Vivre de sa plume : introduction

Je ne vis plus à Montréal depuis 2 ans et demi. J’y retourne régulièrement, mais je ne passe pas forcément par le centre-ville. Quand il m’arrive d’y passer, je suis toujours ébahie d’y voir de nouvelles enseignes qui ont remplacé les anciennes, et des locaux vides « À louer » à la place de magasins qui faisaient autrefois partie de mon quotidien. Le turnover est très important sur Saint-Laurent, particulièrement pour les restaurants — deux ans d’existence en moyenne, paraît-il. Bref, la vie est dure pour les commerces; la plupart de ceux qui tentent l’aventure échouent.

Et, à côté de ça, comme dans un monde parallèle, les auteur-e-s de fiction osent parler de « loterie » pour justifier leur propre précarité, et répètent à l’envi à quel point le milieu littéraire est dur et impitoyable. Cela ne fait que confirmer à mes yeux que l’immense majorité des auteur-e-s sont issu-e-s d’une classe sociale privilégiée, dans laquelle la « normalité » est d’avoir un bon boulot, dont on peut vivre confortablement et depuis lequel on peut contempler l’avenir avec une relative tranquillité. Un boulot qu’on peut obtenir du seul fait d’avoir franchi les bonnes étapes.

Or, vouloir vivre de l’écriture, c’est comme ouvrir un restaurant : certes, il y a tout l’art derrière, sans lequel il n’existerait rien; mais rendre l’affaire financièrement viable, c’est fondamentalement un travail de commerçant. Je me permets ici de partager avec vous quelques extraits des Propos d’Alain qui m’ont beaucoup fait réfléchir, alors que j’étais aux prises avec mon entreprise, ma maison d’édition :

Chacun a ce qu’il veut

La jeunesse se trompe là-dessus parce qu’elle ne sait bien que désirer et attendre la manne. Or il ne tombe point de manne; et toutes les choses désirées sont comme la montagne, qui attend, que l’on ne peut manquer. Mais aussi il faut grimper. (…)
Je reviens à dire que tous ceux qui veulent s’enrichir y arrivent. Cela scandalise tous ceux qui ont rêvé d’avoir de l’argent, et qui n’en ont point. Ils ont regardé la montagne; mais elle les attendait.

De la destinée

Beaucoup de gens se plaignent de n’avoir pas ceci ou cela; mais la cause en est toujours qu’ils ne l’ont point vraiment désiré. (…)
Je vois des gens, qui, avec assez de moyens, ne sont arrivés qu’à une maigre et petite place. Mais que voulaient-ils? Leur franc-parler? Ils l’ont. Ne point flatter? Ils n’ont point flatté et ne flattent point. Pouvoir par le jugement, par le conseil, par le refus? Ils peuvent. Il n’a point d’argent? Mais n’a-t-il pas toujours méprisé l’argent? L’argent va à ceux qui l’honorent. Trouvez-moi seulement un homme qui ait voulu s’enrichir et qui ne l’ait point pu. Je dis qui ait voulu. Espérer ce n’est pas vouloir. Le poète espère cent mille francs; il ne
sait de qui ni comment; il ne fait pas le moindre petit mouvement vers ces cent mille francs; aussi ne les a-t-il point. Mais il veut faire de beaux vers. Aussi les fait-il. Beaux selon sa nature, comme le crocodile fait ses écailles et l’oiseau ses plumes. On peut appeler aussi destinée cette puissance intérieure qui finit par trouver passage; mais il n’y a de commun que le nom entre cette vie si bien armée et composée, et cette tuile de hasard qui tua Pyrrhus.*

Comprendre cela a été pour moi une révélation. Depuis longtemps, je suis fascinée par le phénomène du succès. Pas dans le sens où ce qui a du succès m’intéresse, mais dans le sens où je m’essaie à décrypter les raisons, à la fois évidentes et sous-jacentes, du succès. Ayant constaté que ce que j’aimais et considérais « de qualité » était presque toujours un classique ou un bestseller, j’avais échafaudé une théorie selon laquelle, statistiquement, la qualité et le succès ont tendance à aller de pair. Mon expérience d’éditrice, ajoutée à ces propos d’Alain, m’a déssillée. Je me suis rendu compte à posteriori qu’en dépit de toutes mes réserves envers le système économique et idéologique en place, j’avais été victime malgré moi de « l’illusion libérale » — entendez : la fameuse harmonisation naturelle des intérêts bien compris.

