De la soi-disant « censure », de la diversité culturelle et de la finitude du monde

Comme, je crois, d’autres personnes — et lorsque je daigne sortir de sous ma roche —, je suis préoccupée par ce qui ressemble à une polarisation grandissante entre, d’une part, les champion-ne-s de la « justice sociale » (appelés social justice warriors, SJW, par leurs détracteurs/-trices) et, d’autre part, celleux qui se revendiquent de la « liberté d’expression ». Il y a peu de débats honnêtes et ouverts, et, des deux côtés, trop de défense purement émotionnelle du symbole qui nous parle le plus. Or, moi, mon dada, c’est de construire des ponts. Je crois que c’est pour ça que j’écris…

Je vais rarement sur Facebook; ça me déprime mille fois plus que Twitter (peut-être parce que j’y ai 300+ ami-e-s, alors que je suis abonnée à moins de 50 personnes chez l’oiseau bleu… j’ai en effet décidé d’utiliser Twitter comme Daniel Schneidermann : régulièrement, je fais le ménage et je ne garde que la crème*). L’autre jour, je vois une amie Fb qui déplore le succès d’une pétition contre un livre jugé sexiste, un manuel au ton humoristique destiné aux (pré-)adolescentes, On a chopé la puberté. Elle parle de « censure » et d’une dérive du féminisme. Ironiquement, quelques minutes plus tard, je m’aperçois qu’une autre amie avait partagé la pétition en question…

Je ne sais pas si vous avez suivi cette affaire, mais, pour information, en fait de « censure », il s’agit de la décision de l’éditeur de ne pas réimprimer ce livre, déjà vendu à 3000 exemplaires selon l’une des autrices (peut-être pour un tirage de base plus important). 3000, c’est à la fois peu et beaucoup — de nombreux/-ses auteur-e-s de ma connaissance (moi y compris), rêveraient d’être « censuré-e-s » de la sorte. Malgré tout, je reconnais que ça ne pose pas non plus cet ouvrage en ennemi à abattre, loin de là.

Mon but, du reste, n’est pas de revenir sur ces évènements et encore moins sur le contenu du livre, mais plutôt de chercher une troisième voie qui pourrait aller au-delà des discours habituels des un-e-s et des autres (lesquels ne me semblent pas faire avancer quoi que ce soit, mais plutôt encourager chacun-e à camper plus fermement sur sa position…). Il me semble, en effet, que les termes mêmes du débat seraient à revoir.

Commençons par celleux qui crient à la censure. Ce que je ressens chez elleux, c’est la peur de perdre un privilège. Illes l’appellent « liberté d’expression », c’est vrai que c’est shiny, ça en jette, ça a même un petit côté « droit inaliénable » propre à nous impressionner — sauf qu’en réalité, encore une fois, je rappelle qu’on parle d’un tirage papier en plusieurs milliers d’exemplaires et d’une distribution en librairie. En ce qui me concerne, je n’y vois pas un droit (si c’en est un, j’attends impatiemment qu’on vienne me garantir le mien!), mais bel et bien un privilège, une élection.

Peu importe. Le fait est que, pour certaines personnes, enlever quoi que ce soit à quiconque est forcément une forme de violence, de malice; d’où les mots qu’elles n’ont jamais trop forts pour désigner cet acte. Il y a un sentiment d’injustice qui les prend aux tripes, exactement comme à mon fils de 3 ans (enfin, 4, maintenant) lorsqu’un camarade tente de lui arracher un jouet des mains sans son consentement. L’émotion est forte et réelle, et ça peut facilement se finir en larmes, ces affaires-là. Bon, je vous comprends. Après tout, n’est-ce pas pour cela que j’apprends à mon fils à ne pas prendre les jouets des autres, parce qu’ils seront tristes, parce que ce n’est pas gentil?

En général, oui… Mais si un enfant décide soudain d’accaparer tous les jouets, empêchant par là même ses autres camarades de jouer? (Ça arrive typiquement lorsque les amis viennent jouer chez nous.) Est-ce qu’alors, lui imposer de rendre une partie des jouets, lui faire renoncer à son privilège (de posséder tous les jouets) ne cesse-t-il pas d’être « méchant », et ne devient-il pas au contraire nécessaire, et même positif, constructif? D’aucuns diraient que c’est une question de justice sociale…

Or, l’économie du livre, c’est pareil qu’une caisse de jouets, ou qu’un gâteau. Comme tout ce qui est réel, c’est aussi quelque chose de fini. Elle peut parfois grossir un peu ou se contracter, mais, à tout moment, il s’agit d’un ensemble de ressources finies. Certaines personnes ont le privilège d’avoir une grosse part du gâteau; beaucoup d’autres se débrouillent avec les miettes, je ne vous apprends rien. En revanche, ce qu’énormément de monde refuse à regarder en face, c’est qu’on ne pourra jamais donner à personne plus que des miettes, si on n’assume pas de l’autre côté de devoir couper dans les plus grosses part — quitte à faire pleurer celleux qui verront leur portion se réduire.

Cela dit, il y a l’art et la manière. C’est l’une des découvertes fascinantes que j’ai faites en devenant parent, de même que ce précieux conseil, dont la valeur ne cesse d’être éprouvée : « Souviens-toi que tu es l’adulte. » Si les partisan-e-s de la liberté d’expression sont souvent dans le déni quant au rôle que jouent leurs émotions dans leur réaction (cette fameuse peur de perdre à jamais ce jouet favori que l’on aimait tant!), les SJW, à l’inverse, assument leurs émotions… jusqu’à les surestimer parfois, ou à s’y fier trop aveuglément.

Petite parenthèse érudite : il me semble que le mouvement de justice sociale s’inspire beaucoup des théories postpositivistes en sciences sociales. Celles-ci ont remis en question la neutralité axiologique revendiquée par les courants traditionnels, notamment en reconnaissant l’existence et l’impact des émotions et de l’expérience personnelle sur le discours académique et scientifique. Pour autant, il n’a jamais été question de renoncer à toute forme de méthode scientifique, encore moins de prendre tous nos instincts pour argent comptant. D’un côté, une émotion ne peut être « fausse »; elle ne peut être niée ni jugée. Ce serait comme juger la peur des araignées d’un-e arachnophobe. D’un autre côté, je ne pense pas non plus qu’elle puisse, dans sa forme brute, jamais servir d’argument politique. (Je ne termine pas mon analogie; vous avez compris.)

Contrairement à ce que j’aimerais croire moi-même, je ne suis pas une personne flegmatique. Je suis hypersensible et habitée d’émotions violentes. J’ai passé la plus grande partie de ma vie à m’efforcer de les refouler, de les réprimer, et, vaille que vaille, j’ai fini par parvenir à une certaine illusion de contrôle. Et puis j’ai eu un enfant. Et là, ce dont on ne t’avertit pas quand tu deviens parent, c’est que ça va t’écorcher vive et rouvrir une à une toutes ces saloperies que tu croyais avoir mis un sparadrap dessus, mais c’était pas suffisant, en fait, pas même en rêve… Tous les triggers possibles et imaginables que tu ne savais pas ou peut-être juste espérais ne pas avoir, tous, tes enfants vont les trouver, jour après jour, encore et encore et encore…

Et lorsque ça arrive, les émotions nous submergent, la panique nous assiège, et parce qu’on est humain-e, imparfait-e et faible, on se retrouve à crier sur nos gosses, à leur dire des trucs super violents comme : « C’est méchant d’avoir pris tous les jouets pour toi tout seul! J’ai honte de toi! Je suis tellement fâchée et c’est ta faute! » etc. En réalité, ce genre de réaction crée des dommages à long terme sur nos enfants. Et, qui plus est, ça ne les rend pas plus coopératifs. À partir d’un certain âge, la culpabilité peut les contraindre à l’obéissance (mais ce n’est qu’une obéissance de façade, car au fond d’eux, ils se sentent lésés et perdent confiance en eux); cependant, plus jeunes, ils risquent plutôt de faire une crise et de se braquer encore davantage. Tout ça vous rappelle quelque chose?

Sauf que. Souviens-toi que tu es l’adulte. À la place de ces accusations et de cet éclat de colère, qu’aurait-il fallu faire? Déjà, rester calme et s’abstenir de tout jugement (comme on l’a dit, on ne juge pas les émotions, et la peur de perdre ce à quoi l’on tient est une émotion). Et, surtout, expliquer la règle — on partage les jouets — en mettant l’emphase sur le plaisir qu’auraient les autres à pouvoir jouer aussi — ce qui contribue en sus à développer l’empathie de l’enfant et son rapport aux autres. Se concentrer sur ce qu’il fait mal, au contraire, lui donne l’impression paradoxale que le problème tourne autour de lui.**

Pour revenir à mon histoire de gâteau et d’économie du livre… Personnellement, je ne vais certainement pas pleurer ni m’indigner parce qu’un livre vendu à 3000 exemplaires ne sera pas réimprimé. En revanche, est-ce qu’on pourrait envisager de laisser tomber la rhétorique culpabilisante, humiliante et parfois violente qui cible les fautifs/-ives, et parler à la place du côté positif des choses, à savoir toutes ces ressources qui peuvent désormais être allouées à d’autres ouvrages porteurs de messages plus beaux et plus originaux, assurant par là une véritable pluralité des voix, qui seule peut faire rempart à la censure? Il est plus que temps que les défenseurs/-ses de la justice sociale se réapproprient le langage de la liberté d’expression et de la diversité culturelle, qui à mon sens leur appartient nativement.

