient-ils? Leur franc-parler? Ils l’ont. Ne point flatter? Ils n’ont point flatté et ne flattent point. Pouvoir par le jugement, par le conseil, par le refus? Ils peuvent. Il n’a point d’argent? Mais n’a-t-il pas toujours méprisé l’argent? L’argent va à ceux qui l’honorent. Trouvez-moi seulement un homme qui ait voulu s’enrichir et qui ne l’ait point pu. Je dis qui ait voulu. Espérer ce n’est pas vouloir. Le poète espère cent mille francs; il ne
sait de qui ni comment; il ne fait pas le moindre petit mouvement vers ces cent mille francs; aussi ne les a-t-il point. Mais il veut faire de beaux vers. Aussi les fait-il. Beaux selon sa nature, comme le crocodile fait ses écailles et l’oiseau ses plumes. On peut appeler aussi destinée cette puissance intérieure qui finit par trouver passage; mais il n’y a de commun que le nom entre cette vie si bien armée et composée, et cette tuile de hasard qui tua Pyrrhus.*

Comprendre cela a été pour moi une révélation. Depuis longtemps, je suis fascinée par le phénomène du succès. Pas dans le sens où ce qui a du succès m’intéresse, mais dans le sens où je m’essaie à décrypter les raisons, à la fois évidentes et sous-jacentes, du succès. Ayant constaté que ce que j’aimais et considérais « de qualité » était presque toujours un classique ou un bestseller, j’avais échafaudé une théorie selon laquelle, statistiquement, la qualité et le succès ont tendance à aller de pair. Mon expérience d’éditrice, ajoutée à ces propos d’Alain, m’a déssillée. Je me suis rendu compte à posteriori qu’en dépit de toutes mes réserves envers le système économique et idéologique en place, j’avais été victime malgré moi de « l’illusion libérale » — entendez : la fameuse harmonisation naturelle des intérêts bien compris.

En réalité, le succès et la qualité n’entretiennent aucun rapport logique entre eux. Cela ne signifie pas qu’ils ne se rencontrent jamais… juste qu’ils ne se rencontrent qu’arbitrairement, de façon inattendue et inexpliquée. On peut souhaiter faire de beaux vers et gagner de l’argent avec, mais, concrètement, ces deux buts ne se superposant en rien, on est bien forcé-e de choisir quelle direction donner à ses efforts. Seront-ce les beaux vers, ou bien l’argent? On ne peut pas gravir les deux montagnes à la fois. Parce que j’ai voulu l’ignorer, que j’ai tenté de ne pas choisir, de ne rien sacrifier, de trouver un compromis entre la qualité et le succès, je n’ai eu pour ma peine aucun des deux… Une qualité passable au mieux**, et un vague, étroit succès d’estime, peut-être. Rien dont on puisse être fière, dont on puisse réellement se réjouir.

Je pense qu’une des grandes sources d’insatisfaction des auteur-e-s, c’est de ne pas vraiment savoir ce qu’illes veulent, et de confondre vouloir et rêver. On peut rêver de gloire; mais, si on la veut, alors il faut s’en donner les moyens. Ce qui veut dire, certes, agir concrètement vers ce but, mais aussi savoir au préalable quelles actions poser! Vous pouvez être prêt-e et déterminé-e à gravir votre montagne — mais il faut aussi, d’abord, se donner la peine de découvrir le terrain et amorcer la montée là où le chemin est humainement praticable. Car, si vous abordez la montagne par le côté où elle est bordée d’un précipice, vous aurez beau savoir clairement ce que vous voulez et avoir toute la volonté du monde, vous n’irez pas très loin.

