Søren

J’ai rencontré Søren à Varsovie, en 2006. Un Allemand avec un prénom danois, le prénom de Kierkegaard. Officiellement, sur ses papiers, il s’appelle « Sören », mais je vois qu’il a adopté l’orthographe danoise comme nom de scène, alors je l’écrirai ainsi, moi aussi. (Note : en allemand, le S initial se prononcerait comme un z français, mais ce n’est pas le cas en danois.)

C’était mon premier voyage à Varsovie, celui qui a bousculé pas mal d’idées que je me faisais de moi-même. J’y allais tous frais payés, du billet d’avion Air France au logement dans une résidence étudiante, avec une bourse en sus pour mes dépenses sur place. La raison? Une école d’été pour apprendre le polonais. Le matin, nous avions des cours de langue; l’après-midi, des conférences sur la culture polonaise. Enfin, la fin de semaine, ils organisaient des visites de lieux historiques et culturels.

Lui, je l’ai repéré rapidement : un gars solitaire à l’allure de nerd, les cheveux trop longs, trimballant sa guitare sur le dos comme le baluchon d’un ménestrel errant. Timide ou introverti, l’air dans les nuages, mais pas souffrant pour un sou, pas demandeur — comme s’il se ravissait d’un poème silencieux connu de lui seul. Je me reconnais un peu en lui, il m’attire, mais, en même temps, je suis comme lui : je vais peu vers les autres, je ne sais pas briser la glace.

Non, ce n’est pas tout à fait vrai. Si j’ai choisi d’étudier les langues, c’était pour qu’on me paie des voyages, mais aussi parce que c’est une belle perche pour aborder quelqu’un. D’où est-ce que tu viens? Quelle langue parles-tu? Est-ce qu’on a une langue en commun? Je suis terrifiée à l’idée d’approcher quelqu’un à qui j’ai le sentiment de n’avoir rien à dire; mais les langues étrangères, c’est le prétexte idéal pour parler à des tas d’inconnu-e-s. Et c’est là mon paradoxe : j’adore parler aux inconnu-e-s, même si je ne sais pas comment, même si souvent ça foire, même si je me tape la honte. Il faut aller au bout de soi, au bout de l’expérience, il faut tout vivre, tout ce qu’il y a à vivre.

C’est en partie pourquoi je ne me suis pas liée davantage à Søren, ce premier été où je l’ai rencontré. Il parlait à mon côté artiste, intello et sauvage; mais cet été-là, ce premier été, il y avait trop à vivre avec trop de monde. C’est l’été où j’ai appris à boire, à vraiment boire — c’est ce que donne une foule d’étudiants étrangers dans la même résidence… On sortait presque tous les soirs, et le lendemain j’allais en cours à moitié sonnée, gueule de bois et quatre pauvres heures de sommeil dans le corps. C’est à Varsovie que j’ai acheté mes premières bières (je veux dire au supermarché — je buvais avant exclusivement dans les bars ou si on m’en offrait). Encore aujourd’hui, si je goûte à une blonde ordinaire et que je ferme les yeux, je pense à Varsovie…

J’ai un souvenir de Søren à la maison de Chopin; c’est peut-être là que nous nous sommes vraiment parlé pour la première fois. Suffisamment, en tout cas, pour nous échanger nos adresses courriel au terme du séjour. Pendant l’année suivante, la troisième que je passais à Paris, nous avons correspondu. C’est à travers cet échange, loin des Russes, des Italiens, des bouteilles de vodka et des boîtes de nuit, que nous nous sommes réellement rapprochés.

Pas que je ne sortais pas à Paris… Cette troisième année, objectivement, est peut-être celle où je suis le plus sortie, où ma vie sociale a été la plus riche (notamment grâce à Nicolas — je mets un lien, parce que ça me fait délirer de le trouver aujourd’hui sur Youtube —, qui avait aussi été à Varsovie, et avec qui nous nous sommes rejoints dans une envie commune de continuer la fête…). Mais c’est aussi l’année où je suis restée célibataire, alors que j’avais enchaîné trois copains l’année précédente; c’est l’année où j’ai perdu un certain nombre d’illusions sur moi-même et sur l’amour, et où j’ai cherché du réconfort, comme d’habitude, dans la littérature.

Globalement, j’ai été beaucoup plus sujette à la dépression, une sorte d’ombre est revenue planer sur ma vie, et Søren m’écrivait des choses comme ça (keep in mind qu’il est allemand) :

Last week I had the idea that one fine day, books containing our biographies will mention these Emails (we should write letters!) like: « In her youth author Jeanne Corvellec had a years enduring correspondence with the pianist Sören Gundermann ». You know like Satie and Monet (I’m not sure, they ever had!). You see, I never doubted that you are an artist.

Il vivait et étudiait (la musique) à Potsdam, tout près de Berlin. Et moi, j’avais depuis longtemps le fantasme d’aller à Berlin. Sur l’invitation conjointe d’un autre Berlinois connu à Varsovie, Philipp (un Allemand d’origine polonaise, comme il y en a énormément), je suis allée 5 jours à Berlin-Potsdam à la fin juin 2007. La mère de Philipp habitait de l’autre côté du lac, et l’autobus pour se rendre au centre-ville de Berlin passait par la forêt. Parce qu’il y a un lac et une forêt à l’intérieur de Berlin! Moi qui venais de Paris, avec ses immeubles tout serrés, tassés entre ses « murs », Paris, cette ville condensée que tu peux traverser à pied du nord au sud en deux heures, j’hallucinais…

Mais c’est bien l’Allemagne, me disais-je. Je connaissais un peu l’Allemagne pour avoir passé, lorsque j’étais adolescente, deux étés à Aachen (aka Aix-la-Chapelle), en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, une ville entièrement bombardée et détruite pendant la guerre. Pas une belle ville, donc; le principal souvenir que j’en garde est celui de l’usine Lindt en face de laquelle on habitait, qui exhalait ses odeurs de chocolat à toute heure du jour. Dès que tu sors un peu de la zone urbaine, en revanche, c’est beau, c’est vert, c’est champêtre, un petit paradis bucolique. Je comprends que le Romantisme soit né ici… (Comme j’ai compris, en allant en Angleterre, comment le gothique avait pu naître là.)

L’Allemagne, pour moi, c’est le pays romantique par excellence. La nature est superbe, tout y invite au lyrisme. (Attention : en France aussi, la nature est magnifique, mais elle a un autre caractère, le caractère français, je crois… Peut-être que je projette, mais, pour moi, la France est plus un pays de contrastes — c’est sans doute pour ça qu’on a l’ego, comme les Américains, parce qu’on a déjà tout chez nous et qu’on n’a besoin de personne!) Et il faut le dire : Berlin, c’est la classe ultime.

Paris, c’est grouillant, c’est sale, étouffant… même la rue de Varenne, qui est nickel, où j’allais tous les mois déposer le journal à « M. le Premier Ministre » (comme s’il s’occupait personnellement du dépôt légal…), c’est étroit, courbe, moyenâgeux. Même le Louvre, où j’aime aller dans la cour carrée, pour m’imaginer un instant que la modernité n’existe pas, baisser les yeux sur les pavés et essayer d’entendre les sabots des chevaux, même le Louvre dans sa splendeur a cet air fouilli, avec ses bouts de diverses époques rattachés les uns aux autres, et écrasé de tous côtés par la ville.

Berlin, non, c’est beaucoup plus vaste, plus monumental, et en même temps ce petit côté underground, avant-gardiste, cool.* Le dernier soir, à Potsdam, nous sommes allé dans une sorte de lavomatic avec des tables et des jeux de société et nous avons joué à Mensch ärgere Dich nicht, un jeu de petits chevaux. Nous avons aussi fait du tourisme, évidemment, mangé des bratwurst, des döner kebab et aperçu un castor dans le parc Sanssouci (« Der Biber segelt! »). Mais ce qui m’a le plus frappée de ce voyage, c’est l’immense gentillesse de mes hôtes, la simplicité avec laquelle Søren surtout s’est occupé de moi, qui débarquais sans avoir rien prévu.