Dans les attaques ciblées et personnelles, le féminisme et tous les autres mouvements de justice sociale ne feront que s’essouffler — car l’ennemi est un système, et non l’infinité toujours reconduite de ses incarnations. Je crois pour ma part qu’un engagement profond et massif pour la diversité culturelle bénéficierait bien davantage à la cause. Or, quel est actuellement son principal obstacle? Le capitalisme. Selon moi, il ne peut en effet y avoir de liberté d’expression dans une culture presque entièrement soumise à la logique du marché capitaliste. Logique puissante et nullement neutre! Chaque jour, sa recherche aveugle d’un profit comptable condamne par brassées des livres dont l’impardonnable faute est de ne pas être (perçus comme) rentables, les bannissant de nos chères bibliothèques avec une efficacité qui ferait pâlir d’envie les pétitionnaires féministes.

Et cet autoritarisme idéologique se déroule dans une étrange indifférence… Où sont donc les braves pourfendeurs de la censure quand on a réellement besoin d’eux? Et les références de bon goût aux heures sombres de notre histoire? Soyons sérieux/-ses. Depuis des années que je traîne dans la chaîne du livre, j’entends beaucoup de grogne au sujet des fameuses miettes du gâteau auxquelles ont droit trop d’entre nous. Mais toutes ces plaintes et leurs soi-disant solutions (se serrer les coudes, s’entraider, se promouvoir les un-e-s les autres, etc.) ne resteront que palabres et mirages tant que nous ne reconnaîtrons pas la vraie nature du mal qui nous ronge : que la pauvreté des un-e-s est la conséquence directe et inévitable de la richesse des autres, qu’on ne pourra jamais donner des jouets à tous les camarades tant qu’on permettra — tant qu’on protègera légalement le privilège pour un seul ou une poignée de les contrôler tous, enfin qu’il n’y a pas de justice sans limite, ni de société sans partage.

Nous n’avons pas besoin d’un revenu minimum ou universel, qui ne fera que déplacer le seuil de pauvreté et renforcer l’individualisation des problèmes sociaux. Nous avons besoin d’un revenu maximum, seul à même de tuer une fois pour toutes l’hydre du capitalisme.

Brièvement, lorsque je me suis intéressée à la culture libre, j’ai pu croire qu’une licence contaminante ou une clause share-alike étaient une parade parfaite à la logique de la valeur. J’ai cru qu’interdire l’exclusivité pouvait suffire à contrecarrer les plans du capitalisme. Mais l’exploitation sauvage et incroyablement rentable d’une partie du domaine public — tandis qu’une autre part, bien plus importante, est vouée à l’oubli le plus total — nous démontre qu’il n’en est rien. Il semblerait même que la dérégulation du marché conduise à des inégalités encore plus extrêmes (surprise?). Je l’ai déjà dit, et je le répète : le libre n’est pas un rêve de libertaires, mais de libertarien-ne-s.*** Or, si nous partageons quelques points communs (indice : ça commence par « libert… »), notre différence fondamentale est que certain-e-s d’entre nous mettons l’égalité au même rang d’importance; les autres, non.

Juste parce que les éditeurs prisent l’exclusivité ne signifie pas qu’ils en ont besoin. Le capitalisme fait feu de tout bois, et le mince grain de sable du share-alike, même s’il se généralisait, aurait tôt fait d’être broyé et réduit à l’état de poussière immatérielle par la machine capitaliste. Dans cette perspective, la seule façon de cesser d’être complices, de cesser d’alimenter sa faim dévorante, c’est de renoncer nous-mêmes au désir de profit, au désir d’infini incarné par la quête de toujours plus de lecteur/-ses, de toujours plus de ventes et de revenus.

Je m’arrête là, parce que je pense que c’est déjà un gros bout. Du reste, il est inutile de s’égarer en « pistes concrètes » tant qu’on ne s’est même pas accordé sur l’interprétation des problèmes. Enfin, je rappelle que je ne prétends pas parler du haut d’une chaire ou d’une quelconque position de supériorité; je suis parmi vous, et ce message s’adresse aussi à moi, peut-être même en premier lieu à moi, car, comme tout le monde, j’ai besoin d’encouragements pour faire ce qu’il faut…


* Ça ne veut pas dire que vous ne m’intéressez pas si vous n’y êtes pas. Il est possible que je croise votre route et vous ajoute dans un futur proche. Je ne suis juste pas sensible au FOMO (fear of missing out); j’ai plutôt la peur inverse, celle de me sentir submergée par la foule…

** À cela, les SJW ont une parade toute prête : Ce n’est pas ma job d’éduquer les borné-e-s, je ne suis pas leur mère! Je n’ai rien à répondre à cela, et j’admets que ma proposition n’est valide que dans la mesure où l’on se sent une responsabilité inaliénable vis-à-vis de son prochain, fût-il aimable ou non.

*** Je veux parler ici de la théorie. Cela ne veut pas dire du tout que les libristes, ou les personnes impliquées dans des projets libres, sont elleux-mêmes libertarien-ne-s. À ma connaissance, la majorité des libristes se préoccupent au contraire beaucoup de justice et d’égalité, et sont soucieux/-ses d’insuffler ces valeurs dans leurs organisations et leurs communautés. Mais c’est précisément là le voile qui couvre et obscurcit la vérité conceptuelle du libre.


Ce qui rend Twitter intéressant est aussi ce qui le rend difficile

Je m’étais promis de ne plus me lancer dans des débats sur Twitter, parce qu’ils sont rarement constructifs. Puis un article m’est passé sous le nez, et là, une phrase qui m’a fait bondir… Je n’ai pas su résister. Sauf que, cette fois, la discussion s’est soldée par une conséquence aussi objective qu’immédiate : une des personnes impliquées dans l’échange, avec qui nous nous suivions mutuellement depuis des années, m’a bloquée.

Je peux la comprendre. J’ai déjà bloqué des « types de contenu » sur Facebook, parce que je les trouvais trop polémiques et négatifs, qu’ils remuaient en moi des énervements vains et que je ne souhaite pas remplir ma tête avec les récriminations des autres. Je pense que c’est ce qu’a dû ressentir la personne qui m’a bloquée, et je ne lui en veux donc pas. Il faut prendre soin de soi et de sa santé mentale avant tout. Néanmoins, cela a suscité en moi une réflexion sur la communication sur les réseaux sociaux, sur ce à quoi ils nous ouvrent et, en même temps, ce à quoi ils nous exposent.

Ce que j’aime sur Twitter, c’est son ouverture extrême. Le fait de pouvoir taper la discute, voire débattre avec n’importe qui, des gens du monde entier, des personnes qu’on ne connaît pas à priori. Pour la curieuse et l’amoureuse des humain-e-s que je suis, c’est absolument génial. Fascinant. Merveilleux. Pourtant, ce même fait peut aussi être un inconvénient. Car cette rencontre de milieux différents, de cultures différentes, de personnes aux normes de comportement différentes, aux attentes et aux espoirs différents ne se fait pas sans heurts. La liberté totale de communication serait-elle un frein, un obstacle à la communication?

Notez que je ne parle pas ici des opinions. Bien sûr, certains clashs sont inévitables entre personnes aux idées trop éloignées. Mais je ne pense pas être idéologiquement si éloignée de la personne qui m’a bloquée; au contraire. En revanche, nous avons des personnalités très différentes et, surtout, nous ne communiquons pas de la même manière. Par exemple, j’ai employé l’expression « f*ck you » et, au lieu de se concentrer sur le fond et le sens de ce que j’exprimais, elle a aussi jugé bon de commenter sur la forme… J’imagine sans mal que ce gros mot ait pu la choquer, lui paraître trop fort, la mettre mal à l’aise. Je sais que certaines personnes trouvent toute vulgarité inutile et gratuite. Pour moi, au contraire, c’est un élément normal du discours. C’est quelque chose qui se dit dans ma famille, même entre personnes qui se respectent et s’aiment (quand on très énervé-e… mais on se reconnaît du même coup le droit à l’être et à l’exprimer). Bref, c’est une question de culture.

Chaque semaine, je fais bénévolement de l’aide aux devoirs auprès d’enfants défavorisés (économiquement autant qu’académiquement). C’est toujours une sorte de défi pour moi de me comporter avec elleux, parce qu’illes sont tellement différent-e-s de ce que j’étais à leur âge (élève modèle et hyper timide). Autrement dit : nous n’avons pas les mêmes codes culturels. L’autre soir, alors que je prends mon sac à main avant de partir, une des filles avec lesquelles je travaille me lance :

« T’as de l’argent? »

Et, sans attendre ma réponse, elle ouvre d’autorité mon sac (que je porte sur moi) et en tire mon portefeuille. L’ouvre.

