Se couvrir la tête est-il antiféministe ?

Réédition du 31/01/2014

Le PQ, qui possède actuellement la majorité à l’Assemblée nationale, nous a sorti un truc vraiment incroyable l’été passé : une Charte des valeurs québécoises*. On a beaucoup parlé d’épouvantail destiné à détourner le public des questions « sérieuses », mais cela n’a pas empêché tout le monde de se plonger dans le débat, et pour cause : quand on mesure la masse de racisme, xénophobie et intolérance qui s’est soudain manifestée à cette occasion, on a quand même du mal à ne pas prendre tout cela au sérieux…

Un évènement particulièrement choquant fut la prise de position de féministes pour la Charte, sous le prétexte que le port de certains vêtements féminins pour des raisons religieuses constituerait une oppression à l’égard des femmes. Évidemment, et pas qu’à mots couverts, on parle du foulard, du voile, du hijab musulman et de toute sorte de couvre-chef visant à dérober les cheveux des femmes au regard des hommes. Soi-disant, du moins, puisque les personnes qui le prétendent le plus fort sont, actuellement, des non-musulmans…

J’ai grandi en France, un pays qui tient très (trop?) fort à sa laïcité et à sa politique d’assimilation. J’ai personnellement du mal à me situer dans le débat WW/WOC (White Women vs Women of Colour), d’abord parce que je suis dans les faits à moitié blanche, et à moitié non-blanche, mais aussi parce que la France m’a blanchi jusqu’aux os. Je suis donc à la fois très blanche de culture et, en même temps, c’est ce même phénomène de « blanchissement » qui m’a révélé les quelques aspects par lesquels je ne le suis pas.

Si vous êtes totalement novice en matière de féminisme et vous interrogez sur mon utilisation du terme de « culture » (un phénotype ethnique est-il une culture?), disons brièvement que je parle ici d’une expérience du monde singulière, qui unit à travers une même société des personnes victimes d’une même oppression (ou, par contraste, bénéficiant des mêmes privilèges). Les femmes ont ainsi une culture à elles distincte de la culture masculine, de même que les homosexuels, les personnes handicapées, les classes populaires (ou, au contraire, l’élite) et, donc, les personnes racisées.**

Par le passé, je n’ai donc jamais eu d’opinion très forte concernant le foulard musulman, même si, oui, je trouvais ça étrange et, non, je ne le comprenais pas. Heureusement qu’on apprend des choses dans la vie… En automne dernier, à la lumière des débats autour de la Charte, j’ai à nouveau réfléchi à la question, et voici la réponse que j’ai trouvée.

La signification du foulard, hijab ou autre type de couvre-chef féminin n’appartient qu’à la personne qui le porte. Présumer d’office, et depuis une position extérieure, qu’il s’agit forcément de l’expression de sa soumission aux hommes est un acte purement et simplement xénophobe, potentiellement raciste et, en l’occurence, islamophobe. J’aimerais, pour le démontrer, développer l’argument du vêtement (ou de son absence) comme objet culturel.

Mon mari, qui vient d’une culture indo-mauricienne, a été le premier à attirer mon attention sur l’impraticabilité de la Charte des valeurs québécoises. Régulièrement, quand on parle de la culture indienne, il conclut que « tout est religieux ». Cela n’a même pas de sens pour lui de demander si telle pratique culturelle a un sens religieux. Car, en Inde, tout ce qui est culturel est religieux.

Aussi, s’il peut paraître à des Blancs occidentaux de souche chrétienne que religion et culture se différencient aisément, cela n’est qu’un préjugé issu de leur expérience étroite, blanche, occidentale et chrétienne, et certainement pas un constat universel. En voulant imposer cette séparation culture/religion à des cultures qui ne se laissent pas analyser sous cet angle, c’est finalement un rejet, une négation de ces cultures dont ils font preuve.

Mais revenons au foulard musulman. Est-ce bien vrai que les femmes ne se couvrent les cheveux que pour des raisons religieuses et, surtout, dans un symbole de soumission aux hommes?

AudreyHepburn2vivien-leighSophiaLorenGraceKelly

Bon, c’est bien ce qu’il me semblait… (De gauche à droite et de bas en haut : Audrey Hepburn, Vivien Leigh, Sophia Loren et Grace Kelly.) Non seulement il devient impossible de distinguer les femmes qui se couvrent la tête pour « les mauvaises raisons » de celles qui le font pour « de bonnes raisons », mais cela repose aussi la question des limites entre mode, culture, croyances et religion.

Dans Little Mosque on the Prairie, le personnage de Rayyan, qui se dit d’ailleurs féministe, se défend de porter le hijab pour « cacher » quoi que ce soit. Pour elle, c’est au contraire davantage une façon de s’afficher en tant que femme musulmane. Une motivation que les laïcs acharnés trouveront peut-être abominable, mais qui n’est pourtant pas différente de l’individualisme que nous (Occidentaux démocrates) nous enorgueillissons de pouvoir exprimer dans notre accoutrement : droit de suivre la mode ou d’aller contre, de se maquiller (pour d’autres raisons que celles de se dissimuler; le parallèle est criant), de se teindre les cheveux, de se tatouer, etc.

