Vivre de sa plume : introduction

Je ne vis plus à Montréal depuis 2 ans et demi. J’y retourne régulièrement, mais je ne passe pas forcément par le centre-ville. Quand il m’arrive d’y passer, je suis toujours ébahie d’y voir de nouvelles enseignes qui ont remplacé les anciennes, et des locaux vides « À louer » à la place de magasins qui faisaient autrefois partie de mon quotidien. Le turnover est très important sur Saint-Laurent, particulièrement pour les restaurants — deux ans d’existence en moyenne, paraît-il. Bref, la vie est dure pour les commerces; la plupart de ceux qui tentent l’aventure échouent.

Et, à côté de ça, comme dans un monde parallèle, les auteur-e-s de fiction osent parler de « loterie » pour justifier leur propre précarité, et répètent à l’envi à quel point le milieu littéraire est dur et impitoyable. Cela ne fait que confirmer à mes yeux que l’immense majorité des auteur-e-s sont issu-e-s d’une classe sociale privilégiée, dans laquelle la « normalité » est d’avoir un bon boulot, dont on peut vivre confortablement et depuis lequel on peut contempler l’avenir avec une relative tranquillité. Un boulot qu’on peut obtenir du seul fait d’avoir franchi les bonnes étapes.

Or, vouloir vivre de l’écriture, c’est comme ouvrir un restaurant : certes, il y a tout l’art derrière, sans lequel il n’existerait rien; mais rendre l’affaire financièrement viable, c’est fondamentalement un travail de commerçant. Je me permets ici de partager avec vous quelques extraits des Propos d’Alain qui m’ont beaucoup fait réfléchir, alors que j’étais aux prises avec mon entreprise, ma maison d’édition :

Chacun a ce qu’il veut

La jeunesse se trompe là-dessus parce qu’elle ne sait bien que désirer et attendre la manne. Or il ne tombe point de manne; et toutes les choses désirées sont comme la montagne, qui attend, que l’on ne peut manquer. Mais aussi il faut grimper. (…)
Je reviens à dire que tous ceux qui veulent s’enrichir y arrivent. Cela scandalise tous ceux qui ont rêvé d’avoir de l’argent, et qui n’en ont point. Ils ont regardé la montagne; mais elle les attendait.

De la destinée

Beaucoup de gens se plaignent de n’avoir pas ceci ou cela; mais la cause en est toujours qu’ils ne l’ont point vraiment désiré. (…)
Je vois des gens, qui, avec assez de moyens, ne sont arrivés qu’à une maigre et petite place. Mais que voulaient-ils? Leur franc-parler? Ils l’ont. Ne point flatter? Ils n’ont point flatté et ne flattent point. Pouvoir par le jugement, par le conseil, par le refus? Ils peuvent. Il n’a point d’argent? Mais n’a-t-il pas toujours méprisé l’argent? L’argent va à ceux qui l’honorent. Trouvez-moi seulement un homme qui ait voulu s’enrichir et qui ne l’ait point pu. Je dis qui ait voulu. Espérer ce n’est pas vouloir. Le poète espère cent mille francs; il ne
sait de qui ni comment; il ne fait pas le moindre petit mouvement vers ces cent mille francs; aussi ne les a-t-il point. Mais il veut faire de beaux vers. Aussi les fait-il. Beaux selon sa nature, comme le crocodile fait ses écailles et l’oiseau ses plumes. On peut appeler aussi destinée cette puissance intérieure qui finit par trouver passage; mais il n’y a de commun que le nom entre cette vie si bien armée et composée, et cette tuile de hasard qui tua Pyrrhus.*

Comprendre cela a été pour moi une révélation. Depuis longtemps, je suis fascinée par le phénomène du succès. Pas dans le sens où ce qui a du succès m’intéresse, mais dans le sens où je m’essaie à décrypter les raisons, à la fois évidentes et sous-jacentes, du succès. Ayant constaté que ce que j’aimais et considérais « de qualité » était presque toujours un classique ou un bestseller, j’avais échafaudé une théorie selon laquelle, statistiquement, la qualité et le succès ont tendance à aller de pair. Mon expérience d’éditrice, ajoutée à ces propos d’Alain, m’a déssillée. Je me suis rendu compte à posteriori qu’en dépit de toutes mes réserves envers le système économique et idéologique en place, j’avais été victime malgré moi de « l’illusion libérale » — entendez : la fameuse harmonisation naturelle des intérêts bien compris.

En réalité, le succès et la qualité n’entretiennent aucun rapport logique entre eux. Cela ne signifie pas qu’ils ne se rencontrent jamais… juste qu’ils ne se rencontrent qu’arbitrairement, de façon inattendue et inexpliquée. On peut souhaiter faire de beaux vers et gagner de l’argent avec, mais, concrètement, ces deux buts ne se superposant en rien, on est bien forcé-e de choisir quelle direction donner à ses efforts. Seront-ce les beaux vers, ou bien l’argent? On ne peut pas gravir les deux montagnes à la fois. Parce que j’ai voulu l’ignorer, que j’ai tenté de ne pas choisir, de ne rien sacrifier, de trouver un compromis entre la qualité et le succès, je n’ai eu pour ma peine aucun des deux… Une qualité passable au mieux**, et un vague, étroit succès d’estime, peut-être. Rien dont on puisse être fière, dont on puisse réellement se réjouir.

Je pense qu’une des grandes sources d’insatisfaction des auteur-e-s, c’est de ne pas vraiment savoir ce qu’illes veulent, et de confondre vouloir et rêver. On peut rêver de gloire; mais, si on la veut, alors il faut s’en donner les moyens. Ce qui veut dire, certes, agir concrètement vers ce but, mais aussi savoir au préalable quelles actions poser! Vous pouvez être prêt-e et déterminé-e à gravir votre montagne — mais il faut aussi, d’abord, se donner la peine de découvrir le terrain et amorcer la montée là où le chemin est humainement praticable. Car, si vous abordez la montagne par le côté où elle est bordée d’un précipice, vous aurez beau savoir clairement ce que vous voulez et avoir toute la volonté du monde, vous n’irez pas très loin.

Quand on veut ouvrir un restaurant, on doit étudier le marché, se renseigner sur ce que cela implique, apprendre le coût de chaque chose, estimer les gains possibles… Il faut enfin avoir des projections financières qui tiennent la route. La base de mon raisonnement, c’est que si ça ne fonctionne même pas sur le papier (que les gains prévus sont inférieurs aux dépenses, par exemple), alors il n’y a presque aucune chance que ça fonctionne dans la réalité. Or, on voit tout les jours des auteur-e-s débutant-e-s qui se lancent, sans avoir aucune idée de rien, dans des projets qui ne peuvent pas leur permettre d’en vivre. C’est écrit — noir sur blanc dans le contrat —, c’est couru d’avance. Alors, illes le font sans doute pour autre chose, soit… (Peut-être pour les beaux vers?) Mais, dans ce cas, il faut l’assumer jusqu’au bout, et ne pas prétendre qu’on souhaite gagner de l’argent.

Et je ne dis pas cela juste pour vous clouer le bec, mais aussi, et surtout, pour vous libérer. Dès l’instant où vous admettez que vous ne faites pas cela pour l’argent, vous pouvez arrêter de faire semblant de gravir la montagne du succès, et vous occuper de monter celle des beaux vers, de la qualité, du partage — enfin, de ce que vous voudrez… de la raison qui vous a fait prendre la plume en premier lieu. Vous pourrez vous émanciper de toutes les obligations qu’on fait peser sur vous, et qui n’ont pourtant aucun lien avec votre montagne personnelle : la promotion, les échéances, votre image professionnelle… Les éditeurs/-trices chercheront évidemment à vous manipuler pour que vous fassiez le plus possible d’efforts gratuits pour eux; mais, maintenant que vous avez compris que votre montagne n’est pas la leur, vous pouvez les remettre à leur place et continuer votre bonhomme de chemin. Après tout, s’illes veulent que vous vous comportiez en « professionnel-le », qu’illes vous donnent des conditions de travail et des revenus qui vous permettraient réellement de passer pro, ie d’en vivre.

