La messe

Belle du Seigneur, mais c’est quoi, ce roman. C’est un roman fou, c’est un roman trop. Trop intense. Moi qui supporte mal les émotions fortes… Fou-rire la nuit; je riais tellement que mes joues étaient pleines de larmes. J’ai dû m’arrêter de lire, pour ne pas réveiller tout le monde et parce que c’était trop. Comme si la page suivante pouvait m’achever. L’après-midi dans le métro, je me tapais la tête contre ma liseuse; les gens devaient penser que j’étais folle. Albert Cohen, master of cringe.

J’étais attachée, à une sorte de port, peut-être juste une bouée, et me voici détachée… partie dans un voyage… wouaaah, doucement! C’est trop d’adrénaline. Trop. Ça me rappelle quand je passais mon bac — adrénaline du début à la fin des épreuves. Ça me rappelle Varsovie.

Une église orthodoxe dans le quartier Praga, de l’autre côté de la Vistule.

2008. Je me lève parfois à 5 heures, pour partir de chez nous à 6 heures. C’est l’aurore, la rosée, tout est calme, c’est le meilleur moment. Tout m’émerveille. Déjà, l’adrénaline qui afflue. Bonheur fou, miraculeux d’être en vie! Un gramme de bonheur en plus et je crois que je mourrais. Paf! mon pauvre petit cœur exploserait. Est-ce qu’on peut faire une overdose d’adrénaline? 6 heures du matin et j’ai déjà le tournis.

Je prends le métro puis le tram jusqu’à l’ancien ghetto juif. C’est là que je travaille, parfois dès 7 heures. Je marche dans la rue Anielewicza (Mordechaj Anielewicz, meneur de l’insurrection du ghetto de Varsovie), puis je tourne sur Zamenhofa (Ludwik Zamenhof, inventeur de l’espéranto). Je passe devant le parc qui entoure le musée de l’Histoire des Juifs polonais, où se dresse le monument aux héros du ghetto. Ça me rend grave; je me recueille. Ce trajet rituel, cinq jours par semaine, c’est comme un pèlerinage. Tous ces morts… Toute cette horreur… et moi vivante! Ça me file un drôle de vertige.

Le bureau se trouve à l’étage du numéro deux de la rue Miła. De l’autre côté, un genre de square, un plus petit monument au centre. Des inscriptions en hébreu. (L’une de mes toutes premières impressions de la Pologne, c’est ce « bienvenue » à l’aéroport Chopin. Quatre langues : polonais, anglais, français — avec une faute —, hébreu.) Une fois j’y ai vu une couronne, des rubans bleus et blancs avec des étoiles de David. Pour se rendre à l’étage, il y a un ascenseur en verre construit sur la façade. L’été, ça fait serre. On monte, dernière vue sur le square.

Il y a un cimetière juif à Varsovie. C’est un lieu du passé, un lieu qu’on visite. Si tu es un homme, tu dois mettre un petit chapeau en papier; ils les donnent à l’entrée.* Les pierres tombales surgissent pêle-mêle d’entre les hautes herbes, serrées, désordonnées, comme des dents de travers. Un mer de dents. Les pierres sont rugueuses, rongées par le temps. Toutes ces herbes, ça fait sauvage, abandonné. On s’y sent bien, j’aime m’y promener.

Parfois je travaille le dimanche. Le soir, en sortant du travail, je vais à la messe. Comment ça a commencé, c’est flou dans ma mémoire. Ça ressemble à un rêve. Tant pis; je vais le raconter comme si c’était la réalité. Ce sera vrai ou ce sera faux.

La messe, au départ, c’est une idée de mon amie tchèque Hana, qui est venue me visiter à Varsovie en novembre. Elle avait envie de voir une messe polonaise. Moi, n’y connaissant rien, j’ai demandé à Karolina, que je savais croyante. J’ai rencontré Karolina à Paris; son chum (aujourd’hui son mari) est français. C’est elle qui m’a conseillé les dominicains, « ils chantent beaucoup », et le dimanche soir, il y a une messe spéciale pour les étudiants.

Une vue de Nowe Miasto, la Nouvelle Ville. C’est là que se trouve l’église Saint-Hyacinthe, mais ce n’est pas celle qu’on aperçoit dans la photo (c’est l’église paulinienne du Saint-Esprit, qui est presque en face).

Nous sommes allées à l’église Saint-Hyacinthe (Kościół św. Jacka), au 8/10 Freta. C’est une grande église de style gothique, toute blanche à l’extérieur et à l’intérieur. Moi qui n’ai été élevée dans aucune religion, je ne suis jamais allée à la messe. Je n’ai même jamais vu de messe en vrai, à part ces quelques secondes volées au Sacré-Cœur (à Montmartre), une fois. Je découvre que la messe, c’est tous les jours, plusieurs fois par jour. Le dimanche, il y en a presque toute la journée, certaines avec des thématiques.

