The Hunger Games, de Suzanne Collins

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Réédition du 26/08/2014

Je sais, je sais, j’arrive après la bataille. Tout le monde a déjà lu ce livre et s’en est fait sa propre opinion ou, à défaut, a vu le film. Mais j’avais ce livre tout chaud dans ma liseuse (enfin, presque : l’ePub ne voulait pas se convertir, alors j’ai dû le décompresser, extraire les fichiers textes et les bidouiller sur Notepad++ pour me refaire un custom ebook avec le même CSS que j’utilise pour Laska) et, en août, j’étais censée lire de la SF, alors…

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C’est très rare que je lise les livres dont j’ai déjà vu les adaptations cinématographiques. Même si je ne suis pas très sensible au spoilers, de là à connaître tous les personnages et l’enchaînement des péripéties… ça enlève quand même un certain intérêt à la lecture. Pour The Hunger Games, c’est peut-être à l’honneur du roman que je l’aie néanmoins terminé en quelques jours avec facilité. Cependant, je n’ai pas pu m’empêcher de comparer, ni de ressentir des petites pointes d’ennui à certains moments de l’intrigue.

Pour information, j’avais trouvé le film assez médiocre. En gros, je dirais que le début est bien meilleur dans le livre, mais que la suite est à peu près égale à son adaptation.

Pourquoi meilleure? Parce que le roman nous permet une vraie immersion dans la tête et la vie de l’héroïne, Katniss, beaucoup plus de détails et, donc, de subtilité en ce qui concerne ses sentiments et ses relations avec les autres : sa mère, Gale, Peeta. Le côté SF, quoique pas exagérément développé, a également plus de relief dans le texte, alors que les choix artistiques du film, s’ils ne sont pas forcément mauvais en soi (ils m’ont même semblé plutôt fidèles), m’avaient paru ennuyeux d’un point de vue visuel.

Ce qui m’a frappée, surtout, c’est à quel point le personnage de Peeta m’a fait une impression différente dans le livre, du moins au début, tant qu’ils ne sont pas dans l’arène. Je ne sais pas si on peut mettre en cause le choix des acteurs, un Josh Hutcherson qui aurait trop l’air gentil garçon par rapport à une Jennifer Lawrence qui en impose, mais le Peeta du livre m’a semblé beaucoup plus fort, intelligent, généreux — bref, l’étoffe d’un héros classique —, surtout par contraste avec une Katniss qui, au départ, a plutôt du mal à s’en sortir… (À l’inverse, le Haymitch du film m’avait d’emblée paru plus sympathique, parce que Woody Harrelson…) Du coup, The Hunger Games a beau ne pas être autant une romance que d’autres titres en YA (du moins au stade du premier tome), j’avais quand même envie de soutenir Peeta dans son projet amoureux, un peu comme on peut soutenir Gilbert à la fin de Anne of Green Gables.

Les choses changent une fois dans l’arène, et c’est également la partie qui m’a, tout compte fait, le moins intéressée. Le film simplifie un peu certaines parties, mais, en gros, tout est là. Y compris le personnage de Peeta, qui semble devenir plus plat sous la plume de l’auteure. J’avais presque l’impression d’une incohérence lorsque Katniss se met à comparer Peeta avec Gale (à moins que ce ne soit le triangle amoureux qui débarque avec ses gros sabots?), et que Peeta lui apparaît comme un pion placide du statu quo, là où Gale aime à s’indigner dans la forêt. Peut-être que j’idéalise Peeta à tort (après tout, la fin semble le révéler comme fool for love), mais peut-être aussi que c’est la faute de l’auteure, car plusieurs scènes du début m’avaient fait croire qu’il était plus qu’il ne le paraissait…

Enfin, un mot sur l’aspect dystopique de l’œuvre. C’est la mode, en ce moment, la dystopie en YA, et je ne sais pas trop quoi en penser. Un peu comme l’historique, ça a l’air de suggérer que le monde contemporain ne recèle plus assez d’histoires, plus assez d’enjeux. Mais, à la différence de l’historique, qui a tendance à embellir le passé (les belles robes, les belles manières; un monde encore peu souillé ou corrompu par l’industrialisation à outrance et la technologie), la dystopie se veut pessimiste. Comme si notre monde actuel n’était pas assez pourri? Ou bien comme si le mal était dans ces petits détails sadiques, outrés, outranciers qui établissent la distance objective entre les mondes fictifs dystopiques et notre réalité.

Il y a certainement une facette satirique à ces univers dystopiques : par exemple, le concept des Hunger Games peut être vu comme une critique de la société du divertissement et de la télé-réalité, en ce qu’il pousse ces phénomènes à leur paroxysme. Mais, en même temps, en atteignant cet extrême grotesque et inimaginable, il opère une rupture avec la réalité. Nous ne craignons pas réellement d’en arriver là; plutôt, nous le voyons comme un repoussoir en face duquel notre monde paraît assez chouette, en définitive, non?