Mais, me direz-vous, si la qualité et le succès n’ont aucun rapport, s’il faut choisir sa montagne, cela signifie-t-il donc que, pour vivre de sa plume, il faille renoncer aux exigences de l’art et se faire pur marchand, pur mercenaire? Oui, sans doute, mais, encore une fois, uniquement si gagner de l’argent est bel est bien votre but premier, votre priorité. Si c’est le cas, vous n’éprouverez aucun regret, aucun sentiment de sacrifice, puisque vous ne ferez que suivre votre désir le plus fort — votre nature, même, selon Alain. Toutefois, il y a une troisième voie… une façon, selon moi, de mitiger le dilemme, et qui n’est pas non plus un compromis tiède. C’est ce que j’entends vous présenter dans cette nouvelle série d’articles, sous l’intitulé « Vivre de sa plume ».

Comme je l’ai reconnu plus haut, qualité et succès peuvent se rencontrer. Alors, dans les faits, il se pourrait qu’en gravissant la montagne de la qualité, vous vous aperceviez que le sommet que vous visiez fait aussi partie de la chaîne du succès… Et, bien qu’on ne puisse pas agir directement en vue de ce résultat, on peut, en revanche, aménager sa possibilité. Par exemple, si vous avez besoin de faire 1000 ventes papier pour gagner de l’argent, vous n’avez malheureusement aucun moyen de garantir ces 1000 ventes… Par contre, si vous avez signé pour un tirage à 500 exemplaires, vous savez déjà qu’il est presque impossible pour vous d’y parvenir. Ne vous mettez pas dans des situations où vous partez perdant-e. Vous devez non seulement permettre le chevauchement, la coïncidence, mais travailler à la favoriser, voire à l’inviter. Nous verrons comment dans un prochain article.

À suivre…


* Vous pouvez lire les deux propos en entier à cette adresse : http://classiques.uqac.ca/classiques/Alain/propos_sur_le_bonheur/alain_propos_bonheur.pdf

** C’est un jugement qui est à comprendre vis-à-vis de mes propres standards, et non du niveau de ce que font les autres maisons d’édition. À cet égard, je crois me situer dans une moyenne honorable.


2018, communauté, activisme et sociofinancement

En 2018, si Dieu le veut, je pourrai enfin faire de l’écriture mon activité principale. Et, si j’y passais tout mon temps disponible, j’ai calculé que je pourrais écrire et publier 4 romans par an (du moins, en théorie…). Sauf qu’à 30 ans, je commence finalement à me connaître, et je sais pertinemment que je ne supporterai pas de me tenir à un régime réduit à de la productivité pure… Le problème, c’est que je n’arrive pas à avoir des œillères, à faire abstraction, à compartimenter mon esprit — ou alors, pas pour longtemps. Je ne peux pas prétendre défendre des valeurs de justice et d’humanité à l’intérieur de mes romans et, à côté, en parallèle, embrasser sans réserve l’inhumanité et l’injustice qui caractérisent le mode de fonctionnement dominant de la société, que ce soit à travers les « industries culturelles » ou les « réseaux sociaux », ou encore la « propriété intellectuelle »…

En réalité, je l’ai fait — pendant 5 ans avec ma maison d’édition. Un témoignage de ma bonne foi, j’espère; une preuve formelle que je ne rejette pas cela par simple posture gauchiste, par tradition ou préjugé, mais bien parce que j’ai essayé avec tout l’enthousiasme que j’avais et que l’atterrissage a été rude. Comme d’habitude, les personnes sont les seuls aspects à sauver dans ce naufrage, et c’est d’autant plus horripilant de songer qu’on est tou-te-s pris-es là-dedans, obéissant malgré nous à des logiques qui pourrissent le monde.

En d’autres termes, on n’écrit et on ne publie pas dans une bulle, ni dans l’éther. À quoi bon écrire des livres qui dégoulinent d’amour du prochain, de solidarité et de bons sentiments, si on s’en sert ensuite pour participer à — et, de là, légitimer, encourager — la concurrence sauvage du marché capitaliste? À quoi bon écrire des textes qui exaltent la liberté et la diversité, s’ils vont ensuite enrichir des corporations multinationales, renforçant leur mainmise sur nos vies et la standardisation universelle des goûts et des couleurs? Je n’ai pas de réponse, et encore moins de modèle à proposer. Nous sommes tou-te-s en partie prisonniers/-ères du système, et moi pas moins qu’un-e autre. Mais ça me travaille, c’est le moins qu’on puisse dire… Je suis aussi incapable de m’empêcher d’écrire, que d’accepter de publier dans le statu quo qu’on nous offre sans au moins chercher à changer les choses.

J’ai donc résolu de consacrer environ un jour de travail par semaine non à écrire ou à publier, mais à militer et à œuvrer dans la communauté. Par « la communauté », j’entends celle des personnes qui, comme moi, s’intéressent à la littérature et à son devenir, aux conditions dans lesquelles on peut écrire en 2018, à ce que signifie écrire en 2018. Parmi mes projets les mieux garantis, je me suis lancé le défi d’une sorte de Projet Bradbury version non-fiction : écrire et publier un billet de blogue par semaine pendant un an. Ces billets seront à l’image de ce que j’ai publié cette année, soit un ensemble éclectique de réflexions, retours d’expérience, opinions, « conseils » (ou plutôt témoignages) d’écriture, récits autobiographiques, etc.

J’ai également le projet de me lancer dans quelque chose de complètement nouveau : les ateliers en ligne. Cela me semble le prétexte idéal pour me forcer à synthétiser et à mettre en forme mes compétences de manière à pouvoir réellement et aisément les transmettre. J’ai prévu à priori une série de 8 ateliers distincts, répartis sur 12 mois :

  1. Préparation d’un roman (aussi valable pour les jardiniers/pantsers!)
  2. Écriture d’un roman
  3. Révisions à partir d’un premier jet
  4. Marketing et création d’une couverture
  5. Correction
  6. Création d’un livre numérique avec Sigil
  7. Mise en vente
  8. Création d’une offre papier

Mon but est qu’en suivant tous ces ateliers, vous puissiez partir complètement de zéro et réussir à publier un roman à la fin de l’année. Mais il est également possible de n’en suivre qu’un ou certains, selon votre intérêt et ce que vous percevez comme votre ou vos points faibles. Comme mon but premier est de disséminer des connaissances (qui ne sont ni ma création ni mon apanage), les ressources textuelles seront publiées sous licence libre. J’ai envisagé d’offrir les ateliers gratuitement ou à prix libre, mais, en fin de compte, je pense opter pour un tarif symbolique (15 € / 20 $, moitié prix pour tout atelier suivant), afin que l’inscription ait valeur d’engagement pour les participant-e-s.

Dès que j’aurai une première publication à mon nom (de plume), je compte aussi devenir membre de l’UNEQ et de l’AAM, au sein desquelles j’entends, d’une part, promouvoir l’autoédition et, d’autre part, diffuser une critique du droit d’auteur-e dans la perspective des Communs. Si je peux et que je m’en sens capable, ce sont également des sujets sur lesquels j’aimerais donner des présentations, des ateliers, etc., notamment en milieu anticapitaliste et libertaire.

Enfin, j’ai quelques projets plus collectifs dont je ne saurais promettre la réalisation, mais qui risquent de m’occuper un peu… Déjà, un lieu de rencontres sur la Toile entre artistes indépendant-e-s, qui reste encore à définir davantage (mais on a parlé de « vitrine », de « réseau », d’« annuaire », de « forum »…). Et, dans un genre encore plus ambitieux, une coop de distribution et de revente de livres numériques avec d’autres éditeurs/-trices indépendant-e-s (incluant les auteur-e-s autoédité-e-s).

