Contre le syndrome de l’imposteur

Il y a plusieurs mois, je décrivais avec enthousiasme ma découverte d’un état d’esprit où je me sentais enfin sincère, authentique dans mon écriture (lire Quand on n’aime pas ce qu’on écrit… / Trouver sa « voix »). J’ai terminé le texte sur lequel je travaillais à l’époque, puis, toute fière, je l’ai fait lire à trois personnes différentes. Aucune n’a aimé. J’étais atterrée.

Pas tant à l’idée d’avoir pu pondre un mauvais texte — je ne me crois pas si bonne! — qu’à celle de ne l’avoir pas du tout anticipé, au contraire. J’avais cru à ce texte. J’avais cru très fort qu’il était bon. J’avais eu du plaisir à l’écrire. Et, par-dessus tout, j’avais été convaincue que ce que j’avais plaisir à écrire, d’autres ne pouvaient qu’avoir plaisir à le lire… En somme, ce n’était pas mon échec en tant que tel qui me perturbait, mais l’effondrement de mes certitudes, de mes repères. Pendant des mois, j’ai oscillé entre deux perspectives également douloureuses et également insatisfaisantes :

1) Mon ressenti est valable, et on ne peut pas plaire à tout le monde.

Après tout, même les chefs-d’œuvre de grand-e-s écrivain-e-s auront toujours leurs détracteur-ices. Ce que j’écris est peut-être trop unique, trop singulier pour plaire et parler à un grand nombre de personnes. Et penser cela ne se limite pas à se prendre pour un génie incompris; il se trouve que, dans la vraie vie, la plupart des gens me trouvent réellement étrange, anormale, et me fuient. Si mon œuvre me ressemble, est-il étonnant qu’elle connaisse le même sort?

Sauf que les faits ne collent pas. Ce n’est pas une, ni deux de mes lectrices qui n’ont pas aimé, mais les trois! Et ce sont des lectrices que j’ai choisies et que je respecte : ni trop difficiles, ni en dehors de mon lectorat-cible, et pas non plus formatées au point de n’aimer qu’un seul type d’histoires. En d’autres termes, leurs arguments n’étaient pas de la pisse de chat, du genre « le héros est plus petit que l’héroïne, ça casse le fantasme » (véridique : mon héroïne fait 5’9" et mon héros, 5’8"). Non, j’ai bien compris qu’elles n’avaient simplement pas « accroché » — une possibilité d’autant plus sérieuse que c’est le reproche le plus fréquent que je fais moi-même aux livres autoédités.

De plus, cela aurait certainement sauvé mon orgueil de pouvoir me draper dans ma dignité offensée, de m’enfermer dans ma tour d’ivoire; sauf que c’est le contraire de ce que l’art représente pour moi et de ce que j’attends de la vie. À savoir : témoigner, partager, toucher un public. Si c’est pour faire doublon avec l’incompréhension et la solitude auxquelles je me heurte déjà au quotidien, à quoi bon me donner tout ce mal? Pour moi, écrire de la fiction est précisément une façon de communiquer tout ce que je ne parviens pas à exprimer autrement. Qu’il y ait réception et bonne réception est crucial; c’est ce qui donne son sens au processus entier.

2) Mon ressenti n’est pas valable, et les autres savent mieux que moi ce qui est bon.

Il est impératif de se rappeler que les lecteur-ices n’ont accès qu’au résultat, et ne critiquent donc jamais nos intentions réelles. Nos intentions peuvent être excellentes, mais c’est tout l’art de réussir à les rendre intelligibles à d’autres! Aussi, il est difficile pour un-e auteur-e d’être objectif/-ve quant au résultat, car, à l’inverse, nous ne pouvons faire abstraction de l’intention qui le sous-tend. Ainsi, je ris souvent de certaines de mes phrases que je trouve très fines, parce qu’elles contiennent des références subtiles à des anecdotes connues de moi seule — mais il est évident qu’aucun-e lecteur-ice ne pourra y trouver la même richesse d’interprétation.

Tout cela, je l’accepte. Mais de là à songer que mon jugement ne vaut rien! Que même une conviction intime et profonde peut être à ce point à côté de la plaque! Cela non plus ne sied pas à ma vision de l’art. Car, si les autres savent mieux que moi ce qu’il aurait fallu écrire, alors ce sont elleux, les vrai-e-s artistes, et pas moi. Si je ne suis qu’une exécutante au service des attentes du lectorat, si je n’ai pour m’orienter que les opinions de la foule, alors je n’appelle plus ça de la littérature, mais de la rédaction commerciale. Et cela ne m’intéresse pas (pas pour tout l’or du monde).

