Écrire des personnages « divers » 1/2

1) Introduction : ma démarche

Il existe déjà pas mal d’articles qui traitent de ce sujet, mais la plupart sont en anglais et/ou ne couvrent ou ne coïncident pas forcément avec ma vision des choses. J’ajoute donc ma voix à la polyphonie, et vous en ferez ce que vous voudrez.

a) Une mauvaise raison d’écrire des personnages divers : parce que vous vous sentez obligé-e de le faire, de respecter des quotas, que vous voulez plaire ou présenter un argument de vente à la communauté gauchiste avide de rédemption.

b) Une bonne raison d’écrire des personnages diversifiés : parce que nous existons, parce que nous faisons partie de la réalité, de votre réalité, de votre quotidien, et que si vous feignez de ne pas nous voir, vous pouvez être sûr-e que nous, nous vous voyons très bien — et nous vous retenons. 😉

Je suis une femme d’origine mixte (bretonne et vietnamienne) que les gens prennent souvent pour une Chinoise (y compris les Chinois eux-mêmes). La plupart de mes amis sont des immigrés ou enfants d’immigrés. Je suis aussi hétérosexuelle (c’est du moins l’étiquette que je choisis de revendiquer) et mariée. Ayant par le passé tenté d’écrire un personnage de femme trans qui a viré au désastre, j’entends écrire ce billet en me situant des deux côtés de la barrière : à la fois partie prenante de cette diversité, et extérieure à certaines réalités que j’ai néanmoins la prétention de décrire.

Les difficultés d’écrire des personnages divers, je les ai donc rencontrées aussi bien en tant que lectrice des efforts des autres, qu’en tant qu’écrivaine.

Par « divers », j’entends littéralement tout ce qui sort de la norme culturelle européenne et nord-américaine. Je parlerai plus en détail de la féminité, de l’origine, de l’immigration, de la couleur de peau et du phénotype ethnique, parce que c’est ce que je connais le mieux à titre personnel. Il m’arrivera aussi de schématiser en ne citant que certains aspects de la diversité. Cela n’a pas pour intention d’exclure une quelconque expérience que vous jugeriez appartenir à ce terme parapluie (par exemple, le handicap, l’autisme, les troubles mentaux, le fait d’être gros, etc.).

2) Personnages principaux vs secondaires et « degrés » de diversité

Inclure une certaine diversité dans vos textes n’est pas forcément un investissement. Si vous êtes « Blanc-he cis het » avec un entourage qui l’est majoritairement aussi (sérieusement? où vivez-vous?), je trouve pour ma part plus que légitime que vos personnages principaux reflètent cette réalité, votre réalité. Cela comporte même deux avantages non négligeables : d’abord, moins de recherches et de risque de plantage pour retranscrire un vécu que vous ne connaissez pas, et puis vous laissez le champ libre aux auteurs qui vivent réellement cette diversité, afin qu’ils et elles l’expriment selon leur expérience authentique.

Le plantage n’est pas un crime; cependant, sur de telles questions où subsistent encore beaucoup d’ignorance et de stéréotypes, il y a une responsabilité de l’écrivain-e de ne pas en rajouter une couche gratuitement. Prenez le risque, oui, mais prenez-le en toute conscience, en l’assumant jusqu’au bout.

C’est pour ces raisons que j’ai récemment décidé de reléguer mes personnages LGBTQ à des rôles plutôt secondaires — même si vous savez comment sont les personnages : ils ne nous obéissent pas toujours (ils font parfois leur coming out à notre insu, ou prennent plus de place que prévu)… Ce n’est donc pas une règle ferme, juste un renoncement temporaire à me lancer dans des projets dont le concept central inclurait des héros LGBTQ.

