Pourquoi la promotion ne fonctionne pas

La semaine dernière, j’ai partagé avec vous des chiffres qui suggéraient que la promotion n’avait aucune incidence notable sur les ventes. Toutefois, je n’ai pris en exemple que mes propres publications, et vous pourriez facilement m’opposer que, si ma promo n’a eu aucun effet, c’est peut-être juste que ma promo est minable. Et… soit! Je plaide coupable : ma promo est minable. Seulement, voilà — la vôtre l’est tout autant.

J’ai démarré la série en affirmant que la promotion nuisait à vos ventes. C’est une généralisation volontairement provocante; en réalité, bien sûr, toute promotion n’est pas toujours néfaste. Cependant, beaucoup de choses que beaucoup de monde fait le sont. Et notamment toutes les solutions en apparence gratuites offertes par le Web, et qui sont souvent les seuls moyens de promotion accessibles aux personnes comme moi : auteur-e-s, micro-éditeurs/-trices, autoédité-e-s.

Penchons-nous dans un premier temps sur les moyens de communication tels que les réseaux sociaux, les sites Web, les blogues, les listes de courriels. L’idée derrière toutes ces ressources est d’aller à la rencontre de potentiel-le-s lecteurs/-trices. On pense que les gens n’achètent pas notre livre parce qu’illes ignorent son existence et que, si on les en informe, une partie d’elleux au moins l’achèteront. Malheureusement, la technique employée ne résout pas le problème; elle ne fait que le déplacer et même, dans la plupart des cas, le dédouble.

En effet, si notre livre peine à trouver tout seul ses lectrices, qu’est-ce qui nous fait croire que notre blogue, notre site Web, notre compte Twitter ou notre page Facebook trouvera, lui, ce Saint Graal? Est-ce qu’il est plus facile de trouver des lecteurs pour un blogue ou un compte Twitter que pour un roman? Y avez-vous déjà pensé? Car avoir un blogue ou un compte Twitter populaires n’a rien d’aisé; beaucoup en rêvent, beaucoup essaient et beaucoup échouent. Tiens, ça vous rappelle quelque chose… la littérature, peut-être? Avez-vous déjà rencontré des non-écrivain-e-s qui s’imaginent que vendre un livre est banal, qu’il suffit de publier quelque chose pour que ça se vende comme autant de petits pains? Et vous vous êtes bien moqué-e d’elleux, non?

Eh bien, j’ai souvent l’impression de retrouver la même naïveté profane lorsque je vois des auteur-e-s lancer leur blogue, persuadé-e-s qu’illes y trouveront le succès qui fait pourtant défaut à leurs livres. Quand vous démarrez un blogue, un compte Twitter, une page Facebook ou une liste de courriels, vous n’êtes pas en train de vous aider à trouver des lectrices. Au contraire, vous vous assignez une nouvelle tâche en plus de l’ancienne — et aucune des deux n’est simple! Vous devez trouver des lecteurs pour votre blogue, des followers pour votre Twitter, des J’aime pour votre Facebook, des courriels pour votre liste, tout cela parallèlement et en plus de trouver des acheteurs pour votre livre! Vous avez désormais deux montagnes à gravir au lieu d’une seule.

Car une autre idée fausse qui sous-tend l’utilisation de ces canaux de communication, c’est que le public y est le même que notre lectorat cible — et son pendant : que ce qu’on y produit est similaire à ce qu’on propose sous forme de livres. En d’autres termes, que les personnes qui aiment lire notre blogue aimeront naturellement lire nos livres, que celles qui nous suivent sur Twitter ou Facebook seront forcément intéressé-e-s par nos autres écrits, et ainsi de suite. Or, il n’en est rien, surtout dans le domaine de la fiction. Ainsi, la plupart des auteur-e-s de fiction bloguent à propos d’écriture et d’édition, des sujets qui n’intéressent que d’autres auteur-e-s, et pas du tout (à quelques exceptions près*) la masse des consommateurs/-trices de fiction. Et vice versa : en tant qu’éditrice et écrivaine, je lis avec plaisir et intérêt nombre de blogs d’auteur-e-s dont je n’ai néanmoins aucune envie de découvrir la fiction…