Pendant ce temps, à Gaza… ou bien à Ferguson… Ce qui m’a rappelé que moi-même, je me suis déjà fait arrêter, et le premier jour où j’ai goûté au gaz lacrymogène, quelqu’un a perdu l’usage d’un œil à cause d’une de ces « armes non létales » que la police utilise contre la population. Ce n’est pas aussi cruel que couper la langue des Avox de sang-froid, mais enfin, quand j’y pense, je n’aimerais pas beaucoup plus perdre un œil.

Il est vrai que nous ne vivons pas dans un État totalitaire où la dissension politique en soi est considérée comme un crime (cela, je l’accorde à Claude Lefort, tiens); cependant, de la même façon que le color blindness dans un monde inégalitaire nourrit, voire mène à une forme insidieuse de racisme, l’objectivité de la loi permet de criminaliser des actes politiques en recouvrant leur aspect politique sous des charges qui ont valeur de diversion. Lancer une roche dans une vitrine de banque, par exemple, au lieu d’être considéré justement comme une attaque symbolique envers le système bancaire, sera vu comme du vandalisme, une dégradation de la propriété privée… (Et je ne dis pas qu’on s’en fout d’une vitre brisée. Même si, par rapport à l’intégrité physique d’un humain, oui, après tout, on s’en fout un peu. Notre dojo s’est fait briser la vitrine deux fois, et… ça n’avait rien à voir.)

Et à ceux qui pensent que c’est nul, comme acte symbolique, et qu’il faudrait être plus noble, plus original, plus artiste… Eh bien, je ne suis pas d’accord. Dès qu’on se veut noble, original, artiste, on veut déjà autre chose que le discours que l’on exprime (et je suis bien placée pour le savoir!); on veut être reconnu pour sa noblesse, pour son originalité, pour son art. On sacrifie les exigences du discours aux nécessités de l’art. Il n’y a qu’en se rabaissant en dessous de tout art, en dessous de toute respectabilité, en risquant non pas les éloges (ha ha!), mais la censure, que l’on dit la vérité… Tout ça pour une vitre brisée!

Pfiou, tout cela est parti un peu plus loin que je ne m’y attendais en démarrant ma chronique… et je ne suis pas désolée! 😛


Finding Your Feet : asexualité en romance et « prude-shaming »

Quand j’ai lu que la romance Finding Your Feet, de Cass Lennox, avait pour protagonistes une héroïne asexuelle et un héros trans, je n’ai pas pu m’empêcher de l’acheter et de la dévorer sur-le-champ. Et, petit plus, ça se passe au Canada!

À priori, pour celleux qui ne connaîtraient pas bien l’asexualité et/ou la romance, l’idée d’une romance asexuelle peut étonner. On est malheureusement trop habitué-e-s au raccourci romance = sexe, et la romance a tendance à s’être fait un nom auprès du grand public comme étant une sorte de porno soft, ou de littérature érotique avec les sentiments en sus (la dernière fois que j’ai regardé chez Renaud-Bray, une grosse chaîne de librairies québécoise, la romance était se trouvait dans les quelques rayons tout au fond, sous l’étiquette « Érotique »). Or, aucun de ces deux préjugés n’est vrai.

L’asexualité, tout d’abord, est un spectre, et aussi une orientation qui se conjugue avec des tas d’autres. Je ne vais pas vous faire de cours théorique sur le sujet, déjà parce qu’il y a le reste du Web pour cela, et puis parce que l’univers de l’asexualité est incroyablement varié et complexe et qu’à chaque fois que je m’y intéresse, j’en ressors aussi fascinée que confuse. On pourrait penser, à tort, que l’asexualité se résume à l’absence de sexualité, et qu’il n’y a donc rien à en dire. En réalité, c’est tout le contraire. Aussi paradoxal que cela paraisse, je crois ne m’être jamais rendu compte de l’infinie variété de la sexualité aussi bien qu’en m’informant sur l’asexualité. Il y a tellement de façons et de degrés d’être asexuel-le que passer à travers une liste, même non exhaustive, vous donnera le tournis.

Une des choses les plus importantes que l’asexualité peut vous apprendre, c’est justement que « romance » et « sexe » ne sont ni équivalents, ni forcément corrélés. On peut avoir une relation romantique sans sexe, et vice versa. De la même façon, on peut être asexuel-le aromantique, ou bien asexuel-le hétéro-, homo-, bi- ou panromantique. Il va de soi que, dans une romance, les héros relèveront nécessairement de ces dernières catégories. Ainsi, l’héroïne de Finding Your Feet, Evie, s’identifie comme asexuelle biromantique. Mais, sans doute par souci de représentation et de visibilité, l’auteure a choisi de faire d’un personnage secondaire une asexuelle aromantique; comme quoi, malgré les codes soi-disant rigides de la romance, il est possible d’être inclusive…