Le premier jour, quand il est venu me chercher chez la mère de Philipp, on s’est assis à table. Il a pris une cuillère qui traînait et il s’est mis à improviser un rythme — à faire de la musique. Il y avait une vieille guitare désaccordée posée dans un coin; il l’a prise et a essayé d’en jouer. Il était comme ça, Søren. Toujours la musique. Où qu’il aille, il pensait à la musique, et il fallait qu’il joue quelque chose. Et le plus étonnant, c’est qu’il n’a commencé à apprendre qu’à dix-huit ans. Il l’a voulu et il l’a fait, voilà. Comme quoi…

En vrai, Søren est pianiste. L’avantage de la guitare, c’est juste que ça se transporte. Une fois, je l’ai accompagné dans un magasin où il a déniché des partitions de Czerny. Et quand je suis allée chez lui, il me semble qu’il s’est excusé, avant de s’empresser de ramasser toutes les partitions qui jonchaient littéralement le sol…

C’est sûr que je suis tombée un peu amoureuse de lui cet été-là, mais d’un amour platonique, puisqu’il avait une copine. Je ne l’ai jamais rencontrée; je crois qu’elle vivait à Frankfurt an der Oder, d’où il était lui-même originaire (probablement la raison de son intérêt pour le polonais). La dernière fois que j’ai eu de ses nouvelles, il m’a écrit qu’ils avaient une petite fille. (C’est à moi de lui réécrire… Il faut que je dépoussière mon polonais…)

J’ai eu deux autres vrais amis hommes avec qui il n’y a jamais eu la moindre ambiguïté, ni de leur part ni de la mienne. Je dirais volontiers qu’il en allait de même avec Søren. Sauf qu’il y avait la musique, sauf qu’il était musicien. Et ne me dites pas : « Ah! vous, les filles, c’est ça : vous craquez pour les musiciens… » Ce n’est pas ce que j’essaie de dire. Il n’y avait pas d’amour sexuel entre nous; seulement, je l’admirais énormément. Alors, forcément, ça ajoute quelque chose. Et peu importe au fond qu’il s’agisse de musique ou autre, c’est toujours beau de voir quelqu’un de passionné, qui suit sa route avec autant de zèle et d’émerveillement.

Je trouvais qu’il était parfait, et cela me rendait heureuse, parce que ça signifiait qu’il y avait bel et bien des hommes parfaits dans le monde, et qu’un jour, je rencontrerais le mien.**

Varsovie, été 2007. Ah! qu’on était jeunes… J’avais le visage tout rond.


* Ce qui ne signifie pas que je trouve Berlin « mieux » que Paris. Vous savez que j’aime les trucs craignos, un peu dégueu… Vivre à Paris est difficile, mais j’y ai tant de souvenirs en même temps; je pourrais vous faire toute la carte, tous les arrondissements juste en vous parlant de ma vie. Au contraire, je connais trop peu Berlin; ce n’est que l’impression fugace d’une touriste que je vous livre.

** Je sais, je sais, personne n’est parfait… Ce n’est pas ce que je veux dire. Pour moi, quelqu’un de « parfait », c’est juste une personne qu’on est prêt-e à aimer telle qu’elle est, pour le meilleur et pour le pire.


La messe

Belle du Seigneur, mais c’est quoi, ce roman. C’est un roman fou, c’est un roman trop. Trop intense. Moi qui supporte mal les émotions fortes… Fou-rire la nuit; je riais tellement que mes joues étaient pleines de larmes. J’ai dû m’arrêter de lire, pour ne pas réveiller tout le monde et parce que c’était trop. Comme si la page suivante pouvait m’achever. L’après-midi dans le métro, je me tapais la tête contre ma liseuse; les gens devaient penser que j’étais folle. Albert Cohen, master of cringe.

J’étais attachée, à une sorte de port, peut-être juste une bouée, et me voici détachée… partie dans un voyage… wouaaah, doucement! C’est trop d’adrénaline. Trop. Ça me rappelle quand je passais mon bac — adrénaline du début à la fin des épreuves. Ça me rappelle Varsovie.

Une église orthodoxe dans le quartier Praga, de l’autre côté de la Vistule.

2008. Je me lève parfois à 5 heures, pour partir de chez nous à 6 heures. C’est l’aurore, la rosée, tout est calme, c’est le meilleur moment. Tout m’émerveille. Déjà, l’adrénaline qui afflue. Bonheur fou, miraculeux d’être en vie! Un gramme de bonheur en plus et je crois que je mourrais. Paf! mon pauvre petit cœur exploserait. Est-ce qu’on peut faire une overdose d’adrénaline? 6 heures du matin et j’ai déjà le tournis.

Je prends le métro puis le tram jusqu’à l’ancien ghetto juif. C’est là que je travaille, parfois dès 7 heures. Je marche dans la rue Anielewicza (Mordechaj Anielewicz, meneur de l’insurrection du ghetto de Varsovie), puis je tourne sur Zamenhofa (Ludwik Zamenhof, inventeur de l’espéranto). Je passe devant le parc qui entoure le musée de l’Histoire des Juifs polonais, où se dresse le monument aux héros du ghetto. Ça me rend grave; je me recueille. Ce trajet rituel, cinq jours par semaine, c’est comme un pèlerinage. Tous ces morts… Toute cette horreur… et moi vivante! Ça me file un drôle de vertige.

Le bureau se trouve à l’étage du numéro deux de la rue Miła. De l’autre côté, un genre de square, un plus petit monument au centre. Des inscriptions en hébreu. (L’une de mes toutes premières impressions de la Pologne, c’est ce « bienvenue » à l’aéroport Chopin. Quatre langues : polonais, anglais, français — avec une faute —, hébreu.) Une fois j’y ai vu une couronne, des rubans bleus et blancs avec des étoiles de David. Pour se rendre à l’étage, il y a un ascenseur en verre construit sur la façade. L’été, ça fait serre. On monte, dernière vue sur le square.

Il y a un cimetière juif à Varsovie. C’est un lieu du passé, un lieu qu’on visite. Si tu es un homme, tu dois mettre un petit chapeau en papier; ils les donnent à l’entrée.* Les pierres tombales surgissent pêle-mêle d’entre les hautes herbes, serrées, désordonnées, comme des dents de travers. Un mer de dents. Les pierres sont rugueuses, rongées par le temps. Toutes ces herbes, ça fait sauvage, abandonné. On s’y sent bien, j’aime m’y promener.

Parfois je travaille le dimanche. Le soir, en sortant du travail, je vais à la messe. Comment ça a commencé, c’est flou dans ma mémoire. Ça ressemble à un rêve. Tant pis; je vais le raconter comme si c’était la réalité. Ce sera vrai ou ce sera faux.

La messe, au départ, c’est une idée de mon amie tchèque Hana, qui est venue me visiter à Varsovie en novembre. Elle avait envie de voir une messe polonaise. Moi, n’y connaissant rien, j’ai demandé à Karolina, que je savais croyante. J’ai rencontré Karolina à Paris; son chum (aujourd’hui son mari) est français. C’est elle qui m’a conseillé les dominicains, « ils chantent beaucoup », et le dimanche soir, il y a une messe spéciale pour les étudiants.

Une vue de Nowe Miasto, la Nouvelle Ville. C’est là que se trouve l’église Saint-Hyacinthe, mais ce n’est pas celle qu’on aperçoit dans la photo (c’est l’église paulinienne du Saint-Esprit, qui est presque en face).

Nous sommes allées à l’église Saint-Hyacinthe (Kościół św. Jacka), au 8/10 Freta. C’est une grande église de style gothique, toute blanche à l’extérieur et à l’intérieur. Moi qui n’ai été élevée dans aucune religion, je ne suis jamais allée à la messe. Je n’ai même jamais vu de messe en vrai, à part ces quelques secondes volées au Sacré-Cœur (à Montmartre), une fois. Je découvre que la messe, c’est tous les jours, plusieurs fois par jour. Le dimanche, il y en a presque toute la journée, certaines avec des thématiques.

L’église est remplie. Remplie à craquer, même. Quand j’arrive en retard, il n’y a souvent plus de place sur les bancs, alors, comme beaucoup d’autres, je reste debout, près du mur du fond. C’est vrai que c’est plein de chansons, et j’avoue que c’est ce qui me plaît le plus. Hana est repartie, et moi je suis retournée à la messe. Il y a un écran où ils rétroprojettent les paroles des cantiques; comme ça tu peux suivre, et comprendre. Des histoires d’agneaux et de grâce et de consolation, franchement j’ai oublié, j’invente un peu. J’ai aussi oublié le contenu des sermons — des choses normales, sensées, presque banales.

Je n’y connais rien, alors je regarde ce que les autres font et j’essaie de les imiter. Amen. Les mains jointes. Maintenant, à genoux. Se recueillir. Prier, peut-être? Ça fait un peu mal aux genoux, ça doit être fait exprès… C’est bien, ça, d’avoir un peu mal… Ça nous rappelle qu’on est vivant, pécheur, mortel. Car Dieu, dans sa bonté, nous a donné la Terre.