En réalité, le succès et la qualité n’entretiennent aucun rapport logique entre eux. Cela ne signifie pas qu’ils ne se rencontrent jamais… juste qu’ils ne se rencontrent qu’arbitrairement, de façon inattendue et inexpliquée. On peut souhaiter faire de beaux vers et gagner de l’argent avec, mais, concrètement, ces deux buts ne se superposant en rien, on est bien forcé-e de choisir quelle direction donner à ses efforts. Seront-ce les beaux vers, ou bien l’argent? On ne peut pas gravir les deux montagnes à la fois. Parce que j’ai voulu l’ignorer, que j’ai tenté de ne pas choisir, de ne rien sacrifier, de trouver un compromis entre la qualité et le succès, je n’ai eu pour ma peine aucun des deux… Une qualité passable au mieux**, et un vague, étroit succès d’estime, peut-être. Rien dont on puisse être fière, dont on puisse réellement se réjouir.

Je pense qu’une des grandes sources d’insatisfaction des auteur-e-s, c’est de ne pas vraiment savoir ce qu’illes veulent, et de confondre vouloir et rêver. On peut rêver de gloire; mais, si on la veut, alors il faut s’en donner les moyens. Ce qui veut dire, certes, agir concrètement vers ce but, mais aussi savoir au préalable quelles actions poser! Vous pouvez être prêt-e et déterminé-e à gravir votre montagne — mais il faut aussi, d’abord, se donner la peine de découvrir le terrain et amorcer la montée là où le chemin est humainement praticable. Car, si vous abordez la montagne par le côté où elle est bordée d’un précipice, vous aurez beau savoir clairement ce que vous voulez et avoir toute la volonté du monde, vous n’irez pas très loin.

Quand on veut ouvrir un restaurant, on doit étudier le marché, se renseigner sur ce que cela implique, apprendre le coût de chaque chose, estimer les gains possibles… Il faut enfin avoir des projections financières qui tiennent la route. La base de mon raisonnement, c’est que si ça ne fonctionne même pas sur le papier (que les gains prévus sont inférieurs aux dépenses, par exemple), alors il n’y a presque aucune chance que ça fonctionne dans la réalité. Or, on voit tout les jours des auteur-e-s débutant-e-s qui se lancent, sans avoir aucune idée de rien, dans des projets qui ne peuvent pas leur permettre d’en vivre. C’est écrit — noir sur blanc dans le contrat —, c’est couru d’avance. Alors, illes le font sans doute pour autre chose, soit… (Peut-être pour les beaux vers?) Mais, dans ce cas, il faut l’assumer jusqu’au bout, et ne pas prétendre qu’on souhaite gagner de l’argent.

Et je ne dis pas cela juste pour vous clouer le bec, mais aussi, et surtout, pour vous libérer. Dès l’instant où vous admettez que vous ne faites pas cela pour l’argent, vous pouvez arrêter de faire semblant de gravir la montagne du succès, et vous occuper de monter celle des beaux vers, de la qualité, du partage — enfin, de ce que vous voudrez… de la raison qui vous a fait prendre la plume en premier lieu. Vous pourrez vous émanciper de toutes les obligations qu’on fait peser sur vous, et qui n’ont pourtant aucun lien avec votre montagne personnelle : la promotion, les échéances, votre image professionnelle… Les éditeurs/-trices chercheront évidemment à vous manipuler pour que vous fassiez le plus possible d’efforts gratuits pour eux; mais, maintenant que vous avez compris que votre montagne n’est pas la leur, vous pouvez les remettre à leur place et continuer votre bonhomme de chemin. Après tout, s’illes veulent que vous vous comportiez en « professionnel-le », qu’illes vous donnent des conditions de travail et des revenus qui vous permettraient réellement de passer pro, ie d’en vivre.