Il faut arrêter de songer aux blogs, aux réseaux sociaux, aux sites Web et aux listes de courriels comme à de vulgaires moyens, dont la fin serait de susciter un intérêt pour nos livres. Nous sommes en 2017 et ces « moyens » sont depuis longtemps des fins à eux tout seuls, des supports et média hautement compétitifs, avec leurs propres codes et des standards de qualité très élevés (ou, en tout cas, très spécifiques). On ne peut pas davantage débarquer dans ces milieux, ces univers même, en dilettante, et espérer égaler les professionnel-le-s, qu’écrire son tout premier premier jet et s’attendre à le voir bientôt sur les rayons des librairies.

Mais d’où sort cette idée qu’il est plus facile de faire lire un blogue, un compte Twitter, etc. qu’un livre? De l’ignorance, certes, mais je vous accorde qu’il n’y a pas que cela. À l’heure de la connexion permanente et de l’instantané, un livre, ça paraît beaucoup plus difficile à vendre qu’un article de blog ou un tweet de 140 caractères. Mais surtout… un article de blog ou un tweet, on n’a justement pas à le vendre : c’est gratuit! On suppose donc que notre blog, site Web ou page Facebook attirera plus facilement parce que n’importe qui peut les lire sans rien débourser. Ça tombe sous le sens, non? Moins c’est cher, plus le monde aime; si c’est gratuit, c’est encore mieux!

… Ou pas. On le constate de façon éclatante en expérimentant avec les prix, une autre technique de promotion commune et à la portée de tou-te-s. J’ai longtemps eu du mal à admettre qu’un prix bas n’était pas un argument de vente, en partie parce que je suis moi-même une radine et que je boycotte sans hésiter tout livre numérique qui coûte plus de 6 $ CA, et en partie parce que je lis beaucoup de blogues américains et qu’aux États-Unis, il semblerait que ce soit un argument de vente. Eh bien… pas dans le marché francophone. Les prix sont élevés et la tendance est à la hausse. J’ai organisé des dizaines et des dizaines de « spéciaux » et de soldes sur tous les titres des Éditions Laska, et aucune de ces opérations n’a jamais occasionné de réel pic de ventes. Les quelques ventes supplémentaires qui se produisent parfois (pas toujours) ne sont généralement pas suffisantes pour compenser la perte engendrée par le rabais lui-même (exemple : 4 ventes à 0,99 € au lieu d’une vente à 4,99 €; on a bel et bien perdu de l’argent).**

Je ne crois pas que la cause en soit la valeur symbolique véhiculée par le prix, du moins, pas au premier chef. Je suis persuadé-e que les lecteurs/-trices seraient bien aises de payer leurs livres moins cher, si les livres qu’ils voulaient lire l’étaient. Car le prix n’est qu’un seul facteur, et pas le plus important, dans le choix d’un livre. Le prix, c’est ce qu’on se résigne à payer. Par conséquent, le prix n’est jamais trop élevé pour un livre dont on a vraiment envie et, inversement, le prix n’est jamais assez bas pour un livre dont on n’a pas envie…

Il y a toutefois un scénario dans lequel les baisses de prix ont fonctionné pour moi. Ce n’est pas une exception ni un hasard; cela va plutôt dans le sens de mon premier argument concernant les moyens de communication, à savoir qu’on ne s’improvise pas commercial-e. Dans mes deux précédents articles (ici et ici), j’ai décrit les exemples de deux nouvelles (d’auteures différentes) qui ont vendu plus d’exemplaires payants qu’elles n’ont été téléchargées gratuitement. J’ai aussi précisé que l’une de ces auteures vendait déjà des centaines de livres payants alors qu’elle peinait à obtenir 50 J’aime gratuits sur Facebook. Enfin, j’ai mentionné que mon record de ventes avec Laska pour un seul ISBN (que je dois toujours à cette même auteure) a dépassé le chiffre des 2100. Tous ces phénomènes ont un point commun : aucun de ces succès ne sont dus à ma promo ni à celle de mon auteure, mais… aux compétences de nos revendeurs, au premier rang desquels Amazon.

