Écrire un protagoniste handicapé : 10 clichés à éviter

Confession : jusqu’à tout récemment, j’étais capacitiste — et je le suis sans doute toujours un peu, malgré moi. Bien sûr, j’ai toujours admis qu’il existait des discriminations envers les personnes handicapées, et que nos sociétés pouvaient faire beaucoup mieux pour les inclure et les valoriser (les personnes handicapées, pas les discriminations). Mais, au fond de moi, je ne pouvais m’empêcher de considérer le capacitisme comme une oppression « de seconde classe ». J’avais du mal à le mettre au même rang que le racisme et le sexisme, par exemple, parce que je restais bloquée sur l’idée qu’un handicap était quelque chose d’objectivement négatif, dont on ne saurait se féliciter. Il me semblait qu’accepter un handicap comme non-problématique, c’était rendre illégitime le désir ou l’espoir d’un traitement ou d’une guérison.

Finalement, sortir de cette pensée fut la chose la plus facile au monde : il m’a suffi de le vouloir, et d’aller chercher la perspective et la parole des premiers/-ères concerné-e-s. La révélation fut grande et, pendant plus d’une semaine, ce sujet m’a entièrement passionnée. J’ai dévoré à la suite blogues, articles et commentaires d’handicapé-e-s préoccupé-e-s de leurs droits, de leur représentation, de leur image et des comportements à leur égard. Et ce qui m’a le plus étonnée, ce n’est pas d’arriver à une meilleure compréhension de leur situation (cela était, après tout, le but visé et attendu), mais que cela m’apporte un nouvel éclairage sur ma propre expérience, et notamment sur mes huit ans de dépression chronique — expérience qui était à l’origine, justement, de ma perception biaisée des troubles psychiques en général.

Depuis que j’en suis sortie, j’ai tendance à envisager ces années comme une période difficile et sombre, à l’image d’un Moyen Âge relégué à l’obscurantisme par la Renaissance. Or, après nouvel examen, il apparaît qu’en fait, j’étais heureuse, entre deux tranches de dépression. Parfois même très heureuse. Et que je dois peut-être assumer mes erreurs, mon immaturité, mon inexpérience et ma paresse, au lieu d’essayer de les mettre sur le dos de la dépression. J’aurais sans doute fait toutes ces c*nneries même si je n’avais pas été dépressive. Et peut-être que si je n’avais pas su être heureuse malgré la dépression, je ne saurais pas l’être aujourd’hui non plus.

En effet, je tire de mes lectures deux leçons principales : 1) le « handicap » n’est qu’un terme parapluie qui englobe des situations radicalement différentes (handicaps physiques, handicaps mentaux, handicaps avec lesquels on est né, handicaps à la suite d’un accident, maladies dégénératives, etc.), aussi est-il en réalité presque impossible de généraliser quoi que ce soit; et 2) un handicap n’a pas de « nature » à priori négative ou positive, et on n’a pas besoin de déterminer s’il est « bon » ou « mauvais », pas plus en somme que tout le reste de ce qui nous arrive dans l’existence, et avec quoi il nous faut vivre, bon gré, mal gré, ça dépend des jours et ça dépend des personnes. Est-ce qu’il est bon ou mauvais d’avoir cinq doigts dans une main? On ne sait pas; on sait juste qu’on est fait-e comme ça — et certaines personnes sont faites différemment. Parfois, ça paraît cool ou chanceux d’avoir cinq doigts, parfois non — quand on se les coince dans une porte, par exemple. La vie est pleine d’épreuves, pour chacun-e d’entre nous.

Vous me pardonnerez cette longue introduction (j’ai songé à en faire une article séparé, mais je craignais que ce ne soit pas assez pertinent*), j’arrive dans le vif du sujet. J’ai aussi lu des articles sur le handicap en fiction, et particulièrement en romance. Comme partout, le handicap a tendance à être sous-représenté; cependant, il semblerait qu’il existe un archétype du « héros handicapé » (cela inclut le héros neuro-atypique), qui s’est constitué en cliché sous la plume d’écrivain-e-s valides (et neurotypiques). Et je suis bien placée pour le confirmer, puisque… je me suis soudain rappelé avoir moi-même commis un tel héros dans une nouvelle écrite en 2010. Argh.

En puisant dans les chroniques et commentaires écrits par des personnes se définissant comme handicapées, je me suis compilé une petite liste de stéréotypes et mythes à éviter si jamais je décidais de réécrire la fameuse nouvelle — ou d’écrire à l’avenir tout autre protagoniste handicapé. Ces stéréotypes sont spécialement insidieux parce qu’ils ne sont en surface ni farfelus ni malveillants — ils sont associés à un héros romantique, après tout, à la différence par exemple du cliché du méchant handicapé. Le problème, c’est qu’ils ne sont pas particulièrement réalistes ni représentatifs non plus, et qu’ils participent à la constructions d’idées reçues qui font du tort aux personnes handicapées réelles.

