Vivre de sa plume : bilan 3e trimestre

Le 22 janvier 2018, j’ai publié les premiers épisodes de mon premier roman (l’intégrale était uniquement disponible sur mon propre site Web dans un premier temps; je l’ai ajoutée le 15 février sur toutes les plateformes). Chaque trimestre, je fais le point sur les ventes, pour les comparer à mon objectif personnel de vivre un jour de ma plume. Vous pouvez lire mes bilans précédents ici et ici.

1) Ventes au 30 septembre

Le total de mes revenus issus du roman atteint 1387,18 €. Là-dessus, la vente de l’intégrale seule représente 1138,91 €. (Les chiffres sont en euros parce que mon distributeur est en France et me paie en euros.)

Le premier épisode (à découvrir gratuitement) a désormais été téléchargé 1987 fois, dont 761 fois sur l’iBookstore et 689 fois sur Amazon. J’ai vendu 201 exemplaires de l’intégrale, dont 142 sur Amazon, 24 chez Apple et, pour la première fois, un sur mon propre site (merci Jess!! :-)). En termes de proportions, les ventes Amazon ont davantage ralenti dans ce dernier trimestre que celles de l’iBookstore.

L’épisode 2 enregistre un total de 121 ventes, dont 68 via Amazon et 34 via l’iBookstore. À compter de l’année 2019, j’ai décidé de retirer les épisodes individuels 3 à 11 de la vente. Ils seront remplacés par trois compilations de trois épisodes chacune.

2) Analyse et réflexion

Déjà, vous me permettez : 200 ventes pour mon roman? Youhou!!! Ça ne représente rien en soi, on n’arrive pas encore à l’équivalent du salaire horaire minimum, mais c’est rond et ça claque quand même pas mal… Enfin, 200, quoi! Merci.

À part ça, comment se fait-il que plus de téléchargements du premier épisode chez Apple correspondent à moins de ventes finales, par rapport à Amazon? Est-ce qu’on peut émettre l’hypothèse selon laquelle le taux de conversion est plus fort chez Amazon (plus de 20 %) que chez ses concurrents (à peine plus de 3 % chez Apple)? C’est-à-dire que les acheteurs/-ses Amazon seraient plus susceptibles de passer à l’achat après avoir été appâté-e-s, ou avoir manifesté de l’intérêt. Si c’est le cas, c’est un point de plus pour la multinationale de Jeff Bezos…

À titre de comparaison, le troisième revendeur chez qui le premier épisode compte le plus de téléchargements est Leclerc, avec 102 — au niveau des ventes de l’intégrale, on est à 4 (3,9 %). Chez Bookeen, avec 90 téléchargements pour 6 ventes, on obtient un taux de 6,6 %. Cultura, 60 pour 2, on retombe dans les 3 %. Google Play est l’autre plaisante exception : avec des chiffres de 37 et 6, on culmine à 16 % (en même temps, l’échantillon est faible, donc à prendre avec des pincettes).

Bref, il semblerait qu’Amazon jouisse de deux arguments de poids pour des auteur-e-s comme moi : non seulement il occupe une grosse part du marché des livres numériques, mais les personnes qui utilisent le site achètent pour vrai. Ce ne sont pas des freeriders ou freeloaders, uniquement à l’affût de l’ebook gratuit ou de la bonne promo. (Je n’ai encore fait aucune baisse de prix depuis la mise en vente de mon roman.)

Au stade où nous en sommes, ce n’est plus seulement Amazon lui-même qui crée son propre succès, mais les gens qui le choisissent. Et la question, c’est : quel contrepoids propose-t-on? Quel soutien sonnant et trébuchant offre-t-on aux écrivain-e-s pour les convaincre qu’Amazon (et surtout l’exclusivité Amazon, via KDP Select) n’est ni la seule ni la meilleure solution?

Je me suis engagée cette année à acheter environ un livre autoédité par mois (ce qui n’est sans doute pas assez, mais je lis peu ces temps-ci), et la moitié d’entre eux n’est d’ores et déjà disponible que sur Amazon. La bataille est-elle déjà perdue? (Pourtant, je m’obstine, trimestre après trimestre.) Les dés sont-ils pipés, parce qu’on ne peut pas espérer gagner sur le terrain financier avec des bons sentiments? (Ça s’appelle aussi « la limite de la gauche réfo ».)

3) Promotion

De mon côté, la nouveauté de ce dernier trimestre, c’est que j’ai décidé de promouvoir mon livre… en tout cas, d’utiliser des outils que j’associe à la promotion. Ainsi, je me suis créé une page Facebook et un compte Wattpad (vous pouvez même me suivre sur Instagram, que j’utilise pour l’instant surtout comme retoucheur de photos pour Facebook — tout ce que je publie sur Insta est aussi partagé sur ma page). Pourquoi ce changement de cap?

En réalité, j’essaie de rester fidèle à ma ligne « antipromotionnelle », dans le sens où je ne considère pas cette présence en ligne comme autant de moyens de vendre mon livre. L’instant où je me laisserai aller à espérer que mes abonné-e-s passent à la caisse, je sais que je me prendrai un mur violent dans la face… Ces pages et comptes ont un tout autre but : communiquer sur mon activité. Je le fais déjà ici, mais d’une manière toujours assez abstraite, théorique, voire anonyme. Forcément, c’est plus confortable. On ne se mouille pas. On n’offre pas son travail au regard et donc à la critique de ses interlocuteur-ices.

Au fond, je me suis rendu compte qu’une partie de mes positions contre la promotion n’avaient rien de rationnel, et relevaient au contraire de mes propres appréhensions et travers. Ne pas se livrer, ne pas donner de sa personne, ne rien laisser dépasser qui me mettrait en péril, ou que quelqu’un pourrait utiliser contre moi. J’ai toujours vécu d’une façon assez autarcique (dans le genre I Am Rock, de Simon & Garfunkel, vous voyez?), sans forcément m’en rendre compte, parce que j’ai aussi une tendance contradictoire à l’oversharing

Or, que vaut la vie si on ne prend pas de risque, si on ne se rend jamais vulnérable? Ça fait quelque temps que je constate mon incapacité à réunir une communauté autour de moi, et je croyais m’y être résignée. Comme on se connaît mal, hein? Moi, me résigner à quoi que ce soit? Laissez-moi rire! Surtout, j’ai soudain compris que, si j’avais du mal à m’entourer, à créer des liens, cela venait sans doute d’abord de moi et de ma difficulté à donner aux autres — à donner vraiment, sans peur de ce qu’illes penseront, sans ce besoin panique de réciprocité sans laquelle j’ai l’impression de valoir moins que rien…

Pour résumer, l’autopromotion comme thérapie? Apprendre à parler de soi, apprendre à parler aux autres, non parce qu’il le faut ou parce que j’en verrai les retombées en argent ou en célébrité, mais parce qu’à quoi bon écrire si on n’arrive pas à être humaine? Je me suis longtemps raccrochée à ce rêve d’écrire et de publier pour échapper à la vie réelle, mais la vérité, c’est que les livres n’ont aucun sens pour moi s’ils ne parlent pas de la vie, s’ils ne m’aident pas à retourner à la vie… J’ai besoin de cette dialectique.

