Pourquoi j’adore le mythe du péché originel

Le péché originel est la risée des mécréants, qui y voient le symbole de la nature à la fois absurde et oppressive du judéo-christianisme. Qu’est-ce que ça veut dire, que de pécher avant de naître? Comment est-ce possible? Et cette histoire n’établit-elle pas Ève, donc la femme, comme l’auteure du premier péché, celle dont tous nos malheurs découlent?

Peut-être est-il nécessaire de définir au préalable ce qu’on entend par péché. Mot banni de la langue laïque, il nous inspire un mélange confus de frayeur médiévale, de culpabilisation, de confession, d’autoflagellation… une sorte de carcan moral horrible qui pèserait sur tout notre être. Or, quoique toute notion de péché ait été éradiquée de notre vocabulaire, il me semble qu’on n’a jamais autant parlé de culpabilisation. La culpabilité est le mal du siècle. Tout le monde se sent coupable en quasi-permanence, et notre seule défense, dirait-on, est de blâmer, d’accuser (donc de culpabiliser à notre tour) ceux qui nous culpabilisent. Cercle vicieux éternel, jeu à somme nulle, vision étroitement binaire qui nous désigne innocent ou coupable, victime ou bourreau — voilà bien l’Enfer véritable des athées que Dieu leur a promis…

Le péché, au contraire, n’a rien à voir avec la culpabilité. Mieux : il nous en libère. Le péché, par sa définition même, réfute ce manichéisme stupide des bons et des méchants. Admettons certes qu’on soit coupable de pécher — mais tous nous le sommes à égalité, car tous nous naissons pécheurs, condition à laquelle seule la mort peut nous soustraire. Si nous sommes tous coupables, tous condamnés d’avance à pécher, alors, en un sens, personne n’est réellement coupable… du moins, la charge en est grandement amoindrie, et on ne peut s’en servir pour accuser quiconque — ce serait comme l’accuser d’être humain.

Qu’est-ce qu’être humain? C’est être pécheur, et c’est être mortel; deux choses qui n’en sont en réalité qu’une. Voilà l’humanité mieux cernée et mieux comprise que la science ne le pourra jamais. J’aimerais que ce soit une idée facile à appréhender — elle l’est pour moi, tant elle est lumineuse —, mais il n’y a qu’à songer aux contes fantastiques auxquels nous soumettons notre imagination pour s’apercevoir que toute notre conscience actuelle se révolte contre elle. Nous croyons, d’une part, aux bons et aux méchants, je l’ai dit; pis, nous croyons à une incarnation possible du Mal… Toutes les franchises de SFFF en sont pleines, de ces êtres qu’on peut éliminer en toute bonne conscience, puisqu’ils ne savent que faire le mal (une contradiction dans les termes).

Nous croyons aussi à l’humanité immortelle, et j’inclus là-dedans les créatures surnaturelles auxquelles nous prêtons le trait proprement humain de pécher. Vous me répondrez que c’est de la fiction, que nous savons bien que cela n’existe pas; certes, pas de la façon dont c’est présenté dans les livres, dans les films. Mais pourquoi cette fascination, cette facilité à s’abandonner à des impossibilités aussi grotesques, aussi inconcevables? Je me fous des détails, qui n’ont que peu d’importance. Qu’un vampire brille au soleil, je peux l’imaginer, mais qu’il soit immortel, non. Jamais. La conscience naît de la mortalité. Pas de conscience sans mortalité, et pas de péché sans conscience.

(C’est pourquoi Dieu n’est pas une conscience. C’est pourquoi la question de son existence est sans intérêt, car faussée dans sa formulation même; le concept de Dieu se dérobe à l’opposition entre l’être et le néant.)

On a beau ne pas croire aux vampires immortels, ne pas croire au Grand Méchant, quelque part, si l’on frissonne, si l’on aime, c’est que l’on croit à la possibilité théorique d’une conscience immortelle, d’une conscience vouée au Bien ou vouée au Mal — et en cela nous sommes bien plus fous que tous les délires judéo-chrétiens. Surtout, nous nous destinons à ne pas comprendre l’humain et à ne pas savoir l’aimer (y compris en nous-mêmes).