Si vous voulez corriger, compléter ou questionner mon propos, je serai plus que ravie de lire vos commentaires. Je tiens à souligner que je ne suis ni experte ni directement concernée par cette problématique, juste intéressée.** Je précise également que, si ces éléments semblent typiquement se retrouver chez le héros de romance M/F, ils ne sont pas forcément plus acceptables chez une héroïne, ou chez le protagoniste d’un autre genre de fiction.

1) Le handicap du héros a pour rôle de faire verser des larmes aux lectrices — s’il n’était pas handicapé, il n’y aurait plus de raison de s’émouvoir autant.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela dépeint le handicap comme quelque chose de triste et de pathétique.

2) Le héros est un reclus, un misanthrope qui se complait dans son malheur — en gros, il n’a pas une vie sociale normale.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela sous-entend que le handicap n’est pas compatible avec une vie « normale », et que les handicapé-e-s sont naturellement exclus de la société.

3) Le héros handicapé agit comme un baromètre pour déterminer la vertu ou le vice des autres personnages : ceux qui le traitent « bien » sont les gentils, ceux qui le traitent mal sont les méchants.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que réduire le comportement des autres à leur relation au handicap réduit du même coup la personne à son handicap.

4) Le fait que l’héroïne surmonte et accepte le handicap du héros illustre la noblesse d’âme et l’abnégation de l’héroïne.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela présente le handicap comme un problème, un défaut objectif qui devrait faire fuir toute personne normale.

5) Le héros handicapé est victime de son propre capacitisme internalisé : il s’autodénigre en raison de son handicap et estime que l’héroïne mérite « mieux », sous-entendu un partenaire valide.
Pourquoi est-ce problématique? Idem que le précédent, mais pire, parce qu’ici, c’est la haine de soi (et non l’acceptation) qui est mise en avant comme étant l’attitude « altruiste » logique.

6) Presque toutes les personnes que le héros rencontre, à quelques rares et notables exceptions près, éprouvent un sentiment négatif vis-à-vis de son handicap : pitié, gêne, peur, dégoût…
Pourquoi est-ce problématique? Parce que, même si ces comportements peuvent être montrés sous prétexte d’être dénoncés, il n’en reste pas moins que l’auteur-e leur accorde de l’attention et du « temps d’antenne », ce qui a l’effet pervers de les banaliser, de les normaliser. Le message devient : ce n’est pas cool, mais c’est ce à quoi on doit s’attendre.

7) Dans le cas d’un handicap acquis à l’âge adulte, il y a un grand contraste entre ce dont le héros était capable avant, et ce dont il est capable désormais.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela met l’accent sur le handicap comme diminution et limitation — forcément tragique, émasculante —, alors que des tas de personnes valides n’ont jamais été et ne seront jamais capables de certains exploits (être un-e athlète professionnel-le, faire l’amour dix heures d’affilée, danser, etc.) et ne s’en portent pas plus mal (ni ne remettent en question leur virilité) pour autant.

8) À la fin de l’histoire, le héros est guéri de son handicap.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que, outre le risque d’improbabilité scénaristique, ça alimente l’idée qu’on ne peut croire au dénouement heureux d’une histoire d’amour qu’entre des partenaires valides.

9) Le héros ne peut pas/plus avoir de relations sexuelles en raison de son handicap — ou n’en a pas eu avant l’héroïne.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela renforce l’idée reçue — et fausse — que les personnes handicapé-e-s ne sont pas sexuelles, sexuellement actives, n’ont pas de sexualité.

10) Le héros est censé être « inspirant » tandis qu’il surmonte avec grâce et optimisme l’adversité soi-disant causée par son handicap.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela définit une vision de ce qu’est un-e « bon-ne handicapé-e », une personne handicapée au sujet de laquelle il vaut la peine d’écrire. Voir aussi les concepts d’inspiration porn et de supercrip.

Je termine cet article en vous laissant deux liens vers des articles qui parlent de handicap en romance : Disability-Themed Romance Novels et Critiquing the portrayal of disability in romance.


* J’ai même failli supprimer cette partie avant de publier l’article… D’habitude, je ne parle jamais de ma dépression, et je suis intimement persuadée que vous vous moquez de ma vie comme d’une guigne… Mais je me suis fait la réflexion dernièrement que j’avais perdu mon goût du risque et du changement, alors je me jette à l’eau.

