Chroniques de l’indésphère : Marisa, Sinnerman, Les Oiseaux

Sur Page 42, le site de Neil Jomunsi, ce sont souvent les mêmes qui reviennent commenter. On finit par retenir quelques pseudos. Halv, j’avais souvenir de l’y avoir déjà croisé quand (une recherche rapide me suggère que ça pourrait remonter à 2015! ça me paraît extrêmement loin…) il a eu le malheur de révéler le fond de sa pensée : celle d’un libéral, d’un mec de droite. Moi, si vous me lisez depuis quelque temps, vous savez que je suis très anti-libérale et que je me considère très à gauche. D’où clash, forcément, réaction épidermique de dégoût. J’ai pris sur moi pour ne rien répondre (polémique fatalement vaine, et puis sur un blogue qui n’est pas le mien), mais, à partir de ce jour, Halv était fiché, catalogué, blacklisté dans ma tête, enfermé dans une petite boîte avec un cadenas par-dessus et balancé aux oubliettes.

En 2017, je suis retournée sur Twitter, et je ne peux pas ne pas suivre Neil (même si, lui aussi, Dieu sait qu’il m’a exaspérée et qu’on n’a pas toujours été d’accord!). À la grâce des retweets, Halv se pointe dans mon feed — la petite boîte que j’avais jetée à la mer qui, avec la marée, revient s’échouer sur la grève. Avec un soupir, je prends la boîte et, en la retournant, je découvre qu’il écrit de la fiction sous le nom de Blaise Jourdan. Mais non… je la repose, parce que la vie est trop courte pour lire des mecs de droite.

Les mois passent, la petite boîte reste là avec son cadenas, et moi, stoïquement, je l’ignore ou feins de l’ignorer. Je remâche mon grief — je suis quand même bonne à ça. Parfois, il m’aide en sortant des trucs qui m’agacent. Mais, d’autres fois, il nous sort Alain et là, je suis sans défense. À part mon père (qui en est fan et qui m’a refilé son bouquin) et ma sœur, je ne connais personne qui ait lu Alain, sans même parler de le citer en conversation! Décidément, la philo, c’est mon point faible, c’est mon talon d’Achille…

Parallèlement, il y a le fait que, depuis que je suis exposée à la « gauche Twitter », et notamment dans le sillage de #MeToo, je me sens de moins en moins en phase avec le courant dit de « justice sociale », qui m’avait intéressée au début. En particulier, j’ai du mal à réconcilier ce que je lis ici et là avec ma pratique d’écriture de romance… Or, des deux, ce n’est pas la justice sociale qui me rend heureuse, qui me donne de l’espoir. C’est l’autre. C’est la possibilité de vivre ensemble en tant qu’égaux, sans renoncer à nos différences ni à nos désaccords, mais en nous pardonnant sans condition l’un-e à l’autre, non seulement le passé mais l’avenir, jour après jour. (C’est cela que la romance représente pour moi, et pourquoi je l’aime autant.)

Voilà le contexte. Un jour, je découvre via Halv qu’Alain était antisémite. Et là, la vérité tombe : je préfère lire Alain, un antisémite, plutôt que les âneries politiquement correctes des gens qui sont supposément de mon bord… En fin de compte, je ne sais pas qui j’essayais de duper; j’ai toujours eu une pensée hyper-hétérodoxe, et j’ai tenté en vain de le cacher par pur désir conformiste, par désir d’appartenance.

(Tiens, je réalise en écrivant cela que c’est sans doute la raison pour laquelle je l’aime un peu trop, Halv, pour laquelle je m’accroche un peu à lui. C’est à propos de moi, et non à propos de lui, évidemment. C’est toujours la même histoire, comme celle de mon équipe tchèque de foot : il y a des gens qui te donnent des choses qu’ils n’ont pas conscience de te donner, qu’ils n’ont même pas fait exprès de te donner; mais moi j’en fais des talismans. Je garde la petite boîte précieusement, j’allume une bougie à côté et puis je prie devant. Plus rien de mal ne peut m’arriver.)

J’ouvre le cadenas. J’ouvre la boîte, et ce que j’y trouve est beau. Si c’est comme ça… Alors, d’accord. Et pour ne pas faire les choses à moitié, je lis l’interview de Blaise Jourdan chez Valéry Bonneau, où il conseille de lire sa nouvelle Marisa en premier. Comme je suis obéissante, je l’ai fait.

Marisa est le nom de la femme dont le narrateur est amoureux, avec qui il se met en couple. Elle a une sorte de manie, de pulsion de prouver que tout ce qui nous entoure est factice, que la réalité n’existe pas, que le monde n’est qu’un décor peuplé de figurants (un peu à la The Truman Show; du moins, c’est ma référence culturelle en la matière). Elle y croit sans y croire, elle se traite de folle sans pouvoir s’empêcher de douter, de vérifier… jusqu’au jour où ils trouvent la fameuse preuve, et que le monde commence effectivement à se déliter autour du narrateur.

Cette nouvelle m’a beaucoup plu. L’idée de base est simple (et familière, non? qui ne l’a jamais pensé, ressenti?), mais très bien rendue. J’aime le choix des éléments qui nous révèlent peu à peu cette autre vérité, mais aussi leur agencement qui mène au climax puis au dénouement. Il y a un détail notamment qui m’a conquise : lorsque le narrateur redécouvre des photos de lui; l’instant où ça bascule, où la réalité se dédouble. Je me rends compte que j’adore ça, que ce soit chez Witold Gombrowicz, Philip K. Dick ou Albert Cohen, trois auteurs qui, chacun à leur manière, ont l’art de superposer en une phrase le sens et le non-sens, le symbole et l’absurde, la banalité et la folie. Ce n’est peut-être pas fort à ce point dans Marisa, mais il y a quelque chose de cela; un aspect à creuser, je pense.

En somme, c’était une nouvelle presque parfaite, si ce n’est… trop, justement. J’ai eu l’impression d’une sorte de retenue, comme une peur de mal faire, un style qui se regarde un peu lui-même et qui, de ce fait, sonne parfois comme l’imitation d’un beau style, plutôt qu’un beau style à part entière. Il y a également des motifs qui m’ont paru sous-exploités, laissés à l’état d’intentions : une sorte de philosophie de l’action qui sous-tend l’intrigue, la suggestion (?) que c’est dans et par l’art que le monde existe vraiment… On voit vaguement cela passer, mais ça ne s’imprime pas en nous. Il aurait peut-être fallu un format plus long pour développer correctement autant d’idées.

Enthousiaste, j’ai enchaîné avec Sinnerman. J’ai choisi ce texte au hasard, puisque j’ai l’intention de tous les lire; c’est le titre qui m’a intriguée, une référence à une chanson de Nina Simone que je ne connaissais pas. Cette nouvelle est très courte, du genre intense et percutant, et j’ai à nouveau eu le coup de cœur. C’est complètement différent de Marisa (et des Oiseaux), mais tout aussi réussi. C’est à peine fantastique, ou alors dans le sens littéraire traditionnel. Rose est possédée par la musique — au sens propre ou figuré?

Et puis j’ai lu les Oiseaux. (Après ça, je me suis arrêtée en réalisant que j’avais déjà largement matière à remplir un long article.) Les Oiseaux est une nouvelle à l’image de sa couverture : blanc/noir… Ça commence comme de la littérature blanche, avec un narrateur issu de la droite identitaire, qui voit son idéologie mise à mal par l’expérience d’une relation romantique avec Lise, qui est noire. Et puis, soudain, on bascule dans la SF, dans le noir, avec ce trou noir qui avale peu à peu la surface du monde…

Encore une fois, c’est bien vu, bien écrit — de toute façon, à ce stade, je constate qu’il faut le DM, ce type, pour qu’il consente à ne pas bien écrire; tu lis même ses tweets, ses commentaires sur les blogues, c’est toujours beau immaculé… La différence, c’est que dans Les Oiseaux, il nous livre franco ses convictions philosphiques; c’est presque un peu didactique, je trouve. C’est aussi parfaitement transparent quand on le suit sur Twitter, où il professe les mêmes idées. Or, le raisonnement qui m’avait paru se tenir sur Twitter, à mon avis, ne ressort pas à son avantage du test de la fiction. C’est pourquoi j’aime autant la littérature, et pourquoi je l’ai choisie en fin de compte au détriment de la philo : la réalité, l’existence n’y est pas subordonnée à l’idée, à la « vérité ». Même ici, alors que l’auteur tente d’imposer son idée, ça ne prend pas, la supercherie se révèle.