Ce qui est intéressant, c’est que plusieurs de ces nuances sont en fait depuis longtemps présentes en romance. Sauf que, par ignorance ou pour des raisons marketing, les différents termes entourant l’asexualité n’étaient pas employés. C’est du moins la thèse de l’article Why We Need Asexual Romances, dont l’auteure affirme notamment que la demisexualité serait déjà très prévalente en romance. La demisexualité, c’est une catégorie qui se situe entre les pôles « sexuel » et « asexuel », et qui signifie qu’on ne ressent de l’attirance sexuelle qu’après avoir développé un lien romantique préalable. Et c’est ironique, parce que la romance que je lis actuellement, Rule, de Jay Crownover, a une héroïne qui correspond très exactement à cette définition…

Cela dit, pour autant, la demisexualité est-elle à ce point omniprésente? J’avoue que ce n’est pas ma propre impression. Je dirais même plutôt que, si on se réfère à toutes ces héroïnes qui attendent le héros pour perdre leur virginité, on touche à une de mes bêtes noires : au moins aussi souvent qu’une héroïne se « préserve » par amour exclusif du héros (scénario de demisexualité), on croise des vierges qui tombent dans le lit de leur héros avant d’en tomber amoureuses (souvent, c’est même le sexe qui semble déclencher leurs sentiments; scénario inverse de la demisexualité, donc). Et là… je n’ai toujours pas trouvé d’explication logique à ce que je suis forcée d’appeler un fantasme féminin : que le premier soit le bon, j’imagine. Mais, dans la vraie vie, une relation sexuelle avec quelqu’un qu’on connaît mal, voire pas du tout, n’a aucune raison de se muer en amour heureux.

Cependant, soit, il y a des héroïnes demisexuelles qui ne disent simplement par leur nom. Mais pourquoi, semble-t-il, toujours des héroïnes, et pourquoi toujours demisexuelles? Je pense que l’asexualité féminine n’apparaît pas aussi taboue, parce qu’elle est associée, inconsciemment ou pas, à la pureté et à l’innocence qui incombent traditionnellement aux femmes. De là, la demisexualité est une sorte d’évidence, puisqu’elle permet, au contraire de l’asexualité, de composer avec un partenaire qui, lui, est complètement sexuel, voire hypersexuel. En plus de cela, il y a bien sûr l’idée reçue selon laquelle romance = attirance sexuelle, cette dernière prouvant le pouvoir de séduction de chaque protagoniste sur l’autre.

À ce propos, et malgré tout le plaisir que j’ai eu à lire Finding Your Feet, je ne suis apparemment pas la seule lectrice à avoir trouvé qu’Evie semblait plus demisexuelle qu’asexuelle…* De fait, moi qui m’attendais à quelque chose de radicalement différent, j’ai été un peu déçue. Finalement, la romance est assez conventionnelle, à cela près que, pour une fois, les ressentis, comportements et gestes sont décrits et expliqués à travers le prisme de l’asexualité.

Cela dit, rien que cela, c’est déjà un pas immense et important à mon sens. Parce que ce nouveau paradigme nous délivre de l’ancien, celui où Shaw, l’héroïne de Rule, refuse toute relation sexuelle parce qu’elle est « a good girl », une bonne fille, une fille sérieuse, une femme amoureuse. Le problème de cette explication, c’est par exemple qu’elle ne s’étend pas aux hommes, invisibilisant par là l’asexualité (ou demisexualité) masculine. C’est aussi qu’elle sous-entend un jugement à l’encontre des femmes qui, elles, ne respecteraient pas ce schéma : qu’une femme qui peut coucher avec d’autres hommes n’est probablement pas amoureuse, ou pas sérieuse, ou pas « bonne ».** Alors que, si on parle de demisexualité, ça devient tout à coup inclusif; ça reconnaît l’existence parallèle et la validité d’autres types de sexualité, que ce soit l’asexualité chez certains hommes ou l’hypersexualité chez certaines femmes.

Enfin, cerise sur le gâteau, ça constitue une réplique au « prude-shaming » dont sont parfois victimes les héroïnes de romance moins aventureuses — et, par extension, le genre en lui-même et ses lectrices —, qui n’a pas à s’appuyer sur des valeurs traditionnelles ou religieuses. En effet, s’il est vrai que la romance est marquée par ces valeurs, au même titre du reste que tous les autres genres littéraires, on dirait parfois que la seule voie moderne et féministe possible pour la romance, c’est d’assumer entièrement son côté érotique. Que la subversion des normes, ou l’expression de la liberté féminine, ne peut être l’affaire que de l’hypersexualité. De plus en plus souvent, on légitime et promeut la romance avec un discours très pro-sexe : la romance célèbre la sexualité des femmes, le désir féminin, la libération sexuelle, etc. Mais quid des femmes qui n’ont pas ou peu de désir sexuel, peu ou pas de sexualité?