* D’ailleurs, si vous avez des blogues ou articles en français à recommander à ce sujet, j’en suis également avide! Toutes mes sources sont en anglais.


Suspense vs effet de surprise

Qu’est-ce que le suspense et qu’est-ce que l’effet de surprise? À quoi servent-ils, comment les employer et comment maximiser leur impact?

J’ai l’impression fréquente que beaucoup d’auteur-e-s distinguent mal ces deux procédés l’un de l’autre, et aussi que la valeur du suspense est souvent sous-estimée au profit de l’effet de surprise, dont l’intérêt est à l’inverse exagéré. À titre d’exemple, on reproche parfois à la romance de manquer de « suspense » parce que la fin (le happy ever after) est connue d’avance. Or, il ne s’agit pas ici de suspense, mais plutôt de surprise. On n’a pas la surprise d’une fin à priori inconnue. En revanche, le HEA n’empêche en rien le suspense, et on pourrait même dire que, si c’est bien amené, il y participe, bien au contraire.

Mes définitions du suspense et de l’effet de surprise, je les dois au magazine Synopsis (consacré au scénario), auquel ma mère était abonnée lorsque j’avais 12 ou 13 ans. Je me rappelle encore l’exemple fourni par l’article en question : un groupe de personnages jouent aux cartes autour d’une table. 1) Tout à coup, une bombe explose : effet de surprise. 2) Quelque part dans la pièce, une bombe à retardement a enclenché son compte à rebours : suspense. La surprise, c’est ce à quoi on ne s’attend pas, ce dont on ignore tout avant que cela arrive effectivement. Le suspense, vu sous cet angle, c’est presque l’inverse; c’est la tension qui s’installe avant un évènement donné que l’on connaît, que l’on voit venir.

C’est pourquoi le HEA en romance, même s’il exclut la surprise, peut créer un suspense très efficace : comment les protagonistes vont-ils réussir à finir heureux ensemble alors qu’au début (et sans doute encore au milieu) du roman, tout semble les séparer, ou tant d’obstacles se dressent devant eux? On lit le roman pour le découvrir, de la même façon qu’on veut connaître la suite de cette mystérieuse partie de cartes, pour savoir si et comment les personnages vont bien pouvoir éviter d’exploser avec la bombe. C’est d’ailleurs toujours ce ressort de suspense qui est utilisé dans les séries d’action où le héros ou l’héroïne se met en danger, alors qu’on sait pertinemment qu’il ou elle va s’en sortir à la fin — ne serait-ce que parce qu’il existe une suite…

Pour beaucoup de lecteurs et de lectrices, d’ailleurs, cette fin « heureuse » agit comme un filet de sécurité, qui leur permet paradoxalement de s’immerger plus complètement dans l’action, de ressentir plus profondément les hauts, les bas et le suspense — à l’instar d’un saut en parachute, auquel on ne se risquerait pas sans ledit parachute. C’est l’une des raisons (mais pas la seule) pour laquelle tant de lectrices de romance tiennent à leur HEA. Sans parachute, c’est une tout autre expérience! Mais je digresse…

Pour revenir à l’effet de surprise, j’ai personnellement tendance à m’en méfier. Je n’aime pas particulièrement les surprises, ni dans la vie ni dans mes livres. Selon mon expérience, l’effet de surprise est aussi un procédé souvent artificiel, une grosse ficelle qui se voit un peu trop. Puisque l’auteur-e sait tout et reste maître-sse de son œuvre à tout moment, et que l’effet de surprise repose sur l’ignorance da la lectrice, alors la surprise suppose une manipulation intentionnelle de la part de l’auteur-e, une dissimulation de quelque chose qui n’aurait pas dû l’être.

Mon cas d’école à cet égard, c’est les Dix Petits Nègres d’Agatha Christie (oui, on passera cette fois sur l’aspect raciste de l’accessoire — les « petits nègres » du titre étant des figurines). On a dix personnes en huis-clos sur une île autrement déserte, et elles se font tuer une par une. À la fin, il est révélé que l’une d’entre elle est le meurtrier et qu’elle avait depuis longtemps tout orchestré — la présence sans témoin de ses futures victimes et le sort qu’elle leur réservait. Tout irait bien si c’était écrit en point de vue limité, avec uniquement les ressentis et réflexions d’un-e des derniers/-ères survivant-e-s, par exemple. Mais non; c’est écrit en mode omniscient, et on entre dans la tête et les pensées privées de tous les personnages — y compris l’assassin! Lequel, comme par hasard, n’a dans ces moments que des pensées « innocentes » et se rappelle même avec juste assez d’étonnement comment il a reçu l’invitation — en réalité écrite et envoyée par lui-même, donc.