J’ai écrit que ma nouvelle semblait se vendre « toute seule ». J’ai menti. Je sais aujourd’hui parfaitement que, si j’avais mis ma nouvelle en vente uniquement sur mon site Web, elle aurait fait un four monumental. En réalité, c’est Amazon (à un peu plus de 62 %) qui a vendu ma nouvelle (suivi de la Fnac et de Kobo, plus de 12 % chacun). Quant aux 2100 ventes de notre bestseller, il y en a 317 qui ont été réalisées en 24 heures, grâce à une baisse de prix organisée et promue par Amazon. Et qu’y a-t-il d’étonnant à cela? Après tout, la promotion relève de la vente. Et la vente est leur métier — c’est pour ça qu’on les appelle revendeurs. Au fond, quand on y réfléchit deux secondes, l’idée même qu’un-e auteur-e ou un-e éditeur/-trice puisse concurrencer dans leur domaine des multinationales spécialisées comme Amazon est complètement absurde…***

Je ne peux pas clore cet article sans évoquer les services presse à des blogueurs/-ses, ces exemplaires qu’on envoie gratuitement en échange (ou dans l’espoir) d’une chronique, d’un avis, d’une mention à tout le moins. Malheureusement, ce genre de pratique génère approximativement zéro vente, si j’en crois mes 4 années à faire affaire avec plus d’une cinquantaine de « partenaires » (j’ai aussi testé les lancements sans SP — aucune différence visible). L’explication ici est la même que celle que j’ai fournie plus haut, puisque la majorité de ces « blogolecteurs/-trices » sont, comme vous et moi, simplement des blogueurs/-ses amateurs/-trices qui s’efforcent de réunir à chaque article un maigre lectorat — lectorat qui peut lire, mais beaucoup plus rarement acheter.

Tout cela vous paraît peut-être bien pessimiste. Est-ce qu’il n’y a rien qu’on puisse faire, alors, pour favoriser nos ventes?

À suivre…


* Allô! Oui! Vous êtes une exception! Merci de me lire; je suis flattée!

** Je sais que beaucoup d’auteur-e-s préfèrent penser en termes de lecteurs/-trices que de recettes comptables, et en cela les ventes supplémentaires peuvent leur sembler « valoir le coup ». La stratégie serait pertinente si les ventes supplémentaires se chiffraient au minimum dans la centaine. En-deçà, c’est insignifiant. Je développerai davantage ce sujet dans un prochain article.

*** Ce constat est également crucial en ce qu’il révèle notre dépendance économique vis-à-vis de ces corporations. C’est évidemment quelque chose de très problématique, mais ce n’est pas l’objet de cette série d’articles, et cela n’enlève rien au fait que la vente n’a jamais été le métier de l’auteur-e ni de l’éditeur/-trice et que l’on est en droit de vouloir déléguer cette partie de la chaîne du livre, qui l’a traditionnellement toujours été.


Comment j’ai vendu 1895 livres sans aucune promotion

La semaine dernière, j’ai raconté comment j’ai vendu 360 exemplaires d’une nouvelle sans le faire exprès, presque par accident. C’était le tout premier titre que je publiais, et peut-être en effet n’était-ce qu’un accident de parcours, difficile voire impossible à reproduire.

Durant l’été de cette année-là — 2013 —, j’ai édité quelques autres nouvelles à télécharger gratuitement sur notre site Web. Il s’agissait de textes ayant déjà été soumis à l’œil du public lors de concours, censés attirer les lectrices sur notre site et, potentiellement, promouvoir d’autres publications inédites des mêmes auteures. Une des auteures, Pauline Libersart, n’avait encore rien publié, mais nous avions signé un contrat pour un petit roman à paraître fin septembre.

