Écrire un héros de romance (après #MeToo) 1/2

Est-ce que je vous trolle? Pas tout à fait… Après tout, j’ai admis moi-même que le mouvement #MeToo avait interféré dans l’écriture de mon héros pas très PC. Il y a quelques mois, sur le réseau diaspora*, un homme avouait également sa perplexité devant la contradiction entre le nouveau discours féministe des femmes et leur passion pour Cinquante Nuances de Grey. Plus récemment, des auteures de romance américaines s’entendaient pour dire que le héros parfait était « beta in the streets, alpha in the sheets » (c’est Alyssa Cole qui est à l’origine de l’expression), un concept qui m’a laissée pour le moins dubitative… Cela peut-il seulement exister? Que veulent réellement les femmes?

Même si la romance M/F est peu lue par les hommes — ou peut-être parce qu’elle est peu lue par eux, et que l’on s’y retrouve en quasi non-mixité, dans un relatif safe space où l’on peut explorer des idées sans la pression du regard masculin* —, je crois qu’elle est le lieu idéal pour s’interroger, à la fois individuellement et collectivement, sur le désir hétérosexuel féminin et sur ce que l’on attend d’un partenaire romantique. D’une part, la littérature permet d’échapper au profil-type et aux généralités, et d’embrasser une multitude de réalités et de possibilités.

D’autre part, il est faux à mon avis de penser que s’intéresser aux hommes et à la masculinité est un concession qu’on leur fait, et qu’elle aurait pour premier objectif de les aider et de les rassurer. Selon moi, c’est d’abord un service que l’on se rend à soi-même, en tant que femme envisageant d’accueillir un homme dans notre intimité. Savoir ce que l’on veut, être capable de l’identifier et de l’exprimer, ce n’est pas du luxe. Pour ma part, j’aurais bien aimé être invitée à y réfléchir plus tôt… et aussi avoir accès à d’autres modèles que ceux de la culture mainstream ou classique (même combat; c’est surtout écrit, en tout cas produit par des hommes et/ou à destination des hommes).

1) Qu’est-ce qu’un homme?

Un homme est beaucoup de choses, et un homme peut être beaucoup de choses. Pourtant, dans beaucoup de romances que je lis, la masculinité semble identifiée et symbolisée par des traits relativement superficiels et, qui plus est, au détriment d’autres aspects plus subtils. De quels traits veux-je parler?

a) Un corps d’homme. Évidemment, c’est le critère numéro un pour assigner le sexe social d’une personne… Un homme a un corps d’homme et, en romance, le héros est en général beau, d’une beauté stéréotypiquement masculine : grand, bien bâti, la mâchoire carrée et les hanches étroites.

b) Il a des intérêts, des goûts et des hobbys masculins. Il aime le sport, les autos (et, bien sûr, il conduit un muscle car ou un truck, pas une petite compacte, là!), la moto, le bricolage, les gadgets technologiques, etc.

c) Il est financièrement indépendant.

d) Il est très sexuel et expérimenté.

e) Il cherche à dominer.

Alors, si on met tout cela ensemble, est-ce qu’on obtient un homme? Moi, je trouve plutôt qu’on obtient un stéréotype… Pas que les hommes comme ça n’existent pas, mais c’est loin de suffire à définir un héros séduisant, à mon sens. Certaines auteures, le pressentant, tiennent à nous préciser qu’en plus de tout cela, le héros est intelligent, éduqué, cultivé ou encore qu’il donne aux bonnes œuvres — sauf que cela reste lettre morte si on n’en voit pas la preuve par les faits. Autrement dit, il n’est pas rare qu’un héros soi-disant intelligent ne se comporte pourtant pas de manière très intelligente… Mais j’y reviendrai plus tard.

Par contraste, quels seraient d’autres traits, moins superficiels, qui pourraient fonder la masculinité?

a) L’humour et la déconnade (drôle ou pas, à chacun-e de juger). L’autre jour, à la boulangerie, alors que j’observais l’unique serveur faire le pitre au milieu de ses collègues féminines, je me suis rappelé pourquoi, plus jeune, j’aimais toujours mieux les groupes mixtes. Parce que les hommes ont la blague plus facile, ont moins de complexes — y compris physiques — à dire et à faire n’importe quoi, et qu’il faut avouer que ça met de l’ambiance!

b) L’ego. L’ego, c’est ce qui pousse les hommes à se taper dessus pour des bêtises, à vouloir réussir ou parvenir à quelque chose à tout prix, à mal supporter de ne pas pouvoir. (Ça peut sembler recouper la notion de domination, mais cette dernière est seulement relationnelle, alors que l’ego se rapporte en premier lieu à l’image de soi.)

c) L’égocentrisme. Le monde tourne autour du nombril des hommes. Leur vérité, c’est la vérité. Leur ressenti, ça s’appelle « les faits ». Ton ressenti, c’est… eh bien, on n’a toujours pas compris ce que c’était, mais clairement un truc que t’as inventé toute seule dans ta tête…

d) La force physique. À corpulence et entraînement égaux, les hommes sont plus forts que les femmes. Donc, même si ton gars n’est pas un costaud, il y a des chances qu’il soit capable de faire des trucs physiques que tu ne peux pas faire. Surtout si ça implique le haut du corps — nous, les femmes, notre force est plutôt dans les jambes. (Il y a une exception : les bébés. Les hommes ne comprennent pas comment on réussit à porter plus de 10 kg sur un seul bras pendant aussi longtemps sans se plaindre…)

e) Il exprime peu ses émotions (ou en peu de mots, avec peu de démonstrations physiques). Certains hommes parlent peu en général. D’autres au contraire parlent beaucoup — notamment le type universitaire ou intellectuel, ou encore le type qui aime raconter sa life et, ma foi, le fait de façon assez divertissante —, mais rarement pour autant de leurs états d’âme intimes. Il s’agit plutôt de discours destinés à la galerie.

Cette liste ne se veut pas exhaustive, c’est ce qui m’est venu à l’esprit sur le coup. Et je précise que ce sont aussi des stéréotypes, des généralités : tous les hommes ne sont pas comme ça et, surtout, pas tout cela à la fois. Néanmoins, statistiquement, j’ai observé que c’étaient des traits plus fréquents et/ou plus prononcés chez les hommes que chez les femmes… et, dès lors, les associer à des personnages tend à rendre ces derniers plus masculins. Par conséquent, un personnage qui aurait toutes les caractéristiques précédentes (superficielles) mais aucune des dernières (ou d’autres du même genre) me paraîtra peu réel, inachevé ou caricatural — alors que celui qui n’aurait aucune des premières, s’il a certaines des secondes bien écrites, me semblera beaucoup plus crédible.

2) Et la virilité dans tout ça?

Virilité et masculinité sont-elles synonymes? Cela pourrait se défendre, mais, puisqu’on a deux termes, j’aime autant en profiter pour distinguer deux concepts. Pour moi, la masculinité, c’est simplement le fait d’être un homme. Par définition, la masculinité serait donc plurielle (elle s’incarne différemment en chaque homme), axiologiquement neutre (ce n’est ni une bonne ni une mauvaise chose, et elle contient autant de qualités que de défauts) et illimitée. La masculinité résulterait d’une socialisation en tant qu’homme, d’une identification à des modèles masculins ou encore des effets des hormones masculines — mais la question reste posée.

Par « modèles masculins », j’entends évidemment des normes, mais ces normes varient selon les époques, les cultures et les modes, et peuvent également cohabiter à une même époque, voire s’opposer. Ainsi, le « geek » est un modèle qui s’est construit en rejet d’une forme de masculinité traditionnelle, mais il n’en est pas moins indéniablement masculin. Beaucoup de séries de romance s’appuient d’ailleurs sur cette variété, en faisant du héros de chaque tome le représentant d’un modèle masculin différent (par exemple : le protecteur responsable, le séducteur insouciant, le dandy décadent, le nerd super intelligent, le rêveur romantique…).

Cela dit, dans le langage courant, on utilise souvent « masculinité » et « masculin » pour se référer implicitement à ces normes, voire au sous-ensemble de normes qui prévalent actuellement dans notre culture (quand on parle d’une femme masculine ou d’une activité masculine, par exemple).