Lise n’est pas un personnage réel, elle n’est qu’un concept. Cela passe presque inaperçu, parce que les hommes ont l’habitude de représenter les femmes ainsi — même dans Marisa, il y a un peu de ça, mais on évite l’écueil tout juste, on le frôle, c’est bien manœuvré. La femme comme perfection pure qui transforme l’homme. Lise est parfaite : elle aurait pu être une victime; pourtant, elle réussit à n’être qu’elle-même, c’est merveilleux. Comme quoi, tout est possible, il n’y a aucun déterminisme, chacun-e est un individu libre de faire le bien, le mal, et tout le reste au milieu. Ce n’est pas que je ne suis pas d’accord (peut-être Blaise Jourdan m’a-t-il fait redécouvrir ce que signifie être libre, alors, tu vois, on ne remerciera jamais assez quelqu’un pour ça). Mais c’est simpliste — comme Lise elle-même est simpliste.

Moi, je pense à la lutte de Jacob avec l’ange. Je suis fascinée par cette histoire, j’y réfléchis depuis longtemps, et je crois que sa signification est là, que son paradoxe apparent permet précisément de lever celui qui oppose la liberté individuelle à l’évènement qui nous façonne. Ce qui me gêne dans Lise, c’est qu’elle ne boîte pas, d’aucune façon. Or, tout le monde boîte, à fortiori si l’on a vu Dieu et qu’on s’est battu avec. Et être soi-même, c’est bien cela, la lutte suprême… Personne ne ressort indemne de s’être vu soi-même (Dieu étant notre image), réellement vu.

Pour résumer : Les Oiseaux, bien, mais. Il y aurait eu matière à être plus fin. Le format de la nouvelle toutefois n’y encourage pas — voilà pourquoi je n’aime pas tant les nouvelles. À quand ton roman, Blaise Jourdan? 😉 (En attendant, j’ai encore ses autres nouvelles à lire.)


La messe

Belle du Seigneur, mais c’est quoi, ce roman. C’est un roman fou, c’est un roman trop. Trop intense. Moi qui supporte mal les émotions fortes… Fou-rire la nuit; je riais tellement que mes joues étaient pleines de larmes. J’ai dû m’arrêter de lire, pour ne pas réveiller tout le monde et parce que c’était trop. Comme si la page suivante pouvait m’achever. L’après-midi dans le métro, je me tapais la tête contre ma liseuse; les gens devaient penser que j’étais folle. Albert Cohen, master of cringe.

J’étais attachée, à une sorte de port, peut-être juste une bouée, et me voici détachée… partie dans un voyage… wouaaah, doucement! C’est trop d’adrénaline. Trop. Ça me rappelle quand je passais mon bac — adrénaline du début à la fin des épreuves. Ça me rappelle Varsovie.

Une église orthodoxe dans le quartier Praga, de l’autre côté de la Vistule.

2008. Je me lève parfois à 5 heures, pour partir de chez nous à 6 heures. C’est l’aurore, la rosée, tout est calme, c’est le meilleur moment. Tout m’émerveille. Déjà, l’adrénaline qui afflue. Bonheur fou, miraculeux d’être en vie! Un gramme de bonheur en plus et je crois que je mourrais. Paf! mon pauvre petit cœur exploserait. Est-ce qu’on peut faire une overdose d’adrénaline? 6 heures du matin et j’ai déjà le tournis.

Je prends le métro puis le tram jusqu’à l’ancien ghetto juif. C’est là que je travaille, parfois dès 7 heures. Je marche dans la rue Anielewicza (Mordechaj Anielewicz, meneur de l’insurrection du ghetto de Varsovie), puis je tourne sur Zamenhofa (Ludwik Zamenhof, inventeur de l’espéranto). Je passe devant le parc qui entoure le musée de l’Histoire des Juifs polonais, où se dresse le monument aux héros du ghetto. Ça me rend grave; je me recueille. Ce trajet rituel, cinq jours par semaine, c’est comme un pèlerinage. Tous ces morts… Toute cette horreur… et moi vivante! Ça me file un drôle de vertige.

Le bureau se trouve à l’étage du numéro deux de la rue Miła. De l’autre côté, un genre de square, un plus petit monument au centre. Des inscriptions en hébreu. (L’une de mes toutes premières impressions de la Pologne, c’est ce « bienvenue » à l’aéroport Chopin. Quatre langues : polonais, anglais, français — avec une faute —, hébreu.) Une fois j’y ai vu une couronne, des rubans bleus et blancs avec des étoiles de David. Pour se rendre à l’étage, il y a un ascenseur en verre construit sur la façade. L’été, ça fait serre. On monte, dernière vue sur le square.

Il y a un cimetière juif à Varsovie. C’est un lieu du passé, un lieu qu’on visite. Si tu es un homme, tu dois mettre un petit chapeau en papier; ils les donnent à l’entrée.* Les pierres tombales surgissent pêle-mêle d’entre les hautes herbes, serrées, désordonnées, comme des dents de travers. Un mer de dents. Les pierres sont rugueuses, rongées par le temps. Toutes ces herbes, ça fait sauvage, abandonné. On s’y sent bien, j’aime m’y promener.

Parfois je travaille le dimanche. Le soir, en sortant du travail, je vais à la messe. Comment ça a commencé, c’est flou dans ma mémoire. Ça ressemble à un rêve. Tant pis; je vais le raconter comme si c’était la réalité. Ce sera vrai ou ce sera faux.

La messe, au départ, c’est une idée de mon amie tchèque Hana, qui est venue me visiter à Varsovie en novembre. Elle avait envie de voir une messe polonaise. Moi, n’y connaissant rien, j’ai demandé à Karolina, que je savais croyante. J’ai rencontré Karolina à Paris; son chum (aujourd’hui son mari) est français. C’est elle qui m’a conseillé les dominicains, « ils chantent beaucoup », et le dimanche soir, il y a une messe spéciale pour les étudiants.

Une vue de Nowe Miasto, la Nouvelle Ville. C’est là que se trouve l’église Saint-Hyacinthe, mais ce n’est pas celle qu’on aperçoit dans la photo (c’est l’église paulinienne du Saint-Esprit, qui est presque en face).

Nous sommes allées à l’église Saint-Hyacinthe (Kościół św. Jacka), au 8/10 Freta. C’est une grande église de style gothique, toute blanche à l’extérieur et à l’intérieur. Moi qui n’ai été élevée dans aucune religion, je ne suis jamais allée à la messe. Je n’ai même jamais vu de messe en vrai, à part ces quelques secondes volées au Sacré-Cœur (à Montmartre), une fois. Je découvre que la messe, c’est tous les jours, plusieurs fois par jour. Le dimanche, il y en a presque toute la journée, certaines avec des thématiques.

L’église est remplie. Remplie à craquer, même. Quand j’arrive en retard, il n’y a souvent plus de place sur les bancs, alors, comme beaucoup d’autres, je reste debout, près du mur du fond. C’est vrai que c’est plein de chansons, et j’avoue que c’est ce qui me plaît le plus. Hana est repartie, et moi je suis retournée à la messe. Il y a un écran où ils rétroprojettent les paroles des cantiques; comme ça tu peux suivre, et comprendre. Des histoires d’agneaux et de grâce et de consolation, franchement j’ai oublié, j’invente un peu. J’ai aussi oublié le contenu des sermons — des choses normales, sensées, presque banales.

Je n’y connais rien, alors je regarde ce que les autres font et j’essaie de les imiter. Amen. Les mains jointes. Maintenant, à genoux. Se recueillir. Prier, peut-être? Ça fait un peu mal aux genoux, ça doit être fait exprès… C’est bien, ça, d’avoir un peu mal… Ça nous rappelle qu’on est vivant, pécheur, mortel. Car Dieu, dans sa bonté, nous a donné la Terre.

L’eucharistie, par contre, je n’y vais jamais. Une superstition m’en empêche. Je ne suis pas baptisée. Les gens autour de moi se lèvent les uns après les autres, font la file entre les rangées de bancs. Ça prend du temps parce qu’il y a beaucoup de monde. C’est une chose que de se fondre dans la foule et de faire comme les autres, c’en est une autre de me retrouver tête à tête avec la personne qui donne l’hostie; je ne saurais pas faire semblant. Dieu m’accueille chez lui, mais il ne faut pas pousser le bouchon. Je parle de Dieu comme d’un individu, mais je n’y crois pas; je sais ce que « Dieu » signifie pour moi, je me comprends.

Avant, comme beaucoup d’athées, je pensais que la foi, la spiritualité, il n’y a pas de mal à ça et même du sens; c’est la religion organisée qui est le vrai fléau. Aujourd’hui, dans cette église, au milieu de tous ces gens qui chantent et c’est tellement beau, mon opinion bascule. Je réalise tout à coup que c’est l’inverse. C’est croire aux Saintes Écritures qui est stupide… Comment peut-on y croire? Moi, je n’y crois pas. Mais la religion comme institution sociale, soudain, je la comprends, et même je l’aime. Tous ces gens qui se sont réunis ici, rassemblés, pour être les uns avec les autres et avec Dieu, ce n’est pas bête; au contraire, c’est grand, c’est beau. Ici, je peux croire à la communauté. Ici, je peux croire à l’humanité.