J’ai du pain sur la planche et, honnêtement, on verra ce que ça va donner! C’est important pour moi qu’aucune de ces activités ne soit menée dans une démarche commerciale. Pour autant, cela signifie forcément que je ne pourrai écrire et vendre que 2 à 3 romans maximum dans l’année, pour une bête question technique de temps. Cela limite donc mes sources de revenus; et c’est pourquoi j’ai décidé de me lancer dans le sociofinancement! En réalité, je n’en espère pas grand-chose, et pour cause : je suis depuis longtemps très sceptique de ce mode de financement (j’écrirai peut-être un jour un billet pour expliquer pourquoi). Cependant, le concept de Liberapay ne comprend pas certains défauts, pour moi rédhibitoires, d’autres plateformes : c’est une OBNL qui ne prend aucune commission supplémentaire sur les dons, et il n’y a aucun système de récompense. (C’est aussi un projet libre, ce qui ne gâche rien…)

Sans plus attendre, voici le lien vers mon compte : https://liberapay.com/Jeanne. Si vous voulez m’encourager à réaliser tous ces projets, valider mon choix de ne pas me consacrer uniquement à des activités mercantiles, m’aider à ne pas dépendre entièrement du succès (fort hypothétique) de mes livres… vous pouvez désormais le faire à raison de quelques (centièmes d’)euros ou dollars par semaine. Ça peut paraître contradictoire de vouloir se faire payer pour des activités qui se veulent « non commerciales », mais voyez-le ainsi : ce n’est pas que je sois en soi anti-commerce; seulement, je ne veux pas avoir à vendre ces « services » comme des marchandises, à prospecter des clients ni à exclure des personnes qui, faute de moyens, ne pourraient pas payer. Malheureusement, en attendant qu’on abolisse l’argent et le travail, je dois bien justifier l’occupation de mes heures de travail… Alors, la question, finalement, est simplement : voulez-vous me donner les moyens de mener ces projets à bien? (Ou non… Vous avez le droit de trouver tout ça complètement nase et inutile!)

Dans tous les cas, ne vous inquiétez pas, je compte bien m’amuser… Et même si je devais me rabattre sur l’écriture à temps plein, je n’aurais pas de quoi me plaindre, j’imagine. Alors, quoi que l’année 2018 ait en réserve pour moi, je vous en souhaite une très belle et bonne!


Le coût émotionnel de la promotion

Dans mon dernier article de ma série Antipromotion, je vous conseillais d’arrêter de promouvoir vos livres, et cela dans une optique purement financière et comptable. En effet, la promotion représente une perte de temps et d’argent, l’essentiel de la promotion dont vous êtes capable étant très inefficace lorsqu’il s’agit de vendre des livres. Si vous souhaitez vendre plus, votre temps serait bien mieux employé à écrire et à publier davantage, ou à la rigueur à améliorer le produit que vous proposez à la vente.

Cela étant dit, nous ne sommes pas des machines, et je reconnais sans peine que tout travail n’est pas équivalent. Une heure de quelque chose ne peut pas toujours être remplacée par une heure de n’importe quoi d’autre (et je déteste les soi-disant conseils d’écriture qui le prétendent!). Quand bien même la promotion constitue du travail, passer une heure sur les réseaux sociaux n’exige pas le même effort qu’une heure à démêler un point d’intrigue complexe ou à formuler une réflexion très pointue. À vrai dire, je suis moi-même adepte de la méthode lente et, même si j’aimerais comme tout le monde que mes romans s’écrivent plus vite, je me suis récemment aperçue que le temps que l’on passe à aligner des mots n’était que la partie émergée d’un immense iceberg intellectuel… Même si j’avais plus de temps libre, je ne crois pas que je pourrais écrire plus de 10K mots par semaine — ou bien je le pourrais, mais ils ne vaudraient pas grand-chose.

En somme, loin de moi l’intention de vous pousser à être à tout prix plus productifs/-ves. Loin de moi aussi l’intention de vous culpabiliser parce que vous allez chercher des échanges et du réconfort sur les réseaux sociaux, via la tenue d’un blogue ou une présence en salon. Tant que vous ne tombez pas dans le piège de la promotion. Si vous avez du temps que vous ne comptez pas utiliser pour écrire (et c’est parfaitement légitime, même pour un-e écrivain-e), alors presque tout vaut mieux que de le gâcher à faire votre autopromo : passez-le avec vos ami-e-s, votre famille, trouvez-vous un autre hobby, dormez plus, mangez mieux, méditez… ou ne faites rien si cela vous chante. Ne rien faire, c’est très sous-estimé. Pourtant, je vous promets que cela vous rendra beaucoup plus heureux/-se que la « promo ».

Le problème de la promotion, c’est que ce n’est pas seulement inefficace et inutile, mais carrément nuisible, nocif — pour votre santé, et pour la société. Dans mes précédents articles, je me suis beaucoup attardée sur le rapport quasi nul entre la promotion et les ventes (ou l’argent gagné), parce que cela reflète ma propre approche du sujet. Cependant, je sais en réalité que beaucoup d’auteur-e-s ne promeuvent pas par pur appât du gain — ni même par pure volonté d’élargir numériquement leur lectorat. Mais alors, pourquoi? Je dirais par besoin de reconnaissance, par désir d’être pris-e au sérieux, d’apparaître professionnel-le.* Avoir un site Web officiel à son nom d’auteur-e. Avoir une page business sur Facebook. Voir parler de soi en tant qu’écrivain-e sur des blogues. Voilà qui donne l’impression d’exister, qui flatte, qui fait plaisir…

Et il n’y a pas de quoi se vexer ou se défendre. C’est un besoin humain et naturel, dont les auteur-e-s (et les microéditeurs/-trices) n’ont pas à avoir honte. Il faudrait au contraire l’accepter, pour arriver à vivre avec au mieux, sans le laisser nous dominer. Le danger, c’est plutôt lorsqu’on se refuse à analyser nos motivations réelles, et qu’on s’obstine à suivre des schémas erronés dans des buts fallacieux… Que vous fassiez votre autopromo pour vendre plus ou pour vous sentir plus légitime, vous allez vous planter. Puisque la promotion ne fonctionne pas et qu’elle ne mène la plupart du temps à rien du tout, la seule chose que vous aurez créée et obtenue par là, c’est votre propre échec — ou plutôt, la sensation de votre échec. Si vous criez et que personne ne vous entend, n’est-ce pas pire que si vous n’aviez rien dit du tout? Si vous n’avez aucune attente, vous ne pouvez pas être déçu-e. Or, la promotion, par définition, est l’expression d’une attente, d’un espoir — elle le matérialise et l’amplifie.

Pour moi, la promotion est comme une drogue : si elle peut vous donner un sentiment éphémère de succès, de bien-être ou de fierté (par exemple, au moment où vous mettrez votre tout nouveau site Web en ligne et l’annoncerez à toutes vos connaissances), le crash vous attend inévitablement au tournant (lorsque personne ne vous répondra, ou rien que des mots vides et faciles qui ne seront suivis d’aucun achat concret, et que le faible nombre de visites chutera dès la seconde semaine). La promotion se nourrit de votre insécurité, de vos doutes, de votre anxiété, mais, au lieu d’y apporter une quelconque solution ou même un baume, elle va à l’inverse les creuser, les accroître, remuer le couteau à l’intérieur et saupoudrer le tout de sel… Et, comme tout-e bon-ne junkie, au lieu d’avoir le courage de rompre la dépendance, vous allez probablement vous trouver des excuses et augmenter la dose : c’est parce que vous n’avez pas fait assez de promotion, qu’elle n’était pas bien faite, pas bien ciblée, qu’elle n’utilisait pas les bons moyens… (Notez au passage la tonalité culpabilisante et destructrice du raisonnement : c’est la promotion que vous excusez, et non pas vous-mêmes.) La prochaine fois, vous en ferez encore plus, vous essaierez ce nouveau site dont tout le monde parle, etc. Croyez-moi, c’est un cercle vicieux dont vous ne sortirez pas vainqueur-e… ni forcément indemne.

Si vous avez de la chance, peut-être que vous ne vous débrouillez pas trop mal : vos ventes sont satisfaisantes et les gens ne vous ignorent pas complètement. Tant mieux pour vous; cela ne signifie pas pour autant que la promotion vous a fait du bien. La promotion, ce n’est pas juste le temps qu’on y passe objectivement : c’est aussi la charge mentale, la façon dont ce souci — le souci de visibilité, de reconnaissance, de ventes, de succès qui s’incarne dans la promotion — s’invite dans notre esprit et le squatte, même en dehors des heures de bureau; la façon dont il façonne et dirige nos pensées. Je parlais plus tôt d’iceberg intellectuel pour évoquer l’écriture d’un roman; or, tout cet espace mental que l’on perd à se préoccuper de nos chiffres, de notre réputation, de ce que les autres pensent de nous et de nos livres, c’est autant de place en moins que l’on fait à la créativité, à l’imagination et à la « pensée libre » qui sont essentielles à notre écriture. On s’assèche de l’intérieur, on s’épuise, ou éteint peu à peu la flamme de laquelle, pourtant, tout est parti. L’angoisse, l’inquiétude, l’autodénigrement, l’insomnie nous rongent; et de là découlent un tas de maladies mentales comme physiques. À ce rythme, même un succès en bout de ligne n’effacera pas tout que vous aurez infligé à votre corps et à votre esprit entretemps.