Tu parles d’une surprise! C’est que l’auteure nous avait bien trompé-e-s — menti, même. Il n’y a aucun mérite à surprendre dans de telles conditions. Pour moi, l’effet de surprise ne devrait être envisagé qu’en focalisation interne, parce qu’alors on partage simplement la négligence ou l’ignorance d’un ou de plusieurs personnages. Mais, même dans ces cas-là, on peut tomber dans le travers du deus ex machina s’il apparaît peu probable ou crédible que lesdits personnages n’aient pas remarqué, pas songé à ou connu tel élément avant que l’intrigue ne le rende nécessaire ou juste commode.

En ce qui concerne leur utilisation, je pense que le suspense est important, et même indispensable en fiction dite commerciale. Le suspense peut être plus ou moins fort, plus ou moins intense, mais il n’est finalement que ce qui nous pousse à continuer à lire, à tourner les pages. Et, d’après moi, le défaut principal d’un récit qui manque de suspense, c’est de ne pas en dire assez — peut-être sous le prétexte erroné de vouloir, justement, garder la surprise. La plupart du temps, lorsque je ne finis pas une lecture, c’est que je ne vois pas avec suffisamment de clarté où l’histoire s’en va. Car on ne peut pas éprouver de l’intérêt pour, ou s’investir émotionnellement dans quelque chose dont on ne sait rien. Vous devez donner au lecteur de quoi se projeter dans la suite, lui suggérer quelque chose à y chercher. Et, à ce propos, la seule certitude d’un HEA en romance ne suffit pas…

Comme on l’a vu plus tôt, le suspense consiste en effet à dévoiler, à l’inverse de la surprise qui consiste à dissimuler. D’une manière générale, plus vous donnez d’informations, plus le suspense s’en trouve aiguisé, parce que les informations précisent l’enjeu et les risques. Exemple : une femme marche seule dans la rue, la nuit. Effet de surprise : soudain, quelqu’un l’agresse et la tue. (En raison de l’absence d’implication émotionnelle — hors facteur choc — dans l’effet de surprise, ce genre de scène sera généralement réservé à une femme anonyme et utilisé dans le cadre du « show, don’t tell ».) Si on veut au contraire créer du suspense (et notamment si la femme en question a un rôle important dans l’intrigue), il faut qu’on donne des indices à la lectrice avant que l’évènement ne survienne.

Cas a : quelqu’un épie et suit notre femme seule. Cas b : on sait qu’un tueur est en liberté dans la ville. Dans les deux cas, on aura produit du suspense, donnant au lecteur l’envie de lire la suite pour apprendre a) qui est le rôdeur et ce qu’il veut, ou b) si la femme va se faire agresser et/ou tuer. Maintenant, imaginons un troisième cas où l’on combine les deux informations : on révèle à la fois qu’un inconnu observe la femme et qu’un tueur sévit dans le coin. Le suspense, loin d’être dilué, est multiplié par deux!

Si vous lisez des retours de lecture en anglais, vous avez peut-être rencontré le terme « foreshadowing ». C’est lorsque l’auteur fait allusion à la suite par des annonces du type : Elle était loin de se douter à quel point elle se trompait… La suite allait lui donner raison au-delà de ses pires appréhensions… Mais cela n’allait pas durer. etc. Certain-e-s lecteurs/-trices n’aiment pas cela, parce qu’au fond, c’est une façon de faire monter le suspense sans y travailler trop fort. J’estime pour ma part que c’est inutile; ça sous-entend aussi que le narrateur s’est momentanément retiré de l’action pour prendre du recul, ce qui n’est pas forcément une bonne chose.*

Cela étant dit, il y a en réalité une bonne raison pour laquelle suspense et effet de surprise sont souvent confondus. C’est qu’un suspense efficace est magnifié et « récompensé » par une bonne petite surprise bien sentie. J’hésite toutefois à parler d’effet de surprise, car il ne s’agit pas nécessairement d’une surprise calculée pour avoir un maximum d’effet, surtout si le type de récit n’exige pas un suspense haletant — par exemple une romance contemporaine ou historique classique. Cela n’a pas besoin d’être surprenant autant qu’imprévu, et le but n’est pas tant de stupéfier la lectrice que de maintenir son intérêt éveillé et, notamment, de permettre l’enchaînement vers la prochaine péripétie.