Quant à la virilité… Je pense que la plupart des héros de romance sont censés être virils, et la constance des « traits superficiels » mentionnés plus haut tend à suggérer qu’il s’agirait aussi d’une définition de la virilité. Deux éléments viennent renforcer cette hypothèse : d’abord, le fait que la virilité, au contraire de la masculinité qui peut se manifester chez les garçons, concerne spécifiquement l’âge adulte. Et, en effet, plusieurs de ces critères ne signalent pas seulement l’individu masculin, mais aussi l’adulte. Ensuite, le fait même que j’aie parlé de stéréotype.

Personnellement, je préfère « idéal » ou « archétype », mais voilà en tout cas ce que je définirais comme étant la virilité, en regard de la simple masculinité. En revanche, là où j’ai un problème, c’est que cette définition sétéréotypée me semble toujours trop superficielle. À l’instar de notre société, qui croit s’être débarrassée de la morale, mais continue à juger les individus, peut-être encore plus sévèrement qu’avant, sur leurs résultats, leur réussite, leurs possessions (et vous vous étonnez du retour en force du dogmatisme, du fanatisme? mais c’est le libéralisme même qui, en étant trop gourmand, a affamé la bête, lui a rendu ses crocs; croyiez-vous donc que l’Homme pouvait se satisfaire d’une existence entièrement vouée au marché? je ris de votre naïveté), cette idée de la virilité n’est qu’un étalage vain et sans substance.

La virilité pour moi est une affaire intérieure, une affaire de valeurs — qui pourront mener aux attributs extérieurs pré-cités… ou pas. Voici ce que ça m’inspire : courage, détermination, sang-froid, force, énergie. Oui, il y a « force » dedans, terme ô combien ambigu; on peut forcer les gens, ce n’est pas bien; on peut aussi forcer les choses, les évènements, le destin… ça me convient. Pour moi, la virilité est intrinsèquement positive; ça peut être une aspiration, et elle représente des qualités qui sont en soi désirables (même si je reviendrai là-dessus aussi, avec une nuance). Je précise d’ailleurs qu’elles peuvent aussi être désirables pour une femme, et qu’elles ne sont liées à la masculinité que par l’imaginaire collectif…

En outre, tous les hommes ne sont pas virils, et tous les hommes ne doivent pas l’être. Enfin, toutes les personnes qui sont attirées par les hommes ne sont pas non plus attirées par les hommes virils (moi, oui, vous avez compris…). À ce compte-là, on pourrait se demander si le concept de virilité a encore la moindre pertinence, le moindre intérêt (à part auprès des personnes qui souhaiteraient fonder dessus un principe de supériorité). Chacun n’a qu’à être comme il veut, et chacun-e détermine ses propres préférences. Oui, mais… Rendre un concept tabou, ou faire comme s’il n’existait pas, ne le fait pas disparaître pour autant de la conscience, collective ou individuelle. J’y vois davantage une fausse bonne idée, analogique à celle de colorblindness chez les progressistes qui se veulent antiracistes.

Il n’est pas question de tout ramener à la virilité, de tout mesurer à l’aune de la virilité. Mais être capable d’extraire cette idée de notre inconscient pour l’exposer à notre conscience, être capable de la circonscrire, peut être le meilleur moyen de la soupeser, de la dépasser le cas échéant. Quand je regarde la production actuelle en romance M/F, ce qui s’écrit, ce qui se lit, ce qui se vend et s’achète en brassant des millions de dollars (et certainement beaucoup d’euros aussi) au passage, je n’ai pas l’impression que la virilité est un concept inutile ou dépassé, qui n’intéresse plus personne — ou seulement les hommes, ou seulement les virilistes.

Est-ce qu’on peut en finir une fois pour toutes avec ce prétexte moisi qui ose se parer de légitimité féministe, et qui justifie depuis des décennies le mépris du féminisme orthodoxe pour la littérature sentimentale? Est-ce qu’on peut — non, est-ce qu’il n’est pas urgent de s’intéresser aux hommes qui partagent nos vies, aux relations hétérosexuelles que nous nouons avec eux (en dehors des façons dont ils nous font du mal), aux désirs qui nous animent et aux attentes que l’on fait peser sur eux, non parce que cela les concerne, mais parce que cela nous concerne?

On me dit qu’élucider notre rapport à la masculinité et à la virilité reviendrait à se charger du malaise des hommes. Mais quid du malaise des femmes?

Tenez, prenez la chick-lit. La chick-lit est une littérature post-féministe qui, sur un ton souvent léger et humoristique, cherche à problématiser (entre autres, mais c’est généralement assez central) la difficulté des femmes à avoir des relations hétérosexuelles satisfaisantes dans un monde où les rôles sociaux genrés sont remis en question. Personnellement, je n’ai jamais été fan de chick-lit, parce que j’y lis un message qui se rapproche trop à mon goût du raisonnement des pick-up artists, à savoir : les avancées féministes ont rendu plus ardu de trouver un-e partenaire de l’autre sexe, les femmes sont attirées par les hommes virils, les hommes virils sont des connards et/ou incapables de proximité émotionnelle.

La différence entre les hommes qui suivent les pick-up artists et l’héroïne de chick-lit, c’est qu’illes poursuivent un but opposé : les premiers veulent baiser, donc leur solution est de se transformer en hommes virils-connards; la seconde veut au contraire une relation à long terme, et sa solution est de renoncer à son attirance spontanée pour l’homme viril et de se rabattre sur des désirs plus intellectualisés, plus rationnels, qui la mèneront vers un homme plus ordinaire, un genre de Nice Guy. C’est du moins mon interprétation de tous les livres de chick-lit que j’ai lus, et aussi du film Le Journal de Bridget Jones. J’ai découvert récemment que ce dernier était censé être inspiré de Pride and Prejudice, et je trouve le switch au niveau des personnalités des hommes très parlant&nbsp: dans l’œuvre de Jane Austen, selon moi, c’était Darcy qui incarnait l’homme viril, et Wickham le Nice Guy… (Cependant, tous les personnages échappent au cliché bidimensionnel, et c’est ce qui fait que l’histoire fonctionne dans les deux cas.)

La romance a tendance à offrir un contrepied à cette analyse, en validant les « désirs spontanés » et non-rationnels de l’héroïne et, de fait, en assumant la virilité de ses héros. Néanmoins, alors que, depuis les années 80, la romance devenait de plus en plus ouvertement féministe et, en un sens, réaliste (ou tout simplement diverse), les connards et les violeurs refont depuis quelques années une apparition massive et remarquée, si bien qu’en 2018, les « séductions forcées » n’ont plus rien de « old skool ». La romance renoue ainsi avec son passé sulfureux; sauf qu’on ne l’accuse plus désormais de pervertir les femmes ou de les rendre trop exigeantes, mais bien l’inverse : de normaliser les relations toxiques, où la femme est la victime.

Et si, au contraire, il fallait y voir le signe que nous avons suivi les conseils de la chick-lit et que, parce que nous nous sommes rangées dans une vie raisonnable et ordinaire, la tentation est d’autant plus forte de succomber au connard via la sécurité d’un fantasme littéraire? Et si la mise en scène fictive d’une relation abusive permettait précisément son évacuation saine des désirs réels? Après tout, la trilogie Cinquante Nuances de Grey a été surnommée « mommy porn », et non « teen relationships handbook »…

À suivre…


* Sauf si l’on fait un bestsellerCinquante Nuances de Grey n’a pas échappé au regard masculin, et celui-ci n’a pas été tendre. J’ai d’ailleurs souvent voulu écrire à ce sujet, soit la façon dont les hommes se permettent de plus en plus de donner des leçons de féminisme aux femmes.


Vivre de sa plume : bilan 2e trimestre

Si vous ne me suivez pas depuis longtemps, je vous invite à lire mon précédent bilan, qui plante le décor avec plus de détails que n’en demandiez…

Depuis ce dernier billet, je n’ai rien publié de nouveau (et, surtout, je n’ai rien écrit de publiable, ce qui est un peu plus stressant). Les titres en vente sont donc exactement les mêmes, et se rapportent à un seul projet, un seul roman. Par rapport au premier trimestre, j’ai profité d’avoir levé mon anonymat pour faire quelques tests d’autopromotion : un tweet ici, un lien dans un groupe Facebook là… J’ai noté les dates pour vérifier à posteriori si cela avait occasionné le moindre pic de ventes dans les jours suivants; vous serez intéressé-e d’apprendre que non, aucune différence ne m’a sauté aux yeux.