Vous trouvez peut-être que je dramatise. J’aimerais le croire aussi. Mais la réalité d’aujourd’hui, c’est que même des gens qui s’estimaient solides, stables mentalement et émotionnellement, qui avaient « tout pour être heureux », ont été victimes de burnout (d’où on peut facilement glisser dans la dépression). Ce qui ne tue pas ne rend pas plus fort. J’ai fait de la dépression pendant 8 ans; c’est la pente savonneuse : une fois que t’es dedans, c’est ultra-difficile de remonter. Ne vous mettez pas hors circuit pour des années parce que vous essayez de faire une vente de plus aujourd’hui… Ça n’en vaut pas la peine. Si vous vous sentez fragile, protégez-vous — l’inverse de la promotion, qui vous expose, qui met dans des mains peu scrupuleuses les bâtons qui serviront à vous battre. Vous n’avez pas besoin de carapace — une triste façon de vivre sa vie, au demeurant — si vous vivez caché-e.

Durant ce dernier mois de novembre, j’ai terminé un manuscrit que je compte bientôt publier sous pseudonyme. Après avoir dit tant de mal de la promotion, je considère cohérent de tester personnellement ce que je prêche. C’est pourquoi j’ai décidé de ne pas le promouvoir… Je le mettrai simplement en vente et le laisserai suivre son destin. Je vous tiendrai au courant sur ce blogue des résultats de l’expérience. La seule chose que j’ai décidé de faire, c’est de constituer une petite liste de courriels pour informer les personnes intéressées de la parution de mes livres. Si vous souhaitez en faire partie, vous pouvez me le faire savoir en commentaire ici même, et je prendrai votre adresse (j’enverrai un courriel de confirmation).


* Certain-e-s affirmeront que ce besoin de donner une image pro n’est qu’un moyen (vers le succès) et non un but en soi. C’est une opinion que je ne partage pas, à partir du moment où des tas d’auteur-e-s à l’image très amateur ont beaucoup de succès, tandis qu’énormément d’auteur-e-s très « pro » n’en ont presque pas. Jusqu’à ce que vous me montriez des chiffres fiables à l’effet du contraire, je soutiens qu’il n’y a aucune corrélation, et encore moins de causalité entre la réputation sérieuse d’un-e auteur-e et son succès.


Promouvez moins, vendez plus!

J’ai consacré déjà plusieurs articles à démontrer que la promotion était inutile (on peut très bien vendre un livre sans le promouvoir) et inefficace (la promotion, et en particulier la variété « gratuite et démocratique » accessible à tou-te-s, ne produit que des résultats faibles et aléatoires, difficilement mesurables). Or, j’ai conscience que, malgré ces arguments, la plupart des auteur-e-s et des microéditeurs auront peine à renoncer à la promotion, à « décrocher », parce qu’ils sont solidement tenus par l’espoir, tout au bout, d’une lectrice de plus, d’une vente de plus.

Le fait est que la promotion est, comme la loto, un jeu dont l’issue ne peut être que positive : le pire qui puisse arriver, c’est rien du tout. Il n’y a pas de gage, pas de conséquence fâcheuse pour le/la perdant-e. Et, de temps en temps, régulièrement, on gagne un peu, juste assez pour nous donner l’envie de continuer à jouer, encore et encore. L’auteur-e qui se consacre à sa promotion se trouve exactement dans la même position que le ou la joueur/-se qui a réussi à accumuler 100, peut-être 1000 $ de gains totaux — pas si mal, à première vue. Mais si on observe que ces gains ont été obtenus au prix d’un ticket par jour pendant 10 ans, alors, la situation se complexifie — et le bilan comptable est sans appel : cette personne a perdu plus d’argent qu’elle n’en a gagné. En d’autres termes, la promotion ne peut que vous faire gagner des lecteurs/-trices, c’est vrai, mais cela ne signifie pas pour autant qu’elle est rentable, qu’elle vaut le coup. Avant de continuer sur cette lancée, je me permets une petite digression :

Les 2 types (opposés) de buts qui peuvent guider un-e auteur-e publié-e*

1) Être lu-e par le plus de monde possible

Pour ces personnes-là, la question de la rentabilité de la promotion peut paraître déplacée, voire absurde. Puisque additionner les lecteurs/-trices comme les pièces d’une collection est le but en soi, le but dernier, alors tout lecteur supplémentaire fourni par la promotion est une victoire, quand bien même cette promotion et ce lecteur unique représenteraient 10 heures de travail. Si vous êtes dévoué-e à ce type d’approche, sachez donc que je n’écris pas pour vous, et que je décline toute responsabilité de vous convaincre.

En ce qui me concerne, je condamne cette démarche. Bien qu’elle puisse paraître modeste de par son aspect mesquin et méticuleux, ce n’est qu’une façade. Pour moi, elle se rattache au contraire à la folie des grandeurs, au besoin insatiable du toujours plus, au mythe de la croissance infinie. En effet, « le plus de monde possible » n’a pas de limite; on peut toujours aller à la recherche de l’énième lectrice, puis de la n+1, n+2, etc. La satisfaction du désir est sans cesse repoussée; on peut y consacrer et même y sacrifier sa vie.

De plus, c’est une vision qui se focalise entièrement sur l’exigence de « faire du chiffre ». On ne cherche pas à créer une communauté, une cohérence, une fidélité — seule la dissémination maximale de l’œuvre compte (cette attitude a aussi pour corollaire l’illusion mégalomaniaque que notre œuvre « s’adresse à tout le monde », que n’importe qui peut l’apprécier).

2) Vivre de sa plume

À l’inverse, vivre de sa plume est souvent perçu comme un but ambitieux, voire arrogant. Dans le fameux discours qui veut que cela soit presque impossible, un tel sort ne peut certes qu’être privilégié, exceptionnel, et placer son/sa destinataire au-dessus du commun des mortels. C’était peut-être vrai à l’époque où l’auteur-e était à la merci d’éditeurs jaloux et capricieux; mais ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, on peut (par exemple, entre autres) s’autoéditer et gagner sa vie avec un lectorat de 500 personnes (même si on vit plus confortablement autour de 1000). Voilà : c’est simple, humble et délimité d’avance. Faire le choix de vivre de sa plume sous-entend que l’on a identifié ses besoins objectifs, et qu’il est possible de les satisfaire. Et 1000 lecteurs/-trices peut paraître substantiel; pourtant, croyez-moi, si chacun-e se contentait d’un tel lectorat, il y aurait de la place pour que tout le monde en vive!** Mais non; il faut qu’on coure, qu’on galope, sans cesse, toujours plus, à moi les étoiles…

Pour vivre de sa plume, pas besoin d’être célèbre, pas besoin d’un lectorat énorme, mais besoin, gros besoin de traiter la publication comme un business. C’est-à-dire, justement, être capable de rendre compte des différents aspects de notre travail, ce qu’ils nous coûtent comme ce qu’ils nous rapportent, et prendre des décisions en conséquence : élimination ou, à tout le moins, optimisation des parties non rentables. Certain-e-s seront repoussé-e-s par cette perspective très « économiste », très rationnelle, mais je ne revendique l’économie que dans son sens premier : faire des économies, une économie de gestes… Pour moi, la promotion est un gaspillage suprême, et ma position est celle d’un refus radical, d’une simplicité volontaire — d’un ascétisme, même.