Le suspense fonctionne toujours grâce à un habile dosage entre ce que l’on sait et ce que l’on sait pas. Il joue sur notre imagination et nos émotions, nous donnant juste assez de pistes et d’éléments pour présager, espérer, craindre ou simplement avoir hâte à la suite. Mais ce sont autant de promesses qu’il faut ensuite, pour l’écrivain-e, tenir. Si un problème se résout d’une façon trop simple, trop évidente ou encore trop improbable, la déception sera inversement proportionnelle au suspense qu’on a souffert pour en arriver là. Tout l’art d’écrire de la fiction revient donc à combler les attentes des lecteurs/-trices d’une façon qu’illes n’avaient pas vue venir… Cela peut paraître contradictoire de prime abord, mais je vous assure que, si vous y parvenez, c’est le succès garanti.


* Ça dépend évidemment du type de récit et de narration que l’on a choisi. En fiction commerciale, cependant, on obtient généralement le maximum d’impact en restant au plus près de l’action et des émotions en cours.


Écriture et autodiscipline : le jour où ça a fait clic…

Ça fait 20 ans que j’écris, mais l’une de mes difficultés vient du fait que je n’ai jamais été régulière. Au cours de ces 20 ans, il s’est passé des périodes, parfois excédant une année, où je n’ai pas écrit du tout — de fiction, j’entends. J’avais l’excuse classique du manque de temps, mais, en lisant des témoignages d’auteur-e-s et en échangeant avec d’autres apprenti-e-s écrivain-e-s, j’ai découvert que ce n’était pas une excuse acceptable, qu’il y avait toujours moyen, si on le voulait vraiment, de trouver un peu de temps.

Et à strictement parler, oui, c’était vrai, même pour moi. Chaque jour, il y avait quelques instants, parfois quinze, parfois jusqu’à trente minutes où je n’avais rien d’autre de plus important ou de plus urgent à faire. Malheureusement, je n’étais jamais capable d’en tirer parti. Quinze, trente minutes, c’est le temps dont j’avais besoin pour me mettre dans l’humeur d’écrire, pour reconnecter avec mon inspiration. La proximité, et parfois l’imprévisibilité de cette limite de temps m’ôtait tout courage, toute motivation.

De prime abord, il semblait que mon problème, c’était la mise en train. Je savais qu’une fois lancée, j’étais capable de rester longtemps concentrée sur une tâche. Mais comment m’y mettre? J’en vins même à m’interroger sur mon engagement : si j’aimais vraiment écrire, est-ce que je ne devrais pas sauter sur chaque instant de libre pour en profiter au maximum? Comment expliquer que je préférais perdre mon temps qu’écrire, même si ce n’était que quinze minutes?

L’été dernier, j’ai finalement pu dégager plus de temps libre, et j’ai décidé de redonner une énième chance à l’écriture. J’avais calculé que je pouvais me permettre d’écrire environ une heure par jour. Cette fois, je n’avais plus d’excuse, plus de prétexte; je n’avais plus à ressentir la culpabilité d’être en train d’écrire au lieu de travailler (ou d’être présente pour ma famille). Et, pour être sûre que cette heure d’écriture ne passe pas à la trappe, c’était la première chose que je ferais de la journée.

Pourtant, une fois de plus, j’échouai. Je n’arrivais pas à écrire une heure par jour… À la place, j’écrivais toute la journée! C’est alors que ça a fait clic. Et si, depuis le début, j’avais pris le problème complètement à l’envers? Ma vraie difficulté n’était de toute évidence pas de me mettre à écrire, mais d’arrêter! Et je n’avais pas à craindre de ne pas assez aimer écrire, mais plutôt de trop aimer cela!

En réalité, ce n’était pas un manque de motivation qui me retenait d’écrire, mais la peur inconsciente de ne pas savoir m’arrêter ensuite. Je m’empêchais d’écrire pour la même raison qu’on s’empêche de prendre une cuillérée dans le pot de Nutella : pas parce que ça ne nous tente pas, mais parce qu’on s’est promis de ne pas finir le pot — pas aujourd’hui! Pour la même raison aussi que la plupart des anciens alcooliques préfèrent s’abstenir totalement que d’essayer de boire « avec modération ».

Dès que j’ai eu compris cela, j’ai pu prendre une première mesure pratique. J’avais placé mon heure d’écriture au début de ma journée de travail, sur la base erronée que je devais davantage prioriser l’écriture. En fait, c’était l’inverse! Si je priorisais l’écriture, celle-ci allait bouffer toute ma vie! C’est bien mon travail qui demeurait le plus important, à liquider en premier. Au contraire, j’avais besoin d’une limite solide, non-négociable à la fin de mon heure d’écriture quotidienne, et le travail ne remplissait pas ce rôle, sans doute parce que je suis mon propre patron et que je pouvais toujours me trouver des excuses pour « réorganiser » ma semaine de travail.