Quand on veut ouvrir un restaurant, on doit étudier le marché, se renseigner sur ce que cela implique, apprendre le coût de chaque chose, estimer les gains possibles… Il faut enfin avoir des projections financières qui tiennent la route. La base de mon raisonnement, c’est que si ça ne fonctionne même pas sur le papier (que les gains prévus sont inférieurs aux dépenses, par exemple), alors il n’y a presque aucune chance que ça fonctionne dans la réalité. Or, on voit tout les jours des auteur-e-s débutant-e-s qui se lancent, sans avoir aucune idée de rien, dans des projets qui ne peuvent pas leur permettre d’en vivre. C’est écrit — noir sur blanc dans le contrat —, c’est couru d’avance. Alors, illes le font sans doute pour autre chose, soit… (Peut-être pour les beaux vers?) Mais, dans ce cas, il faut l’assumer jusqu’au bout, et ne pas prétendre qu’on souhaite gagner de l’argent.

Et je ne dis pas cela juste pour vous clouer le bec, mais aussi, et surtout, pour vous libérer. Dès l’instant où vous admettez que vous ne faites pas cela pour l’argent, vous pouvez arrêter de faire semblant de gravir la montagne du succès, et vous occuper de monter celle des beaux vers, de la qualité, du partage — enfin, de ce que vous voudrez… de la raison qui vous a fait prendre la plume en premier lieu. Vous pourrez vous émanciper de toutes les obligations qu’on fait peser sur vous, et qui n’ont pourtant aucun lien avec votre montagne personnelle : la promotion, les échéances, votre image professionnelle… Les éditeurs/-trices chercheront évidemment à vous manipuler pour que vous fassiez le plus possible d’efforts gratuits pour eux; mais, maintenant que vous avez compris que votre montagne n’est pas la leur, vous pouvez les remettre à leur place et continuer votre bonhomme de chemin. Après tout, s’illes veulent que vous vous comportiez en « professionnel-le », qu’illes vous donnent des conditions de travail et des revenus qui vous permettraient réellement de passer pro, ie d’en vivre.

Mais, me direz-vous, si la qualité et le succès n’ont aucun rapport, s’il faut choisir sa montagne, cela signifie-t-il donc que, pour vivre de sa plume, il faille renoncer aux exigences de l’art et se faire pur marchand, pur mercenaire? Oui, sans doute, mais, encore une fois, uniquement si gagner de l’argent est bel est bien votre but premier, votre priorité. Si c’est le cas, vous n’éprouverez aucun regret, aucun sentiment de sacrifice, puisque vous ne ferez que suivre votre désir le plus fort — votre nature, même, selon Alain. Toutefois, il y a une troisième voie… une façon, selon moi, de mitiger le dilemme, et qui n’est pas non plus un compromis tiède. C’est ce que j’entends vous présenter dans cette nouvelle série d’articles, sous l’intitulé « Vivre de sa plume ».

Comme je l’ai reconnu plus haut, qualité et succès peuvent se rencontrer. Alors, dans les faits, il se pourrait qu’en gravissant la montagne de la qualité, vous vous aperceviez que le sommet que vous visiez fait aussi partie de la chaîne du succès… Et, bien qu’on ne puisse pas agir directement en vue de ce résultat, on peut, en revanche, aménager sa possibilité. Par exemple, si vous avez besoin de faire 1000 ventes papier pour gagner de l’argent, vous n’avez malheureusement aucun moyen de garantir ces 1000 ventes… Par contre, si vous avez signé pour un tirage à 500 exemplaires, vous savez déjà qu’il est presque impossible pour vous d’y parvenir. Ne vous mettez pas dans des situations où vous partez perdant-e. Vous devez non seulement permettre le chevauchement, la coïncidence, mais travailler à la favoriser, voire à l’inviter. Nous verrons comment dans un prochain article.

À suivre…


* Vous pouvez lire les deux propos en entier à cette adresse : http://classiques.uqac.ca/classiques/Alain/propos_sur_le_bonheur/alain_propos_bonheur.pdf

** C’est un jugement qui est à comprendre vis-à-vis de mes propres standards, et non du niveau de ce que font les autres maisons d’édition. À cet égard, je crois me situer dans une moyenne honorable.