« Wouah, t’as plein de cartes! »

Je n’ai toujours pas le temps de répliquer qu’elle en prend une, me rend le portefeuille et s’échappe à l’autre bout de la pièce — avec ma carte d’assurance maladie. Je sais qu’elle plaisante, qu’elle n’a même pas dix ans, qu’on est entourées d’autre monde. Mais, un instant, je me sens démunie, mal à l’aise. On ne s’est vues que deux fois en tout et pour tout; on ne se connaît pas si bien, et puis je suis une adulte! Son comportement ne trouve aucun écho dans ma propre carte mentale des comportements « normaux ». Ce n’est pas quelque chose que je songerais jamais à faire, moi-même. Ce n’est pas quelque chose qui a du sens pour moi. Ce n’est pas quelque chose qui « se fait ». Et comme elle m’a incluse de force dans son petit jeu, sans me prévenir ni me demander mon avis, je le ressens un peu comme une violation…

Pourtant, je sais que ce n’était pas son intention. Pour elle, au contraire, je suppose que c’est normal. Que c’est acceptable. Les enfants cherchent parfois à nous provoquer, à tester les limites, mais ce n’est pas cela. Pour elle, c’est peut-être plutôt une façon de communiquer avec moi, de faire du lien, de m’intégrer à sa réalité, à son monde. OK.

Je me rends compte, donc, de la difficulté d’improviser la communication avec n’importe qui. Nous ne sommes pas des êtres éthérés, capables d’échanger directement la pureté de nos idées et de nos intentions. Nous sommes chacun-e dans un cadre, et prétendre négliger ce cadre, c’est se vouer à l’échec. Nous n’attribuons pas les mêmes significations aux mêmes comportements, nous n’avons pas les mêmes sensibilités, et nous n’arrivons pas non plus dans la conversation avec les mêmes intentions et les mêmes attentes. Je ne sais pas si c’est possible, je ne sais pas si cela parlera à quiconque, mais j’aimerais développer une sorte de code ou de charte qui pourrait nous aider dans la voie de la communication non-violente. En effet, si « f*ck you » peut être considéré comme violent, le fait de bloquer quelqu’un sans explication ni avertissement a aussi un côté violent…

L’idée de fond serait ainsi de trouver des façons non ambiguës d’exprimer ses sentiments. Sous cet angle, « f*ck you » n’est pas approprié, car cela peut être compris par certain-e-s comme une agression, bien que cela ait également le sens d’une riposte. Le fait de bloquer quelqu’un est aussi ambigu, parce que cela peut être ressenti comme une exclusion et un rejet, alors que c’est parfois uniquement une façon pour une personne de se protéger (et cela peut d’ailleurs être temporaire). Même la réaction à mon f*ck you, « ce n’était pas nécessaire », a eu le malheur de jeter de l’huile sur le feu, parce que je l’ai ressentie comme une volonté de m’imposer une soi-disant vérité — alors que, plus probablement, c’était une façon maladroite d’exprimer : « cela ne m’a pas plu, cela m’a mise mal à l’aise ». Mais voilà, si une personne ne mentionne pas du tout ses sentiments, cela enlève du même coup à l’interlocuteur/-trice toute obligation de les prendre en compte et de les respecter.

L’autre jour seulement, je lisais cet article chez Loïc Dossèbre : Émerveillement & Négativité, où il accuse en somme le contenu de Twitter d’être trop négatif et destructeur. Une preuve que le problème est général, ou du moins répandu, et non limité à ma personne (dans le cas où je serais tentée de m’autoflageller). Une preuve aussi qu’il ne suffit pas d’identifier le problème pour réussir à y remédier… puisqu’hier soir encore, je songeais à cette problématique et faisais vœu de faire de mon fil Twitter un havre de paix et de bienveillance — tout ça pour faire une rechute ce matin; c’est plutôt ironique.

Alors, qu’est-ce que ça prendrait pour transformer réellement Twitter en quelque chose de plus beau et de plus constructif? Pour faire de nos différences une source de richesses, plutôt que de conflits? Pour être véritablement inclusifs/-ives et divers-es, plutôt que de s’enfermer dans des communautés de gens qui pensent et agissent tous pareil? Parce que c’est là le paradoxe inhérent à la technologie : jamais il n’a été aussi facile de se connecter au monde entier, mais jamais non plus, il n’a été aussi facile d’ignorer et de bloquer toutes les personnes qui nous mettent mal à l’aise, qui nous sortent de notre zone de confort… Voici donc quelques recommandations, que je compte évidemment être la première à appliquer — et si vous voulez me suivre, j’en serais ravie! N’hésitez pas non plus à commenter ou à compléter…

  1. Avant toute communication, se donner à soi-même un objectif clair. Cela nous évite de nous éparpiller en hors-sujets, et nous permet aussi d’adapter la stratégie à notre but. Par exemple, si ce dernier est de convaincre quelqu’un, mieux vaut adopter une attitude didactique qu’accusatrice…
  2. Annoncer que l’on se lance dans une polémique ou un débat, afin de laisser aux personnes concernées la liberté de s’en retirer ou de ne pas y participer.
  3. On a tout à fait le droit de ne pas être d’humeur à débattre. Mais on ne peut pas s’attendre à ce que l’autre le sache, le devine ou le présume. Aussi, le signaler explicitement, afin de donner à l’interlocuteur/-trice une chance de respecter nos sentiments et de prouver sa bonne foi, et d’éviter d’en venir à des solutions radicales comme le bloquage.
  4. Si quelque chose nous déplaît ou nous dérange, le nommer et nommer nos sentiments, plutôt que de les exprimer sous couvert d’affirmations objectives ou de manière passive agressive, voire clairement agressive.
  5. Les sentiments de l’interlocuteur/-trice ne se discutent pas (surtout s’ils ne sont pas l’objet de la discussion), ce qui signifie : ne pas s’abriter derrière ses « bonnes intentions »! Par exemple, pas de « je refuse d’accepter que tu sois vexé-e, parce que ce n’était pas mon intention ».
  6. Identifier explicitement ce qu’on aimerait, ce qu’on attend de l’autre. Bien sûr, cela doit être faisable et réaliste, et aussi constructif — pas d’humiliation, ni de question de victoire ou de soumission.
  7. Si l’interlocuteur/-trice exprime une insatisfaction, sans qu’il soit clair ce qu’on peut faire pour y remédier, le lui demander, d’une façon qui mette en avant notre volonté de trouver une solution (dans les limites du raisonnable).
  8. Et, surtout, ne pas oublier qu’il n’y a jamais un seul tort et une seule raison, que le bien et le mal sont une question de perspective, et que le seul objectif absolu est d’être heureux/-se, et que les autres puissent l’être aussi!

Les droits culturels, une nouvelle façon d’envisager la création

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt ce récent article de Calimaq, Cinq raisons de refonder les licences libres sur les droits culturels, que j’ai trouvé simplement lumineux, et dont je vous recommande la lecture préalable. D’emblée, cela a achevé de me convaincre que les concepts d’auteur-e individuel-le et d’originalité sur lesquels repose le droit d’auteur-e sont une fiction, une vue de l’esprit, et plus que jamais dans notre monde actuel, bouillonnant d’échanges, de partages et de créations. Je me permets d’en citer un passage :

L’originalité fait en effet de l’auteur une sorte de « démiurge » capable de générer l’oeuvre par lui-même et la notion rejette dans l’ombre les multiples influences et inspirations dont il se nourrit nécessairement pour créer. S’appuyant sur la distinction entre les « idées » (toujours libres) et les « formes » (protégeables), le droit d’auteur repose en réalité sur un fond simpliste de philosophie platonicienne et kantienne, démenti par tous les travaux de sociologie de la création. (…)

La notion d’originalité est aussi à l’origine d’une « coupure » brutale entre le domaine public et les oeuvres protégées. La grille idéologique actuelle nous fait voir les auteurs allant puiser des idées dans le domaine public qu’ils remettent en forme pour créer des « oeuvres », passant alors dans le registre des droits exclusifs. Mais cette vision est en réalité purement artificielle : la création forme un « continuum » qui progresse sous la forme d’une incrémentation perpétuelle. En créant, nous « prolongeons » ceux qui nous précédaient et nous donnons la possibilité aux générations qui nous suivront de faire de même à leur tour.

J’adhère complètement à cette vision des choses; c’est d’ailleurs un peu le sentiment que j’essayais d’exprimer en racontant comment je m’étais mise à l’écriture. J’ai donc tenté d’imaginer une application pratique à cet attirant concept de droits culturels. Et là, bon… je confesse que, durant la première phase de ma réflexion, je me suis heurtée à pas mal de « mais ». Je suis presque entièrement revenue de mon enthousiasme initial… avant d’avoir enfin l’illumination.

En fait, ma pensée était restée embourbée dans le paradigme du droit d’auteur-e — que soutient d’ailleurs aussi la culture libre. Pourtant, Calimaq annonçait d’entrée de jeu cette limite des licences libres, et le titre de son billet est on ne peut plus explicite… Mais, vous savez, il y a parfois de ces choses qu’on ne peut vraiment comprendre qu’après les avoir comprises?