Mais admettons, maintenant, que le hijab cache les cheveux; car c’est le cas, après tout. Il faudrait être de très mauvaise foi pour feindre que c’est là une lubie arbitraire sans fondement. Pour une femme musulmane, se couvrir les cheveux est un signe de modestie… Comment peut-on contester son droit à la modestie? Nous avons toutes un seuil en dessous duquel nous ne souhaitons pas nous découvrir, car nous nous sentirions attaquées dans notre pudeur, notre modestie. Or ce seuil est à la fois culturel et personnel, et non pas religieux (certaines femmes musulmanes ne se couvrent ainsi pas la tête, parce que l’Islam ne l’exige pas en tant que tel).

Dans l’Occident moderne, culturellement, les cheveux des femmes n’ont pas une connotation très forte. Nous nous promenons donc tête découverte sans nous sentir exposées ou impudiques. En revanche, il y a beaucoup de femmes dans notre société qui ne se sentent pas à l’aise de porter des décolletés, des jupes ou shorts trop courts, voire des jupes tout court (excepté peut-être les jupes longues qui cachent complètement les jambes)! Et ce n’est pas toujours un « fashion statement »; désolée de briser votre bulle, mais ces « décisions » sont bien souvent dictées par le refus de se donner en pâture aux regards et commentaires masculins… (Lire les articles de La fille h sur son expérience Une année en jupe si vous voulez vous en convaincre.)

Encore récemment, j’ai découvert tout un réseau de blogueuses mode chrétiennes (américaines, bien sûr), dont le propos est de démontrer comment être « jolies mais modestes », « stylées, mais dans l’esprit de la Bible ». Alors, est-ce que ce n’est pas une façon de transmettre ses croyances religieuses à travers son habillement? Et pourtant, qui irait embêter les femmes qui refusent de montrer leurs jambes ou celles qui arborent un style classique en accord avec leur christianisme, pour les sommer de se découvrir?

Ah oui, c’est vrai, les Femen l’ont fait (mais encore plus à l’égard des musulmanes, en réalité… islamophobie, quand tu nous tiens!). Les Femen sont problématiques à plus d’un égard. Cependant, en poussant le raisonnement à l’extrême, elles ont au moins révélé l’hypocrisie et l’incohérence d’une société qui condamne d’un côté de « trop » se couvrir, mais aussi de ne pas se couvrir assez. Le torse nu d’une femme choque les gens, c’est jugé impudique, voire obscène (sauf sur la plage, il faut croire). Mais il faut arrêter d’essayer de rationaliser nos sentiments : c’est une question de culture, ni plus ni moins.

Ches les Himbas, en Namibie (pour ne citer qu’eux, puisque j’ai revu récemment le film Bébés), les femmes sont grosso modo torse nu. De toute évidence, cela ne leur pose pas un problème de modestie. C’est donc qu’il n’y en a pas dans l’absolu. Ce sont nous, Occidentaux (et musulmans, en l’occurrence), qui possédons une culture dans laquelle une femme ne montre pas ses seins en public. De quel droit jugerions-nous les cultures dans lesquelles certaines femmes ne sont pas confortables à l’idée de montrer leurs cheveux en public et, plus encore, ces femmes elles-mêmes?

Dessin humoristique de Malcolm Evans

Dessin humoristique de Malcolm Evans

Pour finir, j’aimerais préciser que mon propos n’est pas de nier qu’il y ait une oppression des femmes à l’œuvre dans la culture musulmane. Mais il y en a une aussi dans la culture québécoise! J’étais gênée, à vrai dire, lorsqu’aux provocations des Femen, des femmes musulmanes se sont prises en photo avec le message « Do I Look Oppressed To You? » Avec leur discours anti-musulmans, les Femen, soi-disant féministes, ont réussi à faire complètement dérailler le débat. Alors que le point de départ du féminisme, c’est au contraire d’admettre la réalité de l’oppression des femmes, on a assisté à un concours de qui était la plus libérée.

Les pratiques et symboles culturels doivent être interrogés dans ce qu’ils ont de potentiellement aliénant, sexiste, misogyne, mais c’est une chose que chacune doit faire du sein de sa propre culture. Personne n’a le privilège d’avoir déjà trouvé la réponse, d’avoir tout bon, et de pouvoir expliquer et imposer aux autres (cultures et personnes) comment les choses doivent fonctionner. Cela, nous l’avons déjà fait; ça s’appelle le colonialisme. Est-ce qu’on en est vraiment toujours là?

* Pour résumer, la Charte vise entre autres à interdire le port de signes religieux ostentatoires par les employés du service public, ce qui inclut le personnel universitaire et hospitalier. En revanche, pas touche au crucifix qui trône dans l’Assemblée nationale! Parce que ça, voyez-vous, c’est de l’Histoire et de la Culture.

** Lectures recommandées dans lesquelles il est question de cette notion de culture :

  • Narayan, Uma, 1989 « The Project of Feminist Epistemology: Perspectives from a Nonwestern Feminist », S. Bordo et A. Jaggar (dir.), Gender/Body/Knowledge, New Brunswick, Rutgers University Press, p. 256-269.

  • Russ, Joanna, 1983, How To Suppress Women’s Writing, Austin, University of Texas Press, 160 p.