Ayant constaté ce qui s’était passé avec ma nouvelle gratuite, je décidai de mettre ces nouvelles en vente, juste au cas où… Bien m’en a pris! La nouvelle de Pauline allait devenir ce qui est resté pendant 3 ans ma meilleure vente, avec un total de 1895 exemplaires écoulés au jour où j’ai rendu ses droits à l’auteure. C’était le même scénario qu’avec ma nouvelle, mais avec beaucoup plus d’ampleur : aucune promotion (de la version payante, en tout cas), et des ventes qui décollaient toutes seules. Il était plus clair que jamais que ces acheteurs mystérieux ne connaissaient ma maison d’édition ni d’Ève ni d’Adam; si cela avait été le cas, ils auraient su que la nouvelle était gratuite sur notre site!

Alors, je sais que Pauline Libersart est un grand nom aujourd’hui, une valeur sûre de la romance francophone. Mais, à l’époque, elle n’était personne. Elle n’avait jamais rien publié avant (la nouvelle avait déjà dépassé les 500 ventes lorsque son premier roman est paru à l’automne) et, contrairement à ce que certaines personnes ont pu croire, elle n’avait pas de plateforme ou de réseau d’amies-lectrices qui l’auraient artificiellement boostée. En fait, je me rappelle au contraire que sa page Facebook, démarrée par la suite, est restée pendant longtemps avec très peu de mentions J’aime (moins de 50)… Cela me faisait un peu pitié, mais pas vraiment non plus, parce qu’à côté de ça, elle vendait des livres par centaines, et je crois que c’est ce qui a de la valeur pour un-e auteur-e, pas les fans sur Facebook.

J’espère, avec ces deux exemples, vous avoir convaincu-e-s que la promotion n’est ni une obligation ni une fatalité, qu’on peut très bien vendre (et même vendre très bien) un livre sans. Cela dit, vous vous demandez peut-être si, avec de la promotion, je n’aurais pas pu vendre ces deux nouvelles encore mieux. Soit, un livre peut se vendre tout seul, mais la promotion, c’est un petit coup de pouce toujours appréciable, non? Bien que j’aimerais le croire, rien dans mon expérience ne me permet de donner foi à cette idée. Même si je ne peux pas comparer la réalité avec un univers parallèle où ces nouvelles auraient bénéficié d’une vraie promotion, j’ai en revanche la possibilité de comparer entre eux les cent et quelques livres que j’ai édités en 5 ans.

Parmi eux, on ne compte pas moins de 7 autres titres de Pauline Libersart, dont 2 autres nouvelles au même prix — dont une située dans le même univers que la nouvelle « gratuite ». Voilà qui devrait nous autoriser quelques comparaisons. Ces 7 autres titres ont été promus normalement (site Web, Newsletter, réseaux sociaux, services presse, baisses de prix périodiques, impression de cartes postales pour quelques-uns). Or, comme je l’ai déjà mentionné plus haut, aucun ne s’est aussi bien vendu que la nouvelle initiale « gratuite ». Si, aujourd’hui, c’est un de ses romans qui détient le record avec un total qui dépasse les 2000 ventes, il faut préciser qu’il est en vente depuis plus de 3 ans — contre les 2 ans pendant lesquels j’ai pu exploiter la première nouvelle.*

En fait, ses 1895 ventes sont impossibles à distinguer des autres chiffres de vente de Pauline. Ce qui tend à me faire penser que la promotion ne sert à rien, qu’elle ne fait simplement aucune différence. On peut en faire ou ne pas en faire, le résultat sera le même. Pour l’anecdote, le roman qui s’est vendu à plus de 2000 exemplaires est sorti (avec un jour de retard imprévu) exactement 10 jours après que j’ai accouché de mon fils sans anesthésie. Je ne pouvais pas déléguer la parution elle-même, donc j’ai fait ce qu’il fallait, dans l’état que vous pouvez imaginer; s’il y a un livre dont j’ai bâclé la promotion et le lancement, c’était celui-là. Et aujourd’hui, c’est ma meilleure vente…

