Chroniques de l’indésphère : Marisa, Sinnerman, Les Oiseaux

Sur Page 42, le site de Neil Jomunsi, ce sont souvent les mêmes qui reviennent commenter. On finit par retenir quelques pseudos. Halv, j’avais souvenir de l’y avoir déjà croisé quand (une recherche rapide me suggère que ça pourrait remonter à 2015! ça me paraît extrêmement loin…) il a eu le malheur de révéler le fond de sa pensée : celle d’un libéral, d’un mec de droite. Moi, si vous me lisez depuis quelque temps, vous savez que je suis très anti-libérale et que je me considère très à gauche. D’où clash, forcément, réaction épidermique de dégoût. J’ai pris sur moi pour ne rien répondre (polémique fatalement vaine, et puis sur un blogue qui n’est pas le mien), mais, à partir de ce jour, Halv était fiché, catalogué, blacklisté dans ma tête, enfermé dans une petite boîte avec un cadenas par-dessus et balancé aux oubliettes.

En 2017, je suis retournée sur Twitter, et je ne peux pas ne pas suivre Neil (même si, lui aussi, Dieu sait qu’il m’a exaspérée et qu’on n’a pas toujours été d’accord!). À la grâce des retweets, Halv se pointe dans mon feed — la petite boîte que j’avais jetée à la mer qui, avec la marée, revient s’échouer sur la grève. Avec un soupir, je prends la boîte et, en la retournant, je découvre qu’il écrit de la fiction sous le nom de Blaise Jourdan. Mais non… je la repose, parce que la vie est trop courte pour lire des mecs de droite.

Les mois passent, la petite boîte reste là avec son cadenas, et moi, stoïquement, je l’ignore ou feins de l’ignorer. Je remâche mon grief — je suis quand même bonne à ça. Parfois, il m’aide en sortant des trucs qui m’agacent. Mais, d’autres fois, il nous sort Alain et là, je suis sans défense. À part mon père (qui en est fan et qui m’a refilé son bouquin) et ma sœur, je ne connais personne qui ait lu Alain, sans même parler de le citer en conversation! Décidément, la philo, c’est mon point faible, c’est mon talon d’Achille…

Parallèlement, il y a le fait que, depuis que je suis exposée à la « gauche Twitter », et notamment dans le sillage de #MeToo, je me sens de moins en moins en phase avec le courant dit de « justice sociale », qui m’avait intéressée au début. En particulier, j’ai du mal à réconcilier ce que je lis ici et là avec ma pratique d’écriture de romance… Or, des deux, ce n’est pas la justice sociale qui me rend heureuse, qui me donne de l’espoir. C’est l’autre. C’est la possibilité de vivre ensemble en tant qu’égaux, sans renoncer à nos différences ni à nos désaccords, mais en nous pardonnant sans condition l’un-e à l’autre, non seulement le passé mais l’avenir, jour après jour. (C’est cela que la romance représente pour moi, et pourquoi je l’aime autant.)

Voilà le contexte. Un jour, je découvre via Halv qu’Alain était antisémite. Et là, la vérité tombe : je préfère lire Alain, un antisémite, plutôt que les âneries politiquement correctes des gens qui sont supposément de mon bord… En fin de compte, je ne sais pas qui j’essayais de duper; j’ai toujours eu une pensée hyper-hétérodoxe, et j’ai tenté en vain de le cacher par pur désir conformiste, par désir d’appartenance.

(Tiens, je réalise en écrivant cela que c’est sans doute la raison pour laquelle je l’aime un peu trop, Halv, pour laquelle je m’accroche un peu à lui. C’est à propos de moi, et non à propos de lui, évidemment. C’est toujours la même histoire, comme celle de mon équipe tchèque de foot : il y a des gens qui te donnent des choses qu’ils n’ont pas conscience de te donner, qu’ils n’ont même pas fait exprès de te donner; mais moi j’en fais des talismans. Je garde la petite boîte précieusement, j’allume une bougie à côté et puis je prie devant. Plus rien de mal ne peut m’arriver.)

J’ouvre le cadenas. J’ouvre la boîte, et ce que j’y trouve est beau. Si c’est comme ça… Alors, d’accord. Et pour ne pas faire les choses à moitié, je lis l’interview de Blaise Jourdan chez Valéry Bonneau, où il conseille de lire sa nouvelle Marisa en premier. Comme je suis obéissante, je l’ai fait.

Marisa est le nom de la femme dont le narrateur est amoureux, avec qui il se met en couple. Elle a une sorte de manie, de pulsion de prouver que tout ce qui nous entoure est factice, que la réalité n’existe pas, que le monde n’est qu’un décor peuplé de figurants (un peu à la The Truman Show; du moins, c’est ma référence culturelle en la matière). Elle y croit sans y croire, elle se traite de folle sans pouvoir s’empêcher de douter, de vérifier… jusqu’au jour où ils trouvent la fameuse preuve, et que le monde commence effectivement à se déliter autour du narrateur.