Dans le paradigme du droit d’auteur-e, il y a ce côté tout ou rien, noir ou blanc, libre ou protégé — les différents types de licences Creative Commons ont certes tenté d’apporter des nuances, mais il s’agit finalement juste de faire une soupe de morceaux noirs et blancs, et certainement pas de nous faire voir l’arc-en-ciel. Ça correspond à une logique individualiste dans la mesure où les droits sont forcément octroyés (ou non) à des individus (ou personnes morales), qu’il s’agisse de l’auteur-e, d’une compagnie à laquelle ille a licencié ses droits, ou même de la totalité des individus (dans le cas du domaine public ou de la culture libre). Chaque personne qui possède l’un ou plusieurs de ces droits peut les exercer en totale indépendance, sans se soucier le moins du monde de celleux qui l’entourent.

En pratique, cela signifie que l’œuvre est soit placée sous le contrôle exclusif de l’auteur-e (ou des ayants-droit, le cas échéant), soit abandonnée au bon vouloir et à la fantaisie de tout un chacun, échappant à tout contrôle, sauf peut-être celui de la fameuse « main invisible » du marché (ha ha!). Or, si le premier cas n’est pas idéal et peut faire l’objet de maintes critiques, il me semble bien compréhensible que la seconde option rebute et effraie la majorité des créateurs/-trices, qui sont bien aise de la repousser loin après qu’illes seront mort-e-s et enterré-e-s… Les débats autour de la culture libre sont d’ailleurs pleins de ces angoisses d’artistes : et si ma musique libre est utilisée dans une vidéo de néo-nazis? dans une publicité grossière pour une compagnie que j’exècre? et si Hollywood fait une adaptation complètement dénaturée et formatée de mon œuvre? et si quelqu’un fait une version porno de mes livres jeunesse, avec mes personnages et tout? (Je suis tombée sur un truc de ce genre quand j’étais gosse — ah! je peux vous dire que ça m’a surprise!)

Tout cela est malheureusement possible et autorisé pour les œuvres du domaine public et celles placées sous licence libre. Ce sont des préoccupations légitimes; or, les libristes ont pour l’instant toujours échoué à leur apporter une réponse satisfaisante, préférant les minimiser et/ou riposter par des accusations. J’en entends qui se plaignent du manque de soutien et d’engagement sur le sujet de la part des créateurs/-trices, mais peut-être que la raison de cette méfiance est à chercher dans le miroir… Je crois que beaucoup d’artistes se sentent méprisés, intimidés, pas réellement pris en compte par les défenseur-e-s de la culture libre, dont le discours ressemble trop souvent à du prosélytisme religieux : « Bannissez vos doutes et votre pensée critique! On parle d’être sauvé des flammes de l’Enfer, là! Sûrement, le salut de vôtre âme vaut bien quelques petits sacrifices… » Oh, d’accord! Vous m’excuserez de vouloir aborder la question avec un esprit rationnel, en pensant un tout petit peu à mes propres intérêts et à ce que je gagnerais dans l’affaire…

La bonne nouvelle, c’est que les droits culturels pourraient résoudre ce dilemme (entre protéger et libérer son œuvre) — en le faisant disparaître, tout simplement. En effet, ce dilemme n’existe que dans le paradigme du droit d’auteur-e. Tu fais sauter le droit d’auteur-e, tu fais sauter le dilemme! Simple, mais il fallait y penser. Et Calimaq l’a fait; c’est super.

Maintenant que je relis son billet, ça me semble clair; mais, au départ, je n’arrivais pas bien à saisir son concept de « droits d’usage collectif », de droits dont le sujet est le collectif, la communauté. Ce ne sont pas, comme dans le droit d’auteur-e, les individus membre de la communauté qui, chacun séparément des autres, jouissent de droits. C’est la communauté elle-même… En d’autres termes, le contrôle est détenu collectivement, les décisions sont prises collectivement; et aucun individu, qu’il soit l’auteur-e de la création d’origine, un néo-nazi ou un pornographe, ne peut, tout-e seul-e, se prévaloir de rien. De quelle communauté parle-t-on? Elle n’a pas de contours, elle est nécessairement ouverte. Potentiellement, elle pourrait rassembler tous les êtres humains de la terre. En pratique, ses membres se définissent par leur participation; on peut imaginer un noyau constitué des fans de l’œuvre, autour duquel gravitent d’autres personnes au gré de leur intérêt pour les questions soulevées.

Au fond, c’est tout à fait anarchiste, et c’est pour ça que ça me plaît (par contraste, la culture libre correspondrait davantage à une version « libertarienne » — un courant depuis toujours constitutif du milieu libriste, d’ailleurs, et qui est l’une des raisons pour lesquelles je ne m’y sens pas complètement à l’aise). Dans un tel modèle, on aurait besoin de très peu de législation (donc d’ingérence extérieure), puisque chaque communauté serait souveraine. Cela signifie qu’elle aurait le droit non seulement de prendre des décisions relatives au devenir de l’œuvre, mais aussi de décider de son propre fonctionnement interne (dont son mode de prise de décision) et de revenir sur des décisions antérieures. Exemple : j’écris et je publie un roman (ce premier acte m’appartient en entier, puisque je suppose que, par défaut, au point zéro, la communauté, c’est moi). Quelqu’un aimerait écrire (et publier) une suite. La proposition est soumise à la communauté.

a) Une discussion s’ensuit, durant laquelle je fais valoir que j’avais moi-même l’intention d’écrire une suite et que je préfèrerais ne pas être influencée par une autre version; je contre-propose donc que la suite concurrente soit reportée (ou du moins sa publication) à une date ultérieure. La communauté tranche : un délai m’est accordé, au terme duquel la publication d’une suite alternative sera automatiquement autorisée. b) Je n’ai jamais eu l’idée d’une suite et ne souhaite pas en écrire. Cependant, la majorité de la communauté est intéressée par le projet soumis et celui-ci est validé. (Il y aurait d’autres scénarios possibles, j’en ai juste donné deux.)

Quid de la rémunération? À vrai dire, c’est un non-problème, puisque chaque communauté pourra trancher au cas par cas, dans les seules limites de l’imagination. Calimaq suggère de se rapporter au travail de création; je présume que cela consiste notamment à payer la ou les personne(s) identifiée(s) comme ayant effectué le travail de création de l’œuvre génératrice de revenus. Dans notre exemple, à priori, les revenus générés par la suite devraient aller à l’auteur-e de la suite. Néanmoins, rien n’empêche non plus d’imaginer que cet-te auteur-e, se considérant redevable à l’auteur-e du premier roman, propose de lui verser un petit pourcentage. Ce sera à la communauté de déterminer si cela est juste, et/ou à quelles conditions, dans quelle mesure. Quant à l’auteur-e de l’œuvre d’origine, ille pourra donner son opinion — ou au contraire estimer que sa mission est remplie, et laisser le soin de juger à la collectivité.

Plus j’y pense, et plus l’idée des droits culturels me plaît — beaucoup plus, et à des tas d’égards, que la culture libre. Au-delà de la résolution du dilemme que j’évoquais plus haut, ces droits collectifs ont aussi l’avantage de replacer la communauté au cœur de leur fonctionnement. À l’inverse, et en dépit du « cadeau » à la communauté qu’elle peuvent sembler représenter, les licences libres opèrent une rupture de la communication. Elles signifient littéralement : « Vous n’avez plus besoin de me contacter pour aucun projet; toutes mes dispositions sont déjà prises et elles sont inscrites dans tel contrat. » Ah, ben… niveau chaleur humaine, on repassera! Et, qu’on se l’admette ou non, dans cette idée d’abandonner son œuvre à tous les sorts et de tout accepter d’avance, le pire comme le meilleur, il y a forcément une dimension de « je m’en fous » — « je préfère limite pas savoir! » Donc, un repli sur soi. Chacun dans sa bulle. C’est plus mon problème. L’antithèse de la société. L’individualisme à son sommet.

Certain-e-s créateurs/-trices pro-libre le sentent confusément, et tentent de rattraper le coup à grand renfort d’invitations, d’encouragements et de rappels : « Tenez-moi au courant! » « Envoyez-moi tout! » « Hé, vous savez que vous avez le droit de diffuser mon œuvre librement, hein? » « Et aussi d’écrire vos propres histoires dans mon univers, hein? N’hésitez pas! » Sauf que toutes ces perches sont, en fin de compte, des demandes — qui exigent réponse, exécution. La licence libre est une faveur — et elle attend, ou du moins elle espère quelque chose en échange. Remboursement de la dette. Je t’accorde cette liberté, tu fais ma promotion. Donnant-donnant, hein? C’est un contrat qui nous lie, après tout. Et, de l’autre côté, on ne se sent pas membre légitime de la communauté à moins d’avoir payé son ticket d’entrée : aidé à disséminer l’œuvre, contribué à la création collective…

Avec les droits culturels tels que je les conçois, ce serait beaucoup plus simple, plus immédiat, plus inclusif, plus « empowering ». Pour faire partie de la communauté, il suffit de participer. Et pour participer, il suffit de donner son opinion. Non seulement c’est facile, donné à tout le monde, mais c’est une réelle reconnaissance et valorisation des autres — bien davantage que l’échange de services de la culture libre (qui revient à une forme d’instrumentalisation, d’utilitarisme, quand bien même ce serait mené avec la plus grande bienveillance). La dynamique collective qui en résulte ne peut être que radicalement différente.