1) Ventes au 29 juin

Mes revenus cumulés s’élèvent à présent à 1127,64 €. Là-dessus, l’intégrale seule m’a rapporté 918,72 et les épisodes tous ensemble, 208,92.

Le premier épisode, qui est toujours gratuit, a été téléchargé 1667 fois en tout, dont 641 fois sur l’iBookstore, soit plus que sur Amazon (592 fois) — la tendance s’accuse. Or, c’est l’intégrale qui affiche désormais le plus de ventes, à savoir 162, dont une écrasante majorité (117) réalisées sur Amazon, contre seulement 17 sur l’iBookstore. Il est fascinant de noter que les proportions sont restées étonnamment stables : 117, c’est exactement 3 fois plus que 39, le chiffre au 31 mars, et 17, c’est juste un de moins de 3 x 6, les ventes du premier trimestre chez Apple.

Par comparaison, l’épisode 2, soit le premier épisode payant, est à la traîne avec 103 ventes, dont 60 provenant d’Amazon et 28, de l’iBookstore. Si je ne mentionne que ces deux revendeurs, ce n’est pas parce que mes publications ne sont pas disponibles ailleurs — elles le sont —, mais parce que ce sont les deux sites sur lesquels j’ai vendu le plus. Enfin, je rappelle à toutes fins utiles que je vends l’intégrale à 9,99 € sur ces plateformes, et les épisodes à 0,99 € chacun.

L’intégrale est également en vente à 6 € ou 8,60 $ CA sur mon site d’auteure, mais le compteur de ces ventes-là reste, hélas, à zéro.

2) Réflexions

Au niveau des revenus, je suis satisfaite. Plus satisfaite qu’il y a 3 mois. À l’époque, les chiffres étaient trop récents pour que j’en déduise un modèle ou un comportement global. Aujourd’hui, je peux dire que mes vœux sont exaucés, que cela confirme toutes mes hypothèses, et que j’envisage l’avenir avec espoir.

Mon intégrale au prix prohibitif de 9,99 € s’est vendue davantage durant son deuxième mois d’exploitation que pendant le premier. Il faut dire que je n’ai fait aucun lancement, aucune annonce; j’ai laissé mon livre trouver son lectorat, et le fait que les 50 lectrices suivantes aient été plus facile à convaincre que les 50 premières est pour moi le plus beau des compliments, la plus belle des victoires.

Pourtant, ces chiffres sont modestes; ce n’est pas avec eux que j’atteindrai le top 100 — et cela tombe bien, car je ne le souhaite pas! Il est tout à fait possible d’exister dans l’ombre, de construire son petit succès loin des projecteurs. Il est également possible de ne pas tout miser sur la sortie, sur les pré-commandes (je n’en ai pas proposées), sur l’actualité. D’ailleurs, en termes de finances, n’est-il pas préférable de voir ses ventes s’étaler tranquillement sur des mois, des années, plutôt que de connaître des revenus en dents de scie, avec la crainte de ne plus rien gagner dès que l’on publie moins?

Le bémol, c’est que cela ne semble possible… que grâce à Amazon. Et voilà la raison pour laquelle, contrairement à ce que le discours bien-pensant autour de #AuteursEnColère prétend, dans le système capitaliste et néo-libéral où nous évoluons, le souhait d’être mieux rémunéré-e renforce les gros acteurs requins et sans scrupule (qu’ils soient éditeurs, diffuseurs ou revendeurs), car eux seuls sont à même de nous donner les conditions de travail que nous revendiquons.

Si, par hasard, nous réussissions à leur arracher quelques avantages, ils se contenteraient de répercuter ces pertes ailleurs (par exemple, en coupant carrément les contrats des auteur-e-s jugé-e-s moins bankable — vous croyez sérieusement qu’une baisse forcée de la production ira dans quel sens? vers plus d’expérimentation et de diversité? LOL)*… Dans quel univers pensez-vous qu’on puisse faire renoncer une entreprise privée à la croissance, sans abolir l’intégralité du capitalisme en même temps? À ce stade, ce qu’il faut impérativement comprendre, c’est que la direction d’une entreprise n’est même plus entre les mains des « méchants actionnaires », mais qu’eux-mêmes sont soumis à une logique qui les dépasse et sur laquelle ils n’ont aucun contrôle!

Vous-même, si je vous faisais un chèque de dix mille, dites-moi sincèrement que vous iriez le déposer dans une banque qui vous annoncerait : « Chez nous, votre argent va perdre de la valeur, alors que le reste du monde autour va continuer à être de plus en plus cher »? Les gens sont humains, et vous n’êtes pas meilleur-e qu’eux. C’est le système qui est inhumain, et qui tourne à présent en roue libre, sans que personne, pas même les soi-disant « capitalistes », n’ait seulement besoin de le vouloir! Ce sont toutes les règles du jeu qui sont à revoir, et non le détail insignifiant de qui devrait profiter ou perdre un peu plus ou peu moins pour maintenir ce jeu inique à flot.**

Alors, que faire? Surtout, ne pas croire que le salut viendra du marché et du secteur privé. Cesser d’espérer quoi que ce soit des éditeurs ou d’Amazon; boycottez-les, ou bien assumez à qui vous avez serré la main. Vous pouvez surfer sur leur succès, récupérer des bénéfices marginaux lorsqu’ils deviendront plus gros, plus forts et plus incontournables, mais jamais, jamais, tant que vous ferez affaire avec eux, vous ne pourrez gagner contre leur intérêt. Jamais. La seule solution que je vois, donc, c’est de minimiser notre dépendance à ces structures. Et c’est là le seul point noir de ce bilan, pour moi : le fait d’être toujours à 100 % dépendante de mon distributeur, et à plus de 71 % d’Amazon.

Mon but, je ne vais pas vous le cacher, c’est de réussir à me faire connaître pour que des lecteurs s’informent sur ma démarche et, en bout de ligne, acceptent de me financer directement plutôt que de donner 40 % de leur argent à des entreprises dont je ne peux pas garantir les engagements éthiques. Or, depuis janvier, j’en suis à approximativement 26 € de revenus « indépendants » (via mon compte Liberapay). Ce n’est pas avec ça que je vais pouvoir lâcher Amazon… Et le symptôme de cela, j’imagine, c’est que j’ai toujours zéro abonné à ma mailing-list, et que personne ne m’a jamais contactée après avoir lu mon roman (par opposition aux personnes avec qui j’étais déjà en contact avant) pour me dire qu’il ou elle l’avait aimé.

J’ai l’impression qu’il y a, d’un côté, des inconnu-e-s qui sont prêt-e-s à mettre 10 € dans mon roman numérique, mais qui se moquent paradoxalement de qui je suis et de la façon de me soutenir réellement, sur le long terme (c’est d’autant plus évident que le financement direct leur permettrait de réduire leur dépense, à elleux aussi)… et, de l’autre, du monde qui semble partager mes préoccupations, mais pas au point de me soutenir personnellement.

En disant cela, attention, je ne fais de procès à personne : individuellement, je sais qu’il peut y avoir toutes sortes de raisons qui justifient de faire ou de ne pas faire quelque chose (comme M.Blop qui n’a pas réussi à utiliser mon lien PayPal, et qui est justement passé par les revendeurs pour me soutenir quand même — merci!!! —, ou encore un simple manque d’argent, de temps ou d’intérêt pour ce que j’écris). Je parle de façon globale, statistique, parce qu’il y a de quoi s’interroger sur l’intersection quasi-nulle entre ces deux ensembles…

Dois-je attendre que plus de monde me découvre? (Après tout, mes ventes sont encore très modestes.) Y a-t-il un problème de visibilité des moyens de financement alternatifs auprès des consommateur-ices? Un problème de conscience par rapport à la difficulté des auteur-e-s à vivre de leur plume? À cet égard, le mouvement #AuteursEnColère lance certainement un débat nécessaire; dommage cependant que le discours dominant s’en tienne à un face à face conservateur avec les plus gros acteurs du marché, entérinant par là même que les autres (qui, dans la logique marchande actuelle, ne pourront jamais s’aligner avec les revendications financières brandies) n’ont pas de place dans l’avenir que les auteur-e-s défendent.