De quoi la culture libre est-elle la solution? 2/2

J’ai un style fleuve, je m’en excuse. J’ai quand même coupé l’article en deux pour aider à la digestion. La première partie est , si jamais vous débarquez.

2) L’argument pragmatique

a) L’aspect financier

Il paraît qu’écrivain est un métier précaire, dans lequel il est très difficile de gagner sa vie. Peut-être que cette affirmation ne m’émeut pas autant que d’autres parce que je suis déjà, à la base, une personne à l’employabilité très faible, dont l’horizon a toujours été précaire et mal payé (j’ai une licence en langue et civilisation tchèque, et une autre en polonais! yay! je n’ai pas de formation professionnelle, mais Witold Gombrowicz est mon auteur préféré). Bien sûr, je n’irai pas prétendre le contraire, que trouver son public est facile et que la gloire nous attend. Néanmoins, je crois que cette réputation est en partie volée, car elle s’appuie sur des statistiques qui incluent en grande majorité des personnes qui n’écrivent qu’un ou deux livres dans leur vie, ou bien qui n’écrivent pas à temps plein, ni même comme activité principale. Il y a selon moi une profonde mauvaise foi à feindre que ces gens-là devraient gagner avec l’écriture l’équivalent d’un bon salaire à toute année X de leur vie active.

Il n’y a pas tellement d’autres emplois dans lesquels on peut travailler à temps partiel, à son rythme, dans les heures creuses de son emploi du temps*, et malgré tout faire assez d’argent pour en vivre confortablement… À cet égard, écrivain-e n’est finalement pas pire que la plupart des boulots. Quant à la problématique du succès — tou-te-s celleux qui essaient ne réussissent pas —, elle n’est pas non plus l’apanage des vocations artistiques. Je me demande parfois qui sont ces personnes qui semblent penser que, dans les autres domaines de la vie, il suffit de participer pour gagner… Il est vrai qu’en art, il y a une composante irréductible au succès que certain-e-s appellent la chance, d’autres le talent, qu’enfin, on ne sait pas trop ce que c’est, et comme on ne sait pas, on ne peut pas s’entraîner à la maîtriser de la même manière qu’on maîtrise la matière d’un examen. Mais la culture libre ne résout pas cette question, ne fait pas disparaître cette inconnue. Alors, quel rapport?

La réalité, c’est que, dans le régime normal du droit d’auteur, si je m’autoédite, je sais que je peux gagner l’équivalent horaire d’un salaire minimum (actuellement 11,25 $) en vendant un peu moins de 500 exemplaires de chaque publication. J’ai fait ce calcul simple — vous pouvez faire le vôtre à la maison : j’ai d’abord additionné le nombre d’heures dont j’avais besoin pour écrire, réviser, corriger, formater et réaliser la couverture d’un livre; je l’ai multiplié par le salaire horaire, et j’ai ajouté au total les coûts annexes que je prévois (pour la couverture, éventuellement); j’ai ensuite divisé ce nombre par le montant que je percevrais sur une vente en passant par un distributeur comme Immatériel, et voilà le résultat. Le salaire minimum, ce n’est pas l’occasion de sortir le champagne, mais c’est le salaire que j’étais payée à mon dernier « vrai » travail, donc ce serait quand même pour moi un palier symbolique satisfaisant.**

Quant aux 500 ventes, elles ne sont pas garanties, mais il s’agit d’un chiffre très réaliste. Sur tout mon catalogue aux Éditions Laska, 25 % des titres ont atteint les 500 exemplaires vendus (et ce n’est pas parce que « la romance se vend bien » — les 75 % restants étant, par définition, de la romance qui s’est mal, parfois très mal vendue…). 25 %, ce n’est pas un miroir aux alouettes, ce n’est pas une promesse folle, ce ne sont pas des happy few! C’est presque autant que la réussite au CAPES, non pas des inscrit-e-s (là, on tombe à 15 %), mais des présent-e-s aux épreuves! Et écoutez cela : 15 % des titres que j’ai publiés ont dépassé les 1000 ventes. Avec 1000 ventes, on arrive à un salaire horaire de 22,50 $ — je ne cracherais pas dessus!