À quoi bon Proust, à quoi bon savoir ce que faisaient et pensaient des humains si on ne vivait plus avec eux?

— Albert Cohen, Belle du Seigneur


Vivre de sa plume : bilan 2e trimestre

Si vous ne me suivez pas depuis longtemps, je vous invite à lire mon précédent bilan, qui plante le décor avec plus de détails que n’en demandiez…

Depuis ce dernier billet, je n’ai rien publié de nouveau (et, surtout, je n’ai rien écrit de publiable, ce qui est un peu plus stressant). Les titres en vente sont donc exactement les mêmes, et se rapportent à un seul projet, un seul roman. Par rapport au premier trimestre, j’ai profité d’avoir levé mon anonymat pour faire quelques tests d’autopromotion : un tweet ici, un lien dans un groupe Facebook là… J’ai noté les dates pour vérifier à posteriori si cela avait occasionné le moindre pic de ventes dans les jours suivants; vous serez intéressé-e d’apprendre que non, aucune différence ne m’a sauté aux yeux.

1) Ventes au 29 juin

Mes revenus cumulés s’élèvent à présent à 1127,64 €. Là-dessus, l’intégrale seule m’a rapporté 918,72 et les épisodes tous ensemble, 208,92.

Le premier épisode, qui est toujours gratuit, a été téléchargé 1667 fois en tout, dont 641 fois sur l’iBookstore, soit plus que sur Amazon (592 fois) — la tendance s’accuse. Or, c’est l’intégrale qui affiche désormais le plus de ventes, à savoir 162, dont une écrasante majorité (117) réalisées sur Amazon, contre seulement 17 sur l’iBookstore. Il est fascinant de noter que les proportions sont restées étonnamment stables : 117, c’est exactement 3 fois plus que 39, le chiffre au 31 mars, et 17, c’est juste un de moins de 3 x 6, les ventes du premier trimestre chez Apple.

Par comparaison, l’épisode 2, soit le premier épisode payant, est à la traîne avec 103 ventes, dont 60 provenant d’Amazon et 28, de l’iBookstore. Si je ne mentionne que ces deux revendeurs, ce n’est pas parce que mes publications ne sont pas disponibles ailleurs — elles le sont —, mais parce que ce sont les deux sites sur lesquels j’ai vendu le plus. Enfin, je rappelle à toutes fins utiles que je vends l’intégrale à 9,99 € sur ces plateformes, et les épisodes à 0,99 € chacun.

L’intégrale est également en vente à 6 € ou 8,60 $ CA sur mon site d’auteure, mais le compteur de ces ventes-là reste, hélas, à zéro.

2) Réflexions

Au niveau des revenus, je suis satisfaite. Plus satisfaite qu’il y a 3 mois. À l’époque, les chiffres étaient trop récents pour que j’en déduise un modèle ou un comportement global. Aujourd’hui, je peux dire que mes vœux sont exaucés, que cela confirme toutes mes hypothèses, et que j’envisage l’avenir avec espoir.

Mon intégrale au prix prohibitif de 9,99 € s’est vendue davantage durant son deuxième mois d’exploitation que pendant le premier. Il faut dire que je n’ai fait aucun lancement, aucune annonce; j’ai laissé mon livre trouver son lectorat, et le fait que les 50 lectrices suivantes aient été plus facile à convaincre que les 50 premières est pour moi le plus beau des compliments, la plus belle des victoires.

Pourtant, ces chiffres sont modestes; ce n’est pas avec eux que j’atteindrai le top 100 — et cela tombe bien, car je ne le souhaite pas! Il est tout à fait possible d’exister dans l’ombre, de construire son petit succès loin des projecteurs. Il est également possible de ne pas tout miser sur la sortie, sur les pré-commandes (je n’en ai pas proposées), sur l’actualité. D’ailleurs, en termes de finances, n’est-il pas préférable de voir ses ventes s’étaler tranquillement sur des mois, des années, plutôt que de connaître des revenus en dents de scie, avec la crainte de ne plus rien gagner dès que l’on publie moins?

Le bémol, c’est que cela ne semble possible… que grâce à Amazon. Et voilà la raison pour laquelle, contrairement à ce que le discours bien-pensant autour de #AuteursEnColère prétend, dans le système capitaliste et néo-libéral où nous évoluons, le souhait d’être mieux rémunéré-e renforce les gros acteurs requins et sans scrupule (qu’ils soient éditeurs, diffuseurs ou revendeurs), car eux seuls sont à même de nous donner les conditions de travail que nous revendiquons.

Si, par hasard, nous réussissions à leur arracher quelques avantages, ils se contenteraient de répercuter ces pertes ailleurs (par exemple, en coupant carrément les contrats des auteur-e-s jugé-e-s moins bankable — vous croyez sérieusement qu’une baisse forcée de la production ira dans quel sens? vers plus d’expérimentation et de diversité? LOL)*… Dans quel univers pensez-vous qu’on puisse faire renoncer une entreprise privée à la croissance, sans abolir l’intégralité du capitalisme en même temps? À ce stade, ce qu’il faut impérativement comprendre, c’est que la direction d’une entreprise n’est même plus entre les mains des « méchants actionnaires », mais qu’eux-mêmes sont soumis à une logique qui les dépasse et sur laquelle ils n’ont aucun contrôle!

Vous-même, si je vous faisais un chèque de dix mille, dites-moi sincèrement que vous iriez le déposer dans une banque qui vous annoncerait : « Chez nous, votre argent va perdre de la valeur, alors que le reste du monde autour va continuer à être de plus en plus cher »? Les gens sont humains, et vous n’êtes pas meilleur-e qu’eux. C’est le système qui est inhumain, et qui tourne à présent en roue libre, sans que personne, pas même les soi-disant « capitalistes », n’ait seulement besoin de le vouloir! Ce sont toutes les règles du jeu qui sont à revoir, et non le détail insignifiant de qui devrait profiter ou perdre un peu plus ou peu moins pour maintenir ce jeu inique à flot.**

Alors, que faire? Surtout, ne pas croire que le salut viendra du marché et du secteur privé. Cesser d’espérer quoi que ce soit des éditeurs ou d’Amazon; boycottez-les, ou bien assumez à qui vous avez serré la main. Vous pouvez surfer sur leur succès, récupérer des bénéfices marginaux lorsqu’ils deviendront plus gros, plus forts et plus incontournables, mais jamais, jamais, tant que vous ferez affaire avec eux, vous ne pourrez gagner contre leur intérêt. Jamais. La seule solution que je vois, donc, c’est de minimiser notre dépendance à ces structures. Et c’est là le seul point noir de ce bilan, pour moi : le fait d’être toujours à 100 % dépendante de mon distributeur, et à plus de 71 % d’Amazon.