Le 11 novembre, les Polonais célèbrent l’indépendance de la Pologne.

Et puis il y a ce vestige, ce bout de mur en pierre, comme une excroissance verruqueuse dans le mur blanc et lisse. Caché derrière un pillier, je ne l’ai pas vu tout de suite. À présent je suis assez près pour lire la plaque qui l’accompagne. J’agrandis les yeux, je suis bouche bée. Cette ruine… cette relique! C’est tout ce qui reste de l’église d’origine, bombardée par les Allemands en 1944. Je pleure souvent à la messe, mais là, c’est trop. Torrent de larmes.

Tout le centre de Varsovie est comme ça : détruite pendant la guerre, elle a élevé ses blessures au rang de monuments. Ce refus forcené d’oublier… De l’intégralité du Palais Saxon, il ne reste que trois pauvres arches, qui trônent désormais en solitaire entre le parc et une immense place vide. On y a placé la tombe du soldat inconnu. La première fois que j’ai visité Varsovie, en 2006, nous sommes arrivés en pleine célébration militaire — démarche ridicule, musique, baïonnettes, sabre au côté pour le supérieur, et puis le fameux chapeau carré, hommage aux Cosaques.

Mais au-delà des monuments, c’est l’absence. L’Histoire est là, partout, comme un fantôme, dans tout ce qui n’est plus. Varsovie est laide, car moderne (même s’ils ont recréé la Vieille Ville, Stare Miasto, à l’identique, étrange contrefaçon dont on ne saurait déterminer si elle tient davantage du défi ou du déni). Reconstruite. Ce qui a disparu.

Quand je sors de la messe, c’est la nuit. Je regarde autour de moi, les rues, les façades, les trams et autobus jaune et rouge de la ZTM, et les gens. Tout me rend heureuse; je suis toute gonflée de joie, prête à éclater. Je l’aime, cette ville laide, cette ville tragique**, qui joue son mélodrame où d’autres jouent leur beauté, leur puissance; je l’aime passionnément. Et mon cœur qui galope, mon cœur qui galope à nouveau.


* Sauf si tu as déjà un chapeau, évidemment; tant que tu en portes un.

** En vrai, je l’aime principalement pour d’autres raisons, comme le fait de m’y être pris bien plus de cuites qu’il n’est raisonnable, mais ce sont là des histoires pour d’autres jours.


Écrire un héros de romance (après #MeToo) 2/2

Ceci est la suite de la première partie.

3) La cohérence

Dans le point 1), j’ai évoqué des stéréotypes et des généralités. Mais tout protagoniste de roman révèle au fil du texte ses nuances. Le défi est alors de garder l’ensemble cohérent.

Tout homme est constitué de divers niveaux de masculinité, il se trouve à la fois dans et hors de la norme. Concevoir son héros comme un tel mélange aide à le rendre crédible, à éviter les caricatures. Pour autant, toutes les combinaisons ne fonctionnent pas, et chaque trait doit répondre aux autres, au contexte et à la façon dont le héros le vit. Ainsi, je bute toujours dans mes lectures sur le héros hyper-masculin qui livre ses sentiments sans aucune retenue, soit beaucoup trop vite, soit avec bien trop de détails. Je n’arrive pas à l’imaginer. Vous me pardonnerez cette autre généralité : dans mon expérience, la seule chose qu’un homme protège plus jalousement que ses couilles, ce sont ses sentiments.

À ce propos, si les normes masculines sont aussi pérennes, si elles résistent aussi bien à la critique, c’est qu’elles forment une sorte d’échafaudage géant, de tour de Djenga. Si tu en enlèves un bout, tu cours le risque que tout s’effondre. Et, les hommes n’ayant aucune certitude quant à ce qui les attend de l’autre côté, maintenir le statu quo devient une tactique de survie — plus que la défense délibérée de leurs privilèges (à quoi les SJW voudraient réduire toute tendance conservatrice…). Aussi, il me semble que si les hommes partagent leurs sentiments de façon aussi parcimonieuse, c’est peut-être juste pour ne pas trop pleurer.

Si vous écrivez un héros qui offre son cœur à tout propos pour être piétiné, vous devez avoir l’honnêteté de le faire pleurer autant que pleure une femme. Moi, j’aime bien faire pleurer mes héros; je trouve que ça crée un bel effet dramatique… justement parce que c’est exceptionnel. Vous trouverez peut-être ma vision désespérément traditionaliste, mais je ne crois pas que je pourrais être avec un homme qui pleure plus que moi (pas devant moi, en tout cas). Dites-moi ce que vous en pensez dans les commentaires, mais, pour moi qui fus très pleureuse et qui ne le suis plus (grâce à Dieu), une certaine capacité à contrôler les manifestations de ses émotions est une bonne chose, une preuve d’intelligence et de maturité émotionnelles, pour les hommes comme pour les femmes.

Cela inclut évidemment les manifestations de colère — on retombe sur la question de la cohérence. Pour moi, un héros qui ne sait pas maîtriser l’expression de sa colère n’est pas viril, mais bien un homme immature, mal dégrossi, pas encore sorti de l’enfance; et cela devrait impacter négativement tous les autres aspects de sa vie. Je déplore que, sous le prétexte pourtant non-neutre de lutter contre les stéréotypes, le discours postmoderne ait renoncé à toute réflexion sur les valeurs; à savoir que, s’il est important que pleurer devienne acceptable pour un garçon ou un homme, cela devrait être dans l’optique de se débarrasser des catégories mêmes de ce qui est « acceptable » et « inacceptable », et non parce que tout se vaut.

Non qu’il y ait une vérité unique ou absolue (en réalité l’autre face de la même médaille : c’est rendu inacceptable de nier que tout se vaut), mais il faut rendre aux individus la possibilité de penser, de décider, d’orienter leur vie enfin selon ce qu’ils jugent désirable. La liberté d’être tout et n’importe quoi est une fausse liberté, peu propice au bonheur. La démolition des autorités traditionnelles n’a pas su s’accompagner d’une véritable réappropriation du pouvoir et de l’autorité par les invididus; au lieu de quoi, on a laissé les formes les plus insidieuses, les plus invisibles (le marché, l’État), acquérir des forces prodigieuses, qui nous façonnent jour après jour, et contre lesquelles nous sommes bien impuissant-e-s à lutter. Je m’arrête ici; je sens que je vous perds…

Discutons plutôt de cette expression : « alpha in the sheets, beta in the streets ». Je crois que c’est représentatif d’un certain état d’esprit parmi les auteures libérales de romance, qui aimeraient voir la masculinité comme un menu à la carte, où l’on serait libre de continuer à valoriser arbitrairement les traits traditionnels qui nous plaisent, tout en remisant ceux qui nous mettent mal à l’aise. Ah! j’ai beau vouloir changer de sujet, on retrouve sans cesse les contours de la même idéologie : tout est ou devrait être possible, et la vie et l’humanité même ne sont que des immenses marchés dans lesquels chacun-e peut piocher et consommer à loisir (mais, sous la profusion d’étiquettes, c’est toujours le même vide qu’on brasse, et cet hypermarché de l’existence n’a pas d’issue de secours).

Toutefois, ce nouveau héros sur mesure est-il davantage qu’un concept? Plutôt que le réel, n’évoque-t-il pas un escort payé pour des services et qualités bien précis, ou encore une future intelligence artificielle au script tout à la fois aguichant et « sécurisé »? Peut-être aussi n’est-ce là que le dernier avatar d’un paradoxe natif au genre, celui du héros simultanément hyper-masculin et « nurturing », voire du débauché réformé (reformed rake). Nous désirons en même temps le summum et l’opposé de la virilité. Et si la romance illustre cette contradiction avec transparence, n’est-ce pas le dilemme qui s’impose à toute femme hétérosexuelle? (Auquel cas, le fait même de rechercher ou de préférer des hommes moins virils constituerait une stratégie de mitigation, un calcul, un compromis, si tant est que le désir continue à viser spécifiquement les individus masculins.)

Personnellement, malgré toutes les promesses de ce type de héros symbolique, j’avoue avoir un faible pour les héros réalistes… Et « réaliste » ne signifie pas (forcément) « ordinaire ». En effet, j’aimerais tout de suite réfuter le préjugé commun selon lequel tout ce qui s’oppose au fantasme est banal ou médiocre. Je revendique sans réserve le fait que les héros de romance soient au-dessus de la moyenne, voire exceptionnels. Les hommes n’ont pas besoin de complaisance, d’indulgence, mais qu’on les tire vers le haut.