L’église est remplie. Remplie à craquer, même. Quand j’arrive en retard, il n’y a souvent plus de place sur les bancs, alors, comme beaucoup d’autres, je reste debout, près du mur du fond. C’est vrai que c’est plein de chansons, et j’avoue que c’est ce qui me plaît le plus. Hana est repartie, et moi je suis retournée à la messe. Il y a un écran où ils rétroprojettent les paroles des cantiques; comme ça tu peux suivre, et comprendre. Des histoires d’agneaux et de grâce et de consolation, franchement j’ai oublié, j’invente un peu. J’ai aussi oublié le contenu des sermons — des choses normales, sensées, presque banales.

Je n’y connais rien, alors je regarde ce que les autres font et j’essaie de les imiter. Amen. Les mains jointes. Maintenant, à genoux. Se recueillir. Prier, peut-être? Ça fait un peu mal aux genoux, ça doit être fait exprès… C’est bien, ça, d’avoir un peu mal… Ça nous rappelle qu’on est vivant, pécheur, mortel. Car Dieu, dans sa bonté, nous a donné la Terre.

L’eucharistie, par contre, je n’y vais jamais. Une superstition m’en empêche. Je ne suis pas baptisée. Les gens autour de moi se lèvent les uns après les autres, font la file entre les rangées de bancs. Ça prend du temps parce qu’il y a beaucoup de monde. C’est une chose que de se fondre dans la foule et de faire comme les autres, c’en est une autre de me retrouver tête à tête avec la personne qui donne l’hostie; je ne saurais pas faire semblant. Dieu m’accueille chez lui, mais il ne faut pas pousser le bouchon. Je parle de Dieu comme d’un individu, mais je n’y crois pas; je sais ce que « Dieu » signifie pour moi, je me comprends.

Avant, comme beaucoup d’athées, je pensais que la foi, la spiritualité, il n’y a pas de mal à ça et même du sens; c’est la religion organisée qui est le vrai fléau. Aujourd’hui, dans cette église, au milieu de tous ces gens qui chantent et c’est tellement beau, mon opinion bascule. Je réalise tout à coup que c’est l’inverse. C’est croire aux Saintes Écritures qui est stupide… Comment peut-on y croire? Moi, je n’y crois pas. Mais la religion comme institution sociale, soudain, je la comprends, et même je l’aime. Tous ces gens qui se sont réunis ici, rassemblés, pour être les uns avec les autres et avec Dieu, ce n’est pas bête; au contraire, c’est grand, c’est beau. Ici, je peux croire à la communauté. Ici, je peux croire à l’humanité.

Le 11 novembre, les Polonais célèbrent l’indépendance de la Pologne.

Et puis il y a ce vestige, ce bout de mur en pierre, comme une excroissance verruqueuse dans le mur blanc et lisse. Caché derrière un pillier, je ne l’ai pas vu tout de suite. À présent je suis assez près pour lire la plaque qui l’accompagne. J’agrandis les yeux, je suis bouche bée. Cette ruine… cette relique! C’est tout ce qui reste de l’église d’origine, bombardée par les Allemands en 1944. Je pleure souvent à la messe, mais là, c’est trop. Torrent de larmes.

Tout le centre de Varsovie est comme ça : détruite pendant la guerre, elle a élevé ses blessures au rang de monuments. Ce refus forcené d’oublier… De l’intégralité du Palais Saxon, il ne reste que trois pauvres arches, qui trônent désormais en solitaire entre le parc et une immense place vide. On y a placé la tombe du soldat inconnu. La première fois que j’ai visité Varsovie, en 2006, nous sommes arrivés en pleine célébration militaire — démarche ridicule, musique, baïonnettes, sabre au côté pour le supérieur, et puis le fameux chapeau carré, hommage aux Cosaques.

Mais au-delà des monuments, c’est l’absence. L’Histoire est là, partout, comme un fantôme, dans tout ce qui n’est plus. Varsovie est laide, car moderne (même s’ils ont recréé la Vieille Ville, Stare Miasto, à l’identique, étrange contrefaçon dont on ne saurait déterminer si elle tient davantage du défi ou du déni). Reconstruite. Ce qui a disparu.

Quand je sors de la messe, c’est la nuit. Je regarde autour de moi, les rues, les façades, les trams et autobus jaune et rouge de la ZTM, et les gens. Tout me rend heureuse; je suis toute gonflée de joie, prête à éclater. Je l’aime, cette ville laide, cette ville tragique**, qui joue son mélodrame où d’autres jouent leur beauté, leur puissance; je l’aime passionnément. Et mon cœur qui galope, mon cœur qui galope à nouveau.


* Sauf si tu as déjà un chapeau, évidemment; tant que tu en portes un.

** En vrai, je l’aime principalement pour d’autres raisons, comme le fait de m’y être pris bien plus de cuites qu’il n’est raisonnable, mais ce sont là des histoires pour d’autres jours.