* Ou encore, en envoyant les livres se faire fabriquer en Chine. En tant que parent, j’ai découvert avec stupéfaction que 99 % des albums jeunesse francophones comme anglophones sont désormais faits en Chine…

** Et certes, je ne nie pas que certaines personnes touchent des montants astronomiques, et qu’elles pourraient aisément en reverser une partie sans même sentir la différence. Mais c’est au système global et extérieur qu’il revient de réaliser cette répartition des richesses, à posteriori et sur des montants effectifs! Imposer des contraintes internes à priori à toutes les maisons d’édition, par exemple, ne fera que précipiter vers la sortie toute structure un peu fragile (et donc, en premier lieu, toutes les petites maisons qui font la richesse du paysage littéraire et/ou qui prennent des risques en faisant fi du marché)…


Pêle-mêle du dimanche

Ma crise d’écriture n’en finit pas de se prolonger (j’en sors tout juste alors que j’écris ceci)… Le bon côté, parce qu’il y en a toujours un — j’adore l’expression anglaise de « silver lining », cette bordure lumineuse « argentée » qu’ont les nuages et qui rappelle que le soleil est juste derrière —, c’est que je me suis remise à lire. Et tout ce que je lis est extra. Je ne pouvais donc résister à vous en parler, puisque ce sont des lectures que je ne chroniquerai pas. À cette heure, je n’ai fini aucun des livres présentés ci-dessous, mais je les savoure d’autant plus…

En premier, j’ai envie de vous parler d’un coup de cœur inattendu. Il s’agit d’un livre entre mémoire et documentaire, que ma sœur a laissé chez moi en prévision de son déménagement : Chinoises, de Xinran, une ancienne présentatrice de la radio chinoise, désormais émigrée à Londres. À la base, je m’y suis intéressée parce que je souhaite écrire un personnage chinois, et je me rends compte que je connais mal ce pays et cette culture… À la deuxième page (excluant le prologue), j’étais scotchée, bouche bée, et je savais que je devais absolument lire la suite. J’en ai dévoré plus de la moitié en une soirée, en me couchant après minuit.

Sans surprise, ce livre a été un bestseller à sa sortie, en 2002. Je ne peux que vous conseiller de le lire. C’est incroyable, bouleversant, ça dépasse la fiction…

On contemplait la scène devant nous, les bâtiments effondrés, les canalisations éventrées, les trous béants dans le sol, les cadavres partout, à même le sol, pendant aux poutres des toits et hors des maisons. Une nuée de poussière et de fumée s’élevait. Il n’y avait ni soleil ni lune, personne ne savait l’heure qu’il était. On ne savait plus si on était encore sur la terre des vivants.

Dans un tout autre style, après avoir fini Cyberpunk Reality, de Saint Epondyle (que je chroniquerai sans doute un de ces jours), j’ai eu envie de découvrir davantage la littérature cyberpunk, dont les thèmes me parlent beaucoup, mais que je connais mal. Et quoi de mieux pour commencer qu’un classique, j’ai nommé A Scanner Darkly de Philip K. Dick? Il y a deux ans, j’avais lu The Man in the High Castle. Je me souviens avoir beaucoup apprécié sa prose. Malheureusement, j’en ai gardé une impression mitigée à cause de la fin, que j’ai trouvée décevante, ou que je n’ai peut-être tout simplement pas comprise…

Cette fois, j’espère donc que ça ne va pas retomber pareillement comme un soufflé, parce que, pour l’instant, j’adore! Tous les aspects sont forts et maîtrisés, de la façon dont le mystère s’épaissit peu à peu, dont les différentes branches narratives se mêlent, à l’écriture elle-même — tous les passages en indirect libre, la retranscription des pensées, mais aussi le sens de la formule, l’art de te faire éclater de rire en une phrase —, sans oublier les personnages… Ah, Jim Barris! Impayable. Il y a cette phrase que je trouve hilarante, mais je ne sais pas s’il est possible de saisir sa portée hors contexte :

For over an hour Barris had been attempting to perfect a silencer made from ordinary household materials costing no more than eleven cents.

C’est aussi une histoire de camés… D’ailleurs, je n’ai pas pu m’empêcher d’aller lire la note de l’auteur à la fin, et j’ai pleuré (moi, cette madeleine).

Après ça, j’ai emprunté à la BAnQ le livre In the Cage, de Kevin Hardcastle. Une fois n’est pas coutume, je lis de la littérature canadienne contemporaine! Je suis tombée sur ce bouquin par hasard, grâce à la magie des liens et de Twitter, via une interview de l’auteur sur le site Electric Literature. Oui, les lecteurices lisent les interviews, et pour moi, si l’auteur-e y dit quelque chose d’intéressant, c’est beaucoup plus susceptible de me donner envie de le/la lire qu’une critique, même dithyrambique!

J’avoue que l’une des raisons qui m’ont attirée vers ce livre (hormis ma curiosité naturelle), ce sont les thèmes, qui recouvrent en partie ce que je souhaite moi-même traiter dans mes écrits. Ce livre a donc pour moi une valeur de document et d’inspiration. Jusqu’ici, je n’en suis pas aussi amoureuse que de mes autres lectures, mais je l’apprécie tout de même. C’est d’un bon niveau, les détails sont bien vus; il y a également un véritable effort sur la prose, ce qui me change de la plupart de mes lectures habituelles. J’aime ça quand il décrit les ambiances, les décors, mais, pour le reste, je ne peux m’empêcher de trouver que c’est… inutile. Une simple affectation, comme juste pour dire « j’ai un style ».

In southern Alberta he found a gym that wasn’t much more than a storage locker with floor mats, and there he learned Jiu-Jitsu from two white men who had learned a poor man’s version from a half-Brazilian day labourer. When he went back to Ontario, Daniel found a true Brazilian gym with men of suspect lineage to players in Rio de Janeiro and Curitiba and they beat him bloody about the ears and twisted him to pulp and he dreamt about it every night, lying battered and aching in his one-room shithole apartment in the east end of the city.

(En jiu-jitsu brésilien, tout le monde vient d’une lignée louche! La mythologie qu’on vous raconte n’est qu’une tactique marketing.)

J’ai aussi repris ma lecture de Dirty, une romance contemporaine de Kylie Scott. Je l’avais commencée l’année dernière, mais je m’étais interrompue assez vite. À l’époque, je venais de m’enfiler d’autres romances, et je saturais un peu… À présent, je peux aussi confirmer que le début du roman n’est pas la partie que je préfère. Il s’agit d’une romance écrite à la première personne, exclusivement du point de vue de l’héroïne, et les premiers chapitres se concentrent sur l’histoire rocambolesque (ie la découverte, le jour de son mariage, que son fiancé est gai) qui va la projeter par hasard dans la communauté qui est au cœur de la série, à savoir le staff du Dive Bar de Coeur d’Alene, en Idaho.

L’idée n’est pas mauvaise et folle à souhait; ça rappelle un peu les meilleurs Susan Elizabeth Phillips. L’auteure ne se débrouille pas trop mal non plus pour rendre cette histoire incroyable crédible. De toute façon, c’est de la romance, on ne cherche pas le réalisme absolu (three hot guys behind the same bar?). Finalement, ce qui m’a manqué, c’est simplement de l’intérêt pur et simple, de la sympathie aussi pour l’erreur de l’héroïne. Ce n’est pas une mauvaise idée intellectuellement, en tant que prémisse et backstory, mais ça ne m’a pas touchée. Les choses s’arrangent quand on entre enfin dans le Dive Bar et, depuis, je dois dire que je m’amuse comme une folle!