Je pense qu’il faut réfréner notre envie de contribuer à une représentation dont nous ne faisons pas partie, envie que sous-tend toujours l’ignorance ou le déni que cette représentation existe déjà, et qu’elle est déjà portée par les premiers concernés. Avant de se dire qu’il faudrait écrire ces livres, cherchons s’ils ne sont pas déjà là, autour de nous, en attente de notre attention, mais invisibilisés comme le sont peut-être certaines personnes de notre entourage.

Il est donc possible de mettre de la diversité dans vos histoires sans aller au-delà de votre expérience réelle, en la distribuant parmi vos personnages secondaires ou vos figurants, de la même manière qu’elle est distribuée dans la réalité qui vous entoure. Faire cela, ce n’est pas se soumettre aux impératifs de la bienpensance; c’est au contraire résister à l’idéologie et aux projections, c’est être réaliste et honnête.

L’une des choses qui me gosse le plus dans les récits que certaines auteures françaises situent en Amérique du Nord, ce n’est pas qu’elles osent décrire un contexte qui n’est pas le leur et qu’elles connaissent de toute évidence assez mal, mais ce fantasme d’une Amérique blanche qui n’existe à peu près pas, et surtout pas dans les grandes villes. À un moment, dans une ville à minorité blanche, si tous vos personnages et tous leurs amis et connaissances et collègues sont Blancs, c’est soit le club des suprémacistes, soit du foutage de gueule. À Detroit, plus de 82 % de la population est noire. À Baltimore et Memphis, plus de 63 %. À Atltanta, 54 %. À Washington, DC, 50 %.

À New York City, seulement 44 % de la population est blanche. À Toronto, moins de 48 % — et jusqu’à moins de 22 % dans une ville du GTA comme Markham. À Vancouver, moins de 50 %. Les statistiques ne sont évidemment qu’une donnée indicative, vos personnages peuvent venir d’où vous voulez et avoir l’air de ce que vous voulez. Mais il faudrait quand même veiller à ce que le gouffre ne soit pas trop immense entre la réalité et ce que vous décrivez. Car, certes, il y a des quartiers, des ghettos, des communautés qui ne se mélangent pas toujours. Mais « il y a des quartiers, des ghettos, des communautés », ça demeure l’opposé de « il n’y a pas », ce qu’on croirait à lire certains livres.

J’ai l’impression que beaucoup d’auteures francophones élisent un décor américain afin de pouvoir fantasmer en toute liberté, et c’est vrai que les États-Unis sont un peu le Neverland, le pays qui n’existe pas et où l’on ne grandit jamais, où tout est factice et rien n’a de sens. Mais si le but est d’échapper aux tensions raciales et sociales qui caractérisent la réalité, alors, avec les États-Unis, on peut dire que vous êtes mal tombé-e! Pas qu’on ne puisse pas rêver dans l’adversité, au contraire; mais prétendre écrire l’Amérique d’aujourd’hui sans écrire Trump, la PC-ness gone mad et le défi formidable du vivre-ensemble, pour moi, c’est mentir. (C’est aussi pour ça que j’écris de la SFFF…)

Cela ne veut pas dire que vous devez faire de la politique dans vos livres, si vous ne le souhaitez pas. Encore une fois, contentez-vous d’être sincère. Si vous arrivez à côtoyer dans la vie des gens différents de vous sans en faire de la politique, pourquoi devrait-il en aller autrement dans vos livres?

3) En quoi écrire la diversité est un défi? Ne sommes-nous pas tous humains?

Je pense bien sûr que n’importe qui a le droit d’écrire n’importe quel personnage. Si ce n’était pas le cas, je ne rédigerais pas ce double billet, qui a pour but de vous aider à le faire, sinon bien (car je ne me pose pas en juge de ce qu’est la « bonne » représentation), du moins de façon conforme à vos intentions.

Mais non, je ne pense pas que tous les personnages soient aussi accessibles les uns que les autres à n’importe quel-le écrivain-e. Et, spécifiquement, je crois qu’il est plus difficile pour un membre de la population « dominante » de se projeter dans un personnage dont l’expérience est marginalisée, que l’inverse. Concrètement : il est plus difficile pour un homme d’écrire une femme, que pour une femme d’écrire un homme. Il est plus difficile pour un Blanc d’écrire un non-Blanc que l’inverse. Il est plus difficile pour un hétéro d’écrire un homo que l’inverse. Etc.