Bien souvent, j’ai l’impression que la culture libre est le choix de personnes qui ont baissé les bras avant même d’avoir essayé. Et, dans certains cas, attention, je ne critique pas : ce sont précisément des personnes qui n’aspirent pas à écrire à temps plein, qui n’ont pas besoin ni envie de gagner plus d’argent et sont ravies de partager leurs créations d’une façon qui colle à leur valeurs. Mais ces raisons leur sont personnelles, et n’ont rien de généralisable! Je vais vous conter une histoire. En 2013, au début de mon aventure d’édition, j’ai publié un roman en 2 tomes. Les deux se sont vendus aux alentours de 30 exemplaires chacun. En 2016, je les ai publiés ensemble sous un nouvel ISBN, et j’en ai profité pour rafraîchir la couverture. On a depuis dépassé les 1000 ventes… J’ai une autre anecdote similaire où le même texte, republié avec un nouveau titre et une nouvelle couverture, est passé de 150 à 1050 ventes. Moralité : vous n’avez pas rencontré le succès avec votre premier roman? C’est peut-être dû au complot international du droit d’auteur qui vise la faillite morale et financière de tou-te-s les écrivain-e-s… ou alors…

2) La question de la diffusion

Je sais qu’une licence libre n’empêche pas la vente de l’œuvre concernée. En fait, une licence libre n’empêche rien; elle permet au contraire davantage. Alors, si je crois pouvoir vendre 500 exemplaires d’un livre, je devrais pouvoir le faire aussi dans le cadre d’une licence libre. À lire certain-e-s personnes, ces libertés supplémentaires ne peuvent qu’ouvrir des portes, augmenter la portée d’une publication, intéresser plus de monde. En gros, ce n’est que du bonus! Les « droits réservés » par le droit d’auteur, à l’inverse, seraient des entraves, des barrières, des freins à la diffusion et à la dissémination de l’œuvre. En théorie, ça semble tenir debout… Hélas, en réalité, les choses ne fonctionnent pas ainsi.

Déjà, il me semble que la libre diffusion (et republication commerciale, dans le cas d’une licence libre) d’un livre, en l’occurrence, se heurte potentiellement à la loi du prix unique en France. C’est peut-être juste mon ignorance, mais personne encore n’a pu me fournir d’explication claire quant à la façon dont ces deux exigences s’accommodent l’une de l’autre. Un flou similaire entoure la compatibilité entre une licence CC ou libre et les termes et conditions d’Amazon. Cette compagnie applique en effet une ribambelle de règles allant de l’alignement des prix (vous ne serez pas payé s’il s’avère que votre livre est disponible gratuitement sur un site perçu comme un concurrent) au refus pur et simple d’accepter et de vendre des livres dont le contenu serait « gratuitement disponible » ailleurs sur le Web.

Tout cela serait à éclaircir, je vous l’accorde, mais au minimum, on est loin du bonus magique et sans prise de tête qu’on nous avait promis! (Déjà des heures de travail supplémentaire désagréable en perspective rien que pour démêler tout ça!) Potentiellement, on aurait dans la pratique à choisir entre la vente et le libre, ou entre la revente sur Amazon et le libre. Pour beaucoup de libristes, ces dilemmes n’en sont pas, car ils n’aiment à priori ni l’idée de la vente, ni celle d’Amazon. Là n’est pas la question : la question ici est celle de la diffusion; est-ce qu’une licence libre ou de libre diffusion permet d’augmenter la diffusion d’une œuvre (comme ses champion-ne-s le prétendent), ou bien de la restreindre? Parce que si vous sacrifiez Amazon pour pouvoir faire du libre, on est bel et bien dans le second cas de figure (sur cette dernière année, les ventes d’Amazon représentaient 55,7 % des ventes totales pour ma maison d’édition).