À ce propos, j’ai toujours tenu à offrir le traitement le plus égalitaire possible à toutes mes publications. Je n’ai jamais eu de budget promotionnel calculé sur la base de prévisions de ventes, juste une liste d’actions à mener qui était la même pour tous les titres. En réalité, j’ai pu en faire un peu plus ou peu moins selon la situation dans laquelle je me trouvais au moment de la sortie (comme dans l’exemple donné plus tôt), mais je n’ai jamais pour autant observé la moindre corrélation avec le succès ou l’insuccès d’un livre… Pour mon plus grand chagrin, d’ailleurs, puisque Dieu sait que j’aurais aimé posséder la formule magique pour conjurer les méventes!

Alors, certes, il n’y a pas que la promotion de l’éditeur; il y a aussi — et peut-être avant tout — celle de l’auteur-e. Surtout dans les débuts, je suivais d’assez près les efforts promotionnels de mes auteur-e-s; mais là non plus, aucun lien visible à l’horizon. J’ai déjà parlé du cas de Pauline Libersart. En plus de Pauline, j’ai 9 autres auteur-e-s dont au moins une des publications s’est vendue à plus de 800 exemplaires. J’aimerais attribuer ces succès au talent de promoteur/-trice des auteur-e-s, sauf que… Parmi elleux, 7 ont publié plus d’un titre avec moi, et au moins l’un de ces autres titres peut être qualifié de mévente (moins de 100 ventes), ou du moins de vente très en-dessous de leur meilleur succès (moins de 250 ventes). Si le succès était dû à la présence en ligne et à la visibilité de l’auteur-e, comment expliquer ces flops et, surtout, tant de disparité entre les différentes parutions d’une même personne? (Et, inversement, si les méventes étaient dues à un défaut de promotion, comment alors rendre compte du succès de livres qui ont été promus de façon similaire, voire moins et moins bien?)

Et non, il n’y a pas d’autre schéma qui pourrait commodément faire sens de ces grands écarts. Dans certains cas, la mévente a précédé le succès; dans d’autres, elle l’a suivi. Dans d’autres encore, le succès a été pris en sandwich entre deux méventes, et j’ai même un cas qui semble s’acheminer vers l’inverse (une vente faible prise en sandwich entre deux succès). Parfois, la mévente peut s’expliquer par un changement de sous-genre et donc de style, mais dans au moins 3 cas, la/les mévente(s) et le(s) succès ont eu lieu non seulement dans un même sous-genre, mais dans une même série! Et encore une fois dans toutes les configurations que vous pouvez imaginer : succès suivi d’une mévente, succès suivi d’un succès puis d’une mévente, mévente suivie d’un succès… C’est à n’y rien comprendre!

À moins que la raison pour laquelle je n’ai jamais vu les effets de la promotion, c’est que ma promotion comme celle de tou-te-s mes auteur-e-s a toujours été désespérément mal pensée, mal ciblée et insuffisante?

À suivre…


* Il y a une raison de plus à son succès, mais je la dévoilerai dans un futur article. Indice : elle n’a rien à voir avec une quelconque promotion orchestrée par moi ou l’auteur-e.


Comment j’ai vendu 360 livres sans aucune promotion

Si vous vous mêlez d’écrire ou d’éditer des livres, voici l’information la plus précieuse que j’ai à vous donner : la promotion nuit à vos ventes. Oui, vous avez bien lu; j’ai bien dit que la promotion non seulement n’aidait pas à vendre des livres, mais que, le plus souvent, elle empêchait d’en vendre. Vous voilà perplexe, sceptique certainement, et pour cause! Partout, depuis toujours, vous avez lu et entendu le contraire : que sans promotion, un livre était condamné. À la rigueur, vous êtes prêt-e à admettre que la promotion n’est pas magique, qu’elle n’est pas une garantie, mais ça tombe quand même sous le sens qu’elle ne peut pas faire de mal, que du bien, n’est-ce pas?