Ce sont évidemment des généralités; vous pourriez être l’exception qui confirme la règle — mais, en majorité, je soutiens que c’est le cas. Pourquoi? Tout simplement parce que notre culture est saturée du témoignage et du point de vue d’hommes blancs hétérosexuels de classe moyenne ou haute. Dans notre société, on arrive à l’âge adulte en ayant lu tellement de livres écrits par ces mecs-là que, dans nos rêves, on a presque l’impression d’en être. Leur vécu raconté s’est mêlé intimement à notre vécu réel depuis notre plus jeune âge; ils font partie de nous et de notre identité d’une façon qui ne nous quittera jamais.

L’inverse n’est pas vrai. Pas seulement parce qu’il existerait moins d’œuvres signées par des femmes ou des personnes issues de « minorités » — mais aussi parce que ces œuvres sont souvent connotées et confinées à un public féminin, ou de telle origine, ou de telle orientation, etc. Un homme blanc ne ressentira pas le même manque culturel s’il se cantonne à lire des œuvres d’autres hommes blancs (il pourra même se targuer d’une culture très étendue et raffinée), qu’une femme qui ne lirait que des livres écrits par des femmes, un Noir qui ne lirait que des livres écrits par des Noirs, etc.

En d’autres termes, il existe d’une part un récit dominant auquel tout le monde a accès, y compris dans une multiplicité qui permet une compréhension profonde, subtile et variée de ce que signifie être un homme blanc hétérosexuel, et il existe d’autre part des récits marginaux qui, bien souvent, tournent en vase plus ou moins clos entre personnes de la communauté concernée. De là, le désavantage qui frappe, pour une fois, les personnes dont le vécu coïncide au récit mainstream.

Les vécus étant par nature uniques et singuliers, on ne peut pas à mon avis déterminer d’office ni objectivement qui est bien ou mal placé pour raconter quelle histoire. Même si j’ai dû utiliser ces marqueurs pour me faire comprendre, mon objectif dans l’article suivant sera précisément de briser le mythe d’une expérience monolithique de « la femme », de « la femme non-blanche », etc. Je compte donc sur votre bonne foi pour ne pas faire semblant que je vous ai mis dans des cases, et pour faire votre propre tri dans mes propos entre ce qui est pertinent pour vous et ce qui ne l’est pas.

Ainsi, ce n’est pas parce que je suis conceptuellement « non-Blanche » (mais, concrètement, à moitié vietnamienne) que j’ai automatiquement l’intuition de ce que vit une femme noire, par exemple. Pas du tout. À cet égard, je loge à la même enseigne que les femmes blanches… En revanche, parce que j’ai une certaine expérience du racisme et de l’otherization, j’ai peut-être une sensibilité plus immédiate au fait même qu’être une femme noire vient avec des particularités et des complications dans la vie de tous les jours… Reste à déterminer lesquelles et, pour le coup, il n’y a pas de réponse générique one-size-fits-all.

À la prochaine fois pour explorer ça?


Le bonheur de n’être pas précoce

J’ai appris à lire et à écrire à 4 ans et, à 5, je suis entrée à l’école primaire — avec un an d’avance, donc. Dès lors, je me suis habituée à être la plus jeune d’une supposée classe d’âge, et à savoir faire des choses en avance sur la plupart des autres enfants. De plus, j’ai une sœur d’un an et demi plus âgée, ce qui signifie que nous avons souvent fait et même commencé des activités en même temps. Parfois, nous étions séparées par groupes d’âge, mais, d’autres fois, sur la base du niveau ou de l’ancienneté, nous étions ensemble (ma sœur avait alors un peu plus de facilités et c’était bien normal; mais, par exemple, nous avons passé nos « galops » 1 à 4 en même temps en équitation).