Dans un précédent article, j’avais aussi exprimé mes craintes que les licences libres n’entrent en contradiction avec la loi Lang en France, ou encore avec les directives d’Amazon (entre autres). Paradoxalement, si les licences libres s’appuient sur le droit d’auteur existant, elles n’en ont pas moins un rapport conflictuel et ambigu avec la loi et les usages. Au contraire, malgré l’absence de cadre légal officiel (pour l’instant), il me semble que les droits culturels pourraient d’ores et déjà être mis en œuvre sans difficulté et sans heurt. Certes, le système reposerait sur la bonne foi de l’auteur-e de l’œuvre originale (légalement l’unique détenteur/-trice des droits la concernant), mais il n’y a pas non plus de raison d’en douter, puisque rien ne l’obligeait en premier lieu à placer son œuvre sous ce régime.

À ce propos, j’ai rencontré en février le collectif actuel de la structure d’édition libertaire Sabotart, et j’ai découvert, à moitié avec et à moitié sans surprise, qu’ils fonctionnent sans contrat d’édition, sur un modèle entièrement basé sur la confiance. L’hostilité des anarchistes à l’égard de tout ce qui est moyen légal, juridique ou institutionnel de résolution des litiges est un sujet auquel je réfléchis depuis longtemps, et je n’ai pas de mal à envisager qu’on puisse tout à fait s’en passer. En gros, au lieu de laisser une instance extérieure et supérieure décider pour nous et mettre ces décisions à exécution (ce qui nous dispense à la fois de penser et de vivre toutes les implications de ces décisions), il s’agit d’éviter et de punir abus et dérives en étant là, tout simplement, en participant (showing up), en confrontant collectivement les problèmes et les adversaires.

Parce qu’on ne peut pas confronter grand-chose, justement, en tant qu’individu — retour à la culture libre. Tu détiens seul-e tes droits d’auteur-e, tu découvres que quelqu’un a utilisé ton œuvre à des fins malfaisantes? Que peux-tu faire? Le système légal est ta seule arme, ton seul recours (et c’est pourquoi on assiste à une escalade absurde et dangereuse des moyens légaux censés protéger les créateurs/-trices). Dans les faits, des communautés informelles existent déjà, qui ont pu, à l’occasion, efficacement soutenir un-e artiste et son œuvre. Cependant, dans le cadre du droit d’auteur-e (y compris dans la culture libre), la constitution ou non d’une communauté étant laissée au hasard — et à la personnalité plus ou moins sociale de l’artiste —, beaucoup de créateurs/-trices se retrouvent en réalité isolé-e-s.

Ensuite, même si la culture libre n’exclut pas en théorie la vente et le payant, son fonctionnement entraîne naturellement un degré de gratuité — un autre souci partagé par de nombreux/-ses créateurs/-trices, et systématiquement sous-estimé par les libristes. Cela tend à favoriser une culture du don, du prix libre et du sociofinancement — solutions souvent considéres à tort comme progressistes et cool, mais contre lesquelles j’ai une énorme dent. Malheureusement, je ne peux pas étayer cette position ici, car c’est trop éloigné du sujet principal, mais, rapidement, aucune de ces pratiques ne vient remettre en cause le capitalisme en tant que « imposition du travail à travers la forme-marchandise » (Harry Cleaver, Reading Capital Politically, ma traduction)*. Selon moi, cela tend même à exacerber ses pires aspects et à renforcer l’aliénation de ses utilisateurs/-trices, via l’illusion de s’être un peu libéré-e-s du système. Au moins, la vente bête et méchante sait très bien qui elle est, et ne se déguise pas.

Les droits culturels, donc, pourraient nous laisser le choix — un vrai choix, une vraie liberté. Si la communauté le souhaite ainsi, l’œuvre sera diffusée gratuitement et un système de sociofinancement sera mis en place pour rémunérer le travail de création. Mais la communauté peut tout aussi bien décider de conserver un modèle de vente classique, et cela sans aucune contradiction. Pour clarifier : comment est-ce que ça fonctionnerait? L’œuvre est à nous, à tout le monde, mais on doit quand même payer pour y avoir accès? Faisons un parallèle avec une banque d’outils communautaire, par exemple : bien que nous gérions collectivement ces outils, que nous en jouissions collectivement, cela n’empêche qu’il faut payer la production/l’acquisition et la maintenance de ces outils. Cela peut être fait sous forme de dons, mais aussi sous forme de paiements à l’usage. La vente d’une œuvre, donc, peut être un moyen de payer le travail de création de ladite œuvre. Ça me fait penser que, dans le milieu libriste, beaucoup aimeraient que les utilisateurs/-trices soient « responsabilisés » (qu’ils aient la décence de faire un don en échange) — or, la logique même du libre, qui est individualiste, est fondamentalement déresponsabilisante. C’est l’aporie à laquelle les libristes se heurtent depuis toujours, et continueront à se heurter à l’avenir.**

Enfin, avec les droits culturels, on aurait l’immense avantage de ne pas avoir à s’adapter au milieu libriste. 😛 Se mettre au libre, c’est aussi fatalement réorienter son public cible vers cette communauté (et celleux qui, sans forcément de réclamer du libre, gravitent autour et s’y intéressent). Or, celle-ci n’étant pas la plus diverse, ça pénalise implicitement les créateurs/-trices qui ne seraient pas conformes au profil dominant et/ou attendu. Par exemple, moi, j’écris de la romance. Je ne sais pas s’il y a beaucoup de libristes qui aiment et lisent de la romance? Sous le régime des droits culturels, c’est l’œuvre qui constitue sa communauté; aussi, par définition, celle-ci ne peut que lui correspondre!

Pour conclure, je vois ces communautés comme des sortes d’assemblées publiques en ligne… la composante « fandom » en plus. Je ne sais pas pour vous, mais ça ressemble pas mal à un fantasme devenu réalité! Moi qui, depuis plus d’un an, parle d’établir des ponts entre politique, militantisme, art, édition… Je m’étais d’abord tournée avec espoir vers la culture libre, mais, comme cet article même en témoigne abondamment, j’ai fini par lui trouver plus d’inconvénients que d’avantages (pas forcément dans l’absolu, mais dans le contexte actuel). Me voilà regonflée à bloc! Depuis hier, je vous jure, je saute et je cours partout, alors que je n’ai presque pas dormi! Je crois sincèrement qu’on se trouve à la veille d’une révolution copernicienne. Ceci est un moment historique… Merci à Calimaq, encore une fois!


* « imposition of work through the commodity-form » Je n’ai pas lu cet ouvrage; c’est une citation que je tire de Guerillas of Desire, de Kevin Van Meter, publié par AK Press en 2017.

** Je réalise que, dans les faits, il existe déjà des projets libres, et particulièrement des projets collectifs, qui fonctionnent sur un mode communautaire et égalitaire. Néanmoins, cette « communauté » reste limitée aux contributeurs/-trices, aux co-créateurs/-trices, c’est-à-dire aux personnes qui peuvent prétendre à la possession d’une partie, fût-elle infime, du fameux droit d’auteur-e — cf aussi le « ticket d’entrée » à la communauté auquel je faisais référence un peu plus tôt. Avec les droits culturels, on parle réellement d’une communauté d’usage. Par exemple, moi, qui utilise régulièrement Wikipédia, mais n’y ai jamais contribué, je bénéficierais aussi des droits culturels relatifs à cette œuvre.


De quoi la culture libre est-elle la solution? 2/2

J’ai un style fleuve, je m’en excuse. J’ai quand même coupé l’article en deux pour aider à la digestion. La première partie est , si jamais vous débarquez.

2) L’argument pragmatique

a) L’aspect financier

Il paraît qu’écrivain est un métier précaire, dans lequel il est très difficile de gagner sa vie. Peut-être que cette affirmation ne m’émeut pas autant que d’autres parce que je suis déjà, à la base, une personne à l’employabilité très faible, dont l’horizon a toujours été précaire et mal payé (j’ai une licence en langue et civilisation tchèque, et une autre en polonais! yay! je n’ai pas de formation professionnelle, mais Witold Gombrowicz est mon auteur préféré). Bien sûr, je n’irai pas prétendre le contraire, que trouver son public est facile et que la gloire nous attend. Néanmoins, je crois que cette réputation est en partie volée, car elle s’appuie sur des statistiques qui incluent en grande majorité des personnes qui n’écrivent qu’un ou deux livres dans leur vie, ou bien qui n’écrivent pas à temps plein, ni même comme activité principale. Il y a selon moi une profonde mauvaise foi à feindre que ces gens-là devraient gagner avec l’écriture l’équivalent d’un bon salaire à toute année X de leur vie active.

Il n’y a pas tellement d’autres emplois dans lesquels on peut travailler à temps partiel, à son rythme, dans les heures creuses de son emploi du temps*, et malgré tout faire assez d’argent pour en vivre confortablement… À cet égard, écrivain-e n’est finalement pas pire que la plupart des boulots. Quant à la problématique du succès — tou-te-s celleux qui essaient ne réussissent pas —, elle n’est pas non plus l’apanage des vocations artistiques. Je me demande parfois qui sont ces personnes qui semblent penser que, dans les autres domaines de la vie, il suffit de participer pour gagner… Il est vrai qu’en art, il y a une composante irréductible au succès que certain-e-s appellent la chance, d’autres le talent, qu’enfin, on ne sait pas trop ce que c’est, et comme on ne sait pas, on ne peut pas s’entraîner à la maîtriser de la même manière qu’on maîtrise la matière d’un examen. Mais la culture libre ne résout pas cette question, ne fait pas disparaître cette inconnue. Alors, quel rapport?

