De la soi-disant « censure », de la diversité culturelle et de la finitude du monde

Comme, je crois, d’autres personnes — et lorsque je daigne sortir de sous ma roche —, je suis préoccupée par ce qui ressemble à une polarisation grandissante entre, d’une part, les champion-ne-s de la « justice sociale » (appelés social justice warriors, SJW, par leurs détracteurs/-trices) et, d’autre part, celleux qui se revendiquent de la « liberté d’expression ». Il y a peu de débats honnêtes et ouverts, et, des deux côtés, trop de défense purement émotionnelle du symbole qui nous parle le plus. Or, moi, mon dada, c’est de construire des ponts. Je crois que c’est pour ça que j’écris…

Je vais rarement sur Facebook; ça me déprime mille fois plus que Twitter (peut-être parce que j’y ai 300+ ami-e-s, alors que je suis abonnée à moins de 50 personnes chez l’oiseau bleu… j’ai en effet décidé d’utiliser Twitter comme Daniel Schneidermann : régulièrement, je fais le ménage et je ne garde que la crème*). L’autre jour, je vois une amie Fb qui déplore le succès d’une pétition contre un livre jugé sexiste, un manuel au ton humoristique destiné aux (pré-)adolescentes, On a chopé la puberté. Elle parle de « censure » et d’une dérive du féminisme. Ironiquement, quelques minutes plus tard, je m’aperçois qu’une autre amie avait partagé la pétition en question…

Je ne sais pas si vous avez suivi cette affaire, mais, pour information, en fait de « censure », il s’agit de la décision de l’éditeur de ne pas réimprimer ce livre, déjà vendu à 3000 exemplaires selon l’une des autrices (peut-être pour un tirage de base plus important). 3000, c’est à la fois peu et beaucoup — de nombreux/-ses auteur-e-s de ma connaissance (moi y compris), rêveraient d’être « censuré-e-s » de la sorte. Malgré tout, je reconnais que ça ne pose pas non plus cet ouvrage en ennemi à abattre, loin de là.

Mon but, du reste, n’est pas de revenir sur ces évènements et encore moins sur le contenu du livre, mais plutôt de chercher une troisième voie qui pourrait aller au-delà des discours habituels des un-e-s et des autres (lesquels ne me semblent pas faire avancer quoi que ce soit, mais plutôt encourager chacun-e à camper plus fermement sur sa position…). Il me semble, en effet, que les termes mêmes du débat seraient à revoir.

Commençons par celleux qui crient à la censure. Ce que je ressens chez elleux, c’est la peur de perdre un privilège. Illes l’appellent « liberté d’expression », c’est vrai que c’est shiny, ça en jette, ça a même un petit côté « droit inaliénable » propre à nous impressionner — sauf qu’en réalité, encore une fois, je rappelle qu’on parle d’un tirage papier en plusieurs milliers d’exemplaires et d’une distribution en librairie. En ce qui me concerne, je n’y vois pas un droit (si c’en est un, j’attends impatiemment qu’on vienne me garantir le mien!), mais bel et bien un privilège, une élection.

Peu importe. Le fait est que, pour certaines personnes, enlever quoi que ce soit à quiconque est forcément une forme de violence, de malice; d’où les mots qu’elles n’ont jamais trop forts pour désigner cet acte. Il y a un sentiment d’injustice qui les prend aux tripes, exactement comme à mon fils de 3 ans (enfin, 4, maintenant) lorsqu’un camarade tente de lui arracher un jouet des mains sans son consentement. L’émotion est forte et réelle, et ça peut facilement se finir en larmes, ces affaires-là. Bon, je vous comprends. Après tout, n’est-ce pas pour cela que j’apprends à mon fils à ne pas prendre les jouets des autres, parce qu’ils seront tristes, parce que ce n’est pas gentil?

En général, oui… Mais si un enfant décide soudain d’accaparer tous les jouets, empêchant par là même ses autres camarades de jouer? (Ça arrive typiquement lorsque les amis viennent jouer chez nous.) Est-ce qu’alors, lui imposer de rendre une partie des jouets, lui faire renoncer à son privilège (de posséder tous les jouets) ne cesse-t-il pas d’être « méchant », et ne devient-il pas au contraire nécessaire, et même positif, constructif? D’aucuns diraient que c’est une question de justice sociale…

Or, l’économie du livre, c’est pareil qu’une caisse de jouets, ou qu’un gâteau. Comme tout ce qui est réel, c’est aussi quelque chose de fini. Elle peut parfois grossir un peu ou se contracter, mais, à tout moment, il s’agit d’un ensemble de ressources finies. Certaines personnes ont le privilège d’avoir une grosse part du gâteau; beaucoup d’autres se débrouillent avec les miettes, je ne vous apprends rien. En revanche, ce qu’énormément de monde refuse à regarder en face, c’est qu’on ne pourra jamais donner à personne plus que des miettes, si on n’assume pas de l’autre côté de devoir couper dans les plus grosses part — quitte à faire pleurer celleux qui verront leur portion se réduire.