En d’autres termes, j’ai grandi avec cette idée que j’étais — au moins un peu — précoce. Certes, je ne me prenais pas pour Mozart… Mais, à 9 ans, j’écrivais, illustrais et éditais mon propre journal de A à Z (en copiant ma sœur, bien sûr; on commence toujours en copiant), et il y a du monde qui publie des romans à 20 ans, alors pourquoi pas moi?

Aujourd’hui, j’ai 30 ans et je n’ai toujours rien publié. Je n’ai pas écrit grand-chose non plus — j’ai terminé mon tout premier roman le 31 décembre 2016, soit il y a à peine un an. Et je ne vais pas vous mentir : voir les années passer les unes après les autres, sans parvenir à me rapprocher de mon but, n’a pas été facile. Je me suis beaucoup autoflagellée, j’ai parfois désespéré; et, globalement, je me sentais misérablement à la traîne de toutes ces personnes qui, apparemment sans problème, publiaient un an après que l’envie d’écrire leur était soudain tombée dessus, à l’improviste… Pourquoi moi, qui l’avais toujours voulu, n’y arrivais-je donc pas? J’avais l’impression de trahir mon propre rêve.

Puis j’ai eu 30 ans et, comme par magie, un tas de choses se sont mises en place dans ma tête. Notamment, j’ai cessé de considérer mon incapacité à écrire comme une malédiction. Au contraire, je la vois aujourd’hui comme une bénédiction. Je regarde derrière moi le chemin que j’ai parcouru, et je ne le changerais pour rien au monde. Je ne regrette rien, et surtout pas d’avoir posé ma plume (pendant parfois plus d’un an!). À la rigueur, si je pouvais remonter le temps et confier un secret à celle que j’étais il y a 10 ou 15 ans, je lui dirais : Ne crains pas d’attendre. Ne te culpabilise jamais de prendre ton temps, de prendre des détours ou des pauses. Le seul temps gaspillé, c’est celui qu’on n’assume pas d’avoir pris.

Même si j’étais précoce académiquement, je suis en réalité ce qu’on appelle en anglais une « late-bloomer ». Parce qu’il y a l’école, mais il y a aussi — avant tout? — la vie. Et, si j’étais douée en classe, mes aptitudes sociales ont au contraire longtemps laissé à désirer (une petite voix me dit que je suis encore et serai probablement toujours en dessous de la moyenne à cet égard)… Je suis entrée à l’université sans avoir jamais bu d’alcool ni embrassé qui que ce soit, par exemple. Cela faisait aussi des années que je n’avais pas eu d’ami-e-s dans mon quotidien. Je vivais dans ma bulle, à défaut de réussir à interagir de façon satisfaisante avec les autres et le reste du monde (au lycée, j’ai aussi eu des problèmes avec des profs — enfin, surtout une prof —, et le monde libéralo-capitaliste qui nous entourait me répugnait).

Du coup, l’entrée à l’université… Je vous raconterai ça en détail une autre fois, mais on peut dire que j’avais des années d’amitiés, de partys et d’interactions sociales à rattraper! L’écriture avait toujours été mon refuge de la réalité; or, soudain, la réalité devenait encore plus cool que tous les livres du monde… Pour la première fois, je devais choisir entre vivre et écrire (parce que les journées n’ont que 24 heures et que j’essayais quand même d’étudier un minimum à côté!). J’ai choisi de vivre. J’ai choisi la réalité. J’ai choisi les vrais gens. Et je le referais. Pour moi, les humains, c’est sacré. On ne transige pas avec les humains.