Ce ne sera pas forcément ma romance préférée, mais je suis séduite malgré moi par l’état d’esprit de l’auteure. En fait, c’est très actuel, et pas juste en façade. À priori, cette auteure s’inscrit dans la même mouvance New Adult que Jay Crownover, par exemple, avec des héros tatoueurs, musiciens de rock, barmen, etc. (et toujours très tatoués!) Mais, contrairement à Rule, de cette dernière auteure, qui se contentait de mettre une saveur innovante sur un vieux cliché aux relents sexistes (le héros était un man whore, mais l’héroïne était une vierge blonde sans défaut), Dirty est moderne et féministe jusqu’au bout.

Avertissement, parce que je sais que ça ne plaît pas à tout le monde : les personnages boivent beaucoup d’alcool (en même temps, pour rêver d’avoir un bar, il faut aimer boire…). Mais, pour ma part, je trouve ça très réaliste et très bien rendu, surtout les scènes où l’héroïne est bourrée…

« Do not tickle me! Leave me alone, » I bellowed. « You suck. »
The tickling continued.
« Get away from me, Hewson. I don’t even like you anymore. »
He lay his long body down on top of me, effectively thwarting my ability to fight back. Of course, the feel of him rubbing himself against me woke up my inner horn dog. The desire to arch into him, to stick my tongue down his throat and get me some was mighty. But no! My girl parts would not be so easily swayed. No sex for him.
By god, the jerk was heavy. Elephants, the Titanic, think that kind of weight range.

Enfin, j’ai repris la lecture de A Fighter’s Heart, dont j’avais déjà parlé dans un précédent pêle-mêle, et qui me plaît toujours autant. Je m’identifie pas mal à l’auteur, je crois; il unit ces deux aspects qu’on ne voit pas si souvent ensemble, d’être à la fois un écrivain et le genre de personne qui vit à fond et cherche les expériences, toutes les expériences. Ça me fait plaisir aussi de voir qu’il dit littéralement les mêmes choses que moi, dans mon roman, quand on parle de combat au sol…

Submission fighting is a huge part of ground fighting. It is at the heart of MMA and one of the reasons the sport has a small, educated following. It’s sometimes hard for uneducated observers to understand that while the two guys were rolling around, one guy could have broken the other guy’s arm and the other guy admitted it. A submission can happen in seconds; the « ground game » is extremely technical and about position and outthinking your opponent; it’s a lot like playing chess.

Je vous ai dit que j’avais repris l’entraînement? Le sparring était un peu rough cette semaine; j’ai des bleus partout. Je suis rentrée chez nous et j’ai montré mon triceps à mon chum. « Look what someone did to me! » J’avais des taches bleues et pourpres sur presque 10 cm. Lui, impassible : « It’s just a bruise… » Mais je suis une chochotte.


Histoires d’amour : 10 trucs qui m’énervent

Pourquoi tant de personnes disent ne pas aimer la romance, alors qu’elles n’en ont jamais lu (ou beaucoup trop peu pour s’en faire une idée d’ensemble)? Eurêka! C’est la faute à tous les autres genres. En effet, des histoires d’amour, il y en a partout, dans tous les genres… et il faut malheureusement reconnaître que, trop souvent, elles ne volent pas haut. Si vous déduisez ce que doit être la romance à partir des histoires d’amour que vous lisez dans les autres genres, non seulement vous faites fausse route, mais il y a effectivement de quoi craindre le pire… Petit florilège des péchés les plus communs (notamment en SFFF et en YA, qui sont les deux genres que je lis le plus en dehors de la romance) :

1) Le syndrome Schtroumpfette

Audrey Alwett explique de quoi il s’agit dans ce billet. En gros, c’est quand tous les personnages qui comptent dans votre bouquin sont des hommes. Puis apparaît la femme, et évidemment, le héros en tombe amoureux — à la rigueur, c’est logique, puisqu’elle est littéralement la seule femme nubile de l’univers… Ce qui, en revanche, est beaucoup moins crédible, c’est que cette femme, qui a pourtant l’embarras du choix, tombe elle aussi amoureuse du héros — comme par hasard! On atteint des sommets dans le fabuleux lorsque le héros a jusque-là été dépeint comme un individu ordinaire, un « héros malgré lui » que rien ne distingue ni ne rend remarquable.

2) Les relations romantiques comme raccourcis ou symboles pour caractériser un personnage

Je veux parler du gentil qui est forcément un partenaire et un amant formidable, alors que le méchant se complaît dans des relations abusives et toxiques. Non seulement c’est simpliste, pas vraiment réaliste, mais c’est une belle occasion manquée d’utiliser le sentiment amoureux pour étoffer et compliquer vos personnages. Est-ce que ce ne serait pas plus intéressant si votre héros héroïque au cœur pur ne pouvait pas s’empêcher d’être un connard en amour, et si votre antagoniste au plan diabolique était tout de même digne d’amour?

3) La relation romantique comme non-problème

Ce point-ci pourrait englober tous les autres, mais je songe ici spécifiquement aux histoires d’amour (ou de désir, d’attirance) qui ne sont jamais expliquées, jamais justifiées, et qui n’apparaissent clairement que pour servir d’accessoire ou de pivot à l’intrigue. Par exemple : le méchant maltraite sa partenaire, mais celle-ci continue à l’aimer et à lui être loyale, en dépit de tout bon sens. Ou encore : le héros qui a la réputation bien établie d’être un séducteur sans scrupule, et sur lequel toutes les femmes continuent à se jeter dans l’espoir qu’il les jette le lendemain…

4) L’amour comme potion magique

Vous savez, ce moment où tout est perdu, jusqu’à ce que le pouvoir de l’amour rende soudain tout possible? On pourrait aussi l’appeler « l’amour comme deus ex machina ». Le problème est qu’il s’agit d’une ficelle scénaristique qui n’a rien à voir avec ce qu’est l’amour dans la réalité. Non, l’amour ne nous transforme pas en superhéros, et oui, même les gens qui sont amoureux ou qui sont aimés échouent.

5) La fin tragique pour ne pas faire trop « romantique »

Non, séparer vos amoureux à l’aide d’une force contre laquelle ils ne peuvent lutter (la mort, typiquement, mais ça peut aussi être le devoir, le hasard) ne rend pas une histoire d’amour moins sirupeuse, au contraire. La fin tragique, qui immortalise l’amour dans sa phase la plus pure et idéalisée, c’est le summum du romantisme; vous allez faire pleurer dans les chaumières (et si ce n’est pas le cas, vous avez juste écrit une histoire dont les lecteurices n’ont eu que faire, ce qui est pire)… Les fins dites « heureuses », par comparaison, ont ce côté terre à terre et pragmatique de la routine conjugale qu’elles laissent présager.

6) L’histoire d’amour qui évolue en parallèle de l’intrigue principale, sans jamais la croiser

En tant qu’auteure, je trouve que c’est la partie la plus difficile quand on écrit une histoire d’amour : l’intégrer au reste, ou y intégrer le reste, sans qu’on ait l’impression qu’on pourrait complètement enlever l’un des deux aspects sans nuire à l’autre. Idéalement, on ne veut pas raconter deux histoires dans un seul roman, mais plutôt une histoire complexe, où les motifs et les actions s’entremêlent et s’enchaînent les uns aux autres. Il ne s’agit pas d’inclure une histoire d’amour pour ajouter une dose de bons sentiments — comme s’il s’agissait d’une recette — ou pour courtiser le lectorat de la romance, mais bien d’exploiter la palette des motivations humaines pour construire la toile d’araignée qui va, au moment du climax, piéger votre héros — ou votre antagoniste.