Je ne crois pas au mâle alpha pur, pas plus qu’au bêta pur (ou à l’oméga, selon qu’on adopte une vision binaire ou pas). En revanche, je crois qu’une personnalité alpha le reste, qu’on soit au lit ou dans la rue, et de même pour une personnalité bêta. Et c’est ainsi, à mon avis, qu’on peut construire des personnages à la fois cohérents et nuancés : en admettant qu’aucune qualité ni aucun défaut n’est absolu, que tout ce qui est positif a aussi un versant négatif, et vice versa. Nous avons tou-te-s les qualités de nos défauts, et les défauts de nos qualités. Un héros très viril devrait exhiber les limites inhérentes à la virilité, et un héros moins viril, le potentiel complémentaire qui naît avec cette alternative. Et encore, ce n’est considérer les choses que sous un angle unique; bien sûr, la personnalité des hommes ne se développe pas uniquement en rapport à la virilité, ni même à la masculinité (même si, dans notre monde binaire, on peut interpréter à peu près tout sous l’ange du genre, à tort ou à raison).

À titre d’exemple, et puisque c’est une réflexion qui m’est venue en travaillant sur une série contemporaine (encore en plein chantier à ce jour…) : j’ai un héros qui, au départ, est assez riche, avec une bonne carrière… quelque chose de fréquent en romance, et généralement dépeint sous une lumière seulement positive. Or, c’est ignorer la réalité des personnes qui optent pour ce genre de vie. Cela implique une relation particulière à l’argent, un amour des belles ou bonnes choses et du confort, un manque de tolérance pour l’incertitude et l’insécurité financière, ainsi que peu de présence et d’implication domestiques si la carrière est prenante (et elle l’est souvent, si le salaire est à l’avenant). Vivre avec ce genre d’homme, c’est loin d’être de la tarte! À toi toutes les tâches ménagères pendant qu’il va claquer son pognon à Vegas; youpi! (Non, mais, sérieux, j’en ai trop rencontré, des types comme ça; je suis blasée.)

Autre exemple : j’ai décidé que la série tournerait autour de la vie d’un gym, à la fois parce que c’est ce que je connais et parce que c’est une façon commode de justifier que la majorité des mecs soient bien foutus (ce qui n’empêche pas la diversité physique). Mais, là aussi, le physique avantageux ne vient pas gratuitement. Et je ne parle pas ici du fait qu’il faut souffrir pour être beau (de toute façon, j’ai l’impression que les hommes aiment ça, souffrir… il n’y a qu’à songer à leur rituel sado-macho, ou peut-être maso-macho, de passage de ceintures… si vous êtes curieux/se, je veux en faire la scène d’ouverture de mon tome 1 — ça va saigner, et pas qu’au figuré…).

Bref, non. Je veux parler du culte du corps et de la vanité qui sont indissociables du fait d’avoir, justement, un beau corps — et d’avoir travaillé dur pour ça. Les héros de romance sont souvent présentés comme arrogants par rapport à leur pouvoir de séduction, mais plus rarement comme préoccupés de leur apparence, aimant se regarder dans le miroir, admirant leurs muscles ou s’échangeant sans cesse les nouveaux régimes à la mode — peut-être parce que ça gâcherait l’image 100 % virile qu’il faut absolument préserver? Or, je vous jure que c’est ça, la culture des gyms… Et tu ne peux pas avoir ce corps sans aller au gym — un autre mensonge qu’on veut nous faire gober, celui de l’homme qui, naturellement, sans aucun effort particulier, serait… hum, buff, cut? Comment dit-on en français?

4) La transformation

C’est le dernier aspect à considérer lorsqu’on écrit tout personnage dans une œuvre narrative : son évolution. L’histoire que vous racontez doit agir sur le héros, le changer, l’amener d’un point A à un point B. C’est peut-être la raison purement technique pour laquelle les héros « connards » ou, du moins, peu recommandables sont légion; ce sont eux qui permettent la transformation la plus dramatique. D’une simple éducation morale, on bascule dans le thème de la rédemption — un des concepts les plus puissants du christianisme…

C’était aussi l’explication de l’auteure Chani Brooks quand je l’ai rencontrée et que nous avons discuté de dark romance. Or, selon elle, les gens ne peuvent pas changer à ce point… et j’avoue que je tends à lui donner raison. Nous sommes donc face à un dilemme. D’un côté, la romance est souvent résumée à un enjeu : la transformation du héros, qui devient à la fin digne de l’amour de l’héroïne en consentant à entrer dans son monde, à adopter ses valeurs de connexion émotionnelle, d’attachement, de soin de l’autre. Les féministes y voient non seulement la validation et la célébration des vertus féminines, mais aussi l’affirmation non anodine que oui, les hommes peuvent changer, et qu’il est donc pertinent de l’exiger d’eux, plutôt que de se résigner à des lieux communs comme « boys will be boys ».

D’un autre côté, comprise à un niveau plus littéral, cette version ne crée-t-elle pas l’illusion dangereuse qu’on peut réussir à faire ce qu’on souhaite de n’importe qui? Pire, ne met-elle pas implicitement cette responsabilité sur les épaules de l’héroïne — donc de la femme — en nourrissant son syndrome du sauveur? Ne sous-entend-elle pas également que l’héroïne, elle, n’a pas à être sauvée, car elle possèderait d’emblée, naturellement, le don d’aimer les autres; en somme, que sa tâche à elle n’est pas de changer ou de grandir, mais d’incarner la femme unique et exceptionnelle pour qui le héros trouvera la force et la motivation de changer, alors qu’il ne l’a pas pu pour toutes les autres (n’oublions pas qu’il est, en majorité écrasante, un homme d’expérience…)?

Dans la romance que j’écris actuellement, le héros fera peut-être grincer des dents certaines féministes, et le politiquement correct demanderait probablement que je « règle » ses écarts de conduite, que je lui fasse renier à la fin ses propos et actions du début. Cependant, pour les raisons ci-dessus, que j’estime tout aussi féministes, ce n’est pas l’angle que j’ai choisi.* C’est mon héroïne que j’ai voulu travailler, c’est elle dont je veux montrer le chemin, les failles, les erreurs. Pour une fois, est-ce qu’on peut avoir un héros dans le rôle « passif » de la femme? Est-ce qu’on peut avoir un héros qui n’est pas émotionnellement handicapé, un héros qui a le droit d’être aimé tel qu’il est, avec tous ses défauts?

Enfin, sans doute faut-il faire la part des choses. Je crois qu’on peut, dans une certaine mesure, changer son comportement, sa vision du monde, voire ses principes. Mais ceux-ci seront toujours influencés par quelque chose d’irréductible en nous, un tempérament, des inclinations, des pulsions. Il s’agit simplement de respecter la cohérence à travers la transformation. Ainsi, l’un des principaux clichés en romance est de présenter un héros attaché à sa famille, ses amis, et distant uniquement avec les femmes. On peut donc déduire d’une qualité qu’il possède qu’il est capable d’acquérir ou de retrouver celle qu’il a perdue, ou qu’il avait jusque-là évitée.

Je pense aussi que si Pride and Prejudice a toujours autant de succès, c’est parce que ni Lizzie ni Darcy ne sont parfaits, et qu’ils doivent tous les deux faire l’effort de changer, de ravaler leur orgueil et leurs préjugés (d’où le titre, littéralement…) pour se rencontrer au milieu — une vision finalement très égalitaire, qui ne s’appuie sur aucun stéréotype genré, pas plus l’homme pervers à réformer que la femme irréprochable qui sait se faire mériter (d’autant plus réaliste ici que Lizzie n’a que vingt-et-un ans).

Je trouve aussi que Jane Austen amène très finement la façon dont Lizzie accumule de l’expérience avec les hommes, à travers ses relations avec Mr. Collins et Mr. Wickham. Paradoxalement, malgré le contexte rigidement codifié, Lizzie fait preuve de beaucoup plus d’agence que nombre d’héroïnes modernes — dont les relations passées, s’il y en a, n’ont pour but que de les mettre en position de victime : l’homme qui n’a pas su m’aimer, qui n’a pas su me respecter, qui n’a pas su me donner un orgasme, etc. C’est ce qui nous donne le cliché du méchant ex (evil ex, dont existe aussi la version féminine, pour justifier tous les blocages psychologiques du héros), dont le destin est de se faire casser la gueule par le héros — souvent une simple ficelle qui permet, outre de mettre un peu d’action, d’établir la supériorité d’un héros moralement ambigu, voire de trouver un exutoire légitime à sa violence.

Le fait est que, dès qu’on envisage la dimension dynamique du couple, la définition du héros ne peut pas se dissocier de celle de l’héroïne; et c’est pourquoi, encore une fois, ce que sont les hommes est notre affaire, car cela engage la façon dont ils nous traitent et nous considèrent, et dont nous acceptons — ou pas — d’être traitées et considérées. De plus, il me semble faux d’affirmer que les genres seraient hermétiques l’un à l’autre, c’est-à-dire qu’un homme, en sa qualité masculine, ne peut jamais pour une femme que représenter l’autre. Les modèles masculins ont aussi leur importance dans la construction de l’identité féminine, et je peux témoigner qu’en tant qu’écrivaine, je n’aborde jamais les personnages masculins dans une pure extériorité, mais bien de la même façon que les personnages féminins, dans une démarche d’identification et d’authenticité.