Mon but, je ne vais pas vous le cacher, c’est de réussir à me faire connaître pour que des lecteurs s’informent sur ma démarche et, en bout de ligne, acceptent de me financer directement plutôt que de donner 40 % de leur argent à des entreprises dont je ne peux pas garantir les engagements éthiques. Or, depuis janvier, j’en suis à approximativement 26 € de revenus « indépendants » (via mon compte Liberapay). Ce n’est pas avec ça que je vais pouvoir lâcher Amazon… Et le symptôme de cela, j’imagine, c’est que j’ai toujours zéro abonné à ma mailing-list, et que personne ne m’a jamais contactée après avoir lu mon roman (par opposition aux personnes avec qui j’étais déjà en contact avant) pour me dire qu’il ou elle l’avait aimé.

J’ai l’impression qu’il y a, d’un côté, des inconnu-e-s qui sont prêt-e-s à mettre 10 € dans mon roman numérique, mais qui se moquent paradoxalement de qui je suis et de la façon de me soutenir réellement, sur le long terme (c’est d’autant plus évident que le financement direct leur permettrait de réduire leur dépense, à elleux aussi)… et, de l’autre, du monde qui semble partager mes préoccupations, mais pas au point de me soutenir personnellement.

En disant cela, attention, je ne fais de procès à personne : individuellement, je sais qu’il peut y avoir toutes sortes de raisons qui justifient de faire ou de ne pas faire quelque chose (comme M.Blop qui n’a pas réussi à utiliser mon lien PayPal, et qui est justement passé par les revendeurs pour me soutenir quand même — merci!!! —, ou encore un simple manque d’argent, de temps ou d’intérêt pour ce que j’écris). Je parle de façon globale, statistique, parce qu’il y a de quoi s’interroger sur l’intersection quasi-nulle entre ces deux ensembles…

Dois-je attendre que plus de monde me découvre? (Après tout, mes ventes sont encore très modestes.) Y a-t-il un problème de visibilité des moyens de financement alternatifs auprès des consommateur-ices? Un problème de conscience par rapport à la difficulté des auteur-e-s à vivre de leur plume? À cet égard, le mouvement #AuteursEnColère lance certainement un débat nécessaire; dommage cependant que le discours dominant s’en tienne à un face à face conservateur avec les plus gros acteurs du marché, entérinant par là même que les autres (qui, dans la logique marchande actuelle, ne pourront jamais s’aligner avec les revendications financières brandies) n’ont pas de place dans l’avenir que les auteur-e-s défendent.


* Ou encore, en envoyant les livres se faire fabriquer en Chine. En tant que parent, j’ai découvert avec stupéfaction que 99 % des albums jeunesse francophones comme anglophones sont désormais faits en Chine…

** Et certes, je ne nie pas que certaines personnes touchent des montants astronomiques, et qu’elles pourraient aisément en reverser une partie sans même sentir la différence. Mais c’est au système global et extérieur qu’il revient de réaliser cette répartition des richesses, à posteriori et sur des montants effectifs! Imposer des contraintes internes à priori à toutes les maisons d’édition, par exemple, ne fera que précipiter vers la sortie toute structure un peu fragile (et donc, en premier lieu, toutes les petites maisons qui font la richesse du paysage littéraire et/ou qui prennent des risques en faisant fi du marché)…


Pourquoi je vends mes livres

Lorsqu’il s’agit de vendre ses œuvres, certain-e-s artistes sont rebuté-e-s ou inquiets/-iètes. Soit illes sont mal à l’aise à l’idée d’exiger de l’argent en échange de leur art (ce qui revient à une forme de syndrome de l’imposteur-e, surtout s’illes acceptent par ailleurs de dépenser leur propre argent dans les créations des autres). Soit illes redoutent que cela les coupe d’une partie du public potentiel. Souvent, ces deux appréhensions vont de pair, puisqu’on pense d’autant plus facilement qu’un prix risque de décourager le public si l’on craint par ailleurs que notre œuvre ne soit pas à la hauteur de ce prix.

En face, il y a des artistes qui revendiquent de vendre leurs œuvres. Généralement, leurs raisons tournent autour de la professionalisation et de la valeur qu’ils attribuent à leur temps et à leur travail. Récemment, j’ai lu le billet de Leslie Héliade à ce sujet : Pourquoi je n’offre pas mon livre? Je me reconnais assez dans ses motivations. Toutefois, aujourd’hui, j’aimerais vous proposer trois raisons supplémentaires dont on parle assez peu et qui, plutôt que de s’inscrire dans une démarche différente de celle du gratuit, ont des fondements identiques… mais, à travers une autre analyse de la situation, mènent à des conclusions opposées.

1) Pour être correctement diffusée et trouver mes lectrices.

Pour remplir cette mission, je dois préciser que la condition n’est pas seulement de fixer un prix, mais aussi d’accepter d’être distribué-e sur le maximum de plateformes de vente.

J’en ai déjà parlé dans mon billet De quoi la culture libre est-elle la solution? 2/2 : un prix, surtout s’il est raisonnable, voire symbolique, constitue bien moins une « barrière » à la découverte de votre œuvre que le fait que personne ne sache même que votre œuvre existe… Or, en faisant le choix du gratuit, beaucoup d’écrivains se condamnent à ce second sort. (Cela n’est pas forcément aussi vrai pour d’autres types d’art, qui peuvent plus facilement devenir « viraux » du simple fait d’être légalement « partageables ». Mais un roman, et même la plupart des nouvelles ne deviendront jamais viraux de la même façon, parce que la lecture est aux antipodes de la culture d’immédiateté qui sous-tend le concept même de viralité.)

J’ai également partagé ici et ici mes diverses expériences où j’ai vendu un livre en parallèle d’en proposer le téléchargement gratuit sur un site perso (enfin, « perso »… c’est celui de ma maison d’édition, que j’ai tenté de promouvoir à tour de bras pendant des années, à l’aide d’une page Facebook et d’un compte Twitter comptant plus de 1000 abonné-e-s chacun!). Les ventes ont toujours dépassé les téléchargements gratuits. Quant à la triste période durant laquelle j’ai tenté de vendre les livres sur ma propre boutique, euh… Malgré des prix moins élevés que chez les revendeurs (je suis au Canada, donc la loi sur le prix unique ne me concerne pas!), c’était la fête si on arrivait à vendre un seul titre par mois! (Sur un catalogue de quelques dizaines de titres.)

Alors, oui, je paie mon distributeur et les revendeurs. Ensemble, ils prennent 40 % de mon chiffre d’affaires hors taxes (en même temps, c’est un forfait fixe sur tous les prix, et je peux aussi publier du gratuit, ce qui est très cool pour une stratégie de loss leader permanente; en gros, je préfère donc ce 40 % partout aux chipoteries de KDP). Mais il faut dire qu’il font un sacré boulot — un boulot que, malgré tous mes efforts, j’ai jusqu’ici toujours échoué à égaler… et de loin! Pour moi, vendre et se faire revendre, c’est du pragmatisme, et on peut difficilement y couper quand on est un-e écrivain-e inconnu-e et débutant-e. Pouvoir faire du gratuit directement depuis son site, ça, c’est le rêve, la consécration… Le jour où ça m’arrivera, je saurai que je suis célèbre.