Si je vous dis que pécher, c’est être imparfait (au point de vue moral); c’est peut-être plus clair, mais peut-être aussi trompeur. L’imperfection est à la mode, on s’en gargarise pour survivre dans ce monde de culpabilité incessante et brutale. Or, je ne vois pas comment on peut saisir ce qu’est réellement l’imperfection, au-delà d’une sorte d’excuse ou de baume qu’on applique sur les plaies qu’on s’est soi-même ouvertes, si l’on continue par ailleurs de penser en termes de bons, de méchants et du fantasme d’une conscience sans limites. L’imperfection, c’est la limite, la finitude, le point de contact où s’inscrit la distinction entre deux choses : être et non-être (l’existence), vie et mort (la mortalité), bien et mal (la conscience).

Tout ce qui est fini porte en lui, dans le contour même où il existe, la forme inverse de son contraire, ce qui n’est pas lui : l’autre fini, mais aussi l’autre infini, l’autre néant — et l’humain n’échappe pas à la règle. Voilà donc la difficulté où l’on se trouve, pourquoi étant imparfait l’on rêve de perfection, pourquoi étant soi l’on rêve d’être autre, parce que nos propres limites nous parlent de cet ailleurs autant qu’elles nous contiennent. Il y a l’individu sujet, l’individu objet, et puis il y a Dieu — ou l’espèce, si vous préférez, le principe, quelque chose qui transcende la finitude et l’irréductible altérité de chaque être.

Dans le jardin d’Eden, Adam et Ève vivent dans l’inconscience, qui est la seule vraie innocence. Il y a un arbre dont les fruits sont interdits — par qui, par quoi? Probablement une pulsion instinctuelle de l’espèce (c’est-à-dire Dieu) — quoi d’autre, dans un scénario où ni Adam ni Ève ne peuvent distinguer par eux-mêmes le bien du mal, et donc la valeur ou le sens de la moindre action? C’est alors que le serpent révèle à Ève que manger le fruit défendu lui donnera la connaissance du bien et du mal, et en fera l’égale de Dieu. On connaît la suite…

Le péché originel. Parce que les gens s’obstinent à voir dans le péché (et dans l’imperfection, et dans la mortalité, et dans l’humain) quelque chose de mauvais, on a brodé toute une interprétation d’Ève comme mauvaise, faible, susceptible à la tentation et tentatrice à son tour. Pour ma part, je ne vois rien de tout cela dans la Genèse. J’y vois Ève mère de l’humanité, et ce à plus d’un titre : pas seulement littéral, en ce qu’elle est celle qui donnera naissance aux premiers Hommes nés d’une femme, mais parce qu’Adam et Ève dans le jardin d’Eden n’étaient pas complètement humains, parce qu’être humain, c’est être pécheur, c’est être mortel. Ève, première humaine, qui a conquis pour nous cette humanité contre l’instinct de l’espèce (Dieu), qui, en péchant, a commis le premier acte libre.

Car pécher, c’est encore être libre. C’est vouloir, c’est choisir, c’est avoir une raison — c’est prendre le risque de se tromper, de mal faire et, surtout, en assumer la pleine responsabilité. Au final, le geste d’Ève n’est jamais expliqué, et peut-être n’est-il pas explicable. Comment expliquer que, de créatures ou d’êtres sans conscience, nous sommes devenus humains, nous avons accédé à la conscience? (Mystère de l’être.)

La promesse du serpent, certes; mais il demeure qu’Ève l’a voulu. Elle a voulu cette connaissance, elle a voulu se sentir comme Dieu, elle a voulu s’affranchir du joug de Dieu et être libre. Pour moi, c’est Ève qui a le beau rôle ici; Adam n’est qu’un suiveur. Aussi le désir de liberté est-il consubstantiel à l’humanité; de même que la connaissance du bien et du mal, qu’on appelle aussi la conscience, qu’on appelle aussi la raison. Et tout cela, c’est grâce à Ève.