* Le héros évolue, mais sur un plan qui n’a pas de rapport avec l’intrigue amoureuse. Du reste, son évolution relève davantage de la dégradation, car je ne pense pas que quiconque puisse s’améliorer en se retrouvant dans la position où je l’ai mis…


Écrire un héros de romance (après #MeToo) 1/2

Est-ce que je vous trolle? Pas tout à fait… Après tout, j’ai admis moi-même que le mouvement #MeToo avait interféré dans l’écriture de mon héros pas très PC. Il y a quelques mois, sur le réseau diaspora*, un homme avouait également sa perplexité devant la contradiction entre le nouveau discours féministe des femmes et leur passion pour Cinquante Nuances de Grey. Plus récemment, des auteures de romance américaines s’entendaient pour dire que le héros parfait était « beta in the streets, alpha in the sheets » (c’est Alyssa Cole qui est à l’origine de l’expression), un concept qui m’a laissée pour le moins dubitative… Cela peut-il seulement exister? Que veulent réellement les femmes?

Même si la romance M/F est peu lue par les hommes — ou peut-être parce qu’elle est peu lue par eux, et que l’on s’y retrouve en quasi non-mixité, dans un relatif safe space où l’on peut explorer des idées sans la pression du regard masculin* —, je crois qu’elle est le lieu idéal pour s’interroger, à la fois individuellement et collectivement, sur le désir hétérosexuel féminin et sur ce que l’on attend d’un partenaire romantique. D’une part, la littérature permet d’échapper au profil-type et aux généralités, et d’embrasser une multitude de réalités et de possibilités.

D’autre part, il est faux à mon avis de penser que s’intéresser aux hommes et à la masculinité est un concession qu’on leur fait, et qu’elle aurait pour premier objectif de les aider et de les rassurer. Selon moi, c’est d’abord un service que l’on se rend à soi-même, en tant que femme envisageant d’accueillir un homme dans notre intimité. Savoir ce que l’on veut, être capable de l’identifier et de l’exprimer, ce n’est pas du luxe. Pour ma part, j’aurais bien aimé être invitée à y réfléchir plus tôt… et aussi avoir accès à d’autres modèles que ceux de la culture mainstream ou classique (même combat; c’est surtout écrit, en tout cas produit par des hommes et/ou à destination des hommes).

1) Qu’est-ce qu’un homme?

Un homme est beaucoup de choses, et un homme peut être beaucoup de choses. Pourtant, dans beaucoup de romances que je lis, la masculinité semble identifiée et symbolisée par des traits relativement superficiels et, qui plus est, au détriment d’autres aspects plus subtils. De quels traits veux-je parler?

a) Un corps d’homme. Évidemment, c’est le critère numéro un pour assigner le sexe social d’une personne… Un homme a un corps d’homme et, en romance, le héros est en général beau, d’une beauté stéréotypiquement masculine : grand, bien bâti, la mâchoire carrée et les hanches étroites.

b) Il a des intérêts, des goûts et des hobbys masculins. Il aime le sport, les autos (et, bien sûr, il conduit un muscle car ou un truck, pas une petite compacte, là!), la moto, le bricolage, les gadgets technologiques, etc.

c) Il est financièrement indépendant.

d) Il est très sexuel et expérimenté.

e) Il cherche à dominer.

Alors, si on met tout cela ensemble, est-ce qu’on obtient un homme? Moi, je trouve plutôt qu’on obtient un stéréotype… Pas que les hommes comme ça n’existent pas, mais c’est loin de suffire à définir un héros séduisant, à mon sens. Certaines auteures, le pressentant, tiennent à nous préciser qu’en plus de tout cela, le héros est intelligent, éduqué, cultivé ou encore qu’il donne aux bonnes œuvres — sauf que cela reste lettre morte si on n’en voit pas la preuve par les faits. Autrement dit, il n’est pas rare qu’un héros soi-disant intelligent ne se comporte pourtant pas de manière très intelligente… Mais j’y reviendrai plus tard.

Par contraste, quels seraient d’autres traits, moins superficiels, qui pourraient fonder la masculinité?

a) L’humour et la déconnade (drôle ou pas, à chacun-e de juger). L’autre jour, à la boulangerie, alors que j’observais l’unique serveur faire le pitre au milieu de ses collègues féminines, je me suis rappelé pourquoi, plus jeune, j’aimais toujours mieux les groupes mixtes. Parce que les hommes ont la blague plus facile, ont moins de complexes — y compris physiques — à dire et à faire n’importe quoi, et qu’il faut avouer que ça met de l’ambiance!

b) L’ego. L’ego, c’est ce qui pousse les hommes à se taper dessus pour des bêtises, à vouloir réussir ou parvenir à quelque chose à tout prix, à mal supporter de ne pas pouvoir. (Ça peut sembler recouper la notion de domination, mais cette dernière est seulement relationnelle, alors que l’ego se rapporte en premier lieu à l’image de soi.)

c) L’égocentrisme. Le monde tourne autour du nombril des hommes. Leur vérité, c’est la vérité. Leur ressenti, ça s’appelle « les faits ». Ton ressenti, c’est… eh bien, on n’a toujours pas compris ce que c’était, mais clairement un truc que t’as inventé toute seule dans ta tête…

d) La force physique. À corpulence et entraînement égaux, les hommes sont plus forts que les femmes. Donc, même si ton gars n’est pas un costaud, il y a des chances qu’il soit capable de faire des trucs physiques que tu ne peux pas faire. Surtout si ça implique le haut du corps — nous, les femmes, notre force est plutôt dans les jambes. (Il y a une exception : les bébés. Les hommes ne comprennent pas comment on réussit à porter plus de 10 kg sur un seul bras pendant aussi longtemps sans se plaindre…)

e) Il exprime peu ses émotions (ou en peu de mots, avec peu de démonstrations physiques). Certains hommes parlent peu en général. D’autres au contraire parlent beaucoup — notamment le type universitaire ou intellectuel, ou encore le type qui aime raconter sa life et, ma foi, le fait de façon assez divertissante —, mais rarement pour autant de leurs états d’âme intimes. Il s’agit plutôt de discours destinés à la galerie.

Cette liste ne se veut pas exhaustive, c’est ce qui m’est venu à l’esprit sur le coup. Et je précise que ce sont aussi des stéréotypes, des généralités : tous les hommes ne sont pas comme ça et, surtout, pas tout cela à la fois. Néanmoins, statistiquement, j’ai observé que c’étaient des traits plus fréquents et/ou plus prononcés chez les hommes que chez les femmes… et, dès lors, les associer à des personnages tend à rendre ces derniers plus masculins. Par conséquent, un personnage qui aurait toutes les caractéristiques précédentes (superficielles) mais aucune des dernières (ou d’autres du même genre) me paraîtra peu réel, inachevé ou caricatural — alors que celui qui n’aurait aucune des premières, s’il a certaines des secondes bien écrites, me semblera beaucoup plus crédible.

2) Et la virilité dans tout ça?

Virilité et masculinité sont-elles synonymes? Cela pourrait se défendre, mais, puisqu’on a deux termes, j’aime autant en profiter pour distinguer deux concepts. Pour moi, la masculinité, c’est simplement le fait d’être un homme. Par définition, la masculinité serait donc plurielle (elle s’incarne différemment en chaque homme), axiologiquement neutre (ce n’est ni une bonne ni une mauvaise chose, et elle contient autant de qualités que de défauts) et illimitée. La masculinité résulterait d’une socialisation en tant qu’homme, d’une identification à des modèles masculins ou encore des effets des hormones masculines — mais la question reste posée.

Par « modèles masculins », j’entends évidemment des normes, mais ces normes varient selon les époques, les cultures et les modes, et peuvent également cohabiter à une même époque, voire s’opposer. Ainsi, le « geek » est un modèle qui s’est construit en rejet d’une forme de masculinité traditionnelle, mais il n’en est pas moins indéniablement masculin. Beaucoup de séries de romance s’appuient d’ailleurs sur cette variété, en faisant du héros de chaque tome le représentant d’un modèle masculin différent (par exemple : le protecteur responsable, le séducteur insouciant, le dandy décadent, le nerd super intelligent, le rêveur romantique…).

Cela dit, dans le langage courant, on utilise souvent « masculinité » et « masculin » pour se référer implicitement à ces normes, voire au sous-ensemble de normes qui prévalent actuellement dans notre culture (quand on parle d’une femme masculine ou d’une activité masculine, par exemple).

Quant à la virilité… Je pense que la plupart des héros de romance sont censés être virils, et la constance des « traits superficiels » mentionnés plus haut tend à suggérer qu’il s’agirait aussi d’une définition de la virilité. Deux éléments viennent renforcer cette hypothèse : d’abord, le fait que la virilité, au contraire de la masculinité qui peut se manifester chez les garçons, concerne spécifiquement l’âge adulte. Et, en effet, plusieurs de ces critères ne signalent pas seulement l’individu masculin, mais aussi l’adulte. Ensuite, le fait même que j’aie parlé de stéréotype.