Mais, me direz-vous, si la qualité et le succès n’ont aucun rapport, s’il faut choisir sa montagne, cela signifie-t-il donc que, pour vivre de sa plume, il faille renoncer aux exigences de l’art et se faire pur marchand, pur mercenaire? Oui, sans doute, mais, encore une fois, uniquement si gagner de l’argent est bel est bien votre but premier, votre priorité. Si c’est le cas, vous n’éprouverez aucun regret, aucun sentiment de sacrifice, puisque vous ne ferez que suivre votre désir le plus fort — votre nature, même, selon Alain. Toutefois, il y a une troisième voie… une façon, selon moi, de mitiger le dilemme, et qui n’est pas non plus un compromis tiède. C’est ce que j’entends vous présenter dans cette nouvelle série d’articles, sous l’intitulé « Vivre de sa plume ».

Comme je l’ai reconnu plus haut, qualité et succès peuvent se rencontrer. Alors, dans les faits, il se pourrait qu’en gravissant la montagne de la qualité, vous vous aperceviez que le sommet que vous visiez fait aussi partie de la chaîne du succès… Et, bien qu’on ne puisse pas agir directement en vue de ce résultat, on peut, en revanche, aménager sa possibilité. Par exemple, si vous avez besoin de faire 1000 ventes papier pour gagner de l’argent, vous n’avez malheureusement aucun moyen de garantir ces 1000 ventes… Par contre, si vous avez signé pour un tirage à 500 exemplaires, vous savez déjà qu’il est presque impossible pour vous d’y parvenir. Ne vous mettez pas dans des situations où vous partez perdant-e. Vous devez non seulement permettre le chevauchement, la coïncidence, mais travailler à la favoriser, voire à l’inviter. Nous verrons comment dans un prochain article.

À suivre…


* Vous pouvez lire les deux propos en entier à cette adresse : http://classiques.uqac.ca/classiques/Alain/propos_sur_le_bonheur/alain_propos_bonheur.pdf

** C’est un jugement qui est à comprendre vis-à-vis de mes propres standards, et non du niveau de ce que font les autres maisons d’édition. À cet égard, je crois me situer dans une moyenne honorable.


2018, communauté, activisme et sociofinancement

En 2018, si Dieu le veut, je pourrai enfin faire de l’écriture mon activité principale. Et, si j’y passais tout mon temps disponible, j’ai calculé que je pourrais écrire et publier 4 romans par an (du moins, en théorie…). Sauf qu’à 30 ans, je commence finalement à me connaître, et je sais pertinemment que je ne supporterai pas de me tenir à un régime réduit à de la productivité pure… Le problème, c’est que je n’arrive pas à avoir des œillères, à faire abstraction, à compartimenter mon esprit — ou alors, pas pour longtemps. Je ne peux pas prétendre défendre des valeurs de justice et d’humanité à l’intérieur de mes romans et, à côté, en parallèle, embrasser sans réserve l’inhumanité et l’injustice qui caractérisent le mode de fonctionnement dominant de la société, que ce soit à travers les « industries culturelles » ou les « réseaux sociaux », ou encore la « propriété intellectuelle »…

En réalité, je l’ai fait — pendant 5 ans avec ma maison d’édition. Un témoignage de ma bonne foi, j’espère; une preuve formelle que je ne rejette pas cela par simple posture gauchiste, par tradition ou préjugé, mais bien parce que j’ai essayé avec tout l’enthousiasme que j’avais et que l’atterrissage a été rude. Comme d’habitude, les personnes sont les seuls aspects à sauver dans ce naufrage, et c’est d’autant plus horripilant de songer qu’on est tou-te-s pris-es là-dedans, obéissant malgré nous à des logiques qui pourrissent le monde.