Dans la démarche de publication, seule l’écriture doit faire exception à la loi de la rentabilité. Parce que, si l’écriture est une passion, un goût, un désir, voire un besoin, alors on est déjà justifié-e de le faire — et la question de la rentabilité est hors de propos. Du reste, écrire est à peine du « travail », étant donné que personne ne vous a demandé de le faire, et que vous n’obéissez qu’à votre propre inclination et fantaisie. Or, paradoxalement, on entend souvent les auteur-e-s revendiquer le droit d’être payé-e-s pour leur « travail » créatif, et jamais personne se plaindre ou se lever contre l’imposition du travail qu’est la promotion! Au contraire, on saute dedans à pieds joints, on a à peine besoin d’y être encouragé-e-s, on en fait autant qu’on peut, heures sup’ non payées, mais on est persuadé-e-s que c’est pour notre bien.

Comme si la promotion, en tout cas la gratuite qu’on peut faire sur le Web, n’était pas un investissement, n’était pas du travail. Après tout, les réseaux sociaux, on y est déjà; les blogues, on en a déjà tenus avant et c’est sympa; tout le reste, ce ne sont que des petites choses, des petites choses qui ne prennent pas tant de temps… Vraiment? Faites l’effort d’ajouter le temps passé à toutes ces petites choses, et vous serez effrayé-e-s du résultat. Peut-être aussi effrayé-e-s de vous apercevoir que vous ne savez pas où placer la frontière entre ce qui est « personnel » et ce qui est « professionnel ». Tout se brouille, tout se confond, tout se contamine. On ne débranche jamais de son travail; on n’est jamais « en vacances »; notre personnalité publique est un masque que l’on doit désormais porter sans cesse; on se perd, on s’oublie, on s’auto-exploite, on s’aliène… Mais bon, à la limite, ce n’est pas le sujet de cet article-ci.

Plus prosaïquement, je voulais simplement rappeler que le temps, c’est de l’argent. Je ne sais pas quelle valeur vous attribuez à votre temps de travail, mais, même au salaire minimum (11,25 $), entre toutes ces bêtises promotionnelles, ça monte sacrément vite. Et je doute, très fortement, que les quelques ventes ou dons qui résultent de toute cette promotion soient de taille à vous défrayer. Si vous disposez de tout ce temps pour faire votre promo, alors je suis convaincue qu’il serait mieux employé dans le cœur de votre activité réelle : écrire. Car la façon la plus logique de vendre plus, c’est encore de publier plus — et donc d’écrire plus. On peut vendre 2 romans à 1000 personnes chaque, ou bien 4 romans à 500 personnes chaque. Moins vous écrivez, plus vous augmentez la pression, pour chacun de vos ouvrages, de vendre plus.

Par ailleurs, il ne s’agit pas en réalité d’une simple distribution mathématique. Une nouvelle publication peut agir, dans les faits, comme la meilleure méthode de promotion pour les anciennes. Sur le blogue The Passive Voice, parmi les commentaires à l’article intitulé Samhain Closing, j’ai trouvé cet échange, représentatif d’une opinion que je partage et qui se répand tranquillement :

Suz — “we have tried many and varied types of campaigns to promote your titles and have had no success in reaching the new customers we need to thrive.”
This is one reason why I just write and publish. I don’t do marketing, it’s a frustrating waste of time.

Scath — I’m with you. I tried all the things, and none of them worked remotely well for the time and effort put into them.
My readers have mentioned the fact they don’t have to wait long for a new title from me more than once in their reviews. That’s my best marketing move, right there: writing and releasing new stories.

La première intervenante utilise ici de toute évidence le mot « marketing » dans le sens de « promotion »; elle réagit d’ailleurs à une phrase qui parle explicitement de campagnes de promotion. La personne qui lui répond réhabilite le terme dans son sens plus général, opposant une stratégie marketing qui ne relève pas de la promotion (« writing and releasing new stories ») à une expression qui, elle, se réfère uniquement à la promotion (« all the things »).

Enfin, la promotion est une activité purement parasitaire, vampirique, qui ne produit rien, et certainement aucune richesse. Autrement dit : elle ne se paie pas toute seule, jamais; c’est votre produit réel (vos œuvres) qui servent à financer votre promotion. Est-ce vraiment pour ça que vous vous donnez tant de mal à écrire et à vendre? Pour reverser vos gains (directement ou indirectement) dans la promo? La promotion, telle une sangsue maléfique, pompe des ressources (capital et/ou force de travail) et recrache du mouvement, de l’action, du bruit, de la pollution, du stress, des problèmes qu’il faut ensuite résoudre — en somme, tout ce qui donne l’impression que l’économie tourne, mais qui n’élève ou n’améliore en rien notre société, au contraire. On vole du temps et de l’attention à nos « fans » par nos rappels constants, nos demandes et nos interventions insignifiantes, on s’astreint soi-même à encore plus de travail inutile alors qu’on se plaint de manquer de temps (ou de travailler trop, ou de travailler gratuitement), on entretient la dépendance à des réseaux sociaux puissants…

Cela dit, je comprends : la promotion, pour la plupart des auteur-e-s, est loin de se réduire à la problématique financière (même si elle est souvent son prétexte officiel). Avoir un site Web à son nom d’auteur-e, donner des interviews, obtenir des chroniques de notre œuvre, avoir des « followers » sur Twitter et des « fans » sur Facebook, c’est avant tout une question d’image et d’ego — mais aussi de professionalisme, de reconnaissance, de légitimité… Alors, même si la promotion n’est pas rentable, pourquoi n’en vaudrait-elle pas la peine à d’autres égards?

À suivre…


* Il peut y avoir d’autres buts, comme le simple fait de rendre sa parole accessible, sans autre objectif au-delà (c’est par exemple ma démarche avec ce blogue-ci). Mais, dans ce cas-là, la promotion n’est pas pertinente non plus, et n’est même pas une tentation. Je me suis concentrée sur ces deux buts, parce qu’on les considère souvent à tort comme relevant de la même logique, et qu’on peut les croire tous deux servis par la promotion. Or, comme je l’explique par la suite, seule la première approche trouve son compte dans la promotion, tandis que la seconde la proscrit.

** C’est une image, évidemment. En réalité, si tou-te-s les auteur-e-s décidaient de gagner leur vie à travers l’écriture, c’est un certain nombre d’intermédiaires qui se retrouveraient à la rue… De même, ce chiffre de 500 ou 1000 est purement indicatif; si vous êtes seul-e à subvenir aux besoins de votre famille nombreuse, ou si vous vivez dans une zone géographique victime de la spéculation immobilière, vous devrez peut-être pousser jusqu’à 2000 lecteurs/-trices — mais même cela demeure très inférieur aux « succès » de littérature actuels. Bref, la distribution des richesses est une question complexe que je ne prétends pas résoudre ici; cependant, il me paraît évident que la logique qui veut qu’on recherche un rayonnement toujours plus important ne favorise pas une découverte et une mise en avant équitable de toutes les œuvres.


Édition traditionnelle : ces livres qui se vendent sans promotion

Dans les deux premiers articles de la série (ici et ici), j’ai relaté les expériences personnelles qui m’ont d’abord fait remettre en question la promotion, avant de me convaincre de son inefficacité — et même, de sa nuisibilité. Cependant, me connaissant, je ne serais jamais arrivée toute seule à cette certitude. J’aurais continué à simplement douter, à me demander si je ne suis pas l’exception maudite qui confirme la règle, la perdante en série pour qui rien ne marche jamais comme prévu… En fait, c’est notamment à deux témoignages, dont j’ai eu connaissance vers les débuts de mon aventure éditoriale, que je dois d’avoir développé ma pensée critique actuelle à l’égard de la promotion.

En novembre 2013, j’ai rencontré Deborah Cooke, auteure canadienne de plus de 50 romances, qui a commencé sa carrière dans les années 90 en « romance sérielle » (category romance) chez Harlequin et qui, désormais, s’autoédite. Elle faisait une présentation consacrée à l’aspect business de l’écriture de romance, dans le cadre d’une rencontre du chapitre d’Ottawa de RWA. Parmi la foule d’informations et d’anecdotes intéressantes qu’elle a partagées, elle nous a révélé que la majorité des romances qui sortent n’ont droit à aucune promotion de l’éditeur : cela concerne d’une part l’intégralité de la romance sérielle et, d’autre part, tous les « single titles » dont les projections de ventes et de profits ne justifient pas l’allocation d’un budget marketing suffisant (pour ces livres-là, en gros, tout le budget « marketing » passe dans la couverture).