Avec mon heure d’écriture à la fin de la journée, je n’avais plus le choix : il fallait à un moment donné que j’arrête pour aller chercher mon fils à la garderie. De plus, ça remettait l’écriture à sa place de plaisir qu’on s’autorise après le travail, comme une récompense — j’étais motivée à finir mon travail au plus vite en sachant qu’il me resterait d’autant plus de temps pour écrire.

Mais ce n’est pas tout : c’est comme si le seul fait de comprendre la véritable origine du problème l’avait déjà en partie résolu. Depuis que j’ai à nouveau confiance en ma capacité à commencer, à m’y mettre, j’ai effectivement constaté que cela n’est ni difficile ni problématique. Arrêter, en revanche, est toujours plus délicat, mais maintenant que je réalise à quel point cette faiblesse m’a bloquée et nui par le passé, je peux mettre toute mon énergie à la combattre. Auparavant, j’avais au contraire tendance à tolérer, voire à me complaire dans ce manque de discipline, car j’y voyais à tort une sorte de compensation pour toutes les fois où « je n’arrivais pas à écrire ».

Contre toute attente, il m’est désormais possible d’écrire par tranches de quinze minutes, un exploit dont je ne me serais jamais crue capable il y a un an. Cependant, je continue à trouver plus confortable d’écrire pendant au moins une heure d’affilée, et je continue à dénoncer les conseils du type « vous devez » et « tout est possible si vous le voulez vraiment ». Trop de soi-disant conseils d’écriture attirent notre attention sur la destination sans nous donner la moindre idée d’un itinéraire, ce qui ne serait pourtant pas du luxe quand on se sent coincé-e au cœur d’un labyrinthe.


Éloge de l’inachevé

Vous l’avez sûrement vu passer : au début du mois, des tas de sites Web se sont empressés de reprendre les « conseils aux aspirants écrivains » que J. K. Rowling aurait prodigués sur Twitter, dans la foulée d’un retweet d’une autre personne, qui disait :

HEY! YOU! You’re working on something and you’re thinking « Nobody’s gonna watch, read, listen. » Finish it anyway.

Apparemment, ça a parlé à l’auteure de Harry Potter, et puisque c’est l’opinion de J. K. Rowling, alors ça doit être une vérité universelle. I call bullshit. Je trouve pour ma part que c’est un horrible conseil, et je ne suis pas d’accord non plus avec les autres affirmations que Rowling a ajoutées par la suite.

Il faut dire que cela m’a pris 20 ans, à moi, pour finir mon premier manuscrit. Pas celui que j’avais commencé il y a 20 ans, évidemment; j’en ai abandonné des dizaines entretemps — pas exprès, pas par conviction, non, au contraire… Ce n’est qu’à présent que j’ai trouvé le Graal (soi-disant) que je constate à quel point cela n’a aucune importance, à quel point je ne regrette rien, ou si, une chose : de m’être laissé empoisonner par des discours comme celui de J. K. Rowling, qui n’aident en rien et, bien loin d’encourager, découragent.

La peur de ne pas finir, prophétie autoréalisatrice formidablement efficace, a été le talon d’Achille qui m’a vaincue pendant 20 ans. Car, malgré ce que pourrait faire supposer l’enthousiasme des rédacteurs de dépêches, les conseils de J. K. Rowling n’apportent rien de nouveau sur la table. Il ne s’agit que d’une énième déclinaison de l’idéologie dominante, à savoir le culte du résultat, du produit, au détriment du processus, des valeurs et du sens.

Finir un manuscrit ne procure la satisfaction et la fierté décrites que parce que c’est un objectif survalorisé socialement, et que l’abandon est au contraire décrié, associé à l’échec et à la honte. Forte d’avoir terminé mon premier manuscrit, je peux désormais vous certifier que cela n’a rien changé pour moi*, que je suis toujours la même écrivaine avec les mêmes forces et les mêmes faiblesses que juste avant d’avoir fini (bien sûr, on progresse par le seul fait d’écrire, et aussi par la vertu la plus extraordinaire, celle du temps qui passe; mais en cela, finir ou ne pas finir ne représente aucune différence). Si cela m’a donné une confiance en moi que je n’avais pas avant, c’est uniquement celle d’écrire cet article aujourd’hui et de croire en mon propre chemin.

Je ne dis pas qu’on ne peut pas, qu’on ne doit pas tenter de finir un manuscrit. Il est vrai par exemple que, si vous voulez être publié-e, vous allez devoir finir quelque chose. Mais la publication, tout comme le fait de finir, ne devrait jamais devenir le but absolu, à atteindre à tout prix. Surtout pour un-e jeune auteur-e, j’entends par là quelqu’un avec peu d’expérience. (Si vous êtes déjà sous contrat pour votre roman en cours, en finir le manuscrit acquiert bien sûr une autre importance. Je n’envie pas cette situation, mais je la comprends.)