En d’autres termes, on n’écrit et on ne publie pas dans une bulle, ni dans l’éther. À quoi bon écrire des livres qui dégoulinent d’amour du prochain, de solidarité et de bons sentiments, si on s’en sert ensuite pour participer à — et, de là, légitimer, encourager — la concurrence sauvage du marché capitaliste? À quoi bon écrire des textes qui exaltent la liberté et la diversité, s’ils vont ensuite enrichir des corporations multinationales, renforçant leur mainmise sur nos vies et la standardisation universelle des goûts et des couleurs? Je n’ai pas de réponse, et encore moins de modèle à proposer. Nous sommes tou-te-s en partie prisonniers/-ères du système, et moi pas moins qu’un-e autre. Mais ça me travaille, c’est le moins qu’on puisse dire… Je suis aussi incapable de m’empêcher d’écrire, que d’accepter de publier dans le statu quo qu’on nous offre sans au moins chercher à changer les choses.

J’ai donc résolu de consacrer environ un jour de travail par semaine non à écrire ou à publier, mais à militer et à œuvrer dans la communauté. Par « la communauté », j’entends celle des personnes qui, comme moi, s’intéressent à la littérature et à son devenir, aux conditions dans lesquelles on peut écrire en 2018, à ce que signifie écrire en 2018. Parmi mes projets les mieux garantis, je me suis lancé le défi d’une sorte de Projet Bradbury version non-fiction : écrire et publier un billet de blogue par semaine pendant un an. Ces billets seront à l’image de ce que j’ai publié cette année, soit un ensemble éclectique de réflexions, retours d’expérience, opinions, « conseils » (ou plutôt témoignages) d’écriture, récits autobiographiques, etc.

J’ai également le projet de me lancer dans quelque chose de complètement nouveau : les ateliers en ligne. Cela me semble le prétexte idéal pour me forcer à synthétiser et à mettre en forme mes compétences de manière à pouvoir réellement et aisément les transmettre. J’ai prévu à priori une série de 8 ateliers distincts, répartis sur 12 mois :

  1. Préparation d’un roman (aussi valable pour les jardiniers/pantsers!)
  2. Écriture d’un roman
  3. Révisions à partir d’un premier jet
  4. Marketing et création d’une couverture
  5. Correction
  6. Création d’un livre numérique avec Sigil
  7. Mise en vente
  8. Création d’une offre papier

Mon but est qu’en suivant tous ces ateliers, vous puissiez partir complètement de zéro et réussir à publier un roman à la fin de l’année. Mais il est également possible de n’en suivre qu’un ou certains, selon votre intérêt et ce que vous percevez comme votre ou vos points faibles. Comme mon but premier est de disséminer des connaissances (qui ne sont ni ma création ni mon apanage), les ressources textuelles seront publiées sous licence libre. J’ai envisagé d’offrir les ateliers gratuitement ou à prix libre, mais, en fin de compte, je pense opter pour un tarif symbolique (15 € / 20 $, moitié prix pour tout atelier suivant), afin que l’inscription ait valeur d’engagement pour les participant-e-s.

Dès que j’aurai une première publication à mon nom (de plume), je compte aussi devenir membre de l’UNEQ et de l’AAM, au sein desquelles j’entends, d’une part, promouvoir l’autoédition et, d’autre part, diffuser une critique du droit d’auteur-e dans la perspective des Communs. Si je peux et que je m’en sens capable, ce sont également des sujets sur lesquels j’aimerais donner des présentations, des ateliers, etc., notamment en milieu anticapitaliste et libertaire.

Enfin, j’ai quelques projets plus collectifs dont je ne saurais promettre la réalisation, mais qui risquent de m’occuper un peu… Déjà, un lieu de rencontres sur la Toile entre artistes indépendant-e-s, qui reste encore à définir davantage (mais on a parlé de « vitrine », de « réseau », d’« annuaire », de « forum »…). Et, dans un genre encore plus ambitieux, une coop de distribution et de revente de livres numériques avec d’autres éditeurs/-trices indépendant-e-s (incluant les auteur-e-s autoédité-e-s).