Le poète romantique Adam Mickiewicz a écrit : « Trudniej dzień dobrze przeżyć niż napisać księgę. » Ce qui signifie : il est plus difficile de bien vivre une journée que d’écrire tout un livre. À 20 ans, alors que je n’avais encore écrit aucun livre, cela n’était pas forcément si évident pour moi… Néanmoins, déjà, j’entrevoyais que c’était vrai, j’étais d’accord avec ça. Les livres, c’est bien beau, mais à quoi bon lire ou écrire des beaux livres, si on n’est pas capable de mener une belle vie à côté? Pour moi, les livres ne sont pas un but en soi. Ils aident seulement à bien vivre. Alors, si la vie n’est plus l’objectif ultime, les livres n’ont eux non plus aucun intérêt.

Cela dit, le phénomène est dialectique. C’est-à-dire que la vie nourrit à son tour la littérature. À 17 ans, je n’ai pas tout de suite perçu qu’en choisissant de vivre, je sacrifiais l’écriture. Je n’ai pas eu conscience de faire un choix. J’ai sauté à pieds joints dans les opportunités qui m’étaient offertes, parce que c’est ce que les livres eux-mêmes m’avaient appris à vouloir… Mais les livres racontent beaucoup de choses, y compris des mensonges. C’est par moi-même que j’ai fini par comprendre que, si je me laissais entraîner là où la vie me menait, je ne trouverais jamais le temps d’écrire. Et vice versa : que si je prenais le temps d’écrire, j’allais rater des tas d’aventures et d’expériences… Comme le choix était cornélien, je ne l’ai jamais totalement assumé. Cependant, si la vie a eu tendance à l’emporter, ce n’est pas tant parce que mon désir d’écrire a diminué — mais parce que j’ai réalisé que c’est la vie qui donne sa matière à l’écriture.

Certes, on peut tout inventer, fantasmer un truc sans queue ni tête et le mettre par écrit. On peut aussi considérer que le fond n’a que peu d’importance au regard de la forme, du style. Je ne prétends pas que cela ne donnera rien d’intéressant… Seulement, moi, ce n’est pas ce qui m’intéresse. Ce n’est pas que je cherche à écrire. J’écris pour aller chercher la connexion humaine avec la lectrice, pour donner au lecteur quelque chose de vrai et de vécu. (Je parle ici des sentiments et des réactions humains, car, pour le reste, j’écris volontiers dans les genres de l’imaginaire.) Je ne veux pas me contenter de clichés et de lieux communs; je veux témoigner de ce qui s’est passé réellement, de ce que j’ai ressenti et qui n’était pas toujours comme dans les livres, justement…

La première raison pour laquelle je ne regrette pas d’avoir mis autant de temps à publier, donc, c’est que toute cette expérience de vie me sert aujourd’hui dans mes écrits. J’ai toujours eu un intérêt pour les motifs romantiques, mais je me demande à présent quel genre d’histoire d’amour je pouvais bien espérer écrire à 18 ans, alors que je n’avais rien connu… La seule réponse qui me vient à l’esprit, c’est : un ramassis mal digéré, sans originalité, de tout ce que j’avais pu lire dans les bouquins des autres! William Maxwell a écrit, au sujet de J. D. Salinger :

Eventually he got to Poland and for a brief while went out with a man at four o’clock in the morning and bought and sold pigs. Though he hated it, there is no experience, agreeable or otherwise, that isn’t valuable to a writer of fiction.

(Finalement, il se retrouva en Pologne et, pendant quelque temps, se leva à 4 heures du matin pour acheter et vendre des cochons. Bien qu’il détestât cela, il n’y aucune expérience, agréable ou non, qui n’ait pas de valeur pour un-e écrivain-e de fiction.)