Plutôt que de répondre tout de suite à cette question — vous ne me croiriez probablement pas, de toute façon —, je vous propose de me suivre dans une série d’articles que j’ai catégorisés sous le terme « Antipromotion ». J’ai beaucoup d’arguments, mais pour être entendus, ils doivent être correctement exposés. Nous procèderons donc graduellement, un élément d’explication après l’autre. Chacun pris isolément, ils ne sont pas des preuves en soi; ensemble, j’ose prétendre qu’ils fondent ma théorie de façon assez convaincante.


En 2012, lorsque j’ai créé ma maison d’édition, je n’avais jamais auparavant publié de livre numérique. J’avais donc besoin de me faire la main sur un ebook test, une publication qui compterait « pour du beurre ». J’ai choisi pour cela une de mes propres nouvelles, celle qui me semblait la moins pire, que j’avais écrite dans le cadre d’un petit défi amical et qui demeurait en accès libre depuis plus d’un an sur un forum de lectrices.

Je l’ai relue pour les coquilles, mais mon but était surtout de m’entraîner sur les différents aspects techniques : réalisation des fichiers ePub, Mobi, de la couverture… J’ai mis le résultat en téléchargement libre sur mon site Web, puis j’ai invité les gens à en profiter et, surtout, à faire remonter tous les éventuels bugs rencontrés. Je ne cacherai pas qu’il y avait aussi un petit côté « promotion » dans la manœuvre — sinon, j’aurais aussi bien pu remplir le fichier de lorem ipsum. Mais la promotion ne concernait pas tant la nouvelle en question (offerte gratuitement) que ma maison d’édition en général. J’avais envie de lancer la machine, de donner un avant-goût de ce qu’on allait publier, de quelle façon et avec quel niveau de qualité, non seulement aux lectrices, mais aux écrivain-e-s potentiellement intéressé-e-s.

Je venais aussi de signer un contrat avec le distributeur Immatériel et, même si la mise en vente via leur backoffice paraissait simple, c’était une fois de plus l’occasion de la tester en vrai, de voir quand et comment mes livres apparaîtrait sur les sites des revendeurs. J’ai donc mis ma nouvelle test en vente le 25 janvier 2013, juste pour l’expérience, sans aucun espoir de réaliser de vraies ventes — à cette époque, faute d’être mieux avisée, je croyais en effet comme tout le monde qu’un livre sans promotion n’était qu’une aiguille dans une botte de foin. Ma maison d’édition était toute neuve, mon nom était inconnu au bataillon des auteur-e-s, de romance ou autre (je n’avais jamais rien publié avant — ni depuis, d’ailleurs)… Je songeais avec amusement qu’il résulterait peut-être de cet exercice une ou deux ventes mystères, effectuées par des inconnu-e-s tombé-e-s par hasard sur mon livre…

La première semaine, rien ne se passa. Et puis, le huitième jour, surprise : le compteur affiche des ventes. Pas une, pas deux, mais trois. Et le lendemain, ça continue. Et le surlendemain. Et chaque jour, c’est plus d’une vente. Au 25 février, soit un mois après sa publication, ma petite nouvelle test a atteint les 50 ventes. Pour moi, c’est à la fois incroyable et inexplicable. À cinquante ventes, on a dépassé le seuil de l’anecdotique et de l’insignifiant… Qui diable sont ces cinquante personnes?

Et ça ne s’arrête pas là. Le 25 mars, on est à 100 ventes exactement. Après ça, le rythme va lentement diminuer, tout en restant relativement régulier. En un an (du 25 janvier au 25 janvier), j’ai vendu 358 exemplaires, soit une moyenne de 30 ventes par mois (j’ai par la suite retiré l’ebook de la vente, mais 2 ventes de plus ont été comptabilisées après le fait).