L’eucharistie, par contre, je n’y vais jamais. Une superstition m’en empêche. Je ne suis pas baptisée. Les gens autour de moi se lèvent les uns après les autres, font la file entre les rangées de bancs. Ça prend du temps parce qu’il y a beaucoup de monde. C’est une chose que de se fondre dans la foule et de faire comme les autres, c’en est une autre de me retrouver tête à tête avec la personne qui donne l’hostie; je ne saurais pas faire semblant. Dieu m’accueille chez lui, mais il ne faut pas pousser le bouchon. Je parle de Dieu comme d’un individu, mais je n’y crois pas; je sais ce que « Dieu » signifie pour moi, je me comprends.

Avant, comme beaucoup d’athées, je pensais que la foi, la spiritualité, il n’y a pas de mal à ça et même du sens; c’est la religion organisée qui est le vrai fléau. Aujourd’hui, dans cette église, au milieu de tous ces gens qui chantent et c’est tellement beau, mon opinion bascule. Je réalise tout à coup que c’est l’inverse. C’est croire aux Saintes Écritures qui est stupide… Comment peut-on y croire? Moi, je n’y crois pas. Mais la religion comme institution sociale, soudain, je la comprends, et même je l’aime. Tous ces gens qui se sont réunis ici, rassemblés, pour être les uns avec les autres et avec Dieu, ce n’est pas bête; au contraire, c’est grand, c’est beau. Ici, je peux croire à la communauté. Ici, je peux croire à l’humanité.

Le 11 novembre, les Polonais célèbrent l’indépendance de la Pologne.

Et puis il y a ce vestige, ce bout de mur en pierre, comme une excroissance verruqueuse dans le mur blanc et lisse. Caché derrière un pillier, je ne l’ai pas vu tout de suite. À présent je suis assez près pour lire la plaque qui l’accompagne. J’agrandis les yeux, je suis bouche bée. Cette ruine… cette relique! C’est tout ce qui reste de l’église d’origine, bombardée par les Allemands en 1944. Je pleure souvent à la messe, mais là, c’est trop. Torrent de larmes.

Tout le centre de Varsovie est comme ça : détruite pendant la guerre, elle a élevé ses blessures au rang de monuments. Ce refus forcené d’oublier… De l’intégralité du Palais Saxon, il ne reste que trois pauvres arches, qui trônent désormais en solitaire entre le parc et une immense place vide. On y a placé la tombe du soldat inconnu. La première fois que j’ai visité Varsovie, en 2006, nous sommes arrivés en pleine célébration militaire — démarche ridicule, musique, baïonnettes, sabre au côté pour le supérieur, et puis le fameux chapeau carré, hommage aux Cosaques.

Mais au-delà des monuments, c’est l’absence. L’Histoire est là, partout, comme un fantôme, dans tout ce qui n’est plus. Varsovie est laide, car moderne (même s’ils ont recréé la Vieille Ville, Stare Miasto, à l’identique, étrange contrefaçon dont on ne saurait déterminer si elle tient davantage du défi ou du déni). Reconstruite. Ce qui a disparu.

Quand je sors de la messe, c’est la nuit. Je regarde autour de moi, les rues, les façades, les trams et autobus jaune et rouge de la ZTM, et les gens. Tout me rend heureuse; je suis toute gonflée de joie, prête à éclater. Je l’aime, cette ville laide, cette ville tragique**, qui joue son mélodrame où d’autres jouent leur beauté, leur puissance; je l’aime passionnément. Et mon cœur qui galope, mon cœur qui galope à nouveau.


* Sauf si tu as déjà un chapeau, évidemment; tant que tu en portes un.

** En vrai, je l’aime principalement pour d’autres raisons, comme le fait de m’y être pris bien plus de cuites qu’il n’est raisonnable, mais ce sont là des histoires pour d’autres jours.


Comment j’ai découvert Rock&Folk et le punk

J’ai raconté dans un précédent article comment je suis devenue fan de Linkin Park. C’était la première fois que ça m’arrivait en musique, cette envie soudaine de vouloir tout savoir, tout collectionner au sujet de quelqu’un, ou d’un groupe. En m’y intéressant, et par le biais de leur forum officiel, je me suis aperçue qu’il existait tout un univers musical que j’ignorais, car trop métal ou trop indie pour les radios mainstream qu’on pouvait capter de chez moi.

À la médiathèque de ma ville, ils étaient abonnés au magazine Rock&Folk. Vu que les radios ne pouvaient pas satisfaire ma nouvelle curiosité, peut-être que cette revue le pourrait… Et, en cherchant parmi leurs anciens numéros, je suis effectivement tombée sur un dossier consacré au « nu metal », courant auquel Linkin Park était alors associé. Or, si l’article présentait bel et bien le mouvement et ses principaux représentants, le ton était, disons… plutôt du genre critique, voire dédaigneux. La conclusion, c’était qu’à l’image de leur nom orthographié en mode pseudo-kool (« nu » au lieu de « new »), le nu metal était un truc de djeuns qui ne connaissaient ou ne comprenaient pas le vrai rock, de faux rebelles qui avaient troqué l’authentique esprit rock contre un son bien trop lisse et calibré.*

Ma première réaction, bien sûr, fut d’être vexée. Non, mais ils se prennent pour qui, ces vieux cons? (Rock&Folk est totalement un truc de vieux con. Même quand je suis devenue accro à ce magazine, ça me faisait toujours marrer de lire le courrier des lecteurs, avec l’inévitable « J’ai cinquante balais, et de mon temps, le rock, c’était comme ci et comme ça… ») Moi, je trouvais que Linkin Park étaient bons, et à quel titre ces journalistes se croyaient-ils légitimes de pisser sur les goûts des autres?

Ça me faisait chier, et j’ai mis quelques semaines avant d’oser m’approcher à nouveau de Rock&Folk. Parce qu’au fond de moi, sous l’injure, j’étais tout de même intriguée. Mis à part le fait qu’ils avaient craché sur un groupe que j’aimais, j’avais eu la drôle de sensation de me reconnaître dans leurs propos, de regarder dans un miroir. Certes, ils étaient des snobs musicaux, mais, à l’époque, j’étais moi-même une snob littéraire. Pisser sur les goûts des autres, je l’avais fait plus qu’à mon tour.

La deuxième chose, c’est qu’en dehors du jugement subjectif, ils n’avaient pas tort. Linkin Park, pour ne citer qu’eux, n’étaient pas des rebelles; ils n’ont même jamais fait semblant de l’être. Ils ont au contraire toujours eu un aspect très « bon garçon », « œuvrons pour le bien, mais sans déranger personne »; ils étaient humbles et professionnels, très loin de l’image stéréotypée de la rockstar — et, du reste, beaucoup de gens les admiraient précisément pour ça. Il y a de la colère dans leurs paroles, dans leurs chansons, mais c’est une colère intime, un mal-être individuel. Il n’est jamais question de foutre le feu à la société ou à l’establishment

Or, justement, cet esprit du rock vers lequel Rock&Folk pointait par contraste, moi, m’attirait, me séduisait terriblement. J’étais déjà anticapitaliste, et j’avais l’intuition qu’il y avait plus à faire pour changer les choses que de continuer à mettre son cash dans la machine (à travers l’achat de CD, de billets de concert, de merch) juste pour pouvoir écouter des chansons dépressives tout-e seul-e dans le noir. Et c’est comme ça que je suis revenue vers Rock&Folk et me suis peu à peu éloignée de Linkin Park — d’autant qu’avec Meteora, leur second album, ils ont plutôt choisi de pousser vers la perfection technologique, éliminant presque entièrement ce qu’il y avait encore de cru et de brut dans Hybrid Theory.

J’ai donc passé mes années de première et de terminale (dernières années du secondaire en France) à lire entièrement tous les numéros de Rock&Folk entreposés à la médiathèque, et même à les relire, encore et encore. Il faut dire qu’à cette époque-là, je n’avais guère d’ami-e-s et je me disputais beaucoup avec mes parents. Dès que je n’étais pas en cours, j’ai donc pris l’habitude de zoner dehors, toute seule. Je ne disais jamais où j’allais ni quand je rentrais — le plus tard possible, en général. Il m’arrivait de me rendre jusqu’à la limite de la ville, là où passait l’autoroute; je l’ai traversée à pied des tas de fois, en me disant toujours que si je me faisais frapper, ce serait une bénédiction (enfin, pour les autres; moi, je n’en avais plus rien à foutre…).

Et, sinon, j’allais à la médiathèque, en plein dans le quartier gitan, et j’y passais des heures à lire Rock&Folk. Aujourd’hui, je réalise que Rock&Folk a un parti pris punk — en tout cas, c’est la tendance qui domine, malgré un certain effort de diversité, et c’est pourquoi je l’ai chopé, moi aussi, par contamination. Par « parti pris punk », je veux dire que, pour eux (pour moi?), le punk symbolise l’esprit rock condensé à l’extrême — son essence, en quelque sorte, sa forme la plus pure. C’est d’ailleurs pour ça que le punk est un tel désastre, musicalement parlant : parce qu’à ce stade, c’est davantage un concept, un message, qu’une performance artistique. (On pourrait dire la même chose de certaines « œuvres » modernes en arts visuels; qu’à trop donner dans le concept, on a perdu toute la technique qui est pourtant une composante essentielle de l’art.)