7) Les clichés romantiques

Ils sont de toutes sortes, mais je songe particulièrement à ces lieux communs qui prétendent expliquer l’amour, mais qui n’expliquent en réalité rien du tout. Par exemple : elle est belle, donc je suis amoureux. Sauf si votre protagoniste a treize ans, pour moi, cela n’a aucun sens, aucune substance, aucun fantôme de réalité qui soit susceptible de me parler et de me toucher. Même chose pour les réactions physiques qui affectent les personnages : rougeurs, tremblements, cœur qui bat… Ça ne suffit pas, surtout si on se contente de répéter le même phénomène à chaque interaction : il apparaît, je rougis, bis… Il manque la singularité qui rend les choses vraies. La beauté, la présence, c’est beaucoup trop vague et général. Il y a bien quelque chose qu’il a dit, qu’il a fait, qui a capté le regard et qui n’aurait pu être à personne d’autre…

8) Les histoires d’amour escamotées par une ellipse

Mettre de l’amour dans une histoire permet en principe d’augmenter un enjeu, de créer un dilemme ou une motivation pour une action. Mais, pour que cela fonctionne auprès de la lectrice, qu’elle ressente effectivement cette tension, cette nécessité, pour qu’elle embarque dans l’histoire qu’on lui raconte, il faut qu’elle comprenne le sentiment amoureux. Or, certaine-e-s auteur-e-s, pour éviter l’écueil sus-cité du cliché, choisissent la solution de facilité de nous mettre devant le fait accompli. On est transporté quatre semaines plus tard, illes ont passé beaucoup de temps ensemble et illes sont très amoureux/-ses, croyez-moi sur parole car c’est tout ce que vous aurez. Sauf qu’à ce compte, ne pas mettre d’histoire d’amour du tout aurait eu le même effet!

9) L’histoire d’amour comme interlude de douceur dans un monde de brutes

L’amour, c’est mignon, c’est tout doux, comme une guimauve… Vraiment? Est-ce qu’on vit dans le même univers? Non seulement il est très fréquent que l’amour se passe mal, mais, même quand il se passe bien, ça reste beaucoup d’efforts et de ratés, des disputes, des malentendus, etc. Une relation intime, c’est comme voir tous ses défauts au microscope. Alors, certes, une relation ou un foyer peut représenter un refuge du monde extérieur, mais ce n’est jamais que ça non plus (et/ou pas tout le temps).

10) L’amour romantique comme sentiment absolument irrationnel

Cela recoupe des choses que j’ai déjà mentionnées : au fond, dire que l’amour est irrationnel, c’est une façon commode de ne jamais le justifier ni le mettre en contexte, de ne jamais creuser ses causes, ses origines ou sa signification. C’est une façon de ne jamais se demander si le personnage qui évoque cet amour est effectivement aimable, ni d’ailleurs ce que signifie pour une personne d’être « aimable » — pour qui, dans quelle culture, etc.

Après toutes ces critiques, un peu de positif! Si vous cherchez à sortir des sentiers battus et à vous inspirer d’autres modèles, je vous conseille de lire de la romance. Beaucoup de gens s’imaginent que la romance recèle de nombreux clichés, mais, en réalité, il y a beaucoup plus de diversité et de profondeur en romance que dans la plupart des histoires d’amour des autres genres! Les auteur-e-s même les plus « littéraires » nous ressortent sans le savoir les clichés de romance les plus éculés dès qu’illes abordent le sujet de l’amour… Surtout, la romance nous offre une belle leçon sur la façon de renouveler de vieux schémas, de les recycler en quelque chose d’inattendu, d’imprévu. Parce que c’est vrai qu’il n’y a pas dix mille manières de tomber amoureux/-se… mais il y a, de toute évidence, dix mille manières de le raconter.


Chroniques de l’indésphère : Soir d’orage

J’ai eu un peu d’hésitation à entamer cette chronique, parce que je suis moi-même sous le coup d’un retour qui m’a été fait sur un de mes propres textes (qui, de surcroît, partage quelques points communs avec Soir d’orage, dont le fait de relever de la romance contemporaine, avec des héros qui, du moins en apparence, ont « réussi » et mènent la belle vie). Néanmoins, j’avais annoncé dès ma première chronique que je me lançais là-dedans en ayant conscience que l’on pouvait me « rendre la pareille »; aussi n’est-ce pas le moment de se décourager, au contraire! Et si cela peut m’aider à relativiser mes propos et opinions, grand bien me fasse.

À ce sujet, un mot : beaucoup d’auteur-e-s disent préférer, voire n’accorder de foi qu’aux critiques argumentées ou « constructives ». Pour ma part, sans surprise, je soutiens exactement l’inverse. « J’aime, j’aime pas » est la seule partie d’un avis qui est fondée sur le roc, et dont la véracité ne fait aucun doute. Tout le reste n’est qu’interprétation et suppositions, et l’on sous-estime beaucoup, à mon sens, la difficulté de cet art qui consiste à tenter le diagnostic d’un symptôme.

Ainsi, le fait que mon texte n’ait pas été bien reçu est la seule donnée devant laquelle je me rends sans condition; mais pour ce qui est des raisons avancées, je crois qu’il faut garder sa réserve. Je parle de cela ici parce que, précisément, je m’apprête à formuler au sujet de Soir d’Orage un argument qui contredit ce qu’on m’a suggéré. Cela signifie-t-il que j’ai raison? Cela signifie-t-il que j’ai tort? À tout le moins, il me semble que cela jette un voile sur toute prétention à expliquer pourquoi, dans un texte, quelque chose fonctionne ou ne fonctionne pas.

Soir d’orage est, donc, une romance contemporaine autoéditée. J’ai découvert son auteure, Sybil Lane, une Française, après que celle-ci a publié un hyperlien vers un de mes billets. Ce qui est intéressant avec ce roman (court), c’est que mon jugement global est, cette fois, diamétralement opposé à ce que j’ai pu exprimer dans mes deux premières chroniques (Le Déni du Maître-Sève et Tueurs d’anges). Sur la forme, déjà, c’est un livre qui crie « autoédition » : le texte comporte pas mal de fautes — pas assez pour gêner la lecture, mais assez pour prouver qu’il n’a pas été corrigé. L’ebook n’est pas très beau non plus; les titres ne sont pas centrés, le corps des chapitres n’est pas justifié, les paragraphes ne débutent par aucun retrait (ça pourrait être un choix esthétique, mais je le trouve bof)…

En revanche, je peux affirmer que j’ai lu ce livre en une seule journée. Et ce n’est pas non plus parce que je l’ai adoré (comme la suite de la chronique le démontrera), ni parce que l’histoire était d’une originalité captivante ou d’un suspense haletant. C’est une romance honnête, mais qui ne sort franchement pas des sentiers battus. Comme dans toute romance, on connaît la fin d’avance; il n’y a pas non plus de gros rebondissement inattendu sur le chemin qui mène les protagonistes à leur HEA, c’est juste une petite danse convenue où le héros doit persuader l’héroïne, et celle-ci doit surmonter ses peurs et ses doutes. Enfin, je vous assure que je ne l’ai pas lue vite parce que c’est une romance. Des romances ennuyeuses à mourir que j’ai dû me forcer à finir, ou que je n’ai jamais finies, ça existe aussi.

J’en profite pour faire une petite digression sur la question d’un « label qualité », que beaucoup d’autoédité-e-s appellent de leurs vœux. En dehors de l’aspect pratique de la chose, l’une des raisons pour lesquelles j’y suis réticente est parfaitement illustré par Soir d’orage. Dès que l’on discute de ce que les gens entendent par « qualité », on tombe rapidement sur un dénominateur commun aussi mesquin que mince, à savoir la correction orthographique et technique. C’est en effet le seul aspect objectif d’un texte, qui n’est pas susceptible de faire débat. Mais par là même, selon moi, il n’a aucun intérêt, et risque plutôt d’orienter notre littérature vers une destinée qui fait froid dans le dos, celle de la domination de la forme sur le fond, et de l’expertise sur le talent.

Si un tel label qualité entrait en vigueur, Soir d’orage échouerait au test, au contraire des deux premiers romans que j’ai chroniqués. Et pourquoi? Est-il moins bon? Moi, je lui donnerais 3/5, comme aux autres. Pour d’autres raisons, certes, mais qui peut dire quelles raisons sont supérieures aux autres? Quand on est écrivain-e, est-il plus important de posséder une connaissance du français impeccable, ou de bien savoir mener une histoire, et de réussir à intéresser, à interpeller la lectrice? N’y a-t-il pas tromperie à vouloir réduire l’idée de « qualité » en littérature au seul premier critère?