C’est une citation que j’aime beaucoup. À chaque fois que je me retrouve dans une situation difficile ou désagréable, il y a toujours pour moi un côté positif : l’idée que je pourrai me servir un jour de cette expérience dans un de mes textes… (y compris sous un enrobage complètement fictif, car ce que j’écris est très loin d’être autobiographique.) Et c’est pourquoi je ne peux regretter d’avoir profité de ma vingtaine pour vivre à fond, pour tester, essayer, changer, voyager, étudier, apprendre… C’est ce qui me donne la patience aujourd’hui de passer ma journée dans mon bureau à rédiger mes histoires — l’impression d’être allée au bout de ce que j’avais à vivre. C’est aussi ce qui me donne le recul nécessaire pour écrire des personnages qui ne sont ni des clichés, ni des copies de moi-mêmes; pour décrire des sensations variées face à des situations tout aussi diverses; pour présenter les choses sous un angle qui n’est pas toujours le favori de la fiction, mais qui est celui que j’avais, moi, quand j’en suis passée par là…

Enfin, je m’intéresse depuis quelques années à peine aux problèmes de représentation, notamment des minorités, en fiction. Si j’avais écrit et publié un roman il y a ne serait-ce que 5 ans, vous pouvez être sûr-e que mon casting y aurait été très largement, si ce n’est entièrement « Blanc cis hétéro » (et peut-être même principalement masculin…). Et, si j’avais osé faire apparaître un peu de diversité, je ne peux pas garantir la forme que ça aurait pris… Écrire des minorités, particulièrement quand on n’en fait pas soi-même partie, est un apprentissage — ou un désapprentissage, par rapport aux mauvaises habitudes que l’on a prises en lisant les « classiques ». On ne peut pas se contenter d’une sorte de quota, de visibilité objective : « Hé! mon histoire a un PP trans/neuroatypique/non-Blanc! » L’intention est peut-être bonne, mais la réalisation, elle, ne l’est pas forcément.

Je repense à des trucs que je croyais, ou des préjugés que j’avais quand j’étais plus jeune, et je suis soulagée de n’avoir rien publié, à cette époque, qui aurait fait étalage de mon ignorance. Dans un sens, on n’a jamais fini d’apprendre, et ce que je publierai cette année portera sans doute les imperfections de mon état d’esprit actuel. Le but n’est pas d’être parfait-e, ou « correct-e », ou je ne sais quoi d’autre. Je crois qu’on sent, tout simplement, ce moment où on arrête de se donner un genre, de raconter des craques (y compris à soi-même) ou de répéter celles des autres, pour être enfin honnête. Si on se trompe, c’était de bonne foi.


Écrire un protagoniste handicapé : 10 clichés à éviter

Confession : jusqu’à tout récemment, j’étais capacitiste — et je le suis sans doute toujours un peu, malgré moi. Bien sûr, j’ai toujours admis qu’il existait des discriminations envers les personnes handicapées, et que nos sociétés pouvaient faire beaucoup mieux pour les inclure et les valoriser (les personnes handicapées, pas les discriminations). Mais, au fond de moi, je ne pouvais m’empêcher de considérer le capacitisme comme une oppression « de seconde classe ». J’avais du mal à le mettre au même rang que le racisme et le sexisme, par exemple, parce que je restais bloquée sur l’idée qu’un handicap était quelque chose d’objectivement négatif, dont on ne saurait se féliciter. Il me semblait qu’accepter un handicap comme non-problématique, c’était rendre illégitime le désir ou l’espoir d’un traitement ou d’une guérison.

Finalement, sortir de cette pensée fut la chose la plus facile au monde : il m’a suffi de le vouloir, et d’aller chercher la perspective et la parole des premiers/-ères concerné-e-s. La révélation fut grande et, pendant plus d’une semaine, ce sujet m’a entièrement passionnée. J’ai dévoré à la suite blogues, articles et commentaires d’handicapé-e-s préoccupé-e-s de leurs droits, de leur représentation, de leur image et des comportements à leur égard. Et ce qui m’a le plus étonnée, ce n’est pas d’arriver à une meilleure compréhension de leur situation (cela était, après tout, le but visé et attendu), mais que cela m’apporte un nouvel éclairage sur ma propre expérience, et notamment sur mes huit ans de dépression chronique — expérience qui était à l’origine, justement, de ma perception biaisée des troubles psychiques en général.