J’ai du pain sur la planche et, honnêtement, on verra ce que ça va donner! C’est important pour moi qu’aucune de ces activités ne soit menée dans une démarche commerciale. Pour autant, cela signifie forcément que je ne pourrai écrire et vendre que 2 à 3 romans maximum dans l’année, pour une bête question technique de temps. Cela limite donc mes sources de revenus; et c’est pourquoi j’ai décidé de me lancer dans le sociofinancement! En réalité, je n’en espère pas grand-chose, et pour cause : je suis depuis longtemps très sceptique de ce mode de financement (j’écrirai peut-être un jour un billet pour expliquer pourquoi). Cependant, le concept de Liberapay ne comprend pas certains défauts, pour moi rédhibitoires, d’autres plateformes : c’est une OBNL qui ne prend aucune commission supplémentaire sur les dons, et il n’y a aucun système de récompense. (C’est aussi un projet libre, ce qui ne gâche rien…)

Sans plus attendre, voici le lien vers mon compte : https://liberapay.com/Jeanne. Si vous voulez m’encourager à réaliser tous ces projets, valider mon choix de ne pas me consacrer uniquement à des activités mercantiles, m’aider à ne pas dépendre entièrement du succès (fort hypothétique) de mes livres… vous pouvez désormais le faire à raison de quelques (centièmes d’)euros ou dollars par semaine. Ça peut paraître contradictoire de vouloir se faire payer pour des activités qui se veulent « non commerciales », mais voyez-le ainsi : ce n’est pas que je sois en soi anti-commerce; seulement, je ne veux pas avoir à vendre ces « services » comme des marchandises, à prospecter des clients ni à exclure des personnes qui, faute de moyens, ne pourraient pas payer. Malheureusement, en attendant qu’on abolisse l’argent et le travail, je dois bien justifier l’occupation de mes heures de travail… Alors, la question, finalement, est simplement : voulez-vous me donner les moyens de mener ces projets à bien? (Ou non… Vous avez le droit de trouver tout ça complètement nase et inutile!)

Dans tous les cas, ne vous inquiétez pas, je compte bien m’amuser… Et même si je devais me rabattre sur l’écriture à temps plein, je n’aurais pas de quoi me plaindre, j’imagine. Alors, quoi que l’année 2018 ait en réserve pour moi, je vous en souhaite une très belle et bonne!


Comment je me suis mise à l’écriture

J’ai raconté la semaine dernière comment je me suis initialement intéressée à la romance pour des raisons purement mercenaires, soit avec l’espoir d’en écrire et d’y gagner de l’argent (voir Comment je me suis mise à la romance). Il y a des auteur-e-s que l’idée d’écrire pour le marché horrifie ou scandalise; pas moi — et je ne crois pas que cela soit dû à un défaut de sens moral, mais plutôt à la façon dont j’envisage l’écriture et mon rôle d’écrivaine. L’appel de l’écriture ne m’est pas venu du dedans, comme un besoin irrépressible d’expression qui aurait trouvé à sortir; l’appel est arrivé du dehors, comme un défi ou une invitation, une parole qui n’était d’abord pas la mienne et qui demandait une réplique — la mienne?

J’ai écrit dès que j’ai su écrire, vers 4, 5 ans (j’ai effectivement tenu mon premier journal à cet âge, en italien), mais ce n’étaient d’abord que des poèmes, plus rarement quelques histoires très courtes où je plagiais allègrement mes lectures préférées*. L’idée d’écrire une « vraie histoire », originale, comme celles qu’on trouvait dans les livres, ne m’est venue qu’à 9 ans.

C’était au début de l’année de CM2. Une de mes camarades, nouvelle dans notre école, a demandé à notre prof de « publier » un conte de fées qu’elle avait écrit l’année précédente dans le cadre d’une activité scolaire. Nous avons passé des mois à le relire, le corriger, le mettre en page, l’illustrer et l’imprimer. Une partie de moi trouvait le projet très chouette et avait contribué avec enthousiasme aux illustrations (j’étais à l’époque plus dessinatrice qu’écrivaine). Cependant, une autre partie enviait tout le flan qu’on faisait autour de ce texte, qui ne me semblait du reste pas si bon**. Une suite de clichés — j’étais sûre de pouvoir faire aussi bien, sinon mieux.