2) Parce que mes livres ne sont pas des produits essentiels, indispensables, mais bien une forme de luxe et de superflu.

L’absurdité de l’économie de marché, c’est que plus la demande croît, plus le prix peut monter aussi. Donc, plus une chose est utile, plus elle risque de devenir chère. Or, je refuse de souscrire à cette aberration. Je crois dans les services publics et dans les communs; pour moi, tout ce qui est nécessaire à mener une vie décente devrait être accessible à tou-te-s. Aussi, d’une manière générale et abstraite, oui, la Culture doit être accessible.

Mais cela ne signifie pas que chaque élément qui relève de la Culture doit être accessible. C’est même un non-sens; puisque cela dépasserait de si loin la capacité de quiconque à en jouir, que toute référence à la nécessité en deviendrait ridicule… Il faut qu’un nombre suffisant d’objets culturels, offrant une diversité suffisante, soient accessibles, et cela concerne notamment les objets dont l’intérêt et l’utilité sont reconnus — que ce soit par une masse critique, par l’épreuve du temps, par une élite académique… Peu importe!

Mais mon roman qui vient de sortir, qui n’a encore convaincu personne et qui ne fait que s’ajouter à la masse déjà impressionnante des ouvrages publiés, sous quel prétexte le traiterait-on d’emblée de produit de première consommation, de contribution indispensable à la diversité culturelle? Personne n’a besoin de lire mon livre. Lire mon livre n’est pas un droit, pas davantage que claquer 1000 $ de cocaïne en une nuit. Il y a des gens qui voudront le faire, et s’ils en ont la possibilité, ils le feront. Mais le but des luttes sociales n’est pas de rendre cette activité accessible à tou-te-s!

En tout cas, le jour où un-e fan m’écrira que mon livre lui a sauvé la vie et que tout le monde devrait le lire, je saurai que j’ai atteint la gloire…

3) Pour ne pas monopoliser une trop grosse part de marché.

Parlons un peu de l’économie de l’attention. L’économie de l’attention désigne la situation où, d’une part, il y a surabondance de l’offre et, de l’autre, le temps est la première donnée limitante, avant l’argent. Cela ne signifie en aucun cas que le temps est devenu l’équivalent d’une monnaie, puisque, jusqu’à preuve du contraire, on ne peut pas (encore) payer son loyer ou ses courses en temps. Donc, le temps que vos lectrices passent à vous lire, s’il n’est pas accompagné d’une contribution en vraie monnaie, continue à ne rien valoir du tout, dans la vraie économie.*

Ce que cela veut dire, en revanche, c’est que l’immense majorité des gens — ou, du moins, des gens connectés que l’on cherche à toucher via une présence sur le Web — ont moins de temps que d’argent. Ils ont les moyens de payer pour tout le divertissement qu’ils consomment (surtout si, encore une fois, les artistes proposent des prix raisonnables), mais ils n’ont pas le temps de consommer au-delà d’un certain seuil limité.

Pour cette raison, renoncer à être rémunéré-e ne permet en rien à vos lectrices de découvrir ou de soutenir davantage d’artistes. Pour cela, elles auraient besoin de davantage de temps. Et, en fait, via le gratuit, c’est le contraire qui se passe. Chaque lecture gratuite de votre œuvre prend du temps, cette donnée rare et limitée, mais, comme elle ne rapporte rien, elle vous oblige (si vous voulez malgré tout gagner de l’argent) à augmenter votre lectorat, ce qui ajoute une pression supplémentaire sur le marché, une pression qui est ressentie par tou-te-s les autres auteur-e-s dont le lectorat diminue mécaniquement dès que le vôtre augmente.

Mettons en effet que la moitié de votre lectorat ne vous paie pas. Pour gagner un montant X, vous allez avoir besoin de toucher le double de lecteurs que si 100 % de ceux-ci vous payaient! Et c’est pour la même raison qu’il peut être plus modeste de fixer votre prix un peu plus haut, plutôt qu’un peu plus bas. Personnellement, je ne veux pas avoir besoin de 10 000 lectrices juste pour pouvoir vivre (ce qui est le cas si vous vendez votre roman à 2 €)… 10 000 lectrices feraient vivre facilement 5 auteur-e-s différent-e-s! Et moi, je préfère partager.**

Ça vous paraît peut-être artificiel de songer au public en ces termes et, bien sûr, dans la réalité, ce ne sera jamais aussi propre et égalitaire. Mais on peut décider de pousser dans ce sens… ou dans le sens inverse. Je pense au contraire, pour ma part, que c’est le phénomène de bestsellerisation qui est artificiel, et que si l’on avait une réelle politique de diversité, plutôt qu’une attitude de conquête et de domination du marché (y compris via le gratuit, qui est l’un de ses instruments les plus agressifs), 10 000 lecteurs iraient naturellement vers plusieurs auteur-e-s, plutôt que de lire tous la même chose, comme des moutons.

La seule exception à ce que je viens de décrire, c’est si vous êtes capable, par le gratuit, d’attirer à la lecture des personnes qui n’étaient pas lectrices à la base.*** Dans ce cas, vous ne piquez pas du lectorat aux autres auteur-e-s, mais certainement des consommateurs/-trices à une autre activité (attention au backlash! ha ha ha!). La seule façon de dépasser la situation de concurrence, ce n’est pas de l’ignorer, mais de limiter consciemment la place que vous prenez afin d’en laisser davantage aux autres. Pour moi, vendre ma création, y compris à un prix qui paraîtra prohibitif à certaines personnes, est une façon de limiter la place que je suis susceptible de prendre dans le marché de l’attention.

En conclusion, j’aimerais dissiper certains préjugés faussement associés à la vente, comme l’idée que la vente s’appuie nécessairement sur la propriété privée et la limitation des droits d’autrui, ou encore celle selon laquelle la vente s’oppose essentiellement à l’accessibilité. Il n’en est rien, et la façon dont je mets mes œuvres à disposition du public en est la preuve. Mes œuvres sont à vous, et vous en faites ce que vous voulez. Si vous me payez, c’est parce que vous le souhaitez du fond du cœur; c’est aussi en échange du travail que j’ai fourni, et rien d’autre. (Voir Comment mes livres sont-ils financés? sur mon site d’auteure.)


* Je ne veux pas qu’on me fasse un procès sur la base d’une méprise : dans la vie qui devrait être réelle, c’est la lecture, l’échange culturel et intellectuel lui-même qui a de la valeur, car du sens, alors que l’échange de monnaie n’en a aucun. Je me situe ici par rapport à la problématique de la précarité des auteur-e-s et de leur capacité à vivre de leur plume. Du reste, la question de l’économie de l’attention mériterait tout un article si je voulais dévoiler le fond de ma pensée. Pour moi, l’économie de l’attention est le dernier avatar de la colonisation de nos êtres par le capitalisme; il est impératif de lutter contre et de ré-ancrer au maximum l’économie dans la monnaie (même si l’idéal serait de revenir encore en-deçà, dans une économie sans argent).