Personnellement, je préfère « idéal » ou « archétype », mais voilà en tout cas ce que je définirais comme étant la virilité, en regard de la simple masculinité. En revanche, là où j’ai un problème, c’est que cette définition sétéréotypée me semble toujours trop superficielle. À l’instar de notre société, qui croit s’être débarrassée de la morale, mais continue à juger les individus, peut-être encore plus sévèrement qu’avant, sur leurs résultats, leur réussite, leurs possessions (et vous vous étonnez du retour en force du dogmatisme, du fanatisme? mais c’est le libéralisme même qui, en étant trop gourmand, a affamé la bête, lui a rendu ses crocs; croyiez-vous donc que l’Homme pouvait se satisfaire d’une existence entièrement vouée au marché? je ris de votre naïveté), cette idée de la virilité n’est qu’un étalage vain et sans substance.

La virilité pour moi est une affaire intérieure, une affaire de valeurs — qui pourront mener aux attributs extérieurs pré-cités… ou pas. Voici ce que ça m’inspire : courage, détermination, sang-froid, force, énergie. Oui, il y a « force » dedans, terme ô combien ambigu; on peut forcer les gens, ce n’est pas bien; on peut aussi forcer les choses, les évènements, le destin… ça me convient. Pour moi, la virilité est intrinsèquement positive; ça peut être une aspiration, et elle représente des qualités qui sont en soi désirables (même si je reviendrai là-dessus aussi, avec une nuance). Je précise d’ailleurs qu’elles peuvent aussi être désirables pour une femme, et qu’elles ne sont liées à la masculinité que par l’imaginaire collectif…

En outre, tous les hommes ne sont pas virils, et tous les hommes ne doivent pas l’être. Enfin, toutes les personnes qui sont attirées par les hommes ne sont pas non plus attirées par les hommes virils (moi, oui, vous avez compris…). À ce compte-là, on pourrait se demander si le concept de virilité a encore la moindre pertinence, le moindre intérêt (à part auprès des personnes qui souhaiteraient fonder dessus un principe de supériorité). Chacun n’a qu’à être comme il veut, et chacun-e détermine ses propres préférences. Oui, mais… Rendre un concept tabou, ou faire comme s’il n’existait pas, ne le fait pas disparaître pour autant de la conscience, collective ou individuelle. J’y vois davantage une fausse bonne idée, analogique à celle de colorblindness chez les progressistes qui se veulent antiracistes.

Il n’est pas question de tout ramener à la virilité, de tout mesurer à l’aune de la virilité. Mais être capable d’extraire cette idée de notre inconscient pour l’exposer à notre conscience, être capable de la circonscrire, peut être le meilleur moyen de la soupeser, de la dépasser le cas échéant. Quand je regarde la production actuelle en romance M/F, ce qui s’écrit, ce qui se lit, ce qui se vend et s’achète en brassant des millions de dollars (et certainement beaucoup d’euros aussi) au passage, je n’ai pas l’impression que la virilité est un concept inutile ou dépassé, qui n’intéresse plus personne — ou seulement les hommes, ou seulement les virilistes.

Est-ce qu’on peut en finir une fois pour toutes avec ce prétexte moisi qui ose se parer de légitimité féministe, et qui justifie depuis des décennies le mépris du féminisme orthodoxe pour la littérature sentimentale? Est-ce qu’on peut — non, est-ce qu’il n’est pas urgent de s’intéresser aux hommes qui partagent nos vies, aux relations hétérosexuelles que nous nouons avec eux (en dehors des façons dont ils nous font du mal), aux désirs qui nous animent et aux attentes que l’on fait peser sur eux, non parce que cela les concerne, mais parce que cela nous concerne?

On me dit qu’élucider notre rapport à la masculinité et à la virilité reviendrait à se charger du malaise des hommes. Mais quid du malaise des femmes?

Tenez, prenez la chick-lit. La chick-lit est une littérature post-féministe qui, sur un ton souvent léger et humoristique, cherche à problématiser (entre autres, mais c’est généralement assez central) la difficulté des femmes à avoir des relations hétérosexuelles satisfaisantes dans un monde où les rôles sociaux genrés sont remis en question. Personnellement, je n’ai jamais été fan de chick-lit, parce que j’y lis un message qui se rapproche trop à mon goût du raisonnement des pick-up artists, à savoir : les avancées féministes ont rendu plus ardu de trouver un-e partenaire de l’autre sexe, les femmes sont attirées par les hommes virils, les hommes virils sont des connards et/ou incapables de proximité émotionnelle.

La différence entre les hommes qui suivent les pick-up artists et l’héroïne de chick-lit, c’est qu’illes poursuivent un but opposé : les premiers veulent baiser, donc leur solution est de se transformer en hommes virils-connards; la seconde veut au contraire une relation à long terme, et sa solution est de renoncer à son attirance spontanée pour l’homme viril et de se rabattre sur des désirs plus intellectualisés, plus rationnels, qui la mèneront vers un homme plus ordinaire, un genre de Nice Guy. C’est du moins mon interprétation de tous les livres de chick-lit que j’ai lus, et aussi du film Le Journal de Bridget Jones. J’ai découvert récemment que ce dernier était censé être inspiré de Pride and Prejudice, et je trouve le switch au niveau des personnalités des hommes très parlant&nbsp: dans l’œuvre de Jane Austen, selon moi, c’était Darcy qui incarnait l’homme viril, et Wickham le Nice Guy… (Cependant, tous les personnages échappent au cliché bidimensionnel, et c’est ce qui fait que l’histoire fonctionne dans les deux cas.)

La romance a tendance à offrir un contrepied à cette analyse, en validant les « désirs spontanés » et non-rationnels de l’héroïne et, de fait, en assumant la virilité de ses héros. Néanmoins, alors que, depuis les années 80, la romance devenait de plus en plus ouvertement féministe et, en un sens, réaliste (ou tout simplement diverse), les connards et les violeurs refont depuis quelques années une apparition massive et remarquée, si bien qu’en 2018, les « séductions forcées » n’ont plus rien de « old skool ». La romance renoue ainsi avec son passé sulfureux; sauf qu’on ne l’accuse plus désormais de pervertir les femmes ou de les rendre trop exigeantes, mais bien l’inverse : de normaliser les relations toxiques, où la femme est la victime.

Et si, au contraire, il fallait y voir le signe que nous avons suivi les conseils de la chick-lit et que, parce que nous nous sommes rangées dans une vie raisonnable et ordinaire, la tentation est d’autant plus forte de succomber au connard via la sécurité d’un fantasme littéraire? Et si la mise en scène fictive d’une relation abusive permettait précisément son évacuation saine des désirs réels? Après tout, la trilogie Cinquante Nuances de Grey a été surnommée « mommy porn », et non « teen relationships handbook »…

À suivre…


* Sauf si l’on fait un bestsellerCinquante Nuances de Grey n’a pas échappé au regard masculin, et celui-ci n’a pas été tendre. J’ai d’ailleurs souvent voulu écrire à ce sujet, soit la façon dont les hommes se permettent de plus en plus de donner des leçons de féminisme aux femmes.


Vivre de sa plume : bilan 2e trimestre

Si vous ne me suivez pas depuis longtemps, je vous invite à lire mon précédent bilan, qui plante le décor avec plus de détails que n’en demandiez…

Depuis ce dernier billet, je n’ai rien publié de nouveau (et, surtout, je n’ai rien écrit de publiable, ce qui est un peu plus stressant). Les titres en vente sont donc exactement les mêmes, et se rapportent à un seul projet, un seul roman. Par rapport au premier trimestre, j’ai profité d’avoir levé mon anonymat pour faire quelques tests d’autopromotion : un tweet ici, un lien dans un groupe Facebook là… J’ai noté les dates pour vérifier à posteriori si cela avait occasionné le moindre pic de ventes dans les jours suivants; vous serez intéressé-e d’apprendre que non, aucune différence ne m’a sauté aux yeux.

1) Ventes au 29 juin

Mes revenus cumulés s’élèvent à présent à 1127,64 €. Là-dessus, l’intégrale seule m’a rapporté 918,72 et les épisodes tous ensemble, 208,92.

Le premier épisode, qui est toujours gratuit, a été téléchargé 1667 fois en tout, dont 641 fois sur l’iBookstore, soit plus que sur Amazon (592 fois) — la tendance s’accuse. Or, c’est l’intégrale qui affiche désormais le plus de ventes, à savoir 162, dont une écrasante majorité (117) réalisées sur Amazon, contre seulement 17 sur l’iBookstore. Il est fascinant de noter que les proportions sont restées étonnamment stables : 117, c’est exactement 3 fois plus que 39, le chiffre au 31 mars, et 17, c’est juste un de moins de 3 x 6, les ventes du premier trimestre chez Apple.