Le mot « punk », pour celleux qui ne le sauraient pas, est apparu pour la première fois dans un journal pour qualifier la musique du groupe américain the Ramones. À la base, « punk » est un terme péjoratif, qui a ensuite été récupéré et revendiqué par ce nouveau genre. Les Ramones ont commencé à jouer dans les années 70. C’étaient des mecs en t-shirt et jeans troués, et c’est de là qu’est partie toute l’esthétique crado et déglinguée qui ne faisait pas du tout partie du rock avant. C’étaient aussi des musiciens tellement mauvais qu’ils étaient incapables de jouer les chansons des autres, et c’est ce qui les a forcés à composer les leurs. (Sérieusement! Et vous comprenez maintenant comment le punk est lié à la culture DIY, même à un niveau complètement « infrapolitique ».)

Évidemment, le punk, et le pourquoi du look et du son merdiques, décalés, sans culture, c’est un truc de pauvres, de classes populaires. Pas d’argent pour bien s’habiller, pour acheter du bon équipement; jamais appris la musique. Même quand on ne fait pas de politique en tant que telle, c’est toujours un peu un acte politique de se faire voir, de se faire entendre, et non pas tel-le-s qu’on nous dit qu’on devrait être, mais tel-le-s qu’on est, quand on est oublié-e-s du système. Comme une grosse verrue purulente que le discours officiel voudrait cacher.

Et c’est ça, au fond, le punk. Je ne me rappelle plus le slogan textuellement, mais ça dit en gros : « on est moches, cons, pas doués, et on vous emmerde! » Et là, mon cœur a battu deux fois. C’est moi, ai-je pensé. Je n’avais jamais imaginé qu’il puisse y avoir d’autres monde qui se sentait comme moi à ce point, et soudain, je découvrais que si, ça existait depuis les années 70 et ça s’appelait le punk. Ma famille, quoi.

Vous vous demandez peut-être à cet instant comment on peut penser cela, qu’on est soi-même de la sous-merde, et être « snob » tout en même temps. Il y aurait plusieurs façons d’aborder ce paradoxe; je me contenterai ici de vous offrir une réponse partielle : à savoir que je ne suis pas une snob de la technique, et que je ne l’ai jamais été. Je n’ai aucun respect pour la forme, et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’adore Gombrowicz et sa tirade Contre les poètes (qu’il faudrait un jour que je retraduise, parce que la version française qui circule sur le Web est en fait un peu tronquée). Je suis une snob du cœur, ou des tripes, si vous préférez.

J’exige absolument que toute œuvre d’art contienne au moins quelque chose de vrai, de viscéral, de vital. Dans les milieux d’auteur-e-s, on parle toujours beaucoup des histoires, que ce qui est important, c’est l’histoire, que c’est l’histoire que les lecteur-ices veulent, etc. Moi, je vous le dis tout net : je me fous royalement de l’histoire. L’histoire n’est qu’un prétexte pour formuler une vérité qu’un autre type de discours échouerait à exprimer. C’est là pour moi le seul sens de la littérature.

Sinon, je pourrais aussi l’expliquer par un autre paradoxe, qui est que j’ai été éduquée au punk à travers un magazine, c’est-à-dire un texte et des images. Quand j’ai déménagé en région parisienne, à 17 ans, et que j’ai pu emprunter des CD à la discothèque de ma nouvelle ville, j’ai enfin écouté les Ramones. J’étais atterrée, tellement c’était mauvais. Je suis aussi allée un peu plus loin dans ma connaissance du Clash, et même si ça laisse bien mieux écouter, ils ne sont jamais approchés non plus de mes groupes préférés. (Ma Sainte Trinité, ce sont les 3 L : Led Zeppelin, Leonard Cohen, the Libertines — j’ai d’ailleurs découvert ces derniers dans Rock&Folk, où ils s’identifiaient, non sans une certaine autodérision, comme un groupe « punk dandy minimaliste ».)

Donc, en fin de compte, l’ironie de cette histoire, c’est que je n’aime même pas le punk en tant que musique. Cependant, je reste attachée à son concept… et c’est peut-être pour ça qu’il n’y a jamais vraiment eu d’autre choix pour moi que l’autoédition, que je ne pouvais en somme qu’écrire de la « sublittérature », et même la plus vile et la plus mal aimée de toutes, la littérature sentimentale. Il m’arrive d’avoir des bugs, des instants d’égarement où je me prends à rêver d’être acceptée par les gatekeepers, mais, toujours, j’en reviens et je me rappelle : conne, moche, pas douée — et comme je vous emmerde!


* Il y a toujours eu un côté « geek » chez Linkin Park — il n’y a qu’à écouter comment Mike parle de Pro Tools en 2002 et des trucs qu’il s’amuse à faire avec le son sur l’ordi! Et, avec le recul, je me rends compte qu’une partie de leur attrait s’est joué là, précisément parce qu’ils ont su entrer en résonance avec cette nouvelle génération qui grandissait avec Internet et les nouvelles technologies, parce qu’ils ont su être présents sur le Web, depuis le tout début.


Le bonheur de n’être pas précoce

J’ai appris à lire et à écrire à 4 ans et, à 5, je suis entrée à l’école primaire — avec un an d’avance, donc. Dès lors, je me suis habituée à être la plus jeune d’une supposée classe d’âge, et à savoir faire des choses en avance sur la plupart des autres enfants. De plus, j’ai une sœur d’un an et demi plus âgée, ce qui signifie que nous avons souvent fait et même commencé des activités en même temps. Parfois, nous étions séparées par groupes d’âge, mais, d’autres fois, sur la base du niveau ou de l’ancienneté, nous étions ensemble (ma sœur avait alors un peu plus de facilités et c’était bien normal; mais, par exemple, nous avons passé nos « galops » 1 à 4 en même temps en équitation).

En d’autres termes, j’ai grandi avec cette idée que j’étais — au moins un peu — précoce. Certes, je ne me prenais pas pour Mozart… Mais, à 9 ans, j’écrivais, illustrais et éditais mon propre journal de A à Z (en copiant ma sœur, bien sûr; on commence toujours en copiant), et il y a du monde qui publie des romans à 20 ans, alors pourquoi pas moi?

Aujourd’hui, j’ai 30 ans et je n’ai toujours rien publié. Je n’ai pas écrit grand-chose non plus — j’ai terminé mon tout premier roman le 31 décembre 2016, soit il y a à peine un an. Et je ne vais pas vous mentir : voir les années passer les unes après les autres, sans parvenir à me rapprocher de mon but, n’a pas été facile. Je me suis beaucoup autoflagellée, j’ai parfois désespéré; et, globalement, je me sentais misérablement à la traîne de toutes ces personnes qui, apparemment sans problème, publiaient un an après que l’envie d’écrire leur était soudain tombée dessus, à l’improviste… Pourquoi moi, qui l’avais toujours voulu, n’y arrivais-je donc pas? J’avais l’impression de trahir mon propre rêve.

Puis j’ai eu 30 ans et, comme par magie, un tas de choses se sont mises en place dans ma tête. Notamment, j’ai cessé de considérer mon incapacité à écrire comme une malédiction. Au contraire, je la vois aujourd’hui comme une bénédiction. Je regarde derrière moi le chemin que j’ai parcouru, et je ne le changerais pour rien au monde. Je ne regrette rien, et surtout pas d’avoir posé ma plume (pendant parfois plus d’un an!). À la rigueur, si je pouvais remonter le temps et confier un secret à celle que j’étais il y a 10 ou 15 ans, je lui dirais : Ne crains pas d’attendre. Ne te culpabilise jamais de prendre ton temps, de prendre des détours ou des pauses. Le seul temps gaspillé, c’est celui qu’on n’assume pas d’avoir pris.

Même si j’étais précoce académiquement, je suis en réalité ce qu’on appelle en anglais une « late-bloomer ». Parce qu’il y a l’école, mais il y a aussi — avant tout? — la vie. Et, si j’étais douée en classe, mes aptitudes sociales ont au contraire longtemps laissé à désirer (une petite voix me dit que je suis encore et serai probablement toujours en dessous de la moyenne à cet égard)… Je suis entrée à l’université sans avoir jamais bu d’alcool ni embrassé qui que ce soit, par exemple. Cela faisait aussi des années que je n’avais pas eu d’ami-e-s dans mon quotidien. Je vivais dans ma bulle, à défaut de réussir à interagir de façon satisfaisante avec les autres et le reste du monde (au lycée, j’ai aussi eu des problèmes avec des profs — enfin, surtout une prof —, et le monde libéralo-capitaliste qui nous entourait me répugnait).