** Oui, il y a carrément un aspect vampirique dans la façon dont l’économie nous lie à notre lectorat… mais pas moins si l’on fait du gratuit! Je dirais même qu’offrir du gratuit, pour un-e auteur-e vivant-e qui aspire à faire de l’écriture son métier, serait l’équivalent pour un vampire de ponctionner du sang à ses victimes, mais sans pouvoir s’en nourrir, sans en être jamais rassasié.

*** Chapeau si vous arrivez! Cela dit, clairement, ce n’est pas le cœur de cible de toutes les campagnes de promo que je vois passer, y compris celles qui prétendent célébrer « la lecture ». Si vous voulez encourager les gens à lire, taisez-vous et laissez les gens lire ce qui existe déjà, plutôt que d’ajouter un énième texte à leur PAL, à la façon d’un prof vicieux qui vous ajoute un devoir supplémentaire à la dernière minute…


Autoédition zéro promotion : bilan 1er trimestre

Rappel de contexte : l’année dernière, j’ai écrit une série de billets sous la catégorie Antipromotion, dans lesquels j’exposais l’inutilité, voire les conséquences nuisibles de la promotion (souvent perçue par les auteur-e-s comme inévitable et même nécessaire au succès). Même si mon hypothèse s’appuyait sur de nombreux exemples concrets, autant issus de ma propre expérience d’éditrice que du témoignage d’autres auteur-e-s, il m’a paru logique de tenter de la valider avec un nouveau test.

En début d’année, j’ai autoédité mon premier ouvrage. Comme j’ai choisi de le faire sous pseudonyme, l’absence de promotion a de fait été complète, puisque, si j’ai fréquemment évoqué mon « roman » ici ou sur Twitter, il n’était pas possible de le lier directement au titre en question à partir de mon nom (vous auriez pu rechercher ma maison d’édition, mais je pense que je dois être l’une des rares weirdos à avoir ce genre de comportement de stalker…).

Pour que vous ayez un tableau complet de la situation, j’ai envoyé mon livre en privé à 5 personnes de ma connaissance, dont mes 2 bêta-lecteur-ices qui avaient déjà lu la version précédente (et une troisième à qui je l’avais également envoyée, mais qui n’a pas pu me répondre à temps). J’ai aussi annoncé la parution à l’unique personne (une amie IRL) qui s’était inscrite à ma liste de courriels — dont j’avais tout de même fait la publicité sur ce blogue même, mon but n’étant en aucun cas de « garder le secret », juste de n’imposer à personne de la promotion non consentie.

Enfin, je me suis bel et bien créé un site Web d’auteure (à une adresse URL qui avait été diffusée une fois, il y a un an, sur Diaspora*). Néanmoins, je n’ai pas du tout communiqué sur son existence, à part dans mes livres mêmes. En effet, son but n’était pas de promouvoir mes livres, mais d’offrir davantage d’informations, d’options, et un espace d’échange pour les éventuel-le-s lecteur-ices qui le souhaiteraient. Autant je pense qu’il est bon de démarrer humblement, en minimisant l’éparpillement et les dépenses, autant il faut toujours, à mon avis, prévoir le succès (aussi improbable soit-il) et la façon dont on va pouvoir « scaler »* quelque chose qui grossit.

1) Genèse du projet

Je sens que je ne peux pas vous présenter de chiffres sans les remettre en contexte — ou peut-être que je cherche juste à me justifier… En réalité, le « roman » dont je parlais pour aller plus vite (et vous induire en erreur, mouhahaha!) n’est pas un roman; c’est une série ou, à la rigueur, un roman-feuilleton, parce que les 12 épisodes ne se lisent vraiment pas de façon indépendante. Ce n’est pas un roman découpé à posteriori en 12 parties, c’est un texte qui a été conçu, planifié et écrit dès le départ comme une suite de 12 épisodes.

En fait, tout a commencé avec une idée de nouvelle, que j’envisageais de soumettre au concours annuel de la nouvelle Romantique. Ça m’est venu d’un coup, un matin, avec une netteté rare : j’ai visualisé tout de suite l’enchaînement des scènes, les dialogues, tels qu’on peut encore les trouver dans le premier épisode (c’est un texte que j’ai très peu retouché après le premier jet, d’une manière générale). Le rythme est très rapide et le style est « dépouillé », comme l’a dit ma bêta-lectrice, parce que je savais que je devais respecter une contrainte de longueur très serrée : 12 pages de traitement de texte, ce qui équivaut à quelque chose entre 6K et 8K, en fonction de la densité du texte.

Je suis donc partie sur une base de 7,5K mots, avec 5 alternances de point de vue, chacune contenant grosso modo 3 scènes ou thèmes de 500 mots chaque (oui, j’écris de façon très mathématique, mais je vous jure que je suis une jardinière! ça s’appelle l’expérience, quand tu as le compteur de mots qui déroule en parallèle de la scène qui s’écrit dans ta tête). Sauf que j’arrive à la fin, et pas moyen que j’écrive un HEA (happy ever after). Au mieux, je peux bidouiller un HFN (happy for now). Mais, même si je boucle la romance, il reste pas mal de questions en suspens concernant le reste — c’est le problème des univers fantastiques…

Je me dis que les lectrices ne seront pas contentes, et qu’elles auront bien raison. Alors, il faut faire une suite. Je n’ai pas envie de réécrire mon premier épisode, mais, le problème, c’est que ce n’est pas un début de roman. C’est un texte dont le fil a été conçu pour être déroulé en 7,5K mots. Alors, j’ai l’idée de la série. Écrire la suite sous forme d’unités de 7,5K mots. Et c’est sur ce modèle que j’ai élaboré le plan (et non sur un modèle en 3 actes ou autre).

Le résultat, c’est quand même que le rythme change à partir du deuxième épisode (parce qu’à ce moment-là, je savais que j’avais 80+K mots pour développer derrière), et même qu’après avoir écrit le fin mot de l’histoire, j’ai eu un moment de panique, parce que je trouvais que l’épisode 1 n’était plus en conformité avec le reste. L’épisode 1 est fun, je l’aime, et j’ai finalement décidé de le laisser tel quel, mais vous y trouverez plus de clichés et moins de prétention que dans la suite.

Cela dit, la révélation qui vous intéresse, c’est que l’idée de la série ne m’est pas venue uniquement pour des raisons littéraires. J’avais déjà décidé à cette époque que, pour vivre de ma plume, j’avais besoin de vendre un roman de 90K mots à 9,99 €. Mais, au moment de le faire (on parle pré-écriture, là), j’ai paniqué. C’était déjà suffisamment de pression d’écrire mon premier roman à destination du public; lui demander 9,99 € pour ça m’a semblé… trop. Irréaliste. J’ai pensé que, si je découpais la pillule en tranches de 0,99 €, elle passerait mieux. D’où la série.