La réalité, c’est que, dans le régime normal du droit d’auteur, si je m’autoédite, je sais que je peux gagner l’équivalent horaire d’un salaire minimum (actuellement 11,25 $) en vendant un peu moins de 500 exemplaires de chaque publication. J’ai fait ce calcul simple — vous pouvez faire le vôtre à la maison : j’ai d’abord additionné le nombre d’heures dont j’avais besoin pour écrire, réviser, corriger, formater et réaliser la couverture d’un livre; je l’ai multiplié par le salaire horaire, et j’ai ajouté au total les coûts annexes que je prévois (pour la couverture, éventuellement); j’ai ensuite divisé ce nombre par le montant que je percevrais sur une vente en passant par un distributeur comme Immatériel, et voilà le résultat. Le salaire minimum, ce n’est pas l’occasion de sortir le champagne, mais c’est le salaire que j’étais payée à mon dernier « vrai » travail, donc ce serait quand même pour moi un palier symbolique satisfaisant.**

Quant aux 500 ventes, elles ne sont pas garanties, mais il s’agit d’un chiffre très réaliste. Sur tout mon catalogue aux Éditions Laska, 25 % des titres ont atteint les 500 exemplaires vendus (et ce n’est pas parce que « la romance se vend bien » — les 75 % restants étant, par définition, de la romance qui s’est mal, parfois très mal vendue…). 25 %, ce n’est pas un miroir aux alouettes, ce n’est pas une promesse folle, ce ne sont pas des happy few! C’est presque autant que la réussite au CAPES, non pas des inscrit-e-s (là, on tombe à 15 %), mais des présent-e-s aux épreuves! Et écoutez cela : 15 % des titres que j’ai publiés ont dépassé les 1000 ventes. Avec 1000 ventes, on arrive à un salaire horaire de 22,50 $ — je ne cracherais pas dessus!

Bien souvent, j’ai l’impression que la culture libre est le choix de personnes qui ont baissé les bras avant même d’avoir essayé. Et, dans certains cas, attention, je ne critique pas : ce sont précisément des personnes qui n’aspirent pas à écrire à temps plein, qui n’ont pas besoin ni envie de gagner plus d’argent et sont ravies de partager leurs créations d’une façon qui colle à leur valeurs. Mais ces raisons leur sont personnelles, et n’ont rien de généralisable! Je vais vous conter une histoire. En 2013, au début de mon aventure d’édition, j’ai publié un roman en 2 tomes. Les deux se sont vendus aux alentours de 30 exemplaires chacun. En 2016, je les ai publiés ensemble sous un nouvel ISBN, et j’en ai profité pour rafraîchir la couverture. On a depuis dépassé les 1000 ventes… J’ai une autre anecdote similaire où le même texte, republié avec un nouveau titre et une nouvelle couverture, est passé de 150 à 1050 ventes. Moralité : vous n’avez pas rencontré le succès avec votre premier roman? C’est peut-être dû au complot international du droit d’auteur qui vise la faillite morale et financière de tou-te-s les écrivain-e-s… ou alors…

2) La question de la diffusion

Je sais qu’une licence libre n’empêche pas la vente de l’œuvre concernée. En fait, une licence libre n’empêche rien; elle permet au contraire davantage. Alors, si je crois pouvoir vendre 500 exemplaires d’un livre, je devrais pouvoir le faire aussi dans le cadre d’une licence libre. À lire certain-e-s personnes, ces libertés supplémentaires ne peuvent qu’ouvrir des portes, augmenter la portée d’une publication, intéresser plus de monde. En gros, ce n’est que du bonus! Les « droits réservés » par le droit d’auteur, à l’inverse, seraient des entraves, des barrières, des freins à la diffusion et à la dissémination de l’œuvre. En théorie, ça semble tenir debout… Hélas, en réalité, les choses ne fonctionnent pas ainsi.

Déjà, il me semble que la libre diffusion (et republication commerciale, dans le cas d’une licence libre) d’un livre, en l’occurrence, se heurte potentiellement à la loi du prix unique en France. C’est peut-être juste mon ignorance, mais personne encore n’a pu me fournir d’explication claire quant à la façon dont ces deux exigences s’accommodent l’une de l’autre. Un flou similaire entoure la compatibilité entre une licence CC ou libre et les termes et conditions d’Amazon. Cette compagnie applique en effet une ribambelle de règles allant de l’alignement des prix (vous ne serez pas payé s’il s’avère que votre livre est disponible gratuitement sur un site perçu comme un concurrent) au refus pur et simple d’accepter et de vendre des livres dont le contenu serait « gratuitement disponible » ailleurs sur le Web.

Tout cela serait à éclaircir, je vous l’accorde, mais au minimum, on est loin du bonus magique et sans prise de tête qu’on nous avait promis! (Déjà des heures de travail supplémentaire désagréable en perspective rien que pour démêler tout ça!) Potentiellement, on aurait dans la pratique à choisir entre la vente et le libre, ou entre la revente sur Amazon et le libre. Pour beaucoup de libristes, ces dilemmes n’en sont pas, car ils n’aiment à priori ni l’idée de la vente, ni celle d’Amazon. Là n’est pas la question : la question ici est celle de la diffusion; est-ce qu’une licence libre ou de libre diffusion permet d’augmenter la diffusion d’une œuvre (comme ses champion-ne-s le prétendent), ou bien de la restreindre? Parce que si vous sacrifiez Amazon pour pouvoir faire du libre, on est bel et bien dans le second cas de figure (sur cette dernière année, les ventes d’Amazon représentaient 55,7 % des ventes totales pour ma maison d’édition).

Mais admettons que les choses se clarifient et se dénouent à notre avantage. On pourrait mettre un livre en vente exactement de la même façon que dans un cadre traditionnel et, en plus, profiter des bénéfices d’une licence de type Creative Commons. Attendez, mais quels bénéfices?

  1. Pour que les lectrices partagent librement votre livre, encore faut-il qu’elles en aient entendu parler (pas juste du livre, mais aussi de la licence)… La seule possibilité d’une action ne la fait pas automatiquement arriver. On se retrouve confronté-e à la difficulté de se faire connaître — en l’occurrence, en tant qu’auteur-e « libre » — et au coût que cela représente pour un-e auteur-e (voir mes articles catégorisés Antipromotion à ce sujet; j’en ai au moins 3 autres de prévus à cette heure).
  2. On présume que la promesse de libre diffusion attirera un lectorat supplémentaire, un lectorat qui boycotterait les livres protégés par le droit d’auteur… En réalité, ces lecteurs-là sont rarissimes (celleux qui ne sont pas satisfait-e-s des conditions d’accès piratent, mais ne boycottent presque jamais).
  3. On présume également que nos lecteurs auront usage de ces fameuses libertés qu’on fait tant de cas de leur accorder… J’ai déjà abordé ce point dans la partie « idéologique » : le prêt et la copie privés sont déjà autorisés par le droit d’auteur, et les droits d’exploitation ou de réutilisation commerciales n’intéresseront que quelques professionnels, qui auraient tout aussi bien pu s’arranger personnellement avec l’auteur-e d’origine.

Pour conclure… La culture libre pèche selon moi en ne libérant que des objets, des œuvres dont la surabondance et l’interchangeabilité objective assurent l’insignifiance — et, par là, l’insignifiance de leur « liberté » —, alors qu’il s’agirait de libérer des humains…


* Vous ne voulez pas d’échéances? Ne signez pas avec un éditeur… Que voulez-vous que je vous dise?

** D’autant qu’on parle d’un boulot de rêve à la maison (ou où vous voulez)! Plus d’équipée de 40 minutes la nuit dans le blizzard par -30° C parce que le prochain autobus ne passe que dans une demi-heure… Ce scénario m’est arrivé plus d’une fois à ma dernière job. Bref, il y a salaire minimum et salaire minimum. Tout n’est pas qu’une question comptable; il y a les conditions de travail, aussi.


De quoi la culture libre est-elle la solution? 1/2

Il y a un an, je me suis plongée avec enthousiasme dans le monde de la « culture libre ». La culture libre, c’est un mouvement inspiré du logiciel libre, qui promeut la publication des œuvres culturelles sous des licences conférant à « l’utilisateur/-trice » (le ou la lecteur/-trice dans le cas de la littérature) davantage de droits que le seul droit d’auteur. Quelques précisions, pour les personnes peu familières de ce concept :

  • De telles licences sont nombreuses et diverses. Techniquement, rien ne vous empêche d’ailleurs de créer votre propre licence complètement personnalisée. La seule difficulté, c’est qu’elle a quand même intérêt à avoir une application légale (sinon, elle n’a pas simplement pas de valeur effective), et si vous n’êtes pas juriste, vous ne saurez pas forcément vous en assurer.
  • Pour cette raison, un nombre restreint de licences types ont émergé, dont la validité et la valeur sont reconnues : les licences Creative Commons (il y en a plusieurs qui permettent de choisir des options différentes), la Licence Art Libre (LAL)…
  • Attention : toutes ces licences (notamment les Creative Commons) ne sont pas des « licences libres », ce terme étant réservé pour celles qui correspondent à la définition du libre par le logiciel libre. Une licence libre doit garantir la libre utilisation de l’œuvre, y compris son utilisation commerciale et sa réutilisation partielle ou totale dans une autre œuvre.
  • Une licence libre ou de libre diffusion n’enlève, n’invalide ou n’interdit en rien le droit d’auteur, qui est, lui, une disposition de la loi. Voyez ça plutôt comme un contrat, à l’image du contrat que vous passeriez avec une maison d’édition, mais qui concerne ici l’ensemble de votre public. Au lieu de donner à un seul éditeur le droit exclusif de publier votre œuvre, vous donnez au monde entier le droit non exclusif de la republier.