Au cas où quelques profanes de la romance me liraient, je précise rapidement que la romance sérielle, ce sont ces collections de Harlequin, Azur, Blanche, Horizon, etc. Les livres sont généralement plutôt courts, 200 à 250 pages, et chaque collection a des codes précis (en plus des codes de base de la romance). À l’origine, il y avait plusieurs éditeurs qui publiaient ce genre de romance, mais Harlequin a racheté toutes les lignes au fil du temps, et ils sont à présent les seuls sur ce marché. Les « single titles », ce sont les autres romances, celles qui sont publiées et marketées de la même façon que n’importe quel autre genre — elles font typiquement près de 400 pages, comprennent une intrigue secondaire développée, et rien, sur la couverture, pas le moindre logo ni autre élément invariant du design, ne permet de lier entre eux des livres d’auteur-e-s différent-e-s (le concept de « collection » n’existe pas chez les anglos; la romance sérielle est ce qui s’en rapproche le plus). Parenthèse close…

La première chose qui semble claire pour tout le monde — sauf les auteur-e-s, apparemment! —, c’est que la promotion coûte beaucoup d’argent. On ne va pas s’amuser à en faire juste pour le plaisir. Par conséquent, on pourrait avancer que, si les éditeurs n’en font pas, c’est par manque de fonds. Sauf que… on parle de Harlequin, là! Si eux n’ont pas d’argent, alors je suis la reine d’Angleterre! Et si vous pensez que la romance sérielle est le parent pauvre de la romance, lisez bien ça : à son maximum, Deborah Cooke recevait une avance de 55 000 $ pour un manuscrit de 55 000 mots*. Imaginez être payé un dollar pour chaque mot écrit! (Certes, le manuscrit soumis n’était sans doute pas un premier jet, mais quand même.) Bref, la romance sérielle était florissante; on n’avait clairement pas de problème d’argent. Et pourtant, zéro promo.

Premièrement, c’est une autre preuve que des livres peuvent très bien se vendre sans aucune promotion — 55 000 $ d’avance! Et, deuxièmement, de la part d’un gros éditeur comme Harlequin, on ne peut qu’en conclure que la promotion était perçue comme inutile, comme de l’argent jeté par les fenêtres, comme un investissement non rentable. Sinon, le crédit — à défaut des liquidités — était là; c’est évident pour moi que, s’ils avaient cru pouvoir augmenter facilement leurs profits par la promotion, ils l’auraient fait en un clin d’œil.

Plus récemment, j’ai eu vent d’un autre cas qui corrobore mon hypothèse. Il concerne la collection Blanche de Harlequin, qui est consacrée à la romance en milieu médical. C’est une Romantique (du site Web Les Romantiques) qui l’a appris lors du Festival du roman féminin de cette année (12 et 13 mai 2017); elle nous rapporte :

La romance médicale est en effet la collection la plus ancienne de Harlequin. Elle peut vendre 80 000 exemplaires d’un seul livre dans le monde, et son marché le plus gros, c’est la France. Je crois qu’elle [Alison Roberts, auteure chez Harlequin] m’a parlé d’environ 40 000 exemplaires en France en moyenne.
Elle se souvient d’un livre qui a été publié deux fois, et dont elle a vendu 60 000 [exemplaires] en France.
Et la marque « Blanche » est tellement forte qu’elle a zéro présence sur les réseaux sociaux, même pas un site Web. Son nom n’est pas connu.

Parce qu’avec mon refrain « la promo, c’est cher », vous pourriez me renvoyer que, de nos jours, les options gratuites pullulent sur le Web… Et c’est vrai que les éditeurs en ont, pour la plupart, profité pour faire un peu de promo à moindre frais là où ils n’en faisaient peut-être pas avant. Or, ce qui m’intéresse ici, c’est que l’absence totale de promotion, jusqu’au moindre site Web, est bel et bien associé au succès, à la « force » de ces livres, et non pas à des romans négligés, condamnés à l’échec par un éditeur peu scrupuleux.

Tant que j’y suis, je ne résiste pas à une petite digression (par rapport au sujet de cet article-ci, mais pas par rapport à la promotion en général) : j’ai tenté de définir, dans mon précédent article, la différence entre marketing et promotion. La romance sérielle en est un cas d’école : pas de promotion, mais un marketing redoutable. À titre d’exemple, ces fameux critères très stricts que les auteures doivent respecter (ça peut aller du nombre de scènes hot au métier du héros), qui permettent aux lectrices d’acheter une série qu’elles aiment les yeux fermés, ou encore l’idée de génie consistant à vendre ces livres non pas dans les librairies, mais dans les lieux où les femmes ne peuvent pas manquer d’aller chaque semaine, comme les pharmacies (en Amérique du Nord, une « pharmacie » vend beaucoup plus que juste des médicaments — c’est le drugstore).

Si la romance sérielle est spécifique à la romance, ce qui se passe au niveau des romances single title est en revanche tout à fait représentatif du reste de l’édition. J’en appelle aux articles fort instructifs de l’auteure Kristin Kathryn Rusch, qui a également commencé sa carrière dans l’édition traditionnelle avant de virer vers l’autoédition. Dans The Business Rusch: Midlist Writers (Changing Times Part 11), que je vous invite à lire en entier, elle écrit :

At the very back of the catalogue, (…) you’ll find one or two books that don’t get any catalogue space at all. Often they’re tie-in novels or series novels by house names (bylines owned by the publishing house), and they generally get no promotion at all.

(mes italiques)

Par contraste, les livres qui se situent en tête de liste, et qui ne sont autres que les bestsellers et les livres-dont-on-espère-qu’ils-deviendront-des-bestsellers, eux, reçoivent tous les efforts promotionnels de l’éditeur. Encore une fois : parce que la promotion, ça coûte bonbon et que, pour la rentabiliser, il faut la promesse de sacrées ventes derrière. Et, en même temps, Rusch n’hésite pas à qualifier les livres de la midlist (ceux qui n’ont droit qu’à une promotion minimale) et de la fin de liste (ceux qui n’auront absolument aucune promo) de « gagne-pain » de l’éditeur. En d’autres termes, ces livres qui n’obtiennent pas ou peu de promotion, ce sont les profits les plus fiables de l’éditeur, ce sont eux qui garantissent sa survie même! Leur succès est certes plus modeste, moins spectaculaire que celui d’un bestseller, mais ils ne sont pas insignifiants pour autant, au contraire.

Et pourtant, le mythe qui entoure la promotion est tenace. Je pense qu’il est lié à deux phénomènes : le premier, ce que dans la vie courante, on ne parle et on n’entend parler que des bestsellers, et on en vient naturellement à prendre les pratiques qui les entourent (et notamment la promotion dont ils bénéficient) pour la règle, alors qu’il s’agit en réalité de l’exception. Ensuite, je ne peux que supposer que nous vivons dans un monde tellement rempli, tapissé, saturé de publicité, de réclame, que c’est devenu pour nous la méthode de vente par défaut. Nous avons perdu l’imagination d’un autre rapport marchand, alors même qu’il subsiste dans les faits. Notre horizon a été phagocyté par le mode d’être célébrité… comme en témoigne par exemple cette idée aberrante de Cory Doctorow, pourtant plutôt connu pour des positions « alternatives » :

Fame won’t make your rich, but you can’t get paid without it.

Kristin Kathryn Rusch, puisque je l’ai citée plus haut, défend au contraire le fait trop peu connu que des tas d’auteur-e-s de fiction vivent de leur plume… y compris et, en réalité, surtout des auteur-e-s dont nous n’avons jamais entendu parler! Elle parle de revenus annuels à six chiffres; en dollars américains, c’est plutôt un joli pactole. Alors, cela ne signifie pas que la condition des auteur-e-s est toute rose, qu’il n’y a rien à changer ni à améliorer. Mais, si on est vraiment sérieux/-se par rapport à ce chantier, j’estime que le premier pas, c’est d’abandonner ces fausses croyances — « un bon éditeur est un éditeur qui promeut toutes ses publications », « un livre non promu est un livre mort », « l’auteur-e est le seul acteur de la chaîne du livre qui ne vit pas de son travail », « le succès en littérature, c’est la loterie » —, car elles ne peuvent mener qu’à une mauvaise évaluation de la situation, ce qui, à son tour, nous rend incapables de trouver une vraie solution. Mais cela est une autre question que j’aimerais aborder dans une autre série d’articles…

Une fois de plus, je me suis attachée à démontrer que la promotion n’a rien d’un passage obligé, qu’on peut très bien se débrouiller (ie vivre de sa plume) sans. Cependant, aussi mince, fragile et superflue soit-elle, la promo ne demeure-t-elle pas une corde de plus à notre arc d’auteur-e édité-e? En quoi serait-elle mauvaise pour autant?