Depuis que j’en suis sortie, j’ai tendance à envisager ces années comme une période difficile et sombre, à l’image d’un Moyen Âge relégué à l’obscurantisme par la Renaissance. Or, après nouvel examen, il apparaît qu’en fait, j’étais heureuse, entre deux tranches de dépression. Parfois même très heureuse. Et que je dois peut-être assumer mes erreurs, mon immaturité, mon inexpérience et ma paresse, au lieu d’essayer de les mettre sur le dos de la dépression. J’aurais sans doute fait toutes ces c*nneries même si je n’avais pas été dépressive. Et peut-être que si je n’avais pas su être heureuse malgré la dépression, je ne saurais pas l’être aujourd’hui non plus.

En effet, je tire de mes lectures deux leçons principales : 1) le « handicap » n’est qu’un terme parapluie qui englobe des situations radicalement différentes (handicaps physiques, handicaps mentaux, handicaps avec lesquels on est né, handicaps à la suite d’un accident, maladies dégénératives, etc.), aussi est-il en réalité presque impossible de généraliser quoi que ce soit; et 2) un handicap n’a pas de « nature » à priori négative ou positive, et on n’a pas besoin de déterminer s’il est « bon » ou « mauvais », pas plus en somme que tout le reste de ce qui nous arrive dans l’existence, et avec quoi il nous faut vivre, bon gré, mal gré, ça dépend des jours et ça dépend des personnes. Est-ce qu’il est bon ou mauvais d’avoir cinq doigts dans une main? On ne sait pas; on sait juste qu’on est fait-e comme ça — et certaines personnes sont faites différemment. Parfois, ça paraît cool ou chanceux d’avoir cinq doigts, parfois non — quand on se les coince dans une porte, par exemple. La vie est pleine d’épreuves, pour chacun-e d’entre nous.

Vous me pardonnerez cette longue introduction (j’ai songé à en faire une article séparé, mais je craignais que ce ne soit pas assez pertinent*), j’arrive dans le vif du sujet. J’ai aussi lu des articles sur le handicap en fiction, et particulièrement en romance. Comme partout, le handicap a tendance à être sous-représenté; cependant, il semblerait qu’il existe un archétype du « héros handicapé » (cela inclut le héros neuro-atypique), qui s’est constitué en cliché sous la plume d’écrivain-e-s valides (et neurotypiques). Et je suis bien placée pour le confirmer, puisque… je me suis soudain rappelé avoir moi-même commis un tel héros dans une nouvelle écrite en 2010. Argh.

En puisant dans les chroniques et commentaires écrits par des personnes se définissant comme handicapées, je me suis compilé une petite liste de stéréotypes et mythes à éviter si jamais je décidais de réécrire la fameuse nouvelle — ou d’écrire à l’avenir tout autre protagoniste handicapé. Ces stéréotypes sont spécialement insidieux parce qu’ils ne sont en surface ni farfelus ni malveillants — ils sont associés à un héros romantique, après tout, à la différence par exemple du cliché du méchant handicapé. Le problème, c’est qu’ils ne sont pas particulièrement réalistes ni représentatifs non plus, et qu’ils participent à la constructions d’idées reçues qui font du tort aux personnes handicapées réelles.

Si vous voulez corriger, compléter ou questionner mon propos, je serai plus que ravie de lire vos commentaires. Je tiens à souligner que je ne suis ni experte ni directement concernée par cette problématique, juste intéressée.** Je précise également que, si ces éléments semblent typiquement se retrouver chez le héros de romance M/F, ils ne sont pas forcément plus acceptables chez une héroïne, ou chez le protagoniste d’un autre genre de fiction.

1) Le handicap du héros a pour rôle de faire verser des larmes aux lectrices — s’il n’était pas handicapé, il n’y aurait plus de raison de s’émouvoir autant.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela dépeint le handicap comme quelque chose de triste et de pathétique.