Du coup, l’entrée à l’université… Je vous raconterai ça en détail une autre fois, mais on peut dire que j’avais des années d’amitiés, de partys et d’interactions sociales à rattraper! L’écriture avait toujours été mon refuge de la réalité; or, soudain, la réalité devenait encore plus cool que tous les livres du monde… Pour la première fois, je devais choisir entre vivre et écrire (parce que les journées n’ont que 24 heures et que j’essayais quand même d’étudier un minimum à côté!). J’ai choisi de vivre. J’ai choisi la réalité. J’ai choisi les vrais gens. Et je le referais. Pour moi, les humains, c’est sacré. On ne transige pas avec les humains.

Le poète romantique Adam Mickiewicz a écrit : « Trudniej dzień dobrze przeżyć niż napisać księgę. » Ce qui signifie : il est plus difficile de bien vivre une journée que d’écrire tout un livre. À 20 ans, alors que je n’avais encore écrit aucun livre, cela n’était pas forcément si évident pour moi… Néanmoins, déjà, j’entrevoyais que c’était vrai, j’étais d’accord avec ça. Les livres, c’est bien beau, mais à quoi bon lire ou écrire des beaux livres, si on n’est pas capable de mener une belle vie à côté? Pour moi, les livres ne sont pas un but en soi. Ils aident seulement à bien vivre. Alors, si la vie n’est plus l’objectif ultime, les livres n’ont eux non plus aucun intérêt.

Cela dit, le phénomène est dialectique. C’est-à-dire que la vie nourrit à son tour la littérature. À 17 ans, je n’ai pas tout de suite perçu qu’en choisissant de vivre, je sacrifiais l’écriture. Je n’ai pas eu conscience de faire un choix. J’ai sauté à pieds joints dans les opportunités qui m’étaient offertes, parce que c’est ce que les livres eux-mêmes m’avaient appris à vouloir… Mais les livres racontent beaucoup de choses, y compris des mensonges. C’est par moi-même que j’ai fini par comprendre que, si je me laissais entraîner là où la vie me menait, je ne trouverais jamais le temps d’écrire. Et vice versa : que si je prenais le temps d’écrire, j’allais rater des tas d’aventures et d’expériences… Comme le choix était cornélien, je ne l’ai jamais totalement assumé. Cependant, si la vie a eu tendance à l’emporter, ce n’est pas tant parce que mon désir d’écrire a diminué — mais parce que j’ai réalisé que c’est la vie qui donne sa matière à l’écriture.

Certes, on peut tout inventer, fantasmer un truc sans queue ni tête et le mettre par écrit. On peut aussi considérer que le fond n’a que peu d’importance au regard de la forme, du style. Je ne prétends pas que cela ne donnera rien d’intéressant… Seulement, moi, ce n’est pas ce qui m’intéresse. Ce n’est pas que je cherche à écrire. J’écris pour aller chercher la connexion humaine avec la lectrice, pour donner au lecteur quelque chose de vrai et de vécu. (Je parle ici des sentiments et des réactions humains, car, pour le reste, j’écris volontiers dans les genres de l’imaginaire.) Je ne veux pas me contenter de clichés et de lieux communs; je veux témoigner de ce qui s’est passé réellement, de ce que j’ai ressenti et qui n’était pas toujours comme dans les livres, justement…

La première raison pour laquelle je ne regrette pas d’avoir mis autant de temps à publier, donc, c’est que toute cette expérience de vie me sert aujourd’hui dans mes écrits. J’ai toujours eu un intérêt pour les motifs romantiques, mais je me demande à présent quel genre d’histoire d’amour je pouvais bien espérer écrire à 18 ans, alors que je n’avais rien connu… La seule réponse qui me vient à l’esprit, c’est : un ramassis mal digéré, sans originalité, de tout ce que j’avais pu lire dans les bouquins des autres! William Maxwell a écrit, au sujet de J. D. Salinger :

Eventually he got to Poland and for a brief while went out with a man at four o’clock in the morning and bought and sold pigs. Though he hated it, there is no experience, agreeable or otherwise, that isn’t valuable to a writer of fiction.

(Finalement, il se retrouva en Pologne et, pendant quelque temps, se leva à 4 heures du matin pour acheter et vendre des cochons. Bien qu’il détestât cela, il n’y aucune expérience, agréable ou non, qui n’ait pas de valeur pour un-e écrivain-e de fiction.)

C’est une citation que j’aime beaucoup. À chaque fois que je me retrouve dans une situation difficile ou désagréable, il y a toujours pour moi un côté positif : l’idée que je pourrai me servir un jour de cette expérience dans un de mes textes… (y compris sous un enrobage complètement fictif, car ce que j’écris est très loin d’être autobiographique.) Et c’est pourquoi je ne peux regretter d’avoir profité de ma vingtaine pour vivre à fond, pour tester, essayer, changer, voyager, étudier, apprendre… C’est ce qui me donne la patience aujourd’hui de passer ma journée dans mon bureau à rédiger mes histoires — l’impression d’être allée au bout de ce que j’avais à vivre. C’est aussi ce qui me donne le recul nécessaire pour écrire des personnages qui ne sont ni des clichés, ni des copies de moi-mêmes; pour décrire des sensations variées face à des situations tout aussi diverses; pour présenter les choses sous un angle qui n’est pas toujours le favori de la fiction, mais qui est celui que j’avais, moi, quand j’en suis passée par là…

Enfin, je m’intéresse depuis quelques années à peine aux problèmes de représentation, notamment des minorités, en fiction. Si j’avais écrit et publié un roman il y a ne serait-ce que 5 ans, vous pouvez être sûr-e que mon casting y aurait été très largement, si ce n’est entièrement « Blanc cis hétéro » (et peut-être même principalement masculin…). Et, si j’avais osé faire apparaître un peu de diversité, je ne peux pas garantir la forme que ça aurait pris… Écrire des minorités, particulièrement quand on n’en fait pas soi-même partie, est un apprentissage — ou un désapprentissage, par rapport aux mauvaises habitudes que l’on a prises en lisant les « classiques ». On ne peut pas se contenter d’une sorte de quota, de visibilité objective : « Hé! mon histoire a un PP trans/neuroatypique/non-Blanc! » L’intention est peut-être bonne, mais la réalisation, elle, ne l’est pas forcément.

Je repense à des trucs que je croyais, ou des préjugés que j’avais quand j’étais plus jeune, et je suis soulagée de n’avoir rien publié, à cette époque, qui aurait fait étalage de mon ignorance. Dans un sens, on n’a jamais fini d’apprendre, et ce que je publierai cette année portera sans doute les imperfections de mon état d’esprit actuel. Le but n’est pas d’être parfait-e, ou « correct-e », ou je ne sais quoi d’autre. Je crois qu’on sent, tout simplement, ce moment où on arrête de se donner un genre, de raconter des craques (y compris à soi-même) ou de répéter celles des autres, pour être enfin honnête. Si on se trompe, c’était de bonne foi.