Techniquement, l’asexualité tombe sous l’égide de la philosophie « sex-positive »; mais, dans les faits, on est vite soupçonné-e d’être une prude rétrograde si on ne démontre pas son ouverture à une sexualité suffisamment diversifiée, surtout en tant que lectrice ou auteure de romance — parce qu’après tout, c’est bien connu, les femmes qui aiment la romance ne sont pas très fute-fute et ont l’horizon tristement étroit… Moi-même, j’en profite pour faire mon mea culpa. Même si j’ai expliqué en partie pourquoi, j’ai conscience aujourd’hui d’avoir longtemps eu un préjugé contre les héroïnes vierges en romance contemporaine, les jugeant irréalistes ou coincées, alors qu’elles étaient peut-être en réalité juste « ace », « demi » ou « grace »…***


* À un moment, Evie précise « ace spectrum », mais c’est la seule fois et on n’en saura pas plus. Est-ce que l’auteure a estimé que le terme « demisexuelle » paraîtrait trop barbare, trop compliqué aux lecteurs/-trices?

** Il y a d’ailleurs des relents assez clairs de slut-shaming dans Rule qui me débectent un peu.

*** Je précise au cas où que la virginité n’a rien à voir avec l’asexualité. Evie, l’héroïne de Finding Your Feet, n’est d’ailleurs pas vierge. C’est juste que, parfois, la virginité « tardive » peut s’expliquer par l’asexualité.


The Hound of the Baskervilles, de Sir Arthur Conan Doyle

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Réédition du 24/05/2014

Au début, je n’étais pas convaincue de vouloir lire ce livre, qui m’a pourtant été offert en version antique par une de mes amies. Finalement, c’est le visionnage de la série télé Elementary qui a piqué ma curiosité : je voulais voir dans quelle mesure et de quelle façon les versions contemporaines de Sherlock Holmes à l’écran (Sherlock, Elementary) étaient fidèle au matériau d’origine.

En effet, je n’avais jamais lu qu’une seule aventure de Sherlock Holmes (La Vallée de la peur), quand j’étais adolescente. Je garde un souvenir assez précis de l’affaire, mais beaucoup moins des personnages de Holmes et Watson. Alors que je lisais The Hound of the Baskervilles, je me rappelais également en avoir vu une adaptation cinématographique (ou télévisuelle), mais, encore une fois, les détails ne m’étaient pas bien restés en mémoire.

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Au départ, l’écriture m’a un peu déstabilisée. Elle m’a paru à la fois ancienne, pompeuse, et simple. Ces deux derniers adjectifs peuvent paraître paradoxaux; disons alors que les personnages ont tendance à s’exprimer d’une façon pompeuse, qui ne sonne guère naturelle aux oreilles d’aujourd’hui, tandis que l’histoire elle-même est racontée dans un style direct, efficace, sans recherche artistique. On est bien en plein dans le « roman de gare ».

Du reste, certaines personnes auraient peut-être l’intuition (fausse, à mon avis) du contraire, mais plus un style est simple, plus il est marqué par les idiotismes de son époque et, par conséquent, plus il apparaît daté et démodé à mesure que le temps nous éloigne de sa date de publication. Ainsi, on retrouve dans la bouche de tous les personnages, ou de façon répétée dans la narration de Watson, des expressions que je n’ai guère vu ailleurs, et certainement plus de nos jours. Une œuvre plus « littéraire » aurait sans doute varié le vocabulaire ou les tournures.

Cela dit, vous devez savoir que je n’ai absolument aucun mépris pour les « romans de gare ». Ici, ces caractéristiques n’empêchent en rien le roman d’être très réussi, et le talent de Conan Doyle d’éclater. Très rapidement, j’étais en effet prise dans le suspense du mystère à résoudre, et j’ai donc fini ce petit roman en trois jours, tops. Un élément de plus qui me donne envie d’écrire du policier…

Mais, surtout, je crois que j’ai effectivement été séduite par la manière habile dont l’auteur tisse la relation particulière entre Holmes et Watson. Du côté du détective, on ressent à la fois une arrogance extrême et une franche amitié pour son compagnon. Chez celui-ci, une admiration sans borne le dispute à un désir de faire ses preuves, de se montrer utile, voire de rivaliser avec son mentor.

Dans chacun de ces deux personnages, donc, on retrouve un mélange de sentiments à priori contradictoires, et qui font justement tout le piquant et l’unique de leur duo. Et, à cet égard, je dois dire que je trouve les deux adaptations que je citais plus haut assez justes. Quoique très différentes, elles réussissent toutes les deux à évoquer cette cohabitation tour à tour harmonieuse et étrange entre les caractères de Holmes et de Watson. Avoir lu ce roman donne presque plus de profondeur à mes yeux aux scripts de ces séries, comme si une dimension nouvelle en avait été révélée.

Bref, une lecture fort sympathique. Je relirais bien une autre affaire de Sherlock Holmes à l’occasion; cependant, je crois que ce serait plus pour étudier la façon dont le mystère est mis en place et résolu que par strict plaisir. J’ai toujours trouvé qu’il y avait un côté un peu vain dans le genre policier, et Sherlock Holmes n’y fait pas exception…

En revanche, autre chose a attiré mon attention dans la liste des œuvres publiées de Conan Doyle. Voyez plutôt :

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Cela intrigue, non ?