2) Ventes au 31 mars

J’ai donc écrit 12 épisodes, que j’ai publiés à une semaine d’intervalle (sauf les 2 premiers, en même temps, et les 2 derniers aussi) entre le 22 janvier et le 26 mars. C’est important de le préciser, parce que ça signifie qu’au 31 mars, on a des chiffres de vente sur moins de 3 mois, et une série qui est complète depuis moins d’une semaine. J’avais également mis l’intégrale en vente (à 6 €) sur mon site Web dès le 22 janvier.

Au départ, je ne voulais pas la mettre chez les revendeurs, à la fois par paranoïa (j’avais peur qu’ils alignent les prix, mais, en fin de compte, je ne crois pas que ce serait légal**), et parce que j’avais une sorte d’espoir complètement dément et infondé que certaines personnes, après avoir découvert le premier épisode (gratuit) chez les revendeurs, viendraient peut-être acheter l’intégrale directement chez moi (tous les ebooks contiennent de nombreux incitatifs à visiter mon site Web). Puis je me suis rendu compte de ma bêtise, et j’ai mis en vente l’intégrale à 9,99 € chez les revendeurs le 15 février.

D’après les données actuelles de mon distributeur (sachant aussi que certaines ventes ne sont comptabilisées que plusieurs jours, voire une semaine plus tard), j’ai pour l’instant gagné 466,71 € avec ce projet, dont 137,27 issus des 12 épisodes (ou plutôt des 10 qui, sur le lot, étaient payants — j’ai aussi diffusé le tout dernier gratuitement, comme un petit merci aux personnes fidèles qui m’auraient suivie jusque-là) et 329,44 issus de l’intégrale.

Le premier épisode a été téléchargé gratuitement 1181 fois, dont 437 fois dans l’Apple iBookstore et 436 fois sur Amazon. Le deuxième épisode a atteint 73 ventes, dont 37 sur Amazon et 22 sur l’iBookstore. L’intégrale, quant à elle, a cumulé 58 ventes, dont 39 sur Amazon et 6 sur l’iBookstore.

Je n’ai réalisé aucune vente directe (c’est-à-dire, via mon propre site). Mais cela, je dois dire que je m’y attendais. Vous pourriez donc me demander pourquoi j’ai tenu à malgré tout à la proposer. Eh bien, tout simplement, parce que j’ai des valeurs et que, ces valeurs n’étant pas incarnées par les grosses plateformes de vente d’ebooks, je me devais d’offrir au moins la possibilité d’une alternative. Aussi, parce que Calimaq m’avait opposé que la vente impliquait forcément le droit d’exclure, et c’est la preuve qu’il avait tort et que j’avais raison. (On peut continuer à en discuter, bien sûr.)

3) Réflexions

J’ai failli vous infliger une interprétation de ces chiffres, mais, la vérité, c’est que… il est encore un peu tôt pour se prononcer. À priori, ça ne ressemble pas à un gros succès, mais c’est à peu près tout ce que je peux vous dire. Avec un peu de chance, les ventes pourraient continuer à s’étaler pendant un bout de temps — en tout cas, c’est ce que j’ai recherché en publiant les épisodes graduellement. Donc, je crois que je vais me retenir de tirer des conclusions, et attendre encore un peu à la place.

La grosse question, c’est, évidemment, si promouvoir ma série aurait fait une différence… Et, honnêtement, je ne crois pas. Mon premier épisode a été téléchargé 1181 fois. La voilà, ma promotion. Plus de mille personnes qui ont non seulement entendu parler de ma série, mais que cela a rendues assez curieuses pour aller vers mon livre, et le télécharger. Pour moi, cela une valeur « promotionnelle » infiniment supérieure à toutes les annonces et publicités que le même nombre de gens se seraient contentés de subir passivement sur les réseaux sociaux ou dans la blogosphère.

Et, de mon côté, ça n’a exigé aucun effort, aucun travail, et cela m’a permis de me tourner d’emblée vers mon projet suivant. D’ailleurs, même si j’étais déçue par ces chiffres (OK, je ne vous mens pas, un peu), le fait que je les découvre plus de 2 mois plus tard leur enlève sacrément de l’impact. (En passant, ça corrobore une technique de narration dont j’ai l’intention de vous parler bientôt, au sujet de l’investissement émotionnel.) Même si j’ai eu un mal de chien à me replonger dans l’écriture en ce début d’année, enfin, ça y est, alors… Aujourd’hui, mon premier roman, c’est du passé. J’ai déjà tourné la page.

En ce qui concerne mon anonymat, je me suis énormément posé la question, à savoir si j’allais faire mon « coming out » ou non. J’avoue que la situation est très confortable… surtout pour moi, qui me suis toujours sentie le plus libre lorsque j’étais complètement seule, que personne ne savait où j’étais, ce que je faisais, ni si j’étais vivante ou morte. C’est un peu comme rentrer chez soi sans allumer les lumières, ou mettre la tête sous l’eau dans son bain. Pendant un instant, on est presque soulagé du poids d’exister.

Cela dit, je me connais : je n’aime pas être invisible par humilité, mais parce que j’ai du mal à m’assumer et que je préfère fuir. Or, en tant qu’auteur-e publié-e, j’estime qu’on a une responsabilité morale vis-à-vis de ses textes, et aussi vis-à-vis de ses lecteur-ices et de ses consœurs et confrères — surtout si on a l’intention de donner son opinion sur leurs œuvres, ce que j’envisage de faire dans un futur proche. Alors… cela ne signifie pas que je vais me mettre à la promo (eurk!), mais je pense qu’il est temps que je cesse de me cacher.


* Anglicisme affreux, mais on dit comment, en français?

** Je ne suis pas soumise à la loi française sur le prix unique.


Vivre de sa plume : 5 astuces marketing (garanties sans promotion)

Pour contextualiser cet article, je vous renvoie à mon billet sur votre « marge de manœuvre ». Les recommandations qui suivent ne sont pas des impératifs, et vous ne devez pas vous sentir obligé-e de les respecter. En fait, vous devriez toujours les confronter à votre aspiration personnelle, à ce qui est réellement le plus important pour vous. Si elles s’y heurtent, si elles vous paraissent incompatibles avec votre démarche artistique, oubliez-les sans regret. En revanche, si elles vous paraissent applicables sans compromis… alors, je vous les conseille chaudement!

Pour la distinction entre marketing et promotion, vous pouvez lire mon article Apologie du marketing, dans ma série Antipromotion. J’ai dit que je n’étais pas un gourou du marketing, et c’est toujours vrai; cependant, en rassemblant toutes mes réflexions, mes lectures et mes expériences sur la question, j’ai réussi à faire émerger ces 5 axes — rien de révolutionnaire, mais si vous n’avez aucune connaissance en la matière, c’est une bonne base.

1) Cover, Title, Blurb

Il y a 4 éléments cruciaux dans lesquels vous devez mettre tous vos efforts de marketing, parce que ce sont eux qui vont susciter l’achat, même (surtout?) chez une personne qui n’a jamais entendu parler de vous ou de votre livre avant : la couverture, le titre, la présentation (ou résumé ou description) et les premières pages. Chacun de ces éléments doit capter l’attention du lecteur (au milieu de toute l’offre disponible!) et le convaincre. On ne parle toutefois pas de n’importe quel lecteur : votre lecteur cible, un lecteur qui cherche justement à lire ce que vous écrivez. (C’est-à-dire que si quelqu’un qui ne lit pas de romance repose votre livre en s’apercevant que c’est de la romance, ce n’est pas un échec… au contraire : le bon message a bien été transmis.)