Cette nouvelle m’a beaucoup plu. L’idée de base est simple (et familière, non? qui ne l’a jamais pensé, ressenti?), mais très bien rendue. J’aime le choix des éléments qui nous révèlent peu à peu cette autre vérité, mais aussi leur agencement qui mène au climax puis au dénouement. Il y a un détail notamment qui m’a conquise : lorsque le narrateur redécouvre des photos de lui; l’instant où ça bascule, où la réalité se dédouble. Je me rends compte que j’adore ça, que ce soit chez Witold Gombrowicz, Philip K. Dick ou Albert Cohen, trois auteurs qui, chacun à leur manière, ont l’art de superposer en une phrase le sens et le non-sens, le symbole et l’absurde, la banalité et la folie. Ce n’est peut-être pas fort à ce point dans Marisa, mais il y a quelque chose de cela; un aspect à creuser, je pense.

En somme, c’était une nouvelle presque parfaite, si ce n’est… trop, justement. J’ai eu l’impression d’une sorte de retenue, comme une peur de mal faire, un style qui se regarde un peu lui-même et qui, de ce fait, sonne parfois comme l’imitation d’un beau style, plutôt qu’un beau style à part entière. Il y a également des motifs qui m’ont paru sous-exploités, laissés à l’état d’intentions : une sorte de philosophie de l’action qui sous-tend l’intrigue, la suggestion (?) que c’est dans et par l’art que le monde existe vraiment… On voit vaguement cela passer, mais ça ne s’imprime pas en nous. Il aurait peut-être fallu un format plus long pour développer correctement autant d’idées.

Enthousiaste, j’ai enchaîné avec Sinnerman. J’ai choisi ce texte au hasard, puisque j’ai l’intention de tous les lire; c’est le titre qui m’a intriguée, une référence à une chanson de Nina Simone que je ne connaissais pas. Cette nouvelle est très courte, du genre intense et percutant, et j’ai à nouveau eu le coup de cœur. C’est complètement différent de Marisa (et des Oiseaux), mais tout aussi réussi. C’est à peine fantastique, ou alors dans le sens littéraire traditionnel. Rose est possédée par la musique — au sens propre ou figuré?

Et puis j’ai lu les Oiseaux. (Après ça, je me suis arrêtée en réalisant que j’avais déjà largement matière à remplir un long article.) Les Oiseaux est une nouvelle à l’image de sa couverture : blanc/noir… Ça commence comme de la littérature blanche, avec un narrateur issu de la droite identitaire, qui voit son idéologie mise à mal par l’expérience d’une relation romantique avec Lise, qui est noire. Et puis, soudain, on bascule dans la SF, dans le noir, avec ce trou noir qui avale peu à peu la surface du monde…

Encore une fois, c’est bien vu, bien écrit — de toute façon, à ce stade, je constate qu’il faut le DM, ce type, pour qu’il consente à ne pas bien écrire; tu lis même ses tweets, ses commentaires sur les blogues, c’est toujours beau immaculé… La différence, c’est que dans Les Oiseaux, il nous livre franco ses convictions philosphiques; c’est presque un peu didactique, je trouve. C’est aussi parfaitement transparent quand on le suit sur Twitter, où il professe les mêmes idées. Or, le raisonnement qui m’avait paru se tenir sur Twitter, à mon avis, ne ressort pas à son avantage du test de la fiction. C’est pourquoi j’aime autant la littérature, et pourquoi je l’ai choisie en fin de compte au détriment de la philo : la réalité, l’existence n’y est pas subordonnée à l’idée, à la « vérité ». Même ici, alors que l’auteur tente d’imposer son idée, ça ne prend pas, la supercherie se révèle.

Lise n’est pas un personnage réel, elle n’est qu’un concept. Cela passe presque inaperçu, parce que les hommes ont l’habitude de représenter les femmes ainsi — même dans Marisa, il y a un peu de ça, mais on évite l’écueil tout juste, on le frôle, c’est bien manœuvré. La femme comme perfection pure qui transforme l’homme. Lise est parfaite : elle aurait pu être une victime; pourtant, elle réussit à n’être qu’elle-même, c’est merveilleux. Comme quoi, tout est possible, il n’y a aucun déterminisme, chacun-e est un individu libre de faire le bien, le mal, et tout le reste au milieu. Ce n’est pas que je ne suis pas d’accord (peut-être Blaise Jourdan m’a-t-il fait redécouvrir ce que signifie être libre, alors, tu vois, on ne remerciera jamais assez quelqu’un pour ça). Mais c’est simpliste — comme Lise elle-même est simpliste.

Moi, je pense à la lutte de Jacob avec l’ange. Je suis fascinée par cette histoire, j’y réfléchis depuis longtemps, et je crois que sa signification est là, que son paradoxe apparent permet précisément de lever celui qui oppose la liberté individuelle à l’évènement qui nous façonne. Ce qui me gêne dans Lise, c’est qu’elle ne boîte pas, d’aucune façon. Or, tout le monde boîte, à fortiori si l’on a vu Dieu et qu’on s’est battu avec. Et être soi-même, c’est bien cela, la lutte suprême… Personne ne ressort indemne de s’être vu soi-même (Dieu étant notre image), réellement vu.

Pour résumer : Les Oiseaux, bien, mais. Il y aurait eu matière à être plus fin. Le format de la nouvelle toutefois n’y encourage pas — voilà pourquoi je n’aime pas tant les nouvelles. À quand ton roman, Blaise Jourdan? 😉 (En attendant, j’ai encore ses autres nouvelles à lire.)