Untamed : masculinité et féminité en romance M/F

Comme je l’avais annoncé il y a quelques dimanches, je me suis mise à la recherche de romances hétérosexuelles où, pour changer, c’est le héros qui se travestit. Je suis immédiatement tombée sur cet article d’un blogue que je lis régulièrement, Romance Novels for Feminists : The Gender-Bending Appeal of the Cross-dressing Hero, part 1: Anna Cowan’s UNTAMED. Alléchée par une telle présentation, j’ai acquis et dévoré le livre dans la foulée.

C’est un roman un peu étrange, mais pas en raison du héros travesti en tant que tel — plutôt parce qu’il mêle, à mon sens, originalité radicale et clichés (oui, oui, c’est complètement de la romance historique Régence, pas de doute là-dessus). Personnellement, j’ai été plus sensible à l’originalité; tout ce qui m’a rappelé des dizaines d’autres romans lus m’a moins plu. Mais d’autres lectrices semblent avoir éprouvé l’inverse, alors je ne peux que vous inviter à vous faire votre propre idée…

Même s’il y aurait de quoi dire sur la question du travestissement en soi, ce n’est pas le sujet qui m’a donné le plus à penser. Il faut dire que, contrairement à la plupart des histoires de travestissement, l’autre protagoniste — ici, l’héroïne — est au courant de la mascarade depuis le début. Même lorsque le héros joue son personnage de Lady Rose, l’héroïne continue à se référer à lui comme à un homme, « the Duke » (cliché, vous vous rappelez?) et, plus tard, par son vrai prénom. Bien sûr que ça lui embrouille la tête, mais, d’un autre côté, ça ne change rien non plus; ce n’est qu’un costume et, en homme ou en femme, il reste au fond la même personne, égal à lui-même.

Non, ce que j’ai trouvé encore plus original, c’est le fait que l’auteure souligne à de nombreuses reprises le manque de virilité de son héros (« not the manly variety of man ») et, non seulement cela, mais qu’un tel héros ait en face de lui une héroïne plutôt masculine.

‘I think you might be more manly than I am.’
‘Jude,’ she said, ‘Porkie is more manly than you are.’

(Porkie est un porcelet.)

Je n’avais jamais jusqu’ici vu cette combinaison dans une romance… D’ailleurs, l’année dernière, lorsque Olivier Saraja m’a demandé de l’éclairer sur les codes de la romance (pour qu’il puisse en écrire une), je n’ai pas hésité à lui dire, même si ce n’était pas une règle officielle gravée dans le marbre : en romance hétéro, le héros se doit d’être viril. Pas forcément à 100 %, tout le temps, mais certainement au total, une fois qu’on a fait la somme. Autant il y a pas mal de place en romance pour des héroïnes inhabituelles, qui tordent le cou aux stéréotypes et repoussent les limites… autant les héros n’ont généralement pas la même latitude.

Pourquoi cela? Les mauvaises langues pourraient se contenter de l’explication selon laquelle la romance est un genre qui s’appuie sur des clichés et qui a tendance à renforcer la norme. Mais ce serait mal le connaître. Car, si c’était le cas, au héros stéréotypiquement masculin devrait correspondre une héroïne stéréotypiquement féminine : douce, aimante, sensible, préoccupée par son apparence, peu expérimentée, dépendante, passive… Or, si l’on trouve effectivement des héroïnes qui correspondent à cette image (il en faut pour tous les goûts!), c’est loin d’être la majorité. En fait, l’archétype de l’héroïne de romance a même pas mal de qualités « viriles », peut-être parce que le genre en lui-même valorise ces traits et pulsions qu’on associe traditionnellement aux hommes, mais qui n’ont en réalité pas de sexe : courage, énergie, indépendance, insoumission, éloquence, sexualité (très) active, talent et/ou intelligence dans des domaines « masculins »…

Selon ma théorie, donc, si le héros voit sa virilité amplifiée, soulignée, c’est pour ne pas être en reste face à une héroïne typiquement forte, qui n’a pas froid aux yeux. En effet, plus l’héroïne s’écarte de la norme féminine, plus cela semble devoir être « compensé » par un surplus de virilité chez le héros — et vice versa. Comme s’il fallait, en tout cas, préserver la distance, le contraste masculin-féminin. Pas besoin d’aller chercher très loin pour illustrer cela; mes récentes lectures feront parfaitement l’affaire (et ça n’empêche pas que je les aie aimées) : dans la novella d’Eloisa James, Winning the Wallflower (une romance historique), l’héroïne est exceptionnellement grande. Non seulement elle se sent gauche, mais cela fait fuir ses éventuels prétendants, qui se sentent ridicules à côté d’elle. Sauf le héros, qui, lui, est encore plus grand; ainsi, la taille inhabituelle de l’héroïne n’entame pas sa virilité à lui, et il reste en retour capable de la faire se sentir féminine.