À suivre…


* Je suis convaincue de ne pas me tromper, car je me rappelle distinctement cette histoire de « un dollar par mot écrit » (c’est Deborah Cooke qui l’a sorti). Mais… au cas où, je pense que mon argument tient même sans l’appui de ce beau chiffre bien impressionnant.


Apologie du marketing

Avertissement : Je n’ai jamais étudié le marketing ni occupé un poste officiel en lien avec le marketing (si l’on excepte mon auto-entreprise, dans laquelle je porte toutes les casquettes, donc potentiellement celle de « département marketing »). Ceci est ma vision du marketing, la façon dont je l’utilise et la direction dans laquelle j’aimerais le voir évoluer.

Marketing vs promotion

Dans le deuxième article de cette série, Viviane Faure écrivait en commentaire :

Est-ce qu’une bonne couv’ c’est pas déjà de la promo en soi ?

Ma réponse courte est non. Ma réponse un peu plus développée : non, ce n’est pas de la promotion; c’est du marketing. Cette confusion entre promotion et marketing, je la vois souvent. Elle est favorisée par l’emploi de syntagmes tels que « marketing de terrain » ou « active marketing » (je ne sais pas si ce dernier est officiel, mais je l’ai rencontré récemment), qui, concrètement, désignent des opérations de promotion. Marketing et promotion peuvent en effet parfaitement se combiner, car ce sont des notions qui ne sont pas au même niveau. La promotion est un acte concret; le marketing est une démarche, une approche théorique. La promotion est le « quoi », le marketing est le « comment » et le « pourquoi ».

La promotion est également quelque chose qui est élaboré à partir d’un produit fini donné, qui vient s’ajouter, tel un parasite, à un produit qui existe pleinement. Il s’agit d’une excroissance superflue dont on peut parfaitement se passer — et même, d’après moi, dont on gagne à se passer. Par définition, donc, la couverture d’un livre ne peut pas relever de la promotion, puisque la couverture fait partie intégrante du produit « livre ».* Le marketing, au contraire, peut s’appliquer à toutes les phases de la production, de la conception du produit jusqu’au service après vente. C’est un état d’esprit, une préoccupation, un objectif général.

Ce n’est pas la couverture elle-même qui constitue le marketing. La couverture n’est qu’un élément constituant du livre — on pourrait remettre cela en question, mais, aujourd’hui, disons qu’il est généralement impossible de publier un livre sans couverture (même pour les livres numériques, les revendeurs exigent que l’on fournisse une couverture). Le marketing, c’est ce qui préside au choix de la couverture. C’est ce qui nous — éditeurs/-trices, auteur-e-s autoédité-e-s — fait pencher vers un concept plutôt qu’un autre, préférer une apparence à une autre. Si la promotion n’est pas nécessaire, mon propos ici est de démontrer que le marketing l’est, au contraire, et qu’il est même inévitable et bénéfique.

La mauvaise réputation

Oh, le marketing est mal aimé! Particulièrement chez les personnes qui s’imaginent un peu bohèmes, un peu alternatives, un peu radicales, retour à l’humain et à la nature… C’est vrai que le marketing a un nom barbare qui n’inspire pas la confiance; déjà, c’est de l’anglais, et puis ça évoque le marché, cette bête satanique à la main soi-disant invisible. Ce qui m’étonnera toujours, c’est que les mêmes qui huent le marketing n’ont, en revanche, pas de scrupules à se salir les mains dans la fange de la promotion, se créant des comptes sur les réseaux sociaux sous leur nom d’auteur, démarrant des blogues pour tenir au courant de leur actualité, parutions et opérations discount.

Je ne juge pas; moi aussi, je l’ai fait. Pourtant, si vous devez choisir entre promotion et marketing, je vous le jure : choisissez le marketing. Non seulement c’est dix mille fois plus utile et efficace, mais c’est aussi dix mille fois plus honnête, plus respectueux, plus intéressant, plus génial… plus ardu, plus subtil, plus complexe aussi. Dans mon dernier article, j’expliquais pourquoi la promotion ne fonctionne pas. La vérité, c’est que la promotion peut fonctionner. Mais, pour cela, elle a besoin du marketing, d’un marketing réussi. Or, le marketing, ce n’est pas de la tarte, et le réussir, encore moins; la plupart des auteur-e-s n’y connaissent et n’y comprennent pas grand-chose (leur préjugé hostile contre le marketing ne les aide pas non plus — beaucoup ne veulent pas s’y intéresser). C’est pourquoi leur promotion ne vaut rien.

En gros, la promotion, c’est faire c***r le monde, lui imposer des trucs alors qu’il n’a rien demandé (la publicité est une forme de promotion, au fait). C’est aussi une activité purement parasitaire, qui ne produit rien d’utile ou de valable, mais crée potentiellement beaucoup de déchets et de pollution — c’est l’incarnation de tout ce qui ne va pas dans notre société, ça ponctionne la beauté de toute chose et la recrache sous forme de laideur (non, je n’ai pas de mots assez forts). Mais je m’étendrai davantage là-dessus dans un futur article. Par contraste, le marketing, qui n’est finalement que « l’étude des marchés », est une poursuite intellectuelle, une recherche de compréhension.

À mon avis, l’hostilité à laquelle le marketing fait face est souvent une réaction anti-intellectuelle, anti-rationnelle. C’est en tout cas l’impression qui se dégage du livre d’Amanda Palmer, The Art of Asking (qui, d’ailleurs, est touchant et très vrai par endroits, mais ne brille clairement pas par sa force d’analyse, son intelligence et sa logique), où le terme « marketing » est systématiquement employé avec une connotation péjorative, pour s’en moquer et établir un repoussoir pour Palmer et sa philosophie de spontanéité et d’amour. Moi, j’appelle ça un homme de paille. Nous vivons dans une société postpositiviste, qui tend à revenir (et heureusement) des grandes théories positivistes qui tiennent encore le haut du pavé en sciences sociales (le terme même de « science sociale » est une invention du positivisme). Je n’ai aucun mal à imaginer que c’est aussi le cas en marketing. Pour autant, dans le rejet du positivisme, il existe le risque d’une régression vers une pensée pré-positiviste, qui, au lieu de prolonger et de corriger la réflexion, l’annule, et attribue à toute volonté d’analyse et d’étude une intention maléfique et dangereuse.**

Le marketing n’est que de la théorie. Bien que sa création en tant que discipline ait sans doute été motivée par des objectifs mercenaires, d’optimisation des ressources et de maximisation des profits, la beauté de la chose est que chacun-e est libre en pratique de s’en servir pour faire ses propres choix. En fin de compte, c’est juste de la connaissance et, à mon sens, la connaissance n’est jamais une mauvaise chose. Parfois, le marketing nous suggère que l’option A peut attirer un plus grand marché que l’option B. Mais si nos valeurs nous disent d’éviter A, c’est probablement B que l’on choisira. L’immense avantage, c’est que le marketing nous aura prévenu-e, et qu’une femme avertie en vaut deux. Du reste, grand marché, petit marché, le marketing ne discrimine pas et s’applique à tout; par définition, comme nous décidons toujours du champ d’application et des possibilités en présence, le marketing n’est jamais la recherche d’un maximum théorique, mais plutôt celle d’un optimum, d’un idéal étant donnés un contexte, des conditions et des limites qui correspondent à nos intérêts, nos goûts, nos convictions, nos désirs.

Enfin, rien n’empêche d’imaginer l’émergence d’une école de « marketing critique » où la notion même de marché(s), l’ontologie du marketing traditionnel, pourrait être questionnée et analysée à travers les prismes du féminisme, du postcolonialisme, de la lutte des classes, etc.