La pression de finir tout ce qu’on aurait le malheur (ou le bonheur?) de commencer est l’antidote parfait à la créativité et à la prise de risque. Or, un-e débutant-e devrait à l’inverse profiter d’une liberté totale pour inventer, essayer, tester, expérimenter… changer d’avis, abandonner. S’imposer d’emblée l’obligation d’aller jusqu’au terme nous confine inconsciemment à notre zone de confort, en nous poussant vers des projets « réalistes », faciles ou dont on sait à l’avance qu’ils sont à notre mesure. Et c’est le cercle vicieux… Car, contrairement à ce qu’on pourrait espérer, l’expérience ne rend pas plus hardi : pourquoi changer une équipe qui gagne?

À ne jamais rien finir, j’ai longtemps cru que je manquais de persévérance. Et je m’autoflagellais, comme il se doit. Mais je réalise désormais qu’en 20 ans d’échecs, d’abandons et de doutes, je n’ai jamais cessé d’écrire, je n’ai jamais cessé de vouloir et de croire, et surtout d’essayer, encore et encore : et qu’est-ce, sinon de la persévérance? À côté de cela, je vois énormément de gens qui ont, bien plus vite, plus tôt et plus facilement que moi, atteint le but si convoité; ils ont fini un manuscrit, parfois plusieurs, ont même été publiés. Et aujourd’hui? Ils n’écrivent plus. Ils n’ont plus envie. Ils n’y croient plus.

Il y a du positif dans l’abandon, dans l’inachevé, au moins autant, sinon plus, que dans le fait supposément magique de finir. Plus je vis, plus je m’aperçois que beaucoup de gens qui semblent réussir le font moins par volonté de réussite que par peur de l’échec. Or, l’échec nous rattrape toujours, et alors, celleux qui ne sont pas rompu-e-s à la gymnastique qui consiste à rebondir, à dépasser, à passer au travers, se retrouvent souvent terrassé-e-s, paralysé-e-s. Moi, j’ai 20 ans de ratés derrière moi; je peux vous dire que je n’ai plus peur de rien. Je sais que rien ne peut m’arrêter.

Sans compter que l’acharnement est une maladie en soi. Plus d’une personne, pourtant abonnée à la réussite, a craqué tout près du succès, a tout laissé tomber parce qu’elle avait tout donné pour arriver jusque-là et qu’il ne lui restait plus rien. On ne devient pas endurant en brûlant les étapes. Laissez autant de manuscrits inachevés que vous en avez besoin pour arriver jusqu’à celui que vous ne voudrez pas lâcher; il n’y a pas de mal ni de honte à rater 99 fois si c’est pour réussir la centième, il n’y a pas de mal ni de honte à essayer en vain pendant 20 ans si c’est pour réussir au bout de tout ce temps.

C’est presque ce que dit J. K. Rowling, quand elle rappelle qu’il faut parfois plusieurs projets avant de « percer »… Mais pourquoi préciser qu’il ne peut être question que de projets finis, invisibilisant par là tout le travail, l’apprentissage et l’expérience qu’apportent les projets inachevés? C’est à tout le moins paradoxal de minimiser l’échec en tant que rejet du public (ou des éditeurs, ie ce qu’elle a connu?), tout en renforçant par ailleurs la stigmatisation de l’échec que représente un manuscrit non fini (peut-être une souffrance qu’elle-même n’a pas ou peu connue, et à laquelle elle est donc indifférente?)…

Maintenant, on pourrait m’opposer que je fais une interprétation tendancieuse des propos de Rowling, qu’elle n’a pas parlé de finir absolument chaque manuscrit commencé, mais simplement de ne pas abandonner par peur du rejet. Mais… n’est-ce pas exactement la même chose? Je m’explique : pour quelle autre raison est-ce qu’on abandonne un manuscrit? Parce qu’on n’a plus envie de le continuer, parce qu’on a changé d’avis, parce qu’on a eu une nouvelle et meilleure idée? Je me répète, mais : ne parle-t-on pas, au fond, toujours de la même chose?