La vie, c’est comme un match de foot

Juin 2004. Je passe mon bac en France, et je n’ai aucune idée de ce que je vais faire après.
J’étais dans la « meilleure terminale » du « meilleur lycée » de ma ville. Comprendre : la terminale S spé maths, dans un lycée avec des prépas scientifiques. On nous avait pas mal bourré le crâne; apparemment, en France, si t’es bonne en sciences, tu dois aller en prépa. Mes camarades voulaient devenir ingénieurs, ou faire HEC — pour avoir un boulot bien payé. C’est là que je me suis rendu compte que ces « bons élèves » étaient aussi, en majorité, des privilégiés. Qui ne concevaient pas la vie sans argent ni le confort qui va avec, qui s’imaginaient sans la moindre hésitation dans le genre de carrière que, sans doute, leurs parents avaient eue avant eux.
Moi aussi, à une certaine époque, j’ai eu cette tentation. Plutôt celle de la carrière brillante que du salaire, en fait. Prépa scientifique, puis tu tentes Normale Sup’. Mais, ensuite, il y a eu ma première… (Je vous en reparlerai peut-être à l’occasion.) Mes ambitions se sont écroulées. Et peut-être que ça m’arrangeait un peu, au fond. Je déteste faire ce qu’on me dit. Je ne crois pas que j’aurais survécu en prépa. D’une manière ou d’une autre, tôt ou tard, ça aurait pété.
Et donc, là, j’ai 17 ans. Mon but dans la vie, et je le répète à qui veut bien l’entendre, c’est de « faire ce qui me chante et qu’on me paie pour le faire ». Voilà. Mon rêve du moment, c’est par exemple d’aller à Londres et d’y vivre la vie de bohème. Mais, concrètement, qu’est-ce que j’y ferais? Où irais-je? Et avec quel argent? J’ai besoin d’un plan. Je songe à passer un an au pair. Ce n’est pas vraiment un projet d’avenir, mais ça me donnera le temps de réfléchir à la suite, et puis ce sera l’occasion de voyager, de changer d’air. En réalité, mon but immédiat, le plus pressant, c’est de me tirer de cette ville, où j’étouffe. Partir. N’importe où, mais partir.
J’obtiens mon bac avec mention bien — grosse déception, moi qui ai maintenu une moyenne au-dessus de 16 toute l’année. Je suis passée tout près, tout près, mais le français, l’histoire-géo et les SVT m’ont tuée. Je trouve un site Web où je peux déposer ma candidature de jeune fille au pair, mais, rien qu’en le faisant, je prévois que ça va être coton. Je ne suis même pas majeure et je n’ai aucune expérience avec les enfants.
Juin de cette année-là, c’est aussi « l’Euro 2004 » : le championnat d’Europe de football. Chez nous, on suit ça, et j’adore. En fait, c’est bien la seule chose à la TV qui vaille la peine d’être regardée, le sport. À quelques exceptions près, comme ces vieux films que je regarde avec ma mère — j’ai découvert récemment The Chase, d’Arthur Penn (1966), The Deer Hunter, de Michael Cimino (1978), et Yellow Submarine (1968), et mon top 3 est formé : ce seront mes « films préférés » pour les années à venir. En gros, tout ce qui passe à la TV a tendance à être de la m***e, sauf ça et le sport. Je ne suis même pas sportive dans la réalité, pas du tout. Mais regarder, c’est autre chose; c’est chouette, très chouette.
Il y en a qui trouvent ça beauf, paraît-il. Moi, ça me passionne, de la même façon exactement que ces romans dans lesquels je me plonge, qui me transcendent, qui me font me sentir plus grande que moi-même. Je vis par procuration les exploits des sportifs, l’enjeu de la victoire ou de la défaite. Alors, c’est vrai que tout cela, c’est artificiel, c’est fabriqué, ça suit des règles arbitraires. Mais n’est-ce pas toujours le cas, dans la vie? On suit tou-te-s des règles arbitraires. On invente des significations, on donne de l’importance à des choses qui, dans l’absolu, n’en ont pas. Il faut gagner de l’argent, avoir un bon boulot. Says who? À l’échelle de l’univers, cela n’a aucune importance. Ta vie n’a aucune importance.
L’autre truc que j’aime, dans le sport, c’est les étrangers et leurs noms pas français. Ce même été, je suivrai assidûment le Tour de France, et ça me donnera envie d’apprendre l’espagnol juste pour pouvoir prononcer correctement les noms des coureurs — c’est toujours plein d’Espagnols, le Tour de France; ils sont très forts en cyclisme.
J’aime aussi soutenir les underdogs; l’intrigue est plus intéressante, plus mouvementée que si tu suis quelqu’un qui part déjà du sommet. Dans l’Euro 2004, l’underdog que j’ai envie de soutenir, c’est l’équipe tchèque. On ne les avait pas vus venir et, pourtant, ils sont là, encore dans le coup alors que les Français sont éliminés depuis longtemps. Les commentateurs disent leurs noms, et je me demande si leur prononciation est correcte. Après tout, moi, vous me mettez un nom tchèque sous le nez, je ne saurais pas quoi en faire. Ils ont des petits signes rigolos sur certaines de leurs lettres, pas comme des accents, enfin comme des circonflexes à l’envers; ça doit avoir un sens, mais lequel? Ce mystère me turlupine.
C’est la demi-finale; les Tchèques jouent contre les Grecs (qui iront gagner l’Euro contre le Portugal). Et ils peinent. La défaite se profile. Je stresse. Je vais un instant dans la cuisine pour chercher ou rapporter quelque chose, et là, j’ai une épiphanie. Carrément. Une épiphanie dans la cuisine. Je m’agrippe à une chaise et je me retiens de crier, mais ça me foudroie. Le sens de la vie. J’ai tout compris. La vie, c’est comme un match de foot. Des fois, tu gagnes; des fois, tu perds. C’est le jeu; on ne peut gagner qu’à condition que d’autres perdent. C’est pourquoi l’important n’est pas là. L’important, c’est de jouer, c’est de donner son maximum, c’est de tout faire pour gagner, jusqu’au bout, même alors qu’on sait que la défaite est possible, voire probable.
J’adore ma métaphore, je la file, je la file à fond. La vie est comme un match de foot parce qu’elle n’a pas plus de sens qu’un match de foot. On est tou-te-s à courir après un ballon, avec nos petits buts à la con. N’empêche qu’on adore ça, qu’on y croit, que ça nous fait vibrer — c’est ça qu’on appelle la vie. Et moi, j’ai honte de n’y avoir pas cru. Je reste assise sur mon cul à regarder le sport à la TV, à attendre que le sort me tombe dessus. Au lieu de me bouger, de me démener pour l’avoir, cette place au pair — quitte à échouer quand même, au bout du compte. J’ai honte que les Tchèques aient eu le cœur d’aller jusqu’en demi-finale, et moi, j’ai même pas eu le cœur de vouloir l’acquérir, cette fameuse expérience en garde d’enfants qu’il me manque…
En fin de compte, c’est pour ça que j’aime le sport (et les romans). Ça m’inspire. Ça me donne le courage et la motivation de me dépasser, de surmonter les obstacles, de persévérer. Je ne suis pas sportive, mais je veux être comme eux, à ma manière.
Dès le lendemain, je rédige et pose des annonces où j’offre mes services de garde d’enfants. C’est la première fois que je fais ça, que je cherche un travail. Pendant l’année, j’ai donné des cours de maths à une fille de 13 ans, mais ce n’est pas moi qui l’avais trouvée; on m’avait donné cette opportunité. Je finis par me faire embaucher à 2 € de l’heure (!), pour garder un bébé de 3 mois d’un couple mixte et modeste qui vit dans le centre-ville, à l’orée du quartier gitan, au dernier étage d’un vieil immeuble, pittoresque dans sa misère. Leurs journées de travail sont longues; parfois, je passe 12 heures d’affilée avec ce bébé, jusqu’à la nuit tombée. Il dort beaucoup, alors, moi, j’allume la TV, parce que c’est les Jeux Olympiques à présent. Je regarde tout, même les programmes du matin, des sports dont j’ignorais tout, comme le canoë-kayak, où les centre-Européens (Tchèques, Slovaques, Polonais) sont assez présents.
C’est déjà le mois d’août et, même si j’ai finalement trouvé ce travail, j’ai fait face à l’idée que je n’aurais pas de place au pair à la rentrée. Le problème, c’est que ce n’est pas une candidature où ils t’envoient une réponse, positive ou négative, pour que tu puisses passer à autre chose, le cas échéant. Non, ils se contentent de te mettre dans leur liste pour les familles, et tu n’as des nouvelles que si quelqu’un te choisit. Et la perspective de me retrouver le bec dans l’eau en septembre, forcée de rester chez mes parents, n’est pas envisageable. Avec réticence, j’accepte la possibilité de m’inscrire à l’université.
À la base, je ne voulais pas. Déjà, trop peur que ça ne soit qu’une continuation de l’école — et l’école, j’ai déjà donné, merci; si je dois y retourner dans cent ans, ce sera encore trop tôt! L’Éducation Nationale m’a laissé un goût amer dans la bouche, très amer. J’en veux encore plus aux adultes qui m’ont malmenée qu’aux élèves qui m’ont rejetée, parce qu’eux au moins ont l’excuse d’être jeunes et cons — et je l’ai été moi-même; d’une certaine façon je les comprends, je ne leur jette pas la pierre. L’autre raison, c’est que je n’ai aucune idée de quoi y étudier, à l’université, et puis pour aller où, pour devenir quoi? Je trouve ça stupide, d’étudier sans but, d’étudier pour étudier, juste parce que tout le monde fait ça, parce qu’on ne sait pas quoi faire d’autre. Enfin, « tout le monde » — nous, les privilégiés, les éduqués, les classes moyennes, plutôt. Et ça m’agace encore plus. Cette reproduction sociale dont on a à peine conscience, cette norme pour nous alors qu’elle ne l’est pas pour d’autres…
Je ne veux pas profiter de mes privilèges*, je ne veux pas rentrer dans le moule, je ne veux pas faire plaisir à personne, surtout pas! Mais, au final, je suis faible, je n’ai que 17 ans, lâchez-moi… Je sais que, si je choisis l’université, mes parents me soutiendront, financièrement et moralement; ça résout quand même pas mal de mes problèmes, bien que je répugne à rester dépendante (au pair, j’aurais subvenu à tous mes besoins). Au moins, il me reste le choix de mes études; c’est là que passera ma rébellion, c’est là que je chercherai du sens. Hors de question de faire des études bien sages, bien sérieuses, bien comme il faut et comme tout le monde, comme ce qu’on attend de moi.
Alors, je choisis le tchèque. À cause de l’équipe tchèque de football, comme une sorte d’hommage. Il est là, mon sens. Ce n’est pas le sens d’un avenir professionnel, mais c’est un sens beaucoup plus grand, plus profond, plus important pour moi : c’est le sens de la vie. Le tchèque, pour ne jamais oublier que, dans la vie, on perd ou on gagne, mais l’important, c’est d’y mettre tout son cœur.
Sauf que je suis une froussarde. Je l’annonce comment, à mes parents? Je le justifie comment? Heureusement, mes parents sont assez ouverts — tant que je fais des études supérieures! —, et c’est ma sœur qui suggèrera les langues vivantes. Après tout, j’ai cartonné au bac là-dedans, et même si je n’ai jamais tellement aimé mes cours d’anglais ou d’allemand, j’ai eu une épiphanie (une autre! je les collectionne) lors d’un cours de grec ancien au sujet de la grammaire. Je sais qu’en tchèque, comme en grec ancien, ils ont des déclinaisons, et même 7 cas! (J’ai rencontré deux filles tchèques et des Russes l’été précédent; j’utilise ça aussi pour prétexter un intérêt nouveau pour les langues slaves.) Moi, nerd, j’en salive d’avance; à moi toute cette grammaire! Ça pourrait somme toute s’avérer très cool. J’ajoute l’argument que la République tchèque vient d’entrer dans l’Union Européenne, on ne sait jamais, possibilité d’emplois, tout ça, et ça passe comme une lettre à la poste.
Finalement, plus j’y pense, et plus l’idée me plaît. Étudier les langues, ça veut dire qu’il faudra aussi pratiquer, construire une expérience de terrain — en d’autres termes, voyager. Et on me donnera sûrement de l’argent pour ça; ça fait partie de mon apprentissage, après tout. Enfin, le tchèque ne s’étudie pas partout, loin de là; ça m’oblige à aller à Paris et c’est parfait, car c’est loin, très loin de la ville d’où je viens.
Les Jeux Olympiques sont finis, j’éteins la TV. Je garde toujours le bébé. Je me penche sur la bibliothèque de ses parents. Leurs étagères sont pleins de Zola; allez, pourquoi pas, j’avais bien aimé Germinal en seconde. Je trouve aussi Premier Amour, de Tourgueniev; ça me rappelle un numéro de Je Bouquine lu il y a très longtemps, au primaire. Ils mettaient en BD le début d’un classique, genre La Reine des Neiges, Le Mystère de la chambre jaune… Ça faisait souvent un peu peur, c’étaient des trucs d’adultes, mystérieux, fantastiques, secrets. Je m’enfile L’Œuvre, Une page d’amour, La Faute de l’abbé Mouret; L’Assommoir, non, je cale, ouf! Peut-être que ça commence à faire un peu trop de Zola… L’Œuvre était bien, même si ça vient remuer mes propres pensées suicidaires; les autres, je qualifierais pas ça de chefs-d’œuvre. Les bourgeois d’Une page d’amour surtout étaient chiants.
Je reçois les papiers d’inscription pour le tchèque. Ma sœur, qui compte préparer l’ENS en parallèle de son DEUG, se moque de moi quand elle voit que ma première année ne comporte que 10 heures de cours hebdomadaires. « Ajoute au moins une autre langue! — Bon, OK… Le slovaque, peut-être? J’ai pas envie de faire le double de travail non plus, en choisissant quelque chose de complètement différent. » Cependant, la Slovaquie, c’est encore plus petit que la République tchèque. Bizarrement, un sursaut d’utilitarisme me prend — ou alors, c’est un vieux fantasme enfoui lié à l’évocation de Varsovie —, et je finis par opter pour le polonais.
Voilà donc comment je me suis retrouvée à étudier le tchèque et le polonais à l’université.