J’étais donc prisonnière de ce dilemme, lorsque quelqu’un a reparlé du syndrome de l’imposteur, et qu’une illumination m’a saisie.

Depuis que j’ai entendu parler du syndrome de l’imposteur, je m’en méfie. Et depuis que tout le monde semble s’y reconnaître, cette idée a perdu tout intérêt à mes yeux. Quelle peut être la pertinence d’un concept aussi englobant? Toutefois, ce n’est que récemment que j’ai compris ce qui me hérissait : cela instaure une distance entre notre ressenti (de n’être pas légitime, de n’avoir pas les compétences, de risquer d’être démasqué-e) et une réalité supposée. Le syndrome de l’imposteur ne dit rien d’autre que : rien de ce que vous ressentez n’est valable; vous devez vous tromper.

Et le remède préconisé contre ce fameux syndrome consiste à refouler notre instinct, nos sentiments, à les dévaloriser (drôle de façon de se revaloriser, soi-disant), et à s’auto-persuader d’autre chose. Je trouve ça absolument atroce et délétère, et ne peux imaginer rien de bon à la clé, qu’un combat perpétuel contre soi-même, et une existence tributaire des applaudissements d’autrui et des accomplissements « objectifs » (par exemple, avoir publié un livre à compte d’éditeur et/ou qui s’est vendu à X exemplaires vs avoir publié un livre dont on est personnellement, réellement heureux/-se en dépit de toute raison).

Pourtant, j’ai vécu la dépression; je sais parfaitement que tous nos ressentis ne sont pas valables, et qu’il faut parfois se contenter de les écraser, de les surmonter. En fait, le syndrome de l’imposteur, je l’ai connu, par rapport à la vie même : l’impression d’être un gâchis de matière et de gaspiller l’oxygène des autres, avec le syndrome du Christ en sus — ma mort sauvera l’humanité. Oui, mais. Je ne me suis jamais reposée sur l’opinion des autres, sur des raisons « objectives », et surtout pas sur un article du Web qui prétendait m’expliquer ma maladie, pour décider que j’avais le droit de vivre.

Du reste, si ç’avait été le cas, j’aurais sûrement fini par faire une TS comme tou-te-s les autres. Mais je ne l’ai pas fait, parce que j’avais passé un marché avec moi-même. Je ne sais pas à quoi ressemble la dépression chez les autres; chez moi, ça se déclarait par épisodes. Pendant plusieurs jours, jusqu’à quelques semaines, une sorte d’interrupteur faisait passer toutes mes pensées du jour à la nuit. C’était comme un démon qui aurait pris possession de mon esprit, un virus qui aurait corrompu mes données. Ma raison fonctionnait à l’envers, tous mes raisonnements conduisaient inexorablement à la mort (c’est pourquoi je n’ai qu’une considération limitée pour la raison humaine, et que je n’y identifie pas l’intégralité de mon être — je sais qu’elle peut se retourner contre moi et ordonner ma propre destruction).

Si bien qu’il m’est souvent arrivé de me demander : comment savoir qui je suis véritablement? Comment puis-je être sûre que la vraie « moi » est celle qui veut vivre, plutôt que celle qui veut mourir? Après tout, les deux logent dans mon cerveau, les deux logent dans mon corps. La vérité, c’est que je ne le sais toujours pas, pas d’une façon irréfutable. Tout ce que je sais, c’est qu’en moyenne, je veux plus souvent vivre que je ne veux mourir. Et, surtout, que je suis heureuse quand je veux vivre, alors que souhaiter mourir est toujours à la fois résultat et cause d’une grande souffrance. Et moi, je ne suis qu’humaine, je suis programmée à chercher la lumière, à chercher le bonheur…

En réalité, ce sont nos raisonnements qui nous trompent. Ceux qui nous disent : tu n’es pas compétente, donc tu ne mérites pas d’être écrivaine. Mais nos ressentis… non, jamais, je ne crois pas, pourvu qu’on sache les écouter et les comprendre. Ainsi le ressenti qu’est la souffrance est-il une vérité plus haute que le raisonnement qui nous mène à la mort; et si l’on était bon-ne avec soi-même, et compréhensif/-ve, on saurait écarter la pensée parasite, autodestructrice, mais sans se flageller pour le ressenti légitime — et, au contraire, l’on saurait se consoler, s’aimer dans la douleur. On saurait se dire : tu n’es pas compétente, mais ton désir d’apprendre t’honore, et il sera récompensé. Sois patiente, bientôt la lumière.