Mais cette liberté a un prix : c’est la mortalité. Le fruit défendu est souvent lu comme une métaphore de l’acte sexuel. Pourauoi? Parce que c’est la mortalité qui fonde la nécessité de se reproduire; aussi, ce n’est pas que la sexualité est un péché, mais plutôt que la sexualité s’explique par notre condition de pécheurs (ie de mortels).

Le péché originel, donc, n’est pas une malédiction, mais bien un don. Le don d’humanité. Et le plus extraordinaire, c’est que ce don, selon la Genèse, nous ne le devons pas à Dieu, mais bien à Ève. Et vous n’avez pas besoin d’y croire pour déceler ce que cela a de significatif : c’est que l’humanité ne résulte pas d’une cause ou d’une essence extérieure, mais de sa propre volonté d’être. Autrement dit, est humain qui se revendique comme tel. L’humanité n’est pas « programmée » en nous; au contraire, c’est en s’arrachant, en désobéissant au programme qu’elle advient, c’est dans la pratique de sa propre signification qu’elle se réalise. (En fait, ce mythe est complètement libertaire…)

Après qu’Adam et Ève sont chassés du jardin d’Eden, Dieu place la Terre sous leurs pieds pour arrêter leur chute. La Terre comme rédemption, comme voie vers le Paradis ou l’Enfer. Personnellement, je ne crois pas à l’au-delà, mais au néant salvateur, au nirvana. Si on devait se farcir une autre vie après celle-ci, ça ressemblerait davantage à un échec, à une punition, comme l’est la réincarnation chez les Hindous. J’en ai touché un mot plus tôt, et ce n’était pas une blague : pour moi, le Paradis et l’Enfer, c’est la vie même, c’est ici et maintenant.

D’ailleurs, quand on parle du Paradis, n’est-il pas question de félicité, de joie, de gloire, de richesse — bref, des émotions, des attentes et des appétits humains, dirais-je même bassement humains? J’ai longtemps eu du mal à comprendre cette contradiction; mais ce n’est en est plus une, si l’on admet que le Paradis n’est pas « là-haut », quand nous serons morts, mais dès aujourd’hui, dans notre cœur vivant qui bat.

(…) who in the Bible besides Jesus knew—knew—that we’re carrying the Kingdom of Heaven around with us, inside, where we’re all too goddam stupid and sentimental and unimaginative to look?

— J. D. Salinger, Franny and Zooey

Le fait est que la raison, la liberté même nous laisserait dans une sorte de vertige (la chute), si ne s’y rattachaient pas les autres émotions humaines : joie et peine, bonheur et tristesse, fierté et honte, sérénité et angoisse, gratitude et colère. Consolation pour avoir perdu l’innocence du jardin d’Eden, boussole dans la nuit froide de la volonté pure, sursaut de l’espèce (Dieu) pour garantir sa survie — car l’humanité, livrée à sa seule raison, serait bien capable de s’autodétruire… Selon ma lecture, donc, si la Genèse reconnaît la liberté comme émanant de l’individu en propre, elle identifie en revanche les sentiments comme provenant du « divin », c’est-à-dire comme biologiques. (Voilà pourquoi on peut soigner les émotions avec de la chimie, parce qu’elles relèvent de la chair, de l’animal, aussi évolué fût-il.)

Ainsi donc est l’Homme, au confluent de la conscience et de l’animal, du désir de liberté et du besoin de bien-être, à la fois légataire et origine de lui-même, toujours suite et toujours commencement. Et qu’en est-il du désir d’être l’égale de Dieu? Le souhait d’Ève a-t-il été exaucé? Peut-être virtuellement : la conscience, malgré ses limites, n’est pas fermée sur elle-même; et tout seul que l’on soit dans sa tête, on pressent, dans l’altérité même du monde, quelque chose comme une identité, une égalité avec nos frères humains, nos sœurs humaines, une idée d’humanité, de Bien, de justice, un infini qu’aucun individu réel pourtant n’incarne. Il y a moi, il y a toi, et puis il y a Dieu — cette humanité qui nous lie, qui fait de nous des égaux.