Cela dit, il y a l’art et la manière. C’est l’une des découvertes fascinantes que j’ai faites en devenant parent, de même que ce précieux conseil, dont la valeur ne cesse d’être éprouvée : « Souviens-toi que tu es l’adulte. » Si les partisan-e-s de la liberté d’expression sont souvent dans le déni quant au rôle que jouent leurs émotions dans leur réaction (cette fameuse peur de perdre à jamais ce jouet favori que l’on aimait tant!), les SJW, à l’inverse, assument leurs émotions… jusqu’à les surestimer parfois, ou à s’y fier trop aveuglément.

Petite parenthèse érudite : il me semble que le mouvement de justice sociale s’inspire beaucoup des théories postpositivistes en sciences sociales. Celles-ci ont remis en question la neutralité axiologique revendiquée par les courants traditionnels, notamment en reconnaissant l’existence et l’impact des émotions et de l’expérience personnelle sur le discours académique et scientifique. Pour autant, il n’a jamais été question de renoncer à toute forme de méthode scientifique, encore moins de prendre tous nos instincts pour argent comptant. D’un côté, une émotion ne peut être « fausse »; elle ne peut être niée ni jugée. Ce serait comme juger la peur des araignées d’un-e arachnophobe. D’un autre côté, je ne pense pas non plus qu’elle puisse, dans sa forme brute, jamais servir d’argument politique. (Je ne termine pas mon analogie; vous avez compris.)

Contrairement à ce que j’aimerais croire moi-même, je ne suis pas une personne flegmatique. Je suis hypersensible et habitée d’émotions violentes. J’ai passé la plus grande partie de ma vie à m’efforcer de les refouler, de les réprimer, et, vaille que vaille, j’ai fini par parvenir à une certaine illusion de contrôle. Et puis j’ai eu un enfant. Et là, ce dont on ne t’avertit pas quand tu deviens parent, c’est que ça va t’écorcher vive et rouvrir une à une toutes ces saloperies que tu croyais avoir mis un sparadrap dessus, mais c’était pas suffisant, en fait, pas même en rêve… Tous les triggers possibles et imaginables que tu ne savais pas ou peut-être juste espérais ne pas avoir, tous, tes enfants vont les trouver, jour après jour, encore et encore et encore…

Et lorsque ça arrive, les émotions nous submergent, la panique nous assiège, et parce qu’on est humain-e, imparfait-e et faible, on se retrouve à crier sur nos gosses, à leur dire des trucs super violents comme : « C’est méchant d’avoir pris tous les jouets pour toi tout seul! J’ai honte de toi! Je suis tellement fâchée et c’est ta faute! » etc. En réalité, ce genre de réaction crée des dommages à long terme sur nos enfants. Et, qui plus est, ça ne les rend pas plus coopératifs. À partir d’un certain âge, la culpabilité peut les contraindre à l’obéissance (mais ce n’est qu’une obéissance de façade, car au fond d’eux, ils se sentent lésés et perdent confiance en eux); cependant, plus jeunes, ils risquent plutôt de faire une crise et de se braquer encore davantage. Tout ça vous rappelle quelque chose?

Sauf que. Souviens-toi que tu es l’adulte. À la place de ces accusations et de cet éclat de colère, qu’aurait-il fallu faire? Déjà, rester calme et s’abstenir de tout jugement (comme on l’a dit, on ne juge pas les émotions, et la peur de perdre ce à quoi l’on tient est une émotion). Et, surtout, expliquer la règle — on partage les jouets — en mettant l’emphase sur le plaisir qu’auraient les autres à pouvoir jouer aussi — ce qui contribue en sus à développer l’empathie de l’enfant et son rapport aux autres. Se concentrer sur ce qu’il fait mal, au contraire, lui donne l’impression paradoxale que le problème tourne autour de lui.**

Pour revenir à mon histoire de gâteau et d’économie du livre… Personnellement, je ne vais certainement pas pleurer ni m’indigner parce qu’un livre vendu à 3000 exemplaires ne sera pas réimprimé. En revanche, est-ce qu’on pourrait envisager de laisser tomber la rhétorique culpabilisante, humiliante et parfois violente qui cible les fautifs/-ives, et parler à la place du côté positif des choses, à savoir toutes ces ressources qui peuvent désormais être allouées à d’autres ouvrages porteurs de messages plus beaux et plus originaux, assurant par là une véritable pluralité des voix, qui seule peut faire rempart à la censure? Il est plus que temps que les défenseurs/-ses de la justice sociale se réapproprient le langage de la liberté d’expression et de la diversité culturelle, qui à mon sens leur appartient nativement.