J’ai déjà dit que j’étais comme une pendule : sur la plupart des sujets, mon opinion oscille au gré de ma réflexion et des évènements qui font impression sur moi. Or, alors que j’ai repris l’écriture et que je me rapproche inexorablement du moment où je devrai moi-même choisir quels droits accorder à mes lectrices, je dois avouer que la culture libre fait piètre figure. Ces derniers temps, je lis les plaidoyers en sa faveur et je désespère des arguments avancés, qui me semblent au mieux discutables, au pire fallacieux.

1) L’argument idéologique

a) Un objet culturel n’est pas un logiciel

La culture libre a un fondement idéologique très clair, calqué sur celui du logiciel libre. Et le logiciel libre, j’ai toujours soutenu ça. Mon tout premier laptop ne roulait que sous Ubuntu (j’ai fini sous Windows à moitié par accident, parce que mon premier ordi est mort et que la partition du disque dur a foiré sur le nouveau). J’utilise LibreOffice, GIMP, Scribus… À priori, l’idée d’une culture libre était très séduisante : utopique, libertaire, donnons tout avec confiance et amour et le monde nous le revaudra… Je ne dis pas cela avec cynisme ou ironie, au contraire. C’est là précisément le type de discours qui vient me chercher, en lequel je crois, auquel je m’identifie. Je suis utopiste, libertaire et j’aime mon/ma prochain-e d’un amour fou, cela n’est pas contestable.

Loin de moi donc l’idée de dénigrer les intentions ou la philosophie des tenants de la culture libre. Intimement, je trouve ça infiniment cool et inspirant. Mais… je ne trouve pas cela pour autant nécessaire et important, au même titre que le combat du logiciel libre. Un logiciel, du code, cela a une valeur (potentielle) objective. Cela peut servir à quelque chose. Par exemple, avec LibreOffice, GIMP, Scribus, je peux écrire et créer des livres! Si ces logiciels n’existaient pas, très concrètement, je ne pourrais sans doute pas le faire. Je n’aurais sans doute jamais créé ma maison d’édition. (Je dis « sans doute » en raison de l’existence d’alternatives propriétaires; en réalité, cette question est tranchée : pour une personne donnée, ce sera toujours oui ou non.) Et quand on pense à tout ce que la technologie permet et détermine dans nos vies (comme le matériel médical?), cela peut sembler aller jusqu’au crime d’empêcher la libre utilisation de code et de logiciel qui existe. C’est presque insultant d’oser prétendre que les enjeux sont les mêmes en ce qui concerne la culture…

b) C’est la culture qui doit être accessible, et non chaque élément de cette culture d’une façon indiscriminée

Comme toute personne qui se prétend artiste, j’ai énormément d’affection et de respect pour l’art. Il occupe pour moi, littéralement, la place d’un parent, m’ayant prodigué depuis que je suis toute petite les leçons de vie, la sagesse, l’empathie, la compréhension et le réconfort dont j’avais besoin. La littérature ne se réduit pas selon moi à un divertissement, un passe-temps ou un besoin d’évasion; elle est ma religion d’athée, un livre de fiction est ma Bible, et les bibliothèques sont les temples où je médite et prie (cette image m’est venue en mai 2008, alors que je hantais les salles de lecture de la bibliothèque François-Mitterrand; je trippais du seul fait de me sentir au milieu de tous ces livres, protégée, dissimulée au monde).

Mais vous ne me ferez pas croire un seul instant que chaque « œuvre » produite au monde doit être libre à tout instant pour le bien et la survie de l’art. Car, en réalité, cela n’a pas d’importance. Si Mx Dupuis-Morizeau souhaite réserver tous ses droits sur l’unique roman de sa vie, je ne considère pas que ça empiète sur mon accès à « la culture » et ma liberté d’en jouir. Il y a déjà bien plus de livres en libre accès que je ne pourrai en lire dans une vie, alors vous m’excuserez si je ne vois aucune urgence ni nécessité à en rajouter des millions… Et oui, cette règle s’applique aussi aux soi-disant « chefs-d’œuvre » (les défenseur-e-s de la culture libre tentent toujours de nous persuader en citant des œuvres qu’illes croient que nous consentirons à qualifier d’incontournables — surtout en sample de mon prochain titre de rap*).

Jusqu’à une période récente de ma vie, je n’achetais presque jamais de livre. J’allais à la bibliothèque, c’est gratuit. Je m’en faisais prêter ou offrir par des ami-e-s. En 2008, tiens, sur 42 livres lus, je n’en avais acheté que 7 (dont 3 seulement étaient des livres neufs; c’est précisément l’époque où j’ai commencé à acheter des livres). Les autres, ils venaient de la BnF (je les lisais sur place, donc), ils venaient de la bibliothèque de la Filozofická fakulta de l’Université Masaryk, ils venaient de Przemek, mon ami à Brno, ils venaient de Mériadek, le pote qui m’hébergeait à Paris, ils venaient de mon père, qui me file tout le temps des bouquins, ils venaient des étagères de mes colocataires à Varsovie, d’une caisse de bouquins usagés qu’un de mes élèves polonais m’avait refilée, de la bibliothèque municipale en face de l’arrêt de tram où je descendais pour aller au boulot, dans l’ancien ghetto de Varsovie… Alors, ne me dites pas que la « Culture » n’est pas accessible!

Oui, il y a des abus. Je suis contre les abus, figurez-vous. Je suis contre les DRM, contre le droit d’auteur jusqu’à 70 ans après la mort de l’auteur. Je suis pour le partage des livres auprès de son cercle privé, que ce soit en numérique ou en papier, comme en 2008 Przemek m’a permis de lire Gottland, de Mariusz Szczygieł (po polsku, oczywiście), et mon père m’a fait découvrir Oliver Twist ou Joseph Andrews. Je suis aussi pour que les auteur-e-s cessent d’accorder des droits exclusifs à quiconque, en particulier aux éditeurs.** Enfin, je suis pour que, si l’on souhaite publier ou réutiliser tout ou partie d’une œuvre qui n’a pas été préalablement « libérée », on en demande tout simplement l’autorisation à l’auteur-e (ou aux ayant-droits)… Pourquoi invoquer la culture libre pour des problèmes que le bon sens et le respect mutuel suffiraient à régler?

Je ne prétends pas non plus que l’accès à la culture est actuellement parfait ou idéal. Il y a de quoi faire, bien sûr; diversifions, dynamisons les programmes et évènements culturels qui permettent aux œuvres d’aller à la rencontre du public, et vice versa! Mais, encore une fois, personne n’a besoin de la culture libre pour accomplir cela; les bibliothèques en sont le brillant exemple. Pour conclure, oui, certes, peut mieux faire, peut toujours mieux faire; il n’empêche qu’il y a pour moi une sorte de condescendance et de décalage avec la réalité à se plaindre d’une politique d’accessibilité culturelle dont nous ne profitons nous-mêmes probablement qu’à l’échelle de 0,01 %… Ça me fait penser à l’énorme type dans le restaurant, dans The Meaning of Life, qui râle parce que les plats n’arrivent pas assez vite.

À suivre…


* Juste au cas où, je précise que c’était de l’humour…

** Ça peut paraître faux-cul à l’heure où j’exploite moi-même les droit exclusifs d’autres auteur-e-s, mais c’est une idée qui ne m’est venue que récemment.


Se couvrir la tête est-il antiféministe ?

Réédition du 31/01/2014

Le PQ, qui possède actuellement la majorité à l’Assemblée nationale, nous a sorti un truc vraiment incroyable l’été passé : une Charte des valeurs québécoises*. On a beaucoup parlé d’épouvantail destiné à détourner le public des questions « sérieuses », mais cela n’a pas empêché tout le monde de se plonger dans le débat, et pour cause : quand on mesure la masse de racisme, xénophobie et intolérance qui s’est soudain manifestée à cette occasion, on a quand même du mal à ne pas prendre tout cela au sérieux…

Un évènement particulièrement choquant fut la prise de position de féministes pour la Charte, sous le prétexte que le port de certains vêtements féminins pour des raisons religieuses constituerait une oppression à l’égard des femmes. Évidemment, et pas qu’à mots couverts, on parle du foulard, du voile, du hijab musulman et de toute sorte de couvre-chef visant à dérober les cheveux des femmes au regard des hommes. Soi-disant, du moins, puisque les personnes qui le prétendent le plus fort sont, actuellement, des non-musulmans…

J’ai grandi en France, un pays qui tient très (trop?) fort à sa laïcité et à sa politique d’assimilation. J’ai personnellement du mal à me situer dans le débat WW/WOC (White Women vs Women of Colour), d’abord parce que je suis dans les faits à moitié blanche, et à moitié non-blanche, mais aussi parce que la France m’a blanchi jusqu’aux os. Je suis donc à la fois très blanche de culture et, en même temps, c’est ce même phénomène de « blanchissement » qui m’a révélé les quelques aspects par lesquels je ne le suis pas.