Une dernière chose : qu’est-ce que cela implique quant au sens de la vie, quant à ce que nous devons faire? Je crois que nous avons le devoir sacré de vivre, et de bien vivre; et que ce devoir, contrepartie du péché originel et à l’instar de lui, ne nous vient ni d’avant ni d’après la vie, ni de l’extérieur ni de l’intérieur de nous-mêmes, mais qu’il est notre vie, notre existence même, et qu’il vient avec elle. Dans les deux autres cas on se trompe, et les deux interprétations (Dieu comme Créateur et Dieu comme créature) ne sont que pile et face du même paradigme erroné de la domination : l’Homme-esclave ou l’Homme-roi, qui aucune ne permet de penser l’Homme tel qu’il est, dans le miracle et l’humilité réels de sa venue au monde.

Dans la première version, le devoir (ou la morale) s’impose à l’Homme comme un principe supérieur, qui le précède et le domine, et auquel il devrait se soumettre. C’est le postulat classique des religions, mais aussi de toute idéologie essentialiste qui prétend attribuer une valeur en soi à la nature de l’Homme; bref, de toute théorie qui voudrait situer « comment les choses doivent être » en dehors de nous-mêmes. Or, nous l’avons vu, l’idée du Bien ne naît que de la conscience… Les enfants comprennent tout; ils savent toujours poser les questions pertinentes. Mon fils me demande : « Les mouches, c’est gentil ou méchant? La porte est-elle gentille ou méchante? Et le vent, il est gentil ou il est méchant? »

Dire qu’il existe une idée du Bien en dehors de notre conscience humaine, c’est dire que la mouche, la porte ou le vent peut être gentil ou méchant. Dire que Dieu est bon, c’est lui attribuer une conscience, alors que ne peut posséder une conscience que ce qui est mortel. La pensée occidentale n’a jamais su quoi faire du rapport entre la conscience et le corps; pourtant, tout est dans la Genèse. Le corps, la matière peut exister sans conscience (ainsi le monde qui nous entoure, ou Adam et Ève dans le jardin d’Eden), mais la conscience ne peut exister que dans le corps mortel. Mieux encore : la conscience ne trouve à s’exercer que sur Terre, dans le monde, au sein de la matière. Conscients hors du monde, nous étions condamnés à la chute éternelle…

Mais pour exactement la même raison, la morale ne saurait être réduite à une pure invention de la raison humaine, à un « monde dans le monde ». Car cela revient encore une fois à scinder l’Homme en deux, à séparer sa conscience de son incarnation physique; comme si nous pouvions toucher à l’être qui précède la pensée, comme si nous pouvions revenir en deçà de la conscience. On fantasme sur le chaos, la matière pure que nous serions sans la raison, sans la faculté de juger, cette unité primordiale du cosmos à laquelle la conscience nous a douloureusement arrachés; mais cette matière pure n’existe pas, n’a jamais existé — du moins, elle n’a jamais porté le nom d’Homme…

Les deux visions, en réalité, prônent l’abandon de la conscience individuelle face à la toute-puissance, peu importe qu’on associe cette dernière à une volonté divine, à l’Ordre, au Bien, ou au contraire à la nature, au chaos, au hasard. Or, si nous pouvons un instant sortir de la logique de la domination-soumission, de l’avant-après, de la cause à effet, une autre possibilité se dévoile à nous : le sens de la vie, c’est la vie même! Et il n’y a pas plus de sens en dehors de la vie, qu’il n’y a de vie possible en dehors du sens. Le destin humain n’est ni d’obéir à des règles (sinon, pourquoi notre raison, pourquoi notre liberté?), ni d’édicter des règles du haut de notre raison (sinon, pourquoi cette chair mortelle qui nous fait sentir à chaque instant le poids de la nécessité?)

Le destin humain, je me répète, c’est le Paradis ou l’Enfer… Ce bonheur ou ce malheur tout matériel, tout physique, et qui pourtant n’est pas l’inconscience du jardin d’Eden, cette impossibilité du Mal qui est impossibilité du Bien, cette vie de mouche, cette vie de porte, cette vie de vent. Le Paradis, c’est le bonheur que la conscience se donne, c’est la nécessité que la liberté conquiert.