La peur du rejet n’est pas vraie. Elle n’est pas fondée sur des faits. Elle n’est qu’une chimère, une projection de nos propres craintes, de nos propres doutes et intuitions, une façon de rejeter la faute sur les autres pour éviter d’avoir à regarder nos faiblesses en face. Quand on pense « peut-être que les lectrices (l’éditeur) ne trouveront pas ça intéressant », c’est qu’en réalité, notre propre intérêt pour notre projet vacille. Quand on se dit « on m’accusera d’irréalisme, de manque d’originalité », c’est que l’on décèle soi-même ces problèmes dans notre texte. Et si vous en êtes à vouloir tout arrêter, c’est qu’il n’y a vraiment plus grand-chose dans votre projet qui vous plaît, en quoi vous croyez encore…

Inversement, je vous mets au défi de m’expliquer comment on pourrait adorer travailler sur un projet, avoir du fun comme jamais, et se laisser en même temps arrêter par la crainte du rejet. Quand on s’amuse vraiment, quand on aime ce qu’on fait et qu’on ressent la chance qu’on a de pouvoir le faire, la façon dont le public recevra notre œuvre devient le moindre de nos soucis. Parce qu’on est alors « in the zone », dans le flow, ce qui sous-entend la pleine présence, et qu’il n’y a plus de place dans notre esprit pour un futur hypothétique — qu’il soit d’ailleurs merveilleux ou désastreux; l’ambition ou le rêve s’effacent au même titre que l’appréhension.

À ce propos, je suis profondément redevable à Rachel Aaron, auteure de fantasy, de science-fiction et aussi du petit ouvrage 2,000 to 10,000, How to write faster, write better, and write more of what you love (et je remercie au passage mon amie Chloé Duval qui m’a parlé d’elle). Dans le chapitre If Writing Feels Like Pulling Teeth, You’re Doing It Wrong, elle écrit notamment :

(…) it’s so hard to give writing advice, because what works for me might be poison to someone else.** But if I could make one absolute assertion, it would be this: If you are not enjoying your writing, you’re doing it wrong.
A book is not a battle, nor is it a conquest. A book is a story, and telling it should be an enjoyable exercise. (…)
So don’t blame your subconscious when it doesn’t want to write. Listen to it. Treat your instincts with respect, especially if they’re telling you to stop. Let your daily writing be a joy instead of a chore, and everything else becomes easy.

(je souligne)

Plus loin, elle parle d’une étape de préparation assez peu abordée par les écrivains : choisir la bonne idée, celle qu’on saura mener à son terme et qui résultera en un livre qui vaudra le temps qu’on y aura passé. Comme moi, elle ne manque pas d’idées et elle s’est donc souvent laissé entraîner dans des projets qui paraissaient prometteurs avant de se révéler mauvais.

I can not tell you the number of books I’ve plotted, written 30K words in, and then abandoned because I simply could not stand to look at them another second. (…) I don’t regret abandoning the ideas that didn’t work. No amount of money is worth forcing myself to write a story I don’t like, especially since I couldn’t sell such a loveless book anyway.
(…) Even if you’re not selling your stories yet, your writing time is precious, often gained at the expense of other worthwhile activities. Don’t waste it on a book you don’t love.

Alors, certes, Rachel Aaron n’a pas l’envergure ni le succès de J. K. Rowling (Rachel who?). Mais elle a un plus grand mérite : celui de vivre de sa plume sans avoir écrit de bestseller (ni avoir besoin de publier un livre par mois; c’est une vraie perfectionniste qui s’assume). On a tendance à penser que plus une personne a du succès, plus ses conseils seront pertinents. Ce n’est vrai que jusqu’à un certain point… Les personnes qui, comme J. K. Rowling, ont un succès exceptionnel, sont par définition des exceptions. Il n’est pas raisonnable de croire qu’on va les émuler, qu’on peut répéter leur trajectoire. Il y a bien plus à apprendre d’un-e écrivain-e dont la carrière peut être un véritable modèle.

En conclusion, je ne prétends pas non plus que les conseils de J. K. Rowling n’ont aucune valeur pour personne. Je suis juste troublée par l’idée qu’on puisse les prendre pour parole d’Évangile, alors qu’ils gagneraient à être remis à leur place, relativisés, contextualisés, et qu’ils contiennent en outre un sous-entendu oppressif qui doit être dénoncé. Pour rééquilibrer la balance, j’aimerais offrir ces quelques recommandations : ne vous forcez jamais à finir un projet par peur de l’inachevé. Si vous ne prenez plus de plaisir dans votre projet, alors il y a un problème; arrêtez-vous et réfléchissez. Si vous arrivez à identifier le problème et à le résoudre, faites-le. Sinon, n’hésitez jamais à abandonner. N’ayez jamais peur de vous avouer vaincu-e.*** La vie est courte, vous n’avez pas de temps à perdre dans un projet que vous n’aimez plus.


* Pas que je n’aie eu aucune prise de conscience, aucune épiphanie dans mon parcours de 20 ans, mais finir n’en fait pas partie. Je reviendrai dans de futurs articles sur ce qui a réellement fait une différence pour moi.

** Alléluia!

*** En jiu-jitsu, on dit « tap early and tap often ». L’analogie est étonnamment adéquate…