En ce qui me concerne, j’y vois une dérive, une dégénérescence de notre époque, portée à célébrer par-dessus tout ce qui est mesurable, ce qui est objectif, au détriment de l’art et de la créativité, nécessairement subjectifs. Le désir de se raccrocher à des certitudes, c’est toujours le renoncement de la pensée. Nous vivons dans un monde optimisé, efficace, où notre plus grande crainte en tant que lecteurice est de perdre notre temps à lire un mauvais livre — ou un livre qui bousculerait notre idée préconçue de ce que sont un bon et un mauvais livres? On n’a plus de temps pour l’erreur, plus de temps pour la remise en question, plus de temps pour la réflexion. C’est bien triste.

Pour revenir à Soir d’orage, il y a quand même certains points qui ne m’ont pas convaincue. D’abord, je mentionnerai le traitement du consentement sexuel. Je suis loin d’avoir une opinion tranchée sur la question de savoir ce que la romance doit représenter, car je pense que ce genre recouvre un spectre qui va du réalisme le plus honnête au fatasme le plus inavouable (et oui, beaucoup de femmes ont des fantasmes érotiques de viol; c’est bien correct, et ne vous laissez surtout pas dire par quiconque que vos fantasmes sont malsains ou pervers — quand est-ce qu’on arrête la culpabilisation de la sexualité féminine? moi, je propose aujourd’hui!). Souvent, le malaise vient d’un mélange indifférencié des deux; or, l’essentiel de la romance relève justement de ce mélange, et Soir d’orage n’y fait pas exception.

Il y a un passage où le frère du héros embrasse l’héroïne de force, et si cet incident sert de pivot à un rebondissement précis, sa portée en tant qu’agression sexuelle est par ailleurs complètement annulée. Que l’héroïne n’ait aucune séquelle, j’y crois tout à fait; en revanche, à aucun moment, l’acte en soi n’est explicitement condamné, ou ne semble porter atteinte à la réputation du frère ou aux rapports que les autres personnages entretiennent avec lui. Or, ce n’est pas un type de passage qui appartient au passé et qu’on peut choisir de mettre derrière soi; c’est le frère du héros — c’est le beau-frère de l’héroïne! Mais non, tout va bien, personne ne s’inquiète de devoir le recadrer, et aucun malaise n’est présumé s’ensuivre dans les futures réunions de famille. En toute franchise, je dois préciser qu’il ne réapparaît pas dans la suite de l’intrigue, mais cela en soi ressemble à un boucle non bouclée, à quelque chose qu’on a ouvert et oublié de refermer.

Au fond, le frère remplit surtout le rôle de repoussoir, à côté duquel le héros peut faire contraste. Le héros, c’est le gars sérieux, responsable, respectueux, attentionné… Du moins, c’est ce qu’on nous dit, c’est ce qu’on veut nous faire croire, mais les faits qu’on nous décrits ne sont pas toujours cohérents avec cette image. C’est là qu’on tombe dans le fantasme, peut-être, parce que le héros a une idée fixe, qui est de persuader l’héroïne d’unir sa vie à la sienne… et la façon dont il s’y prend flirte avec le harcèlement. Par exemple, il se pointe de façon répétée chez elle après qu’elle lui a fait savoir qu’elle ne voulait pas le revoir, et se permet même d’entrer sans qu’elle l’y ait invité la fois où elle ne l’entend pas frapper!

Cela dit, je veux bien reconnaître que j’ai tendance à avoir une lecture puritaine et littérale de la romance, alors qu’il faudrait sans doute la lire avec une sorte d’interrupteur réalité/fantasme, et convenir que cette scène relève de la suspension d’incrédulité et du concept érotique, au même titre qu’un scénario de vidéo porno qu’on n’imagine pas deux secondes se produire dans la vraie vie… C’est un sujet qui me travaille en ce moment; ça mériterait d’être creusé dans un article entier!

Enfin, ce qui m’a davantage gênée, c’est que l’héroïne elle-même ne fasse pas de différence entre son désir et son consentement; comme s’il n’était pas possible d’être excitée et, malgré tout, pour des raisons X ou Y, de refuser de s’engager dans un rapport sexuel! Que son « non » se transforme en « oui », que le héros parvienne à la faire changer d’avis, là n’est pas tant le problème que le raisonnement erroné par lequel ce changement s’opère.

Mon autre réserve concerne le personnage du héros et, spécifiquement, sa masculinité. Ah, la masculinité! C’est un sujet qui me passionne; j’avoue que j’aime beaucoup, beaucoup les hommes, et que l’une des raisons pour lesquelles écrire de la romance M/F me plaît autant, c’est que cela me donne l’occasion d’explorer à fond le point de vue d’un homme. Ce qui n’est pas de la tarte! C’est même tout un défi… et je trouve que, dans Soir d’orage, Sybil Lane ne le relève pas totalement. Pour commencer, les passages écrits dans le point de vue du héros sont beaucoup moins nombreux et moins développés que ceux consacrés à l’héroïne, la preuve selon moi que l’auteure ne se sentait pas vraiment à l’aise avec la perspective masculine et a préféré, dans une large mesure, l’occulter.

De l’extérieur, le héros est un parangon de masculinité — du moins, d’une certaine masculinité stéréotypée : grand, beau et fort, joueur de rugby (on est dans le Pays basque!), riche, avec une bonne job, un statut social élevé, etc. Sauf que c’est une coquille vide, ou un masque en papier. Dans la scène du début, lorsqu’on le voit s’exprimer, il n’a plus rien de masculin… à tout le moins, rien de la masculinité à laquelle on pouvait s’attendre d’un joueur de rugby (moi aussi, j’ai grandi dans un pays de rugby; je connais le machisme de ces milieux sportifs!).

Un homme n’emploierait pas ces termes, ne s’exprimerait pas ainsi, pas autant, ne mettrait pas son cœur à nu avec autant de naïveté! Dans tous les cas, parce que je ne veux pas non plus qu’on m’accuse de généraliser ou de figer ce qu’est la masculinité, pas le genre d’homme qu’on nous a présenté. Le résultat, c’est que le personnage perd de sa substance, et ne nous apparaît pas réel, mais justement fictif. Un concept plutôt qu’un homme. J’ai aussi l’impression que, plus profondément, on passe à côté de ce qu’est la masculinité. Car ce n’est pas une simple maladresse, mais aussi un choix que de fonder la masculinité dans des attributs objectifs — le physique, le rôle social — plutôt que dans une « culture » en réalité beaucoup moins tangible et beaucoup plus protéiforme.

Cela m’intéresse, car poser la question du masculin (existe-t-il un éternel masculin? non, je plaisante), c’est poser celle de la sexualité, et aussi des limites du marché. Si un homme se résume à un corps d’homme et à un statut socio-économique, la masculinité peut-elle s’acheter — et se vendre? Et les hommes en tant que partenaires sexuels peuvent-ils être remplacés par des robots — mieux, dans le cas hétérosexuel : par des robots dont les scripts seraient écrits par des femmes? Cela n’est pas de la SF; c’est en train d’arriver…


Bilan à mi-parcours et changement de cap

Je n’ai pas publié de billet sur le blogue cette semaine, mais j’en ai écrit un pour le site des Indéchaînés, que je vous invite à lire : L’autoédition, pourquoi? [S. J. Hayes]. (J’ai moins développé que je n’aurais voulu, parce que la longueur souhaitée par les responsables du site tournait autour de 1000 mots, alors que j’ai l’habitude ici d’écrire entre 1500 et 2000 mots par article.)

J’en profite également pour écrire un pêle-mêle un peu particulier, à l’image de mon billet de résolutions pour 2018. Près de 5 mois se sont écoulés, et je m’aperçois que la direction que je souhaitais prendre n’est peut-être pas la bonne, en fin de compte…

Concernant mon « Projet Bradbury » bloguesque (écrire et publier au moins un article par semaine), je n’ai pas vraiment de regret sur le fond. En revanche, cela m’occupe souvent une journée entière par semaine, ce qui me laisse peu de temps pour autre chose — à moins de revoir à la baisse mes objectifs d’écriture. Or, je ne suis pas prête à ça, considérant à la fois que l’écriture est ce qui me procure le plus de joie et d’apaisement, et que c’est actuellement ma seule activité qui me rapporte véritablement quelque chose. En effet, à ce jour, j’ai déjà gagné plus de 940 € avec mon roman-feuilleton (paru le 22 janvier), contre 18,70 € grâce au sociofinancement (lancé le 31 décembre).