Dans Hot Pursuit, une romance contemporaine de Suzanne Brockmann, l’héroïne est elle aussi grande, et même « big-boned ». Pas exactement grosse, mais… costaude. L’inverse de mince et fragile, si vous voulez. Heureusement pour elle, elle va finir avec un Navy SEAL qui, même s’il n’est pas le plus grand ou le plus baraqué de la bande, n’a par exemple aucun problème pour la porter. Ouf! L’honneur est sauf. Enfin, dans Angel’s Blood, une romance paranormale de Nalini Singh, l’héroïne est du genre bad-ass, très forte, intense, pas très féminine de prime abord. Et justement, elle croise la route de nul autre qu’un archange, la créature la plus puissante connue sur Terre.

Là aussi, explicitement, l’auteure mentionne le désir de l’héroïne d’éprouver sa propre féminité, ce qui ne semble possible qu’à travers sa confrontation avec une sorte de parangon de la masculinité. Inversement, même si c’est à prendre avec un grain de sel parce que je n’ai pas lu le livre en question (Into the Storm), lorsque Suzanne Brockmann met en scène un héros « petit », elle le met en couple avec une héroïne à sa mesure : une Asiatique menue, de petite taille — par ailleurs tout à fait capable, intellectuellement et physiquement, mais il n’empêche. Une altérophile, ça n’aurait pas eu le même effet.

Et donc, je reviens à Untamed, qui me donne tort, qui renverse tout ce que je prenais pour acquis en romance M/F, en assortissant un héros qui peut se faire passer pour une femme sans problème, et une héroïne à la force physique colossale, au nez cassé comme un boxeur, habituée au travail manuel et complètement ridicule dans une robe à la mode de Londres (le héros la porterait mieux, à priori, même si lui non plus n’est pas fan du goût du jour en matière de mode féminine). Ça, ça brise les codes… Et je me demande si ça peut se propager. Et si on osait écrire (et lire!) des romances M/F où les protagonistes se foutent de la masculinité et de la féminité de soi-même et de l’autre, parce que ce qu’ils aiment, c’est la personne, au-delà des genres?


The Blind Assassin, de Margaret Atwood

Réédition du 09/05/2014

Avec quelque retard, je vous présente ma chronique de la lecture d’avril dans le cadre du défi « Un genre par mois »… Ce mois-là, c’était le roman historique à l’honneur.

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Qui n’a pas entendu parler de Margaret Atwood, cette célèbre romancière canadienne? Pour ma part, je ne sais plus où ni quand, mais je connaissais son nom, et avais dès lors l’impression diffuse que la lire manquait à ma culture. Le résumé de la quatrième de couverture de The Blind Assassin me tentait plus ou moins, d’où les années qu’il a passées intact dans ma PAL, mais, comme dirait Richard Griffen, I picked it up for a song dans une librairie d’occasion.

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En fin de compte, le résumé est très fidèle au contenu du livre, et j’ai beaucoup aimé ce dernier. Le livre s’ouvre sur l’annonce que Laura, la sœur de la narratrice, s’est tuée (lire : suicidée) dans un accident de voiture dix jours après la fin de la Seconde Guerre mondiale.

À quatre-vingt-douze ans, Iris Chase Griffen vit à Port Ticonderoga, la petite ville de l’Ontario qui l’a vue naître et grandir, et où sa famille a eu pendant quelques générations une influence considérable. Aujourd’hui, elle est surtout connue comme étant l’épouse de l’industriel Richard Griffen et la sœur de Laura Chase, l’auteure du sulfureux roman posthume The Blind Assassin. Celui-ci raconte la liaison clandestine entre une jeune femme aisée et un fugitif qui, lors de leurs rencontres, élaborent une histoire de science-fiction.

Il y a donc quatre niveaux de récits dans ce roman : le présent d’Iris, une vieille dame désabusée qui lutte pour conserver un semblant d’indépendance; son enfance et sa jeunesse dans l’entre-deux-guerres aux côtés de son eccentrique petite sœur Laura; l’histoire des deux amants, qui apparaît vite inspirée de faits réels; et les aventures de l’assassin aveugle du titre et de la jeune fille muette sur la planète Zycron (un récit métaphorique?).

Ensemble, ces différents fils parallèles s’assemblent peu à peu comme les pièces d’un puzzle et répondent aux questions qui dirigent le récit : qui était réellement Laura Chase? pourquoi est-elle morte ? et qui sont les protagonistes de The Blind Assassin? Je pense que ce sont ces petits mystères, savamment distillés, qui ont su me captiver, me faire entrer complètement dans l’intrigue et me donner envie de continuer à lire ces six cents et quelques pages.

Mais il ne faut pas non plus sous-estimer la façon brillante dont le roman est écrit, et qui le rend tour à tour touchant, étrange, mordant. J’ai l’impression que c’est le premier livre depuis longtemps où j’avais envie de noter un tas de citations.