Dans les attaques ciblées et personnelles, le féminisme et tous les autres mouvements de justice sociale ne feront que s’essouffler — car l’ennemi est un système, et non l’infinité toujours reconduite de ses incarnations. Je crois pour ma part qu’un engagement profond et massif pour la diversité culturelle bénéficierait bien davantage à la cause. Or, quel est actuellement son principal obstacle? Le capitalisme. Selon moi, il ne peut en effet y avoir de liberté d’expression dans une culture presque entièrement soumise à la logique du marché capitaliste. Logique puissante et nullement neutre! Chaque jour, sa recherche aveugle d’un profit comptable condamne par brassées des livres dont l’impardonnable faute est de ne pas être (perçus comme) rentables, les bannissant de nos chères bibliothèques avec une efficacité qui ferait pâlir d’envie les pétitionnaires féministes.

Et cet autoritarisme idéologique se déroule dans une étrange indifférence… Où sont donc les braves pourfendeurs de la censure quand on a réellement besoin d’eux? Et les références de bon goût aux heures sombres de notre histoire? Soyons sérieux/-ses. Depuis des années que je traîne dans la chaîne du livre, j’entends beaucoup de grogne au sujet des fameuses miettes du gâteau auxquelles ont droit trop d’entre nous. Mais toutes ces plaintes et leurs soi-disant solutions (se serrer les coudes, s’entraider, se promouvoir les un-e-s les autres, etc.) ne resteront que palabres et mirages tant que nous ne reconnaîtrons pas la vraie nature du mal qui nous ronge : que la pauvreté des un-e-s est la conséquence directe et inévitable de la richesse des autres, qu’on ne pourra jamais donner des jouets à tous les camarades tant qu’on permettra — tant qu’on protègera légalement le privilège pour un seul ou une poignée de les contrôler tous, enfin qu’il n’y a pas de justice sans limite, ni de société sans partage.

Nous n’avons pas besoin d’un revenu minimum ou universel, qui ne fera que déplacer le seuil de pauvreté et renforcer l’individualisation des problèmes sociaux. Nous avons besoin d’un revenu maximum, seul à même de tuer une fois pour toutes l’hydre du capitalisme.

Brièvement, lorsque je me suis intéressée à la culture libre, j’ai pu croire qu’une licence contaminante ou une clause share-alike étaient une parade parfaite à la logique de la valeur. J’ai cru qu’interdire l’exclusivité pouvait suffire à contrecarrer les plans du capitalisme. Mais l’exploitation sauvage et incroyablement rentable d’une partie du domaine public — tandis qu’une autre part, bien plus importante, est vouée à l’oubli le plus total — nous démontre qu’il n’en est rien. Il semblerait même que la dérégulation du marché conduise à des inégalités encore plus extrêmes (surprise?). Je l’ai déjà dit, et je le répète : le libre n’est pas un rêve de libertaires, mais de libertarien-ne-s.*** Or, si nous partageons quelques points communs (indice : ça commence par « libert… »), notre différence fondamentale est que certain-e-s d’entre nous mettons l’égalité au même rang d’importance; les autres, non.

Juste parce que les éditeurs prisent l’exclusivité ne signifie pas qu’ils en ont besoin. Le capitalisme fait feu de tout bois, et le mince grain de sable du share-alike, même s’il se généralisait, aurait tôt fait d’être broyé et réduit à l’état de poussière immatérielle par la machine capitaliste. Dans cette perspective, la seule façon de cesser d’être complices, de cesser d’alimenter sa faim dévorante, c’est de renoncer nous-mêmes au désir de profit, au désir d’infini incarné par la quête de toujours plus de lecteur/-ses, de toujours plus de ventes et de revenus.

Je m’arrête là, parce que je pense que c’est déjà un gros bout. Du reste, il est inutile de s’égarer en « pistes concrètes » tant qu’on ne s’est même pas accordé sur l’interprétation des problèmes. Enfin, je rappelle que je ne prétends pas parler du haut d’une chaire ou d’une quelconque position de supériorité; je suis parmi vous, et ce message s’adresse aussi à moi, peut-être même en premier lieu à moi, car, comme tout le monde, j’ai besoin d’encouragements pour faire ce qu’il faut…


* Ça ne veut pas dire que vous ne m’intéressez pas si vous n’y êtes pas. Il est possible que je croise votre route et vous ajoute dans un futur proche. Je ne suis juste pas sensible au FOMO (fear of missing out); j’ai plutôt la peur inverse, celle de me sentir submergée par la foule…

** À cela, les SJW ont une parade toute prête : Ce n’est pas ma job d’éduquer les borné-e-s, je ne suis pas leur mère! Je n’ai rien à répondre à cela, et j’admets que ma proposition n’est valide que dans la mesure où l’on se sent une responsabilité inaliénable vis-à-vis de son prochain, fût-il aimable ou non.

*** Je veux parler ici de la théorie. Cela ne veut pas dire du tout que les libristes, ou les personnes impliquées dans des projets libres, sont elleux-mêmes libertarien-ne-s. À ma connaissance, la majorité des libristes se préoccupent au contraire beaucoup de justice et d’égalité, et sont soucieux/-ses d’insuffler ces valeurs dans leurs organisations et leurs communautés. Mais c’est précisément là le voile qui couvre et obscurcit la vérité conceptuelle du libre.