J’adore écrire sur ce blogue, mais je n’adore pas me sentir parfois contrainte à produire mon « quota » hebdomadaire, surtout quand cela résulte en 1) un article mal fichu que je finis par dépublier (arrivé une fois) ou 2) une tendance à choisir des sujets faciles et rapides à traiter plutôt que pertinents et profonds. Je crois aussi que j’aimerais davantage d’échange avec mes lecteurices, et notamment les impliquer dans le choix des sujets.

Je pense donc relâcher un peu la règle d’un article par semaine, et chercher à la place à répondre à des attentes réelles de mon lectorat. Désormais, dans la colonne de droite, vous retrouverez chaque semaine un petit sondage vous invitant à voter parmi plusieurs idées d’articles en attente. Je me réserve le choix de la programmation finale, mais je tiendrai certainement compte de vos avis.

Concernant les ateliers en ligne, c’était sans doute mon projet le plus expérimental, et force est de constater que je ne sais pas du tout m’y prendre. Jusqu’à présent, je n’ai pas du tout réussi à atteindre mon public, et je n’ai pas vraiment envie de faire plus d’efforts de publicité ou de promotion pour y parvenir. Je considère que c’est un échec et je préfère m’en tenir là. Cependant, je reste ouverte à la possibilité de créer et de publier des tutoriels complètement gratuits en CC-BY-SA. Je vous remets ci-dessous les thèmes qui étaient prévus pour les ateliers, et je vous en prie, dites-moi s’il y a quelque chose que vous voudriez que j’explique :

  1. Préparation d’un roman (aussi valable pour les jardiniers/pantsers!)
  2. Écriture d’un roman
  3. Révisions à partir d’un premier jet
  4. Marketing et création d’une couverture
  5. Correction
  6. Création d’un livre numérique avec Sigil
  7. Mise en vente
  8. Création d’une offre papier

Pour ce qui est du militantisme local, j’ai raté la date limite pour proposer un atelier au Salon du livre anarchiste, et c’est presque un acte manqué. Je n’ai pas non plus eu le courage ni la motivation de rejoindre des associations dont la cotisation annuelle tourne autour des 100 $ (mais je me rends à un « café-rencontre » d’écrivain-e-s de la région mercredi prochain!).

Enfin, mon dernier échec, et celui dans lequel j’étais le plus investie émotionnellement, c’est le forum Indésphère. J’avais déjà mentionné mes doutes dans le dernier pêle-mêle : pourquoi m’obstiné-je à vouloir aider les autres? De toute évidence, personne ne veut ou n’a besoin de mon aide. Je ferais mieux de retourner dans ma grotte écrire mes livres, qui, eux, au moins, semblent trouver leur public et me rapportent de l’argent.

En réalité, ce n’était qu’un nouvel avatar d’un fantasme que j’ai depuis mon adolescence. À chaque fois qu’entrer en relation avec les autres devenait trop difficile et trop pénible, je rêvais qu’on m’enferme dans une petite pièce vide avec seulement un bureau, du papier et un crayon, et qu’on me laisse écrire mes histoires sans que j’aie à imposer ma présence aux humains. Seulement, même si mon forum n’a pas décollé, il y a quand même eu 6 inscrit-e-s. Six personnes, ça ne fait pas vivre un forum, mais… pour autant, ça vaut quelque chose. Beaucoup, même. C’est ce qui m’a fait prendre conscience d’un préjugé inconscient que j’avais.

En effet, mon fantasme de la petite pièce vide, je sais aujourd’hui que c’est un fantasme (y compris dans sa version réaliste). Non seulement ce repli sur soi n’est à mon sens pas souhaitable dans l’absolu, mais je sais que cette illusion de confort ne pourrait pas se faire passer pour du bonheur très longtemps. Je crois au rôle social et « engagé » de l’artiste, à un rôle qui dépasse celui de producteurice de biens de consommation. Or, jusqu’à présent, ce rôle-là se traduisait principalement pour moi par une forme d’activisme, de lobbyisme politique. Peut-être parce que c’est ce que j’avais connu, et que cela me manquait…

Vous me connaissez, je ne rate jamais une occasion de parler de moi. Alors, si vous permettez, je vous raconterai qu’entre 2010 et 2013, j’ai été assez active au sein du mouvement étudiant au Québec, qui a culminé dans la grève de 2012. Pendant près d’un an et demi, j’ai siégé à l’exec’ de mon association départementale (les cycles sup’ en science politique), j’ai participé à des congrès de l’ASSÉ en tant que déléguée, j’ai peint des pancartes et des bannières, fait signer des pétitions, tenu des piquets de grève (y compris sous la pluie), bouffé du gaz lacrymo, et me suis retrouvée dans un bus qui s’est fait intercepter et rediriger par la SQ (illes nous ont fait attendre dans des cellules et interrogé-e-s un-e par un-e), etc.

En 2013, j’ai lâché ma maîtrise pour développer ma maison d’édition. Comme j’avais conscience de ne pas savoir ce que je faisais, et peur par-dessus tout de perdre mon temps, j’ai profité d’être mon propre patron pour avoir un enfant en parallèle. Et là, après sa naissance, je dirais que j’ai traversé une sorte de trou noir. Beaucoup de femmes qui ont des enfants en bas âge le vivent, particulièrement si elles étaient habituées auparavant à avoir une vie assez active, assez sociale, et d’un certain niveau intellectuel. Tout à coup, tout cela disparaît. Notre monde se ferme, se réduit aux quelques pièces entre lesquelles on erre à longueur de journée. Et même quand on sort, on est seule, presque toujours seule. Toujours fatiguée, le temps de ne rien faire — surtout pas pour soi-même — et tout le monde autour de nous qui nous répète qu’on ne fait pas assez d’efforts.

Je ne suis pas (re)tombée en dépression (comme tant d’autres femmes), mais je me suis mise à craindre — à juste titre — cette petite pièce fermée, la solitude, l’isolement. Et, naturellement, j’ai voulu recréer ce que j’avais connu avant, retrouver ce que j’avais sacrifié. Militer m’avait comblée; j’avais adoré ça, j’avais eu le sentiment de trouver ma juste place — l’activité qui me convenait parfaitement, le mélange idéal de procédures et de passion. Et, en même temps, peut-être qu’il y avait là-dedans aussi une part d’illusion.

Aucune manif n’est le fun si on n’a pas des potes sur lesquels tomber inopinément, avec qui discuter philo pendant que les autres gueulent autour, et avec qui boire un coup à la fin. L’aspect humain, ce n’est pas la masse anonyme. C’est la promesse qu’on construit quelque chose, quelque chose de réel à opposer à la fausseté du monde qui nous entoure, quelque chose qui survivra à la lutte de circonstance. Or, non. Quelques années plus tard et je ne suis plus en contact avec aucun-e de mes ex-camarades, alors qu’on vit toujours, pour la plupart, dans la même ville (ou si près!). J’avais déjà ressenti le début de ça au dernier party où illes m’avaient invitée, en 2013, et où personne ne m’avait parlé.

Six personnes. Ça ne fait pas un mouvement social, ça. Mais si on peut avoir six ami-e-s, alors c’est beaucoup. C’est énorme. C’est mieux qu’un party où personne ne nous parle. Et je me suis dit alors que « les autres » voulaient peut-être quelque chose de moi; seulement, pas ce que je m’étais obstinée à vouloir leur donner. Je pense qu’on est beaucoup à songer davantage à soi lorsqu’on fait des cadeaux qu’aux personnes à qui on compte les offrir. On croit savoir ce qui est bon pour elles, plutôt que de chercher à leur faire plaisir; après, on s’étonne d’être tièdement reçu-e…

Là où je veux en venir, c’est qu’il existe peut-être un rôle social et une forme d’engagement envers la société qui ne soit pas explicitement politique. Un engagement intellectuel, un engagement artistique, peut-être, mais qui se situe dans une dimension qui échappe à la sphère des rapports marchands et qui échappe à l’industrie. Quant à savoir de quoi celui-ci est constitué, concrètement, je crois que laisser les projets venir et vous en faire la surprise en fait partie.