Le marketing n’est pas forcément intentionnel

Dans The Art of Asking, il est sous-entendu à plusieurs reprises qu’il y aurait d’un côté les marketeurs officiels, froids et calculateurs, obsédés par leurs théories et leurs formules, mais fondamentalement déconnectés de la réalité et des humains; et, de l’autre côté, les gens comme Amanda, vrais et sincères, sans arrière-pensée, guidés par leurs émotions et leurs bonnes intentions. C’est pour cela que j’ai parlé plus tôt d’anti-intellectualisme : l’esprit analytique et rationnel est présenté comme intrinsèquement suspect. Mais l’autre problème d’une telle dichotomie, c’est qu’elle cantonne le marketing à son expression explicite et officielle, aux marketeurs auto-proclamés. Si ceux-ci sont incompétents, obtus et vénaux, leurs défauts en viennent à qualifier le marketing lui-même (dans le livre de Palmer, le marketing n’est pas tant machiavélique que complètement à côté de la plaque). À l’inverse, parce que Palmer ne cherche pas à faire du marketing, parce qu’elle n’a, comme moi, aucune connaissance formelle dans le domaine, elle croit pouvoir s’en laver les mains, se défendre de toute association avec cette discipline.

Or, juste parce qu’elle n’en a pas conscience, ou parce qu’elle n’a pas le recul nécessaire pour théoriser sa démarche, ne signifie pas qu’elle n’emploie pas des techniques marketing (certaines désormais bien connues, d’autres qui lui demeurent plus personnelles). Il est même clair, à lire The Art of Asking, que Palmer est un génie du marketing. Car le marketing, à la base, n’est rien d’autre que l’art de connaître et de comprendre son public, ses désirs, ses besoins, et ce qu’il est prêt à nous donner en échange. Dans le cas d’Amanda Palmer, ce que ses fans veulent, c’est évidemment sa musique, son art, son style et son esprit, mais également sa connexion, sa proximité, son ingénuité à leur égard. En retour, illes sont partant-e-s pour apporter leur aide de toutes les manières possibles et, souvent, imaginables, au-delà de ce qui est considéré comme habituel, traditionnel ou conventionnel.

La question de la communauté

Cependant, il serait faux de généraliser cet exemple, de croire que c’est la recette du succès. Qu’on ne peut réussir qu’avec l’appui d’une communauté dévouée qu’il faut entretenir soigneusement, et devant laquelle il faut se mettre à nu, se donner corps et âme. Bien sûr, on ne peut pas réussir sans public, mais les publics (ou « marchés » en termes marketing) sont variés et ne se ressemblent pas tous, pas plus dans leurs attentes que dans ce qu’ils ont à offrir en contrepartie. Vers la fin du livre, Palmer cite le cas d’un musicien très visionné sur YouTube et qui, ayant monté une campagne Kickstarter pour produire un album, a été confronté à un échec total. L’auteure se contente de ce commentaire absolument sans intérêt :

There isn’t always a crowd from which you can fund.

Plus spécifiquement, on peut dire que le public de cet artiste n’avait pas d’intérêt à voir produire ni à posséder un album — écouter les morceaux existants sur YouTube lui suffisait. On peut également conjecturer qu’il s’agissait d’un public peu familier, voire réfractaire au concept du sociofinancement. Enfin, malgré son appréciation des arrangements mis sur YouTube, ce public n’était pas forcément prêt à payer pour les entendre; il s’agissait de consommation facile, d’un intérêt superficiel pour quelque chose d’accessible. Et la cause de l’échec du Kickstarter n’était pas l’absence de connexion en soi entre l’artiste et son public; mais plutôt le fait que, cette connexion étant absente, l’artiste n’a pas su cerner qui était son public, ce qu’il voulait et ce qu’il accepterait de donner en échange.

J’ai écrit plus haut que le marketing impliquait le respect. C’est parce que, contrairement à la promotion, que ses adeptes semblent prendre pour un concours de qui criera le plus fort, le marketing réussi sous-entend que l’on connaît les motivations, les envies, les limites et les craintes de son public, et que, de peur d’être contre-productive, on n’ennuiera jamais les gens au-delà de leur tolérance, à un sujet qui ne les intéresse pas, ou d’une façon qui pourrait les gêner ou les dégoûter. On pourrait même aller plus loin et affirmer que le marketing nécessite de l’empathie, de savoir prendre en considération les préoccupations et les préférences, parfois singulières ou irrationnelles, des personnes auxquelles on s’adresse.

Une dernière anecdote : personnellement, la communauté est quelque chose qui me parle. Adolescente, j’ai fait l’expérience de devenir fan grâce à la communauté qui entourait le groupe de musique en question (je vous raconterai cela un autre jour — teaser : le groupe, c’était Linkin Park!). D’une manière générale, je recherche le sentiment d’appartenance et le contact avec les autres, et j’ai pu observer à plusieurs reprises comment la formation d’une communauté soudée, solidaire, peut favoriser et entretenir le succès. Lorsque j’ai décidé de créer Laska, en 2012, je croyais détenir la formule parfaite — parfaite pour moi, parce que j’y aurais trouvé mon compte sur tous les plans. Ça ne paraît plus tellement aujourd’hui, mais, à l’origine, Laska n’était pas une maison d’édition comme les autres. Mon but premier était de rassembler une communauté autour de la romance francophone, une communauté d’écrivaines et de lectrices où l’on se serait entraidées, entr’encouragées, mutuellement bêta-lues, critiquées, corrigées, lues, promues, etc. Un truc bouillonnant, effervescent, expérimental, passionnant.

Cela n’est pas arrivé et, d’ailleurs, Laska n’a jamais été rentable. Pourtant, j’ai eu quelques « succès de librairie », comme on dit. Le public francophone de la romance est plutôt nombreux; c’est un des genres qui se vendent le mieux en numérique. Mais j’ai compris à mes dépens que ce public n’était pas spécialement engagé, intéressé à échanger avec des auteur-e-s ou à débattre du genre. Ce n’est pas non plus un public qui a forcément à cœur l’aspect « francophone » de ce qu’il lit et, dès lors, n’éprouve pas le besoin d’aider à le développer. En revanche, il y a aussi un point où j’ai sous-estimé ce qu’il était prêt à donner : l’argent. Les lectrices de romance étant notoirement voraces, je ne pensais pas qu’un roman avait des chances de se vendre au-delà de 5 €. L’expérience m’a donné tort. Aujourd’hui, j’envisagerais sans hésitation de vendre un roman numérique 10 € — c’est à cette hauteur que semble s’être stabilisé le prix moyen standard (je parle quand même d’un roman digne de ce nom, 80 à 100 000 mots, soit un bon 400 pages en papier).

Je précise pour finir que je ne me considère en rien un « gourou du marketing ». Si j’insiste sur le fait que le marketing est difficile et délicat, c’est justement parce que je m’y suis moi-même souvent cassé les dents. Certes, j’ai beaucoup appris et progressé depuis 2012, mais je continue à faire des erreurs que je ne m’explique pas toujours. D’ailleurs, je ne dis pas qu’il faut s’intéresser au marketing. Seulement que, si vous cherchez à vendre la moindre chose, vous faites sûrement déjà du marketing sans le savoir (alors autant l’assumer et réellement chercher à en savoir plus, plutôt que de patauger et de refaire l’erreur que tout le monde a déjà commise avant vous).

Je vous ai prévenu-e-s au début que je ne tirais tout cela d’aucun manuel ou enseignement certifié. Mais est-ce que ça signifie pour autant que ma réflexion n’a bénéficié d’aucun apport extérieur? En d’autres termes, que je suis la seule à penser ça?

À suivre…


* Dans le contexte de l’édition et de la vente de livres, le livre est effectivement le produit; on pourrait considérer que le texte lui-même est le produit dans un cadre comme le site Wattpad ou FictionPress.

** J’ai trouvé cette idée dans un article issu de l’anthologie féministe Gender/Body/Knowledge, dirigée par S. Bordo et A. Jaggar. Il s’agissait là de rappeler que le positivisme n’était pas le seul, et pas forcément le premier ennemi de la pensée féministe postpositiviste; que d’autres opinions « non positivistes » représentaient un égal, voire un plus grand danger, par exemple les visions traditionalistes et/ou spirituelles qui ne s’appuient sur aucun fondement scientifique ou rationnel (car elles rejettent la science et la raison, précisément).