Si vous êtes totalement novice en matière de féminisme et vous interrogez sur mon utilisation du terme de « culture » (un phénotype ethnique est-il une culture?), disons brièvement que je parle ici d’une expérience du monde singulière, qui unit à travers une même société des personnes victimes d’une même oppression (ou, par contraste, bénéficiant des mêmes privilèges). Les femmes ont ainsi une culture à elles distincte de la culture masculine, de même que les homosexuels, les personnes handicapées, les classes populaires (ou, au contraire, l’élite) et, donc, les personnes racisées.**

Par le passé, je n’ai donc jamais eu d’opinion très forte concernant le foulard musulman, même si, oui, je trouvais ça étrange et, non, je ne le comprenais pas. Heureusement qu’on apprend des choses dans la vie… En automne dernier, à la lumière des débats autour de la Charte, j’ai à nouveau réfléchi à la question, et voici la réponse que j’ai trouvée.

La signification du foulard, hijab ou autre type de couvre-chef féminin n’appartient qu’à la personne qui le porte. Présumer d’office, et depuis une position extérieure, qu’il s’agit forcément de l’expression de sa soumission aux hommes est un acte purement et simplement xénophobe, potentiellement raciste et, en l’occurence, islamophobe. J’aimerais, pour le démontrer, développer l’argument du vêtement (ou de son absence) comme objet culturel.

Mon mari, qui vient d’une culture indo-mauricienne, a été le premier à attirer mon attention sur l’impraticabilité de la Charte des valeurs québécoises. Régulièrement, quand on parle de la culture indienne, il conclut que « tout est religieux ». Cela n’a même pas de sens pour lui de demander si telle pratique culturelle a un sens religieux. Car, en Inde, tout ce qui est culturel est religieux.

Aussi, s’il peut paraître à des Blancs occidentaux de souche chrétienne que religion et culture se différencient aisément, cela n’est qu’un préjugé issu de leur expérience étroite, blanche, occidentale et chrétienne, et certainement pas un constat universel. En voulant imposer cette séparation culture/religion à des cultures qui ne se laissent pas analyser sous cet angle, c’est finalement un rejet, une négation de ces cultures dont ils font preuve.

Mais revenons au foulard musulman. Est-ce bien vrai que les femmes ne se couvrent les cheveux que pour des raisons religieuses et, surtout, dans un symbole de soumission aux hommes?

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Bon, c’est bien ce qu’il me semblait… (De gauche à droite et de bas en haut : Audrey Hepburn, Vivien Leigh, Sophia Loren et Grace Kelly.) Non seulement il devient impossible de distinguer les femmes qui se couvrent la tête pour « les mauvaises raisons » de celles qui le font pour « de bonnes raisons », mais cela repose aussi la question des limites entre mode, culture, croyances et religion.

Dans Little Mosque on the Prairie, le personnage de Rayyan, qui se dit d’ailleurs féministe, se défend de porter le hijab pour « cacher » quoi que ce soit. Pour elle, c’est au contraire davantage une façon de s’afficher en tant que femme musulmane. Une motivation que les laïcs acharnés trouveront peut-être abominable, mais qui n’est pourtant pas différente de l’individualisme que nous (Occidentaux démocrates) nous enorgueillissons de pouvoir exprimer dans notre accoutrement : droit de suivre la mode ou d’aller contre, de se maquiller (pour d’autres raisons que celles de se dissimuler; le parallèle est criant), de se teindre les cheveux, de se tatouer, etc.

Mais admettons, maintenant, que le hijab cache les cheveux; car c’est le cas, après tout. Il faudrait être de très mauvaise foi pour feindre que c’est là une lubie arbitraire sans fondement. Pour une femme musulmane, se couvrir les cheveux est un signe de modestie… Comment peut-on contester son droit à la modestie? Nous avons toutes un seuil en dessous duquel nous ne souhaitons pas nous découvrir, car nous nous sentirions attaquées dans notre pudeur, notre modestie. Or ce seuil est à la fois culturel et personnel, et non pas religieux (certaines femmes musulmanes ne se couvrent ainsi pas la tête, parce que l’Islam ne l’exige pas en tant que tel).

Dans l’Occident moderne, culturellement, les cheveux des femmes n’ont pas une connotation très forte. Nous nous promenons donc tête découverte sans nous sentir exposées ou impudiques. En revanche, il y a beaucoup de femmes dans notre société qui ne se sentent pas à l’aise de porter des décolletés, des jupes ou shorts trop courts, voire des jupes tout court (excepté peut-être les jupes longues qui cachent complètement les jambes)! Et ce n’est pas toujours un « fashion statement »; désolée de briser votre bulle, mais ces « décisions » sont bien souvent dictées par le refus de se donner en pâture aux regards et commentaires masculins… (Lire les articles de La fille h sur son expérience Une année en jupe si vous voulez vous en convaincre.)

Encore récemment, j’ai découvert tout un réseau de blogueuses mode chrétiennes (américaines, bien sûr), dont le propos est de démontrer comment être « jolies mais modestes », « stylées, mais dans l’esprit de la Bible ». Alors, est-ce que ce n’est pas une façon de transmettre ses croyances religieuses à travers son habillement? Et pourtant, qui irait embêter les femmes qui refusent de montrer leurs jambes ou celles qui arborent un style classique en accord avec leur christianisme, pour les sommer de se découvrir?

Ah oui, c’est vrai, les Femen l’ont fait (mais encore plus à l’égard des musulmanes, en réalité… islamophobie, quand tu nous tiens!). Les Femen sont problématiques à plus d’un égard. Cependant, en poussant le raisonnement à l’extrême, elles ont au moins révélé l’hypocrisie et l’incohérence d’une société qui condamne d’un côté de « trop » se couvrir, mais aussi de ne pas se couvrir assez. Le torse nu d’une femme choque les gens, c’est jugé impudique, voire obscène (sauf sur la plage, il faut croire). Mais il faut arrêter d’essayer de rationaliser nos sentiments : c’est une question de culture, ni plus ni moins.

Ches les Himbas, en Namibie (pour ne citer qu’eux, puisque j’ai revu récemment le film Bébés), les femmes sont grosso modo torse nu. De toute évidence, cela ne leur pose pas un problème de modestie. C’est donc qu’il n’y en a pas dans l’absolu. Ce sont nous, Occidentaux (et musulmans, en l’occurrence), qui possédons une culture dans laquelle une femme ne montre pas ses seins en public. De quel droit jugerions-nous les cultures dans lesquelles certaines femmes ne sont pas confortables à l’idée de montrer leurs cheveux en public et, plus encore, ces femmes elles-mêmes?

Dessin humoristique de Malcolm Evans

Dessin humoristique de Malcolm Evans

Pour finir, j’aimerais préciser que mon propos n’est pas de nier qu’il y ait une oppression des femmes à l’œuvre dans la culture musulmane. Mais il y en a une aussi dans la culture québécoise! J’étais gênée, à vrai dire, lorsqu’aux provocations des Femen, des femmes musulmanes se sont prises en photo avec le message « Do I Look Oppressed To You? » Avec leur discours anti-musulmans, les Femen, soi-disant féministes, ont réussi à faire complètement dérailler le débat. Alors que le point de départ du féminisme, c’est au contraire d’admettre la réalité de l’oppression des femmes, on a assisté à un concours de qui était la plus libérée.

Les pratiques et symboles culturels doivent être interrogés dans ce qu’ils ont de potentiellement aliénant, sexiste, misogyne, mais c’est une chose que chacune doit faire du sein de sa propre culture. Personne n’a le privilège d’avoir déjà trouvé la réponse, d’avoir tout bon, et de pouvoir expliquer et imposer aux autres (cultures et personnes) comment les choses doivent fonctionner. Cela, nous l’avons déjà fait; ça s’appelle le colonialisme. Est-ce qu’on en est vraiment toujours là?

* Pour résumer, la Charte vise entre autres à interdire le port de signes religieux ostentatoires par les employés du service public, ce qui inclut le personnel universitaire et hospitalier. En revanche, pas touche au crucifix qui trône dans l’Assemblée nationale! Parce que ça, voyez-vous, c’est de l’Histoire et de la Culture.

** Lectures recommandées dans lesquelles il est question de cette notion de culture :

  • Narayan, Uma, 1989 « The Project of Feminist Epistemology: Perspectives from a Nonwestern Feminist », S. Bordo et A. Jaggar (dir.), Gender/Body/Knowledge, New Brunswick, Rutgers University Press, p. 256-269.

  • Russ, Joanna, 1983, How To Suppress Women’s Writing, Austin, University of Texas Press, 160 p.