What people remember isn’t the book itself, so much as the furor: ministers in church denounced it as obscene, not only here; the public library was forced to remove it from the shelves, the one bookstore in town refused to stock it. There was word of censoring it. People snuck off to Stratford or London or Toronto even, and obtained their copies on the sly, as was the custom then with condoms. Back at home they drew the curtains and read, with disapproval, with relish, with avidity and glee — even the ones who’d never thought of opening a novel before. There’s nothing like a shovelful of dirt to encourage literacy.

L’aspect historique est discret; plutôt un contexte pour l’évolution des personnages qu’une véritable fresque d’époque. L’auteure a néanmoins bien su rendre les mentalités qui régnaient alors, et évoque les évènements avec l’esprit qui les acueillit alors, et non celui que nous avons acquis avec le recul. Par exemple, la chasse aux communistes, la façon banale dont Hitler était perçu dans les années 30, la confiance qu’on n’en viendrait pas à la guerre…

J’ai également trouvé pas mal de plaisir à lire les aventures fantastiques sur la planète Zycron. C’est drôle, ces fenêtres de science-fiction au milieu d’un roman qui n’a rien à voir.

Why does he crank out this junk? Because he needs to — otherwise he’d be stony flat broke, and to seek other employment at this juncture would bring him further out in the open than would be at all prudent. Also because he can. He has a facility for it. Not everyone does: many have tried, many failed. He had bigger ambitions once, more serious ones. To write a man’s life the way it really is. To go in at the ground level, the level of starvation pay and bread and dripping and slag-faced penny-ante whores and boots in the face and puke in the gutter. To expose the workings of the system, the machinery, the way it keeps you alive just so long as you’ve got some kick left in you, how it uses you up, turns you into a cog or a souse, crushes your face into the muck one way or another.
The average working man wouldn’t read that kind of thing, though — the working man the comrades think is so inherently noble. What thoses guys want is his stuff. Cheap to buy, value for a dime, fast-paced action, with lots of tits and ass.

Enfin, un autre aspect qui m’a parlé dans ce livre, c’est qu’on sent qu’il est l’œuvre et le point de vue d’une femme. Margaret Atwood, mais aussi Iris Chase, la narratrice, ainsi que tous les autres personnages féminins de premier plan qui peuplent le livre : la grand-mère Adelia Chase, la mère, Laura, Reenie, même Winifred… Les personnages masculins sont tous, d’une certaine manière, moins profonds, ou appréhendés de l’extérieur, depuis ce fameux point de vue féminin : le père qui revient traumatisé de la Grande Guerre, Richard Griffen, le mystérieux « il » dans The Blind Assassin

Cela m’a donné envie de lire davantage d’auteures femmes « classiques », et aussi plus d’auteurs canadiens. Peut-être le sujet de futurs défis de lecture?


The Jade Temptress : la romance pragmatique vs le sentimentalisme masculin

The Jade Temptress est le deuxième opus dans la série des Pingkang Li Mysteries de Jeannie Lin. Je n’ai pas lu le premier, The Lotus Palace (même si, maintenant, j’ai assez envie de me rattraper!); à vrai dire, j’avais acquis ce livre en réaction à l’annonce que l’éditeur, Harlequin, annulait sa sortie papier en raison des ventes insuffisantes de son prédécesseur. C’est d’autant plus dommage que je l’ai trouvé formidable; on ne peut s’empêcher de songer que le contexte inhabituel, la Chine du VIIIe siècle, reste un obstacle plus qu’un atout si l’on veut s’imposer dans le paysage relativement homogène de la romance historique.

Cet article va contenir pas mal de révélations sur l’intrigue, alors si vous êtes sensibles à ce genre de chose et que vous avez l’intention de lire The Jade Temptress, je vous conseille de vous arrêter ici et de revenir lorsque vous l’aurez lu… En plus, comme ça, vous pourrez me confronter à votre opinion! J’en serais ravie.

Une chose qui m’a frappée assez vite dans ce roman, c’est à quel point les femmes ont peu de marge de manœuvre dans cette société. L’héroïne, Mingyu, a beau être une courtisane célébrée et admirée, qui a les hommes à ses pieds, tout cela n’est qu’une sorte de façade qui masque le fait qu’elle est indentured* et qu’elle n’a, au fond, jamais choisi sa vocation : elle y a été formée dès son jeune âge et ne sait rien faire d’autre. Sa sœur, Yue-Ying, l’héroïne de The Lotus Palace, en dépit d’avoir atteint son happy ever after, est en pratique confinée dans sa maison, comme toute épouse de dignitaire, et doit encore stabiliser sa position en portant l’héritier — donc forcément mâle — de son mari. Quant à la femme du général Deng, un des amants de Mingyu, elle doit accepter les infidélités publiques de son mari la tête haute.

Mon instinct initial a été d’associer cela au contexte choisi par l’auteure, puisque je le découvrais avec ce livre… Mais n’est-ce pas trop facile? N’est-ce pas donner dans le stéréotype selon lequel une société non-occidentale est forcément plus conservatrice, moins égalitaire, plus dure ou du moins plus injuste qu’une société occidentale? J’ai réanalysé les faits, les faits fournis par l’auteure, et il m’a semblé que c’était un biais de ma part qui m’avait causé cette première impression.