2) Le héros est un reclus, un misanthrope qui se complait dans son malheur — en gros, il n’a pas une vie sociale normale.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela sous-entend que le handicap n’est pas compatible avec une vie « normale », et que les handicapé-e-s sont naturellement exclus de la société.

3) Le héros handicapé agit comme un baromètre pour déterminer la vertu ou le vice des autres personnages : ceux qui le traitent « bien » sont les gentils, ceux qui le traitent mal sont les méchants.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que réduire le comportement des autres à leur relation au handicap réduit du même coup la personne à son handicap.

4) Le fait que l’héroïne surmonte et accepte le handicap du héros illustre la noblesse d’âme et l’abnégation de l’héroïne.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela présente le handicap comme un problème, un défaut objectif qui devrait faire fuir toute personne normale.

5) Le héros handicapé est victime de son propre capacitisme internalisé : il s’autodénigre en raison de son handicap et estime que l’héroïne mérite « mieux », sous-entendu un partenaire valide.
Pourquoi est-ce problématique? Idem que le précédent, mais pire, parce qu’ici, c’est la haine de soi (et non l’acceptation) qui est mise en avant comme étant l’attitude « altruiste » logique.

6) Presque toutes les personnes que le héros rencontre, à quelques rares et notables exceptions près, éprouvent un sentiment négatif vis-à-vis de son handicap : pitié, gêne, peur, dégoût…
Pourquoi est-ce problématique? Parce que, même si ces comportements peuvent être montrés sous prétexte d’être dénoncés, il n’en reste pas moins que l’auteur-e leur accorde de l’attention et du « temps d’antenne », ce qui a l’effet pervers de les banaliser, de les normaliser. Le message devient : ce n’est pas cool, mais c’est ce à quoi on doit s’attendre.

7) Dans le cas d’un handicap acquis à l’âge adulte, il y a un grand contraste entre ce dont le héros était capable avant, et ce dont il est capable désormais.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela met l’accent sur le handicap comme diminution et limitation — forcément tragique, émasculante —, alors que des tas de personnes valides n’ont jamais été et ne seront jamais capables de certains exploits (être un-e athlète professionnel-le, faire l’amour dix heures d’affilée, danser, etc.) et ne s’en portent pas plus mal (ni ne remettent en question leur virilité) pour autant.

8) À la fin de l’histoire, le héros est guéri de son handicap.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que, outre le risque d’improbabilité scénaristique, ça alimente l’idée qu’on ne peut croire au dénouement heureux d’une histoire d’amour qu’entre des partenaires valides.

9) Le héros ne peut pas/plus avoir de relations sexuelles en raison de son handicap — ou n’en a pas eu avant l’héroïne.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela renforce l’idée reçue — et fausse — que les personnes handicapé-e-s ne sont pas sexuelles, sexuellement actives, n’ont pas de sexualité.

10) Le héros est censé être « inspirant » tandis qu’il surmonte avec grâce et optimisme l’adversité soi-disant causée par son handicap.
Pourquoi est-ce problématique? Parce que cela définit une vision de ce qu’est un-e « bon-ne handicapé-e », une personne handicapée au sujet de laquelle il vaut la peine d’écrire. Voir aussi les concepts d’inspiration porn et de supercrip.

Je termine cet article en vous laissant deux liens vers des articles qui parlent de handicap en romance : Disability-Themed Romance Novels et Critiquing the portrayal of disability in romance.


* J’ai même failli supprimer cette partie avant de publier l’article… D’habitude, je ne parle jamais de ma dépression, et je suis intimement persuadée que vous vous moquez de ma vie comme d’une guigne… Mais je me suis fait la réflexion dernièrement que j’avais perdu mon goût du risque et du changement, alors je me jette à l’eau.

* D’ailleurs, si vous avez des blogues ou articles en français à recommander à ce sujet, j’en suis également avide! Toutes mes sources sont en anglais.