* Je suis issue d’une famille un peu spéciale : très éduquée — ma mère a une maîtrise et mon père, un doctorat —, mais pas très aisée. Quand j’étais petite, on était carrément pauvres — je suis née le jour de l’examen doctoral de mon père, et on a dû vivre tous les quatre pendant des années sur un « salaire » de post-doc puis d’ATER…


Comment un site Web a fait de moi une fan

Cela fait des mois que je rumine cet article… Je sais parfaitement ce que je veux y écrire. En revanche, je ne m’attendais pas à le faire le cœur lourd… dans l’ombre d’une si triste actualité. C’est drôle — moi qui me croyais détachée… Je n’écoute presque plus Linkin Park depuis des années; je connais très mal leurs albums après Meteora. Aujourd’hui, je me sens triste et émue.

Avant Linkin Park, je ne m’étais jamais considérée comme « fan » de quoi ou de qui que ce soit. Je crois que je n’ai pas le genre de personnalité à devenir facilement fan. Je vis trop dans le vrai monde, avec les gens qui m’entourent réellement. Je peux admirer et m’intéresser à des célébrités, mais, au bout du compte, j’ai toujours un plus gros faible pour les personnes avec qui j’ai une relation véritable. Ce qui ne m’a pas empêchée, depuis que je suis petite, d’aimer des choses passionnément : des livres surtout; j’ai aussi eu ma période Titanic (en fait, étant donné que j’avais 11 ans, disons plutôt que j’ai embarqué dans la phase Titanic de ma mère!), puis ma période Le Seigneur des anneaux (suivant la sortie du premier film).

C’était début 2002, peu avant ma découverte de Linkin Park. J’ai poussé mes parents à acquérir un ordinateur et une connexion Internet avec l’intention cachée de pouvoir trouver sur le Web encore plus d’infos sur le film. Je lisais toutes les interviews d’Elijah Wood que je trouvais, et j’ai même passé des heures, ce printemps-là, à écrire dans ma tête une lettre interminable que je pourrais lui envoyer (évidemment, je ne l’ai pas fait : c’était une lettre en français!). Mais je ne sais pas si on pourrait dire que j’étais fan, car je n’en ai jamais parlé à personne.* Mes copines étaient plus du genre à soupirer après Legolas et Aragorn, et il y avait même une blague qui circulait au sujet de la supposée expression unique de Frodon, alors, bon, j’ai préféré garder tout ça pour moi.

Un jour, vers la fin de l’année scolaire, j’étais chez une copine — la même qui m’avait invitée au cinéma voir Le Seigneur des anneaux, un film que je n’aurais autrement jamais songé à voir. Elle était du genre à acheter beaucoup de musique, très éclectique; ça allait de Jenifer, de la Star Academy, à… eh bien, Linkin Park, en l’occurrence. Enfin, juste le single In The End. Je le connaissais déjà, je l’avais entendu dans le Euro Top 30 sur NRJ (à l’époque, je me cherchais encore musicalement; je naviguais entre pop rock et hip hop). C’était pas mal, mais je n’avais pas eu le coup de cœur…** En fait, j’avais du mal à comprendre ce mélange bizarre de rock et de rap, dont j’apprendrais plus tard qu’il était leur marque de fabrique, un élément typique du courant baptisé « nu metal », et la raison du titre de leur premier album, Hybrid Theory (originellement le nom du groupe, qu’ils ont dû changer pour des raisons de copyright).

Sauf qu’après, il y avait la B-side. C’était Step Up, une chanson qui date du groupe pré-Chester. Et Chester étant le chanteur qui chante (et gueule, à l’occasion), c’est donc un titre qui ressemble plus à du simple hip hop, avec Mike qui rappe tout du long. Ce n’est d’ailleurs pas une chanson si remarquable dans l’absolu… Mais ça en dit long sur mes goûts de l’époque, justement, que ce soit sur elle que j’ai flashé. (Toujours à côté de la plaque, moi!) Je me suis dit : « Ça, j’aime! » et j’ai voulu en savoir plus sur le groupe. Au supermarché, on avait ces bornes avec des casques audio, où on pouvait écouter le début de toutes les chansons en passant le code barre de l’album dans la machine. J’ai écouté Hybrid Theory et j’ai trouvé que ça en jetait. And the rest is history?