Je n’aime pas le syndrome de l’imposteur, parce qu’il jette le bébé avec l’eau du bain. Il est normal de souffrir; pourquoi les gens ne veulent-ils pas souffrir? Il n’est pas normal de vouloir se tuer à chaque fois que l’on souffre — c’est là qu’est la vraie maladie. Or, à notre époque, on supporte de moins en moins de souffrir, on a de plus en plus de mal à trouver en soi-même une façon de vivre la souffrance; aussi l’on préfère chercher le moyen d’éliminer la souffrance, perçue comme la racine du mal. Si vous doutez de votre art et que cela vous mène aux conclusions les plus fantasques (je ne suis pas légitime!), cessez de douter, et cela vous guérira. Cessez de penser, cessez de ressentir, au fond; c’est plus commode.

Cette vision du monde est si prégnante qu’on s’y laisse piéger, malgré tout notre esprit critique. J’ai repensé à mon texte raté, et me suis rendu compte avec stupéfaction de la chose suivante : ce n’est pas vrai que je le crois excellent, dépourvu de fautes, et que je n’ai jamais douté. Ce n’est pas vrai. Pourquoi me suis-je raconté ce récit, pourquoi m’y suis-je accrochée? Mais parce que nous respirons la religion de l’anti-critique, parce que le doute est traité comme une boîte de Pandore, parce qu’il est interdit de se juger. Parce que la raison a plus de prestige que le cœur, et qu’on attribue toujours le défaut de la première à une faiblesse du second.

(Même dans les courants d’inspiration féministe où l’on prétend réhabiliter le ressenti, cette réhabilitation est souvent sélective, limitée aux ressentis qui viennent confirmer la théorie toute-puissante. Si votre ressenti est contraire à la grille d’analyse accréditée, vous êtes certainement aliéné-e, contaminé-e par le système d’oppression en vigueur.)

J’avais pourtant eu du plaisir à écrire ce texte. En gros. Cela n’était pas un mensonge. Cependant, ici et là, des doutes et des questions affleuraient. C’est un peu trop « tell » et pas assez « show », non? Est-ce que j’écris trop de dialogues inutiles? Comment concilier les défauts concrets de mes héros avec la nécessité de les rendre suffisamment attachants, attirants? Mais je me reprochais d’être perfectionniste — le mieux est l’ennemi du bien. Je me reprochais de chercher des prétextes pour ne pas écrire, de trop analyser, de trop réfléchir (péché mortel dans notre civilisation de la jouissance!). De ne pas avoir confiance en moi. D’être faible, alors qu’il faudrait agir.*

Voilà bien le système qui modèle nos comportements en dépit de nous-mêmes. J’ai beau haïr l’idéologie productiviste, je sais bien que les velléitaires — celleux qui pensent à écrire plutôt qu’illes n’écrivent — sont universellement conspué-e-s, moqué-e-s, et que seul-e-s celleux réussisant à produire un manuscrit fini ont droit aux lauriers des vainqueurs. C’est pourquoi, lorsqu’un doute frémit à la surface de notre conscience, menaçant d’arrêter net notre bel élan d’écriture, il est plus facile de le faire taire que de lui prêter une oreille attentive. Or, tout doute mériterait une oreille attentive, d’être pris au sérieux, d’être cajolé même, car qu’est-il sinon la manifestation de notre cœur, de notre singularité d’artiste?

Écouter ses doutes, laisser parler notre critique intérieur, envisager qu’on fait de la merde, qu’on n’est pas à la hauteur, ce n’est pas manquer de confiance en soi — au contraire, c’est se faire suprêmement confiance. Au fond, nous n’avons pas besoin de bêta-lecteur-ices. Nous savons déjà tout. Nous sentons déjà tout, même quand nous ne savons pas l’expliquer. Allons, laborieux/-ses accoucheurs/-ses de prose… courage! Voici un secret : le bonheur n’est pas d’être doué-e ou compétent-e, ni d’avoir du succès, ni de « mériter » quoi que ce soit; c’est de trouver ses propres solutions à ses propres problèmes.


* En fait, l’on aurait tort de réduire l’action à l’alignement de mots et, plus généralement, à l’agitation des corps; et quand je parle d’action comme valeur masculine, je crois qu’il y a plus d’action dans une réflexion bien menée que dans n’importe quels mouvements vains.