Mais admettons que les choses se clarifient et se dénouent à notre avantage. On pourrait mettre un livre en vente exactement de la même façon que dans un cadre traditionnel et, en plus, profiter des bénéfices d’une licence de type Creative Commons. Attendez, mais quels bénéfices?

  1. Pour que les lectrices partagent librement votre livre, encore faut-il qu’elles en aient entendu parler (pas juste du livre, mais aussi de la licence)… La seule possibilité d’une action ne la fait pas automatiquement arriver. On se retrouve confronté-e à la difficulté de se faire connaître — en l’occurrence, en tant qu’auteur-e « libre » — et au coût que cela représente pour un-e auteur-e (voir mes articles catégorisés Antipromotion à ce sujet; j’en ai au moins 3 autres de prévus à cette heure).
  2. On présume que la promesse de libre diffusion attirera un lectorat supplémentaire, un lectorat qui boycotterait les livres protégés par le droit d’auteur… En réalité, ces lecteurs-là sont rarissimes (celleux qui ne sont pas satisfait-e-s des conditions d’accès piratent, mais ne boycottent presque jamais).
  3. On présume également que nos lecteurs auront usage de ces fameuses libertés qu’on fait tant de cas de leur accorder… J’ai déjà abordé ce point dans la partie « idéologique » : le prêt et la copie privés sont déjà autorisés par le droit d’auteur, et les droits d’exploitation ou de réutilisation commerciales n’intéresseront que quelques professionnels, qui auraient tout aussi bien pu s’arranger personnellement avec l’auteur-e d’origine.

Pour conclure… La culture libre pèche selon moi en ne libérant que des objets, des œuvres dont la surabondance et l’interchangeabilité objective assurent l’insignifiance — et, par là, l’insignifiance de leur « liberté » —, alors qu’il s’agirait de libérer des humains…


* Vous ne voulez pas d’échéances? Ne signez pas avec un éditeur… Que voulez-vous que je vous dise?

** D’autant qu’on parle d’un boulot de rêve à la maison (ou où vous voulez)! Plus d’équipée de 40 minutes la nuit dans le blizzard par -30° C parce que le prochain autobus ne passe que dans une demi-heure… Ce scénario m’est arrivé plus d’une fois à ma dernière job. Bref, il y a salaire minimum et salaire minimum. Tout n’est pas qu’une question comptable; il y a les conditions de travail, aussi.


De quoi la culture libre est-elle la solution? 1/2

Il y a un an, je me suis plongée avec enthousiasme dans le monde de la « culture libre ». La culture libre, c’est un mouvement inspiré du logiciel libre, qui promeut la publication des œuvres culturelles sous des licences conférant à « l’utilisateur/-trice » (le ou la lecteur/-trice dans le cas de la littérature) davantage de droits que le seul droit d’auteur. Quelques précisions, pour les personnes peu familières de ce concept :

  • De telles licences sont nombreuses et diverses. Techniquement, rien ne vous empêche d’ailleurs de créer votre propre licence complètement personnalisée. La seule difficulté, c’est qu’elle a quand même intérêt à avoir une application légale (sinon, elle n’a pas simplement pas de valeur effective), et si vous n’êtes pas juriste, vous ne saurez pas forcément vous en assurer.
  • Pour cette raison, un nombre restreint de licences types ont émergé, dont la validité et la valeur sont reconnues : les licences Creative Commons (il y en a plusieurs qui permettent de choisir des options différentes), la Licence Art Libre (LAL)…
  • Attention : toutes ces licences (notamment les Creative Commons) ne sont pas des « licences libres », ce terme étant réservé pour celles qui correspondent à la définition du libre par le logiciel libre. Une licence libre doit garantir la libre utilisation de l’œuvre, y compris son utilisation commerciale et sa réutilisation partielle ou totale dans une autre œuvre.
  • Une licence libre ou de libre diffusion n’enlève, n’invalide ou n’interdit en rien le droit d’auteur, qui est, lui, une disposition de la loi. Voyez ça plutôt comme un contrat, à l’image du contrat que vous passeriez avec une maison d’édition, mais qui concerne ici l’ensemble de votre public. Au lieu de donner à un seul éditeur le droit exclusif de publier votre œuvre, vous donnez au monde entier le droit non exclusif de la republier.