Il y a deux facteurs en jeu ici. Tout d’abord, oui, il est probable que si je l’ai sentie, c’est que cette insistance sur la place des femmes est plus présente dans ce roman que dans la plupart des autres romances historiques. Mais cela n’est pas tant dû au contexte qu’à un choix personnel de l’auteure. Le contexte dans The Jade Temptress est rendu avec précision et réalisme; Jeannie Lin a voulu nous plonger au maximum dans l’ambiance du lieu et de l’époque. Et son récit de ce que devait y être la vie d’une femme est convaincant, tout simplement… Il nous parle et nous touche. Au contraire, on pourrait soutenir que la production en romance « Régence » (pour ne citer que le contexte le plus commun) a globalement moins à cœur d’être réaliste, et même qu’elle a fait naître une certaine idée de la Régence anglaise qui tient sans doute plus de l’uchronie ou de l’univers alternatif que de l’histoire.

Par ailleurs, on est forcément plus interpellé par ce qui nous est moins familier; cependant, si l’on compare objectivement, il y a aussi des aspects par lesquels la culture chinoise ancienne nous apparaît plus tolérante que l’Angleterre du XIXe siècle… Par exemple, le fait qu’il y ait beaucoup moins de tabous autour du sexe, et qu’une courtisane de profession comme Mingyu, loin d’être une femme « de mauvaise vie », puisse avoir un rang social élevé. Tellement qu’elle ne peut être vue en compagnie du héros, qui lui est trop inférieur, puisqu’il n’est qu’un agent de police, un serviteur (prononcé avec toute la condescendance qu’on peut s’imaginer). Pas que cela soit tout bénef’ pour les femmes, étant donné la nature oppressive du système de prostitution légale qui en découle, mais, à tout le moins, ce n’est pas pire que la dichotomie de type « vierge/putain » qui caractérise la pensée occidentale.

Ces remarques sur la situation des femmes m’amènent à ma seconde hypothèse, qui poursuit en quelque sorte celle de mon article de la semaine dernière. À savoir que l’amour, en romance, n’est pas un amour séparé du monde (et ce malgré les métaphores qui peuvent surgir au cœur de la passion), et qu’il ne suffit pas au bonheur (bien qu’il puisse être le point de départ ou d’arrivée du reste, pour des raisons autant narratives que psychologiques). La lecture de The Jade Temptress n’a fait que me conforter dans cette analyse, me suggérant même qu’il s’agirait d’une perspective pragmatique typiquement féminine, qui s’oppose à la variante « idéale » qu’on rencontre plus souvent sous les plumes masculines.

À un moment donné, Mingyu fugue et retrouve son amant, Kaifeng. Elle sait que la police sera vite à ses trousses et que sa seule chance de liberté, c’est de quitter la ville de Changan, de laisser ses proches et son identité derrière elle. Elle demande à Kaifeng de l’accompagner dans son exil. Il refuse… pas parce que lui-même ne l’aime pas assez ou qu’il tient à sa vie à Changan — mais, plutôt, parce qu’il l’accuse, elle, de se servir de lui, de vouloir lui faire porter la responsabilité de cette fuite, qu’elle n’a pas le courage d’assumer. En même temps, il contre par une sorte d’ultimatum : si elle retourne au Lotus Palace, ils ne peuvent plus se voir. En réalité, il veut être avec elle; mais il comprend qu’il ne peut pas lui ôter ce choix des mains, même alors qu’elle le supplie de le faire.

Seulement, voilà, ce qu’il ne comprend pas, c’est l’impossibilité pour Mingyu de s’accommoder de cette logique du tout ou rien, où il faut choisir de sacrifier soit sa vie (au sens des habitudes, des amitiés et des plaisirs qu’on a développés en lieu donné), soit son amour. Mon intention n’est pas de verser dans l’essentialisme; cependant, en vertu de la division autour de laquelle nos sociétés s’articulent, j’observe que c’est un trait davantage masculin que d’agir selon la logique, la théorie et sans trop se préoccuper d’autre chose, alors qu’il est plus féminin d’avoir en tout temps conscience des éléments plus mesquins de l’existence, ainsi que des conséquences que nos actions auront sur les autres. En d’autres termes, l’illusion d’indépendance est moins forte chez les femmes, et d’autant moins dans des contextes tels que celui-ci, où leur dépendance était en partie imposée et se faisait sentir à chaque instant.


* Apparemment, ce concept n’existe pas en français. Il s’agit d’un état proche de l’esclavage, où le ou la travailleur/-se paie une dette par son travail et peut espérer être libre une fois la dette recouverte. L’arnaque, c’est que la « dette » est souvent constituée du prix à payer pour pouvoir travailler en premier lieu : par exemple, le coût du voyage jusqu’au lieu du travail, ou encore le gîte, le couvert et toutes les dépenses encourues pour la vie quotidienne du ou de la travailleur/-se.