Je me suis donc lancée avec la première idée qui m’est passée par l’esprit. Bien sûr, j’ai vite abandonné. D’une part, j’avais une situation initiale, une situation finale, mais pas d’intrigue pour relier les deux. Je me suis arrêtée pour réfléchir, et puis je n’ai jamais continué. D’autre part, comme je l’ai dit, j’avais l’habitude des dessins et des poèmes, ces « œuvres » qu’on commence et achève en une seule séance, en quelques minutes à quelques heures. Le résultat comme la gratification sont immédiats ou presque. Trouver la motivation et la foi de poursuivre un même but sur des semaines, voire des mois, c’est autre chose. Et c’était trop pour moi.

Pendant l’année suivante, j’ai tenté une réécriture de ce projet, en le tapant cette fois directement à l’ordinateur. J’ai aussi commencé d’autres manuscrits dont j’ai vu les problèmes — et que j’ai par conséquent laissés tomber — presque immédiatement. À ce moment-là, ça ne m’inquiétait pas de ne rien finir; j’avais toujours de bonnes raisons. Quand on grandit, notre vision des choses évolue vite, on apprend et on découvre sans cesse, nos idées qu’on croyait géniales peuvent devenir obsolètes du jour au lendemain. Ce qui serait étonnant, ce serait de conserver la même approche et les mêmes ambitions d’une année sur l’autre. Après tout, l’année de ma sixième, c’est l’année où j’ai lu pour la première fois Théophile Gautier, Jules Vernes, Jack London, Paul Féval, Alexandre Dumas, Lucy Maud Montgomery…

J’avais donc commencé à écrire, à vouloir écrire, mais je ne pensais pas encore à impressionner qui que ce soit au-delà de mon entourage. Être à la place de ma camarade de CM2 me paraissait une gloire suffisante. La plupart de mes premiers projets sont d’ailleurs nés dans le but d’être offerts à mes amies, en hommage à nos jeux, à nos intérêts communs et aux livres qu’on se prêtait entre nous.

Mais l’année de mes 11 ans, c’est aussi celle où nous avons eu la télévision. Ma mère a entrepris de faire notre culture cinématographique et, à l’automne 1998, elle a emprunté au vidéoclub du coin un film intitulé en France Le Cercle des poètes disparus. Je n’ai qu’un vague souvenir de l’histoire, mais, sur le coup, ce visionnage m’a beaucoup marquée. Et ce, à deux niveaux : d’abord, il y avait le message du film, qui valorisait le désir artistique, et puis le film en lui-même, produit concret de ce même désir. C’est ce jour-là que s’est cristallisé en moi le désir d’écrire comme vocation, comme carrière — sur le moment, en fait, j’ai parlé de l’envie de « raconter des histoires » (le médium m’importait peu à l’époque : cinéma, littérature, bande dessinée… tout se valait à mes yeux).

Ce n’est pas le besoin d’exprimer une histoire ou une idée spécifique qui m’a donné envie d’écrire. C’est l’envie d’écrire qui est venue en premier, et la question de savoir quoi écrire a toujours été secondaire. Écrire, pour moi, c’est entrer dans cette infinie conversation interculturelle et intergénérationnelle, c’est ajouter un nœud dans le réseau intertextuel qui se tisse, en public, en secret, en dépit de la distance et du temps. Mon écriture n’est pas un cri, un appel; c’est une réponse, c’est un argument… c’est même parfois une reprise, pour le plaisir d’enfoncer le clou.


* La série du petit Nicolas de René Goscinny, les romans pour la jeunesse de Roald Dahl, de la comtesse de Ségur…

** Je comprendrais plus tard que ce texte avait en réalité un grand mérite : celui d’être achevé.