Pas tout à fait. J’étais excitée d’avoir découvert un nouveau groupe spécial, différent de ce que j’avais l’habitude d’entendre à la radio, mais je ne me considérais pas fan. Pas encore. C’était peut-être juste une phase qui allait passer, comme les autres, comme Le Seigneur des anneaux. Et puis j’ai vu l’adresse de leur site Web au dos du CD. Je suis allée y faire un tour. Et, dans un sens, je n’en suis jamais repartie. Ce site Web a changé ma vie, profondément. À l’époque, il était différent de ce qu’il est à présent; plus intime, plus personnel. Le groupe n’avait qu’un seul album à son actif. Il y avait un onglet « Trivia » avec des anecdotes et des infos personnelles sur les membres du groupe. Après avoir tout lu d’une traite, j’étais écroulée de rire et j’avais l’impression de les connaître.

Il y avait aussi un blogue de tournée, essentiellement alimenté par Mike. C’était un nouveau monde qui s’ouvrait à moi, un monde que j’avais complètement ignoré jusque-là : celui d’un groupe de rock sur la route — encore une fois, truffé de délires farfelus entre les membres. Mais je crois que c’était aussi le monde de jeunes Américains au début des années 2000… et cela ne me fascinait pas moins que le reste. Ce n’était pas juste le contenu, le sens des blagues et des remarques qui m’enthousiasmait, mais aussi les expressions, les vocables employés, jusqu’à la stylisation de l’écrit : à cette époque, Mike avait cette manie de n’utiliser aucune majuscule. Ni après les points, ni pour le fameux « I » anglais de la première personne. Moi, 15 ans, je n’avais jamais vu ça avant; je trouvais ça renversant et infiniment cool (mais pas au point de le copier, sinon ce n’est plus cool).

J’étais à des lieues alors de m’imaginer que j’étudierais un jour les langues vivantes, alors que, maintenant que je raconte tout ça, ça me semble évident. Rappel du contexte : c’est la fin de la seconde, et même si je commence à bien maîtriser l’anglais (entre Le Seigneur des anneaux et Linkin Park, j’ai eu ma période Jane Austen — Pride and Prejudice est le premier roman en anglais que j’ai terminé), je n’ai presque jamais d’occasion de le pratiquer, à l’oral ou à l’écrit. Mes références en anglais parlé se limitent aux vieux films américains et à Absolutely Fabulous, que ma mère regarde en VO à la télévision. Et là, d’un coup, je suis catapultée dans la réalité de la culture américaine d’aujourd’hui (d’une partie, en tout cas) et de l’anglais actuel à saveur Internet…

En plus, sur le site Web de Linkin Park, il y a autre chose encore, quelque chose que je vois pour la première fois : un message board (j’ai appris plus tard qu’en français, on appelait ça un « forum »). Là-dessus, il y a des milliers de gens du monde entier qui sont fans de Linkin Park et qui se parlent. J’explore un peu, et je suis immédiatement happée par ce tourbillon de nouveauté. Il faut que j’y retourne. Et encore. Et encore. Il faut que je m’y inscrive. Voilà, c’est fait : mai 2002. Je suis une « Linkin Park Newbie », c’est mon rang officiel, je découvre ce mot; quand j’aurai publié 100 messages, je serai promue au rang de Street Soldier, c’est trop cool, tout est cool (j’ai fini avec plus de 10 000 messages publiés et le rang le plus élevé; j’ai changé deux fois de nom, mais je n’ai jamais eu de custom rank). Là, c’est définitif, je suis fan — ne serait-ce que pour émuler tou-te-s ces autres fans rencontré-e-s sur le forum, que j’admire instantanément presque autant que le groupe.

Ce forum, plus connu sous ses initiales « LPMB », et en particulier ses Barracks (le sous-forum à thème libre), est le point de départ de tellement de choses pour moi… Déjà, ça m’a appris énormément d’anglais — pas l’anglais de Jane Austen ni même celui du cours d’anglais au lycée, mais des tas de trucs beaucoup plus chouettes et qu’on n’est pas censé dire en anglais bien correct, de « I’m good » en réponse au rituel « yo! what’s up? how r u? » (on ne l’écrivait pas toujours comme ça; il y avait plein d’orthographes possibles) au couple omniprésent « it rocks/it sucks » (alt spell. rox/sux, bien sûr) qui suffit à décrire absolument tout, en passant par des vulgarités comme « batshit insane », « to give a d*mn/f*ck/sh*t », « p*ssed off », « f*cked up », sans oublier les abréviations de l’Internet : roflmao, brb, ttyl, etc.

L’année dernière, alors que je lisais le livre de Gabriella Coleman, Anonymous — Hacker, activiste, faussaire, mouchard, lanceur d’alerte, je me suis rendu compte que tout ce que je connaissais de la culture du troll, je le devais au LPMB. Les Barracks étaient un lieu chaotique, un peu sans foi ni loi, malgré la présence de pas mal de modérateurs/-trices (dont certains se faisaient d’ailleurs troller et insulter comme les autres). Il y avait beaucoup de dramas en ligne — qui n’avaient plus rien à voir avec Linkin Park, pour le coup —, des affirmations, des disputes et des rumeurs dont il était difficile de déterminer la véracité. On avait des conversations privées dans tous les fils; personne ne nous obligeait à rester on topic. Chaque fil avait ses habitué-e-s. Par exemple, je débarquais dans SWOYM, Say What’s On Your Mind (on était arrivé à la version 50, parce que les fils étaient automatiquement fermés quand il atteignaient 2000 messages, ce qui pouvait arriver en quelques jours — il me semble que le record, c’était moins de 24 heures), et je savais que j’y trouverais Stu, le mec australien qui peignait, un fan de Björk et de Madonna (son pseudo était Material Girl).

Vers le début, j’ai fait la connaissance d’une fille avec qui on s’est échangé plein d’emails et même des lettres, une Néerlandaise qui jouait de la basse, fan de Metallica (il y avait plein de gens sur le LPMB qui aimaient Linkin Park, mais dont ce n’était pas le groupe préféré — j’ai rejoint leurs rangs après Meteora, qui m’a déçue, et lorsque j’ai découvert Placebo, puis les Libertines, fickle me). Je n’ai cependant rencontré qu’une seule personne IRL, une Allemande qui vivait en Bavière (une histoire que je vous conterai une autre fois). Parfois, tu lançais n’importe quel fil, et tes ami-e-s venaient le squatter pour papoter de tout et de rien. Il y avait un type qui se faisait fermer tous ses comptes pour non-respect des règles; il revenait à chaque fois sous un nouveau pseudonyme, et c’était à qui devinerait le ou la premier/-ère qu’il s’agissait bien de lui. Il avait sa petite légende sur le forum; moi, je l’aimais bien. Quelques années plus tard, on a chatté sur AIM. Il y en avait un autre, un Belge, un vrai troll, mais je l’aimais aussi; ce qu’il faisait était trop intelligent et absurde, c’était presque de l’art. (Il est mon ami sur Facebook, mais on n’est plus en contact.)

C’était le fun, mais, surtout, c’était la survie, la bouffée d’espoir alors que je sombrais dans la dépression, cette même année 2002. Peut-être, au fond, est-ce pour ça que je m’y suis tant accrochée et que j’y suis restée, même quand ma « phase Linkin Park » s’est estompée. Linkin Park, c’est la musique de mes 15 ans à plus d’un titre — pas seulement parce que c’est ce que j’aimais écouter durant cette période. Les paroles faisaient écho à ce que je ressentais, et parmi leurs fans, j’ai trouvé du monde à qui parler, du monde qui traversait des épreuves similaires et me comprenait. Du monde qui m’a inspirée d’écrire de la poésie — c’est très thérapeutique, je le conseille. Parce que le LPMB, c’était aussi le Lyricist Corner, où des écrivain-e-s, poètes-sses, paroliers/-ères et MC publiaient leurs œuvres. Je n’ai donc pas appris que des mots d’argot et d’ados sur ce forum; le dictionnaire français-anglais est vite devenu le compagnon habituel de ma présence en ligne.

Enfin, Linkin Park, ce fut aussi mon portail vers l’univers du rock, qui allait devenir une influence majeure dans ma vie. Mais c’est une histoire pour un autre jour…

NB Cet article n’est pas vraiment un hommage à Linkin Park, parce que ce n’était pas le but à la base. J’avais juste envie de raconter ma vie et d’analyser la façon dont une certaine forme de présence sur le Web peut créer un attachement fort et durable. Mais j’avoue que les circonstances dans lesquelles j’écris ceci ajoutent une forte dose de nostalgie à ces souvenirs, et me donnent une envie renouvelée de m’engager pour le bien-être de l’humanité, de créer et de connecter aujourd’hui et pas demain…


* Vous êtes les premiers/-ères! Super exclu!

** In The End reste une des chansons que j’aime le moins sur leur premier album, même si j’ai appris à l’apprécier dans le contexte de leur style singulier.