Parmi ces 4 éléments, la couverture et le titre sont de loin les plus importants, parce que la lectrice ne peut pas les éviter lors du processus d’achat. Au contraire, aussi étonnant que ça puisse paraître, beaucoup de monde achète des livres sans en lire la présentation, et encore moins les premières pages (donc soignez-les quand même, mais surtout au cas où!).

La couverture est un sujet tellement vaste que j’y consacrerai sûrement un jour un article entier. Pour résumer, je rappellerai simplement que la couverture et le titre d’un livre ne sont pas des œuvres d’art, mais des outils de communication. Et que doivent-ils communiquer? Voici un truc : établissez une liste de mots-clés pour votre livre (entre 4 et 8; ça doit aller au-delà du genre sans entrer non plus dans les détails de l’intrigue). À partir de la couverture et du titre seuls, quelqu’un qui ne connaît rien de votre livre doit être capable de deviner la plupart de vos mots-clés (ou des synonymes).

Pour atteindre ce but, votre couverture et votre titre doivent utiliser des codes connus de votre lectorat. Certains codes sont transparents, d’autres pas; c’est pourquoi vous devez très bien connaître votre marché. Par exemple, en romance, un code évident qui communique le genre est une couverture montrant un couple enlacé. Un code moins évident, et qu’on doit à la trilogie Fifty Shades of Grey, est qu’une couverture sobre, mettant en valeur un unique objet, équivaut désormais à « romance érotique » (cette interprétation doit néanmoins souvent être renforcée par le titre et le choix de l’objet en question). La fonte et le design du titre et du nom de l’auteur-e font également partie intégrante de la couverture. Ainsi, en romance, une police sans empattement (sans serif) dit typiquement « romance contemporaine », alors qu’on préfèrera une police avec empattements pour une romance historique.

Enfin, à mon avis, la couverture et le titre sont un duo; ils doivent fonctionner ensemble, se compléter et s’expliciter l’un l’autre. Cela permet de répartir l’information et de la transmettre de façon plus subtile, plutôt que de faire porter le fardeau de tout dire à l’un ou l’autre élément.

2) Développez votre « marque » (brand)

En France, c’est un concept qui existe depuis longtemps, mais qui est surtout appliqué à l’échelle de collections. Tous les livres d’une collection vont avoir le même enrobage, le plus distinctif possible (par rapport aux livres ne faisant pas partie de la collection), qui vous permettra de les repérer de façon immédiate. Cette technique de marketing a pour but de communiquer à la lectrice que, si elle a aimé l’un des livres de la collection, alors elle aimera probablement aussi tous les autres — en faisant paraître, effectivement, ces livres comme très proches, similaires, voire interchangeables.

En tant qu’auteur-e, vous avez sans doute un style particulier, un genre de prédilection, des thèmes fétiches. Il est donc naturel de présumer qu’une personne ayant aimé un de vos livres aimera également les autres. À vous maintenant de véhiculer cela à travers la présentation de vos produits… et, notamment, encore une fois, à travers la couverture. Trouvez un concept qui vous distinguera au premier coup d’œil, et que vous reprendrez fidèlement pour chacune de vos parutions. Si vous décidez plus tard d’en changer, alors il vous faudra le changer pour toutes vos publications.

Attention : ce principe a aussi un corollaire inverse. À savoir que si vous écrivez dans plusieurs genres, dans plusieurs styles, en somme pour plusieurs publics, alors cette diversité doit aussi se refléter dans votre communication. Les gens qui aiment vos polars angoissants ne doivent acheter votre light fantasy qu’en toute connaissance de cause… Pour ne pas risquer la confusion, vous pourriez même prendre plusieurs pseudonymes. Rien ne vous empêche de signaler dans votre bio : écrit aussi des comédies romantiques sous le nom de… et de lister votre bibliographie complète. Ainsi, pas d’inquiétude : vos vrais fans trouveront tous vos livres!

3) Écrivez des séries

Même au sein d’un genre unique, on écrit parfois des romans assez différents. À vous de déterminer s’il est pertinent de les présenter comme « dans la même veine » ou non. En revanche, les livres qu’on est sûr-e de pouvoir markéter « en gros », ce sont… les tomes d’une même série!

Il y a plusieurs types de séries : une longue histoire découpée en parties, une histoire à fin ouverte à laquelle l’auteur-e peut donner des suites à volonté, un ensemble d’histoires indépendantes situées dans le même univers et/ou mettant en scène les mêmes personnages… Toutes ont le même avantage : chaque tome agit comme une publicité pour tous les autres. En effet, non seulement chaque nouveau tome contient la promesse d’éléments connus et rassurants pour les lectrices qui vous connaîtraient déjà, mais ce sont aussi autant d’opportunités d’attirer l’attention de nouveaux lecteurs sur la série entière (j’y reviendrai au point suivant).

Si le sujet vous intéresse et que vous lisez l’anglais, je vous encourage à l’explorer davantage avec Let’s Talk Numbers: How Long Should Your Series Be? sur le blogue de Rachel Aaron. Son conjoint et partenaire d’affaires y souligne entre autres le défi que représentent les séries; en effet, la série n’est en aucun cas une garantie de succès. Cela a juste un effet amplificateur, pour le meilleur et pour le pire : si une lectrice conquise achètera sans hésiter tous les tomes d’une série, c’est au contraire l’échec assuré pour la suite si le premier tome n’a pas réussi à plaire…

C’est pourquoi, pour éviter de me retrouver prisonnière d’un projet qui ne marche pas, j’aborde toujours les séries de l’une de ces deux façons : 1) si c’est une histoire suivie avec cliffhangers, j’écris tout (au moins le premier jet) avant de publier quoi que ce soit, ou 2) je termine chaque tome avec une fin digne de ce nom, afin de pouvoir m’arrêter ou, au moins, faire une pause quand je veux, sans avoir l’impression de trahir mes lectrices.

4) Un texte = plusieurs produits

Beaucoup d’auteur-e-s pensent à tort qu’un texte est l’équivalent d’un livre, et cela réduit énormément leurs possibilités d’exploitation du texte en question. Le livre est un produit, et vous avez au contraire intérêt à multiplier le nombre de produits que vous mettez en vente — tout en veillant à ce que cela reste justifié, et corresponde à une stratégie réfléchie.

a) Cas d’un texte long : Si vous cherchez à vivre de votre plume, vous allez être obligé-e de fixer des prix qui tiennent compte du temps réel que vous avez passé sur un texte. Ce temps n’est pas nécessairement proportionnel à la longueur du texte selon un facteur invariant, mais, surtout si vous écrivez toujours dans un même genre, il y a des chances pour qu’un texte plus long vous ait demandé plus d’heures de travail. Sauf qu’à partir d’une certaine longueur, par exemple au-delà de 100 000 mots, vous allez buter contre la logique qui voudrait que vous vendiez un tel roman à plus de 10 €.