Par comparaison, l’épisode 2, soit le premier épisode payant, est à la traîne avec 103 ventes, dont 60 provenant d’Amazon et 28, de l’iBookstore. Si je ne mentionne que ces deux revendeurs, ce n’est pas parce que mes publications ne sont pas disponibles ailleurs — elles le sont —, mais parce que ce sont les deux sites sur lesquels j’ai vendu le plus. Enfin, je rappelle à toutes fins utiles que je vends l’intégrale à 9,99 € sur ces plateformes, et les épisodes à 0,99 € chacun.

L’intégrale est également en vente à 6 € ou 8,60 $ CA sur mon site d’auteure, mais le compteur de ces ventes-là reste, hélas, à zéro.

2) Réflexions

Au niveau des revenus, je suis satisfaite. Plus satisfaite qu’il y a 3 mois. À l’époque, les chiffres étaient trop récents pour que j’en déduise un modèle ou un comportement global. Aujourd’hui, je peux dire que mes vœux sont exaucés, que cela confirme toutes mes hypothèses, et que j’envisage l’avenir avec espoir.

Mon intégrale au prix prohibitif de 9,99 € s’est vendue davantage durant son deuxième mois d’exploitation que pendant le premier. Il faut dire que je n’ai fait aucun lancement, aucune annonce; j’ai laissé mon livre trouver son lectorat, et le fait que les 50 lectrices suivantes aient été plus facile à convaincre que les 50 premières est pour moi le plus beau des compliments, la plus belle des victoires.

Pourtant, ces chiffres sont modestes; ce n’est pas avec eux que j’atteindrai le top 100 — et cela tombe bien, car je ne le souhaite pas! Il est tout à fait possible d’exister dans l’ombre, de construire son petit succès loin des projecteurs. Il est également possible de ne pas tout miser sur la sortie, sur les pré-commandes (je n’en ai pas proposées), sur l’actualité. D’ailleurs, en termes de finances, n’est-il pas préférable de voir ses ventes s’étaler tranquillement sur des mois, des années, plutôt que de connaître des revenus en dents de scie, avec la crainte de ne plus rien gagner dès que l’on publie moins?

Le bémol, c’est que cela ne semble possible… que grâce à Amazon. Et voilà la raison pour laquelle, contrairement à ce que le discours bien-pensant autour de #AuteursEnColère prétend, dans le système capitaliste et néo-libéral où nous évoluons, le souhait d’être mieux rémunéré-e renforce les gros acteurs requins et sans scrupule (qu’ils soient éditeurs, diffuseurs ou revendeurs), car eux seuls sont à même de nous donner les conditions de travail que nous revendiquons.

Si, par hasard, nous réussissions à leur arracher quelques avantages, ils se contenteraient de répercuter ces pertes ailleurs (par exemple, en coupant carrément les contrats des auteur-e-s jugé-e-s moins bankable — vous croyez sérieusement qu’une baisse forcée de la production ira dans quel sens? vers plus d’expérimentation et de diversité? LOL)*… Dans quel univers pensez-vous qu’on puisse faire renoncer une entreprise privée à la croissance, sans abolir l’intégralité du capitalisme en même temps? À ce stade, ce qu’il faut impérativement comprendre, c’est que la direction d’une entreprise n’est même plus entre les mains des « méchants actionnaires », mais qu’eux-mêmes sont soumis à une logique qui les dépasse et sur laquelle ils n’ont aucun contrôle!

Vous-même, si je vous faisais un chèque de dix mille, dites-moi sincèrement que vous iriez le déposer dans une banque qui vous annoncerait : « Chez nous, votre argent va perdre de la valeur, alors que le reste du monde autour va continuer à être de plus en plus cher »? Les gens sont humains, et vous n’êtes pas meilleur-e qu’eux. C’est le système qui est inhumain, et qui tourne à présent en roue libre, sans que personne, pas même les soi-disant « capitalistes », n’ait seulement besoin de le vouloir! Ce sont toutes les règles du jeu qui sont à revoir, et non le détail insignifiant de qui devrait profiter ou perdre un peu plus ou peu moins pour maintenir ce jeu inique à flot.**

Alors, que faire? Surtout, ne pas croire que le salut viendra du marché et du secteur privé. Cesser d’espérer quoi que ce soit des éditeurs ou d’Amazon; boycottez-les, ou bien assumez à qui vous avez serré la main. Vous pouvez surfer sur leur succès, récupérer des bénéfices marginaux lorsqu’ils deviendront plus gros, plus forts et plus incontournables, mais jamais, jamais, tant que vous ferez affaire avec eux, vous ne pourrez gagner contre leur intérêt. Jamais. La seule solution que je vois, donc, c’est de minimiser notre dépendance à ces structures. Et c’est là le seul point noir de ce bilan, pour moi : le fait d’être toujours à 100 % dépendante de mon distributeur, et à plus de 71 % d’Amazon.

Mon but, je ne vais pas vous le cacher, c’est de réussir à me faire connaître pour que des lecteurs s’informent sur ma démarche et, en bout de ligne, acceptent de me financer directement plutôt que de donner 40 % de leur argent à des entreprises dont je ne peux pas garantir les engagements éthiques. Or, depuis janvier, j’en suis à approximativement 26 € de revenus « indépendants » (via mon compte Liberapay). Ce n’est pas avec ça que je vais pouvoir lâcher Amazon… Et le symptôme de cela, j’imagine, c’est que j’ai toujours zéro abonné à ma mailing-list, et que personne ne m’a jamais contactée après avoir lu mon roman (par opposition aux personnes avec qui j’étais déjà en contact avant) pour me dire qu’il ou elle l’avait aimé.

J’ai l’impression qu’il y a, d’un côté, des inconnu-e-s qui sont prêt-e-s à mettre 10 € dans mon roman numérique, mais qui se moquent paradoxalement de qui je suis et de la façon de me soutenir réellement, sur le long terme (c’est d’autant plus évident que le financement direct leur permettrait de réduire leur dépense, à elleux aussi)… et, de l’autre, du monde qui semble partager mes préoccupations, mais pas au point de me soutenir personnellement.

En disant cela, attention, je ne fais de procès à personne : individuellement, je sais qu’il peut y avoir toutes sortes de raisons qui justifient de faire ou de ne pas faire quelque chose (comme M.Blop qui n’a pas réussi à utiliser mon lien PayPal, et qui est justement passé par les revendeurs pour me soutenir quand même — merci!!! —, ou encore un simple manque d’argent, de temps ou d’intérêt pour ce que j’écris). Je parle de façon globale, statistique, parce qu’il y a de quoi s’interroger sur l’intersection quasi-nulle entre ces deux ensembles…

Dois-je attendre que plus de monde me découvre? (Après tout, mes ventes sont encore très modestes.) Y a-t-il un problème de visibilité des moyens de financement alternatifs auprès des consommateur-ices? Un problème de conscience par rapport à la difficulté des auteur-e-s à vivre de leur plume? À cet égard, le mouvement #AuteursEnColère lance certainement un débat nécessaire; dommage cependant que le discours dominant s’en tienne à un face à face conservateur avec les plus gros acteurs du marché, entérinant par là même que les autres (qui, dans la logique marchande actuelle, ne pourront jamais s’aligner avec les revendications financières brandies) n’ont pas de place dans l’avenir que les auteur-e-s défendent.


* Ou encore, en envoyant les livres se faire fabriquer en Chine. En tant que parent, j’ai découvert avec stupéfaction que 99 % des albums jeunesse francophones comme anglophones sont désormais faits en Chine…

** Et certes, je ne nie pas que certaines personnes touchent des montants astronomiques, et qu’elles pourraient aisément en reverser une partie sans même sentir la différence. Mais c’est au système global et extérieur qu’il revient de réaliser cette répartition des richesses, à posteriori et sur des montants effectifs! Imposer des contraintes internes à priori à toutes les maisons d’édition, par exemple, ne fera que précipiter vers la sortie toute structure un peu fragile (et donc, en premier lieu, toutes les petites maisons qui font la richesse du paysage littéraire et/ou qui prennent des risques en faisant fi du marché)…


Pêle-mêle du dimanche

Ma crise d’écriture n’en finit pas de se prolonger (j’en sors tout juste alors que j’écris ceci)… Le bon côté, parce qu’il y en a toujours un — j’adore l’expression anglaise de « silver lining », cette bordure lumineuse « argentée » qu’ont les nuages et qui rappelle que le soleil est juste derrière —, c’est que je me suis remise à lire. Et tout ce que je lis est extra. Je ne pouvais donc résister à vous en parler, puisque ce sont des lectures que je ne chroniquerai pas. À cette heure, je n’ai fini aucun des livres présentés ci-dessous, mais je les savoure d’autant plus…

En premier, j’ai envie de vous parler d’un coup de cœur inattendu. Il s’agit d’un livre entre mémoire et documentaire, que ma sœur a laissé chez moi en prévision de son déménagement : Chinoises, de Xinran, une ancienne présentatrice de la radio chinoise, désormais émigrée à Londres. À la base, je m’y suis intéressée parce que je souhaite écrire un personnage chinois, et je me rends compte que je connais mal ce pays et cette culture… À la deuxième page (excluant le prologue), j’étais scotchée, bouche bée, et je savais que je devais absolument lire la suite. J’en ai dévoré plus de la moitié en une soirée, en me couchant après minuit.