J’ai déjà dit que j’étais comme une pendule : sur la plupart des sujets, mon opinion oscille au gré de ma réflexion et des évènements qui font impression sur moi. Or, alors que j’ai repris l’écriture et que je me rapproche inexorablement du moment où je devrai moi-même choisir quels droits accorder à mes lectrices, je dois avouer que la culture libre fait piètre figure. Ces derniers temps, je lis les plaidoyers en sa faveur et je désespère des arguments avancés, qui me semblent au mieux discutables, au pire fallacieux.

1) L’argument idéologique

a) Un objet culturel n’est pas un logiciel

La culture libre a un fondement idéologique très clair, calqué sur celui du logiciel libre. Et le logiciel libre, j’ai toujours soutenu ça. Mon tout premier laptop ne roulait que sous Ubuntu (j’ai fini sous Windows à moitié par accident, parce que mon premier ordi est mort et que la partition du disque dur a foiré sur le nouveau). J’utilise LibreOffice, GIMP, Scribus… À priori, l’idée d’une culture libre était très séduisante : utopique, libertaire, donnons tout avec confiance et amour et le monde nous le revaudra… Je ne dis pas cela avec cynisme ou ironie, au contraire. C’est là précisément le type de discours qui vient me chercher, en lequel je crois, auquel je m’identifie. Je suis utopiste, libertaire et j’aime mon/ma prochain-e d’un amour fou, cela n’est pas contestable.

Loin de moi donc l’idée de dénigrer les intentions ou la philosophie des tenants de la culture libre. Intimement, je trouve ça infiniment cool et inspirant. Mais… je ne trouve pas cela pour autant nécessaire et important, au même titre que le combat du logiciel libre. Un logiciel, du code, cela a une valeur (potentielle) objective. Cela peut servir à quelque chose. Par exemple, avec LibreOffice, GIMP, Scribus, je peux écrire et créer des livres! Si ces logiciels n’existaient pas, très concrètement, je ne pourrais sans doute pas le faire. Je n’aurais sans doute jamais créé ma maison d’édition. (Je dis « sans doute » en raison de l’existence d’alternatives propriétaires; en réalité, cette question est tranchée : pour une personne donnée, ce sera toujours oui ou non.) Et quand on pense à tout ce que la technologie permet et détermine dans nos vies (comme le matériel médical?), cela peut sembler aller jusqu’au crime d’empêcher la libre utilisation de code et de logiciel qui existe. C’est presque insultant d’oser prétendre que les enjeux sont les mêmes en ce qui concerne la culture…

b) C’est la culture qui doit être accessible, et non chaque élément de cette culture d’une façon indiscriminée

Comme toute personne qui se prétend artiste, j’ai énormément d’affection et de respect pour l’art. Il occupe pour moi, littéralement, la place d’un parent, m’ayant prodigué depuis que je suis toute petite les leçons de vie, la sagesse, l’empathie, la compréhension et le réconfort dont j’avais besoin. La littérature ne se réduit pas selon moi à un divertissement, un passe-temps ou un besoin d’évasion; elle est ma religion d’athée, un livre de fiction est ma Bible, et les bibliothèques sont les temples où je médite et prie (cette image m’est venue en mai 2008, alors que je hantais les salles de lecture de la bibliothèque François-Mitterrand; je trippais du seul fait de me sentir au milieu de tous ces livres, protégée, dissimulée au monde).