On peut vendre une nouvelle de 20 pages à 0,99 € (vu en vrai!), mais, si vous avez écrit un roman 40 fois plus long, et même s’il vous a demandé 40 fois plus de travail, vous allez avoir du mal à le vendre 40 fois plus cher pour autant… Vous devez donc faire de votre texte plusieurs livres, afin que chaque livre puisse être aligné aux standards du marché, notamment en ce qui concerne les prix.

b) Chaque parution est une opération de promotion en soi. En tant qu’auteur-e, vous n’avez pas besoin de la promouvoir en plus avec un lancement ou des annonces quelconques; tou-te-s seul-e-s, comme des grand-e-s, les lecteurs et lectrices trouvent les nouvelles sorties. Illes les trouvent, en tout cas, beaucoup plus facilement que les anciens titres (peut-être parce que les revendeurs promeuvent leurs nouveautés?). Ça signifie 2 choses : déjà, que même si le numérique et le POD permettent à un livre de rester éternellement en vente, sa visibilité décroît au fil du temps; ensuite, que chaque nouvelle publication est comme un coup de projecteur sur vous et vos livres.

C’est pourquoi, au lieu de vous contenter de publier un texte une fois puis de l’abandonner à son sort (ou, pire, d’essayer vainement de le promouvoir alors que ce n’est plus une actualité), vous devriez saisir toutes les opportunités pertinentes de le republier : dans un recueil, une compilation, une intégrale, un bundle (vous pouvez même mettre d’autres ami-e-s auteur-e-s dans le coup, histoire de mettre en commun vos lectorats respectifs)… Ça peut être l’occasion d’un rabais (par exemple, une intégrale vendue moins cher que tous les tomes séparément), mais pas forcément. Rien que le fait que ce soit une nouvelle publication va forcément vous porter à l’attention de certaines personnes qui auraient manqué la première parution du texte.

c) Divers livres peuvent s’adresser à divers lectorats. Avec le papier, c’est déjà le cas des différents formats : le grand format, plus cher, s’adresse aux fans de l’auteur-e, qui veulent lire le livre dès sa sortie, tandis que le format poche (qui vient plus tard) est dirigé vers le grand public, qui est prêt à attendre, mais pas à y mettre autant d’argent. Les rééditions dans des collections différentes permettent également de cibler des lectorats différents — songez à la saga Harry Potter, d’abord publiée en jeunesse, puis republiée avec une couverture « adulte » quand on s’est aperçu que les grand-e-s aussi pouvaient apprécier…

En numérique, ça me paraît plus délicat de rééditer le même texte en ne changeant que la couverture, parce qu’on considère qu’il n’existe qu’un seul format. Cependant, on pourrait proposer des versions « de luxe » avec scènes coupées, une nouvelle bonus, une interview de l’auteur-e, etc. ou encore profiter des suggestions précédentes (recueils, compilations) pour tenter d’investir de nouveaux marchés.

Cela peut avoir du sens si vous écrivez entre deux genres. Par exemple, j’ai écrit une romance paranormale qui est à la limite de la fantasy urbaine et qui pourrait plaire, je crois, à des hommes pas trop allergiques aux sentiments et au sexe… Or, pour l’instant, j’ai choisi de la markéter comme une romance, et j’ai conscience que cela me ferme à ce fameux lectorat masculin éclectique. Peut-être que, lors d’une future réédition, je lui donnerai un emballage différent pour voir si cela attire d’autres sortes de lecteurs…

5) Surfez sur les modes

Non, rassurez-vous, je ne vais pas vous conseiller d’écrire pour le marché ou de suivre la mode juste parce que c’est la mode… Enfin, vous pouvez toujours essayer, mais, pour moi, c’est profondément contraire à la vocation d’écrivain-e, qui suppose que vous avez quelque chose à dire qui n’appartient qu’à vous, et qui ne vous a pas été soufflé de l’extérieur (en tout cas, pas d’une façon aussi simpliste que lorsqu’on copie ce qui est en vogue). Mais. Juste parce que vous écrivez quelque chose de personnel et d’honnête n’en fait pas non plus forcément l’inverse de la mode actuelle, ni quelque chose d’intouchable par aucune mode à venir.

En ce qui me concerne, j’accumule les projets depuis plus de 20 ans; j’en ai des dizaines et des dizaines dans mon sac à idées. Ils ont certains points communs, bien sûr, mais ils sont aussi, à l’image de la lectrice que je suis, assez éclectiques. Ça veut dire que, même si la plupart de mes projets ne découlent pas d’une mode, j’arrive quand même souvent à raccrocher un projet, parfois vieux et sans rapport initial, avec un style ou un thème qui a soudain le vent en poupe.

Par exemple, en tant que fille d’immigrants mariée à un immigrant, ça fait longtemps que je veux écrire des histoires avec plus de diversité culturelle que dans la majorité de mes lectures, et… c’est super de voir que les lectrices sont de plus en plus ouvertes, et même en recherche de ça! (La diversité n’étant pas une « mode », mais tout de même un phénomène qui gagne au niveau des sujets et des personnages traités.) Ça fait aussi plusieurs années que j’attends la mode de la romance fantasy — elle va venir, j’y crois encore!* En tout cas, moi, je suis prête…

Cela dit, qu’un genre ou thème ne soit pas à la mode ne devrait pas vous empêcher de publier là-dedans (juste si vous êtes comme moi, que vous avez trop de projets et du mal à décider lesquels reporter). L’autre possibilité, comme aime à le rappeler Kristine Kathryn Rusch, c’est d’écrire et de publier sans vous soucier de rien, et d’attendre que la mode vienne à vous. Et là, il suffit de ne pas rater la vague. Ainsi, je pourrais décider d’écrire de la romance fantasy dès maintenant, même si ce n’est pas très vendeur. Peut-être que, dans 5 ans, un gros bestseller américain va tout à coup en faire le truc branché, et j’aurai l’avantage d’avoir mon roman (voire plusieurs romans!) tout prêt à vivre sa renaissance… On lui refait une nouvelle couv’ qui évoque le machin à la mode, pour que le lien soit bien évident aux lecteurs, et le tour est joué!

Rappelez-vous tous ces vieux romans érotiques auxquels on a offert une seconde jeunesse après le phénomène Fifty Shades, souvent à grand renfort de couvertures sobres et énigmatiques pompées sans vergogne sur la fameuse cravate grise…

Bon courage!


* Ça existe, mais ça reste marginal; c’est encore loin de pouvoir être qualifié de mode. J’en ai aussi lu quelques exemples qui étaient bof-bof… Je crois qu’on peut faire beaucoup mieux, un vrai croisement qui assume avec audace ses deux origines, et pas une romance saupoudrée de fantasy light, ni de la fantasy avec des éléments romantiques light, comme on en voit surtout à présent.