Sans surprise, ce livre a été un bestseller à sa sortie, en 2002. Je ne peux que vous conseiller de le lire. C’est incroyable, bouleversant, ça dépasse la fiction…

On contemplait la scène devant nous, les bâtiments effondrés, les canalisations éventrées, les trous béants dans le sol, les cadavres partout, à même le sol, pendant aux poutres des toits et hors des maisons. Une nuée de poussière et de fumée s’élevait. Il n’y avait ni soleil ni lune, personne ne savait l’heure qu’il était. On ne savait plus si on était encore sur la terre des vivants.

Dans un tout autre style, après avoir fini Cyberpunk Reality, de Saint Epondyle (que je chroniquerai sans doute un de ces jours), j’ai eu envie de découvrir davantage la littérature cyberpunk, dont les thèmes me parlent beaucoup, mais que je connais mal. Et quoi de mieux pour commencer qu’un classique, j’ai nommé A Scanner Darkly de Philip K. Dick? Il y a deux ans, j’avais lu The Man in the High Castle. Je me souviens avoir beaucoup apprécié sa prose. Malheureusement, j’en ai gardé une impression mitigée à cause de la fin, que j’ai trouvée décevante, ou que je n’ai peut-être tout simplement pas comprise…

Cette fois, j’espère donc que ça ne va pas retomber pareillement comme un soufflé, parce que, pour l’instant, j’adore! Tous les aspects sont forts et maîtrisés, de la façon dont le mystère s’épaissit peu à peu, dont les différentes branches narratives se mêlent, à l’écriture elle-même — tous les passages en indirect libre, la retranscription des pensées, mais aussi le sens de la formule, l’art de te faire éclater de rire en une phrase —, sans oublier les personnages… Ah, Jim Barris! Impayable. Il y a cette phrase que je trouve hilarante, mais je ne sais pas s’il est possible de saisir sa portée hors contexte :

For over an hour Barris had been attempting to perfect a silencer made from ordinary household materials costing no more than eleven cents.

C’est aussi une histoire de camés… D’ailleurs, je n’ai pas pu m’empêcher d’aller lire la note de l’auteur à la fin, et j’ai pleuré (moi, cette madeleine).

Après ça, j’ai emprunté à la BAnQ le livre In the Cage, de Kevin Hardcastle. Une fois n’est pas coutume, je lis de la littérature canadienne contemporaine! Je suis tombée sur ce bouquin par hasard, grâce à la magie des liens et de Twitter, via une interview de l’auteur sur le site Electric Literature. Oui, les lecteurices lisent les interviews, et pour moi, si l’auteur-e y dit quelque chose d’intéressant, c’est beaucoup plus susceptible de me donner envie de le/la lire qu’une critique, même dithyrambique!

J’avoue que l’une des raisons qui m’ont attirée vers ce livre (hormis ma curiosité naturelle), ce sont les thèmes, qui recouvrent en partie ce que je souhaite moi-même traiter dans mes écrits. Ce livre a donc pour moi une valeur de document et d’inspiration. Jusqu’ici, je n’en suis pas aussi amoureuse que de mes autres lectures, mais je l’apprécie tout de même. C’est d’un bon niveau, les détails sont bien vus; il y a également un véritable effort sur la prose, ce qui me change de la plupart de mes lectures habituelles. J’aime ça quand il décrit les ambiances, les décors, mais, pour le reste, je ne peux m’empêcher de trouver que c’est… inutile. Une simple affectation, comme juste pour dire « j’ai un style ».

In southern Alberta he found a gym that wasn’t much more than a storage locker with floor mats, and there he learned Jiu-Jitsu from two white men who had learned a poor man’s version from a half-Brazilian day labourer. When he went back to Ontario, Daniel found a true Brazilian gym with men of suspect lineage to players in Rio de Janeiro and Curitiba and they beat him bloody about the ears and twisted him to pulp and he dreamt about it every night, lying battered and aching in his one-room shithole apartment in the east end of the city.

(En jiu-jitsu brésilien, tout le monde vient d’une lignée louche! La mythologie qu’on vous raconte n’est qu’une tactique marketing.)

J’ai aussi repris ma lecture de Dirty, une romance contemporaine de Kylie Scott. Je l’avais commencée l’année dernière, mais je m’étais interrompue assez vite. À l’époque, je venais de m’enfiler d’autres romances, et je saturais un peu… À présent, je peux aussi confirmer que le début du roman n’est pas la partie que je préfère. Il s’agit d’une romance écrite à la première personne, exclusivement du point de vue de l’héroïne, et les premiers chapitres se concentrent sur l’histoire rocambolesque (ie la découverte, le jour de son mariage, que son fiancé est gai) qui va la projeter par hasard dans la communauté qui est au cœur de la série, à savoir le staff du Dive Bar de Coeur d’Alene, en Idaho.

L’idée n’est pas mauvaise et folle à souhait; ça rappelle un peu les meilleurs Susan Elizabeth Phillips. L’auteure ne se débrouille pas trop mal non plus pour rendre cette histoire incroyable crédible. De toute façon, c’est de la romance, on ne cherche pas le réalisme absolu (three hot guys behind the same bar?). Finalement, ce qui m’a manqué, c’est simplement de l’intérêt pur et simple, de la sympathie aussi pour l’erreur de l’héroïne. Ce n’est pas une mauvaise idée intellectuellement, en tant que prémisse et backstory, mais ça ne m’a pas touchée. Les choses s’arrangent quand on entre enfin dans le Dive Bar et, depuis, je dois dire que je m’amuse comme une folle!

Ce ne sera pas forcément ma romance préférée, mais je suis séduite malgré moi par l’état d’esprit de l’auteure. En fait, c’est très actuel, et pas juste en façade. À priori, cette auteure s’inscrit dans la même mouvance New Adult que Jay Crownover, par exemple, avec des héros tatoueurs, musiciens de rock, barmen, etc. (et toujours très tatoués!) Mais, contrairement à Rule, de cette dernière auteure, qui se contentait de mettre une saveur innovante sur un vieux cliché aux relents sexistes (le héros était un man whore, mais l’héroïne était une vierge blonde sans défaut), Dirty est moderne et féministe jusqu’au bout.

Avertissement, parce que je sais que ça ne plaît pas à tout le monde : les personnages boivent beaucoup d’alcool (en même temps, pour rêver d’avoir un bar, il faut aimer boire…). Mais, pour ma part, je trouve ça très réaliste et très bien rendu, surtout les scènes où l’héroïne est bourrée…

« Do not tickle me! Leave me alone, » I bellowed. « You suck. »
The tickling continued.
« Get away from me, Hewson. I don’t even like you anymore. »
He lay his long body down on top of me, effectively thwarting my ability to fight back. Of course, the feel of him rubbing himself against me woke up my inner horn dog. The desire to arch into him, to stick my tongue down his throat and get me some was mighty. But no! My girl parts would not be so easily swayed. No sex for him.
By god, the jerk was heavy. Elephants, the Titanic, think that kind of weight range.

Enfin, j’ai repris la lecture de A Fighter’s Heart, dont j’avais déjà parlé dans un précédent pêle-mêle, et qui me plaît toujours autant. Je m’identifie pas mal à l’auteur, je crois; il unit ces deux aspects qu’on ne voit pas si souvent ensemble, d’être à la fois un écrivain et le genre de personne qui vit à fond et cherche les expériences, toutes les expériences. Ça me fait plaisir aussi de voir qu’il dit littéralement les mêmes choses que moi, dans mon roman, quand on parle de combat au sol…

Submission fighting is a huge part of ground fighting. It is at the heart of MMA and one of the reasons the sport has a small, educated following. It’s sometimes hard for uneducated observers to understand that while the two guys were rolling around, one guy could have broken the other guy’s arm and the other guy admitted it. A submission can happen in seconds; the « ground game » is extremely technical and about position and outthinking your opponent; it’s a lot like playing chess.

Je vous ai dit que j’avais repris l’entraînement? Le sparring était un peu rough cette semaine; j’ai des bleus partout. Je suis rentrée chez nous et j’ai montré mon triceps à mon chum. « Look what someone did to me! » J’avais des taches bleues et pourpres sur presque 10 cm. Lui, impassible : « It’s just a bruise… » Mais je suis une chochotte.