Mais vous ne me ferez pas croire un seul instant que chaque « œuvre » produite au monde doit être libre à tout instant pour le bien et la survie de l’art. Car, en réalité, cela n’a pas d’importance. Si Mx Dupuis-Morizeau souhaite réserver tous ses droits sur l’unique roman de sa vie, je ne considère pas que ça empiète sur mon accès à « la culture » et ma liberté d’en jouir. Il y a déjà bien plus de livres en libre accès que je ne pourrai en lire dans une vie, alors vous m’excuserez si je ne vois aucune urgence ni nécessité à en rajouter des millions… Et oui, cette règle s’applique aussi aux soi-disant « chefs-d’œuvre » (les défenseur-e-s de la culture libre tentent toujours de nous persuader en citant des œuvres qu’illes croient que nous consentirons à qualifier d’incontournables — surtout en sample de mon prochain titre de rap*).

Jusqu’à une période récente de ma vie, je n’achetais presque jamais de livre. J’allais à la bibliothèque, c’est gratuit. Je m’en faisais prêter ou offrir par des ami-e-s. En 2008, tiens, sur 42 livres lus, je n’en avais acheté que 7 (dont 3 seulement étaient des livres neufs; c’est précisément l’époque où j’ai commencé à acheter des livres). Les autres, ils venaient de la BnF (je les lisais sur place, donc), ils venaient de la bibliothèque de la Filozofická fakulta de l’Université Masaryk, ils venaient de Przemek, mon ami à Brno, ils venaient de Mériadek, le pote qui m’hébergeait à Paris, ils venaient de mon père, qui me file tout le temps des bouquins, ils venaient des étagères de mes colocataires à Varsovie, d’une caisse de bouquins usagés qu’un de mes élèves polonais m’avait refilée, de la bibliothèque municipale en face de l’arrêt de tram où je descendais pour aller au boulot, dans l’ancien ghetto de Varsovie… Alors, ne me dites pas que la « Culture » n’est pas accessible!

Oui, il y a des abus. Je suis contre les abus, figurez-vous. Je suis contre les DRM, contre le droit d’auteur jusqu’à 70 ans après la mort de l’auteur. Je suis pour le partage des livres auprès de son cercle privé, que ce soit en numérique ou en papier, comme en 2008 Przemek m’a permis de lire Gottland, de Mariusz Szczygieł (po polsku, oczywiście), et mon père m’a fait découvrir Oliver Twist ou Joseph Andrews. Je suis aussi pour que les auteur-e-s cessent d’accorder des droits exclusifs à quiconque, en particulier aux éditeurs.** Enfin, je suis pour que, si l’on souhaite publier ou réutiliser tout ou partie d’une œuvre qui n’a pas été préalablement « libérée », on en demande tout simplement l’autorisation à l’auteur-e (ou aux ayant-droits)… Pourquoi invoquer la culture libre pour des problèmes que le bon sens et le respect mutuel suffiraient à régler?

Je ne prétends pas non plus que l’accès à la culture est actuellement parfait ou idéal. Il y a de quoi faire, bien sûr; diversifions, dynamisons les programmes et évènements culturels qui permettent aux œuvres d’aller à la rencontre du public, et vice versa! Mais, encore une fois, personne n’a besoin de la culture libre pour accomplir cela; les bibliothèques en sont le brillant exemple. Pour conclure, oui, certes, peut mieux faire, peut toujours mieux faire; il n’empêche qu’il y a pour moi une sorte de condescendance et de décalage avec la réalité à se plaindre d’une politique d’accessibilité culturelle dont nous ne profitons nous-mêmes probablement qu’à l’échelle de 0,01 %… Ça me fait penser à l’énorme type dans le restaurant, dans The Meaning of Life, qui râle parce que les plats n’arrivent pas assez vite.

À suivre…


* Juste au cas où, je précise que c’était de l’humour…

** Ça peut paraître faux-cul à l’heure où j’exploite moi-même les droit exclusifs d’autres auteur-e-s, mais c’est une idée qui ne m’est venue que récemment.