Alors, 360 ventes, ce n’est pas mirifique. Il n’y a pas de quoi se vanter en soi. Ce n’est pas un bestseller. Mais si vous connaissez un peu les chiffres réels de l’édition… c’est quand même pas mal. Surtout en numérique. J’ai des chiffres de vente sur plus d’une centaine de titres que j’ai publiés depuis avec Laska, et je peux vous affirmer qu’on est loin d’être rendu à 360 ventes avec toutes nos publications — même pas avec la majorité, en fait : c’est presque exactement un tiers de nos titres qui ont franchi ce seuil. Et, surtout, c’est la régularité des ventes qui m’interpelle. Même si la tendance était à la baisse d’un mois sur l’autre, j’ai de bonnes raisons de penser que, si j’avais laissé cette nouvelle en vente au-delà d’un an, elle aurait pu atteindre sans problème les 500 ventes.

Mais bon, 360, 500, ça reste du même ordre de grandeur. Au fond, ce n’est ni peu ni énorme; l’intérêt est que j’y suis arrivée sans le moindre effort de promotion. J’avais publicisé un peu le fait que la nouvelle était téléchargeable sur notre site Web — mais qu’elle était en vente où que ce soit à 0,99 € (1,99 $ CA), cela, jamais. À personne. C’était juste un test, et cela n’aurait eu aucun sens que j’encourage les gens à l’acheter en parallèle du téléchargement gratuit. En tout cas, je n’avais aucun désir de créer la moindre confusion, qu’on puisse me soupçonner d’être une profiteuse, cupide, non-professionnelle ou mégalo — c’était une nouvelle écrite par moi, en plus!

Certaines personnes considèrent que la mise en ligne gratuite est un procédé de promotion en soi. Mais je ne crois pas que quiconque savait la nouvelle gratuite l’aurait achetée. Les fichiers étaient exactement identiques. Il y avait sur notre site une version ePub, une version Kindle, toutes deux sans DRM. Et c’était clair que les fichiers n’étaient que des tests, des prototypes qui pouvaient présenter des défauts. Pourquoi aller l’acheter par après, par derrière? Pour nous soutenir? Hum. J’aurais préféré que les gens achètent nos vraies publications, une fois qu’elles ont commencé à sortir (confession : cela n’a pas été le cas). Du reste, je n’ai pas noté le chiffre exact, mais je me souviens parfaitement que ma nouvelle gratuite n’a pas été téléchargée 360 fois sur notre site Web. Même pas 100, et sans doute pas autant que 50 fois, en fait. Enfin, nulle part ne se trouvait de mention selon laquelle « si vous avez aimé ce livre, nous vous serions reconnaissant-e-s de donner votre argent à Amazon ».

Sur le site d’Amazon France, d’ailleurs, ma pauvre nouvelle s’est rapidement récolté un commentaire dénigrant assorti d’une note d’une étoile. Tout le monde parle tellement de l’importance des commentaires positifs et des bonnes notes, que j’étais sûre que cela signerait la fin du succès inattendu de mon livre. Que nenni! Si les ventes ont continué à diminuer graduellement, je n’ai observé aucune chute notable; mes ventes se sont toujours maintenues à un minimum de quelques-unes par semaine, même dix, onze mois après la parution.

Cette expérience précoce a été la première faille dans ma foi en la promotion. J’avais lu partout qu’il fallait promouvoir, qu’il n’existait aucun autre moyen de se faire remarquer dans la masse, et voilà qu’un livre que j’avais tout juste pris la peine de mettre en vente (une formalité, grâce à Immatériel), que je n’avais à vrai dire pas pensé ni voulu vendre*, se vendait pour ainsi dire tout seul. C’était un sacré contre-exemple à la soi-disant règle d’or de l’édition… Cependant, je restais une modeste novice dans le monde du livre, et je n’osais pas offrir d’interprétation à cette apparente anomalie. Peut-être n’était-ce que l’exception qui confirmait la règle?

À suivre…


* Je ne vais pas nier que voir un livre avec mon nom dessus se vendre m’ait causé quelque fierté. Mais l’euphorie de me sentir écrivaine n’a pas duré. C’est la raison pour laquelle j’ai fini par enlever ce titre de la circulation; je n’étais au fond pas prête à publier, à lancer ma carrière, et je regrette aujourd’hui d’avoir publié cette nouvelle sous mon vrai nom.